CONTE EN VERS
PAR
M. JULES TRUFFIER
Ces vers ont été dits
par
Mademoiselle ROSAMOND, de la Comédie-Française,
A Mlle Laure Fonta,
La calèche que décore Maint héraldique flearon Dans son roulement sonore S'arrête au bas du perron ;
Lq marquis et la marquise Gagnent leur appartement Où, d'ordinaire, à sa guise, Chacun vit séparément.
Or, ce n'est pas sans surprise Qu'on voit, ensemble, ce soir.
Le marquis et la marquise Tourner le même couloir.
Etrange! — Bien qu'il soit l'heure Où l'amour gaiment requis Peut bercer en leur demeure La marquise et le marquis;
Âce spectacle, le suisse En perd quasiment la voix, Et son gros œil en esquisse Un regard... presque grivois.
Voici d'où naît la surprise :
— Un hymen officiel A transi marquis, marquise, En pleine lune de miel;
Contrits de cette froidure Ils regrettent, tour à tour, Depuis un mois qu'elle dure.
Leur union sans amour.
Loin de la fière marquise, Le marquis porte en tous lieux Un sombre ennui qu'il déguise Sous un air de fou joyeux ;
Et la marquise, inquiète, Porte, loin du fier marquis.
Un faux-semblant de coquette Près des mondaines acquis.
Ce soir, comme d'habitadOt Ils ont essayé, fort tard, D'oublier leur solitude En quelque cercle bavard.
Ils ont fai le tête-à-tête Dans le tumulte d'un bal Chez la duchesse, ou Ton fôlo Noblement le carnaval.
C'est dans une serre immense, Tiède au plus fort des hivers.
Qu'au milieu des fleurs, on danse.
Parmi les feuillages verts.
— Après une sarabande Dansée avec les moins fous, La marquise se demande Qu'est devenu son époux;
En vain elle s'évertue A le chercher du regard; Rien! — Au pied d'une statuo Elle s'assied à Técart.
— Rêvant à toute autre chose Qu'à la danse, le marquis Sous un marbre blanc et rose Loin de l'orchestre est assis.
Une entente passagère * Les a fait se diriger L'un, tout près d'une bergère; L'autre, tout près d'un berger.
La bergère en marbre rose Semble, les yeax alanguis, En quittant sa roide pose, Se baisser vers le marquis;
Et, plein d'une grâce exquise, Le marbre blanc du berger Vers le front de la marquise Semble vouloir se pencher.
Bientôt, sur chaque pelouse, Les deux marbres, tour à tour, A répoux comme à réponse Murmurent des mots d'amour.
c Tu n'as donc pas d'amoureuse? »
Dit la bergère au marquis; « Sans couleurs, ta joue est creuse...
» Pourquoi froncer les sourcils?
» Jamais dans la solitude » Ne se confine un grand cœur; » Il n'est pas de belle prude » Qui ne trouve son vainqueur.
> Hélas I l'amour prêt à naître » Meurt dans un cœur écolier » Par la faute de son maître...
» Tu m'as Tair de l'oublier.
LBS STATUES 129
» N'est-il donc plus d'étincelle » En ton sein, glacé déjà, » Que tu te plais loin de celle » Qui snr ta foi s'engagea?
» Le bonheur — dois-tu l'apprendre?
» Il est là, qui t'attend vers » L'épouse dont Tamour tendre » Réchauffera tes hivers. >
AU même temps, la marquise Ecoute aussi voltiger, Gomme un doux souffle de brise, La voix basse du berger:
Pensive ainsi qu'une aïeule.
Belle nymphe au front charmant, Pourquoi rêver toute seule; » Vous n'avez donc point d*amant?
Ohl par quelle maladresse Votre coupable destin > Ravit-il à !a caresse Ces épaules de satin?
» Certe, il n'est point d'épousée > Jeune et faite comme vous, » Qui n'ait droit d'être offensée » De la froideur d'un époux...
> Loin de cet époux rebetle»
> Bouder ne vous sert de rien :
» Pour se faire aimer, la belle,
» Il faut mettre un peu du 8ieD !
1 Souvent, Famoar prêt à naître » Meurt dans un cœur écolier » Par la faute de son maître...
Vous paraisses Toublier.
Prenez gardai le temps presse; Le bonheur vous attend vers L*ami sûr dont la tendresse
» Consolera vos hivers. »
A l'avis de la bergère L'un promet de se ranger; Et l'autre jure de faire Ce qu'ordonne le berger.
Le marquis et la marquise
En leur cœur qu'ils croyaient mort
Sentent vibrer, ô surprise!
Un délicieux accord.
L'un à gauche, l'autre à droite, Se lève, et, dans le jardin, Un tournant d'allée étroite Les fait rencontrer soudain..
LES STATUES i3!
D'an double regard, qu'altise Leur tout nouvel abandon, Bientôt marquis et marquise Se sont demandé pardon.
Un mol efface leur peine; N-i-ni, tout est fini; Puis, la calèche ramène Les tourtereaux à leur nid.
Le marquis et la marquise, Afin de rédiger mieux Une amoureuse devise, S'enferment alors tous deux;
Et voilà pourquoi le suisse, Ce soir, ne s'est pas mépris Quand il lorgnait en coulisse La marquise et le marquis.
FIK DES STATUES