‹ Scènes américaines; dix-huit mois dans le Nouveau mondeChapitre 36 sur 91 · BALTIMORE · texte numérisé non relu

BALTIMORE

est le plus gros de tous ceux des États-Unis '(il contient six mille tuyaux) , vient s'ajouter un prestige de plus : c'est la beauté éblouissante des exécutantes elles-mêmes. Les femmes de Baltimore passent pour être plus belles que celles d'aucune autre grande ville de ce pays-là, et ce n'est pas peu dire , car les Américaines sont , généralement parlant, extrêmement agréables de figure. Les chanteuses de cette cathédrale paraissaient âgées de seize à dix-huit ans ; leur toilette était des plus élégantes. Chacune d'elles donne l'idée d'un tableau ravissant et isolé, encadrée qu'elle est, en quelque sorte , par les tringles de bronze doré du balcon , où sont suspendus au-dessus de leurs têtes des rideaux de soie cramoisie , retenus par de larges anneaux d'acier étincelant. C'est à Baltimore que , en 1789 , le premier évêque catholique fut installé dans l'Amérique du Nord : aujourd'hui, c'est un archidiocèse.

Il n'y a nulle part, sur les côtes de l'Union, un débouché aussi considérable pour les farines que cette métropole du Maryland. Dans une distance de 30 milles seulement , en amont de la ville, vous remarquez sur les bords de la Palapsco soixante vastes moulins , grâce aux chutes de cette rivière, qui tombe graduellement, dans cet intervalle, d'une hauteur de 800 pieds ; on a donné à ces chutes lenom de « Jones's-Falls* »

Çà et là, le long de la Patapsco, se trouvent des

carrières très-riches en granit couleur de chocolat, celui-là même dont la cathédrale a été bâtie. Les premiers étages de la plupart des maisons de la haute ville de Baltimore sont plaqués, sur le devant, de marbre blanc, et les ciift[ ou six marches, qui montent jusqu'à la porte d'entrée, sont composées de la même substance. On rencontre, dans le bel État du Maryland, en grande abondance, le minerai appelé fer chromé. Les immenses quantités d'acides de chrome et de chromâtes que la France consomme annuellement, lui arrivent directement de Baltimore sous la forme du minerai dont nous venons de parler. Ici, plus encore que dans les autres villes des États-Unis, c'est la principale rue qui sert de promenade publique pour les fashionables.

Lorsque, de l'une des extrémités de cette rue, vous plongez vos regards sur toute la longueur de l'un de ses trottoirs, dans un moment où le soleil y donne, il vous semble y apercevoir d'innombrables couleurs irisées d'un immense prisme solaire qu'on viendrait de briser. Et puis, si, désireux de faire quelques observations philosophiques, vous vous mettez à cheminer à travers ce groupe joyeux, vous y rencontrerez, dans l'espace d'une heure, plus de charmantes figures que vous n'en verriez dans les endroits les plus fréquentés des Tuileries ou de Hyde-Park, durant huit longues après-midi d'été. Mais, en ce qui concerne les grâces de la

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tournure, et Télégaute aisance de la démarche (qui ne sont pas incompatibles avec une laideur de traits prononcée), nous avouons qu il faudra renverser cette proposition en faveur des dames de France. Les sylphides américaines acquerraient petit à petit, sans aucun doute, ces grâces européennes qu'elles admirent tant, si elles se décidaient à renoncer à cette robe d'une longueur désespérante, qu'elles ont empruntée aux Anglaises. Elles devraient se rappeler que ce vêtement traînant ne leur est pas, à beaucoup près, aussi indispensable qu'il l'est pour mes compatriotes d'Outre-Manche, attendu qu'elles (les dames américaines) ont, généralement parlant, reçu de la nature des pieds presque aussi petits et aussi bien faits que ceux des dames Françaises.

Aux États-Unis, les convenances autorisent les jeunes personnes à sortir non accompagnées d'une duègne quelconque ; et bien que, sous ce rapport, elles m'aient paru jouir d'une plus grande liberté qu'en Angleterre même, il n'en résulte pas autant de conséquences fâcheuses pour elles que dans certains autres pays, où la surveillance est portée à un degré par trop exagéré.

L'une des sources de rafraîchissements les plus abondantes qui sont mises, pendant les grandes chaleurs, à la disposition de la portion remuante de la population de Baltimore, de même que dans les autres villes américaines, s^ trouve ordinai-

rement chez les pharmaciens. Au centre de l'un de leurs comptoirs, qui est aflfecté spécialement à cet usage, s'élève une espèce de petite pompe élégamment ornée, et construite d'après le principe sur lequel est fondée notre cruche à siphon. Grand nombre de pharmaciens fabriquent leur eau gazeuze dans un compartiment de leur cave, correspondant directement au comptoir du magasin. Les autres se contentent de faire remplir, au fur et à mesure, le gracieux réservoir formé par la partie creuse du comptoir, d'une quantité voulue d'eau carbonatée, provenant de la principale fabrique de la ville. Cette facilité de puiser à une source aussi salubre, est chose extrêmement commode pour le passant qui a soif. Tout à côté du robinet qui va le désaltérer, il voit étalées cinq ou six différentes variétés de sirops aromatisés. Nonobstant la modicité du prix, qui n'est que de 6 cents (sous) par énorme verre (compris le sirop) , chez les pharmaciens de mode, et de 3 cents seulement chez le reste de leurs confrères, chacun de ces détaillants d'eau de seltz gagne, m'a-t-on assuré, une somme considérable, pendant la durée d'un été. Il va sans dire que le liquide gazeux est maintenu sans cesse à une température rigoureusement glaciale, et souvent trop, pour la santé de certains consommateurs.

Nulle part, en Europe, trouverait-on de la glace brute plus débarrassée d'impuretés étrangères, et

présentant une limpidité de cristallisation plus admirable que celle que Ton consomme dans les villes américaines. Chaque hiver, les divers marchands de glace de New- York emmagasinent, en moyenne, plus de cent mille tonneaux de glace recueillis dans les environs de la ville. Il en résulte donc, pour la consommation, au moins quatrevingt mille tonneaux, qui représentent la somme de 2â0,000 piastres (1,200,000 francs).

La population, de 125,000 âmes, que renferme aujourd'hui Baltimore, est plus que triplée par celle de Philadelphie, où nous arrivons maintenant *. Après New-York, cette dernière cité vient en première ligne, quant au nombre de ses habitants, dont le chiffre actuel est de quatre cent mille individus, précisément autant qu'à Manchester, en Angleterre. L'épithète grecque de Philadelphie, qui signifie, comme chacun le sait, le lieu de « V Amour fraternel^ » est, de nos jours, appliquée à cette ville célèbre, par antithèse, et dans un sens tout opposé à celui que l'entendait, en 1682, le quaker Guillaume Penn, qui l'avait inventée. Efiectivement, nulle part, ailleurs, dans l'immense république américaine, les querelles de

* En allant de Philadelphie à Baltimore, on traverse (ainsi qae je l'ai fait trois fois) le fleuve Susquehànna, sur les bords duquel est situé Wyoming» nom bien familier à ceux qui connaissent les chefs-d'œuvre de la littérature britannique : je fais allusion ici au poôme de Gerlrude ofWyoming, par l'éminent poëte anglais Tho» mas Campbell, mort il y a quatre ou cinq ans.

ISS SCiaSS AMÉftlGAlKES.

toute nature sont-elles anasi Créqn^stes. C'est surtout dans un faubourg appelé Mcyameming que les coups de poing et autres genres de voies de fait se sont parfaitement acclimatés.

On se fatigue, à la longue, de F uniformité avec laquelle les rues de Philadelphie se coupent à angles droits; dans plusieurs d'entre elles, deux rangées d'arbres maintiennent un ombrage agréable pendant les chaleurs de l'été, qui ne laissent pas que d'être excessives en juin, juillet et août, à raison de la nature complètement plate du terrain sur lequel la ville a été bâtie. La propreté des rues de Philadelphie est due probablement, en partie, à l'affichage multiplié de cet avertissement de la police, dans leurs grandes villes, là o& des dégâts quelconques, de la part des passants, sont à redouter : u Look oui, deiinquenUlyi Ce qui signifie littéralement : « Gare à vous, ô dé- Knçuanis I » Cette menace ne suffit pourtant pas toujours, on le conçoit, pour intimider les récalcitrants.

Le seul trait de ressemblance que cette capitale de la Pensylvanie offre avec Baltimore, réside dans les ornements en marbre blanc, que vous voyez sur la façade d'un très-grand nombre de maisons. Ce calcaire saccharaoïde (le marbre) se rencontre en quantités inépuisables sur divers points du Maryland et du Kentucky ; mais il est loin d'égaler en blancheur celui de Carrare. Il serait difficile de

trouver 9 même en Europe, un édifice tout en marbre , aussi vaste que Test un palais appelé « Girard-CoUege, » aux environs de Philadelphie. La forme de sa partie mitoyenne, car il a deux énormes ailes également en marbre, rappelle aussitôt celle de Véglise de la Madeleine, à Paris, dont elle présente en outre les dimensions. Quant à la portion qui constitue la maçonnerie, il n'entre pas dans sa composition, ni à l'intérieur ni à l'extérieur, une seule pierre qui ne soit en marbre blanc proprement dit. Ce merveilleux bâtiment doit son existence à un philanthrope français, nommé Etienne Girard, qui légua en mourant, en 1831, une somme de 2 millions de piastres (10 millions de francs), pour la construction d'un asile destiné à l'éducation des orphelins.

En suivant la même route extra-muros y où s'élève ce palais Girard, l'on ne tarde pas à arriver à la fameuse prison pénitentiaire de la Pensylvanie, qui a servi déjà de modèle à tant de maisons de détention dans une multitude de localités en Europe, pour la mise en vigueur du système cellu* laire. Après l'avoir étudiée en détail, je n'ai pu partager une opinion émise par le plus brillant romancier anglais de nos jours *, qui l'a visitée il y a une dizaine d'années, relativement à ce qu'il qualifie « d'horreurs et d'effets atroces de la ré-

* Charte» Dickens, dans ses American Noiêê, cb. VII.

clusion solitaire. » Actuellement, les prisonniers qui observent avec docilité tous les points du règlement, ont la permission d'aller travailler, pendant la journée, hors de leurs cellules, dans telle ou telle partie des bâtiments ou des terres y attenants. Rien que ce simple adoucissement de l'ancienne sévérité de l'établissement est de nature à procurer aux condamnés une distraction salutaire, et suffisante pour étouflTer les germes de cette redoutable aliénation d'esprit qui s'y développent, à ce que l'on prétend, avec une rapidité effrayante. Chaque détenu mâle a, indépendamment d'une cellule fort propre et commode, un petit préau à lui, en forme de losange, où il peut respirer l'air libre, à une certaine heure de la journée. Quant aux femmes, chacune d'elles possède deux cellules, pour leur compenser la privation d'un préau séparé. Bref, dans les villes les plus civilisées de r Ancien-Monde, il y a un nombre considérable de domestiques de l'un et de l'autre sexe, qui ne sont pas, chez leurs maîtres, aussi spacieusement logés que le sont les condamnés dans la prison pénitentiaire de Philadelphie. Le directeur de cette prison est un quaker.

Si, en la quittant, vous franchissez un espace de 2 milles, dans une direction nord-ouest , vous gagnez un petit parc charmant, au milieu duquel se trouve la pompe hydraulique remarquable à l'aide de laquelle on détourne, en partie, le cours

de la rivière Schuylkill, en faveur des bons habitants de Philadelphie. Les eaux du magnifique fleuve Delaware, sur la rive droite duquel s'étale cette ville, sont trop altérées par les marées salées de r Océan pour qu'elles puissent être potables* Celles du Schuylkill, au contraire, sont tellement pures et douces qu'elles ne précipitent pas le nitrate d'argent. Il faut avouer que, par ce fait, elles pèchent par un défaut opposé à celui des eaux précédentes; car la science, et surtout l'expérience, nous apprennent que la présence d'une quantité minime de chlorure de sodium ou même de chlorure de potassium dans l'eau, amène avec elle des effets plus satisfaisants pour l'économie animale, que si ce liquide en était complètement dépourvu. Dans le fleuve Delaware, on pêche l'esturgeon en assez grande abondance ; mais, d'après les renseignements que je recueillis à ce sujet sur les lieux , il ne paraît pas que l'on en utilise la vessie natatoire pour la fabrication de l'ichtyocole, ainsi que cela se pratique sur cette partie du littoral de la Méditerranée, où l'on fait la pêche du même poisson.

L'un des objets les plus intéressants que l'on remarque, tandis qu'on explore l'intérieur de la ville, c'est Ylndépendence-Hall , ou l'ancien Hôtel-de- Ville : dans une de ses salles, que l'on conserve religieusement dans son état primitif, fut signée, en 1776 (le â juillet) , la déclaration

par laquelle on secouait à tout jamais le joug de l'Angleterre, et Ton proclamait l'existence d'une république indépendante. Mais quand on porte aux génies du temps passé l'admiration enthousiaste qu'ils méritent, on éprouve une émotion encore plus profonde, lorsque, en s' acheminant dans certaines rues, on aperçoit la maisonnette où l'illustre Franklin, dénué de ressources, se mit, dans sa jeunesse, en apprentissage chez un imprimeur, le lendemain du jour où il fut jeté sur la plage du Delaware, par suite du naufrage du petit sloop qui l'avait emporté depuis Boston jusqu'à l'embouchure de ce fleuve; et quand, dans un autre quartier, on découvre le véritable toit sur lequel il fixa le premier paratonnerre que l'on eût jamais construit, application mémorable des expériences prolongées qu'il venait de faire sur l'électricité. Vous voyez enfin, sur une modeste tombe couverte de mousse sauvage, à 1 kilomètre environ de la maison où l'immortel docteur rendit le dernier soupir, cette curieuse épitaphe, composée par lui*môme, plusieurs années avant sa mort :

Gi-glt le corps de Benjamin Franklin, iroprimeur.

Semblable à la couverture d'un vieux livre

Dont la table des matières a été arrachéo,

Dont les caractères ont été effacés, et la dorure ternie,

La pâture des vers.

Cependant Pouvrage lui-même ne sera pat pèrâQ,

Car il reparaîtra sous un autre format

Dans une nouvelle édition

Corrigée et purifiée par rAOTEtfii (Dieu).

PHILADELPHIE, 16ft

Bien que Franklin eût passé à Philadelphie la majeure portion de sa vie, il était Bostonien de naissance. La secte des Quakers, à laquelle il appartenait, est aujourd'hui en grande minorité, relativement à la population catholique surtout, qui monte à 53,000 personnes; la capitale de la Pensylvanie renferme , en outre , une proportion notable d'Anabaptistes, d'Unitariens, de Méthodistes, etc.

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