‹ Scapin maquereau; drame en deux actesChapitre 5 sur 9 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

CORBIX, SCAPIN SCAPIX

(Sctns saluer.) C'est le digne seigneur Corbin. je crois?...

CORBIX

(Sortant de sa rêverie.)

Lui-même:

Comment vas-tu, Scapin

SCAPIX

Très bien. Le destin m'aime;

Je suis heureux.

CORBIX

(Avec un soupir.) Heureux!...

Et VOUS, seigneur Corbin !

CORBIN

Je voudrais décider ma tille à prendre un bain...

SCAPIN

Un bain ! est-il possible r

CORBIN

(Secouant la tête avec mélancolie.) Hélas!

SCAPIN

C'est d'un bon père.

Votre fille est charmante...

CORBIN

Elle me désespère.

SCAPIN

Pourquoi donc ? Ses cheveux sont des plus abondants ; Je lui crois tous ses plis, comme toutes ses dents ; Un grand air de pudeur de son être s'exhale...

14 se AFIN MAQUEREAU

Oui, ma fille est charmante, il est vrai, mais d'un sale ! . . Figure-toi... mais non, tu ne le pourrais pas ! Desnoyers chez Carjat culbute où vont ses pas (i)! Son nom seul eût empli la bouche de Cambronne... Et Pignouflard, demain, effeuille sa couronne Virginale...

Il répouse?

CORIilN

A peu près. — Comprends-tu Qu'à son époux ma fille apporte sa vertu, C'est juste ; mais il faut une vertu décente. Et j'ai peur que la sienne au grand instant ne sente...

SCAPIN

Conduisez-la chez moi, je la ferai laver.

CORBIN

(Avec jûie.) Elle se laverait r

(i) Allusion à un plongeon fait quelqnes jours avant la première représentation de cette pièce (janvier 1864), par le nommé Fernand Desnoyers (de l'Iscre), dans la fosse d'aisance en vidange de la maison de l'illustre photographe Carjat f Carjat, limonade, bière !J, un soir de réunion artistique et littéraire.

SCAPIN

(Convaincu.) Très bien.

CORBIN

(Enthousiasmé .)

Je crois rêver!

Mais que fais-tu r

(Se campant les poings sui' les rognons.) Je suis ruiîian, et m'en vante.

CORBIN

(Scandalisé.) Nom de Dieu!

SCAPIN

Pourquoi donc ce geste d'épouvante r Donnez-moi votre tille... on se lave chez moi. Vous hésitez }

CORBIN

(Très perplexe.) Cela me cause quelque émoi.

l6 SCAPIN MAQUEREAU

(Avec un mépris écrasatit.) Bourgeois, \ous êtes plein de préjugés !

CORBIN

(Toujours perplexe.)

Peut-être.

Ma fille lavera son cul, cela doit être;

(Avec ménagement et douceur.)

Mais entre se laver et devenir putain, Diantre!...

Mais comprenez donc, esprit enfantin, Que je ne la prends point comme pensionnaire. Elle ne sera pas une fille ordinaire, Réclamant aux vieillards libidineux ses gants, Et tirant tous les jours des coups extravagants... Je ne veux exercer qu'une sage tutelle Sur sa personne ; rien de plus.

CORBIN

(Ebranlé.)

Baisera-t-elle ?

SCAPIN

Le moyen autrement de lui faire aimer l'eau r

CORBIN

(De plus en plus ébranlé.) On m'a fait du bordel un bien sombre tableau...

SCAPIN

(Avec dédain.)

Des Pontmartin!... laissez dire les imbéciles; Tous les métiers sont bons en ces temps difficiles : Le mien est honorable entre tous.

CORBiN-

(A qui ses scrupules reviennent.)

Cependant...

SCAPIN

(Avec bonhomie.)

Mais que suis-je, après tout, s'il vous plaît? l'intendant Des plaisirs du public; position légale, Honnête, et que nulle autre en ce monde n'égale.

CORBIN

(Avec un accent de conciliation mêlée de scrupules.) Mais ce mot : maquereau !

l8 SCAPIN MAQUEREAU

Les mots sont du néant, Cher monsieur! Vous devez trouver fort malséant, Alors, que Dinochau (i) donne à dîner au monde Des lettres, qui n'a pas de fourneaux?... C'est immonde. Selon vous, que d'avoir un hôtel pour les gens Qui n'ont pas de logis r... Soyons plus indulgents. On peut fort bien tenir, sans cesser d'être austère, Un magasin d'amour pour le célibataire.

CORBIN

Il n'en est pas moins vrai...

Qu'on trafique partout :

Les Lévy de Renan, et Hachette d'About!

(Avec une indignation généreuse.)

Et nous, quand simplement nous trafiquons des femme; On viendrait nous couvrir d'épithètes infâmes!...

Tu m'as ému Scapin... Ton discours est fort beau. Je t'amène ma fille : achète un lavabo !

( I ) Restaurateur des lettres, comme François I^"", mais avec moins de faste.

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