SCÈNE VI
LE DOCTEUR, écrivant, HERMINIE, entrant doucement.
HE.RMINIB, à part.
Il écrit!... oh ! ce doit être très curieux l (Haut.) Eh bien, docteur ! où eu êtes- vous?
Tlll 7
no LA VISITE DU DOCTEUR
LE DOCTEUR
Eh bien, madame, voici I...
Herminie s'assied sar le canapé, le docteur prend ralbum et lit debout par dessus le dossier.
Oh ! c'est bien mal, belle madame,
De venir ainsi brusquement
Jeter le trouble dans mon âme
Si calme jusqu'à ce moment!
Vos regards brûlants, je vous jure.
M'ont fait au cœur une blessure
Que vous seule pouvez guérir...
Serez-vous assez charitable
Pour que votre bouche adorable
Dise s'il doit vivre ou mourir...
Car c'est bien mal, belle madame.
De venir aussi brusquement
Jeter le trouble dans mon âme
Si calme jusqu'à ce moment!...
Il ferme Palbum. Pendant toute cette lecture, jeu de scène d'Herminie qui de temps en temps se détourne pour regarder le docteur, et du docteur qui, sachant ces vers par cœur, oublie de les lire sur Palbum.
HERMINIE
Mais c'est toute une déclaration, cela ?
LE DOCTEUR, embarrassé.
Madame!
, HERMINIE
Et voyez ce que c'est que la poésie, qui nous charme, qui nous ravit, qui nous éblouit nous autres pauvres femmes; les poètes écrivent ces choses-là, froidement, sur un bout de table, à la première réquisition, sans en penser un mot-^
LE DOCTEUR
Oh l vous ne le croyez pas, madame l
LA VISITE DU DOCTEUR lli
BBRMINIE.
Si bien, je le crois I (Avec intention.) Sans cela... je ne saurais que penser 1
LE DOCTEUR, troublé.
Mais, madame, que penser!... Cependant vous me demandez ces vers... enfin... (a part.) Oh ! oh ! le madrigal a porté !... Elle est charmante, madame de Glisoles I
HERMINIE
Enfin ! enfin ! quoi ? docteur, je vous ai demandé des vers.
Eh bien oui, madame; ils vous ont choquée?
HERWINIE.
Ah I vous êtes insupportable, vous ne comprenez rien
LE DOCTEUR, à part.
Bah!
HERMINIE, à part.
Le feu est allumé ! tout à l'heure nous y mettrons un
fagot.
LE DOCTEUR
Voyons, chère madame, vous ai-je déplu?
HERMINIE
Non! mais est-ce le temps? sont-ce mes nerfs? je ne sais! je suis dans un état nerveux qui me rend très capricieuse. Ainsi tout à l'heure je vous demandais des vers et maintenant, je suis fâchée d'avoir été si... indiscrète !
LE DOCTEUR
Indiscrète !... et pourquoi? ne saviez-vous pas, du moins ne vous doutiez-vous pas que c'était pour moi un plaisir, un bonheur !
HERMINIE
Sien vrai?
142 LAVISIT2 DU DOCTEUR
fLB DOCTEUR.
PoQvez-voas en douter?... Aux déesses il faut parler la langae des dieux 1
HERHINIE.
Déesse 1 Qu'appelez-vous déesse ?
LE DOCTEUR
Hélas 1 madame, est déesse celle qu'on peut adorer 1
HERHINIE.
Docteur, arrêtons-nous là ; cette conversation nous mènerait trop loin.
LB DOCTEUR
Vous croyez?
HERMINIE, avec agacerie.
J'en suis sûre !... car vous connaissez les femmes, vous ! Leur tête, leur imagination travaille toujours ! un rien les frappe, un rien les émeut ! La réalité ne les satisfait jamais, il leur faut toujours un idéal !...
LE DOCTEUR, à part.
Un idéal! peste! (Haut.) Un idéal, oui, madame.
HERHINIE.
Vous avez Tair de railler, docteur, mais je vous étonnerais peut-être, si je vous disais que moi aussi, ji'ai mon idéal, car enfin, ne suis-je pas femme?
LE DOCTEUR
Oh ! si, parfaitement, madame 1 et très femme ! Et cet idéal... pourrait-on le connaître?
HERHINIE.
Vous m'en demandez beaucoup ?
Est-il jeune?
Non!
Est-il beau?
NonI
Est-il riche?
HERMINIB.
LE DOCTEUR
HBRHINIE.
LE DOCTEUR
HERMINIE
Que m'importe! il est... il est... mon idéal! c'est pour cela qu'il me plaît.
LE DOCTEUR
Et... je le connais?
HERMINIE
Peut-être 1... (Le regardant.) Saus dOUtC!
Quoi! je le connais! je le... oh! non! ce n'est pas possible !
HERMINIE
Quoi I vous avez deviné ?
LE DOCTEUR
Non, madame! je n'ai pas osé...
HERMINIE
Osez ! docteur, osez ! qui n'ose rien n'a rien !
LE DOCTEUR
Alors... cet idéal., c'est une réalité?
HERMINIE
Oui !... une réalité qui s'ignore...
LE DOCTEUR
Et... si elle ne s'ignorait pas... si cet idéal, avait deviné»
HERMINIE
Docteur, je vous en prie, n'abusez pas I j'ai laissé tomber mon secret, ne le ramassez pas... dites!...
LÉ DOCTEUR, à part.
Oh ! mais c'est un tison que cette femme-là .. et cependant...
HERMINIE
Vous songez? docteur; vous avez sur moi de mauvaises pensées...
LE DOCTEUR
Madame !... je vous en prie...
HERMINIE
Laissez-moi achever I vous vous dites, et la science, votre patronne, le dit avec vous : femmes nerveuses... rêveuses... curieuses... amoureuses... hein... faut-il continuer?... dédaigneuses... furieuses !... La gamme étant acceptée, vous vous demandez si l'on s'arrêtera... au milieu ou si Ton ira jusqu'au bout... c'est l'analyse... et vous avez raison !
LE DOCTEUR. '
Oh I madame, je vous jure que je ne suis pas allé chercher si loin.
HERMINIE
Bien vrai? vous ne m'en voulez pas?
LE DOCTEUR
De quoi ?
HERMINIE
De ma confidence I... Ah!... les femmes!... si vous saviez comme je suis énervée ! Il y a dans l'air des courants ma-
L\ VISITE DU DOCTEUR ifS
gnétiques qui après avoir secoué tout le corps, moment la tête et agitent le cœur... oui ! on dirait qu^un souffle passe... Croyez- vous au magnétisme ?
Au magnétisme! sans doute! Le magnétisme existe!... Je pourrais... (a part.) Oh ! quelle idée!... (Haut.) Tenez, madame, le magnétisme existe si bien, que nous nous en servons quelquefois, nous autres médecins, et nous obtenons, en général, des cures merveilleuses.
HERMINIE
En vérité?
LE DOCTEUR
Ainsi dans les dispositions nerveuses dans lesquelles vous vous trouvez, vous feriez un excellent sujet.
HERMINIE
Quoi... je... je dormirais?... Vous pourriez m'endormir ? Vous savez magnétiser ?
LE DOCTEUR
Certainement, madame !
HERMINIX*
C'est très curieux ! Diles-moi, est-ce que cela fait mal?
LE DOCTEUR
Nullement I quand la digestion est faite, il n'y a aucun danger. Je dirai plus ! j'ai souvent calmé des névroses à Faide de passes magnétiques... les migraines n'y résistent pasl
HERMINIE
Oui, mais cet inconnu dans lequel on se précipite est inquiétant 1
LE DOCTEUR
Pourquoi ?
UERMINIB.
C'est que Ton m*a dit que pendant ce sommeil factice, l'on parlait, Ton disait des choses qu'on ne voudrait pas dire étant éveillée, qu'on ne s'appartenait plus, ni de corps, ni de cœur et alors...
LE DOCTEUR
Oh I madame ! vous ne me faites pas l'injure de supposer que j'abuserais...
HÉRMINIE, vivement.
Abuser, non ! mais user...
LE DOCTEUR
Que voulez-vous dire?
HERMINIE
£h bien ! vous feriez des demandes auxquelles je serais obligée de répondre et alors...
LE DOCTEUR
Un magnétiseur honnête ne fait pas de demandes indis> crêtes, madame.
HERMINIE, le regardant.
Bien vrai?
LE DOCTEUR
Oh ! madame, voulez- vous que je vous magnétise?
HERMINIE
Croyez-vous que cela me guérira?
Je l'espère ! Allons 1 ayez confiance I
HERMINIE
Ëh bien, soit 1 Ce ne sera pas long ?
LE DOCTEUR
Une minute I Donnez-moi vos mains et regardez-moi !
Le docteur s'assied devant Herminie et lai met les mains sur les siennes, pouce contre pouce.
UERMINIEy après un moment.
Vous allez me faire rire !... Vous voyez... je suis docile... (Le docteur fait des passes.) Quo faites- VOUS?... G'est étrange!... oh 1 mais je... sens un engourdissement... général... ma vue se trouble... je vais me trouver mal... non! nonl... je ne veux plusl... assez... oh!...
Elle s'endort.
LB DOCTEUR, la magnétisant toujours.
£lie dort!... Sapristi! mais c'est un excellent sujet! Voyons, essayons de la faire parler... (Nouvelles passes sur la figure.) Dormez* vous?
HERMINIE) d'une voix faible.
Oui!... je suis bieni
LE DOCTEUR
Parfait 1 Voulez-vous répondre à mes questions?
HERMINIE
Interrogez, je répondrai !
Qui souffre le plus chez vous .... le corps ou le cœur?
HERMINIE
Le cœur !
LE DOCTEUR, à part.
Je m'en doutais. (Haut.) £t, dites-moi, votre cœur qu'éprouve-t-il? que lui manque-t-il?
HERMINIE, lentement.
Une affection!