‹ Scellés et inventaires d'artistesChapitre 90 sur 154 · LU · texte numérisé non relu

LU

ANTOINE AURY,

GRAVEUR ORDINAIRE DU ROI

3 mai 1722.

Les historiens se sont peu occupés des graveurs en médailles ; aussi les noms de ces artistes sont-ils pour la plupart inconnus. Quelques maîtres éminents, comme Béchot, Dupré, Briot, Warin, Roettiers, ont seuls échappé à l’obscurité, résultat de cette indifférence générale. Quant aux élèves de ces hommes illustres, ils sont tombés dans un complet oubli, et on ne se doute guère que nous avons possédé, depuis le milieu du xvi“ siècle, une école de graveurs en médailles et en monnaies fort habiles qui, durant plus de trois cents ans, a produit des oeuvres très remarquables. La vogue, pour le moment, est à tout ce qui vient d’Italie; aussi nos pauvres graveurs portent-ils la peine de leur nationalité. On ne leur saurait aucun gré d’avoir laissé des chefs-d’œuvre, du moment où ces chefs-d'œuvre seraient signés de noms français. Il y a bien dans le nombre, il faut l'avouer, plus d'un artiste d’un ordre secondaire ; celui dont nous allons analyser le scellé rentrerait assez dans cette catégorie.

ANTOINE AURY.

Il avait pourtant la qualité de graveur du Roi, et il travailla sans doute, lui aussi, à cette histoire métallique de Louis XIV, une des dernières distractions de la vieillesse morose du grand roi.

Jal a retrouvé les traces de plusieurs graveurs en cachets ou en médailles, portant le nom à^Aury. Le plus ancien, Augustin Aury, figure sur les états des officiers de la maison du Roi dès 1648 et meurt en 1661. Son fils Pierre a travaillé pour la suite des médailles de Louis XIV. Notre Antoine est-il le frère ou le fils de ce dernier ? Jal ne cite aucun acte de nature à établir leur degré de parenté. Il sait seulement Antoine habitait la rue de la Draperie dans la Cité, en 1675, et que sa femme portait le nom de Catherine Jeson. C’est bien le personnage auquel se rapporte la pièce dont nous allons présenter l’analyse avec quelques extraits.

Antoine Aury meurt le dimanche 3 mai après midi, à l’entresol d’une maison du quai de la Mégisserie, laissant pour exécutrice testamentaire et légataire universelle, en vertu d’un testament passé devant Verany et Dupuis, notaires au Châtelet, le i5 décembre 1721, demoiselle Suzanne Bretonneau, épouse séparée quant aux biens du sieur Jean Legorju, habitant avec le défunt. La dame Legorju avait à cette époque un âge respectable, car nous apprenons, au cours des procédures nées du dépit des héritiers légitimes frustrés dans leurs espérances, que sa séparation de biens remontait au 8 juin 1667, c’est-à-dire datait de cinquante-cinq ans. L’époque de son mariage étant nécessairement antérieure, elle ne devait pas avoir moins de soixante-quinze ans quand elle recueillit l’héritage du s. Aury. Ce dernier n’était probablement pas beaucoup plus jeune, puisque dès 1675, c’està-dire quarante-sept ans avant sa mort, il exerçait dans la cité son métier de graveur.

Le commissaire au Châtelet Louis Poget est appelé pour apposer les scellés. Dans la description des meubles en évidence, très concise comme d’habitude, fort peu d’objets dignes d’attention : « Quatre pièces de tapisserie de point de Hongrie faisant le tour d’une chambre, six tableaux de dévotion, de paysage ou de fruits dans leurs bordures... »

Les scellés sont ensuite apposés dans une maison de campagne que le défunt avait à Passy et dont presque tous les meubles sont réclamés par un sieur Edmond-Jean Barbier, ancien avocat au

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Parlement, qui prétend les avoir déposés chez le s. Aury, son voisin, faute de place pour les loger.

Voici d’ailleurs l’énumération des objets réclamés. C’est de beaucoup le passage le plus intéressant du document.

Un iict de quatre pieds , des rideaux plissez de

toille peinte qui font le tour dud. Iict...; un petit lictde repos...; un petit bureau garny de petits tiroirs depuis le hault jusqu’en bas, dans lesquels tiroirs sont des petits tableaux et des porcelaines, ce petit bureau est dans la chambre du sieur Aurjr; un grand miroir de toillette, qui est aussy dans la chambre du s'' Aury...; un grand tableau représentant deux figures nues., un tableau représentant la Sainte Vierge donnant un resin au petit Jésus ; un tableau quaré représentant des fruits; un porterait du Roy Louis Quatorze., en papier, représenté en Hercules, avec une bordure de bois ; trois tableaux quarés sur vélin représentans des navires., garnys de leurs bordures dorées; deux petits tableaux sur cuivre, l’un représentant S. Jérosme au désert., et Pautre une Descente de croix ; deux estampes dans les bordures de bois de cèdre, avec un verre blanc; un petit tableau représentant le portrait d’une dame en pastel ; un petit tableau rond représentant S. Jean; un fauteuil de tapisserie estant dans la salle du sieur .4 Mr;^, trois caquetoires’ de tapisserie, deux rayées et une à fleurs à fond noir, une caquetoire d’étoffe de soye rayée de vert; six chaises de Jonc à bois rouge; deux orillers garnys de plumes pour mettre sur des chaises, lesd. orillers couverts de satin blanc à fleurs aurores; deux tabourets de tapisserie à fleurs; deux tabourets à point d’Hongrie vert; un

I. « Chaise fort basse, avec un dossier très haut, sans bras, où l’on babille à l’aise au coin du feu, » dit le Dictionnaire de Trévoux. Nous avons encore les causeuses, les fumeuses, etc.

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tric-trac garny de cornets et de dames; une boete de bois doré dans laquelle il y a un peu d’échets, une canne d’un roseau peint avec un petit tour d’argent au bas de la pomme; un bureau de bois de chesne fermant à deux vollets, lequel est dans la cuisine du s'' Aury dans lequel il y a deux petites éguères de fayence avec un couvercle d’estain ; sept assiettes de fayence blanche et d’autres assiettes de fayence peintes en bleu (avec vaisselle d’étain et de cuivre) . , .

Successivement comparaissent comme parents, héritiers légitimes et créanciers du défunt: le s. Eustache de Villers, bourgeois de Paris, petit-neveu du défunt par sa femme Claire Pauliac; Jeàn-André Aury, horloger, demeurant rue Saint-Antoine, neveu du défunt et son créancier pour 3,ooo liv. ; Antoinette Richard, épouse de m' Louis Douet, ci-devant notaire au Châtelet, nièce du s. Aury, demeurant rue Philippeau, paroisse Saint-Nicolasdes-Champs; Louis Brouard, greffier et tabellion au village de Passy, neveu du défunt par sa femme Françoise Jeson ; Jean- Baptiste Leroux, marchand balancier à Paris, à cause de Marguerite de Bary, sa femme, nièce du défunt, représentant en même temps de Madeleine de Bary, veuve de Toussaint Le Rebour, marchand de toile cirée, aussi nièce du s. Aury; Michel Hermant, greffier de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, au nom et ayant charge d’Edmée-Marie Chevallier, sa mère, héritière du s. Aury et de Claire Chevallier, femme de Gilles du Vallet, procureur au Parlement; Nicolas Aury, bourgeois de Paris, héritier; enfin le s. Boistel de Saint-Romain, créancier du défunt, comme héritier du chef de sa femme, Anne-Marie Jeson, de Catherine Jeson, femme du s. Antoine Aury-

Cette nuée de neveux, de nièces ou d’opposants à des titres très divers oppose force protestations aux prétentions de la dame Le Gorju, légataire universelle. Ils consentent cependant à la levée des scellés, à l’inventaire dressé par Nicolas de Lambon et Gabriel-René Mesnil, notaires au Châtelet, et à la prisée confiée à Robert Isart, huissier-priseur, après avoir exposé leurs réclamations basées surtout sur des constitutions de rentes ou de

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dots faites par le s. Aury et sa femme en faveur de leurs nièces et neveux.

Le testament de Catherine Jeson invoqué ici portait les dates du 20 décembre 1712 et 17 février 1713.

La dame Le Gorju s’appuie, pour répondre à cette meute d’héritiers affamés, sur deux sentences du Châtelet, des 2 mars et 21 mai 1715, en vertu desquelles elle a été reconnue exécutrice testamentaire de la défunte Catherine Jeson, femme du s. Aury.

L’inventaire de la maison de Passy a lieu le ii mai.

Le s. Jean-André Aury réclame le portrait du défunt s. Aury, comme représentant le frère aîné.

Le i3 mai, inventaire des meubles de Paris, parmi lesquels se trouvent « quelques cachets, poinçons, médailles, tant de fer que de cuivre. » Dans un coffre-fort on découvre une somme de 3,702 liv. en diverses pièces.

Du 18 au 21 mai, sans interruption, est procédé à l’inventaire des papiers.

Enfin les opérations sont closes par une sorte de satisfaction donnée aux prétentions de la dame Le Gorju. Voici cette conclusion :

Et par lad. damoiselle Le Gorju, a esté dit qu’attendu que nosd. scellés ont esté entièrement reconnus et levés, et que tous les tiltres, papiers et effets qui se sont trouvés sous iceux et en évidance ont esté inventoriés, elle requiert et soustient que tous lesd. meubles, argent comptant, tiltres et papiers, le tout contenu aud. inventaire, luy doivent estre délivrés non seullement en sa quallité d’éxécutrice testamentaire qui est seulle suffisante, mais encore par surabondance de droits, qu’elle est créancière de ladite succession de la somme de 3,000 livres d’une part contenue en l’obligation faite par led. deffunt s’’ Aury au proffit de lad. damoiselle Le Gorju, passée devant Courtois et Aumont, notaires, le 3 aoust 1697, et de 3oo livres de pension viagère par contract de donnation entre vifs par led. deffunct s^ Aury

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au proffit de lad. damoiselle Le Gorju, par devant de Beauvais et Verany, notaires, le i5 juillet lyiS, insinuée le 1 8 octobre ensuivant. Et luy a encore fait donnation entre vifs, par contract passé par devant Marchand et Verany, notaires, le l'^aoust lyiS, insinué le 8 aoust ensuivant, de moitié en propriété de la maison et. jardin scitués à Passy, et de tous les meubles qui sont en icelle maison et contenus au mémoire y annexé; que les meubles qui sont dans l’appartement qu’elle occupoit en lad. maison de Passy suivant les quittances de loyers qu’elle a cy devant représentées, luy soient pareillement délivrés purement et simplement; que pour faire cesser les mauvaises objections qui luy ont esté faittes elle a aussy, par surabondance de droit, levé une seconde grosse de la sentence de séparation, et a esté d’abondant authorisée par sentence de M. le lieutenant civil, du i6 du présent mois, à l’effet d’accepter le legs universel qui luy a esté fait par led. defifunct, se charger des effects contenus en l’inventaire, payer les frais et dettes privilégiées, le tout à la conservation de ses droits, et ce en conséquence de l’acte de nottoriété de la longue absence dud. S'' Le Gorju, sur lequel mond. s*" le lieutenant civil l’auroit authorisée, par sentence du 3 may 1720, pour recevoir le principal d’une rente sur la Ville y mentionnée et en donner sa descharge au Trésor royal, ainsy qu’il a esté fait; ce sur le fondement tant de lad. séparation que dud. acte de nottoriété, toutes lesquelles pièces elle a représentées et exhibées; et au cas qu’aucuns des dessusd. incistent au contraire, proteste de dire et requérir ce qu’il appartiendra.

Ce faisant... tous les meubles estant tant en lad. maison où nous sommes que ceux qui sont en la maison seize au village de Passy et contenu aud. inventaire.

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ensemble ceux réclamés par lad. damoiselle Le Gorju qui sont dans l’appartement qu’elle tenoit à loyer dud. s*” Aiiry en la maison de Passy et ceux réclamés par M® Edmond Barbier, ancien advocat en Parlement, les outils et ustancilles servant à la profession de graveur, la vaisselle d’argent, l’argent comptant montant à la somme de 3,752 livres, les billets de banque, tous les papiers inventoriez, et générallement tous les effets contenus aud. inventaire ont esté, du consentement de toutes lesd. partyes, et ce pour évitera contestation, sans tirer à conséquence et sans préjudicier aux droits de lad. damoiselle Le Gorju et toutes les autres partyes, laissés en la garde et possession de lad. demoiselle Le Gorju et de s"^ Eustache de Villers, bourgeois de Paris, qui s’en sont volontairement et solidairement chargés comme dépositaires.

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