‹ Scandale (volume 2)Chapitre 1 sur 1 · WERDET, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

WERDET, ÉDITEUR

5 , RUE HAZARINE.

in 2010 with funding from

University of Ottawa

http://www.archive.org/details/scandale01raym

ïletaur sur moi-nianc»

Jadis, du haut des cieux, sur la foule éblouie ,

La foi jetait son doux rayon :

Où rallumer, sans Dieu , la lampe évanouie

De l'espérance et du pardon ?...

Pi. B. {La Flèche de Rouen.)

Comme une flèche au sein des airs , L'oiseau vole après sa compagne , Et, grâce au vent de la montagne, Les fleurs échangent des concerts; L'être immense , à l'ame ravie.

Manifeste sa Trinité Par l'essor de la volupté Dans les tourbillons de la vie.

R. L. {A Altana.)

Retoiu* siu* iiioi-iitême.

Ce nouveau livre n'est qu'un épisode que j'extrais des souvenirs de ma vie; souvenirs que je me propose de publier prochainement. J'ai trouvé cet épisode beaucoup trop considérable, et je me suis convaincu que je devais le publier à part. Il engrène d'ailleurs sur une époque de mon existence assez avancée, et qui ne peut être mise complètement en lumière qu'après

ma mort. A courte distance, en dépit de l'habileté de la plume, le déguisement des lieux et des noms propres ne ferait aucune illusion; et mon but n'est pas d'offrir des victimes contemporaines aux noires gaietés de la médisance vulgaire, qui, dans le marasme irritant de son oisiveté, se compose des voluptés aux dépens du tiers et du quart.

Quelle que soit la trempe de son caractère ( et je ne donne pas le mien comme une exception , mais simplement pour une différence), un homme ne joue qu'un rôle fort circonscrit dans le cercle des événemens dont il veut bien se poser le centre ; ses mémoires ne sont qu'une série de révélations plus ou moins intimes sur les gens avec lesquels il s'est trouvé tour à tour en contact, et, par le fait, notre personnalité se compose de celle des autres beaucoup plus qu'on ne se le figure au premier

abord. Le moi et le Jion moi de la doctrine éclectique, doctrine si misérablement propagée dans ces derniers temps et dans nos mœurs, ne me semblent qu'un essai de divorce tenté bien fatalement entre des choses inséparables. Je partage le sentiment des physiciens : — Nous sommes fils des influences!... Sous la loi du bien comme sous la loi du mal, en lutte comme en accord, une seule et même eucharistie nous enveloppe dans son tourbillon.

Mallebranche aurait dit : — Nous vivons en Dieu.

Malgré le voile des précautions dont j'envelopperai ma parole dans le préambule de ce livre, d'excellens et nobles amis que je ne vois plus, hélas! mais que je regrette chaque jour, et qui ne sont pas morts au fond de ma pensée, s'attesteront sans doute ma fidélité religieuse.

et retrouveront, pour mouiller ces feuillets, quelques-unes des larmes de sang que nous a coûtées notre divorce. Le temps, a dit La Fontaine, est aussi bien un remède à la haine qu'un appareil contre l'amour. Le remède n'est pas absolu , l'appareil laisse des traces. Le temps ne peut rien contre les cicatrices; il n'y a que la mort!... Et, pour moi. Dieu merci! la mort n'est qu'une eau lustrale où l'on retrouve la virginité de son ame pour prendre une feuille de route nouvelle et recommencer des jours nouveaux. L'imagination brillante du fleuve païen où l'être se dépouillait de ses souillures mériterait sans doute que la tradition catholique la prit en grâce; et je crois si profondément à la grandeur de Dieu, qu'il n'est pas, à mes yeux, dans le cercle d'imaginations parcouru par l'esprit humain, une seule pensée consolante ou glorieuse qui me semble incompatible avec le dogme auquel

je me suis voué désormais, grâce, il faut le dire, à la triple leçon de la misère, de la douleur et de l'expérience.

Je préviens le lecteur que ceci ne formera nullement un livre dont je me préoccuperai pour la forme, et que le fond, lui-même, en sera nécessairement incomplet; l'homme isolé ne peut rien de plus. L'individu n'a que de bons vouloirs. Au milieu de ce grand désert de la foule, où l'on ne trouve que difficilement, çà et là, rares et mystérieux, des frères qui se dirigent d'un pas plus ou moins rapide vers un but commun, vers le pèlerinage de l'Unité , si j'émeus quelques franches sympathies, non pour moi (je n'en attends plus), mais pour l'idée qui me mène et que je lance au monde , eh bien ! en attendant les joies d'une fraternité plus complète, je les conjure de venir à moi, de me secourir de leurs conseils , d'aider loyalement à

mon travail, ou de s'en emparer pour l'étendre. Prédestinés que nous sommes au fanatisme, eux et moi, nous devons accepter le malheur de ne pas être compris, avec la tâche de nous rendre de plus en plus vulgaires. Du point de vue d'où nos regards planent, dix-huit cents ans sont à peine deux années dans la destinée sublunaire de cet Adam précipité par sa faute, mais sorti du sépulcre des époques de matérialisme, et remis en face de son avenir et de son Dieu par la promesse de Jésus-Christ. Des symptômes retentissans nous crient des quatre coins de l'espace que le mot de rédemption cessera bientôt d'être une parole stérile entre les mains de l'Église et vis-à-vis du monde. La religion et le bon sens se cherchent et se rencontreront sur les ruines des philosophies éphémères. Rapprochons-nous, serrons nos rangs. Dans la dispersion nous ne pouvons rien. Hors de l'Unité, pas de salut.

Quant aux esprits beaucoup plus nombreux qui se scandaliseront de ce que je tiens un langage si différent de celui que j'ai tenu jusqu'à ce jour, et qui persisteront à ne voir dans ce récit, au lieu d'une réalité, qu'un prétexte plus ou moins commode pour excuser mes étranges révolutions de principes, j'insisterai peu! car, si la condamnation est dans leurs goûts, ma justification ne les intéresserait guère, et mes principes nouveaux ont à se justifier sans que je m'en mêle.

Un dilemme en finira de ma propre cause.

Ou je relate des faits, et je n'y puis rien; ou j'écris sous la dictée des révélations que l'âge apporte, et c'est encore plus sacré.

Honneur à ceux qui suspendront assez leur jugement pour en arriver à comprendre que

ma conscience n'apostasie rien et se propose ardemment d'embrasser tout!

Vers les premiers jours dumois d'avril 1 835, pris d'un violent accès de paresse et de mélancolie dont mon excellent ami, le docteur Pilliot, voulut bien s'alarmer; las d'ailleurs de la cohue parisienne où la réflexion se berce et s'endort au milieu du bruit, j'avais momentanément transporté mes pénates sous les grêles ombrages du parc de Vincennes.

Dirai-je au lecteur la raison de cette disposition d'esprit?

Rien n'est plus nécessaire , si je veux être franchement interprété dans ce qui me reste à dire.

Tout être, après avoir presqu'à son insu

parcouru d'un pas vierge et léger le cercle des choses de la vie, sans apporter, pour ains* dire, la moindre réflexion dans le vagabondage de ce premier noviciat , et sous l'impression tyrannique des événeymens qui se sont succédé pour l'initier au panorama d e ce monde, a besoin, après cette première jeunesse , de se résumer lui - môme dans une croyance , de prendre un parti , de reconnaître la sanction de sa conduite et de son caractère dans la proclamation d'une foi. Il récapitule sa vie et s'interroge. Notre mission sur terre ne nous est révélée que par cet irrésistible tourment. C'est alors que nos lisières nous humilient. Jusque là, dans une sorte de minorité intellectuelle, nous avons vécu d'idées inoculées par la férule et l'exemple, de mots qui se sont moulés (et bizarrement déformés peut-être) dans la cervelle de nos parens. Les amitiés courantes, les intérêts de secte ou de position

ont à notre insu façonné les principes dont nous ne sommes que les très-humbles esclaves; et si nous nous posons en indépendans , c'est fatuité pure. Nous portons le bourrelet. La main sur le cœur et devant Dieu, nous ne pourrions pas dire quand et comment nous nous sommes interrogés ; nous ne donnerions pas la date du jour où notre impartialité s'est mise en face d'un examen loyal et sévère ; on pourrait nous demander en souriant avec quelles balances nous avons pesé, jusqu'au scrupule et dans la lumière, les diverses doctrines qui jettent les hommes à travers le tourbillon du pour et du contre. A proprement dire, nous ne sommes encore que des machines, notre esprit ne s'est nourri que d'emprunts ; nous avons subi la greffe des objets extérieurs sans nous y mêler pour notre sève , et l'événement a décidé pour nous. Cela doit être, et je ne vois nullement pourquoi nous en

serions humiliés. Mais à cette époque, la personnalité s'affermit tout-à-coup ; elle réagit contre l'élan et la domination des préjugés. Nous ne voulons céder à cet élan qu'en pleine et loyale connaissance de cause. Nous souscrivons enfin avec confiance , ou bien nous nous refusons avec révolte au frein routinier de ce qui nous entoure. Notre ame ouvre ses ailes et secoue le poids de ses ombres. La crise est décisive ; ce sera l'avortement ou la Genèse de la conscience. Le monde et ses lois se voient remis en question devant notre tribunal. Il y a là comme un temps d'éblouissement et de halte dans une fièvre, qui, si nous ne sortons victorieux* de la crise (et l'on sait que le vainqueur ne sort habituellement qu'en lambeaux de la victoire), se termine la plupart du temps par le dérèglement systématique des mœurs, ou par le suicide.

De ces deux façons, un homme est toujours perdu. Mais que voulez- vous? Nous avons brisé des contre-poids qui soutenaient la faiblesse. Il n'existe plus de couvens, sorte de terrain neutre et d'ambulance où l'on recueillait jadis les blessés du siècle. La faiblesse éperdue chancelle dans la fange ou s'abandonne au désespoir.

Chacun se case comme il peut.

L'éveil de cette crise inexorable sonne avec l'heure de notre majorité réelle. Chez les uns, cette majorité vient de bonne heure, chez les autres, elle vient plus tard. J'en citerais chez lesquels elle ne vient pas. La nature, qui sait de quel nombre d'inégalités elle dispose pour le caprice et les harmonies de ses répartitions, n'a pas de chiffres sourds et obstinés comme ceux qui sont fixés par la lettre morte du

RETOUR SUR MOI-MÊME. l'S

Code. Là tardive, ici précoce, cette mère intelligente nous mûrit et nous tient lonp^temps sous le joug, ou nous lance et nous émancipe à son choix.

Et l'époque de cette émancipation reste le roman adoré de toute notre vie , notre réminiscence la plus sacrée.

L'aveu vers lequel je procède fera sourciller le moraliste ; je ne m'adresse qu'à l'homme religieux. Je mettrai donc mon système de physiologie sous la protection de l'Évangile. Je l'ai déjà dit quelque part, et je dois le répéter : — Si le livre n'est pas la transfiguration du confessionnal , le livre n'est rien.

L'amour sonne l'heure des majorités réelles.

Mais quel amour ? car il en est en grand

nombre et de bien divers. Nous les connaissons tous tour à tour, et, tour à tour, ils ont droit à nos tributs. L'un est aveugle, et c'est le plus vif; car il n'exige ni les inspirations révélatrices ni la régularité des formes, il vient de l'ame; le second s'agenouille avec enthousiasme devant les oracles de l'esprit; le dernier, comme Tartiste païen, brûle son encens devant la Vénus de Milo.

Je ne parle d'aucun de ces amours-là , ni de leurs mixtes. Je parle de celui qui répond à la triple exigence de l'ame , de l'intelligence et des sens.

Cet amour nous relève de la tutelle et nous fait homme.

Je ne connais pas d'époque ou de théorie qui nous affranchisse de cette loi.

HETOtJR SUR MOI-MÊME. 17

Mais, sous le joug des temps de douleur, et grâce aux théories d'étouffement qui, dans ces temps-là, régissent l'humanité, notre personnalité ne prend communément possession d'elle-même, je le maintiens, que pour nous pousser face à face d'une déception. Le désordre du monde se manifeste à nous par une ironie. On se sent dans le fond du cœur une loi de Dieu, et le cœur va se briser contre une loi des hommes.

Ce fut ce qui m'arriva.

Dès lors, j'eus un problème à résoudre. Il fallait savoir qui me trompait, ou de moimême , ou des lois de mon temps.

Les sociétés dont la base d'installation est

arbitraire et chancelante, ne sont-ce pas celles

qui s'exposent perpétuellement à cette lutte

avec le cœur humain ?

Au fond de l'amour , — et je ne m'adresse pas à la canaille amoureuse! je parle à ceux qui l'ont sincèrement et chastement éprouvé; — au fond de l'amour, il y a non seulement une protestation contre un ordre faux et sacrilège , mais encore une vague révélation de l'ordre religieux et pur qui semble promis aux temps à venir. Si nous étions condamnés à ne tourner que dans un cercle indéfini de révoltes, le génie de Dieu serait au-dessous de nos désirs et de nos pressentimens.

J'entrais donc plus tardivement que beaucoup d'autres, c'est-à-dire à trente-cinq ans, dans le plein aspect des réalités de la vie. J'étais marié, et j'aimais une femme mariée!... Le choc de la passion contre les croyances com munes n'en fut que plus terrible. L'ordre social me parut fait en haine de Thomme et de son oiganisation divine; toutes mes croyan-

ces s'écroulèrent, et, dans leur écroulement, elles entraînèrent les opinions rivales qui se trouvaient en regard des miennes; car je compris aussitôt que je ne pouvais espérer de consolation nulle part , et que le même rigorisme renfermait dans son étroite et stupide circonférence les difFérens tourbillons de partis scissionnaires au néant et au vague desquels je m'étais abandonné jusqu'à ce jour avec des penchans et sous les drapeaux républicains.

J'attends à pareille épreuve ceux qui pourraient sourire.

Qu'ils y songent, et qu'ils ne m'accablent pas!... Brutus eut la vertu de sacrifier ses enfans à l'indivisibilité de sa patrie, mais le peuple romain ne fut pas assez infâme pour lui reprocher ses larmes.

Nos sentimens , aussi , sont indivisibles au fond de notre cœur.

On sait maintenant la cause de la mélancolie qui me fit chercher un temps de retraite à Vincennes.

Hélas ! je ne sais pas manier inflexiblement le glaive de Brutus ! et , plus d'une fois, l'apparition chérie vint dans ce cloître, ouvert à tous les bruits du monde, ébranler mon courage et tenter le Bénédictin du dix-neuvième siècle!...

£t ôitt.

Au centre éblouissant des riches colonnades De vingt palais , l'orgueil et l'asile des arts , Que , grâce aux jets hardis de leurs sveltes arcades , Ces ponts à nos jardins |o{gnent de toutes parts ; Près d'une coupe en marbre où l'onde échappe en gerbe , Où , tel que l'acier pur qui jaillit du fourreau , Des cygnes ont dressé leur col d'un blanc superbe Sur ces rosiers en fleurs réverbérés par l'eau ; Là bas, sa flamme auvent, la tour d'ordre s'élance!... R. B. {Epître à Raspail.)

lie HHe.

La maison qui séduisit mes prédilections de citadin se dresse (il faut que vous le sachiez) contre le mur d'enceinte et vers l'extrémité de ce village moitié forestier, moitié militaire.

Un seul étage , percé de trois fenêtres, a pour vis-à-vis le discret sentier qui conduit à

Fontenay-sous-Bois, entre un double rang de jeunes chênes, maigres et clairsemés dans le voisinage , abondans et touffus un peu plus loin , presque aussi chargés d'oiseaux que de feuilles.

Avec la permission de la parenthèse, je conseille à mes bons amis, du moins jusqu'à la prochaine résurrection de l'hiver, cet épouvantail des campagnards de mon espèce, de saluer en passant mes persiennes grises , et , par la même occasion, la girouette en fer blanc qui représente un chasseur prêt à faire feu. Si je me trouve encore dans ma résidence, mes bons amis le sauront de reste; car, suivant une des étiquettes de la vieille monarchie, j'ai, tout comme un roi des anciens temps , mon drapeau qui cesse de claquer au soufïle du vent lorsque je me permets des caravanes, et qui remonte fièrement à son paratonnerre

lorsque je suis de retour dans mes foyers.

Mais ne suis-je pas aussi du peuple-roi ! . . .

Ce luxe à part, rien de modeste comme mon habitation. Son mérite essentiel est de se trouver en quelque sorte isolée ; on peut y vivre casaniérement, à l'abri de l'importunité des voisins.

Sauf erreur, cependant, mes voisins me font lamine d'être d'honnêtes bourgeois, la plupart enrichis dans le commerce de la mercerie, affligés de modestes rentes sur le grandlivre, et dont la vie, chaste et limpide, s'écoule sans le moindre embarras sur une pente uniforme. Durant le semestre campagnard, ils s'ennuient avec une longanimité d'anachorètes; ils échenillent leurs arbres ; ils arrosent mathématiquement leurs plates-bandes

de giroflées; ils s'assoupissent à leur méridienne, après avoir dévoré la Gazette des Tribunaux, mélodrame quotidien et répertoire moral de la guillotine en action , dans lequel , grâce à la faconde des avocats , on apprend à varier les lieux communs de la médisance, quand les avocats ont de l'esprit!... Et lorsque, aux jours de vacance, la bruyante postérité de mes chers voisins doit venir secouer en masse la poussière des bancs du collège, je les vois , avec un empressement qui fait l'éloge de leur ame , suspendre l'escarpolette hebdomadaire à la forte branche des tilleuls. Un salon dont les carreaux sont enduits d'un encaustique rouge, dont les rideaux sont de gros de Naples rouge, et les fauteuils de velours rouge, sanctuaire où nul ne pénètre, par respect pour un meuble tout neuf que les papillons criblent pacifiquement de leurs vers ; huit à dix poules rachitiques qui donnent des œufs que la mai-

tresse du logis préconise comme si elle les avait pondus : la tourte banale commandée chez le pâtissier de l'endroit s'il se présente un convive à l'improviste, baptisée pour plus de comfort du nom distingué de vol-au-vent : tel est le complément routinier de leur existence normale. Le reste du temps, s'il leur échappe un éclair de verve, c'est pour infliger, aux victimes pipées par leur bonhomie , l'inexorable martyre du carambolage sur le billard domestique et fané dont ils connaissent toutes les rubriques depuis tout-à-l'heure vingt-cinq ans. Sans contredit, ces mœurs sont édifiantes au superlatif ; j'ai toutefois le ridicule de redouter cette catégorie de voisins comme la peste. L'expérience m'en a suffisamment appris sur ces intimités de mur mitoyen.

Entre compatriotes d'ailleurs, il est assez rare que l'on parle le même idiome ; les ma-

niéres de voir difFérent comme lésâmes. Sur la mesure du myriamétre moral , il y a plus loin de tel Français à tel autre Français que de tel peuple à tel autre peuple. Aussi, la véritable valeur du mot compatriote ne m'est pas encore trés-pertinemment démontrée. J'ai subi plus d'injures que de démonstrations à l'occasion de ce doute innocent.

On s'aperçut bientôt que j'étais un ours, et j'endurai les petites mortifications qui sont d'usage après une semblable découverte.

Mais, comme j'ai pris pour système de ne pas contrarier les gens qui me vexent, mon flegme réagit à la longue sur les contrariétés qu'ils se proposent ; et mes bons amis finissent par s'en lasser , de peur que cela ne finisse par me divertir.

Du reste, pendant les premiers temps de

ma retraite, avant de la nettoyer à fond, je pus à loisir faire de la dissection anatomique sur ces cadavres bourgeois, doués de la faculté de parler et de se mouvoir , d'agir jusqu'à certain point avec un semblant d'instinct personnel, de crier et de disputer, et même d'avoir une opinion, à ce qu'ils disent; une opinion qu'il faut que l'on respecte en vertu de je ne sais quel article de la Charte. Je ne passe point pour un amant bien forcené de la Charte; mais je respectai leur opinion, d'après l'axiome du Christ : — Ne jetez pas aux chiens le pain de la parole !

Le Législateur divin promettait le royaume des cieux aux simples de son temps; aux simples du nôtre , on a donné le royaume de la Charte. Ils y figurent à ravir, etcela leschausse comme un gant.

L'un, philosophe émérite, m'expliquait son

enthousiasme pour le régime pénitentiaire ; (régime divin) qui, messieurs Lucas et de Belleyme aidant, ne peut pas manquer d'incarcérer un jour ou l'autre tout le prolétariat français, que l'on ferait alors travailler au progrès du rabais. Mon homme se promettait d'y prendre des actions. La spéculation était superbe.

L'autre, cultivateur effréné de roses-pompons, voyait le retour de l'âge d'or dans l'universalisation de la caisse d'épargnes , et m'expliquait avec des larmes d'attendrissement comment monsieur son fils, une seconde tri-^ plicité phénoménale, docile aux enseignemens paternels, mangeait courageusement du pain sec à ses déjeuners , se retenait avec une grâce infinie sur le chapitre de l'aumône , et parlait déjà d'économiser les leçons d'un maître de dessin ^ probablement dans le but de capita-

liser son esprit , son cœur et son corps , et d'en retirer quatre pour cent. Je trouvai l'enfant trés-logique.

Les plus forts, marchands de draps, libéraux enrichis aux dépens de l'aune, boulangers retirés du commerce à l'aide de faux poids , ex-huissiers, devenus républicains et joueurs de boules, voulaient me pousser à bout sur la question de savoir si le suffrage universel ne résoudrait pas les mille et une difficultés domestiques, sociales et religieuses, que Mirabeau, Napoléon et Carrel sont très-loin d'avoir résolues; mais je n'osais pas donner mon suffrage particulier sur une question si délicate.

Vous avez par ce peu de mots l'échantillon de mes voisins et des plaisirs que j'étais libre de rechercher ou de fuir.

Après m'a voir sondé de toutes les façons, ils devinèrent que je n'étais nullement de leur couvée, rentrèrent dans les limites de leurs murs, et me laissèrent en paix.

J'avais vu , non sans chagrin , mon désert encombré de ces braves gens; je restai par leur éloignement dans un désert occupé de mes idées ; ce qui mettait fort à son aise ma prédilection pour la bonne compagnie. Il me convenait à merveille de sortir et de rentrer sans être soumis au droit de péage des menus lieux communs de la rencontre : réciprocités de tribulations pour les gens qui vivent sous la même clef.

Ce n'est pas tout-à-fait sans motif que je hasarde ces diverses confidences : on le verra bientôt.

En conséquence, plus indolent que jamais,

du creux de mon oreiller, par ma fenêtre ouverte à l'exhalaison de mes lilas en fleur, je pouvais analyser dès le matin les sourds retentissemens du canon tonnant à coups redoublés sur la masse inoffensive du polygone ; fracas plein de symétrie , apprentissage belliqueux et réglé comme une montre de Bréguet , qui , s'il nous tombe quelque jour des nues un soldat de la trempe de Napoléon , pourra bien nous restituer tôt ou tard l'estime de l'Europe avec notre prépondérance révolutionnaire; mais dont le résultat le plus incontestable, en ce moment, est de procurer un surcroît de sommeil aux habitans pacifiques de cette portion de la banlieue. Jil doit s'y trouver bien des Turenne. Je me berçais tous les matins au bruit du canon. Réveillé de nouveau par le silence de l'artillerie , j'allais enfin, sur ma terrasse, jouir du site et

de la rosée, tandis que les chardonnerets ba- I. 3

Bk LE SiTË.

billards me saluaient d'une aubade en se faisant l'amour dans mes lilas. De ce point, tout eu buvant une tasse de lait d' une origine problématique, j'examinais, au-delà de ma porte de sortie qui donne sur le bois, le massif de marroniers où les chevaliers de l'arc , érudits en manches de chemise, fiers de citer le blond Phébus au nombre des fondateurs de la confrérie, s'exercent à conquérir le couvert d'argent des futures solennités de la foire. 11 m'échappait un sourire pour la coquetterie de cette ribambelle de maisonnettes, assises à la limite du village et du parc, étalant leur mosaïque de jardins, d'une toise sur tous les sens , corbeilles de gravois qui regorgent de géraniums et de roses. Au-dessus des tuiles et des cheminées , vers ma droite, le donjon, illuminé par le soleil convalescent des matinées d'avril, soutient féodalement dans les airs sa plate-forme insolente; épouvantail de

Paris, que l'obéissance passive peut foudroyer en un clin d'œil au moyen d'une pluie de boulets rouges , et grave sujet de réflexion pour moi , puisque je m'honore de quelques amis qui s'obstinent à poursuivre les conséquences fort incertaines de la révolution de juillet; conséquences sur lesquelles je ne les crois pas plus édifiés que moi-même, car j'avoue que je les ai réclamées à grands cris et de la meilleure foi du monde pendant près de cinq ans , sans me douter de ce que ce pouvait être. Cris inutiles, réclamations sans réponse! ... Je n'ai pu satisfaire encore ma curiosité; j'ai grand peur que le gouvernement n'en sache pas plus que mes amis et moi.

C'était une belle tête à voir, je vous le jure, calme sans fanfaronnade et fière sans dédain , que celle de M. de Peyronnet, le jour où.

pour s'être moqué des conséquences de la Charte , qu'à cette heure-là, du reste, M. de Bérard taillait et rognait impunément, mes camarades et moi, coiffés du bonnet à poil national, nous conduisîmes lemintsire prévaricateur de son cachot provisoire à l'un des étages du donjon de Vincennes. Une haie de gardes nationaux tapissait le passage. Je rêvais en marchant à deux pas de mon capitaine. De pareils événemens ont je ne sais quel faux air d'une leçon. Peut-être serais-je accouché de quelque maxime bien creuse ! mais il existe une Providence dans le monde. Un chasseur pencha le canon de son fusil, pour tuer, disait-il, ce scélérat de Peyronnet, à cause d'un sien frère mort de la main des Suisses pendant les glorieuses. Des cris s'élevèrent ; j'étais à deux pas; d'un coup de sabre , je détournai le canon. On désarma notre furieux. Renseignement pris, cet homme était

ivre et fils unique. L'entliousiaste nous démontra dans son style qu'il regardait le moindre Français comme un frère , et nous nous remîmes de la chaude a-lerte que nous avait causé sa métaphore. Je regrettei*ai toujours de n'avoir pas, tandis que je 'lé «tenais, questionné le ministre vaincu sur les conséquences de la révolution de juillet. Un ministre qui fait la culbute est précieux à consulter à l'endroit des ministres qui le remplacent. Tout héros de juillet que j'étais (non décoré), j'avoue que je fus très-content de la contenance de M. de Peyronnet. Il se montra tel qu'il devait être : on n'en revenait pas. Installé dans le donjon, notre capitaine lui demanda ce qui pourrait lui faire plaisir. Il ne savait et cherchait ! Dans ce moment, au milieu des cours de la forteresse, nos camarades s'abandonnaient à la Marseillaise. — Ah ! nous dit le captif en se ravisant avec un

salut , priez ces messieurs de se mettre d'accord î... Ce qui fut fait, à grand orchestre, comme bien vous le pensez, en gens qui rendent la monnaie d'une plaisanterie de bon ton, et dont le prisonnier nous remercia galamment lorsqu'on alla gratter à sa porte pour en avoir son avis. Nous étions d'accord pour le quart d'heure.

C'est ce que j'ai trouvé de plus spirituel dans la révolution de juillet.

Et vous?...

Mais la digression m'a jeté fort loin.

Le reste du paysage est calme : il se compose de chemins sablés ou pavés. Leurs angles plus ou moins ouverts se diffractent comme des rayons au sortir du prisme , à partir de

la route qui longe les fossés de la citadelle. Ces chemins, que les Coucous et les Omnibus labourent , en charriant de concert , vers Nogent et Saint-Maur , les amateurs de matelotes, se perdent en divergeant sur ma gauche, dans la fraîche épaisseur des fourrés. Pour peu que l'on domine l'étendue majestueuse de ce parc, ainsi que je le fais de mon balcon et par-dessus la vive arête de ma muraille, on discerne, à travers le champ de ce large plateau de verdure, les lignes topographiques de ses compartimens principaux , grâce aux traînées poudreuses qui flottent régulièrement de distance en distance à la cime des futaies, et que le souffle du vent croise ou déroule en éventail ainsi que des banderolles de fumée. N'allez pas croire que ce boisement soit d'une physionomie monotone , bien qu'il se borde aux confins extrêmes de l'horizon. Quelquefois, au bout des tubes d'une longue-

vue , les segmens d'une route et les endroits écartés de la forêt sont mis en évidence par des abattis ou des ronds-points, et s'accidentent d'un groupe qui fait rêver aux dessins de Charlet ou de Camille Roqueplan ; c'est parfois un bel esprit, penseur de profession, dormant sur la mousse auprès de son portefeuille, et qu'un artilleur goguenard parodie ; peut-être, derrière cette haie d'aubépine , aviserez-vous la figure matoise du garde-chasse à l'affût d'un braconnier qui croit l'instant propice pour mettre la main sur des collets tendus depuis la veille, mais où le fm dénicheur de lapereaux va se faire pincer lui-même. Le plus communément , quelque sexagénaire, épanoui dans sa chaise portative, et le menton sur la canne, jouit, à deux pas de sa vieille gouvernante qui tricote, de la molle sérénité qui les environne , et se sent ragaillardir au milieu de cet air ini-

préfjné de senteurs pénétrantes. C'est encore, à la faveur de son ombrelle, une jolie femme, toute émue de désirs et de crainte, qui se laisse arracher de vive force un secret sur la bouche par quelque impétueux jeune homme , non loin du mari bénévole en extase devant les étamines amoureuses d'une fleur. Cette galerie de petits tableaux philosophiques ou pittoresques fait qu'à tout prendre, malgré ses fastidieux exercices du canon , malgré le manque absolu de fontaines , dont enfin des spéculateurs s'avisent, et, aussi, malgré les Terpsichores dominicales dont la carnation tient de la couleur de l'écrevisse cuite , Vincennes est un séjour qui , durant trois mois et plus, peut faire les délices d'un philosophe, s'il ne tient ni à la bonne chère, ni à ses aises de la ville, et surtout, ne l'oubliez pas! si son médecin , comme le père de la doctrine homœopathique, est l'antagoniste inexorable du

café. Sur le chapitre du café , je ne saurais trop revenir à la charge : du moment, tenezvous-le pour dit, que l'on reconnaît une différence entre la superstition et le culte , on ne doit sous aucun prétexte entrer chez les limonadiers de Vincennes. Je ne me plaindrai pas des cabarets : je n'y vais plus.

Laissons le pittoresque ; aussi bien je vous dois un récit.

£t UtriUarîr.

O Christ ! fais qu'un rayon du ciel Brille au noir sépulcre du monde, Où l'impie a d'un souffle immonde Glacé la tlamme avec l'autel !...

Aux cris impuissans de la plainte L'écho du parvis même est sourd , El j'étouiTe dans cet air lourd Qu'ex-liale au vent ta lampe éteinte !...

R. B. (L'Ame.)

Qui nous rendra les sanctuaires Où s'agenouillait la douleur, Et , pour les orages du cœur.

L'ombre pure des monastères?...

Nos pleurs, qui viendra les tarir?...

Cherchez donc au sein de nos villes , Riches d'or, mais d'amour stériles , Une cellule où recueillir Dans la charité du mystère , Et le génie , et la misère.

Et l'exil, et le repentir.

R. B. {La Flèche de Ronoi.)

lie TieiUara.

Il m'arriva , dès le début de mon installation à Vincennes, un épisode indifférent de prime-abord, et qui, de même qu'une foule de circonstances frivoles, se serait à coup sûr éclipsé de mes souvenirs, n'était ce qui s'ensuivit , et que je ne pouvais guère prévoir.

Un matin, à la suite de la vérification

préalable des lieux , comme j'essayais l'usage de mes deux clefs dans la pesante serrure de la porte qui me livre l'accès du parc, un vieillard maigre et cassé (je lui supposai d'abord quatre-vingts ans pour le moins) s'arrêta près du seuil et me salua. Sa mise était décente; je ne puis dire toutefois que son costume sortît des ateliers de Staub. Il aidait sa marche d'un bâton blanc. Je lui rendis son salut , non sans le considérer avec une émotion de surprise ; car , à l'aspect de mon enclos, bizarre pêle-mêle de marroniers et d'herbes parasites dont il est dans mes goûts de respecter le désordre, une sorte de lumière et de jeunesse anima tout-à-coup les traits de ce visage demi-mort qui sembla perdre la plupart de ses rides, tandis qu'une larme s'échappait du bord rougi de ses paupières. Rien , dans cet homme , n'annonçait un mendiant. J'avoue d'ailleurs qu'ibfaut qu'un men-

diant me décline formellement ses titres , depuis que , sur le préjugé de la toilette , il m'est arrivé , dans un excès de pitié naïve , de rendre justice, au milieu de cent personnes, à l'indigne malpropreté d'un millionnaire du faubourg du Temple : gaucherie qui m'a rendu discret en matière d'initiative et d'aumône. Mon vieillard ne parut nullement songer à me demander l'aumône. Le regard tendu à travers la baie de la porte que je cherchais, sans céder un pouce de terrain cependant, à lui rendre plus libre , il examinait avidement, et tour à tour, la margelle de mon puits renversée dans les chardons; un groupe assez malade, en terre cuite , représentant, je crois , la nymphe Lychoris prête à fesser l'Amour au moyen d'un gros bouquet de roses; le perron à treillage vermoulu dans le syle architectural de la régence , et dont le jet se contourne en berceau pour monter eu étages vers ma terrasse ;

et jusqu'à la longue flèche de fer, vermillonnée par la rouille , qui devait autrefois marquer l'heure sur les lignes d'un cadran solaire aujourd'hui dégradé par des touffes de clématites; détails de jeunesse éteinte et de vétusté solitaire qui faisaient naître entre eux et ce vieillard en ruine je ne sais quelle mystérieuse analogie de souvenirs d'amour et d'abandon.

Ma demeure, vous le voyez, sentait son ancien régime d'une lieue ^ mais ce jour-là seulement j'en eus la révélation, peut-être en vertu de certains rapprochemens involontaires entre ces ruines de gens et ces ruines de choses placées tout-à-coup en présence. Il faut des circonstances extraordinaires pour que l'on remarque ce que l'on voit tous les jours. J'en parcourus mentalement l'inventaire intérieur, conforme aux désolations du jardin ; les tro-

phées belliqueux, mais écornés, sculptés dans un charivari de guirlandes ; les glaces enroulées d'arabesques, et dont les fêlures ressemblaient à des toiles d'araignées; puis, certaines peintures de l'école de Watteau, bergers téméraires, tourtereaux qui se prenaient de bec, bergères abandonnées à tous les dangers du vert gazon , qui çà et là tendaient à reproduire leurs groupes lascifs en dépit d'une triple couche de badigeon républicain. Quelque fier ennemi de toutes ces obscénités gracieuses avait dû les voler à leur maître dans le bon temps, au nom de la morale et de la patrie. Les Romains, grandement loués pour cela par Rollin, n'en faisaient pas d'autre, alors qu'ils avaient de la vertu! La différence essentielle entre le vol fait au nom de l'individu, et le vol commis au nom de la nation, c'est que dans le dernier cas, ceux que l'on dépouille et que l'on égorge ont évidemment tort dans le

Moniteur ofllciel, et que cela met toujours en repos la conscience des assassins et des voleurs.

Les patriotes de 93 me diront à cela que je ne parle pas en bon Français. L'excuse d'un paysan sera la mienne : — En pleine église, on lui reprochait de ne pas être ému d'un sermon qui faisait sangloter l'assemblée :

— Je ne suis pas de la paroisse! répondit-il.

Je me prêtais donc de fort bonne grâce à cet examen qui m'en fournissait un autre. A la longue pourtant, une semblable inquisition devenait fatigante, et, d'un jeune homme, je n'aurais considéré cette singulière vénération pour mes dieux lares que comme l'avant-propos d'une impertinence.

A la fin , le vieillard s'avança , et mettant un doifft sur la manche de ma blouse :

— Vous n'occupez, n'est-ce pas , cette maison que depuis peu? me dit-il.

Je répondis par une aifirmation de tête.

— Elle est encore dans le délabrement où je la laissai , continua-t-il en gagnant un second pas sur moi. Depuis quatre ans que je demeure à l'hospice de Saint-Mandé, je suis venu bien fréquemment, monsieui*, me promener dans cette partie du bois de Vincennes, avec l'espoir, trompé cent fois, de trouver tôt ou tard cette maison habitée , et d'obtenir de la tolérance du locataire la permission de pénétrer quelques minutes dans ce jardin. Mais je suis indiscret,, monsieur; je vous importune sans doute?

— Par exemple ! lui dis-je.

De fait, je me serais passé d'un appel si direct à mes vertus hospitalières.

Peut-être le devina-t-il !

En remuant la tête, il ajouta :

— Vous n'aurez pas long-temps à craindre de semblables importunités, jeune homme!

Le ciel prend en pitié, je le sens, un malheureux que sa colère aurait dû frapper vingt fois déjà, si, devant la juste sévérité de Dieu, la vie n'était un châtiment plus inexorable que la mort pour les consciences Ijourrelées de fautes.

En me disant ces paroles, il fit le signe de la croix.

Je ressentis une émotion secrète en dépit de moi-même. La sentence accusatrice que ce geste religieux accompagnait, l'accent pénétré de cette voix qui partait du fond de l'ame , m'imposèrent un sentiment de respect dont je ne songeai point à me défendre. Il prit mon bras; je me découvris pour lui montrer le chemin. Je me sentais enchaîné comme par un devoir.

Au bout de vingt pas, en indiquant le corps de logis et le l'esté :

— Tout cela, c'est peu de chose, n'est-ce pas ? me dit-il ; mais enfin je l'ai possédé et j'y ai vécu. Trente ans se sont écoulés depuis lors. Trente ans ! douloureuse journée, dont je désire impatiemment le soir. Ces débris ne sont pas muets, monsieur ,• ces branches qui nous frôlent, murmurent des voix d'amis;

5fc LE VIEILLARD.

leurs fantômes qui me sourient errent autour de moi sur ces gazons; j'entends de saintes harmonies dont je me croyais déshérité. Là, j'ai souffert ; là, j'ai composé des chants d'amour; mes larmes se sont taries, je n'ai plus la mémoire de mes romances ; mais il me semble que le parfum de ces fleurs me salue. Les amis passent, et ne se renouvellent pas aussi lapidement que les fleurs ! ... Oh ! les amis ! ne fanons jamais ces parfums de la Providence, et communions avec eux dans la sainte volupté de la résignation et du martyre, plutôt que de connaître ce qu'il y a de lie et d'amertume au fond de la coupe où l'on boit la vie. Tous , ils m'ont laissé seul ; tous , ils m'ont maudit comme ils m'ont aimé. J'étais, à cette époque,jeunecomme vous, et passionné comme on Test à cet âge ! — Il s'arrêta ; il me serra la main, et reprit à voix basse : Oui, j'étais passionné ! et passionné, comme je prierai Dieu ,

soyez-en sûr, pour que vous ne le deveniez jamais ! . . .

Puis, se laissant aller sur la mousse du perron :

— Que de souvenirs dans ces vestiges ! et que ces souvenirs sont doux et funestes ! J'en frémis; mais, nuit et jour, ils m'occupent sans relâche; j'en ai honte, et je les chéris; ils me donnent de l'orgueil et des remords ! . . . Je ne sais si je les céderais contre une conscience pure ! . . . Oh ! si je n'avais que trente ans. Seigneur, afin de rester digne de votre grâce , je vous supplierais ardemment de me laisser mourir ! Vous savez. Seigneur, combien de fois j'ai voulu mourir.

11 se couvrit les yeux, il bégaya des prières ; et, dans ce moment, j'aperçus à l'une de ses

56 LE VIEILLÂRU.

mains le jaseron de cuivre et les grains de verre d'un chapelet.

Je le confesse humblement : mes velléités religieuses, de même que celles d'un nombre infini d'esprits forts , baptisés ainsi que moi dans les eaux sceptiques du dix-huitième siècle, étaient loin, à cette époque, d'aller jusqu'à la vénération pour les verroteries et les grenailles d'un chapelet; toutefois, je me sentais en veine d'attendrissement. Ma philosophie se voyait en déroute.

Ainsi de notre siècle tout entier ! les uns plus tôt, les autres plus tard. Autour de nous, des milliers de conversions s'accomplissent : celles-ci purement spéculatives, et flétries par je ne sais quoi qui fait doublement honte, parce que des partis imbéciles et injurieux ne savent même pas soutenir leurs troupes ; celles-

là secrètes et ruineuses, intimées par la conscience , et qui forcent le dévouement à périr dans le besoin; le besoin! cette autre robe de Déjanîre qui brûle des Hercules, qu'après cela l'ingratitude qui se ravise place fastueusement au rang des dieux ! . . .

Jaloux d'échapper à la honte de me laisser gagner par les larmes de ce vieillard, je déposai précipitamment l'une de mes deux clefs sur ses genoux.

— Les trois quarts du temps, lui dis-je avec volubilité, je suis à courir dans les environs. Il n'y a rien ici, absolument rien, qui vaille que vous preniez souci d'un acte de confiance assez indifférent en lui-même. En conséquence, usez de ce jardin comme il vous plaira et tant qu'il vous plaira. Vous en êtes le maître.

Sur ce, je m'esquivai lestement, à toutes jambes, sans prendre le temps de regarder derrière moi, sans écouter les remerciemens du bonhomme.

L'air du bois me rafraîchit, j'en avais grand besoin.

Je pensai bien, un quart d'heure après, et en y réfléchissant, que mon nouvel ami pouvait être fou. Mais, d'un fou mélancolique, où donc est le mal que l'on peut avoir à craindre?...

Ensuite, et supposition faite que j'aurais à m'en repentir, ne pouvais-je donc aviser sur de nouveaux frais?...

Ceci résolu, je m'occupai de toute autre chose.

Je n'eus pas lieu de me repentir. Mon visiteur étrange apporta dans F exercice du droit qu'il venait d'obtenir une discrétion bien exemplaire. Rarement je le rencontrais , et c'est ce qui me fait croire qu'il épiait mon départ. Si, parfois, nous nous trouvions face à face sur le même chemin , il me rendait mes salutations, et passait; le tout sans dire un mot. Seulement l'expression de sa figure était celle de la reconnaissance. Demandez -moi pourquoi ?... Pendant mes absences , lorsqu'il me venait des amis , il leur expliquait avec le zèle d'un concierge intelligent la route que j'avais prise; il insistait, pour leur gouverne, sur les probabilités qui lui faisaient supposer que je m'occupais ce jour-là de chasse ou de pêche; et il devinait juste. Par là, je savais qu'il usait habituellement de son privilège. Mais à peine l'ai-je croisé deux fois sous les arbres de mon jardin; autant qu'il m'en sou-

vient (sauf pour l'exception dont je parlerai) , c'était dans les jours de pluie , à Toccasion de mes rentrées soudaines. On ne se conduit pas enfin avec une taciturnité de meilleur goût , avec une réserve mieux sentie.

Évidemment, cet homme devait être un homme bien né.

J'ai parlé d'une exception.

La voici :

Nous rentrions, Clémence et moi, précédant de vingt à trente pas son mari, qui s'était chargé de quelques provisions dans le village. Il nous souriait en accourant, et moi, je restais soucieux.

Elle me dit , en me le désignant :

— Il VOUS aime, et vous ne le méritez pas!

Et moi, je répondis :

— Vous avez raison ! je ne suis qu'un misérable. Je voudrais être mort.

Le vieillard tremblant était à deux pas, et nous saluait jusqu'à terre.

Elle s'effaça pour le laisser passer.

Il me regarda bien douloureusement, et s'en alla!...

Je tombai macbinalement à son égard dans une insouciance qui pourra me faire accuser de bizarrerie. Mais je suis fait comme cela, et je ne me donnerais pas pour un autre. Je ne sais pas me préoccuper de ce qui concerne les gens. Pour que je fouille dans leurs se-

ciets, il faut qu'il» m en supplient. Savaisje, après tout, que cet homme eût des secrets?... Sur quelques exclamations plus ou moins. pathétiques, fallait-il me travestir en familier du saint-ofTice, et le traîner à la barre de mon tribunal comme un pénitent, afin de le contraindre à des révélations ? J'ai les curieux en horreur , parce qu'ils sont nécessairement indiscrets. S'ils ont l'habileté de surprendre les confidences, mettez -vous dans l'esprit qu'ils en abusent.

Et puis, sans me vanter davantage, car on risque d'éveiller le reproche de tomber dans la gasconnade en parlant de ses propres mérites, mes chagrins personnels m'obsédaient. Mon esprit et mon caractère s'en allaient alors par lambeaux. Dès que l'homme soufTre, il rétrécit insensiblement son horizon pour ne plus le remplir que de soi-même, et l'exis-

tence est de telle sorte organisée , que , si peu de place qu'on occupe sur le terrain où l'on se croise avec les autres, on se mutile encore chaque jour dans un nouveau combat. La tête s'affaiblit, le cœur se dessèche, la vie s'effeuille. L'ameet le monde sont en lutte, et le ressort du monde est de comprimer coup sur coup le ressort de l'ame. Le malheureux qui se vante de son expérience me fait songer à l'invalide fier d'étaler la chronologie des mille et une batailles dont son pauvre corps, en vertu de tout ce qui lui manque , n'est que le trop vivant bulletin. On se meurt des leçons de l'expérience. Plus nous avons remporté de victoires, et moins nous sommes capables d'en remporter.

Clémence! vision chérie! vignette ineffaçable de mes souvenirs! à toi, qui n'as jamais cessé d'apparaître au foyer de ma pensée , à toi ces

pâles feuillets que le vent de la publicité t'apportera du lieu de mon exil. Tu n'as besoin, je le sais, ni de me lire, ni de me voir, pour communier avec mes douleurs. On peut, sur la scène de ce monde, et parce que ce monde le veut , rompre jusqu'à de francs entretiens dont une lâche clameur prend ombrage, et se résigner courageusement à la tyrannie de ses lois; mais ce divorce apparent marque la limite de sa puissance; et, dans le sanctuaire mystérieux de l'esprit, les âmes des martyrs, soustraites à la captivité, volent en dépit de la distance à leurs éternels rendez-vous que Dieu favorise. /Si les propriétés étranges du magnétisme, frappées d'un injurieux mépris, restaient en dehors de l'exploration des sa vans ;, il faudrait se fier à l'amour et au malheur du soin de leur en révéler les lois.

J'anticipe le plus qu'il m'est possible sur

des faits dont je me suis formellement interdit la relation; et j'insiste sur cette limite périlleuse , pour que le lecteur se place de plus en plus dans les conditions d'esprit où je me trouvais alors moi-même; car c'est seulement au point de vue de celui qui parle que l'on se met à même de tirer parti de ses aveux.

En thèse absolue, j'ai toujours nié l'art pour l'art; et je persiste à croire que, dans aucun cas, même parmi les romanciers les plus frivoles, on n'a réduit entièrement les livres à cette dégradation. Une telle prétention, quand on la proclame, n'est qu'un mensonge de plus dans le tourbillon de nos mensonges . Peut-être une illumination supérieure a telle fait défaut dans la grande majorité des livres écrits sous la dictée de la faim ! la faim tue le génie. Mais, après les brillantes archives de psychologie que Von doit aux méditations de quelques zélés et

66 LE VIEILLAJID.

savans directeurs de consciences , s'il existe quelque part des aperçus animés du cœur humain et de la vie, ne songez à vous en enquérir ni dans les blâmes fastueux et froids des moralistes, ni dans les compilations squelettétiques des historiens. Lisez les romans. Ces sortes de livres sont écrits avec le meilleur de notre vie, quoique la plupart du temps on s en défende, et pour cause! parce qu'après tout, la vérité dans l'éclat blessant de sa lumière serait le comble de la barbarie au milieu d'un monde obscène et haineux, fait à ramper dans les ténèbres, qui va lâchement au-delà des aveux de la franchise, et qui se sert tour à tour de je ne sais quel moralisme bavard, faux et poltron, comme d'un masque insolent pour cacher ses intrigues, comme d'un moyen cruel pour marcher à ses inimitiés et procéder à ses représailles. Ainsi donc, la sincérité ne peut lever son voile! Ceux dont le masque pru-

tS VIEILLARD. CT

dent cache des lèpres la rappelleraient bientôt à la pudeur. On compose aujourd'hui des romans comme on méditait autrefois des fables, pour mettre en circulation de bonnes vérités en dépit de ses tyrans. Mais les bourgeois de notre époque sont à la fois plus avares et plus avisés que Tibère, qui, sur sa cassette, faisait des pensions à Phèdre. Ils comprennent que les romans sont autant de boulets roufîes tirés contre eux, et voilà le secret du mal qu'ils en disent. 0 Balzac ! ô Georges Sand ! résignez- vous à leurs injures ! mais délivrez-nous du mensonge. Ainsi soit-il!...

En expliquant pourquoi je me renferme dans les réticences, j'exprime assez que je serais lier d'être vrai. Je sais me consoler dans mon malheur par la certitude de n'avoir rien fait pour le mériter. Disputer quelque chose à. la fatalité, c'est notre gloire. A l'imitation d'Énée,

nous emportons au moins nos dieux intacts à travers les flammes de l'incendie.

Quel que soit le mot que le lecteur donne maintenant à cette énigme, aux détails près, je me persuade qu'il aura deviné juste.

Deux mois s'écoulèrent.

Un soir (c'était en juin), je trouvai, sur les marches du perron, un vieux portefeuille en cuir de Russie, gonflé de paperasses, noué d'une façon toute particulière.

Sur le pli d'une lettre qui débordait , je remarquai le cachet de la poste impériale , avec cet exergue autour d'un aigle : Dépar^ tement de la Sésia, et la date du 1 3 mai 1 806 ; ce qui reportait cette lettre à trente ans endecà.

Il ne me vint même pas dans la tête que ces papiers dussent appartenir au vieillard. Était-il toujours de ce monde? Faisait-il encore son pèlerinage aux souvenirs de ma retraite ? Je n'en savais rien , je ne m'en occupais nullement. Mes- propres chagrins me donnaient assez de sollicitude. Je le répète : le vice de la douleur est de rétrécir l'ame dans les intérêts de notre personnalité. S'il est vrai que l'on sache compatir aux maux que l'on a soufferts , c'est à coup sûr parce que le temps a pris soin d'en ëmousser l'énergie, et les a refoulés de la scène du cœur dans le sépulcre de la mémoire.

Passons.

Ce qui me frappa sur le moment, ce fut une écriture d'un caractère fin, alerte et délié, dont toutes les lettres, d'une précision exquise, s'entrelaçaient l'une à l'autre sans rature ,

comme si la flamme de la pensée en eût fondu la représentation graphique d'un seul jet.

Je crois à Gall comme à Lavater. Ils ont ouvert un champ bien vaste à la théorie des pronostics, et trouvé comme une seconde astrologie judiciaire. Est-ce qu'il n'y aurait pas aussi des indices révélateurs de l'ame dans le jeu des mouvemens de l'écriture ?

Mes investigations, à propos de ce portefeuille se perdirent , comme on le voit , dans l'espace des généralités.

Je déposai le portefeuille sur mon bureau; je pris soin de le laisser en vue ;. je pensai que celui de mes amis qui l'avait égaré le revendiquerait en l'apercevant.

£t Sttkiîie,

Eh ! que m'importe à moi qu'un ensemble superbe Règne aux cercles des cieux que Newton nous fait voir ?. .. Lorsque le mal me foule à ses pieds comme une herbe Et que je porte au cœur ma croix de désespoir, La science me raille en parlant d'harmonie!.... Que l'Unité pour nous soit un mensonge , eh bien, Dieu n'est plus qu'un démon dont l'insolent génie Fit tout pour la matière, et pour notre anie rien ; Sur ce globe en exil la douleur doit nous tordre ! Le firmament chrétien nous est même interdit , Car notre ame , élément infernal du désordre , Arimane de feu par l'Eternel maudit, N'est qu'un chiffre de trop dans le calcul immense , Dont ses déréglemens troublent tous les concerts !... Mais est-il sûr que Dieu , par faiblesse ou vengeance , Mit notre ame en dehors des plans de l'univers?...

R. B. {EpUre à Raspail.)

lie l^iiicide.

Lors de ma retraite à Vincennes , on a diversement conté sur moi, chez mes amis, un épisode obscur, qu'à dessein j'ai laissé dans le temps se confondre avec un incident analogue et de moindre importance. Je n'établirai ni les occasions ni les dates. C'est indifférent. Aujourd'hui, mon j ugement est bien arrêté sur la moralité du suicide; et, tout bien vu, je le

regarde comme une désertion dans un moment d'abandon de soi-même et de vertige; mais c'est par son influence surtout que je le juge. Tous, tant que nous sommes, sur une échelle plus ou moins élevée , nous occupons une série de grades , dans la famille, dans le pays, dans le monde; et notre fuite entraine un désordre souvent irréparable parmi ceux qui nous sont subordonnés. Lorsque l'on se sent des épaulettes, et que l'on pose le pied sur le champ de bataille, la responsabilité s' élevant avec le grade, il devient impie d'abandonner les rangs. C'est, à ce que l'on m'a dit, par un officier pris d'alarme que commença le cri de sauue qui peut du désastre de Waterloo. Cet homme, dont le nom s'éteignit ainsi que la voix dans les ténèbres de la catastrophe, était responsable de sa lâcheté devant la France. En raison de son grade, il devait être jugé plus sévèrement qu'un autre.

Car il était devant une double résolution à prendre.

Il fallait, ou périr sous le canon de l'ennemi, ou périr dans la pensée de la France.

Dans le premier cas, sa mort sauvait sa vie.

Dans le second , sa vie sauvée ne lui sauva rien.

Il a misérablement choisi.

On voit que je ne prépare pas mon apologie. Dans les limites de la proportion , je me conduisis de même que cet ofiRicier.

Une jeune paysanne me sauva. Cachée par un amas de roseaux dans un lieu désert, sorte d'archipel de verdure dont le mystère m'avait semblé propice pour sonder froidement

le problème de l'Être et de ses souffrances, la jeune paysanne lavait du linge. Elle aperçut de loin venir une barque ; et, deux minutes après, s'étonnant de ne rien voir paraître, ainsi que de ne plus entendre le bruit de la chute et du retour périodique des avirons , elle se dressa pour interroger le silence. La barque vide s'en allait au courant ; des frémissemens circulaires se suivaient en s'ajqjrandissant à la surface de l'eau. Elle n'hésita pas. Déterminer le point où j'avais dû disparaître, y courir, et, malgré l'embarras de ses jupons, sans autre appui que la perche amenée par le flot contre le rivage , plonger dans la Marne à plusieurs reprises, chercher et me saisir par ma blouse, tout cela ne fut que l'éclair de la pensée. En un clind'œil, elle revint sur le bord.

Je ne sus rien, je ne vis rien.

J'étais évanoui.

Comment vint-elle à bout de m'emporter

chez elle , de m' arracher mes vétemens hu-

mides et de me rendre à la vie?

Interrogez les femmes sur ces miracles!

Cela vient de leur ame ; elles y trouvent au besoin toutes les puissances.

Après la première inspiration du dévouement, un homme, embarrassé du reste, m'aurait laissé périr en courant chercher des secours.

Le mari de la paysanne rentra six heures après l'événement, sur les neuf heures du soir. Je vivais, mais je n'avais pas repris mes sens. Cet homme savait lire; il se mit au fait du contenu de mon portefeuille, que sa femme avait fait sécher. Entre l'alternative de s'adresser à mon ménage, ou d'avertir un ca-

marade de collège tout nouvellement arrivé de Belgique, et dont je venais de recevoir une lettre avec l'indication de l'hôtel qu'il habiterait provisoirement à Paris , la jeune femme ne balança pas.

A trois heures du matin, mon camarad* était à mon chevet.

J'omets les détails de ma résurrection , les soins et la joie de mes hôtes, mon étonnement, mon regret de vivre encore, les sanglots de ce camarade avec lequel j'avais couru les conspirations pendant le règne de la branche ainée, et son accusation naïve au dernier point , mais passionnée, mais pleine de candeur et de colère ! car je m'étais tué, disait-il, comme un misérable égoïste , tandis qu'autrefois nous avions formé le projet de nous tuer ensemble.

El c'était vrai. Intérieurement, toutefois, je protestais contre la vie, en maudissant la déception qui me la rendait.

Je faisais certainement mes réserves contre la fatalité de mon destin.

Pour occuper ma tête et m'arracher aux émotions d'un entretien plus capable de fortifier mes arriére-pensées que de les vaincre, mon ami courut à Vincennes, et prit au hasard sur ma table de nuit les divers livres qu'il y trouva.

L'un d'eux, qui m'avait été prêté depuis un mois et qui sommeillait dans mes paperasses, avait pour titre : Destinée Sociale y par Victor Considérant, capitaine du génie, ancien élève de l'École polytechnique.

Installé le soir près de mon lit, mon cama-

rade oumt ce volume au hasard et m'en fit la lecture.

Distrait d'abord, mais entraîné bientôt par l'impétuosité cavalière avec laquelle l'auteur abordait les plus graves problèmes de l'ordre social, et se portait fort de les résoudre en faisant prompte et bonne justice de la foule des objections que l'on opposerait à sa théorie, je sentis s'évanouir mon indifférence à la voix vibrante de mon camarade emporté dans la même émotion que moi. Un frémissement remplit mon être. La voix du ciel, que, la veille encore, je me proposais d'interroger dans le désespoir et le suicide ; cette voix me répondait et suspendait en ce moment le souffle de ma résurrection. Ce n'était plus, dans une polémique vaine , ce manège disert du disputeur émérite qui ne controverse que pour controverser, qui se plaît à faire tomber

une objection dans les embûches de la chicane, et vole perfidement les plus fortes armes de son adversaire, au risque de déshonorer le combat . On devinait, au contraire, le luxe d'une doctrine qui pouvait aller jusqu'à prêter de la force à ses antagonistes, car elle se sentait en mesure d'y suffire, et de les entraîner à leur profit dans le tourbillon de sa victoire. Au seul bruit du retentissement des principes , les conséquences s'échappaient tout naturellement de mon ame, ainsi que les échos se répondent entre eux dans les grands vallons de nos montagnes. Mes doutes, que j'avais pris en épouvante, expiraient l'un après l'autre sous les traits multipliés de la lumière. Ainsi la mythologie nous montre les flèches de l'Apollon pythien perçant les mille et une têtes du serpent. Dans les régions de l'esprit, l'adoption est une seconde paternité. Je savais tout cela, puisque j'en avais besoin! On ne di-

sait à ma bonne foi que le mot de l'énigme dont le pressentiment l'obsédait; car, après tout, la passion est révélatrice, et, comme l'ont énergiquement soutenu les conciles en dépit de l'hérésie, l'intelligence ne procède que du cœur. J'apercevais enfin, suivant l'étrange et belle expression de Pascal, la présence cVun Dieu qui se cache, et qui veut;, par conséquent, que nous allions à sa recherche de toutes parts; mais je compris qu'au point de vue des superstitions philosophiques, objet du fanatisme des gens qui ne croient à rien , les décevantes lumières du dix-huitième siècle pouvaient former un voile devant ces vérités sublimes, de même que les flammes d'un incendie dérouleraient une tache sombre entre nos regards et le disque du soleil. J'étais libre de tout parti pris, je ne fus initié que plus vite. Et comment, en effet, la vérité descendraitelle dans l'atmosphère de la haine?... Divisés

par l'anathéme et la colère, les partis, qui se prodiguent à qui mieux mieux l'injure et le déshonneur, qui, tous, pris à part, se croient impérissables, et ne se proposent toutefois d'avenir que sur l'écrasement préalable des exclusions rivales , les partis avaient tour à tour perdu leur procès dans ma conscience. Ralliés enfin sur la base naïve des intérêts matériels, par un mécanisme de répartition d'une simplicité miraculeuse, je les saluais tous avec joie; je reconnaissais leur légimité caractéristique et leur sanction réciproque dans les précieuses diversités de leurs tendances; et je souriais en réfléchissant à part moi que le plus innocent des mécaniciens, dans le moindre de ses ouvrages, gr^ce à la combinaison des trois forces de l'élan , de la résistance et de l'équilibre, pouvait donner des leçons de science sociale à Machiavel et à Mirabeau. Le Phalanstère, avec le jeu libre et

mesuré de ses brillantes séries industrielles, calqué sur les mobiles entrelacemens des corps célestes, et traduisant l'hommeà l'homme dans sa ressemblance avec l'Univers, c'était la cité de Dieu prophétisée par saint Jean, cherchée dans la prière et la foi par les dominicains et les astrologues de la Calabre. Les lois n'étaient plus que des liens naturels, et l'humanité déchirait des codes sacrilèges, où la lettre insultait à l'esprit. Alors tombait le reproche sévère de Jean- Jacques contre les sciences et les arts , élémens de désordre dans le morcellement, élémens de gloire et de bonheur entre les mains de l'Unité. Chaque progrès, qui semble aujourd'hui mort-né , pour ainsi dire, entre les mains du petit nombre, et qui se mêle à la lutte comme un ferment nouveau, comme un double élément de ruine , chaque progrès cessait d'être un privilège, et, par conséquent, un germe d'envie et de déses-

poir. De hideux cloaques n'étaient plus «la demeure des générations maudites; les arts et les plaisirs circulaient ainsi que la vie. Dans le mot de réforme, au lieu de destruction, comme on nous le criait au bruit du tocsin de 93 , en écho de la voix de Luther, j'entendais enfin retentir le verbe sublime de transfiguration, déjà prononcé par les premiers disciples du Christ. On émoussait le glaive de la haine, et le prolétariat sortait de la fange. L'être, diversifié comme ses prédilections , se dilatait dans un monde moulé par son ordre et d'après l'image de son idée. L'amour, disciplinant les travaux et les arts , retrouvait parmi nous son culte; mais bien au-delà des conceptions matérialistes de la mythologie païenne, car le paganisme n'avait ni cherché ni résolu le problème de rendre la chasteté libre. J'écoutais ! des siècles historiques souriaient enfin dans ma mémoire.

Au sein des crises de la chute, dans le travail de l'initiation, je lisais le mot à mot providentiel de l'énigme du mal. L indulgence, en remontant vers le passé, rassemblait avec joie tous les trésors de l'intelligence, fragmens (dispersés ainsi que nous) de je ne sais quelle constitution primitive dont la révélation ou l'instinct devait avoir eu sa promulgation et son développement parmi les races inexpérimentées encore de l'antique et voluptueux Eden. Entre les nombres de Pythagore et les dogmes de la Tradition, j'entrevoyais une alliance mystérieuse; la religion savait la science, et la science adorait la religion. Le culte lui-même recevait un large éclat de cette lumière et nous manifestait sa grandeur ; il semblait avoir eu besoin de ce vocabulaire nouveau pour la justification de sa pensée. J'étais heureux, je reprenais courage. Dés mon début dans ma vie nouvelle, j'embrassais d'un regard assuré la

plage vers laquelle Dieu m'invitait à crier aux générations d'accourir. La Série devenait pour moi la base primordiale du saint ralliement; et déjà, sans doute, au sein de Paris, où Ton proclamait une pareille découverte, l'initiation elle-même, organisant ses néophytes, offrait, ou devait offrir avant peu , le germe et le miroir, le type élémentaire de ce noble avenir promis au genre humain. Oui! l'Unité devait avoir, et je le jurais avec feu, dressé ses tentes au milieu de la dispersion; il était impossible que cela fût autrement ! ou, de la part de ceux qui me l'annonçaient avec tant d'éclat, c'eût été la plus abominable ironie. Pour la propagation d'une idée , quoi de plus éloquent que l'exemple?... A vous donc mon courage et mon cœur, puisque vous me tendez religieusement les bras dans ma détresse ! Mon esprit répond à l'appel de votre esprit; je figure déjà parmi les vôtres et dans vos rangs!.,.

En me rendant la vie, vous allez m'en assigner l'emploi; car si le zèle est un titre, je défierais jusqu'aux sordides lâchetés de l'envie de me refuser un diplôme au milieu de vous. Certes , même sans un germe de mysticime au fond de l'ame, un à-propos si romanesque aurait émerveillé l'homme qui ne se serait pas nettement rendu compte de ce qu'il y a de spirituel dans les événemens.

Est-ce l'enthousiasme qui m'emporte?...

Peut-être ! . . .

Mais je sais ordonner les choses, et je ne sacrifierai pas toute la tradition humaine sur les autels improvisés d'un seul homme.

La théorie de Charles Fourier, dont le livre des Destinées sociales est, jusqu'à ce jour,

l'un des plus chaleureux commentaires, cette théorie, méconnue par tous ceux que ses partisans, mal dégrossis encore, brutalisent et méconnaissent , messager d'alliance apparu dans nos firmamens de troubles et de misères, et qui cherche encore à quel astre sublime se rattacher, se posera quelque jour dans la chaire de vérité comme la contre-épreuve et la réverbération même de l'Évangile au point de vue terrestre. Son triomphe est là. Le clergé n'a pas à se mettre en garde contre une découverte portée et mûrie dans les flancs du catholicisme ; que déjà Pythagore avait pressentie; dont, au point de vue domestique, agricole et industriel, l'établissement régulier des cloîtres a semé partout le modèle embryonnaire ; et qui ne pouvait s'installer triomphalement dans le monde que sur la destruction du principe insolent qui consacrait avant Jésus-Christ la légitimité de l'es-

clavage. Où l'on trouve son bien, on a le droit de le prendre. Cette théorie n'a fait que proclamer le but terminal de l'Église, en baptisant au nom de la science les sept articles constitutionnels de cet étrange gouvernement cosmopolite qui tend à substituer l'humanité aux nationalités , et dont la mission €»st de former de proche en proche un seul état de tous les états. Où l'esprit colère et jaloux du siècle n'a rien vu, sinon des jongleries superstitieuses qu'il a tenté de renverser sans en venir à bout, maintenant, grâce à l'illumination que verse en plein le génie de Fourier sur tous les mystères, le plus sceptique est à même d'apercevoir un édifice impérissable et de solides moyens d'engrenages pour les relations et les solidarités fécondes que le rhy thme des coutumes dévotes nouait d'un bout du monde à l'autre entre les différens groupes de croyans. Et, désormais, la raison peut s'allier

LE SUICIDE. 9î

à la foi , car, ni la raison n'a d'excuse pour être impie, ni la foi pour être aveugle. Le problème phalanstérien n'est autre chose, en effet, que l'architecture disciplinaire des sept sacremens de l'église, passant d'un mode à l'autre, du spirituel au matériel, et traduite, des pratiques agréées du cérémonial, dans l'établissement plus manifeste d'une organisation à priori; s'élançant enfin des temps de l'épreuve aux époques de l'universalisation. Ce calque doit se révéler à quiconque ne fermera pas les yeux volontairement. Si, malgré la transparence, on n'a pas discerné sous l'enveloppe des paroles tendres et harmonieuses de rÉvaneile les chiffres et les enseifijnemens précis d'une science sociale toute entière, c'est qu'aux esprits desséchés et froids, aux pédans que le dédain rend sourds et qui n'ont de foi qu'en eux-mêmes, il faut, de préférence à tout, sur ce point de la révélation, des

formules brutes et géométriques, parce qu'ils n'ont pas plus l'habitude de chercher la magnificence dans l'ingénuité que la lumière dans la poésie. Le Christ fut l'ancêtre de Charles Fourier, il doit en être le candidat; on peut vouloir lui contester, on ne lui ravira pas cette palme. J'arracherai les derniers voiles qui semblent intercepter ce rapprochement; l'inimitié des mots disparaîtra devant la fraternité des choses. L'explicateur des ressorts de l'Unité ne s'arrêtera pas dans les rangs morcelés de la dispersion et de l'hérésie; ou ce serait une fois encore attenter douloureusement à l'arbre de la science du bien et du mal. L'individualisme qui vacille éperdu dans l'océan troublé des faits et des choses , et qui prétendrait à rétrécir une science de géant pour ne la remplir que de soi-même, est dans la nullité la plus profonde vis-à-vis des voies et des moyens. Un rien l'arrête; les lois du

jour, les circonstances du moment , sa propre débilité, le souffle d'un mandement qui disperserait jusqu'à ses provocations; tout lui fait obstacle. Il a le torrent à vaincre, et ne le peut; tandis que l'on signalera dix-huit cents ans d'études spéciales et précieuses dans les archives sacrées de nos monastères, des armées d'imaginations mystiques et dévouées dans les rangs des fidèles, et des facilités sans bornes pour la détermination des lieux , des caractères , des matériaux et des essais rivalisans. Que sur cette évidence on élève des nuages; tût ou tard elle sortira victorieuse des embarras d'un obstacle éphémère. Et, quant aux spiritualistes qui devraient, mais qui ne savent pas spiritualiser les moindres plans d"initiatives, ne fût-ce qu'à dessein de se les approprier, je leur dirai que, pour mon compte, je vois dans les nombreux détails de matérialisme que l'on reproche à Charles Fou-

9k LE SriCIDE.

rier, comme on reprocherait au télescope de nous rapprocher des cieux, le plan et l'ensemble des manœuvres de la grande bataille d'Austerlitz, que le génie de l'homme, en récapitulant ses forces sous le commandement de ce qu'il y a de plus grand au milieu de ce monde, livrera décidément au génie du mal pour le vaincre.

Vienne le Napoléon chrétien!...

Ce rapport entre l'Évangile et le Phalanstère me fut-il évident dès le premier jour?...

Non.

Mais il ne fallait que réfléchir ou qu'attendre. De la part du ciel ou de la part de la terre, c'est toujours de la part de Dieu. Les réalisations, d'ailleurs, ne peuvent se deman-

der qu'à la puissance. Il faut un grand passé pour faire un grand avenir. Ce que l'Église a commencé, TÉglise l'achèvera.

Lorsque mon camarade eut, tout d'une haleine, lu le volume de M. Considérant, nos yeux se consultèrent, sa main rencontra la mienne, et nous nous dîmes à la fois :

— Le mot de l'avenir est là.

Nos esprits communiaient dans une même et forte pensée. Mon cœur bat encore de cette émotion qui ne doit pas s'éteindre.

— Recommence ! lui dis-je.

Et il recommença.

Et ce fut comme une eau forte qui pénétra profondément dans les moindres entailles du burin. Révision faite, nous étions les disciples

de Charles Fourier. Le monde avait un sens, la passion une grandeur, la vie un but. Il ne s'agissait plus que d'interroger nos antêcédens, nos prédilections et nos études, pour déterminer combien nous aurions de rangs à prendre dans les travaux préparatoires de la série de propagation, qui , selon les plus naïves apparences, devait avoir planté son drapeau quelque part!...

Hélas!...

Le soir, comme mon camarade hésitait encore à me quitter, quoique des affaires intéressantes le rappelassent à Paris :

— Je te donne ma parole, lui dis-je, que je ne me tuerai pas.

Le surlendemain, l'étais de retour à Vincennes .

£i: ^oïtdtnilit.

O triste compagne de l'homme !

Les eunuques et les jaloux.

N'ont signé de trêve qu'en somme On n'ait mis ton cœur aux verroux ; Et , pris de remords ou de honte , Car l'opprobre à nos lèvres monte Dans ces lâches accouplemens , Comme un piège à ton anie tendre , Les blasphémateurs ont su prendre Dieu pour juge de tes sermens!...

F. B. {Hymne à la Femme.)

Pourquoi désirer l'air, bel oiseau mis en cage?

Retourne à tes coHfichets !....

N'as-tu pas , pour charmer l'ennui de l'esclavage ,

Une mangeoire et des hochets?....

R. B. {L'Oiseau du Paradis.)

ILe Portefeuille.

A quelques jours de là, une sœur de Sainte- Camille me remit un petit griffonnage. On m'y priait, de la part d'un M. Auguste R... de me rendre à l'hospice de Saint-Mandé. Rien dans ma mémoire ne me rappelait ce nom. Je crus que l'on se trompait. La sœur insista. L'hospice, après tout, n'était qu'à deux pas de ma demeure.

J'y courus.

A l'infirmerie , je trouvai M. Auguste R... C'était l'habitué de mon jardin.

Il tenait le lit par suite d'une chute.

On ne croyait pas cet accident fort grave : conviction de l'infirmier, que le malade réfuta par un sourire.

On nous laissa seuls. Je veux dire que l'on s'éloigna de nous.

Le regard du malade embarrassa quelque tenip^ le mien. Je ne sais pas ce qu'il dut y lire j mais il me pressa la main comme un homme qui n'aurait cessé de vivre avec moi et de souffrir de mesdouleuis. Après m'avoir prié d'accepter ses excuses, car une semblable

démarche contrariait ses scrupules, bien qu'il eût d'excellentes raisons (me dit -il) pour supposer mon obligeance, il me toucha le premier mol d'un service que je pourrais lui rendre en l'aidant de mes recherches : il s'agissait d'un portefeuille qu'il avait perdu. Je coupai court ; je parlai de ma trouvaille, et je lui promis que je la lui renverrais. Il me remercia d'avance avec effusion ; mais, cette fois encore, je crus remarquer je ne sais quoi d'extraordinaire dans l'étude qu'il fit en ce moment de mes traits. Ceci ne portait aucun des caractères de l'émotion précédente ; émotion que j'avais à l'instant même interprétée. Vainement je cherchai ce que ce pouvait être ! . . .

Lorsque, sur des principes bien arrêtés, une règle de conduite, loyale et droite, est définitivement passée dans nos mœurs, peutêtre, à cette occasion , nous reposons-nous

avec trop de confiance sur la simplicité de nos manières , tandis que le plus souvent toutefois cette simplicité passe avec vraisemblance pour le comble de l'artifice. Soyez naïfs, vous serez suspects. Il semble que le naturel ne soit pas dans la nature. Aussi Franklin disait-il avec bonheur, en se proposant d'entrer en lice avec des diplomates : — f( Je les tromperai bien, je ne leur dirai que la vérité. » Dans la suite, l'énigme se débrouilla. Je compris que M. Auguste R. . . avait dû me croire, tout aussi bien que lui-même, surtout après un délai de huit ou dix jours, au courant des papiers et secrets divers que son portefeuille renfermait. Dans une telle circonstance, que de gens , en effet, sauf à s'en défendre hautement et comme d'une indignité, auraient, à petit bruit et visà-vis d'eux-mêmes, reporté sur le compte du hasard les faciles capitulations de leur conscience ! La morale courante n'est pas sévère,

et, pour juger les gens, ce n'est jamais sur les exceptions que l'on se gouverne. Malgré ma rondeur, et à cause même de cette rondeur, le malade pouvait supposer qu'en lui parlant avec indifférence de cette restitution, je me hâtais habilement de donner le change à ses conjectures. Un bon comédien n'eût pas agi d'une autre façon. Comment donc échapper aux conjectures?... Il faut les subir!... Mais, dans tous les cas, les soupçons injustes que l'on se crée sur la bonne foi des autres trouvent, à mon avis, leur excuse dans la gravité de nos préoccupations, rooaa 1;

Au bout d'une heure, j'avais rempli ma promesse.

L'entrevue à Saint -Mandé avait eu lieu le mardi. Le dimanche suivant, à six heures du matin, M. Auguste R.... était chez moi*

lOi LE PORTEFEUILLE.

Son visage offrait cette fois un singulier caractère d'ënergie. En m'abordant , il ne se départit pas du ton de dignité dont le sentiment l'animait. Ce fut avec le geste d'un père jaloux de s'expliquer vis-à-vis de son enfant qu'il me fit asseoir à ses côtés sur le banc du jardin . Quelque chose de sacerdotal animait sa démarche. Il semblait d'avance m'inviter à ne perdre aucune de ses paroles.

— Pardon , me dit -il ; mais mayisite a deux motifs. Le premier de ces motifs est pour vous remercier et pour vous dire que vous êtes un galant homme. Le second^ si vous y consentez , et vous y consentirez , s'expliquera de lui-même par la moralitj d'un aveu que je vous dois, car il peut vous sauver une faute ! Moins scrupuleux que vous, jeune homme, je n'ai pas détourné mes yeux de vos secrets. Mes secrets, à la vérité, me donnaient tout

naturellement prise sur les vôtres. Ces cendres renferment du feu ; mais je ne craindrai pas d'y marcher. Sur quels indices ma conviction s'est établie, c'est ce qu'il est superflu de vous apprendre. Pour quiconque est initié par le malheur, il suffit d'un geste ou d'un mot. Les coupables, monsieur, savent par quelles voies obscures l'homme d'honneur s'égare et se perd. Heureux si je puis éloigner une amertume de vos lèvres!... En vous disant à quelle source j'ai bu l'expérience jusqu'à la lie, je crois m'acquitter dignement et suivant votre cœur.

La fermeté de son regard me fit baisser les yeux.

— Lisez ceci , me dit le vieillard au bout d'un instant.

C'était une lettre ; c'était celle dont le ca-

chet m'avait frappé lorsque je trouvai le portefeuille. Je la transcris littéralement.

Verceil, le 13 mai 1806.

c( Aussitôt après la réception de cette lettre, » Auguste, intérêt ou plaisir, quoi que ce soit )) qui t'occupe, abandonne tout : fais prépa- » rer une chaise de poste pour me rejoindre, » ou prends à l'aigle des ailes pour franchir » comme un éclair ces deux cents lieues. Je )) ne te donne pas une minute de répit. J'ai » mille choses à te confier, mon ami. Mille! » entends-moi bien ; et je ne puis te les ex- » pliquer que de vive voix. Autant j'ai mau- » dit le jour qui nous a séparés, autant je n bénirai le jour qui nous rapprochera. Viens. » Ce climat qui devait rétablir ma santé (du » moins vous me le disiez tous), hâtera ma » mort, si mes amis ne me rendent à moi- » même. Ma sœur et toi , vous êtes encore la

» plus précieuse portion de mon existence. » Adrienne me le répète chaque jour, et je » vois bien qu'elle en est jalouse. Elle est in- » juste. Puisque, aussi bien, Dieu nous a re- » fusé jusqu'à l'espérance d'avoir des enfans, » pourquoi ne seriez-vous pas les siens et les » miens?.... Par le fait, notre ménage est » comme un désert , pour ne pas dire pis ; et )) ces trois mois nous ont pesé comme autant )i de siècles. Je n'aurais jamais cru me trou- » ver si seul au milieu de tant de bruit.

» Et que de riens viennent se jeter à tra- » vers mon néant !

» L'administration des pays conquis est » singulièrement délicate : elle demande plus )) de vigilance , en vérité , que dans les en- » droits qui sont franchement en révolte , et » les préposés français, soldats avant tout,

)) n'ont pas transporté dans le maniement di- » plomatique des affaires de la vie courante » le fil del'épée d'Alexandre, qui pouvait tran- » cher tous les nœuds gordiens. Dès qu'il ne » sabre plus, le Français est désorienté. Que » faire contre la guerre oisive et brûlante à la >> fois des épigrammes et des couplets? La ma- M nie, toute nationale chez nous^ de se servir >) du duel ou du réquisitoire, de faire du champ- » clos ou de la magistrature, de ferrailler tour » à tour contre les mêmes obstacles avec ces » deux sortes d'armes , cette manie ne sau- » rait être de mise où nous sommes. En ré- » ponse à plus d'un cartel, on reçoit un » coup de fusil dans les épaules , et les gens » n'y supporteraient pas l'éternel ennui de » nos commérages juridiques. Je prêche le » respect des faits établis et passés en force » de routine; on m'écoute, mais on ne me » comprend pas. Mes étourneaux français

LE PORTEFEUILLE. i09

» s'obstinent à traiter du haut de leur rica- )) nement sublime tout ce qui n'est pas dans » l'esprit du point de vue parisien. Avant 89, » ils ne veulent pas entendre parler d'hisn toire; et les antécédens n'obligent plus; » l'ère moderne , pour eux , date de la prise » de la Bastille. Rien ne plaît à ces fiers gé- » nies s'il n'est à leur moule. Avec le terme » fringant de préjugé, prononcé par eux d'un » certain air, ils ne veulent pas moins que )) tout mettre à la. réforme , c'est-à-dire au » néant. Je cherche en vain à les désabuser » de l'usage qu'ils font du mot abus, lequel » commence a me paraître un assez stupide ;) abus lui-même. Quelques-uns, les plus » profonds de la bande , obsédés de cette idée j) fixe que, à tout considérer, un culte n'est » qu'une série de pratiques, dénuées de sens, )) à la vérité, mais dont le joug sert à mater » admirablement les imbéciles, et que l'opium

» des superstitions rend le menu peuple trésw maniable sur le chapitre des impôts et des M corvées, songent à nous fabriquer des mo- » meries neuves, économiques, de leur crû, )) un Dieu au progrès et au rabais, n'exigeant » qu'une misère pour les frais de culte et de » premier établissement, de sorte, j'imagine, » à leur permettre de s'adjuger le surplus; » car, s'ils blâment l'église, c'est pour l'enta- » mer dans le vif. Ils en détestent l'ensemble ; » ils trouvent que les morceaux en sont bons. » Bref, ils sont un tas de petits Voltaires » qui, bien additionnés, ne donneraient pas » la monnaie du grand ; et l'on prendrait l'in- » crédulité pour une religion, tant mes chers » prestolets sont fanatiques.

» Le Piémont , quoique muselé, frémit en- » core sous le joug. On lui jure le contraire >j en assez bons termes dans les journaux offi-

LE PORTEFEUILLE, X%i

» ciels; il n'en croit pas le premier mot. L'Au- » triche, qui nous tend la main, ment avec » une impudence rare; l'Angleterre cabale en » dessous, et les paysans, qui nous maudis- » sent aux cabarets et dans leurs orémus, se » frotteraient les mains si l'on proposait de » nous brûler tout vifs. N'importe, dés que » nous tiendrons la noblesse du pays , nous » tiendrons tout. Il faut appeler au secours » de quelque œuvre que ce soit, et surtout » au secours d'une conquête, les complicités >) réunies de la patience et du temps. Je » crains beaucoup que le grand homme ne n touche à la législation du pays. Nos brouil- M Ions le lui conseillent pour plus de disci- » pline. L'église , ici, comme dans bon nom- » bre d'autres contrées de l'Europe, riche en » propriétés qui sont admirablement régies , » étend ses racines vivaces jusque dans les » grandes familles historiques, et les emplois

>) sans nombre dont elle équilibre fort habi- )) lement la distribution sur le territoire pern mettent aux aînés de la noblesse de garder » intègre la splendeur des anciens patrimoiy> nés, que le bas peuple des campagnes, au » rebours de celui des nôtres, ne regarde pas » comme une curée, mais comme un abri. » Que substituer à cela qui le vaille?... Tout M ceci me rompt la tête ; je touche à mille dif- » ficultés dont la moindre est féconde en se- » cousses terribles, et je ne vois pas l'avenir à » la manière française ; tant s'en faut ! aussi » l'on me traite de ganache , avec mes beaux » conseils.

» Oh ! mon cher Auguste , quel étouffoir » que ce monde, où toutes les volontés pa- » raissent d'accord pour ne pas s'entendre, » et, de part et d'autre, réclament avec tant » de furie le silence, qu'il est impossible de

» leur faire entendre deux paroles de sens » commun ! Je prends en pitié les mesquine- » ries sublimes dont s'occupent autour de moi )) tant de fortes têtes politiques. On s'ingénie » à ne pas vivre pour en empêcher les autres. » Il me semble des malheureux qui se plai- )) sent à s'asphyxier dans une mauvaise cave, » quand ils sont bien libres cependant d'aller )) respirer un air pur.

» Avec une fortune qui suffisait à mes dé-

» sirs, devais-je donc m'amuser à courir les

» emplois, et prendre le rôle d'un ambitieux

» prompt à saisir toutes les occasions d'ajou-

» ter à son patrimoine? Je t'en veux, Au-

» guste, de m'avoir forcé la main. Je sais

» maintenant (car tout se sait) la perfidie de

» tes démarches en ma faveur dans les bu-

» reaux. Sans toi, sans tes louanges crimi-

» nelles, je serais libre de m'éteindre à ma I. 8

» guise aux rayons du soleil de Vincennes et » de Champrosay, entre ma sœur et mon « ami. Je suis tenté de te maudire. Les tracas )) administratifs ne me valent rien , et quel- » ques éloges officiels que l'on adresse au pa- » triotisme d'un mourant, Napoléon peut se » passer d'une activité subalterne pour orga- » niser ses conquêtes. Dites tout ce que vous )) voudrez I je porte au fond de la poitrine » une maladie dont on ne revient pas, et je )) m'en console par le sentiment de mon inu- » tilité dans ce monde. Cependant, puisque )) le médecin le conseille, puisque ma femme » le veut, j'essaierai de l'air de Naples, cet » Eden où les phthisiques vont en pèlerinage » de toutes les parties du monde; mais je ne « m'y résignerai qu'après t'avoir vu, car je » dois t'installer dans mon poste, pour Tin- » térim. J'ai décidé cela dans ma tête; je l'ai }) décidé surtout pour te donner publique-

» ment une marque solennelle de mon estime. » Tu demanderas : — A quoi bon?... C'est, » mon ami, que l'on cherche à me brouiller » avec toi!... Lorsque tu connaîtras l'instiga- » teur de cette brouille, tu tomberas des nues. » Ne prends, du reste, aucune alarme : sur » ces choses-là, je suis de granit. Dans ce qui )) te regarde , je ne veux m'en rapporter qu'à » toi; je n'accepterais la parole même de » Dieu, que d'après la tienne. Que l'excellente » Eugénie ne s'afflige pas non plus des mille » retards qui se jettent coup sur coup à tra- » vers votre mariage : ce mariage aura lieu, si, )) toutefois, Auguste, comme on cherche en » ce moment à me le faire croire, il ne s'élève )) pas d'obstacle de ta part; d'obstacle insurn montable, à ce qu'on me dit! mais je ne crois » pas à l'insurmontable. Je n'abandonnerais » ce projet qu'avec la plus vive douleur, mon » ami ; car, de bonne heure, il m'a préoccupé

)) vivement, et ma sœur mérite que tu lui )) rendes l'afFection qu'elle a pour toi. Malgré >) sa retenue, je te la donne pour une ame dé- » vouée; capable, crois-moi, d'indulgence et » d'oubli s'il t'arrivait d'en avoir besoin. Tu » tois que je marche au-devant de toi, pour w aplanir les obstacles ! Dans tes adieux , em- » brasse-la bien tendrement pour moi, d'un » bon, d'un chaste baiser de frère, afin que M son amour te cède un instant et sans trop » de regrets à mon amitié. Je lui promets » qu'elle n'y perdra rien. Il me tarde, pour M que nous ne formions plus qu'une seule et » même famille, de porter la lumière dans les y obscurités dont ma lettre est remplie. Alors, » le nuage qui s'est formé dans mon esprit à » la suite de cet éparpillement contre lequel » j'ai protesté, même en recevant Tordre de » Napoléon , se sera dissipé complètement. Je >) l'espère. Adieu. Lucien de H...

» P. S. A Verceil, tu retrouveras Victor » de P***. On l'a revêtu des fonctions de pro- » cureur impérial. C'est toujours l'ancien ca- » marade de collège, un peu rigide, froid en » apparence, l'homme d'or et de fer sur lequel » on peut compter à la vie et à la mort. Il vient » d'épouser une charmante Piémontaise , des » premières familles du pays. Encore un ma- » riage d'inclination, mon ami! Tu verras » que nous ferons tous de même, et que nous » ferons bien. Hélas! en me félicitant de mon )) mariage , je ne parle guère que pour moi. » Ma pauvre Adrien ne porte le deuil d'un » vivant, et, selon toutes les probabilités, je » ne me survivrai pas dans un autre moi- » même. J'ai presque envie de lui faire adop- » ter un enfant. Entre nous, Auguste, la ré- » signation des femmes sur ce point , à vingt- » six ans surtout , dans la sève et la force de » l'âge, ne triomphe qu'aux dépens de leur

» caractère des énergiques protestations de » la nature ; et l'aigreur dont je me plains » pourrait bien, malgré sa vertu, provenir » de ce veuvage anticipé. Qu'y faire? Je ne » crois plus en moi , je ne crois pas davantage » aux conseils en l'air des médecins. Si vous » croyez loyalement aux reliques napolitaines, » je me fais dévot. »

J'avais lu ce qui précède à voix haute. Sous le post-scriptum une petite écriture de femme me fit hésiter. C'était l'écriture même dont l'aspect m'avait déjà fait réfléchir, lors de la trouvaille du portefeuille dans mon jardin. La couleur des caractères était d'un bleu violet, et l'ensemble des lignes me parut étrangement inégal , à peu prés comme on écrirait de nuit. Le vieillard me fit remarquer que l'on s'était servi d'une encre sympathique pour cette addition furtive au corps principal de la lettre.

Il me lut cette addition lui-même.

— (( Depuis trois mois, pas la moindre

» nouvelle , pas une ligne ! rien ! Ou vous

» brûlez mes lettres, ou vous ne voulez pas

» me répondre. Il faut donc vous assiéger

» par la ruse, et vous attaquer jusque dans

» le silence systématique où votre ingratitude

w croit pouvoir se renfermer impunément. Si

» vous ne savez pas ce que peut l'intrépidité

» d'une femme, apprenez-le. J'écris sur une

» lettre de Lucien, qu'il va fermer lui-même

» tout à l'heure; et, s'il hésitait un jour ou

» deux à la fermer, les caractères que je

» trace en ce moment revivraient sous cette

» encre aussi pâle et froide que le silence où

» vous plongez ma vie, et porteraient témoi-

» gnage contre vous et moi. La témérité que

» je risque est une accusation de plus contre

« vous.

)) Des tortures inconcevables m'assiègent, » et, sans doute, Auguste, vous triomphez » de ce que mon éloignement a couronné » vos artifices. Peu vous importe le désespoir » d'Adrienne , pourvu qu'elle soit réduite à » l'impuissance ; pourvu que mon mari , » complice involontaire de vos calculs à mon » égard , me traîne avec lui loin de vous ! >) Car vous croyez que je me résigne, n'est-ce » pas? et vous souriez avec joie de me voir » prise dans les mailles du filet dont nous » avons préparé tous les deux la trame. J'ai » démêlé vos ruses ! j'en sortirai ; je ne me j) laisserai pas vaincre sans combat. — Mais j) vous détestez donc bien la triste femme » dont vous avez consommé la perte I... Oh ! » cela devait être, et Dieu me châtie par » la main de mon complice ! Que ne vous ai-je » connu tel que je vous connais!... Pour- » tant ne vous félicitez pas encore. Vous

» n'avez pas atteint votre but. Lucien n'a )) pu se taire ; Lucien m'a tout dit. Tout ! )) L'éloignement l'a délié de la promesse dans » les rets de laquelle vous aviez eu l'art de le » prendre, et , le tenant à ma merci, je l'ai » trop bien enveloppé dans ses contradic- » tions pour ne pas le contraindre, en dépit » de lui-même, à sortir enfin de son silence. » — Votre conduite , Auguste , n'est qu'un » tissu de lâchetés et de mensonges ! . . . S'il » faut décidément lutter avec vous, puisque, » aussi bien, les récidives de votre ingratii) tude semblent me provoquer à cette réso- )) lution violente, j'aurai, moi, l'horrible cou- » rage de révéler mon crime et le vôtre, » dussé-je déchaîner des ressentimens dont » les premiers éclats rejailliront sur ma tète. )i Et d'abord, ce mariage avec Eugénie ne » se fera pas. Il fut possible un jour, et c'est M vous, malheureux, qui ne l'avez pas voulu !

» Je croirais tomber dans un nouveau degré )) d'infamie si je l'autorisais maintenant par » mon silence. Hier, Auguste, hier, en cau- » sant avec Lucien, j'ai soulevé sur tes » mœurs un coin du voile : j'ai fait pressen- )) tir des engagemens insurmontables , des » liens, des nécessités que le crime seul ose- » rait rompre. Je puis arracher le voile tout- )) à-fait. Maintenant, la lettre de mon mari ne » doit plus avoir d'obscurités pour toi. Je » puis frapper un coup irrémédiable. J'é- » prouve une joie funeste à me dire que je te » tiens, et que tu ne peux m'échapper. Tu » ne me connais pas î — A la dernière extré- )) mité, vois -tu, je me réfugierais dans un » couvent, et, du sein de ce couvent, je ferais >) parvenir tes lettres à Lucien. Mal pour mal ! M et, pour te perdre, je me livre. Alors, mon mari saura ce qu'il fallait penser de » ce dévouement qui le rendait si fier quand

» il s'honorait de toi devant tout le monde ; » génuflexion menteuse , où l'on applaudissait n un élan d'amitié, mais qui n'était tout au » plus qu'une amende honorable, exigée par » tes remords. Ce qu'il arrivera de cette ré- » vélation ? je ne le sais. Nous pouvons y pé- » rir tous! Eh bien ! c'est ce que je demande, » et si je frémis en ce moment de l'idée de » la mort, ce n'est ni pour toi ni pour moi. » Il ne sera pas dit , malheureux , que vous » obtiendrez la main de la sœur de votre ami » pour prix de votre astuce à lui dérober sa » femme. Auguste, mon Auguste, oh! ne » me défie pas, je t'en supplie! Prends pitié » de ton Adrienne ; et , parce que nous devons » porter devant Dieu la responsabilité de no- » tre crime, ne précipitons pas deux âmes » saintes et pures dans notre enfer. Il serait » affreux de leur ôter toute sécurité dans ce » monde ! Mais , mon ami , que veux-tu

12i LE PORTEFEUILLE.

» que je fasse ? Puis-je souffrir ce que tu te

)) proposes et me taire?... Auguste, songez-y

» bi*în ! il me reste quelque chose à vous dire,

» quelque chose d'effrayant , de décisif, qu'iï

)) faut envelopper de mystère , étouffer dans

» les ténèbres. Je compte les jours et les

» heures. Je vous attends. »

En achevant celte lecture , M. Auguste R. .. . essuya quelques larmes.

YI

£ts ôouDcnirs.

L'horloge sonne, et l'on accourt!... Trente bannières,

Pour les divers travaux dont chacun s'est épris ,

Groupent sous leurs guidons des troupes régulières ;

Les chefs sont là; le cadre est plein ; les rangs sont pris !..

Aux ateliers dès lors comme aux champs, avec ame,

Déchaînant à l'envi l'essor industriel

Et les instincts sacrés qu'en riant l'on proclame ,

A l'unisson des chants qui volent jusqu'au ciel

La verve de l'entrain rivalise et s'élance !...

Grâce à ces gais concerts d'amis nombreux et francs,

L'œuvre exigeant à peine une vive séance ,

Du cadre éparpillé , pour des soins dilTérens ,

La consigne du jour tout aussitôt dispose ;

Car chacun, vers l'aimant qui l'attire emporte,

D'un travail par un autre avec feu se repose ,

Et par la discipline obtient sa liberté.

Pi. B. {ÉpUrc à Raspail.)

ILes ^oiiveiiii*^*

— Maintenant , me dit-il en prenant une de mes deux mains dans les siennes, vous connaissez , sans que j'insiste, l'exposition du drame où s'est renfermée mon existence pour y être torturée, et dont il me reste à vous dérouler les événemens et la péripétie.

C'est en ce lieu même que cette double lettre me parvint.

Les instances de Lucien , les menaces d'Adrienne ne me permettaient pas de balancer.

Une destinée m'attendait, dont je ne prévoyais ni les malheurs ni les suites. Le champ des conjectures était beaucoup trop vaste devant moi!... Devais-je ou non revenir? je n'en savais rien. Je fis mes adieux aux souvenirs de cette maison. Si j'avais à définir la patrie, je la nommerais l'inventaire de nos palpitations; celles des grandes âmes n'ont pas de frontières. Je mouillai de mes larmes la sainte lettre que ma mère avait écrite sur le seuil des prisons de la Force, quand elle suivit mon père à Téchafaud dans les crises de la révolution; souvenir doublement mémorable! Lucien, plus âgé que moi de quelques années, m'avait apporté cette lettre, et, sur la place de sang où Barrére battait mon-

naie , il s'était chargé pour moi des derniers baisers de ma mère ! . . .

Mais arrachons ce feuillet de douleur. Je n'en ai que trop à vous lire dans ma vie.

Temps étranges, monsieur, mêlés d'infamie et de magnificence! où la passion de l'homme , feu du ciel jeté sur la terre, soulevant ses vieilles institutions comme le brasier du volcan ses montagnes, fit irruption contre les étouffemens de l'ancien monde avec une énergie si caractéristique, que tout pâlit, que tout s'écroula soudainement autour d'elle, et qu'il sembla, dans les tressaillemens de ses éclairs, que ce fut un autre chaos, d'où les élémens de la création, tordus et mêlés dans une même lave, allaient ressortir frappés à l'empreinte d'un nouveau moule.

Dieu nous donnait une leçon de physiologie. I. 9

Il nous ramène à lui par les événemens.

Comme pendant du cadre où figuraient la lettre et le portrait de ma mère, un dessin exécuté rapidement à la mine de plomb occupa quelques instans mes regards.

Alors, et dans un angle, on pouvait y lire le nom de Lucien. Le cadre était riche! des huissiers ont dû le vendre; mais j'ai conservé dans mon portefeuille le papier qui portait autrefois ce dessin. Je dis autrefois , car maintenant vous n'y verriez plus rien, et l'on comprendrait mal l'intérêt qui me fait chérir ce misérable fragment de papier muet et flétri. La misère efTace tout, jusqu'à l'empreinte de son origine sacrée sur le front humilié de l'homme ! . . .

Écoutez-moi ! — Quelle que soit la mobilité

de la vie, les actions posent pour l'homme. — C'est un trait de caractère qu'il faut que je vous raconte.

Sur le territoire de la confédération allemande, et vers le déclin du jour, une colonne de la division française dont je faisais en ce temps-là partie, venait, pour ainsi dire, à l'improviste, de former son carnp. Noms, dates et lieux sont fort inégalement arrêtés aujourd'hui dans ma mémoire; l'histoire de mes émotions est , dans tous les cas , ce qui nous importe. — Nous avions contre nous la fatigue de plusieurs jours de marches et de contremarches^ le désavantage et l'ignorance du terrain, la disette de vivres, et notre incertitude sur les opérations convergentes du général en chef. Les ténèbres noi^s surprirent avant d'avoir pu pousser plus loin nos reconnaissances. Je voyais une école dans cette espèce

d'échappée buissonniére en dehors des flancs de l'armée. Quelque chose m'avertissait que nous nous égarions. En guerre comme en politique, le génie de notre nation est essentiellement aventurier. A la vérité, cela nous réussit toujours; nous ne comptons que par grands triomphes et par grandes' catastrophes.

Le moral du soldat était bon. Il riait de sa misère, et préparait ses armes. On avait du tabac et de 1 eau-de-vie, sinon du pain; cela suffisait pour animer les bivouacs; aussi les loustics des groupes, en s'emparant de la meilleure place , imitaient la politique suivie par madame Scarron lorsque le rôti faisait défaut dans les galas; ils servaient des facéties et des calembourgs. Les officiers étaient plus sérieux , et regrettaient leurs aises. Nous sortions d'un pays abondant pour tomber dans un désert montueux , neuplé de forêts^ coupé

de sables et de bruyères; mauvaise fortune assez rare dans ces contrées, et qui ne semblait faite que pour nous. Une ou deux fermes, de tristes moulins mis en jeu par les torrens et désertés par leurs commensaux en alerte, n'offraient que de trés-chétives ressources.

Il fallait passer la nuit là.

Examinez qu'à la faveur des ténèbres, la ligne étendue de nos feux de bruyères ondulait, avec ses faisceaux d'armes et ses étincelles, sur des monticules séparés entre eux par de larges ravins dont les embranchemens et les ruisseaux, toujours en se rapprochant de plus en plus, allaient derrière nous, à deux petites lieues de notre camp, se verser à la fois dans une plaine de médiocre largeur, ouverte comme un entonnoir, et barrée à trois por-

135^ LES SOïïtEN'iRS.

tées de fusil des ravins par une rivière large et rapide.

jîous n'avions pas d'autre point de recul , l'espace laissé libre par la témérité de notre mouvement ayant été pris sans coup férir par l'ennemi.

A la guerre surtout, la résignation est de mise; on ne reprend pas un coup joué.

Or, en se concentrant dans la plaine dont je viens de vous parler, nous trouvions un espace pour la défensive; mais la défensive comme l'offensive a besoin d'être organisée, et je doutais de nos élémens de résistance.

"Vous saurez tout-â-l'heure pourquoi.

^ ' En avant de nos feux, au contraire, les gor-

ges des montagnes s'élargissaient en serpentant sous des bois pressés et touffus qui -s'élevaient pyramidalement dans le ciel , et dont les défilés échelonnés l'un sur l'autre nous annonçaient , à moins d'imbécillité de la part de nos ennemis, autant de plateaux et de points fortifiés qu'il faudrait successivement emporter à la baïonnette.

Comment espérer ce chef-d'œuvre de quatre mille hommes, las de leur marche, contre plus de vingt mille hommes de troupes fraiches?

A dire les choses comme elles sont, l'inquiétude me galopait. Sur le théâtre de la guerre , monsieur, toute réflexion est funeste de la part des subordonnés. L'individu doit périr et se taire ; sa vie compte à peine dans la balance. L'ordre du général n'est que la loi du salut commun.

Je retenais mes murmures dans mon cœur, et plus d'un camarade imitait ma réserve.

Selon moi, pour notre chétif nombre de troupes, en présence d'un ennemi cinq ou six fois plus considérable, rafraîchi par des recrues nouvelles, muni de vivres et se battant chez lui, nos lignes occupaient un trop large front de bandiére, qu'affaiblissaient encore les nécessités de la vigilance. Nous avions un chef brave ; mais de quel poids est une épée lorsque Ton a besoin d'une tète?...

Dans cette crise , il devenait facile de prévoir un coup décisif, un engagement désespéré. L'idée de se rendre ne vient jamais que la dernière : on a le temps.

Vers minuit, une agitation extraordinaire courut dans les bivouacs , et l'on donna l'or-

dre de ployer bagage. De hardis éclaiieurs, lancés dans les montagnes , en étaient revenus; les nouvelles nç valaient rien, et la fatalité l'emportait. Nous étions entièrement coupés sur notre droite; on parlait même, comme d'un fait certain, d'une retraite en désordre opérée par le reste de la division française, qui, d'après quelques données sur lesquelles on spéculait d'autant plus qu'elles étaient plus téméraires, s'était proposé, mais sans y réussir, d'escalader les montagnes et les ravins pour nous apporter du secours. L'ennemi l'avait écrasée. De plus, on colportait à voix basse les noms de deux officiers déserteurs, qui venaient de vendre à l'ennemi , d'abord frappé de stupeur à l'aspect de notre audace, le secret de notre position désespérée. Notre conscience répugnait à ce dernier rapport; il n'offrit bientôt plus l'ombre d'un doute. Un cri d'exaspération sortit de toutes les poitrines.

L'élan d'invasion devenait absolument impossible. Le général ordonna la retraite.

Elle se fit sans le moindre tumulte , avec mesure. On songea d'abord à nos vingt canons, à notre peu de bagage; les compagnies suivirent, et l'on alimenta jusqu'au dernier moment les foyers des bivouacs , dont les lueurs semblaient encore, après ce départ, dessiner la courbe de nos avant-postes. En guerre comme en paix, le principal instrument de l'homme , c'est le mensonge. Par la concentration de nos bataillons vers la plaine, nous augmentions natre puissance; les manœuvres quadruplaient d'énergie, et la volonté du chef pouvait se traduire avec la même célérité partout. Jusqu'à ce que l'ennemi, bien édifié sur notre évolution , s'ébranlât pour nous suivre, et fut à même d'établir des batteries à la dernière limite des bois qui se pro-

LES SOirVENIRS. 139

longeaient le long des issues par où nous défilions à la hâte, il n'avait à nous offrir qu'un tête-à-tête; et, ceci ^considéré , les chances du premier choc s'équilibraient dans la pensée française, qui ne doute de rien quand elle a seulement deux heures devant elle.

Sur ces entrefaites, je fus mandé. Notre chef, d'après un plan qu'il se traçait à la plume , et qui , faute de mieux , éclaircissait dans son esprit des renseignemens donnés de droite à gauche, calculait toutes les ressources du terrain vers lequel s'opérait la retraite. L'alarme s'était répandue derrière nous; on sonnait le tocsin dans les hameaux : l'action devait imiter la parole.

Le général me chargea de m'emparer à tout prix du pont et de l'arriére-pont d'une espèce de village enfermé par le courant dans un îlot

de la rivière ; passage commode , et grâce auquel, en défendant pied à pied, disait-il, les coupures et les replis de la plaine, nos quatre mille camarades auraient le temps de mettre le rempart de la rivière entre eux et l'ennemi.

— Allez! ajouta-i,-il. Vous tenez la vie de quatre mille hommes ; et, si la fortune reste sourde, nous serons peut-être, grâce à vous, en pouvoir de nous ouvrir une issue vers la France!...

Je partis. Les rangs s'écartaient pour me faire place. Trente hommes déterminés m'accompagnèrent; et, sans beaucoup d'efforts, quelques minutes après, on s'empara de l'ile, en refoulant avec des démonstrations menaçantes une centaine de campagnards pris d'épouvante, dont les charrettes chargées de lits et de buffets , et les troupeaux que l'on espé-

rait nous ravir, obstruaient et menaçaient même de faire écrouler le pont.

Les troupeaux étaient de bonne prise ; les charrettes, avec ce qu'elles portaient, servirent à faire des feux ou des barricades. Les paysans éperdus s'éparpillèrent avec les femmes et les enfans dans les bois.

A travers la confusion de ce coup de main, du seuil de la seule auberge qui se présentât dans ce village abandonné, un homme s'élance. Il me serre dans ses bras ; je le reconnais, c'est Lucien!...

Venu pour me rejoindre sur le terrain où se déployaient les manœuvres de l'armée française, et trompé dans son impatience par un faux mouvement dont la répercussion allait se faire sentir d'une manière bien funeste

pour toutes les opérations de la campagne, il avait, en dépit de tous les avis contraires, essayé de suivre les mouvemens de notre colonne. Lucien apprend de moi notre positi^jn. Qu'importe ! il m'a trouvé, son but est reinpli. Nous venons de recruter un brave de plus; Lucien partagera tous nos périls.

Du reste , après le feu de ce premier élan , irrésistible chez lui, Lucien, mis au fait par les détails plus amples que je lui donne, ose concevoir une espérance à laquelle je refuse de m'associer, malgré la verve de son ar^ gumentation enthousiaste. Lucien et moi^ nous avons fait ensemble nos études sur la théorie militaire : il est vrai que, de l'aveu des maîtres, j'ai toujours eu le pas sur lui. Volontiers, il voudrait forcer mon suffrage. Depuis la veille, il a parcouru la position. En admettant que nous subissions pour le moment les

faute de notre général, Lucien n'avoue pas qu'il en résulte immédiatement des conséquences graves; et^ sur la topographie de l'échiquier militaire, la seconde vue de l'intelligence doit aller au-delà des rapides et simples pressentimens du regard matériel. Si le champ de la plaine , à quelques accidens près , mais de peu d'importance, est ouvert en éventail aux feux de l'ennemi (car les gueules des ravins s'y dégorgent de commun accord), le problème, inquiétant sur cette rive, fait volteface au-delà du pont et devient inverse ; nos compagnies, dont les lignes se sont croisées d'abord sur ce pont comme vers un seul et même point mathématique, à partir de là, divergent et se développent tout-à-coup, ainsi que feraient les rayons du soleil au-delà du foyer d'un verre ; car l'île , plus considérable, enveloppée de rochers, couronnée de bois, qui succède immédiatement au méchant ilôt

IW LES SOUVENIRS.

dont nous tenons par bonheur les deux issues, présente une série de gorges et d'échelonnemens dont il sera plus que téméraire de hasarder le siège, parce qu'à son tour cette forteresse improvisée nous donnera le commandement et le sceptre de la plaine.

En vue de prévisions ultérieures, et qui permettraient d'attendre , notre recul serait donc un coup de maître.

L'île dont Lucien me parle se dissimule à mes yeux dans l'estompe d'un ciel couvert de ténèbres; Lucien en compte les détours, les ressources ; ces détours et ces ressources tenteraient un ingénieur. Il suffît d'un petit nombre de travaux , et l'on résisterait tout un mois à toute une armée.

A cela, je n'ai qu'une objection à faire; mais

elle réfute obstinément les folles visions dont Lucien me berce. — Les vivres manquent !...

Enfin le point du jour a lui dans les défilés de la montagne. Le jour n'est que trop prompt à mon gré. Les troupes qui nous poursuivent n'en auront que mieux la confirmation de notre petit nombre ! . . . On vient me relever. Déjà nos premiers bagages font trembler les solives disloquées du pont. L'horizon blanchit graduellement dans les profondeurs, et des lignes de noirs sapins se découpent à leurs déchirures, qui s'éclairent. Je retourne vers l'état-major, et Lucien m'accompagne ; il a voulu prendre un fusil. Son intrépidité m'irrite et me désespère. Il est, par l'esprit, au milieu de l'événement qui va se passer; il m'en dicte à grands traits les dispositions principales, de même que si je devais avoir à les réaliser, et

qu'il eût pris les insignes et la responsabilité I. 10

iUQ LES souvE^^BS.

du commandement. Nous ne pouvons pas tenir, il l'avoue ; mais cette vive certitude ordonne le plan de tout le reste. Nos témérités n'ont plus qu'à se subordonner franchement à ce destin, avec l'arriére pensée d'en tirer le meilleur parti. Une mauvaise chaussée, là, défoncée par les charrettes, là se dressant en mamelon que le général occupe en ce moment, forme un exhaussement à travers le bassin de la plaine, et le partage, ce bassin, en deux portions d'arc dont la rivière est la corde. Le point culminant de ce mamelon sera nécessairement le pivot de la résistance, et les évolutions latérales doivent être combinées de sorte à rendre avant tout son accès inabordable, en occupant l'ennemi de droite àgauche par des distractions bien soutenues ; par une petite guerre d'embûches, de pilotons , de tirailleurs , à la manière espagnole, dont les masses de bruyères, les soubresauts et les replis du terrain, les mille

entrelacemens de ruisseaux, favoriseront les manœuvres simultanées. Cette occupation, même l'arme au bras, par cinq cents hommes, ne fissent-ils que planer sur la bataille sans y concourir, c'est notre phare dans la tempête, l'étoile polaire de notre salut. Si, bien avisé, l'ennemi nous en chassait tout dabord, il lui sufiirait alors, pour nous écraseren détail, à son gré, d'un seul canon dont les boulets enfileraient directement la petite rue du village. Mais si nos vingt canons, que les obstacles du terrain retardent, et dont la file apparaît déjà sur la chaussée, arrivent à temps et s'installent sur les plates-formes naturelles de File, leur mitraille ira bientôt par dessus nos têtes ôter aux Allemands la fantaisie de nous intercepter le pont.

Tout cela peut être vrai, net, salutaire. Je pense au fond de l'ame comme Lucien. Mais il

oublie toujours un accident capital. La famine est un ennemi plus redoutable que les troupes allemandes. Avec ce que l'on a ramassé dans une ou deux fermes, et dans le village, quatre mille hommes, depuis quarante-huit heures, n'ont pas eu la ration que l'on servirait au déjeuner d'une citadelle en état de siège!...

Et le jour monte! Et, comme un flot grossi par l'orage, l'ennemi parait au fond des gorges dont nos tirailleurs sont débusqués tour à tour, mais sans perdre un seul homme et sans manquer un de leurs coups.

11 ne nous reste que dix minutes de réflexion pour mourir les armes à la main, ou pour être acculés dans un impasse où la capitulation sera forcée.

J'ai cependant jeté les yeux vers l'île.

Elle offre en effet quelque chose de formidable par la disposition de ses rocs , sous la menace desquels le hameau que nous venons de quitter, presque effacé par le contraste, semble demander grâce et s'humilier par effroi de se voir enseveli. L'industrie du paysan s'est ménagé des couloirs souterrains et des escaliers furtifs entre ces masses, qui, vers la base, à cent pieds de leurs cimes, ouvrent des cavernes béantes et de larges percées. Puis, dans les airs, épanouissant leurs branches infinies, des arbres, dont le tronc logerait sans peine un boulet de 48, couronnent des plateaux isolés ainsi que des bastions ; plateaux que nos braves escaladeraient sans doute, mais que des enfans pourraient leur disputer.

Le général m'a fait demander. J'y cours, et Lucien avec moi. Un frémissement électrique s'est répandu dans notre petite armée; l'in-

stant approche ! Tous sont décidés à se faire tuer pour tous. La fermeté commune tient peut-être à l'hésitation d'un seul. Le regard des ofRciers plonge au fond des âmes ; il fait éclater le feu des dispositions dans les regards. Tel homme est pâle comme la mort, que l'on met au poste d'honneur, et qui remercie avec une larme de reconnaissance dans les yeux. Si l'on croit en lui, d'un lâche on fait un brave. Les vivandières font circuler de l'eaude-vie ,• pierre de touche dans les momens de crise ! car on peut compter sur le gourmet qui se délecte et qui boit à petites reprises, plus que sur celui qui boit précipitamment.

Ma compagnie me salue par un cri de joie. Je passe.

Nous trouvons le général, sa lorgnette à la main, sur le mamelon. Il me presse la main;

il est radieux; son regard étincelle d'assurance • et, d'un geste de satisfaction , il embrasse le circuit de la plaine en me désignant l'ennemi, tandis que les échos nous renvoient, comme une provocation, ses cris de guerre et le roulement de ses tambours.

— Tout cela, me dit-il avec forcé, est à nous avant midi; grâce à vous!...

Et Lucien frémit de joie, car il a deviné le reste.

Quant à moi, je m'interroge encore ; jamais problème de bataille n'a paru plus obscur dans mon esprit. La capitulation est toujours le dernier mot de mes pressentimens ; et, je l'avoue, notre extermination me conviendrait mieux.

J'envisage d'inutiles supplices; je souffre dans l'estomac de nos soldats.

Un événement affreux vient alors compliquer la crise. Des clameurs d'alarme nous font tourner les yeux vers le pont... Une vive fumée s'en élève, ses solives en feu s'écroulent; et, par-dessus les toits du village, une seconde colonne de fumée, dont les épais tourbillons se dorent au-dessus des déchaînemens de la flamme, nous apprend que ce malheur est deux fois irréparable!...

L'issue vers l'Ile nous est fermée. On rétrograde. Les compagnies échelonnées vers la grève semblent frappées de stupeur, et l'hésitation va briser les rangs.

Le général se frappe le front. Il s'accuse avec désespoir. Il s'écrie que nous sommes perdus grâce à l'oubli d'une misère , et que nous le sommes par sa faute. Lucien, qui se possède, le conjure de se calmer, de s'expliquer.

Mon bras, que je passe affectueusement autour du cou de Lucien, sert d'explication suffisante et de titre légitime au droit que s'arroge en ce moment un étranger. Nous nous serrons, nous formons un groupe. La manœuvre que j'ai blâmée s'illumine.

Le plan était en effet de se rabattre dans rile, et de concentrer par un mouvement calculé de retraite les forces de l'ennemi dans la plaine. Nos prétendus déserteurs s'étaient dévoués à cette ruse. Le bruit semé dans nos avant-postes sur la dispersion de l'aile gauche de notre division entrait également dans les élémens de ce calcul; car, au lieu de fuir, cette brave division, reportée sur un autre point, se portait à marches forcées vers huit ou dix lieues de là, pour frapper un coup de foudre semblable à celui dont nous devions être les provocateurs. Une heure, une heure

encore! et, non seulement ici, mais ailleurs encore, mais partout , les ennemis, cernés par les résultats de ces contre-coups médités en grande échelle, capitulaient à discrétion, ou périssaient entre deux masses françaises, auxiliaires inattendus qui devaient tout-à-coup s'étendre comme des nuages au-delà même de leurs flancs, avec de redoutables masses d'artillerie. L'hydre aux cent têtes de la coalition allait être étouffée dans les bras d'Hercule^ et, sur les derrières de l'ennemi, du sein de plusieurs carrefours de la forêt dont nous venions de franchir les limites, grâce à quelques braves résolus et restés dans les roseaux des moulins après l'abandon de notre premier campement, des fusées de diverses couleurs venaient d'apprendre à l'instant même au général de notre division que le mouvement extérieur, un instant retardé , s'accomplissait enfm comme il avait été conçu par le général en chef.

Mais comment donc renouer la chaîne de cette large conception militaire dont nous étions l'anneau principal ?

Le général se désespérait, il se mutilait la poitrine. L'ennemi n'était pour rien dans notre malheur.

Le général s'en accusait tout seul.

Et quel était donc, après tout, cet oubli minime qui devenait un décret fatal ? et cela, contre nous d'abord, ce qui va sans dire ! mais aussi, peut-être, contre les résultats décisifs que Ton s'était promis de cette combinaison dans les opérations de l'armée !

Il s'agissait d'une misère dont un enfant aurait eu la prévoyance.

Eu remontant le cours de la rivière, il se

trouvait , à moins d'une lieue du petit village désigné comme la pointe extrême du triangle dans le plan duquel nous tendions de plus en plus à nous concentrer, un autre pont de bois dont le général avait décidé la démolition ; de peur, sans doute, qu'en laissant à l'ennemi la facilité de se déployer plus avantageusement sur les deux rives, nous ne fussions obligés, par une double attaque, de diviser et d'affaiblir nos propres moyens de résistance. L'heure précise du secours que l'on nous avait promis était incertaine et pouvait flotter. Le temps, sur le terrain , est le seul élément qui se refuse à la rigueur du compas, et la prudence conseille de réserver une large part à la valeur des fractions que l'on néglige. Le calcul du général était donc simple et bien entendu. En permettant â l'ennemi de se fractionner, nous lui rendions tous ses avantages, tandis que, en le contraignant à s'accumuler

dans un terrain étroit, l'extrême supériorité de ses troupes devenait un embarras pour ses manœuvres.

Un sergent prit quelques hommes et se chargea de brûler le pont. Il ne vit pas, il ne put pas voir au-delà de sa consigne ; et , du point dont je m'emparai brusquement, il me fut tout-à-fait impossible de m'en douter; car, cent pas plus loin, la rivière formait tout-à-coup un coude^ et les gigantesques futaies de l'Ile qui devait, en dernière analyse, offrir ses plateaux à nos canons, interceptèrent la lueur vive^ mais éphémère, que l'incendie projeta certainement sur le ciel. Brisés par la hache, entamés par le feu, des entrelacemens de solives, chariés entre les divers bras du courant, vinrent donc, en suivant les détours de la rivière et le fil de l'eau , s'enchevêtrer à notre insu dans les charpentes. Le lieu servait à débar-

quer des fourrages; des bottes de foin étaient amoncelées sous les arches; j'avais même ordonné d'en prendre, afin de dresser des ambulances. L'attention de nos soldats se tendait vers la plaine; on ne vit rien, on ne songeait à rien de tel. 11 ne fut besoin que de quelques braises ; l'eau nous apporta le feu. En un clind'œil, les madriers pourris de ce pont mal équilibré craquèrent et se rompirent dans la flamme. Le reste de nos bagages fut englouti. Vainement on parla de former la chaîne ! Un caisson était engagé dans le désarroi. L'officier qui me succédait à ce poste crut devoir s'opposer à des imprudences. On s'éloigna. L'explosion eut lieu dans l'instant même, et quatre mille hommes en tressaillirent.

Nous avions rêvé la victoire , nous étions perdus.

Lucien fît un geste; et, sur ce geste, nous

nous tînmes à distance. Il prit le général à part. Sa résolution lui donnait, en ce moment ^ un caractère d'autorité. Petit, pâle et frêle , Lucien se laissait toutefois deviner, au premier abord, dans ses lèvres minces et dans ses yeux étincelans.

Pendant ce colloque, la plus vive anxiété se répandait. Le jour, impatient d'éclairer notre embarras, faisait pâlir au-dessus de nos fronts les étoiles; et, déjà, les masses qui se proposaient de nous écraser tournaient l'angle des ravins situés dans la portion droite de l'amphithéâtre sur le bassin duquel nous devions avoir de tous les côtés à combattre.

La plaine est envahie; on bat le pas de charge. Des murs d'hommes, des moissons de baïonnettes s'ébranlent. On roule vers nous avec des milliers d'éclairs.

A quoi va-t-on se décider?

Le front du général se déplisse. Il griffonne un mot au crayon sur l'épaule de Lucien, qui s'est emparé de la lorgnette. Nous nous rapprochons.

Lucien m'embrasse cordialement , et sa main semble me donner un dernier adieu.

— Ne te fais tuer, me dit-il, qu'à la dernière extrémité.

Puis il descend du mamelon, et disparaît en se dirigeant vers le rivage.

0 mon Dieu ! vous savez le trouble qui partage mon ame!... Qu'exaucerez-vous, dans votre clémence, de la double prière du camarade ou du soldat?...

Un commandement d'attention court parmi

nous. Des ordres sont portés à tous les officiers supérieurs. La chaîne des évolutions se déroule, et, dès à présent, l'ensemble des manœuvres va disparaître à mes yeux dans l'intérêt de l'ordre spécial dont on vient de me charger. Ma place est à l'aile gauche, où l'ennemi ne déborde pas encore ; et, sur un terrain sablonneux, qu'entrecoupent des bruyères et des ruisseaux que l'on peut franchir d'un élan, nous avons pour loi de disputer le terrain pas à pas, en nous éparpillant par groupes que les sous-officiers rallieront quand il le faudra, mais toujours de manière à présenter le plus de vides aux balles des régimens ennemis.

La consigne est donnée d'économiser la poudre en multipliant la mort.

En avant ! . . .

Mes camarades ont le feu sacré. J'y veille • I. 11

je les maintiens. Le véritable zèle est de se subordonner à la discipline. Lucien n'est plus avec moi, mais je ne respire que dans le cercle de sa pensée. Ce qu'il m'a dit tout-àl'heure, il faut l'exécuter vigoureusement. Le soleil pétille à travers les sapins qui festonnent de leur vert sombre les sablonnières des gorges par où nous apercevons des milliers de soldats accourir. Avant que sa clarté ne soit leur auxiliaire en nous aveuglant, nous avons à gêner leur développement en front de bataille. Altérés, mais non rendus, nos tirailleurs se sont enfin rabattus dans la plaine. D'autres les remplacent, et ne vont guère loin ; car les ravins nombreux de ces montagnes vomissent aussi contre nous des ennemis par milliers. La fusillade s'engage sur tous les points. A mi-corps, plongés dans les ruisseaux, ou voilés par les buissons, nous tirons à volonté; je donne l'exemple, et tous nos coups portent. La pré-

LES SOUVENIRS. Ij^

tention (Topposer sérieusement un obstacle à la course de ce cylindre de fer et de flamme a du paraître une frénésie qui dépassait les bornes de la folie française. Les premiers rangs s'arrêtent et ripostent; ils sont refoulés vers nous par les seconds rangs ; leur entassement se multiplie, il semble un chaos ; mais ce chaos vient à nous de son propre poids. La cible est large, et le plomb ne manque jamais son but. La boucherie commence. Nous nous partageons les officiers.

Si nous sommes envahis, ce ne sera que par le désordre.

Tout-à-coup l'ennemi se ravise. Il devine qu'au moyen de ces escarmouches de détail, on le distrait des seules mesures dont il ait réellement à se préoccuper. Les armes sont relevées à la voix des chefs; les soldats s'accoudent l'un à l'autr^e. La confusion cesse. Notre

adversaire nous a compris. Il s'étend, il nous déborde; et, pendant ce changement de manœuvre, les détonnations inégales de nos fusils coupent seules le bruit patient et mesuré de ses pas.

Le combat cesse dans la gorge, il va nous revenir par les hauteurs. Les anfractuosités nous dérobent ceux qui s'accrochent aux versans des ravins pour s'embusquer dans les bois. Le mot d'ordre a dû rétrograder et voler comme un éclair. Des tirailleurs sortent des sapins. Chaque arbre, chaque homme! Ils se pressent, s'échelonnent, et descendent avec un feu roulant qui nous les voile. De halte en halte, quand le vent divise les vapeurs, nous les apercevons plus près de nous et plus nombreux.

On va nous tourner. Je cède l'espace j mais c'est en faisant rabattre la gauche de ma ligne

de défense sur la rivière, afin de nous adosser avec ensemble au mamelon de la chaussée qui coupe en deux rhémicycle de la bataille.

Dans ce premier engagement nous avons tenu vingt minutes, et notre retraite est belle comme une victoire. En ayant soin de calquer nos mouvemens les uns sur les autres, ce n'est plus par groupes , c'est par hommes que nous nous éparpillons. Sur les ondulations de terrain , nous faisons halte ; nous nous arrêtons dans lestorrens. A chaque progrès qu'il fait sur nous , l'ennemi trouve un piège. Oh ! qu'il y a de grandeur, mon Dieu, mais qu'il y a de désolation dans le courage ! avez-vous décidé que tant d'héroïsme se dépenserait éternellement pour de si tristes résultats?... Quel est donc le prix de la lutte?.. Pour nous, il ne s'agit que de gagner une heure ; à chaque seconde le sablier se rem-

plit de sang. Un blessé près de moi sourit en abandonnant son arme, et défend qu'on l'emporte. — Nous ne sommes pas de trop , dit-il , et je ne vaux plus rien que pour les poissons ! — Puis, il se laisse aller au courant du ruisseau. Depuis trois quarts d'heure cela dure, et peut-être même suis-je le seul à le savoir; mais moi, c'est différent; la consigne me l'ordonne!... Et nous sommes sur le point de manquer de poudre. J'embrasse avec effroi l'étendue de la plaine d'un dernier regard. On tient encore. Une compagnie des nôtres, qui s'est trop aventurée, roule comme un cercle de fer au milieu d'une fournaise d'ennemis. Si nous essayons de la délivrer, nous déchirons notre plan de résistance. Si cette brave compagnie succombe, l'accès de^ vient pleinement libre vers le mamelon. Que faire ? l'éblouissement me gagne ! . . . Se dégagera-t-elle à temps?

Oui!

C'en est fait; et nous nous développons dans les lignes qui nous ont été désignées. Maîtres du champ, les ennemis s'animent et se précipitent. A nous la partie !

Je donne un signal!

Le même cri s'est répandu....

Des traînées de poudre rampent dans les buissons, et flambent soudainement avec les bruyères qu'elles enveloppent. Abandonnés à dessein, des caissons éclatent; ils broient et lancent à travers les roues qui se détachent avec raideur sur un fond éblouissant des tronçons de rochers et d'hommes dispersés tout autour de nous dans les gerbes de feu de leurs tonnerres.

Alors, sur l'espace ouvert et ravagé par ces explosions inattendues, nous chargeons à la baïonnette avec fureur, en entonnant la Marseillaise.

Oh ! si le démon de la patrie n'était derrière nous, comment laverions-nous nos mains devant Dieu?...

C'est le dernier effort : oser plus , ce serait tenter le destin. Les vides faits par la baïonnette ont d'ailleurs été comblés par le nombre. L'ennemi sait qu'il a des troupes à nous donner contre du terrain; si nous lui demandons cent hommes pour une toise, il nous les donnera. Cette tactique renferme le secret des coalitions contre la France. Sur le tapis de la guerre, au jeu du sang, l'Europe, en faisant la balance des pertes réciproques, a dû voir qu'elle aurait le dernier mot de la partie. On fatiguera notre bravoure. Nous ploierons.

Quand les hommes auront un prix dans la pensée des rois, tout l'or de la terre ne suffira pas à payer cette plaine.

Ici, nous n'avons plus à combattre; et c'est tant mieux; car l'excès de la fureur anéantirait bientôt la discipline. On se perdrait! etron se perdrait pour rien. Nous rétrogradons; Par cela même, la poursuite se modère. L'ennemi ne sait pas ce qu'il doit avoir à redouter de ce temps de recul. Il le redoute. Mettons du moins à profit cette dernière autorité du courage. Nos adversaires se pressent entre eux; leurs ondulations sont plus lentes, plus sûres, plus irrésistibles. Une légère déclivité du terrain nous sépare du mamelon oii se trouve le général. On y plonge ; mais en nous distançant pour escalader la montée du mamelon , nous risquons de nous étager sous le feu de plusieurs milliers de fusils qui vien-

nent de se courber à la fois. Le moment est critique!... Bravo! deux coups de canon prennent les Allemands en écharpe, et la mitraille, en forçant leur temps d'arrêt, vient de nous livrer la dernière voie de salut.

Le mamelon est franchi.

Ce que l'on a fait à gauche, on l'a fait à droite. Nous n'avons presque rien perdu, tandis que des milliers de cadavres jonchent la plaine. Un vivat éclatant se fait entendre, on agite les drapeaux ; et , de même que mes compagnons, sous l'impulsion d'un avertissement qui passe au milieu de nous comme le choc de l'électricité, j'ai tourné mes regards vers la rivière. Gloire à la bravoure ! Elle s'était dévouée pour un travail inconnu ; mais , ici, comme ailleurs, la foi nous sauve , et l'avantage est reconquis. Pendant cette lutte sans

espoir, comme sans distraction, un pont s'est élevé par miracle. J'ai beau le voir ! j'en doute encore. Il coupe en deux la rivière au-dessus du village; et notre léger mamelon, garni de braves qui nous défendaient mieux que nousmêmes en restant immobiles et sous les armes, formait un paravent de baïonnettes devant cette improvisation miraculeuse qu'il nous intéressait de soustraire aux investigations de l'ennemi. Nos détacliemens y défdent au pas de charge, en criant : — Vive la république ! . . . Un nouvel élément de vigueur a passé dans notre sang. Je vois déjà mes amis s'installer sur la rive. Nos adversaires prennent alarme de ces cris de satisfaction , qui décèlent un mensonge, si ce n'est un danger. Oh , mes amis ! que le plus grand ordre règne parmi vous ! Un seul instant de précipitation compromettrait la délivrance de vos frères d'armes, et vous avez à choisir entre le cou-

rage qui se connaît ou le courage qui ne se connaît plus. L'un de ces deux courages ne peut rien sans l'autre , et vous êtes nés pour les avoir tous. L'île se remplit; mais nous allons ployer; car les masses delà plaine pèsent de toutes parts sur notre petit nombre. Les clameurs plus rapprochées des masses qui nous enveloppent, et dont les balles pourront se heurter tout à l'heure au milieu de nos rangs, mettent les chefs ennemis dans le secret de notre danger ! Leur feu va nous dévorer comme de la paille. L'île !... voilà notre espérance, le triomphe de la république et notre salut! Nous ne voyons plus qu'elle!... La plaine, si terrible encore avec ses bataillons et ses feux , n'est déjà plus rien dans l'exaltation de notre pensée !

Oh ! je conçois à présent que le Silence , archange invisible, pose un doigt vigilant sur

la lèvre d'un général en chef I... Cet homme, c'est plus qu'un homme, puisqu'il tient le sort de je ne sais combien d'ames. L'Unité se résume en lui. La préoccupation de l'avenir, si, dans l'armée, l'on en savait les moyens avant le temps, si l'indiscipline attentait à la science du bien et du mal, deviendrait un élément de désordre au fond du cœur de tous les individus , car, de son point de vue , chacun les amplifierait ou les mettrait en doute; et les sollicitudes personnelles, affranchies universellement du joug, se donnant carrière, pré-» cipiteraient en le compromettant le signal de la délivrance !

J'oserai dire plus , monsieur : si le général , si l'homme qui ne répond de notre salut qu'à charge par nous de croire à son infaillibilité, se doutait qu'un autre eût le secret de ses moyens et de sa manœuvre, ce serait son de-

jff$ LES SOUVENIRS.

voir de général de le faire fusiller à l'instant.

Mais le défdé des compagnies s'accomplit avec ordre. Le pont disparaît sous leurs pas. Les échelons de l'île se chargent de troupes. La gaieté leur inspire des énergies qui ne se retrouvent qu'avec la splendeur de ces impulsions simultanées. Les enfans de troupe se conduisent en héros ; nos vivandières sont des amazones. Ils n'ont qu'une vie, qu'un élan, qu'un ensemble. A force de bras, on grimpe du canon sur les rochers. Bien, dignes canonniers! soyez à présent nos défenseurs.

— Qui donc est le magicien ? ai-je dit au général.

Ml- C'est votre ami !

Et le canon tonne au sommet de l'Ile,

comme l'apparition d'un secours imprévu. Les Allemands, dont notre mitraille fauche inexorablement des lignes entières, s'arrêtent sous le feu des explosions qui retentissent dans les échos des montagnes , comme l'encouragement et le bravo des Français que nous attendons. Là-haut, le service est vraiment fait de main de maître. Les boulets forment un pavois menaçant au-dessus de nos fronts. De larges coupures s'ouvrent dans les compagnies, qui se débandent. Grâce à l'équilibre qui se rétablit entre les assaillans immédiats et les défenseurs du mamelon , nos cinq cents hommes , en se laissant aborder à la baïonnette, seraient à même de reproduire sur une échelle plus terrible la lutte et la victoire du dernier des Horaces contre les Curiaces dispersés. On frapperait même dans les premiers rangs de l'ennemi , si, par un pas de recul, nous nous portions un peu plus bas. , (. .r

A nous maintenant de quitter le mamelon.

— Et Dieu merci, car nous n'avions plus de poudre î me dit le général.

Nous abandonnons le terrain. L'ennemi l'envahit aussitôt; mais il le déserte encore, au nom des sommations répétées de la mitraille. La grève que nous descendons semble, à travers les épis de ses ivraies , lorsqu'on se retourne, hérissée d'une riche et mobile moisson de fer. Honneur, cent fois honneur à Lucien! Rien de plus simple que l'artifice des compartimens de ce pont improvisé, qui ploie à peine , quoique sous un poids énorme , et qui se prolonge au niveau de la rivière dans une étendue de plus de quarante mètres. Chargés de haches et de scies , deux cents des nôtres ont suivi l'ingénieur aventureux, qui n'a jamais obtenu de prix à l'école, mais qui

JLES SOUVENIRS. 177

s'est flatté de les remporter dignement à la guerre, en demandant son inspiration au terrain. A ces braves, dont il tient l'existence et l'ame, il a désigné des peupliers de choix ; on les a sciés d'abord par la base, ensuite à l'endroit où le luxe des branches doit , en se livrant aux caprices de la sève, affaiblir la solidité du tronc. Sur ces troncs, appareillés par couples, et qui, par couples, ont été taillés à la même mesure, vers chacune des extrémités la hache a creusé régulièrement deux entailles peu profondes, distantes entre elles d'environ deux pieds; la première entaille regardera le ciel, la seconde regardera l'eau; face à face, en s'espaçant, les peupliers formeront d'abord la largeur et les marges latérales du pont; les entailles contrastantes emboîteront alors deux échelons de traverses ; bref, entrelacés tour à tour à ce système

de traverses, d'après le type de ces vastes I. 12

échelles qui marchent sur des roulettes dans les pépinières des jardins rovaux, et dont, comme chacun sait , les montans inférieurs s'adaptent à deux ou trois échelons dans l'entre-deux que leur ouvrent les premiers montans , ces croisemens, répétés coup sur coup, se prolongeront jusqu'à la rive opposée, sans autre support pour toute la série que des tonneaux vides et bondonnés placés de distance en distance , arches flottantes maintenues solidement à leur poste par la lutte obstinée de l'eau contre l'air. Enfin, serrés entre eux , parquet volant , des rouleaux de bois ont dû recouvrir le tout.

Il ne fallait pas moins que ce prodige de simplicité , dans un moment si critique, pour être compris à l'instant même.

Enfin , ma compagnie passe la dernière avec

des vwat joyeux. Fier de ce qui vient de s'accomplir, — et cela se conçoit, puisque, soustraction faite du chiffre des travailleurs et de celui des soldats restés immobiles autour de lui sur le mamelon , trois mille trois cents hommes seulement ont, dans une position fausse, tenu tête à vingt mille, — notre général, en adressante Lucien, qui nous sourit du haut de sa citadelle, un salut d'honneur avec la lame de son épée, m'arrête ainsi que lui sur le pont. Deux hommes robustes, et prêts à frapper de la hache les deux montans appuyés à la rive, en occupent la tête. Ils ont les yeux sur le général ; ils attendent l'ordre. L'ordre est donné. Le pont reçoit une forte secousse; il se détache, et, tout entier, sous le jeu du flot , en dérivant , trace une courbe dont le mouvement vient s'arrêter en amont contre les derniers saules du village. Échelonnés sur les parapets de la montée hardie

qu'ils ont escaladée de toutes parts, en se tendant les mains, en se faisant la courte échelle, les soldats, les officiers et les vivandières, ont salué la précision de cette manœuvre par une triple salve d'applaudissemens. Le canon fait régulièrement son œuvre ; nos braves ont envahi le nid des aigles. On pointe avec soin. Les artilleurs se dédommagent. Que le soleil désormais monte en liberté dans le ciel et se fasse notre auxiliaire ; car, à la faveur des arbres dont les branches touffues se déployent en dômes de verdure au-dessus de nos batteries étagées de plateaux en plateaux , Lucien, qui tient la lorgnette du général, la dirige vers tous les points de la plaine, et, d'un geste, envoie la mort au milieu des régimens qu'il lui convient de foudroyer.

En ce moment, un parlementaire se présente ; les hostilités sont suspendues. C'est un

Spectacle magnifique et digne du pinceau de Charlet.

Toutes les épées se baissent devant le drapeau du parlementaire et désignent notre chef à la pointe du radeau, s'appuyant à mon épaule, entre deux soldats armés de haches.

— Général, lui dit le parlementaire avec l'émotion d'un ennemi des temps chevaleresques , vous êtes enveloppé de toutes parts, et l'on vous admire. Ce que toute la vaillance humaine peut faire, vous l'avez fait. Ajoutez-y l'humanité de ne pas verser un sang inutile. Toutes les conditions dues à des héros vous sont accordées.

— C'est vous qui poserez les armes ! lui répond avec feu notre général. Vous êtes à nous

sans coup férir. Nous pouvons tenir jusqu'à ce soir, et l'armée française vous enveloppe. Vous ne vomirez pas la république au-delà de votce territoire. Elle est faite pour vous donner ses loisl...

A deux heures de Taprès-midi, le pronostic était vérifié. L'armée française envahissait la plaine. Entre nous et les nouveaux venus, la préférence devenait un droit ausjgi bien qu'une marque d'estime. Vingt mille ennemis se rendirent à nous avec armes et bagages.

A ceux qui le félicitaient , Lucien répondait en souriant :

— On devient général, comme on devient artiste ou poète, par une mission spéciale, une grâce de Dieu. La guerre ne me semble qu'un duel plus grandiose entre deux intelli-

gences qui se servent de régimens au lieu de se servir d'épées. Je n'ai fait qu'appliquer au champ de bataille les leçons de mon maître d'armes.

On lui proposa du service : sa santé fragile fut son excuse.

— Pour les coups de tête , ce serait volontiers! répondit-il; le reste du temps, il faudrait me conserver dans du coton.

Jugez , monsieur, si nous renouâmes chaleureusement à la suite de ce trait que je vous ai raconté sans doute avec complaisance, mais dont l'honneur, en effet, revenait à Lucien. J'étais fier de lui; le respect dont on l'environnait en a d'ailleurs rejailli jusque sur moi. Mon nom, plus familier dans la bouche des soldats , servit long- temps à dési-

gner mon ami quand ils s'en entretenaient. Les érudits de la cantine le nommaient Cinna parce qu'il était l'ami d'Auguste. Ne devenions-nous pas inséparables par ce baptême ?

Du reste, il lui tardait d'échapper aux repas de corps, aux ovations de toutes sortes dont il devint l'objet. L'ennui d'être un héros, c*est de se voir promené partout comme une bête curieuse. Avec un fond d'amour pour sa patrie , qui se traduisait plus par des actions que par des mots , Lucien souffrait de cet éclat.

Sous l'auréole de sa gloire, il portait un ver au fond du cœur. J'en eus bientôt la confidence.

£t Cotur.

Dis-nous la loi vivante, ô sainte Eucharistie ,

Pour qu'à ton gré Nous rompions dans la gloire et dans la sympathie

Le pain saCré ; Car, si tous nos efforts pour savoir ce mystère

Sont superllus, Le désir du bonheur n'est , hélas ! sur la terre

Qu'un mal de plus.

Pi. B. (Les Adieux.)

Dieu ! c'est le double. essor de la force et de l'ame,

Un et divers !

Son esprit est le moule et son verbe est la flamme

De l'univers ; Le cercle éblouissant de ses métamorphoses

Chante à cent voix , Au prisme du rayon comme au parfum des roses f

La loi des lois !...

R. B. {Baptême et Mariage.)

]Je Cœur.

Lucien avait encore sa mère, et j'ignorais jusqu'à ce moment la mésintelligence qui régnait entre elle et lui. Non qu'ils fussent antipathiques l'un à l'autre ; loin de là. Tous deux ils s'estimaient et se rendaient justice ; mais ils se blessaient par une foule de points de contact, et se trouvaient en lutte à cause même de leur^ ressemblances. Leurs brouilles étaient

régulières comme leurs rapatriages. Six mois ils cessaient de se voir, et se retrouvaient tout-à-coup avec délices. Durant les premiers jours de la réconciliation, des amans n'auraient pas été plus heureux ; ils ne pouvaient vivre qu'ensemble ; on jetait au néant les discordes oubliées , et les concessions réciproques ne leur coûtaient rien. Peu d'ames valaient la leur ; ils pouvaient se le dire sans orgueil et sans crainte. Mais, au bout de quelques semaines , un nuage , une misère , une susceptibilité, des bagatelles tout-à-fait sans importance , prenaient un développement extraordinaire entre ces imaginations actives, à qui la société n'offrait pas assez d'alimens, et qui se brûlaient au souffle de leur haleine dans le marasme de leur indolent bonheur. Etre , c'est s'agiter ; le calme peut devenir un supplice. Une vétille alors dégénérait en scènes effrayantes. Ils devenaient incapables

de ployer; tous deux s'en rejetaient la faute, et tous deux avaient raison. Un divorce plus ou moins prolongé couvrait tout. La nature nous donne des penchans invincibles; sans les combattre, car on se paralyserait dans cette lutte vaine, il s'agit, afin de leur donner une direction salutaire et large, d'avouer ces pencbans, de les reconnaître ; et la conscience juste doit absoudre de leurs éclats fâcheux les caractères de flamme qui cherchent inutilement dans les compartimens étroits qu'on leur a taillés en ce monde le rôle splendide et l'activité de feu dont ils ont besoin. La foule est remplie de ces rois par la grâce du ciel et de ces reines déshéritées qui roulent dans la Sainte-Hélène de l'oubli. Qui donc viendra mettre en œuvre ces diamans dont la création est si prodigue? Oh! que de religion il aurait dans le cœur, celui qui procéderait à l'harmonie par l'indulgence ! Mais

190 LE C(ŒUB.

il faut vraiment être le Fils de Dieu pour cela.

Indépendamment des souffrances que ces luttes opiniâtres causaient à la pauvre Eugénie , mélancolique enfant qui faisait l'idolâtrie de son frère, et qui le lui rendait bien , peutêtre la mère de Lucien aurait-elle dû songer aux effets lents et désastreux d'une irritation périodique sur la constitution maladive de mon ami ! . . . Le père de Lucien était mort de la poitrine : un pronostic douloureux pesait sur sa race, et mon ami s'inclinait sous la fatalité de ce vice originel. Or, un certain docteur, innocent ou bourreau, — choisissez l'épithète, — avait élevé des doutes sur l'opportunité du mariage à l'égard d'un jeune homme d'une santé si frêle, comme si, dans la liberté de nos mœurs, il suffisait d'établir des barricades autour de la municipalité pour tenir

une imagination amoureuse en sevTage. Eh bien ! sans réfléchir aux dangers de l'alternative, et par une tendresse trop courageuse pour reculer devant les plus impardonnables barbaries , la mère de Lucien, voyant son fils passionnément épris d'une jolie cousine, avait bravé les ressentimens du malheureux en ourdissant une intrigue par suite de laquelle, après un voyage qu'il voulut bien faire sans se douter qu'on le poussait dans un piège , il retrouva sa cousine mariée ! . . .

La précaution était un meurtre : Lucien voulut se tuer. Il tomba malade ; trois mois entiers il fut dans le délire , veillé par sa sœur, qui , dans son doux instinct de femme, le supplia mille et mille fois de vivre , au nom même de l'infortunée qui le pleurait dans les bras d'un autre. Eugénie fut moins heureuse en le conjurant de pardonner à sa mère. La plaie sai*

gnait, et devait laisser de longues traces. Lucien déclara le lien de famille rompu , quitta sa sœur en pleurant, et partit sans dire ce qu'il deviendrait et sans le savoir lui-même. Mais sa mère n'en démordit pas ; elle se félicita de la convalescence de son fils , en disant à ceux qui voulaient l'entendre que, de deux maux, puisqu'il avait fallu choisir le moindre, si la chose était à recommencer, elle ne balancerait pas un instant.

La rupture, cette fois, offrait un caractère plus sérieux. Lucien adorait sa mère, sans doute ; mais elle oubliait trop qu'il n'était plus un enfant, que jamais il ne l'avait été, qu'un caractère brûlant et réfléchi pardonne et se souvient. Dés qu'il pensa voir une marche systématique vers la tyrannie dans ce qui n'était simplement qu'une routine de l'habitude, il osa raisonner sa révolte et s'en faire une loi.

Il est vrai que les événemens le voulaient pour lui. Son cœur avait parlé.

Les uns et les autres, nous passons ainsi la vie à nous accuser ; mais quand on regarde au fond des choses , notre cœur, devenu plus indulgent, s'écrie : — Qui donc a îort?...

Lucien venait me consulter ; il n'avait pas de parti pris, comme c'est assez l'habitude de ceux qui ne nous demandent un conseil que pour se fortifier dans une détermination préconçue. Son exaspération se calma par le libre épanchement de ses confidences; ilétouf- Aiit. Sa vue me rapelait ma mère, et j'y pensais à cause de la sienne ; nous pleurâmes ensemble ; le fils révolté , le héros redevint un enfant. Tout ce qu'il me conta de ses amours avec Nathalie , sa cousine , était à navrer l'ame.

On avait eu bon marché des terreurs d'une I. 13

imagination bonne et sans défense, qui ne savait pas le moins du monde ce que ce pouvait être que les prétendus périls de ce mariage dont on faisait un arrêt de mort contre son Lucien , et qui s'était sacrifiée , croyant lui sauver la vie; détails touchans qu'il tenait d'elle-même, à la suite d'un rendez-vous anonyme dont il n'avait su le mystère qu'en voyant l'éperdue Nathalie s'évanouir entre ses bras avec des sanglots.

— Lucien, lui dis-je, il est écrit, malgré les hommes et les lois, que tu reverras Nathalie pour être heureux ou malheureux avec elle ! . ,.

— Tu ne me connais pas , me dit-il avec fermeté. Je ne crains pas les lois ; et, certes, les révolutions nous ont crié d'une voix assez sonore , tant par les lois qu'elles ont brisées que par celles dont elles nous ont humiliés dans

leur délire, qu'il en est que l'on peut braver; mais, sur le piédestal que je lui prépare, je veux que l'amour soit si haut placé que l'on ne puisse le salir d'une boue vulgaire. Je ne jouerai jamais la considération et la vie d'une femme pour des rendez- vous poltrons ou scandaleux que des voix insolentes pourraient empoisonner dans son cœur. Nathalie n'apprendra de moi ni comment on rougit ni comment on tremble. Je l'aime ; et son chaste sacrifice est aux yeux de tous un titre de gloire. On la regarde comme une sainte, et l'on a raison. Je ne veux pas la faire entrer en lutte avec l'ignominie.

Les principes de Lucien allaient à mon cœur. Je le voyais plus grand que sur le champ de bataille.

Quand je vous dis que tous mes souvenirs m'humilient!...

Du reste, Lucien, frappé jusqu'au fond de Famé par cet événement que l'honnêteté de ses résolutions rendait irréparable , ne savait que devenir dans un monde ouvert sans règle et sans bornes devant ses pas. Lourdes ou légères , il faut des chaînes à la liberté; notre expansion cherche ses limites. Il ne s'en voyait plus ; il s'effrayait de la vie comme d'une perspective de ruines à traverser solitairement. Je réglai tout ; je me fis le dépositaire et le maître de cette pensée qui cessait de s'appartenir. Sa santé souffrait d'une vive atteinte ; il crachait le sang, et souriait à l'idée de mourir jeune ; pressentiment taxé de manie mélancolique par notre chirurgien en chef, qui m'assurait qu'avec un exercice modéré, quelques distractions d'esprit et des habitudes régulières, ces symptômes, dus à la succession des crises par lesquelles Lucien venait de passer dans un espace de temps assez rapide, ne laisseraient

LE COEUK. 197

bientôt plus la moindre trace. Et puis, les hommes passionnés vivent des secousses même de la passion; ils ont plus de chagrins, mais aussi plus de force pour porter ces chagrins que le commun des hommes. Leur ame est le foyer d'une jeunesse perpétuelle.

J'usai de mes droits. J'envoyai Lucien chez de braves gens de ma famille qui demeuraient à Champrosay. J'exigeai sa parole qu'il éviterait de renouer avec sa mère avant d'en avoir pris conseil avec moi. La chasse, le dessin et quelques travaux historiques devaient l'absorber. Il quitta le théâtre de la guerre en emportant les regrets et l'enthousiasme de tout ce qu'il y avait de loyal et de généreux dans l'armée.

Le même enthousiasme l'accueillit dans ma famille, où ma lettre le précéda de vingt-

quatre heures. On m'en écrivit ; on me loua du choix de mes amitiés de manière à m'en donner de l'orgueil, et, ce qui valait mieux, de manière à lever toutes mes inquiétudes. Enfin , pendant près de dix mois, à travers les vicissitudes du champ de bataille , je vis avec une satisfaction croissante, et dont je reportai tout l'honneur à la perspicacité du chirurgien en chef , que la correspondance de Lucien perdait insensiblement ce ton de mélancolie qui m'avait fait désespérer de sa guérison.

Les chagrins de l'amour disposent à l'amour. C'est ce que Lucien m'a cent fois affirmé depuis, et dont ma conscience n'a de gage que dans la sienne. Sans Lucien, je ne l'aurais pris au sérieux de personne. Heureuses les âmes qui jouissent de la facilité de se transporter ailleurs et de se donner le change; elles peuvent rencontrer des obstacles et se résigner !

Leur mobilité fait leur vertu. Au ton de mystère, à l'embarras de ses lettres, à certaines maximes, qui revenaient trop souvent et trop timidement pour ne pas éveiller mes doutes , je mis enfin le doigt sur la cause des progrés de Lucien dans le rétablissement de sa belle humeur et de sa santé. L'air salubre de Champrosay, les affections de ma famille , n'étaient pas les uniques raisons de cette métamorphose. J'écrivis; j'insistai pour être mis au fait du reste. Lucien me répondit.

Il venait de se marier avec la pupille de mon cousin.

Ce mariage, cependant, devait rester quelques mois secret, à cause de la mère de Lucien, alors très-malade, et qui se serait infailliblement exaspérée d'une résolution dans laquelle, par sa manie de ne juger les choses que de

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son propre point de vue, l'imagination de cette femme despotique aurait cru voir un acte de bravoure et de défi, contre son autorité. Par ma franchise même , en recommandant Lucien aux soins affectueux de mes parens comme un martyr de la tyrannie maternelle, j'avais jeté dans l'esprit sensible d'Adrienne les germes de ce brillant et généreux intérêt de compassion que les femmes prennent, trop souvent pour de Famour , et qui n'en est que l'ombre.

Pour c'.acun de nous, — et cette impiété contre le cœur humain date surtout des temps modernes, où l'on a misérablement méconnu les garanties merveilleuses que réalisaient à cet égard les saintes institutions du catholicisme, — pour chacun de nous on a fait de la liberté du cœur une exception dont la règle serait une infamie, bien que la religion et la nature protestent contre cette maxime inso-

ente qui continuera long-temps de servir de base à nos mœurs. Les clartés du ciel ont été voilées par les ténèbres de la morale terrestre. Aussi , dans l'ame d'une jeune fille qui peut disposer de sa main, le moindre sentiment d'estime et d'amitié, dés qu'il se produit à la lumière, prend avec intrépidité le nom de l'amour. Elle ne s'y connaît pas, et les scrupules de ceux qui l'environnent l'induisent encore à se tromper. De là des usurpations perpétuelles et des mécomptes sans nombre ; car l'enthousiasme et la confiance ont en elFet je ne sais quel parfum ^de déclaration autour duquel notre purisme et la légalité, ces dieux sourds de l'opinion publique, s'empressent de tracer un cercle qu'il ne doit plus être question de franchir, même pour donner de Tair et de l'espace à ces deux sentimens indispensables à la dilatation de la vie, et qui sont désormais traités en suspects. Du clavier des émotions

religieuses de la femme , la lourde morale des ignorans a brisé les cordes les plus sonores ; et comme, sous l'influence de cette grossièreté de jugement presque universelle, les divers attraits qui cherchent à s'épancher aux alentours de notre ame offrent de l'un à l'autre une similitude errante, la timidité s'y trompe et se laisse incai^cérer dans les bornes circonscrites que le préjugé fixe à la liberté des plus saints épanchemens. Mais tout n'est pas dit. Tôt ou tard la chasteté méconnue se venge. La loi de Dieu châtie les lois des hommes. Quand l'imagination, victime étonnée, se voit avertie de son erreur, l'adultère de la parole enfante des milliers d'adultères civils, et Tamour déshonoré prend ses revanches contre le monde.

En parlant au malheureux de sa Nathalie, Adrienne eu avait insensiblement pris la place.

Je me remerciai de ce hasard !

Il renfermait, hélas! plus d'un arrêt de mort.

A partir de cette révélation , les lettres de mon ami devinrent de plus en plus pressantes. Il soupirait après mon retour; il maudissait l'influence que son coup d'éclat à l'armée paraissait avoir sur ma conduite, ainsi que je me plaisais souvent à le lui dire. Il se bafouait pour m'en ôter le goût. Il lui tardait de me voir et de me présenter à sa femme, qui, malgré ses liens avec ma parenté, ne me connaissait pas encore. Sortie depuis peu d'un pensionnat des environs d'Orléans , on la disait jolie, vive et spirituelle. Je m'en rapportais volontiers au goût de Lucien dans une appréciation de ce genre. Toutefois je souriais de cette substitution si prompte, et qui me semblait offrir des

inconvcniens assez sérieux pour l'avenir de la pétulante orléanaise. Une femme excuse d'abord les révolutions brusques dont elle est le but et la cause. Sa personnalité ne s'oublie jamais au sein même de sa charité. La victoire que l'on remporte sur des chagrins d'amour a quelque chose de flatteur et de légitime. On a tari des larmes; on s'éprend de son œuvre. Entre les élans de l'orgueil et les exaltations de l'amitié, il y a d'ailleurs comme un échange de reflets et je ne sais quelle passion intermédiaire ; et l'on a fait du mariage à moins dans ces temps où l'on n'y regarde pas de si près. Effacer le nom d'une femme dans un cœur en y substituant le sien, c'est une épreuve éblouissante et périlleuse pour la plus franche. Plus tard, elle y réfléchit fâcheusement. Au bout d'un temps , on voit une chose sous ses diverses faces , et ce qui nous séduit le plus a toujours son mauvais côté quand l'i-

magination a jeté son premier feu 1... Que de malheurs perdus pour la leçon des hommes! et quand donc, au milieu de nos vaines sciences, filles diffuses du morcellement et de l'orgueil , donnera-t-on à la jeunesse des enseignemens sur le cœur humain, la chose principale qu'il nous intéresse de savoir, et que nous n'apprenons, hélas î qu'à force de mutilations et d'amertumes, pour étouffer des sanglots, déserter le monde et hlasphémer les générosités de Dieu î . . .

L'événement me mit à même de souscrire au vœu de Lucien. J'avais été, dès le déhut de la campagne, hlessé dans le flanc droit d'un coup de baïonnette , en montant à l'assaut d'une citadelle; à la suite d'une chute, ma blessure se rouvrit. On m'ordonna du repos, et je repris à petites journées le chemin de la France.

Ma première pensée fut, comme vous le croyez bien , pour Champrosay.

Quelque reproche qui me soit tombé toutà-l'heure des lèvres à l'occasion de la mobilité de Lucien, je ne suis pas exclusif, monsieur! et je ne crois pas que , Adrienne effacée du monde , mon cœur fût resté de bronze contre les violentes palpitations de l'amour. Et cependant, même en élargissant le cercle des choix que Dieu devait ouvrir sans doute à mes alternatives , ma conscience, soit en se reportant à l'idéal indéfini de ses premiers rêves, soit en abattant sa réflexion sur les tressaillemens dont je n'ai pas su me défendre après l'événement où s'est renfermée pour moi la vie, m'affirme encore aujourd'hui que je ne pouvais éviter la domination des esprits de sa race. L'élément qu'il faut à nos âmes ne s'anéantit pas dans le monde, et les théories de Pythagore sur

la métempsycose ont de notre vivant des confirmations dont l'incrédulité s'étonne; cardes êtres de la même famille passent à chaque moment dans notre horizon , pour nous rendre, avec leurs traits chéris , des palpitations que rien ne dompte. En dépit de sa mort, Adrienne n'a pas cessé de vivre pour moi. Un dessein m'est révélé dans ce que l'on nomme le hasard. Expliquez-moi ces ressemblances qui la ressuscitent , et qui me font peur; qui, trente ans plus tard, lorsque je suis vieux et souffrant, lorsque je marche courbé sous le poids de mes abominables souvenirs, font passer à deux pas de moi sa vision éternellement jeune et souriante !.. . Sœurs d' Adrienne, chercheriez-vous aussi mes frères?. . . Parviendrez- vous à les rejoindre en dépit des lois insolentes de ce monde rebelle et proscrit?... J'adore en dépit de moi votre beauté qui me rend à mes remords et qui me fait la révélation de votre

208 LE COEtJR.

ame!... Ah, jeune homme! est-ce une persëcution do Dieu qui ne se lasse pas de me punir, ou ne serait-ce qu'une illusion folle de la vue?. . . Non ! ce n'est pas sans but que je verse mes larmes dans votre conscience. Au fond de l'intérêt qui me porte à vous épouvanter du récit de mes émotions et de mes misères , reconnaissez vous-même la fatalité qui me poursuit ! La femme que vous nommez Clémence, je la nommerais Adrienne!...

ih.

J'entends frémir CDCor dans mes sens éperdus

Un mot qui me poursuit, m'exalte et me tourmente !...

Le mot timide et pur que ta lèvre éloquente

Imprima sur ma lèvre avec tant d'épouvante ,

En me disant : — Ami ! ne nous embrassons plus !...

Je veux que chaque jour,- libre , aimante et sans craiate ,

Une sœur se prodigue à mes bras innocens ;

Le rêve du bonheur viendra bercer mes sens ,

Il les abusera dans la plus douce étreinte ,

Et mes yeux s'éteindront sur tes yeux caressans !...

Je le veux !... Mais pourquoi te dire : — Je le veux !... Usurpateur sans force à tes genoux je tremble j La fougue de mon ame a son frein dans tes yeux, Ils s'arment de rigueur si nous sommes ensemble , Et tu sais bien te dire : — - Il n'est pas dangereux!...

R. B. ri

Adrieniie.

Quelquefois^ pour jouir d'une tiède matinée de juin, dans vos excursions de marinier, alors que le soleil, enveloppé d'un brouillard de lumière, semj)le sourire à son propre disque balancé dans les molles réverbérations de la Marne, et qu'il circule autour de vous d'indéfinissables harmonies ; les mains arrêtées sur les avirons pour laisser aller la barque au fil du

courant , n'avez-vous pas vécu d'un de ces ensembles que la mémoire essaierait inutilement de traduire et dont l'imagination saisit avec avidité tout le charme?... L'odeur suave de l'eau, la limpidité calme de l'air, d'intraduisibles chants, qui viennent de je ne sais où, du concert de nos passions peut-être; les frémissemens des insectes suspendus par milliers dans des parfums en ouvrant leurs petites ailes d'or autour de l'auréole d'une fleur; les sons errans de V Angélus, dont le regard cherche la cloche inaperçue ; le nuage qui vole au fond du fleuve comme un écho des nuages et du firmament; visions mobiles, riens puissans, puérilités sublimes ; notes d'un orchestre que l'ame écoute et ne peut retenir ; sérénité de bienheureux, enfin, qui nous révèle confusément que dans la seule expansion de l'être il existe d'immenses trésors de volupté; tout devient brûlant et splendide pour votre ame un

moment rajeunie. La personnalité se répand ; elle conçoit richement le bonheur dèlre. La vie alors , c'est l'Univers , et l'on participe de cette vaste existence qui s'exprime par le plus magique de tous les mots de la langue sacrée : — Dieu!... Qu'à cela, lorsque le charme se prolonge , vienne , à travers les lilas adolescens de la charmille, évocation de notre pensée, se joindre la silhouette poétique d'une femme entraînée le long du rivage sous la verte et prochaine allée d'érables; ditesmoi, trouveriez- vous étrange que cette évocation réalisât dans un seul et même être la collection des beautés favorites dont le chaos du monde ne vous avait offert jusqu'à ce jour que des fragmens?... Oh! sans doute, l'imagination est une parcelle de Dieu. Notre esprit a ses Genèses; nous créons. Ces créations, à la vérité , de même que les magies du pinceau que l'artiste fait passer à travers le piisme

de la palette, ne procèdent que d'une foule de souvenirs antérieurs ; mais , dans l'extase de mes méditations les plus téméraires , je n'ai jamais pu comprendre autrement la gloire et les manifestations de la puissance qui touche aux deux pôles de l'éternité; et, si je divinise ainsi l'homme, l'Univers n'en devient que plus grand à mes yeux ; car nous ne tenons rien de nous-mêmes , nous ne sommes que des reflets de l'infini.

Eh bien, monsieur, ce pèlerinage entre deux ciels, ces émotions, ce rêve, cette féerie, ne vous retracent que le récit effacé mais fidèle de mon arrivée à Champrosay.

Ma barque traversa le paysage ; l'illusion s'évanouit un instant. Les arbres d'un enclos me la dérobèrent ; puis, elle reparut entre les saules du vieux moulin, au bras d'un homme

dont le cri de joie me rendit trop tard à la conscience de mon néant. Lorsque Lucien me présenta sa femme, les épouvantemens de l'avenir passèrent coup sur coup au fond de mon ame ; ma chimère devenait une vérité, ma préoccupation un sacrilège. Entre Adrienne et moi , la parole de Lucien élevait soudainement tout un monde.

Allez au fond d'un crime; il a toujours commencé par là.

Les lois que l'homme impose à l'homme m'ont fait douter souvent de la providence de Dieu.

Je restai six semaines à Champrosay, bien qu'en me disant chaque jour que je devais fuir; non qu'il me semblât, monsieur, qu'Adrienne fût déjà ma complice ! Les ombres de

ce monde obscurcisseni jusqu'à nos lumières, et ses échos tuent nos murmures intérieurs. On se débat contre ses convictions les plus chéries de toute la violence des vœux que l'on forme en dépit de soi-même pour que de semblables désirs s'accomplissent. Quoi de plus naturel qu'Adrienne eût pour moi , simplement, ralfection naïve d'une sœur et d'une amie? Lucien provoquait nos familiarités, dont l'effusion le rendait heureux ; le passé nous aveuglait d'ailleurs sur l'avenir. Je parlais avec chaleur de son amitié, de nos souvenirs communs , de sa bravoure ; j'étais un témoin , j'étais un rayon de sa gloire. L'atmosphère s'embrasait de proche en proche autour de nous. Immenses et remplies, loin de toutes les importunités du dehors, nos journées s'écoulaient dans cet état d'extase où les secondes sont des siècles , où les siècles sont des secondes. J'étais de moitié malgré moi dans

les tendres complots qui me retenaient , et l'on se rend lâche en spéculant sur les vertus qui nous environnent ! Nous ne pouvons compter que sur nous; et puisque, aussi bien, dans les cordes les plus vibrantes de notre être, quelques-unes des touches du clavier divin doivent se voir brisées tôt ou tard par les chocs irréguliers et criminels de la vie, l'initiative du sacrifice est une gloire qu'il fiait disputer à l'événement. Si la résignation est un suicide, au moins ce suicide-là rentre dans la pensée sublime du devoir.

Ce que je vous exprime aujourd'hui, je me le disais alors ; et le culte de l'amitié me dictait des inspirations contre le culte de l'amour.

Qui donc, pour justifier la passion que l'on déshonore, traduira ces déchiremens étranges, ces partages de l'ame entre des prédilections

également chéries et funestes , ce supplice de nos tiraillemens entre le cœur et la raison , entre le bien et le mal; entre nos aspirations vers le bonheur , dont la tendance est vierge comme la lumière , et le martyre de notre effroi , lorsque nous craignons de porter atteinte à la loi de Tordre, dont nous comprenons encore mieux la dignité par l'éloquence de nos remords que par la brutalité de ses vengeances? Oh! je conçois à merveille que celui qui ne voit pas dans les impiétés de ce contraste les résultats de la chute de l'homme et la punition caractéristique du fol emploi de sa liberté, proteste fièrement contre la souveraine domination d'une intelligence dans l'Univers !

Avec de l'ignorance et de l'ame , dans le malheur, il faut devenir athée.

Mes rêves m'arrachèrent à de folles délices. Je vis un abime dans les ravages de mon

imagination. J'appelai la ruse au secours de ma faiblesse. 11 me vint un ordre du ministre de la guerre. On me rappelait à Versailles.

Que de fois , durant mon court exil , dans l'ombre des pelouses discrètes du bois de Satory , quand la nuit tombait , dompté par la fatigue et pesant de mes deux mains sur la flamme de mon front malade, j'ai, malgré mes efforts pour m'y soustraire, suivi le vol de ma pensée sous les mystères de l'allée d'érables et dans les thyrses fleuris de la charmille de lilas où l'idéal de ma vie s'était réalisé trop vite ! . . .Cruelles alternatives, monsieur ! . . .Près d'Adrienne, je l'ignorais, et l'ivresse de l'entraînement me protégeait contre sa présence. Loin d'elle , au contraire , et ne pouvant plus vivre que de mes éternelles récapitulations sur l'emploi de nos journées chéries de Champrosay , la funeste lucidité de la réflexion me fit

donner un sens à mille et mille détails qui se déroulèrent comme les anneaux d'une seule et même chaîne dans ma mémoire. Chez les femmes , le cœur se déclare avant de se connaître, et l'autorité sans limites qu'elles exercent aussitôt sur nos habitudes est un des plus francs symptômes de leur esclavage. A quoi, vis-à-vis de nous, tient la révélation de leur amour?... L'instant doit en être fixé par la loi perpétuelle de toutes les choses ! Dans le firmament de la vie, la passion se lève comme le soleil à l'horizon , et le colore par des nuances d'abord insaisissables : à peine s'apperçoit-on d'une métamorphose dans l'espace ; mais , après cette pâle et silencieuse aurore , une détonnation de lumière se manifeste tout-à-coup à l'orient, et le paysage s'incendie.

Une résolution s'offrit à moi, que plus

tard d'autres scrupules repoussèrent , et que je me suis reproché maintes fois de ne pas avoir suivie. Je m'exaltai , je me promis de tout dire à Lucien , pour me créer une sauvegarde dans ma propre pensée.

Je ne dois pas insister sur cette résolution avortée.

Mais il faut vous dire la raison capitale qui me ferma la bouche.

Un soir , dans une maison de Versailles où se trouvaient plusieurs officiers de mon régiment , à propos des plus curieux faits d'armes de la campagne précédente , on en vint à parler de Lucien et de son chef-d'œuvre de présence d'esprit. Un certain personnage, assez fat , que je ne connaissais pas le moins du monde , et dont le rire moqueur m'aiguiilon-

nait cruellement, déprécia du ton le plus leste cet exploit, dans lequel il me défiait, après tout, disait-il, de voir autre chose que le coup de main d'un garçon de chantier; épigramme qui trouva deux ou trois échos dans l'auditoire surpris, et fournit même des commentaires dont j'eus la fièvre ; comme si, tout bien vu, sur le champ de bataille, depuis le talent de l'arquebusier jusqu'à Tintelligence des lois du mécanisme disciplinaire, les divers élémens d'une lutte entre deux nations ne rentraient pas les uns et les autres dans une série de faits industriels. Je m'échaufai. Je répliquai durement, voulant humilier le principal ricaneur, qu'il ne connaissait pour son compte ni l'homme ni la circonstance^ et qu'il n'était peut-être pas plus en mesure d'apprécier l'un que l'autre ; qu'en conséquence, il ferait mieux d'être circonspect. Il riposta; je le pris avec plus d'amertume en-

core. Le diapason des voix dépassa tout-à-fait la mesure. Mon homme se répandit en propos d'une impertinence intolérable, et ma cravache balafra la face de l'insolent.

On intervint, et des cartes furent échangées.

Le lendemain , avec mes témoins et des armes , j'attendis fort inutilement ce faux brave à la sortie du parc. 11 ne vint pas , et je ne le revis plus.

Seulement son nom m'occupa derechef comme vous le verrez dans certaines circonstances dont je vous parlerai plus tard.

Le surlendemain même , Lucien , qui m'écrivait tous les jours, était à Versailles ; et ce puéril épisode fut la première chose dont l'entretinrent les camarades avec lesquels je

me promenais lors de notre rencontre. Au nom de mon adversaire , je crus voir une altération dans la physionomie de Lucien. Il profita de la première occasion pour me prendre à part, et ses questions inquiètes sur les divers propos qu'avait pu tenir cet homme eurent quelque chose de la minutie d'une enquête judiciaire. Il devint plus calme on obtenant la certitude que les échappées grossières de ce malheureux n'avaient tourné qu'autour de certains détails fort insignifians.

A mon tour , l'émotion de Lucien me préoccupait, et je semblais l'interroger.

— Tu vas comprendre ! me dit-il.

Et voici l'abrégé de son explication.

Sous l'empire de la résolution de franchise

dont je vous ai déjà dit un mot, vous devinerez sans peine le caractère des réflexions qui vinrent en foule assiéger mon espril !...

Dans les premiers mois de son mariage mystérieux , Lucien , que sa famille savait d'ailleurs à Champrosay, profita de la saison des chasses, tant pour sa santé, qui se rétablissait à vue d'œil, que pour donner le change à l'attention des oisifs du pays. Indépendamment de ce que la notoriété du nom de Lucien le mettait en vue, c'est un fait assez remarquable, que, si les diverses familles d'un même peuple sont divisées par les intérêts et n'ont pas de relations hospitalières ou directes entre elles , chaque cercle cependant , si minime qu'il puisse être, usurpe, à son iiisu parfois, sur un nombre infini d'autres Cljcles ; de sorte qu'à bien dire , grâce à leiitie-

lacement vagabond des individus, la nation I. 15

226 ADBIENNE.

forme tant bien que mal un ensemble où le plus humble tient au plus important par un fil dont on ne démêlerait pas l'écheveau. On se connaît sans s'être jamais vu; l'indiscrétion et l'espionnage ont leurs franches coudées. Des secrets s'ébruitent par cela seul, comme si le souffle de l'air en était le révélateur.

L'assaisonnement du mystère est, comme on sait, un charme de plus dans la lune de miel du mariage, et donne à des plaisirs permis l'attrait du fruit dérobé.

Lucien jouissait de ce plaisir en avare , et redoublait de circonspection. Il partait chaque jour au lever du soleil, et courait le lièvre ou le faisan dans la forêt de Sénart ; puis , à la brune, il rentrait chez lui par un pavillon donnant sur la lisière dû bois. L'argent, celte qremière de toutes les puissances entre les

mains de la volonté, avait permis à Lucien de rejoindre des propriétés mitoyennes; et, sans qu'un seul domestique fût dans la confidence, les époux se trouvaient en tête-à-^tête au premier signal de celui qui désirait parler à l'autre ; renseignement nécessaire, et dont les circonstances de mon récit m'auraient tôt ou tard fait une loi.

Les voisins ignoraient donc le mariage de Lucien, et cette tactique servit à souhait sa prudence; mais on paie quelquefois de pareilles réticences plus cher qu'on ne le voudrait.

Un jour, une pluie d'orage l'ayant forcé de se rabattre vers Champrosay, comme il gagnait à grands pas la porte de son pavillon, dont l'auvent formait un abri, Lucien, sur le seuil même, se trouva face à face d'un jeune peintre avec lequel, jadis, il avait noué con-

naissance dans les ateliers de David. Le premier occupant fit gaiement place au nouveau venu, ne se doutant guère que cette hospitalité ne fût qu'une usurpation de rôles. Ils s'adossèrent ensemble au pavillon, et l'on parla de choses frivoles. Lucien se sentait contrarié , mais n'en laissait rien voir. — Logezvous dans ces environs? lui demanda l'intrus. Mon ami, détournant le mot, fit un de ces gestes de désignation vague qui satisfont sans répondre, et lui dit: — Et vous? — Moi ! j'ai campé ma tente à Champrosay depuis huit jours, où, pour mes péchés, car je néglige étonnamment mes affaires, le diable, sous la figure d'une fort jolie demoiselle , se plaît, je crois, à me faire tourner l'esprit. Mais, parbleu, j'en aurai le dernier mot; car je ne suis pas timide , et je reprendrai mon vol. — Des amours mallieureux ! reprit Lucien en riant. — Dites plutôt des caprices !

ÀDftiENNE. 229

Pour être juste, continua-t-il d'un air fin; je ne pensais pas à renouer, et l'on oublie facilement les belles de voyage; seulement, on se pique au jeu lorsqu'on se croit à dessein méconnu ; car, même avec l'excuse des temps qui cbangent, et des circonstances plus dilliciles peut-être , les flammes de rencontre n'ont pas, ce me semble, le droit de se montrer ingrates, fut-ce en dehors des limites de leur département. Lorsqu'on se sent digne d'un souvenir, il faut l'emporter à la baïonnette. Lucien en fut d'avis : le vent paraissait devoir changer de direction ; il prolongea l'entretien , comptant débusquer à la fin ce bavard sans le mettre au fait de quoi que ce fût. — D'où connaissez - vous cette perfide? — D'Orléans! répondit l'autre, et, je vous le jure, ce n'en est pas la Pucelle ! Repartie qu'il accompagna d'un retentissant éclat de rire. Lucien, à ce mot, prit l'éveil et se sentit

ému. Adrienne était d'Orléans, et cet homme paraissait rôder autour du pavillon!... Notre chasseur eut un serrement involontaire j et le peintre, baissant la voix pour entrer dans de plus amples détails, défila, sans risquer d'être interrompu, tout un long chapelet de folles effronteries tentées de concert avec sa belle , dont les moindres consistaient en escalades par-dessus les murs d'un couvent, et les plus fortes en rendez- vous qu'une simple cloison séparait à peine des tuteurs de la demoiselle. Vrais ou faux, ces détails, dont on fJfeut s'amuser lorsqu'il ne s'agit que des autres, mais qui font germer des projets affreux dans notre imagination dès que cela nous concerne le moins du monde, n'avaient, en dernière analyse, besoin que d'un nom pour exalter à leur comble ou désorienter les ressentimens de Lucien; mais il craignait de se démasquer, et de mettre le révélateur sur ses gardes, bien qu'il

fût assez vraisemblable que l'indiscrétion ne deviendrait précise et nominale que par une question directe à cet égard. Si la rage n'a pas son rire, c'est que l'on devient fourbe par la frénésie de savoir et que l'on craindrait plus que la mort. Lucien riait; l'autre se livrait de plus en plus, usant de son privilège d'artiste pour s'abandonner à des libertinages de peintures qui s'expliquaient peut-être par l'instinct de sa spécialité , mais que le possesseur d'une femme, à moins qu'elle ne soit banale, n'entend jamais sortir avec sang -froid de la bouche d'autrui. Le moment vint de se lancer. Au beau milieu d'une période qui promettait, du ton gai d'un camarade qui se pose en complice, et touchant du bout du doigt le bras du conteur : — Son nom? pria vivement Lucien entre deux parenthèses. — Adrienne! répondit le peintre; et, sans s'imaginer un instant qu'il venait de jeter une

amorce en flamme dans le salpêtre et le soufre d'une poudrière, il ajouta je ne sais quel dernier trait à la précision d'un récit dont vous devez croire , monsieur , que la pudeur de Lucien m'épargna la partie la plus ignominieuse. Bref, et terminant d'un ton leste le chapitre de ses bonnes fortunes : — L'appétit m'en est revenu! dit-il, peut-être par le piquant de la chose, et je ne crois pas que la brillante hypocrite (qui, sans me flatter, se trouvait à bonne école entre mes mains) soit rentrée , comme son masque le ferait croire à de plus novices, sous le joug et les saintes vertus de la tutelle. Entre autres leçons, d'ailleurs, on doit enseigner à ces déesses éperdues que les dangers n'ont rien de réel , si ce n'est dans le cerveau des poltrons. Je ne souffrirai pas la lâcheté de mon élève, et j'en aurai le cœur net. Que faire de son temps lorsque l'on ne fait rien?... Et vous?

Lucien tirait alors une clef de sa poche.

— Moi ! je loge dans ce pavillon ! réponditil en faisant à l'artiste les honneurs du pas.

— A ravir ! s'écria l'autre en frappant des mains; j'avais fait le tour de la place; les dés sont pour moi puisque je vous rencontre, et, plus que personne, Lucien, examen fait des localités , vous serez à même de me rendre un bon office.

' Ils entrèrent dans une salle basse du pavillon, garnie dans le pourtour de ses lambris d'un corps de bibliothèque ; Lucien posa sa carnassière et son fusil, agita vivement un cordon de sonnette dont le retentissement fut peut-être étouffé par l'éloignement des distances, sinon par l'épaisseur des murailles; puis, montrant des livres à son hôte :

— Vous me permeMrez d'écrire un mot, lui dit-il ; je suis tout à vous dans la minute.

Ce que Lucien écrivit, monsieur, n'était autre chose que son testament , rédigé de la manière la plus simple, mais aussi la plus explicite, en faveur d'Adrienne. Son sang-froid venait de sa résolution. J'ai lu depuis ce testament, qu'Adrienne a conservé comme un monument et mouillé cent fois de ses larmes ; l'homme ne se démentait pas. Cela fait, la suscription écrite, il alluma des bougies pour en cacheter l'enveloppe ; et, dans le mouvement de cette opération, tira d'un petit pupitre où se trouvaient des bâtons de cire d'Espagne une boîte renfermant des pistolets arabes d'un fini rare, présent du général Sébastiani.

Notre peintre émerveillé s'approcha de ce

trësor; il vanta' la délicatesse et la perfection de ces armes , de l'air enthousiaste d'un connaisseur à qui ces sortes de bijoux sont depuis long-temps familiers.

— Je vous avertis qu'ils sont chargés ! lui dit Lucien.

— Cela me connaît! reprit l'autre; sur vingt coups , avec de tels pistolets, à trente pas, je mériterais de perdre ma réputation si je n'abattais dix-neuf fois la poupée du tir.

— Je m'abonnerais pour moitié ! reprit Lucien.

— Eh ! mais, s'écria le peintre étonné, dont les yeux venaient de se porter au hasard sur la suscription étrange du papier que cachetait alors Lucien , quelle idée vous a donc

pris de choisir cette heure pour faire votre testament ?

— Vous allez le savoir !

Adrienne entra.

— Je vous présente ma femme ! dit Lucien au peintre, qui ne put dompter un mouvement d'effroi.

L'homme doublement lâche, le fourbe de bravoure et d'aventures amoureuses, se laissa voir jusqu'au fond de l'ame dans la brusque décomposition de ses traits. Ses dents claquèrent , on aurait pu croire que le plafond chancelait sous ses pas. Il s'était placé lui-même entre l'imposture et le châtiment : il se crut mort.

Adrienne, au contraire, n'eut, à cet aspect

imprévu pour elle , que la gêne d'un mouvement gravement dédaigneux , avec un salut moitié machinal, moitié de contrainte, auquel un regard de surprise et de reproche dirigé vers Lucien servit aussitôt de commentaire.

Ce regard semblait dire :

— Eh ! mon Dieu , que pouvez- vous avoir de commun avec des gens de cette espèce ?...

— Adrienne ! dit Lucien, monsieur me parlait de vous, à l'instant môme.

Elle se redressa fièrement et comme devant un objet de répugnance.

— Ah ! dit-elle , si cet homme ne m'a pas insultée dans votre esprit, je réclame contre l'exception.

Lucien; sans insister davantage, désigna la porte au calomniateur, et le malheureux, sans songer à demander raison de ce geste, disparut avec la célérité d'un éclair. Lucien le suivit; mais il ne voulait que pousser le verrou ! . . . Jeter les yeux sur le désordre du bureau dont on avait ouvert les tiroirs et le cylindre, voir et saisir le testament , pousser des cris affreux à la vue de ce mot fatal, et, dans l'effroi de quelque résolution violente, s'élancer comme un trait sur les talons de son mari, ce ne fut qu'un éclair pour Adrienne. Elle était dans les bras de Lucien, qu'elle criait et l'appelait encore ! . . .

Elle ne fut rassurée qu'en le voyant sourire.

— Eh ! pauvre enfant, lui dit-il, tu ne t'es donc pas aperçue que j'avais laissé mes pistolets dans leur boîte '.K..

A son insolence, comme à sa disparition, vous devinez, monsieur, que le calomniateur d'Adrienne a Champrosay et le dépréciateur de Lucien à Versailles n'étaient que le seul et même individu.

Le fait est que les chefs des meilleures familles d'Orléans, avaient honteusement fait expulser ce drôle de leur ville à la suite d'une intrigue dont il demeure avéré que l'une des sous-maîtresses du pensionnat d'Adrienne était l'héroïne. Il donnait des leçons de dessin dans ce pensionnat, passait pour un bel esprit, tournait assez facilement le vers ; et ses vanteries dans les cafés, au milieu des évaporés de sa trempe, compromirent nombre de réputations, qui restèrent mortellement blessées de ses atteintes, par cela même qu'il devint nécessaire, en démasquant un imposteur, de livrer l'honneur des jeunes filles au jugement cruel

et sans règle do l'opinion. Après avoir essayé d'étoiilFer sans bruit l'aventure, on s'était enfin vu forcé d'agir avec rigueur contre un pareil misérable, en raison des lâches travestissemens qu'il faisait subir dans l'intérêt de son orgueil à l'histoire ignoble de ses rendez-vous avec sa complice.

Il devint un objet de mépris universel ; mais son esprit satirique empoisonna le triomphe de ses adversaires.

Eh bien , monsieur , le mensonge , comme le passage d'un ver sur le duvet d'un fruit, se creuse un sillon sur l'acier des consciences les plus fermes, et je compris aux redites perpétuelles de Lucien, qui , malgré son rire et son air de calme, se défendait mal d'un honteux soupçon de fièvre, que cet événement, dont il me parlait à chaque instant et comme en dépit

de lui-même, au milieu des entretiens les plus divers , les plus dénués de tout rapport avec cette infamie, laisserait dans sa pensée un levain d'amertume et de trouble. Nul n'est à Tabri de ces hontes. Qui ne sait que nos certitudes sont mêlées de lumière et d'ombre, et que nous passons d'un extrême à l'autre?

Qu'est-ce donc que la réputation d'une femme dans le cœur de celui qui la chérit le plus?

Et, d'après cela, fallait -il, à cette imagination malade, offrir un nouvel et funeste aliment?... Devais-je avouer mon amour pour Adrienne , et demander un sauveur à l'estime de Lucien épouvanté?.,. Ma résolution fléchit; mon secret retomba sur ma conscience. Pour une si forte révélation, Lucien

me sembla trop faible, et je pensai qu'il fallait I. 16

en mourir plutôt que de le tuer; mais j'avais beau faire et me débattre contre mon sort , je portais sa mort dans mon sein ! c'était écrit.

D'autres événemens avaient marché sur la ligne de celui-là.

Par un hasard dont on ne sut jamais bien clairement la source , la mère de Lucien, mise au fait du mariage secret de son fils , d'abord furieuse et toujours incapable de se vaincre dans ses élans extrêmes , prit en aversion sa bru sans la connaître, et, pour constater par un éclat la légitimité de ses droits méconnus, armée de ses préventions et de sa haine , elle tomba comme la foudre au milieu des mystères de Champrosay. Mais à la vue des remarquables changemens apportés par une vie de calme dans la constitution de Lucien,

tous ses projets d'emportement furent effacés de son esprit mobile , et sa bru devint aussitôt son idole.

Lucien, tout en prophétisant de futurs orages, céda lui-même à la domination de cette tendresse. Les jours qui suivirent tinrent du vertige. Il put serrer entre ses bras sa sœur et son Adrienne réunies , tandis que sa mère les baignait avec amour de ses chaudes larmes de joie. Nous avons beau dire au cœur de ne pas aimer, la prudence a tort ; le cœur est incapable de se défendre.

Conciliez maintenant, monsieur, l'étrange révélation que je vais vous faire avec les cer-r titudes chéries et douloureuses que je vous exprimais tout-à-l'heure moi-même; et, pour Dieu, n'y cherchez pas plus une contradiction de ma part qu'une fourberie de la part d'A-

drienne. L'analyse a mieux à voir que des erreurs et des crimes dans les replis voilés du pauvre cœur humain ; le blâme ne serait qu'un voile de plus sur tant de voiles. On ne marche d'un pas sûr dans les mystères de ces ténèbres qu'à la lueur du flambeau que l'on tient des mains religieuses de l'indulgence et de l'amour.

Adrienne était jalouse , et boudait Lucien.

Pourquoi ?

Par suite d'une indiscrétion d'Eugénie.

A l'occasion de certains intérêts de famille, long-temps ajournés, et qui périclitaient à la merci des mille et un parasites nourris si largement parmi nous, et en si grand nombre, aux dépens des patrimoines dont ils ont le front ou l'imbécillité de se croire les défen"

seurs ; à cette occasion , et pour cela seul , mon ami s'était rencontré chez sa mère avec Nathalie. On avait gardé le silence sur cette entrevue , tant contre les dangers de certains propos naturellement à craindre que contre les intrigues des avoués et des notaires , capables, par métier, d'envenimer l'intelligence et les différends. Il y eut des larmes, des âmes troublées. Quoi de plus naturel!... Si Ton nous dispute jusqu'à la douleur, que nous restera-t-il de pur et de saint ?

Involontairement, par le récit naïf de cette entrevue que les circonstances voulaient , et qui se passa d'ailleurs comme on devait l'attendre des deux personnes principales , la sœur de Lucien fut cause d'un éclat entre son frère et Adrienne.

Lucien ne reconnut pas dans ce mouve-

2k6 ASRIENNE.

ment jaloux l'efFort désespéré d'une femme qui se précipite avec effroi dans les bras d'un sauveur. Obsédé par un fantôme , le malheureux crut y voir peut-être une adroite comédie pour refouler ses propres doutes en le réduisant à la défensive. Toujours est-il qu'à dessein de ne jamais avoir à soupçonner dans mon esprit la plus légère vapeur du venin fatal qui fermentait sourdement au fond de ses confidences , il exalta jusqu'aux nues , en les déclarant folles et vides de sens, les bouderies dont sa chère Adrienne n'avait pas su se défendre à la suite des innocentes indiscrétions d'Eugénie.

11 ne tenait qu'à moi de croire que je voyais le plus heureux de tous les hommes.

Et c'est à ces invisibles supplices, qui nous tuent en dedans, que, chaque jour , on donne

par lambeaux les momens les plus précieux de sa vie!...

Je m'attendais à d'instantes prières pour que je vinsse à Champrosay. Elles ne m'étonnérent pas ; elles me trouvèrent inflexible. Des camarades, inquiets de ma métamorphose, avaient parlé de mes excursions inconnues , de ma vie farouche. On me reprochait de fuir les soirées et les divertissemens de mon âge. Je me sentais sous la menace d'une conjecture! Il fallut créer un mensonge et parler à Lucien d'un travail secret dont j'étais chargé par le ministre de la guerre. La maladresse que je mis à mentir me monte encore au front lorsque j'y pense. Plus je multipliais les vraisemblances , plus cela devait paraître faux à Lucien. Il m'avoua son doute; j'engageai ma parole, et tout fut dit.

Lucien, engagé lui-même par une promesse, retourna chez sa mère à Paris. Le feu de la réconciliation brûlait encore , et paraissait devoir long-temps jeter le plus vif éclat ; sans doute parce que Lucien, devenu circonspect à force d'épreuves, manifestait des pressentimens contraires. L'esprit d'émulation jouait son jeu. La paix ne règne en effet dans bon nombre de familles que parce que l'on se tient de part et d'autre sous les armes.

Je me retrouvai seul.

Ma (Crise.

oh! combien de douleurs les yeux n'ont jamais vues!...

Que de cris chastes et sans voix!...

Sous un joug triste et lourd que d'ames ingénues

Ont en secret baisé leur croix !...

Dieu sait des chants de flamme inconnus à la terre ,

Qu'aux lèvres éteignit le iiel , Qu'ici-bas le cœur dit à l'esprit de mystère ,

Et dont les harpes sont au ciel !...

Gloire à l'être qui souffre , et , même après l'épreuve ,

Soumis à la loi du devoir, Peut garder comme un culte au sein d'une ame veuve

Le dogme vierge de l'espoir ; Furtif et doux soleil d'une incertaine aurore

Qui brille en un vague horizon , Charme et tourment d'un cœur dont la tendresse adore

Ses pleurs, son rêve et sa prison !...

* Pi. B. {A ma Femme.)

IJa Crise.

Oh, monsieur, comme à la fiiveur des obsessions impitoyables d'une idée fixe , l'univers, avec tout le faste de son bruit, semble froid et vide autour de nous ! Il se colore de nos illusions , et se ternit de nos désespoirs ; nous le remplissons de notre personnalité. La création ne nous apparaît qu'à travers le prisme de notre ame.

Je n'ai jamais si bien compris son néant que par le mien.

Je sortis enfin de ce néant et ma vie se ranima. Mais puis-je me le rappeler sans frémir?...

On distribuait des drapeaux à nos régimens. C'était une fête. Je vois encore l'enceinte encombrée du Carrousel ,et les regards de la foule dirigés par milliers vers nous! Par suite d'un accident, je montais un autre cheval que le mien , petit et fougueux, qu'électrisaient les volées du canon. La Marseillaise enflammait l'air et les esprits ; il me semblait un rêve, et je me mêlais à cet éclat sans y vivre , comme il en est de tant d'obligations vulgaires où l'on figure à son insu; la machine suffit. Mon cheval piaflfait et m'emportait; mais je savais le dompter avec le

frein. Napoléon parut ! . . . L'enthousiasme courut dans les rangs , et mon esprit se réveilla dans une immense clameur, comme si je tombais en ce moment d'un autre monde.

J'en eus la secousse , et je perdis à peu près les sens.

Tout ce que je vis alors à travers des flots soulevés de poussière se résuma pour moi dans la figure épouvantée d' Adrienne , luttant contre mon cheval prêt à nous écraser tous les deux. La blessure de mon flanc se rouvrit, et mon sang partit comme une écluse. Des soldats me relevèrent, et l'on m'emporta. Je m'évanouis.

Je revins à moi dans cette maison ; Lucien me veillait. Deux femmes poussèrent un cri de joie. L'une , vous la devinez ; l'autre , c'était la sœur de mon ami. Délicieuse et mémo-

rable époque de mon existence , monsieur ! car, dans les mélancolies romanesques d'un pareil moment, on s'exagère volontiers ce que l'on souffre, et j'espérais mourir. Ma convalescence fut longue , heureuse , l>ercée de toutes les harmonies. L'amitié, lamouretla vertu ne quittèrent pas un instant mon chevet. Mon souffle, en s'arrêtant, paralysait leur souffle; j'entendais leur cœur battre à l'unisson du mien. Je t^iemblais de faire évanouir cette féerie. Le sentiment de l'immortalité doit être quelque chose d'aussi pur. J'émoussai le tranchant de mes remords dans un fol et brûlant espoir que Dieu repoussa. Mon regard criminel osa lui dire miUe fois un dernier adieu.

Mais de quel étrange limon l'Éternel a-t-il donc pétri mon existence, puisque j'ai tout vu périr et que je respire encore ?

Statue défigurée par le temps qui m'a brisé, mais laissé debout comme toi ! berceau de treillage, qui, du milieu de tes clématites, laissais venir sur mon Adrienne les rayons amoureux de ce beau soleil qui semble la chercher encore ! charmilles de lilas, dont la sève a fortifié comme à l'envi les noueux rameaux, et dont les thyrses miséricordieux s'inclinent toujours au-dessus de ma tète comme un pardon ; témoins de mes aveux, de tant de larmes, et de jmille et mille sermens de vertu; certes, j'ai bien le droit de vous revoir et de vous bénir : car vous êtes les plus dignes et les plus mystérieux témoins des infortunes de ma vie.

Folie de la passion , monsieur , quand elle s'abuse et se réfugie dans la bonne foi , comme si ce devait être un inexpugnable rempart!... Elle se crée des obstacles, et, bientôt , quelle que soit leur puissance, elle tourne ces obsta-

des ou les brise au profit impur de la fatalité qui lui dit : — Tu les mépriseras ! . . .

Dés que nous nous fûmes tout avoué ; dés que nos lèvres mille fois coupables se furent aventurées au-delà des scrupules du silence; dés que le silence enfin rompu cessa de les protéger contre l'avide et périlleux besoin de se rapprocher sans cesse; éloquens tous les deux au nom de Lucien ; — de Lucien, notre épouvante et notre seul Dieu tutélaire : car l'autre nous abandonnait ! — nous tentâmes un nouvel effort; l'héroïsme d'une double victoire contre les désirs qui nous ravageaient ne nous parut pas chose impossible. J'aurais passé ma vie à lui jurer de ne plus la voir. La lutte se renouvelait tous les jours, de plus en plus décisive , grâce à l'éternel oubli du serment de ne pas nous oublier ! Que de regards où la passion exigeait tout ! Que de spasmes

dont nous sortions mourans et brisés ! . . . Puis, dans un embrassemcnt fraternel et résolu, qui devait être celui du divorce, et qui nous voilait le monde, arrachée par mes transports aux trahisons de son propre délire, Adrienne fuyait toute éperdue , en me suppliant avec des cris et des frissons de cesser enfin de la voir. Un jour, dans la fièvre des sens, sous la dictée des remords , décidés à conjurer ce charme dont la confiance de Lucien nous faisait une honte, nous conçûmes un chaste projet, qui, selon nous , devait rompre les complots du destin, et qui ne fit qu'ajouter aux complications de ses perfidies.

Adrienne me persuada que je devais épouser sa helle-sœur.

J'acceptai. Tout ce que rêvait et voulait faire Adrienne me semblait juste, bon, praticable; elle pouvait exiger de moi tous les crimes.

Et, dés le soir même , avec cet implacable fanatisme que toute ame loyale puise dans l'idée de se sacrifier à ses devoirs , elle entama l'exécution de ce projet qui devait nous rendre à la vertu.

Vertu ! mot terrible et voilé ! sentiment impérieux comme celui de l'humanité même!

quel sens faut-il donc attacher à tes syllabes mystérieuses en interrogeant l'obscure énigme de nos destins ?... Réponds !... Sache enfin te réhabiliter vis-à-vis de tes victimes!... Souvent j'ai cru te comprendre; souvent, aussi, j'ai répété le blasphème du dernier des Brutus ! . . . Ne serais-tu que la sainte consigne de l'esprit de résignation répétée dans les rangs des élus de la promesse pour que les hommes s'acheminent avec ensemble vers les loyales et franches félicités de l'avenir ?... Oh ! j'en ai l'espoir , Dieu décernera la palme au cou-

rage intelligent ; mais l'épreuve est bien longue et bien cruelle ! . . .

Adrienne, en osant risquer l'inoculation d'un sentiment d'amour sur la timide Eugénie, trembla bientôt devant son œuvre, et se désespéra d'avoir triomphé. Ce sont là les caprices du cœur sous le joug des circonstances qui le font mentir à sa loi: il aspire à ce qu'il repousse, et s'alarme de ce qu'il désire. Un nuage tomba des yeux de la jeune fille qui s'ignorait, et qui, dans la libre légitimité de son indépendance et de son espoir, s'élança comme un ange de franchise vers l'horizon pur de son rêve. J'étais l'ami de sa sœur et de son frère j on avait mon avis, sans doute ! . . . Que pouvait-elle opposer à cette rencontre de nos désirs et de ses vœux, la veille encore obscurs, mais qui se manifestaient dans le rayon de lumière échappé de la parole d'Adrienne ?

Eugénie quitta sa belle-sœur et courut tout dire à Lucien.

Nous demeurâmes dans l'épouvante en attendant l'effet de ce coup de foudre ; absolument comme s'il nous menaçait à l'improviste , et que nous n'eussions jamais eu l'intention ou la témérité d'en être les agens provocateurs !... La passion s'abusait en se jouant d'elle-même , et cette victoire était au-dessus de nos espérances. Nous pûmes lire alors dans les restrictions mentales de notre faux héroïsme; et je devinai qu'en offrant les chaînes du mariage à l'homme dont les empressemens lui semblent trop à redouter par sa vertu, une amante s'inquiète peu du hasard de la femme, pourvu qu'elle ne rencontre pas une rivale. Elle s'ôte une liberté, sans vouloir s'aliéner une affection; moyen terme romanesque entre la rupture et l'amour , qui , sans amener notre

séparation, devait élever en nous la conscience du sacrifice à sa puissance la plus religieuse et pétrifier nos désirs entre deux tètes de Méduse. Comme étrange et principal sous - entendu, qui constituait la base même de notre pensée, le cœur des autres, malléable argile, ne porterait pas un élément de désordre dans nos calculs, et le monde, à son insu, se façonnerait pour être notre complice !... Que de chimères criminelles au fond de ces projets de courage et d'honneur ! . . . Mais quand la passion s'oublie à son point de vue, existe-t-il de l'impossible dans ses rêves? L'univers, pour nous, c'était nous-mêmes; c'était l'Éden mélancolique des premiers temps de la dispersion, alors que l'on ressentait une joie presque divine dans le libre aveu des douleurs que l'on pouvait oser encore. Les autres ne vivaient pas assez de notre vie pour nous intéresser profondément aux secrets de la leur. Nous en effleurions à peine

la surface; et pourtant, dans ce travail de psychologie dont trop communément l'homme a le vocabulaire sans l'instinct, et la femme l'instinct sans le vocabulaire, partage qui rendra l'homme lourd et la femme fourbe jusqu'à ce qu'ils communient sous les espèces de la justice et de la vérité, il ne fallait pas moins que l'inhabileté notoire de mon sexe avec la préoccupation d'Adrienne , pour commettre une aussi grave étourderie, lorsque le plus simple examen pouvait nous éloigner de cet écueil. L'éclair, dans son éblouissement, nous révéla tout ce que nous avions déjà vu. Un voile de mystère couvre les objets les plus à notre portée; l'évidence même nous échappe ! et l'on se prend du mépris le plus vif contre l'esprit à ce point aveuglé, qu'il y a pour lui des ténèbres jusque dans la lumière. Mais le nuage pesait sur nos têtes, et l'explosion que ses flancs recelaient ne pouvait plus se con-

jurer; il fallait se courber sous un fait accompli. Tout acte de liberté commande un vœu de résignation. Fatal ou proAâdentiel , ce que nous avons voulu devient irrévocable. On s'élève ou Ton tombe, on ne revient pas contre le passé. — Marche ! nous crie du haut de dix-huit cents ans d'expérience la voix du prédicateur chrétien ! . . . ' '

Je n'osais plus lever les yeux sur Adrienne, prise dans ses propres filets par ses contradictions, et qui venait de multiplier follement les douleurs de la crise en faisant intervenir un second élément de rivalité dans les ténèbres de nos déchiremens. Elle étouffait ; je n'osais m'expliquer avec elle ! En la devinant, je l'aurais indignée. L'intérêt de sa fierté ne lui permettait pas de sortir du mensonge.

Comment, d'ailleurs, revenir sur nos pas ?

La joie de Lucien fut sans bornes. Il pressa contre son sein la poitrine d'un lâche où battait cependant le cœur d'un homme qui se serait fait tuer pour lui. Hélas! sommes-nous aussi coupables que nous le disons nous-mêmes, lorsque , entre de sourdes nécessités et notre raison éperdue , la conscience du mal devient notre inexorable bourreau?...

Si la raison de l'homme est un écho de la voix de l'ordre, d'où viennent, ô mon Dieu, tant de désordres en ce triste monde que votre grandeur confie à notre liberté?...

Nous implorions l'obstacle : il arriva de la personne dont nous l'attendions le moins ; de la mère de Lucien, qui, bien avant toute proposition de son fils à mon égard, et sans daigner me le dire, me détestait cordialement; et cela, parce qu'elle voyait dans tous les amis

de ses enfans des rivaux qui lui dérobaient , disait-elle, la meilleure partie d'une affection qu'elle avait le droit de posséder sans partage. Cette exigence contraire à son but dans ses résultats, comme il n'arrive que trop souvent de la plupart des actes que les passions inspirent dans un monde où les esprits sont moulés au rebours par les choses , fut le signal d'une de ces ruptures dont Lucien croyait avoir pris l'habitude , mais qui lui devint plus douloureuse par l'émotion du contre-coup dont il pensa que je devais être frappé. On échangea des paroles violentes, qui s'envenimèrent jusqu'au délire. Dans une question où, de mon consentement et sans ma volonté, l'on décidait ainsi de moi , futile jouet de la comédie dans laquelle j'avais enveloppé de saintes victimes, tout au plus me restait-ii des protestations intérieures à murmurer; car il me fallait subir en m'y prêtant les mille

raisons d'espérance que l'on m'offrait comme un baume importun pour calmer l'irritation d'une blessure imaginaire ; ironie qui me dépravait de plus en plus par la conscience même de ma bassesse; et, dés que l'on n'a plus sa propre estime, où va-t-on?...

La tremblante Eugénie, qui pleura sur le sein d'Adrienne et mit en elle son espoir, rentra chez sa mère ; et sa mère jura de ne plus voir personne; tandis que, de son côté, Lucien jurait par les plus terribles sermens que tôt ou tard il dompterait les entêtemens d'une femme dont l'exclusive tendresse ne cessait de se produire au jour par les plus meurtriers éclats.

Il se mit en mesure de réaliser sa parole , et, dès ce jour, dressa toutes ses batteries.

Dès lors, Adrienne et moi , nous le vîmes à peine.

L'honneur est facile comme la lâcheté, rien ne ressemhle plus à la complaisance que la confiance. L'espionnage pouvait calomnier à son aise ! on aurait dit un parti pris de nous livrer l'un à l'autre.

Effrayée de ma joie, qui pour elle ne portait pas de masque, et qui lui prouvait que le sien était tomhé , Adrienne eut peur et s'enferma. J'aurais été fort contre moi de sa force, car sa confiance me tenait en respect. Je vis dans cette conduite la déclaration de sa pusillanimité.

Ma raison s'égara ; je devins lâche.

Oui , monsieur, dés que Lucien était parti , après avoir, sous de vagues prétextes, comme pour la recherche d'un livre dont je ne lisais même pas le titre , une lettre à jeter à la poste,

un ordre en l'air, éloigné prudemment Victorine , la femme de chambre d'Adrienne ; assuré pour un temps plus ou moins déterminé du calme de la maison, j'allais d'un pas de voleur écouter à la porte de l'appartement où se retirait, sous la protection des verroux , la pusillanime amante qui ne cherchait plus qu'à m'éviter. Prières et menaces, j'employais tout; je pleurais! j'exigeais l'explication d'une conduite qui ne conservait pas le moindre voile ; et lorsque, après de passionnés débats , des sermens dictés cent fois et répétés dans les termes qu'exigeait Adrienne, sa résistance fléchissait enfin au gré de mon sang qui bouillonnait de toutes les voluptés parjures, l'heure écoulée, vm bruit du dehors , le trop prompt retour de Victorine , ou quelque fausse alerte née des illusions fébriles de notre cerveau, me débusquaient misérablement de mon poste; et, cela dans un état

d'exaspération dont il me semblait que je devais devenir fou.

Chaque jour ce thème recommençait avec des variantes diverses, et rien ne changeait dans mon sort. Adrienne triomphait et s'aguerrissait contre elle-même, à mesure que je rompais tous les freins en essayant tour à tour de réfuter ses scrupules et ses terreurs, car je me servais de tous les sophismes, et je brûlais de tous les désirs ; cercle périlleux , où l'on recule de tout le terrain que l'on ne gagne pas. La femme qui se sent le plus aventurée trouve, à force de temps, des raisons nouvelles pour entretenir la lutte, et son génie ne succombe jamais qu'avec l'exorcisme des mille et un fantômes qu'elle n'a souvent évoqués que pour mieux être éblouie dans le prestige et les entraînemens de sa chute.

Ma tête se perdait en la voyant reconquérir

ses avantages, et, nouvelle Pénélope , recommencer l'interminable travail que je mettais éternellement en lambeaux. Dans mon cœur, dans mon esprit , dans mes sens , il ne restait qu'un projet désespéré. A force de ramper, je devenais implacable; je ne devais plus avoir de pitié pour elle. La colère m'inspira; je réagis sur moi. Je me dis enfin qu'elle devinait mon supplice, et qu'elle s'en faisait un jeu; il ne me restait plus qu'une ressource avant le suicide. J'avais à fuir, pour l'entraîner à me poursuivre; et, si ce calcul faisait défaut, j'avais à me tuer pour transformer sa résistance en crime dans son imagination. Chaque mouvement du cœur a son issue vers des extrêmes.

Je désertai Champrosay pour m'enfermer à mon tour à Vincennes.

Ce qu'Adrienne devait souffrir alors, je le

souffrais également sans doute. Mais, en la livrant à l'éloquence des souvenirs , je reprenais tous mes avantages; car, même en supposant que dans l'isolement et le vide elle soutînt la lutte contre son cœur avec autant de vertu que contre moi , chose impossible, je restais du moins en présence de mes méditations sur le drame impitoyable et sanglant , dont , par une coquetterie de colère qui s'étendait audelà de ma mort , je voulais, pour le reste de son existence empoisonnée , lui laisser l'indélébile image.

Et ce que je cherchais d'atroce ne se rend pas ! Je frémis encore de vous le dire.

En plein jour, aux cris perçans et répétés de la foule, je me voyais broyé sous les roues d'une voilure, d'où s'élançait Adrienne; mais trop tard ! pour ne lire , après tout , dans le

dernier éclair de mes yeux , que l'imprécation brutale et le rire amer de mes mépris.

Les détails et l'endroit, le jour et l'heure, je préparais tout. Il fallait que cet événement portât le caractère d'une de ces vengeances réfléchies, d'une de ces préméditations inexorables qui devant rien ne reculent ou ne ployent.

Oui, je méditais à plaisir tout cela!... Mais j'ai fait pis.

Lucien accourut et me fit des reproches. Le bouleversement de mes traits l'alarma. Que ne plongeait-il dans mon ame ! . . .

Pourquoi donc, ainsi qu'un insensé, fuir les consolations d'Adrienne , tandis que, pour sa part , il me répondait du cœur d'Eugénie?

A cela, je ne répondis rien. Il vient des momens où la lie du mensonge remonte du cœur aux lèvres , et j'en étais à ce moment de révolte ! Mais je ne me repentais pas. Non. Un démon vivait dans ma poitrine , et chaque mot de Lucien tombait comme un aliment de plus dans sa fournaise.

Lucien me conjura de ]î,evenir à l'espoir, à la raison. Je persistai dans un silence implacable.

Oh , monsieur , blâmez-moi de mon épouvantable franchise ; mais sondez ma plaie î . . . J'éprouvais des sentimens de haine contre lui.

Un soir, à l'improviste (et je ne l'attendais

guère , car il était venu le matin ) , Lucien

s'installa dans ma demeure pour quelques

jours, disait-il. Il prétexta que sa femme, I. 18

ayant suivi ses anciens tuteurs à la campagne, à l'occasion d'une noce dont en effet j'avais entendu parler, la solitude de Champrosay devenait intolérable. 11 y eut je ne sais quoi d'inaccoutumé dans l'air vraiment riant et leste qu'il prit à cette occasion. Lucien paraissait trop insouciant pour ne pas me cacher quelque chose ! Je saisis bientôt le motif réel de cette installation politique, à la faveur du léger changement de place d'une fiole remplie d'opium en liqueur, dont je prenais de cinq à six gouttes chaque soir en me couchant, car je ne goûtais plus qu'un repos artificiel. Lucien , en faisant cette découverte , avait craint peut-être que je ne voulusse m'empoisonner ! . . .

Sa précaution même tourna contre lui.

Adriênne à la campagne ! et pour une fête ! Tandis que je rêve à ma mort, elle danse !...

Je ne vis d'abord que cette insulte , et la déception m'indigna. Dans les extravagances de nos rêves, nous nous créons des femmes imaginaires qui ne vivent qu'à l'unisson de nos mélancolies et de nos martyres. On tient à ses romans! Lucien me poignardait. Si ce fait était véritable, il était indigne.

Je voulus voir. ~.

Il ne fallut que me tromper de verre avec Lucien. Une demi-heure après je courais sur le grand chemin d'Alfort.

Je m'étais muni de pistolets. Demandezmoi dans quelle intention?....

Je crois que je me serais brûlé la cervelle dans sa chambre.

Elle s'y trouvait!...

Au bruit de sa fenêtre mise en éclats , elle se dressa tremblante et demi-nue dans son alcôve.

Une lampe nous éclairait.

Comment avais-je franchi la route, escaladé le mur, atteint le balcon ?... Je ne le sais. L'ame renferme des forces inouïes dont on apprend trop à douter pendant le reste de sa vie, et ses volontés ont quelque chose de la toute-puissance. Lorsque le cœur seconde les résolutions de l'esprit , nous sommes des dieux. J'étais devant son lit, armé de mes pistolets, les vêtemens en désordre et les traits défigurés.

— Tu n'étais donc pas au bal?... lui dis-je.

— Malheureux ! s'écria- t-elle.

Et je perdis les sens.

Remis de celte émotion, je vis Adrienne (oh î que sommes-nous auprès des femmes ! ) étancher le sang de mes poignets cruellement déchirés par des éclats de vitres. A peine songeait-elle à ses pieds nus , à notre tête-à-téte , à la rosée de la nuit tombant sur ses épaules. Sa pudeur ignorait son désordre ; sa colère me reprochait mes blessures. De plus, en tombant de la muraille, je m'étais foulé le pied.

Il fallait cependant retourner à Vincennes.

Que faire?...

Nous nous consultions en silence.

Son geste fui net et résolu.

— Tu resteras ici , me dit-elle.

Moi , je fus quelques secondes rêveur ; car je me sentais indigne de ce sacrifice.

Puis , avec mélancolie :

— Non ! lui dis-je.

•' Et ce moment, où je lui tendis la main comme un ami, pour l'attirer contre mon cœur et l'embrasser sur le front, chastement, loyalement , sans la moindre de ces arriérepensées que favorisaient notre solitude et sa confiance; ce moment qui m'absout peut-être, aurait payé dix siècles de tortures et de chagrins.

Lorsque l'on peut jouir de ces ravissemens infinis, dans quel but poursuit-on le reste?...

Elle s'habilla. Je lui fis part de mon plan.

Tout fut approuvé. D'un pas lent, car ma foulure me faisait souffrir d'intolérables douleurs, Adrienne me conduisit vers le rivage de la Seine, où je savais pouvoir descendre dans une barque. Sa reconnaissance s'exhala sous l'allée d'érables où, pour la première fois, je l'avais aperçue. Elles nous font un mérite de ce que nous avons compris leur ame ! . . . Sa bouche me brûlait les mains ; je me résignai ! Je ne l'imitai même pas. L'émotion resta franche et pure. Une voile se tendit; le courant m'entraîna ; les charmilles s'enfuirent.

— Pense à moi ! me cria-t-elle , et ne te plains pas !

Vie ! perpétuelle tempête ! horizon sans cesse agité, qui te voiles et t'éclaircis toujours ! dans la gloire ou dans la misère, l'Être

éternel, dont je suis tenté de te croire la manifestation même , car il t'a parsemée de ses inépuisables trésors de grandeurs , a dû te fixer un destin immortel et sublime; car, vers n'importe quel plateau de ta double balance la réflexion arrête un instant son vol pour approfondir tes mystères, soit entre la dépravation et le crime, soit entre le sacrifice et la vertu, contrastes éclatans où le malheur et l'amour se mêlent ; notre conscience , bien aveugle encore, pèse des merveilles dont l'immortalité que Ton nous promet ne saurait être déshéritée! . . . Dans les cercles de ce firmament, où notre globe d'ailleurs trace des spirales infinies, comme ces milliards de tourbillons parmi lesquels il ne tient même pas le rang d'une étoile , s'il existe (ce que je nie comme un sacrilège) un centre de calme absolu, d'où, retiré dans le néant de sa puissance , l'Etre des êtres contemple d'un regard indifférent

tous les mondes naître et mourir en jaillissant au sein de l'espace ainsi que les étincelles d'un brasier; certes, le repentir m' eût-il fait digne de partici per à toutes ses béuti tudes , malgré la promesse de ce repos, je regretterais encore , moi , les agitations et les cris de cette vallée de larmes. On m'a crié : — « Le malheur n'est qu'une épreuve! » Et je me suis soumis. J'attends un dernier mot de ta bouche, ô mon Dieu !... Tu ne nous dis pas tout à la fois, car nous ne pourrions pas le porter. Eh bien, j'admire tes richesses jusque dans leur mesure ! je reconnais ta miséricorde jusque dans tes vengeances, et je crois à ton impartialité pour toutes les régions de l'infini. Les tourbillons et la vie peuvent se renouveler sans cesse , mourir sur un point , refleurir sur un autre. La mort ne me semble qu'un chaînon mal défini jusqu'à ce jour de la chaîne immortelle des générations dont les

anneaux se réunissent dans tes mains. Mais toi, foyer merveilleux de toutes les existences, je te sens immuable;, et les créations ne périront pas ! . . .

Telle était la folie de mes idées, monsieur ! Je possédais le cœur d'Adrienne , et je déifiais l'univers.

D' Alfort à Vincennes, un cabriolet me transporta chez moi.

Lucien dormait encore; il ne se réveilla que sur le midi.

Pourquoi donc le repoussais-je encore lorsqu'il vint à moi ?

C'est qu'il m'aimait, et que, par cela seul qu'il ne me comprenait pas, je le trouvais au-

LÀ CRISE. â83

dessus de moi-même. Si de nobles intelligences sont aveugles, que penser du reste, et que de fange sous nos pieds ! Oh ! dans un monde où les âmes auraient été de lumière , l'amour et l'amitié ne se seraient pas trouvés en lutte ; j'aurais pu chérir Adrienne et Lucien.

Je ne pouvais que leur être fatal , et je le fus.

Mais dans un moment de frénésie!...

Voyez-vous d'ici, monsieur, cette large fenêtre euverte en retour sur le petit sentier de gazon qui mène au rond-point de la forêt, dans le voisinage de Fontenay-sous-Bois? Du point culminant de ce sentier, là-bas, dans la saison harmonieuse des beaux jours, quand le soleil pétille au milieu de ces fines clairières dont les mamelons de verdure forment un

2Sk LA CRISE.

demi-cercle à l'horizon , quelques-uns de ses rayons chauds et dorés venaient se jouer dans les mousselines claires de mes rideaux, et lancer leurs jets indiscrets de lumière jusque dans les blanches draperies de mon alcôve. A mon insu, monsieur, tandis que, sur mon chevet, que le repos avait fui, je me brûlais à plaisir le sang par des imaginations frénétiques de vengeance, Adrienne, à la faveur d'un groupe de châtaigniers, aujourd'hui disparu, et dont elle cherchait le mystère, était venue surveiller un ingrat; trompant de la sorte, en le réalisant, le vœu de mes plus secrètes espérances!... Sa vue perçante, et qui défiait la mienne , épelait dans la limpidité de la lumière du matin le mot-à-mot de mes douleurs, et, sur les moindres nuances de ma physionomie, lisait mieux que dans mes paroles mêmes le développement ou le ravage de mes pensées. Ce n'est pas tout; elle devenait, sans

que Lucien comprît à quelle impulsion il obéissait , l'inspiratrice de ses pensées ingénieuses de vigilance. Les soins de l'un procédaient encore de l'amour de l'autre; à tel point que, le soir précédent, après avoir conseillé la rubrique de bal , afin que le brusque retour de Lucien près de moi me parût tout naturel et ne me mît pas sur mes gardes , un doute obséda cependant la susceptibilité d'Adrienne sur l'effet de ce mot dont elle entrevit le péril, et qu'elle n'osa reprendre. Elle eut, en quelque sorte, ma vision avant de me voir, et m'évoqua dans un vague pressentiment.

Tant qu'il reste une femme dans le monde, Dieu ne nous abandonne pas !

Ces détails, je les ai sus par elle. Un jour , Adrienne, étant seule auprès de moi, l'échappée d'un mot indiscret détermina tous ses aveux.

A l'occasion de quelques circonstances vraies, mais que Lucien n'avait pu lui dire , elle roiw git, chercha son refuge dans ma poitrine , et convint de ce qu'il devenait impossible de me taire. Le site était devant nous comme une attestation éloquente. Pas à pas, au vol de ses expressions, je la suivais en idée sous chacun des ombrages , m'espionnant moi-même avec elle. Là , le cri d'un oiseau l'avait mise en fuite ; là , l'épine d'un buisson l'avait arrêtée par son écharpe. Oh ! monsieur, mille harmonies s'échappaient en ce moment du paysage, et, comme un écrin tombé du ciel, la rosée brillait partout , tandis qu'Adrienne riait de ses témérités , et que moi , je m'attendrissais. La substance de la vie prenait doucement feu dans tout mon être. Insensiblement, j'avais appuyé ma tête sur son beau sein; mes yeux suivaient une étincelle de diamant dans le velours bleu de ses regards. J'admi-

rais avec un orgueil dont elle ne songeait pas à prendre alarme le luxe adolescent et généreux de sa vie. Qu'elle était belle, et comme le sentiment de mon bonheur élargissait alors ses ailes dans l'espace ! . . . Quiconque vécut seulement deux secondes de la sorte a conquis le droit de se renfermer à jamais dans un souvenir. Tout m'est présent encore : les reflets argentés du jeune peuplier-tremble , l'insecte enflammé volant sur une échelle d'atomes dans le diamètre brûlant d'un jet de lumière ; la flexibilité d'une souple branche de jasmin reployée jusque dans ma chambre, et dont l'odeur ne semblait plus vive ; tout reste comme un culte dans ma mémoire ; et, dilacérées par les ardens rayons du soleil, les ondes molles de l'air lançaient par bouffées dans l'appartement des exhalaisons voluptueuses qui doivent être le tribut et l'épithalame des fleurs à l'occasion des amours de la forêt. Le souffle de mon

Adrienne était plus pur encore , et l'atmosphère s'embrasait d'un parfum d'iris. Par degrés , les gonflemens de sa gorge s'accrurent de l'émotion qui faisait baisser le chant de sa voix; et, de plus en plus distraite, mon attention pour ce doux concert de paroles mariées au gazouillement des oiseaux s'évanouit avec délice dans le bruit amoureux des sourdes palpitations de son cœur. Elle se taisait , et je Técoutais encore; les voix aimées se survivent comme un écho dans je ne sais quelles mélodies in térieures . Noyés d'heureuses larmes, nos yeux se baignaient dans leur flamme. Alors mes lèvres eurent soif de ses lèvres; un moment elle essaya d'éluder la provocation, mais s'y laissa prendre. Mon bras l'étreignit, et le baiser se prolongea, car l'incendie nous avait gagnés tous les deux ! Je ne me serais pas dessaisi d' Adrienne. Ses cris moururent sous mes cris; j'étouffai ses supplications , et mon délire

méprisa ses prières. 0 déshonneur et sacrilège ! souillure des élans qui subjuguent jusqu'à la volonté, mais dont la réflexion s'irrite et se venge î Nous étions encore sous le prestige, et nous venions de consommer un crime!...

Monsieur ! dans mon ame et conscience, de même que la plupart des physiologistes qui méditent au chevet de ce siècle malade ; qui comparent les temps et les symptômes ; qui sondent nos passions au risque d'en gagner la fièvre; je crois fermement à l'apparition d'une sève nouvelle, à rimminc-nce d'une crise dans la vie de rhumaaité. J'entends sonner l'adolescence d'un monde; et des inquiétudes étranges s'emparent de l'esprit humain, grâce à l'inspiration d'un indomptable et nouvel élément. C'est au nom du sentiment religieux

surtout, mais individuel seulement et trop in- I. 19

défini, que l'on procède à l'élargissement de la sphère morale. On y procède avec ardeur!... Le mot de liberté, si bruyamment proféré par les hommes, prend un sens de plus en plus audacieux, comme si sa première acception ne recelait qu'injustice ou privilège ; et le dogme chrétien, qui, selon les prédicateurs de l'école de Pascal, avait dit son dernier mot, en arrachant l'esclave aux prostitutions obli- • gées du paganisme pour lui laisser la voie libre vers les chastetés volontaires du cloître ; ce dogme, retrempé dans les eaux miséricordieuses de la piscine sur la marge de laquelle le Christ souriait à la Samaritaine , murmure autour de nous des paroles de caresse et de charité comme s'il avait encore quelque chose de neuf et de généreiix à nous apprendre. Je dis que c'est lui qui murmure ce qu'il y a de sacré dans l'espoir qui nous exalte , et je sais à merveille ce que je dis. On

croit innover en matière de culte; on ne fait que découvrir ce que l'on n'avait pas nettement aperçu. Aux yeux de quiconque escalade un degré nouveau , le point de vue change, et l'immuable se métamorphose. Que notre orgueil individuel se l'attribue, c'est pitié!... Nous sommes conduits vers la vérité par nos ancêtres. Je ne veux pas chercher non plus, de crainte de paraître téméraire, ce que l'Eglise, qui jamais ne fut en arrière des temps, peut, à cet ép-ard, tenir en réserve dans le trésor, de ses indulgences, et peut-être mêm^e dans le développement de ses institutions !... Sa,flrii&Tsion subhme est de venir en aide aux manifestations qui se déclarent, J y crois, j'en ai des preuves ; mais ces preuves n'ont encore de valeur que pour moi : je dois les taire ! Aussi bien, le nom des jésuites, bafoué par les grossièretés vulgaires, sert de plastron commode à nombre de gens, qui, certes, ne les valent

292 LA GBISE.

pas ; et je serais mal venu de les citer comme les premiers et légitimes avant-coureurs d'une émancipation graduelle dont Rome aurait eu bien avant nous la prévoyance !... D'ailleurs, les jésuites ont été vaincus ; du moins , en France , où , malgré les insultes de ceux qui les ont chassés et massacrés, l'instinct des gens du monde les regrette , et les regrette sans doute en vertu du caractère dominant de leur mission, qui fut, rien n'est plus certain, d'ouvrir une expansion plus large à l'essor des âmes. J'abandonne le phénomène de leur apparition à vos conjectures, en vous priant de réfléchir aux semences qu'ils ont jetées dans le monde. Les moralistes veulent avec Molière (homme de théâtre pourtant, et qui se montra bien dur en cette occasion) qu'il ne soit pas d'accommodement avec le ciel. Ainsi soit ! mais ce ne sont pas là des paroles d'Évangile. On a blâmé les indulgences de l'Église, qui,

s'il faut être juste, en faisait trafic; mais, enfin, au profit des soufFrans et des pauvres!... Je ne sache pas que les moralistes aient réclamé contre les appointemens des bourreaux. Remarque étrange ! Ceux qui font assez bon marché de l'Évangile badinent peu sur son interprétation , infiniment plus acariâtre dans leur bouche que dans la bouche de ceux qui le tiennent pour un livre sacré. L'incrédulité se donne au fiel et manque à l'ame. Cependant, du sein des mœurs froides et glacées que les protestations brutales du républicanisme ont tyranniquement installées parmi nous, et en dépit de ces mœurs, des religions s'élèvent en foule ; peu dignes de ce nom magnifique, je le sais ! misérables, au contraire, et vaines comme des bourgeons apparus avant le printemps; efflorescences éphémères, ivraies frivoles, qui périssent dans une nuit de givre , car l'heure définitive de la résurrection n'a

pas sonné. Je sais d'où viennent les semailles; je me demande d'où viendront les moissonneurs?... Sans estimer ces religions au-delà de ce qu'acnés valent, et même en leur donnant son mépris comme à des œuvres diffuses de morcellement et d'orgueil, n'est-il pas permis, dites-moi, d'y voir le symptôme persistant des tendances de l'esprit du siècle , ses échelons de retour plus ou moins francs et directs vers l'élément vital de l'ère moderne, vers le catholicisme, que l'ingrat n'ose aborder de front après tant de sacrilèges, mais avec lequel il brûle en secret de se réconcilier?... Le désir exprime ses lois; il s'affirme au nom de la science ; un homme s'est levé qui nous a révélé l'anatomie de l'ame; il a rompu les sept sceaux du livre d'harmonie et placé les vivans entre l'Apocalypse et la Jérusalem céleste. L'Eve et l'Adam du dix-neuvième siècle sont en face d'une entreprise de Babel dont ils

tiennent le secret, mais dont l'Unité seule a les moyens. Un événement plane sur nous, incertain encore , plus beau que ce que l'on sait de plus beau , plus terrible que ce que l'on sait de plus terrible , mais immense à coup sûr, et qui ne saurait hésiter long-temps, car la science du bien elle-même (nous ne le savons que trop ) porte des fruits de malédictions hors de la régie et de la discipline. Et nous avons été cruellement avertis! 93 fut une leçon. Si nous ne l'avons pas comprise, combien y aura-t-il de générations perdues ?. . . Le dogme que nos révélateurs proclament fut murmuré déjà par des couples lascifs et ivres, dans les soupers fins de la régence , entre les bras effrontés de la Parabére ; mais c'est par l'abus que l'on fait l'essai de l'usage. On veut une chose que l'on ne sait pas comment avoir. Une direction semble manquer à tout cela ; et, sur le courant du fleuve dont la rapidité

nous emporte, nous cheminons à la dérive vers un de ces embranchemens à double issue où le monde va se perdre en se précipitant à coup sûr dans l'issue fatale , si quelque volonté providentielle et forte ne saisit à propos le gouvernail. Oui, il y a de l'amour dans l'air, et l'on se prépare à briser tous les freins : j'entends des prédications de luxure qui vont comme la fondre tonner avec effronterie dans les échos du morcellement, jeter le désordre dans le désordre, aigrir des dépravations , multiplier à perte de vue les bourreaux et les victimes. J'ai vu tout-à -l'heure, 'dans la rue, la femme libre, cette création avortée d'Enfantin entre le tour des hospices et les affiches du docteur Albert, menacée de mourir de faim parce que son mari l'avait chassée, toute prête, hélas ! à faire bon marché de sa liberté funeste!... La Régence avait encore l'étalage du luxe qui donnait je ne sais quel prestige à ses orgies ! Ici, je

vois l'immonde à nu , sur son fumier. En dehors de la discipline, ils ne savent rien faire de ce qu'il y a de plus grand ; ils vont encore une fois déshonorer Tamour ! ... Il est si déplorablement facile de recruter en proclamant le culte de la débauche, qui, pour trouver des adeptes, ne demande que des instincts perdus et des cerveaux sans lumière !... Qui sait ce qu'il en arrivera ? ... Le vieux monde semble vouloir en finir avec lui-même dans un râle obscène, et dans le dernier festin de ses misères . Faudrat-il donc sonder les dernières ténèbres de cet abîme apocalyptique?. . .Le génie du salut, qui, durant dix-huit cents années, toujours grandissant, vit autour de lui les royaumes se disputer le glaive à la main et périr, sans cesser un seul jour, lui, de recruter des sujets à travers leurs décombres , comme si les duels des rois travaillaient pour lui laisser tout naturellement la victoire, n'a-t-il pas un mot su-

blime, un conseil directeur, un ordre à lancer au milieu de ces populations éperdues? N'a-t-il pas, pour ces temps nouveaux, à créer des asiles nouveaux, des générosités aussi grandes que nos besoins, des secours aussi larges que nos plaies? Nous avons assez été châtiés pour nos révoltes. La grâce descendra vers le repentir. L'église et le siècle ont un pas à faire l'un vers l'autre, des libertés et des institutions nouvelles à consolider de commun accord. Ils ne s'élèveront à leurs destinées que dans un concert. Nous ne sortirons enfin du morcellement qu'à la voix du Christ, et pour l'Unité. Sinon, dans la fange des révélations modernes , les passions humaines, divinisées tout- à-coup par des insensés mille fois plus bêtes que criminels, viendront nous offrir avec le débraillement de plus et l'harmonie de moins, l'immonde répétition du scandale que l'ivrognerie des ilotes donnait autrefois à la jeunesse de Lacédé-

mone. En protestant contre Tensemble, en disant à l'ame quelle a le droit d'être son propre guide et de suivre Tessor effréné de ses inspirations solitaires, ils en arriveront à canoniser l'infamie.

Un esprit dépravé déprave l'ame, et les mauvaises maximes sont plus coupables encore que les mauvaises mœurs. Outrageons l'ordre par nos déréglemens ; mais que notre conscience en garde la lumière et l'intelligence au fond de ses ténèbres. Vivons enfin dans la chute , lorsque le cœur nous manque décidément entre deux martyres pour choisir le plus religieux ! mais ne la préconisons pas y car, si, pour être logique, nous avions la témérité de vouloir en sonder les profondeurs , où cela nous conduirait -il?... Le repentir jette au moins un pont de retour et de salut sur les plus effroyables abîmes.

A la révolte sans remords , un enfer sans terme ! . . .

Aussi, quand, au profit exclusif de l'expansion individuelle , on s'est , de propos délibéré , promis de briser tous les freins, à l'étonnement profond et aux malédictions de l'être qui subit alors toutes les douleurs, une voix amére a le droit de répondre :

— Vous avez choisi ce que vous aviez voulu ! Qu'est-ce que vous demandez ?...

Et malheur à qui n'aura pas crié :

— Grâce!..,

Dans sa foi vive en Dieu , qu'un inspiré propose

Au nom des pleurs , D'atteindre et de tarir à sa source la cause

De nos douleurs, L'insouciance écrase au hasard ses paroles

Comme le blé Dont ie grain en tombant sur des sables frivoles

Meurt isolé î...

R. B. {Les Adieux.)

En voyant naître aux alentours

De notre colonie , Du sein des jeux et des amours ,

Des palais d'harmonie , Fourier nous dira : — C'est par vous ! ! ! Faisons le Phalanstère

A dix sous !

Faisons le Phalanstère !...

R. B. {La Souscription des Ouvrieys.)

li^Abime.

Et n'était-ce pas en effet l'enfer que la vie que nous nous y étions créée?... Le double enseignement d'une maxime évangélique se révélait cruellement à nous; car, en nous élevant au-dessus de tous les devoirs , nous venions de nous abaisser dans tous les opprobres. Pour de rares et anonymes voluptés qui se dérobaient en tremblant et qui s'empoisonnaient

30Ï l'âbime.

de nos transes , que de mensonges ! et combien de fois notre fierté , mise au défi par le plus futile événement, s'empressa de courber la tête afin de cacher sa couronne.

Si, vis-à-vis du plus vil des époux, et pour la possession misérable de la plus banale des femmes, on se soumet à des conditions lâches, jugez de nos sacrifices entre l'homme que nous estimons et l'amante qui nous donne les virp:inités sincères de son amour !...

Devant les doubles chemins , — ici de ténèbres , — là de lumière , — qui se présentent tour à tour à notre vue , tandis que nous suivons un pèlerinage funeste ou bienheureux dans les cercles d'élan où nous emporte le mouvement irrésistible de la vie ; — chemins qui deviennent de plus en plus étoufians et sombres lorsque notre volonté se déprave ; —

l'abîme. 305

mais qui deviennent de plus en plus illuminés et glorieux lorsque notre volonté s'affranchit et se relève; — si nous avons sans cesse, — grâce à la miséricorde de Dieu , qui ne nous abandonne jamais en nous laissant libres , — une détermination nouvelle à prendre sur chaque degré des spirales entremêlées et sans fin de cet éblouissant labyrinthe ; une fois tel ou tel sentier pris cependant, comme la vie ne recule pas , il nous faut accepter le joug de notre résolution ; notre liberté nous fait la loi ! Nous ne sommes plus libres de protester avec efficacilé contre les conséquences du fait qui s'accomplit et qui nous domine ! On doit s'obéir à soi-même, et se résigner à ce qu'on a voulu. Si la liberté s'est dégradée, le libre arbitre ne s'exerce plus que dans les cercles inférieurs, entre des voies et des moyens ignobles. Entre la tentation de fuir ou de céder , par exemple, en venez-vous à contracter I. 20

306 l'abîme.

un pacte avec l'adultère , le génie du mal se dresse tout-à-coup ; il exige et prélève un fatal droit de péage ! car vous avez mis le pied sur son terrain, et vous devenez son tributaire! Il réclame impérieusement un lambeau de votre être, un des plus nobles parfums de votre ame , un des plus beaux fleurons de votre conscience. Il vous arrachera ce fleuron, ce parfum ou ce lambeau, si vous ne le lui donnez. Malgré vous ou de plein accord, il a droit à ce sacrifice. Obéissez! meurtrissez vous le cœur; et peut-être qu'au prix de cet effrayant héroïsme, vous en serez quittes ! ... A moins que, dans l'irritation de la révolte et pour lutter contre les élémens, vous ne contractiez sur de nouveaux frais avec le génie du mal; d'autant que, du point où vous êtes tombé, deux voies diverses s'offrent distinctement à vous encore ; voies d'hésitation entre la persévérance et le repentir ! . . . Votre liberté, si large autrefois, mais

l'abîme. 307

dont vous avez fatalement abaissé la condition première , ne se réduit plus qu'à cela maintenant. Chaque nouvelle occasion de délibérer vous place entre des déterminations et des nécessités nouvelles. Vous avez la dictature de votre direction; décidez- vous. Telle est la logique sacrée , l'ordre universel que rien ne dérange. Sur quelque degré que ce soit, vous retrouvez perpétuellement la double issue entre le ciel et T enfer ; et, soit en vous montrant soumis, soit en vous montrant rebelle, vous restez en compte ouvert , en participation éternelle avec l'infaii; mais la qualité du salaire se réglera sur la qualité de l'œuvre , et, dans aucun cas , le retour ouTabime ne vous seront fermés ; vous êtes libres ! à vous de monter ou de descendre; d'aller vers la chute ou vers la rédemption; d'insulter à l'ordre par votre caprice, ou de vous soustraire au désordre en revenant par la discipline à l'har-

308 l'abîme.

monie. Même dans les voies de plus en plus fatales de l'obstination , vous aurez l'alternative de vous abandonner à l'effronterie dans le scandale, ou de vous assujétir à l'hypocrisie dans le silence. Je suppose, afin d'aller au-delà , que votre choix se fasse en faveur de l'hypocrisie î eh bien ! la générosité providentielle vous ouvre encore de nouvelles échappées vers le salut ; car il faudra vous préparer , cette résolution prise , à choisir entre les compensations du dévouement ou le parti pris d'un dédain moqueur dans vos relations avec ces nobles infortunés qui croient fermement à votre candeur et dont votre lâcheté déshonore la confiance. Sur ces échelons déplus en plus ténébreux et bas, où les meurtrissures et les tourmens vous sont équitablrment répartis dans la mesure de vos dégradations, et toujours comme il vous a plu de le vouloir, l'homme aveuglé dont vous

l'abîme. 309

êtes à la fois l'orgueil et la plaie , qui s'abandonne au gouffre en se fiant à votre loyauté trompeuse, qui vous chérit et dont les embrassemens vous étouffent; s'il marche toute sa vie au milieu de vos complicités qu'il ignore; cet homme, par le seul effet de sa présence, qui sera pour vous une occasion de supplice ou de blasphème, pèsera sur votre cœur comme un remords, ou deviendra le divertissement facile et périlleux de votre infamie. A quelque degré de l'abîmeque l'on plonge, le duel continue de la sorte entre le destin et la Providence; et, pas à pas, la volonté de Thomme reste en puissance de déterminer la victoire. Et les avertissemens ne manquent pas!... Vos pieds saignent, votre ame étouffe ; de toutes parts flamboyent à ces murailles des noms de victimes ou saintes ou misérables ; les noms des martyrs du crime , les noms des martyrs de la douleur!... Ici, Judas voulut contracter avec la trahison ; plus

310 l'abîme.

loin , vous vous heurtez au gibet de son repentir. Soyez Abel ou Caïn !... L'enfer crie, l'Unité vous appelle!... Vous ne circulez à travers les parois de ces spirales vivantes qu'entre des bataillons de révoltés qui plongent en protestant contre le pardon , et des phalanges régénérées qui reprennent disciplinairement les voies de Dieu. Qu'a-t-il pu de mieux pour vous , ce Dieu, que de vous armer de la dictature du libre arbitre entre des prédestinations contraires? Cette puissance, n'est-ce pas un des diamans de sa propre couronne?. . . Dans la sphère de votre action, il vous a donné son pouvoir. Avant de vous décider, vous avez, je vous le dis, les évocations claires et simultanées des avenirs les plus divers ; et les événemens qu'entraîneront les fatalités seront les produits légitimes de votre choix, vos créations. Car votre conscience, qui tient de celle de Dieu, provoque d'abord^ au foyer de

l'âbime. Stl

ses aperceptions internes, des pronostics contrastés, des mondes qui s'excluent, des événemens qui vacillent ainsi que vos résolutions sur la limite incertaine du néant et de la vie. Vous restez, par votre choix , en pleine puissance de les réaliser ou de les anéantir. La certitude de votre souveraineté reste dans vos entrailles , alors même que vous blasphémez contre Dieu. Sans doute que votre dignité, dont, après tout, la lumière est l'élément, placée sans relâche en face de perpétuelles alternatives, comprendra de vive force, et tôt ou tard, qu'il y a des avertissemens sacrés dans la succession graduée de ces ignominies, de ces ténèbres et de ces martyres ! Et, fallût-il , pour donner l'exemple éclatant de la résipiscence, braver l'accablement du retour au milieu des huées de ceux dont la funeste émulation vous a perdus, ces retours à la liberté vous rendront les harmonies et

312 l'abîme.

les joies du ciel, puisque, aussi bien, la force nous revient en marchant. Oh, certes ! je n'ai pas besoin de me creuser la tête sur des livres de théologie pour m'affirmer la réalité de l'enfer. La lettre tue , et l'esprit vivifie. L'Église, d'ailleurs, n'a jamais parlé d'un feu matériel. Les bouffonneries échappées au crayon de Callot ne disent le dernier mot de ce dogme qu'aux bons simples ou aux étroits railleurs. Consultez lame; étudiez la vie. Nul n'est pur! Osez donc vous confesser, de vous-même à vous-même, dans une récapitulation franche; et vous obtiendrez presque toujours la loyale révélation de plus d'un mot dont précédemment vous aurez cru devoir sourire. Le libre arbitre que l'on nie vous apparaîtra , surtout dans les temps de notre enfance intellectuelle, comme un ressort que l'on exerce dans l'incertitude et le désordre avant d'en avoir pu déterminer régulièrement l'emploi ; mais qui ,

l'abîme. 313

par cela même , doit nous initier tôt ou tard aux vues universelles. Allez maintenant par les voies du bien, allez par les voies du mal! et je m'engage, sans sortir de ce monde, à vous montrer sept et septante-sept fois sept cercles dans Titinéraire de la double spirale du paradis et de Tenfer que nous a révélé la gigantesque imagination du Dante.

Les réflexions ne sont que l'écho de la vie. Je vous ai traduit toute la mienne, dans cette image.

Oh, monsieur ! si , pour les esprits timides, qui, volontiers, lui retireraient jusqu'au droit de libre défense , droit sacré que l'on respecte même dans le dernier des scélérats, si l'amour est un élément déshonoré, je le conçois. Refoulé dans les voies obscènes du mensonge ou de l'effronterie , dans les voies de l'impudence

dli l'abîme.

ou de l'humiliation , l'amour au milieu de nous ne peut que le mal parce que l'on n'en a pas su tenir compte. C'est un paria qui se sent universellement mis à l'index , et qui , pour vivre jusqu'à ce qu'on le tue , n'a que les issues du brigandage ou de la lâcheté. Or on n'écrase que les individus ; mais peut-on se flatter de faire disparaître un élément?

Je ne tarirais pas si j'entrais dans le détail de nos misères et des brusques révolutions que mille riens amenaient parmi nous. Quand le dévouement de Lucien , à force de persévérance , eut levé , je ne sais comment , les obstacles que sa mère opposait à mon mariage avec Eugénie;, bien que, par mon effroi même, à la seule nouvelle de ce triomphe , il dût être de la dernière évidence pour Adrienne que je n'avais en rien favorisé cette réconciliation périlleuse, j'eus à supporter les accès extra-

Tagans de sa jalousie , qui , tour à tour, prit les formes les plus alarmantes : car, à des scènes de glace et d'ironie qui me brisaient ou m'exaspéraient, tout-à-coup, sans transition, succédaient des crises de désespoir et de colère dans lesquelles je craignais de la voir se tuer. Pour la calmer et la désarmer, il fallut me décider à prendre un de ces partis voilés et faux, qui bientôt en nécessitent de plus voilés et de plus faux encore, dont on est incapable de prévoir l'issue, mais qui donnent du temps; sorte de politique au jour le jour par laquelle on se met à la merci des fautes sans nombre que l'on entasse continuellement autour de soi, jusqu'à ce que, dans la peur ou dans la révolte , on périsse par une violence ou par une bassesse ; puisque , aussi bien, après les délibérations de sang de ces véritables comités de salut personnel, il faut toujours périr.

316 l'abîme.

Au moyen d'une lettre anonyme, je fis donc prévenir la mère de Lucien des dérangemens secrets de mon patrimoine; et, par des manœuvres aussi détournées que celles que l'on mettrait en jeu pour obtenir un tout autre résultat, j'obtins du ministre de la guerre un refus à la demande que j'avais du lui faire pour disposer de ma liberté.

INIais les moyens indirects ne devaient pas suffire.

Lucien, dont la volonté ne ploya pas, se raidit encore devant ces deux obstacles. Il sut assoupir les scrupules de sa mère en atténuant à ses yeux le mérite d'une lettre anonyme, dont il me jura , tant il y fut trompé lui-même , qu'il devinait bien la source. Il y vit la réplique d'un lâche au coup de cravache de Versailles, et ne perdit pas l'espoir de me venger

l'abîme. 317

à mon tour. Il s'obstina surtout contre la résistance du ministre, qu'il se proposa de vaincre dans les bureaux, sans s'imaginer un instant qu'il fallait passer par ma volonté pour atteindre le but qu'il poursuivait en ma faveur.

Le plus navrant de tous les détails de cette intrigue est, à coup sûr, pour moi, dans les cent vingt mille francs en billets sur M. de Rougemont, qu'un jour, en secret, et pour que je fusse en posture de protester vis-à-vis de sa mère contre les insinuations de la lettre anonyme , Lucien me mit de vive force entre les mains avec des cris d'emportemens et des larmes, parce que je ne voulais pas accepter. Dans l'indignité la plus profonde , et si bas que l'on se sente tombé, le poids d'un pareil argent a quelque chose d'infâme. Ce fut le dernier coup. Je laissai le portefeuille à terre, etje pris

318 l'abîme.

la fuite. On dit que le tourment des damnés en enfer est de contempler la gloire des saints et des élus. Sous les formes les plus diverses, l'analogie se retrouve , et ce n'est pas la peine de disputer sur les mots.

La seconde punition suivit de près. En allant au plus prompt poiu* désarmer la jalousie d'Adrienne, j'avais, sans en calculer les suites, pris la route qui devait élever les premiers , et , par suite, les plus forts obstacles entre elle et moi. Dans les circonstances fausses, les riens deviennent des monstres. L'employé dont il avait fallu me servir dans les bureaux du ministre de la guerre , et que je connaissais tout juste ce qu'il fallait pour exiger de lui, sans plus ample explication, un pareil office, y vit une bizarrerie qui l'occupa deux minutes , mais dont il ne s'inquiéta pas d'abord autrement. Bientôt les démarches

l'abîme. 319

officieuses de Lucien, mes révélations prétendues, mêlées de réticences gauches , afin que l'on eût à contrecarrer sous main et sans relâche reflet de ces démarches, auxquelles, d'ailleurs, je prenais part; double jeu d'astuce qui prêtait d'autant mieux à la remarque ; et, plus que tout cela , deux ou trois rencontres de cet employé, qui ne put s'empêcher de sourire d'unir fin et complimenteur en me saluant au bras de la compagne d'un ami dont je ne paraissais pas fort soucieux d'épouser la sœur; cet odieux, ce ridicule enchevêtrement de circonstances qu'il fallait réfuter à tout prix, mais sans rien dire, pas plus d'un coté que de l'autre, car Adrienne en serait devenue folle, — et, d'après les démentis plus ou moins adroits que l'on essaie, le tranchant de la médisance, entre les mains d'un homme du monde qui sait ce que c'est que la vie , ne devient ordinairement que plus acéré ! — tout

320 l'abîme.

cela me rendit nécessaire un temps de solitude et de reployement sur moi-même au sein du chaos de Paris, cette ruche industrielle, où huit cent mille âmes, qui se marchent sur le corps sans se demander excuse, vivent dans leurs cellules respectives au milieu d'un enfer de divorce et de bruit ; spectacle qui, par une insoluble contradiction , éveille dans l'esprit d'étranges idées de néant ! . . .

Un mot vague me servit d'explication auprès d'Adrienne et me créa du répit. Je laissai passer huit jours sans voir personne.

Mais à quoi m'étais-je arrêté ?

Je n'osais me le dire. Est-il si singulier que notre caractère se manque à lui-même, et tombe à ce point dans l'effacement qu'il perde toute autorité sur nos propres complices, alors

l'abîme. 321

que Ton se voit placé dans toutes les conditions du faux?...

Monsieur ! j'aurais donné toutes les misérables joies de ma vie pour me retrouver encore dans les saintes mutilations de mon

premier martyre !...

•g Car j'aurais pu rompre !...

Rompre ! . . . Voilà donc le mot tout autour duquel j'évoquais les fantômes dont j'étais obsédé , moins pour moi que pour Adrienne. Je devais rompre surtout pour Adrienne, car il n'était plus de conciliation possible entre sa considération, dont il fallait que je fusse la victime , et mon amour insensé, qui creusait à chaque instant des précipices devant ses pas. En différant l'heure de la rupture^ je perdais Adrienne. Par la force des choses, elle tombait au rang de ces femmes que la foule

voit avec un sourire moqueur marcher dans le I. 21

322 l'abîme.

mensonge au bras d'un aveugle, -et qui , suivant la trempe de leur ame, ou ne survivent pas à l'affront d'un pareil regard, ou, pour se dispenser de rougir, se font insolemmeut une cpuroniie du mépris public, étonné de l'audace de ces amazones qui rompent en visière avec les mœurs tout en conservant leur mari, probablement à titre de dupe et d'entre teneur. En me décidant au contraire , en osant saisir linitiative de k rupture, sans éveiller le moins du monde la triste Adrienne sur les soupçons extérieurs qui m'alarmaient et dont je- croyais entendre les sifflemens autour de moi, j'avais à me courber silencieusement sous ses accusations d'ingratitude et de lâcheté ,' seule explication possible de ma conduite dans sa conviction!... De manière ou d'autre , je me voyais en face d'un meurtre.

On voudrait en V^iu hésiter ; le temps est

l'abîme. 323

impitoyable et n'hésite jamais. Dans le flot des événemens, rien ne s'arrête. Quand la Volonté s'abandonne , le courant l'emporte ; et c'est choisir formellement le hasard que de s'en remettre à ses décisions d'un choix dont on repousse en vain la responsabilité.

L'infortunée m'écrivit, d'abord avec effroi, ne sachant ce que je devenais ; puis, l'ayant su de Lucien, avec mépris; puis, enfin, ses éclats tonnèrent; et je frissonnai, càl* je sentis s'approcher la lutte. Mais je me dis qù'Adrienne étant préparée , il fallait tenir ferme, accepter tous les reproches , dût-elle me déshonorer dans son esprit; et, qtioi^i'il pût en arriver, me taire en baissant le front. Romptè était le dernier mot de mon épouvante , la pensée fixe de mes scrupules. Parmi nous, même au-delà de trente ans, l'inexpérience absolue des accidens ordinaires de la vie est le

Zlk l'abîme.

plus commun de tous les phénomènes ; chaque génération se meut et s'éteint sans profit dans le cercle étroit de la tradition individuelle. De quoi profiterait-on?. .. Cette inexpérience nous fait tenir avec fanatisme à des partis pris dont la logique des événemens se raille, et qui, bien que très-réalisables avec le temps, deviennent presque toujours des rêves et des chimères, parce que, dans notre présomption brusque et aveuglée, nous n'avons pas tenu compte des misérables grains de sable qui, le long du chemin , devaient se rencontrer sous nos pas.

Un matin , Adrienne arriva chez moi toute éperdue , mais riante , et de ce rire amer, nerveux , résolu , qui prépare un complice à des déterminations implacables. Elle me vit pâlir de son bouleversement, et ne s'en montra que plus radieuse. Un frissonnement me parcourut des pieds à la tête.

l'âbime 325

— Ah! vous avez bien raison d'avoir peur, me dit-elle en fouillant dans sa poitrine. Cela va bien ! Il y a du neuf partout. Nous divertissons les uns , et nous étouffons les autres... Lisez d'abord ceci!...

Au premier aspect, sur le papier qu'elle me remit, et que je regardai machinalement, je ne vis que des paroles alignées en forme de quatrains , et, ne comprenant guère que l'on pût mêler des futihtés de poésie aux réalités amères de nos souffrances, je la regardais sans avoir la force de me conformer à ses injonctions , craignant que ce début avec moi ne fût le symptôme d'un mouvement de folie.

Mon hésitation l'impatienta. Le papier me fut arraché des mains.

— Donnez ! me dit-elle; je lirai pour vous.

Et, d'un ton de légèreté dont les inflexions fines et raille uses formaient un contraste avecles sourds blasphèmes de révolte qui se trahissaient dans tous les plis de son visage, Adrienne, en le froissant de ses doigts prêts à tout mettre en pièces , osa me lire d'un bout à l'autre cet infâme et facile jeu d'esprit , dans les traits envenimés duquel , sans qu'il fût besoin de ^l'indiquer d'où le coup partait , je reconnus tout d'abord la vengeance d'un lâche et d'un fanfaron. Ce modèle d'insolence anonyme ne S^ortira jamais de ma mémoire.

Pauvres femmes abandonnées Par un ingrat et lâche amant , Pourquoi donner frivolement Des larmes à vos destinées?...

Croyez-moi ! ces pleurs superflus Placent un voile sur la cause Qui de jour en jour vous expose A compter un monstre de plus.

l'abîme. SSSt

Au premier pas fait sur la route,

Si vous couronnez le désir,

Sachez que ce brusque plaisir

Tombe au prix des soins qu'il nous coûte.

Pour avoir d'un bonheur soudain Escompté les béatitudes , Vous figurez dans les études Qu'il faisait sur le cœur humain.

Au vol de son char de victoire , Il foule en riant vos appas ; Et vous ne comptez même pas Comme un soupir dans sa mémoire.

Je rends justice à votre ardeur !.,.

Mais trop d'amc est souvent funeste ; Ne risquez donc jamais le reste Avant de mieux connaître un cœur.

Montrez-vous juste assez rebelle Pour qu'aux bras des autres amours Le prestige absent dos beaux jours Occupe encore un infidèle.

Qu'auprès de la molle beauté

328 l'abîme.

Qai tient fort peu l'anie en haleine , Il se dise : — O mon Adrienne , Tu m'avais au moins résisté!...

A l'avenir, discrète et sage , Que chaque faveur ait son tour ; Car il est cruel, en amour, De finir par l'apprentissage.

Après tout, d'un malheur commun \'otre esprit bien à tort s'afflige ; Cueillir une fleur sur sa tige , C'est en gaspiller le parfum!!!,..

J'étais indigné , monsieur , je l'étais comme vous devez l'être, en voyant à vif, au fond des broderies de ces petits madrigaux railleurs, le calcul d'un misérable flagellé par ma cravache , mis à la porte par Lucien , descendu probablement jusqu'à l'espionnage; et qui, fier de martyriser des gens réduits à reculer devant tous les éclats , savait mettre encore plus d'impertinence et d'art que de rage dans le

l'âBime. 329

fiel de ses avanies, sans doute pour laisser croire à de transparentes raisons de rupture entre Adrienne et lui; car, sur ce point, certains hommes sont du dernier ignoble ; ils n'avouent pas toutes les vérités , parce qu'il n'y a pas à tirer de l'orgueil de toutes les conquêtes ; mais , à quelque prix que ce soit , ils ne démordront pas d'un mensonge.

— Qu'en dites-vous ? se prit à me demander Adrienne avec cette expression de sangfroid qui plonge dans l'ame.

J'attendais encore autre chose de la fatalité. Javais raison.

Adrienne froissa l'insulte anonyme et la jeta.

— Ceci n'est rien ! me dit-elle, mais la pru-

330 l'abîme.

dence, — (le mot, de la façon qu'elle le prononça, cria dans mon esprit comme un diamant qui mord sur de la vitre) — > la prudence est souvent le comble de l'imprudence. Vous avez cru devoir fuir, j'imagine : ainsi soit! Vous aurez de plus cette fuite à vous reprocher ; si même, comme je le crois, tant d'habileté de votre part n'a pas déterminé tout. L'inimitié ne fait rien à demi. On doit avoir averti Lucieaa!... Ne m'interrompez pas. Deux lettres sont venues à la fois, et m'ont été remises par Victorine. Nous soupions en parlant de vous, car Lucien ne songe qu'à vous. Sans m'interroger d'abord sur l'étrange similitude de ces lettres, j'ai donné la seconde lettre à Lucien. Après la lecture , il est resté sombre , préoccupé, distrait. Oui! je ne sais ce qui l'obsède; ses yeux me tuent. Mais comme j'en suis réduite à ce qu'il y a de plus vil , en dépit de ma propre torture , en dépit des insultes que

l'amme. 331

je venais de lire et qui me brûlaient le cœur, je nie suis efforcée de rire sous son regard, de provoquer un geste, un mot, quelque chose qui me rassurât ! . . . Rire, mon Dieu ! . . . J'ai pu rifel... Lucien m'examinait, je ne saurais m'expliquer à quelle intention et comment ! . . . Il s'est renfermé dans sa chambre ; il ne m'a rien dit. J'ignore même ce qu'il est devenu depuis ce matin !.. . Auguste, il n'y a pas de lutte contre cela. Que faire? que dire? que vouloir ?... Je donnerais ma vie pour sauver un meurtre à cet homme. Qu'est-ce que vou? décidez?...

— Nous le lui sauverons ! répondis-je avec énergie.

Elle se précipita dans mes bras. Elle y versa des larmes de reconnaissance et d'amour. Nous allions nous tuer.

Oh î oui, la résolution devenait inexorable comme la nécessité. Il fallait en finir, il fallait rompre avec cette dégradation lente qui jour par jour nous enveloppait de sa lèpre , nous rendait hideux dans notre pensée, nous tuait en nous laissant vivre. Trop de lie débordait, et, comme voie de purification, je ne voyais d'autre ressource autour de nous que dans le suicide. Si ce coup d'état des âmes perdues soulève mille opprobres à la fois dans une seule et même clameur, en précipitant des victimes mortes et des victimes vivantes sur la claie du scandale et de l'indignation publique; si, par cela seul , le suicide est un crime , et le plus grand de tous les crimes, il devient du moins une transaction entre la franchise et le mensonge, la rupture d'un bail avec l'infamie, le dernier reproche que l'on puisse faire au désespoir et dont il reste à tirer une sanglante leçon. Leçon perdue, je le sais! tant que le

l'abîme. 333

prêtre, ce médecin des âmes, qui plane largement sur la vie des familles et sur l'analyse intime des passions par la récapitulation et 1 étude des secrets du confessionnal, n'aura pas le courage de protester d'avance et du haut de la chaire, où sa voix a le retentissement de la voix de Dieu, contre les pêle-mêle de mensonges, contre ces adultères d'avarice, de besoin ou de simple amitié, qui se consomment légalement au milieu de l'église même sous le nom désormais banal et profané de mariage. Non, non! ce n'est pas tout que de crier pénitence, et de jeter de la cendre sur des fronts humiliés !... Ce n'est pas tout que laisser passer des âmes en état de fraude mutuelle devant le sacrement insulté, pour guetter après cela des criminels à l'issue du mal et du repentir. Il y a des avertissemens sacrés à lancer aux âmes avant la chute. Si l'amour n'a pas de garantie devant l'église, où les aura-

33^ l'abîme.

t-il?... Si vous autorisez des promiscuités, à vous le crime ! ... Si vous n'êtes que des ignorans , de quoi vous mêlez-vous?... On serait appelé moins souvent au chevet des malades , si le dévouement à la guérison du mal , dévouement beaucoup trop tardif, se subordonnait largement à la pensée cent fois plus grande et plus charitable de le prévenir.

Mais, il est juste de le dire, les crises des temps modernes n'ont que trop versé du leur dans le calice d'amertume où j'ai bu la lie de ces reproches. Si le mariage est tombé dans l'ignoble avec la chute des institutions religieuses, le catholicisme, qui le sait mieux que nous , travaille encore à la réparation de ses garanties bouleversées par la brutalité des révolutionnaires. Attendez !

Je passe les préparatifs de ce sacrifiée auquel nous étions bien résolus l'un et l'autre ,

l'abîme, 335

et dont les détails matériels et vulgaires , mêlés d'élans de franchise comme en déprisonne toute résignation sincère à la mort, eussent excité le rire d'un homme de sang-froid, si, même dans les riens, la passion pouvait être jamais triviale. Tout fut avoué, tout fut compris. Expliquez-moi cette contradiction, monsieur! La vérité, dans le malheur, semble être la dernière et la plus difficile ressource des âmes; et c'est pourtant, on lèsent alors, la plus immense de toutes les joies!. .. Ce qu'il y a de misérablement factice dans Tétiquette des relations communes de la vie étend à la longue une superficie fatale sur le cœur, même entre gens à part; on n'ose plus être ce que l'on est dès qu'on ne se trouve pas à l'image de ce que le roman convenu des mœurs semble exiger de nous dans les crises de telle ou telle circonstance ; il semble un reflet des livres et de théâtre. On reste enfin dans le jargon de je ne

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sais quel faux et mauvais héroïsme , parce que c'est reçu ; et certes , si l'on n'avait pas peur de se déshonorer, on se déshonorerait beaucoup moins. Adrienne , loyalement réconciliée , m'avoua des émotions comme celles que j'avais eues, des peurs indignes, nées de ses martyres, et même un de ces rêves dont la souillure nous poursuit et nous pèse, longtemps après l'émotion du moment, comme si les évocations de nos songes n'étaient que l'indiscret écho des fantômes infâmes dont les plus téméraires dessinent à peine leur ombre dans les lucides et désespérées résolutions de notre vie.

Nous avions peur de mourir sans avoir tout dit, sans avoir tout pardonné !...

Dans le rêve d' Adrienne, il était nuit; et, furtivement rapprochés par une de ces au-

l'abîme. 337

daces que détermine surtout rétouffement des obstacles , elle et moi, les pieds nus et la tête en feu , nous nous tenions embrassés à l'abri de la charmille de Champrosay, comme cela nous était fréquemment arrivé dans les fiévreuses nuits d'août , au mépris de tous les périls. Pour nous assurer de la solitude, nous écoutions à la fois les révoltes de nos artères , les clapotemens inquiets de l'eau, le cri du sable ; tandis qu'auprès de nous , comme du sein de vingt miroirs, les reflets de la lune, indirectement ramenés sur nos visages en dépit d'un épais dôme de verdure, vacillaient en larges réverbérations dans les lames du fleuve. Il y eut un bruit. Adrienne se dessaisit de mes bras. — « Lucien! » s'écria-t-elle. Et moi, n'ayant que ce moyen , prompt à fuir , je me plongeai jusqu'au cou dans la Seine , en ayant soin, tant pour éviter de surnager mal à propos

que pour m'assurer d'une base et ne pas pé- I. 22

338 l'abîme.

]*ir, de me cramponner à des poteaux qui fortifiaient ce talus contre les dégradations de la vague.

— Lucien vint en effet , me disait la tremblante Adrienne en cet endroit de son récit. Il prit sur le banc de gazon la place que tu venais délaisser vide. Moi, je voulais partir; mais il me retint amoureusement avec des prières. Je me souviens de mon désordre : je sais qu'il voulut en profiter, et que ce fut une scène odieuse ; car , en dépit de ma résistance , affaiblie sans doute et bien cruellement par la terreur que Lucien ne portât ses regards dans les alentours , il fallut me résoudre à subir ses embrassemens et ses caresses, tandis que ma main, agitée par un spasme que j'éprouve encore en te le racontant, pesait sur ton épaule et demandait pitié pour les tortures abominables dont il me devenait impossible de te faire

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autrement la confidence. A cela venait se joindre aussi l'image de ma considération perdue, et comme l'insolente évocation de ces rires du monde que la dernière des femmes ne brave qu'à la dernière extrémité, quand il n'y a plus de retour , et qu'elle se sent assez lâche pour vivre. Et ce fut une profonde émotion d'avilissement pour moi, l'opprobre même de toutes les imaginations de plaisir et d'amour, que ce martyre auquel je me vis prostituée entre deux mensonges, tandis qu'avec une reconnaissante fierté Lucien m'enveloppait d'un affectueux sourire, et que le frisson de la mort me glaçait. Enfin, Lucien s'aperçut de ce frisson; il en prit alarme; il me proposa de rentrer. Je ne pouvais faire autrement : je dus le suivre. Je quittai ce banc de honte et d'ignominie; et je ressentis alors, mais trop tard, la saisissante fraîcheur de l'eau dans laquelle à mon insu j'avais de plus en plus plongé le

340 l'abîme.

bras. J'eus peur , et je regardai la Seine ! Je me penchai vers la surface et les alentours en dépit de Lucien. Je ne te vis plus. T'avais-je noyé ! . . . Si l'effroi ne m'eût réveillée dans ce moment, le sang m'étoufTait, j'étais morte!... »

Si j'ai fidèlement rapporté ce récit, monsieur, croyez que je devais le faire. Sous bien des rapports , il a laissé des taches abominables dans ma mémoire. Les fantaisies des rêves, dites-moi , ne seraient-elles pas à notre insu, dans les ténèbres de certaines fatalités, des traductions diplomatiques et perfides de ce que l'esprit ose projeter en dépit de l'ame?... J'y vois comme un divorce entre l'ame qui s'épouvante et l'esprit qui s'élève impitoyablement au-dessus de tous les scrupules. Milton l'a dit, l'orgueil et le mal engendrent des monstres; et je vous dis moi, que

l'abîme. 341

les pronostics affreux de l'imagination s'accomplissent de manière ou d'autre.

Les réchauds étaient allumés, et , grâce à la vapeur bleue qui se dégageait avec activité du charbon, l'air de la chambre, frappé d'une vacillation frémissante , faisait déjà trembler tous les objets autour de nous. Adrienne s'était élancée vers la fenêtre et se préparait à fermer les rideaux. Elle recula tout-à-coup , frappa des mains avec terreur et fit un cri. Je m'^îlançai; je la retins dans mes bras!... Lucien accourait ! . . .

— J'ai prophétisé! s'écria- 1- elle. Nous sommes perdus !

Repousser Adrienne derrière un paravent , renverser les brasiers dans les cendres, ouvrir les deux fenêtres et la porte , et désin-

3k-2 l'âbibie .

fecter l'air avec des parfums, pour moi ce fut un élan antérieur à la réflexion. — « Taistoi! pour Dieu, tais-toi! » lui disais-je.Ohlsi l'on avait dans tous les temps le courage de ses crimes , on en serait au moins puni tout de suite ; on s'épargnerait autant de martyres que l'on a de jours à vivre.

Lucien entra.

N'existais-je alors que sous l'empire des ardentes révélations d'Adrienne ? On peut le croire. Lucien me sembla défaillant , pâle. Je vis un spectre. Sur un visage éteint ses yeux brillaient d'un feu sombre.

Il vint à moi d'un pas colère et me prit la main. Ses doigts étaient de fer. J'attendais la mort.

— Il n'y a pas qu'une seule espèce de duel

l'abîme. 343

me dit-il d'une voix sourde. Il y en a mille. Je suis payé pour ne plus médire des lâches. Les lâches s'entendent mieux que personne à frapper au cœur.

Quand j'aurais pris cette foudroyante vérité pour moi, n'aurais-je pas eu raison , monsieur ? . . .

— Tiens ! reprit-il , en cherchant un papier dans son portefeuille , voilà le double coup d'épée qui solde notre compte; qui, tôt ou tard, devait répondre à mon mépris, et dont tu n'avais pas même entrevu la chance. Oui , mon cher Auguste , pour se venger d'un concert d'affronts , un misérable espère que nous nous égorgerons l'un par l'autre.

Exténué de l'effort , Lucien me jeta la lettr^ qu'il avait reçue la veille, et sans cesser d^e

tenir la vive étincelle de ses yeux en arrêt sur moi, s'affaissa dans un fauteuil.

Jevoulais lire. Jene pouvais. Apeine avais-je compris les vraies limites de la circonstance, cherchant au-delà, n'osant accepter l'issue que m'offrait Lucien , craignant surtout de prolonger en face de cet homme une comédie déshonorée; car, dans un mensonge où l'on se sent à découvert, la pire et la plus dégradante des ignominies, c'est de se prendre à rattacher inutilement les cordons de son masque. Le frissonnement d' Adrienne , cependant , était distinct et sensible; je l'entendais, j'en éprouvais la répercussion nerveuse. Un rien pouvait tout dire , s'il restait quelque chose à dire encore !... Des étincelles volaient autour de mes tempes, et mes facultés restaient absolument suspendues. Je me sentais paralysé sous le regard étincelant de Lucien. Mon doute en

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persistant semblait appeler une tragédie. Comme le cadavre où, par un vice étrange de raisonnement le chirurgien se flatte d'interroger le secret absent de la vie , et qui, grâce à remploi des réactifs contre les activités de la putréfaction ne saurait même révéler le plus fiirtif secret de la mort, j'hésitais dans un double néant, sous un examen égaré. Qu'est-ce que je voulais donc? je ne sais pas !... Pour exister, j'attendais. Et qu'attendais -je?... Il me serait impossible de vous le dire. Peutêtre ce qu'attend le condamné sur l'échafaud : qu'il sonne quatre heures à l'horloge de la Grève ! . . . Alors il se laisse aller sous le couteau; c'est le salut!...

— Allons ! me dit Lucien en m'arrachant la lettre qu'il lança dans le feu; c'est assez donner de notre vie à dé telles indignités ; et tu dois savoir, Auguste, le prix vrai de ces sor-

Zh^O l'abîme.

tes de dénonciations dans mon estime. N'importe ! la colère passe avant le mépris; il y a des mots et des choses qui veulent du sang ! J'ai couru , j'ai cherché partout ce misérable , je voulais le briser j car , dans un semblable combat, si je n'opposais les armes de mon caractère à celles du sien , il prendrait sur moi trop d'avantages; je l'aurais tué !... Comment faire autrement avec un homme qui refuse de se battre ! Je comprends aujourd'hui que l'on puisse fuir devant un lâche. 11 n'a que le souci de ses haines et vous retrouve toujours. Ce fat, dont l'ame n'est qu'un seul et même ulcère de honte, empoisonnera le séjour de la France pour moi (c'est mon pressentiment!), si je ne me soustrais à ses calculs , soit en l'écrasant sans pitié, soit en lui laissant le terrain libre. Dans ses diverses lettres anonymes , j'aperçois un système qui commence et qui se déroule. En voilà deux , il y en aura mille ; il t'a déjà

l'abîme. 347

blessé dans l'esprit ombrageux de ma mère ; il m'a fait vivre depuis hier dans la flamme d'un brasier. Que mon amitié brave ses atteintes, rien de mieux; mais mon amour s'en indigne. Il est au-dessus de mon énergie, je te le jure , de souffrir qu'un scélérat de cette espèce se fasse du nom d'Adrienne un jeu banal dans mon imagination. Ces détails insolens, ces dates sur lesquelles il insiste, ces minuties, conformes, je le sais, à mille apparences, vraies pour la plupart (c'est la tactique des fourbes), et rassemblées à dessein , car on abuse de tout ; subtiles manœuvres de l'esprit de calomnie et qui m ont, dans un instant de vertige, excité presque à devenir un jour ou deux ton espion et celui d'Adrienne; mouvement involontaire, et dont il ne me reste plus que le dégoût ; j'en vois suffisamment la bassesse et la fausseté , ^r^ce à la conscience de la haine que cet assassin fuyard doit nous porter à tous les trois.

3i8 l'abîme.

Je mourrais, je me tuerais si cela devait aller au-delà de nous ; si l'écho de ces turpitudes retentissait autour de ma mère et de ma sœur. Auguste ! je suis exaspéré peut-être ^ mais , en vérité, si l'occasion se présentait en ce moment de quitter la France , je la saisirais.

Et Lucien, en se cachant la figure, se soulagea par les plus affreux sanglots.

Qu'aurais-je pu dire, monsieur? Je gardai le silence , non sans me féliciter intérieurement, dans cet abominable conflit, que l'estime si mal placée de Lucien fît tous les frais des mensonges que je devais à ma justification. Les faits eux-mêmes , comme une cire ductile , cèdent aux convictions obstinées et prennent l'empreinte des illusions de notre esprit. Une foi vive métamorphose tout, jusqu'à ré|idence ; et le crime ne peut que trop se reposer

l'abîme. 349

sur ce fanatisme des saintes âmes. Nous étions mille fois plus protégés par l'honneur de Lucien que par tous nos stratagèmes.

Après ce tribut de faiblesse , payé franchement à la certitude que nous étions seul à seul et tête à tête, Lucien, qui sanglota longtemps sur mon cœur et le sentit battre en se reprochant d'en être la cause , s'en arracha bientôt pour un dernier devoir.

— Je n'ai pas embrassé mon Adrienne , ce matin I me dit-il. Elle ne pouvait soupçonner la nature, et sans doute même l'existence de mes émotions d'hier ; mais elle a dû prendre alarme de ma conduite d'aujourd'hui. Peutêtre court-elle après moi ; je le saurai de Victorine ; il me faut la rejoindre. Je m'accuse, je me sens coupable; des nuages m'ont troublé. Pourquoi te le dissimulérais-je?... Ma scène avec cet homme reste, en dépit de moi, dans

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mes fièvres. Et c'est infâme!... Adrienne n'en saura rien, car de quel droit ébranlerais-je sa confiance en mon estime?... Mais, pour mon propre repos, j'ai besoin de l'absolution de ses amitiés. Sije^soufFrede ces doutes affreux, qui, Dieu merci , quand la réflexion vient à mon aide, s'effacent absolument de mon ame ainsi que des visions méprisées, juge de ce que je deviendrais, Auguste, en m' aliénant son affection et la tienne? Nous n'en arriverons jamais là. Je puis être la victime d'un lâche; je ne serai pas le bourreau de ceux qui m'aiment. Adieu !

Sur la dernière marche de l'escalier , Lucien m'embrassait encore.

Après l'avoir reconduit jusque dans la rue et l'avoir vu s'éloigner , je remontai précipitamment.

Adrienne était à genoux devant l'âtre , elle

avait croisé ses doigts et les froissait contre sa poitrine pour s'interdire de les porter imprudemment sur les débris calcinés, mais solides encore, de la lettre anonyme, dont elle scrutait d'un œil avide les lettres et les mots blanchis ça et là sur un fond noir , tandis que la fébrile exhalaison de la braise se jouait de cette ombre de papier sans ame , qui , déjà tordu par Lucien et prêt à s'éparpiller en cendres, se soulevait à la vapeur de la flamme , y redescendait avec des évolutions, et paraissait se laminer de plus en plus en y plongeant comme un éclair.

— Comment , me dit Adrienne , se mettre au courant de la lettre de cet homme ? Il le faut cependant ! mais, en essayant de la déplisser , tout se brise ; et vous ne l'avez pas même lue!...

J'hésitai quelques instans; Adrienne avait

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raison, car il n'était plus question de mourir, et nous nous emparions d'un nouveau délai. Un souvenir vint à mon secours. Je détachai le verre d'un cadre ; sur la surface pure et polie , avec délicatesse, en retenant mon haleine, je déposai ces frivoles débris que le plus léger souffle menaçait de faire évanouir. Je pris alors de l'eau froide; j'humectai le dessous de la vitre; et, bientôt, grâce au prompt saisissement du contraste , la chaleur de l'atmospère la vaporisant autour de la lettre, les plis nombreux du billet anonyme, pénétrés tour à tour par l'humidité de la vapeur, s'assoupirent l'un après l'autre, et se déroulèrent sans le moindre effort. Après ce premier résultat, le feu me permit de sécher promptement la surface. En un clin d'œil, les barbes d'une plume emportèrent toutes les particules que la flamme avait réduites en cendres; les derniers vestiges du papier brûlé disparurent , et

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les parties arsenicales de l'encre se trouvèrent fixées nettement, ainsi que je l'avais prévu, sur le fond transparent de la vitre. On pouvait lire à merveille; au besoin même, on pouvait transporter la lettre sur un autre papier. J'avais vu , dans mon enfance , faire une opération de ce genre par un graveur. Le péril a le génie de tous les moyens.

Autant le misérable avait affecté de légèreté railleuse dans ses vers, autant il affectait de cynisme dans sa lettre à Lucien. Il joignait l'effronterie des mots à l'indignité des choses, en tirant parti du mot d'Adrienne à Champrosay, lorsqu'elle reclama dédaigneusement contre la faveur d'une exception de la part d'un insulteur émérite. Il jurait n'avoir pas plus varié dans ses prétentions qu'Adrienne dans ses mœurs; il insinuait que le présent était le certificat du passé; les dates , les lieux,

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les incidens qu'il citait quant à moi , nous firent trembler par leur exactitude. En pareil cas, il est vrai , d'après un seul indice décisif, l'effronterie dans les assertions est de bonne guerre et tient lieu des impossibles vigilances d'un perpétuel espionage. Assurément la poltronnerie de notre dénonciateur n'avait pu lui permettre de s'aventurer à ce point. Cette considération portait dommage à l'autorité des récits qu'il osait se permettre. Plus il insistait sur des détails d'une exactitude judaïque , plus la notoriété de sa couardise en démontrait l'imposture. Peut-être avait-il pris des coquins à gage pour cela ! mais , contre toute évidence, il affirmait avoir vu de ses propres yeux, et c'était trop en affirmer. De tant d'assertions étranges , une seule me resta dans l'esprit : — A plusieurs fois et sans se montrer, disaii-il, Adrienne avait espionné dans mes alentours et fait des stations de trois heures

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sous mes fenêtres!... Lorsque je la sollicitai sur la vérité du fait et sur le but de ces stations mystérieuses, qui, vraisemblablement, avaient la jalousie pour cause , son imagination trop préoccupée ne lui permit pas de tenir compte de mes instances. Elle eut un cri de joie , parut concevoir un projet, et ne répondit à mes questions qu'en s'écriant :

— C'est notre salut

J'eus beau faire! elle évita de s'expliquer et je ne la pénétrai pas. C'était un moyen de salut quant au fanatisme de sa passion ; mais, en réalité, c'était notre perte.

Elle me quitta pour courir chez sa bellemère , où Lucien la retrouva.

Je restai dans une sorte d'idiotisme après son départ.

FIN DU PREMIER VOLïTME.

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