‹ Scènes choisies [sous la direction] par Ch. GeorginChapitre 283 sur 443 · RÈGLE : Il se faut entr'aider, p. 3'f, n. I · texte numérisé non relu

RÈGLE : Il se faut entr'aider, p. 3'f, n. I

Toï

MONSIEUR JOURDAIN. — Vovis iii'avez cnvoyé des bas de soie si étroits que j'ai eu toutes les peines du monde à les mettre ; et il y a déjà deux mailles de rompues.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Ils ne s'élargiront que trop.

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m'avez aussi fait faire des souliers qui me blessent furieusement.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Point du tout, Monsleui*.

MONSIEUR JOURDAIN. — Commciit ! point du tout?

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Nou, îls ne VOUS blessent point.

MONSIEUR JOURDAIN. — Je VOUS dis qu'ils me blessent, moi.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Vous VOUS imaginez cela'.

MONSIEUR JOURDAIN. — Je me l'imagine parce que je le sens ; voyez la belle raison !

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Tcuez, voilà le plus bel habit de la cour -, et le mieux assorti. C'est un chef-d'œuvre que d'avoir inventé un habit sérieux qui ne fût pas noir; et je le donne en six coups ^ aux tailleurs les plus éclairés.

MONSIEUR JOURDAIN. — Qu'esl-cc que c'est que ceci? Vous avez mis les fleurs en en-bas *.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Vous 116 m'avcz pas dit quc vous les vouliez en en-haut.

MONSIEUR JOURDAIN. — Est-cc qu'il faut dire cela?

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Ouî , Vraiment. Toutes les i>ersonnes de qualité les portent de la sorte.

MONSIEUR JOURDAIN. — Lcs pcrsouTies de qualité portent les fleurs en en-bas ?

LE MAÎTRE TAILLELTl. — Oui, Mousicur.

MONSIEUR JOURDAIN. — Oli ! voilà quî est donc bien °. LE MAÎTRE TAILLEUR. — Si VOUS voulcz, je Ics mettrai en en-haut.

MONSIEUR JOURDAIN. — Nou, nOU.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Vous n'avez qu'à dire.

MONSIEUR JOURDAIN. — Nou, VOUS dis-je ; VOUS avez bien fait. Croyez-vous que l'habit m'aille bien ?

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Belle demande ! Je défie un peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste.

1. Quel est le marchand, de- j leurs n'en feraient pas autant, puis qu'il en existe, nui n'affîr- i. En-bas, en-haut forment une mcra pas l'inconteslaule valeur ' seule locution, d'où le en qui la de sa marchandise ? procède. — Le tailleur a eu sans

2. Le maître tailleur connaît ' doute une distraction, et les le faible de "SI. Jourdain ; il lui : fleurs ont été brodées la çiueue parle de la cour. i en Tair. Mais ^L Jourdain est

i. Je le donne en six coups si- i une bonne dupe pour qui sait gniQe je parie qu'en s''y repre- s'y prendre. nant à six fois les autres tail- , 5. M. Jourdain est rasséréné.

J'ai chez moi un garçon qui, pour monter une rhingrave', est le plus grand génie du monde; et un autre qui, pour assembler un pourpoint, est le héros de notre temps-.

MONSIEUR JOURDAIN. — La pcrruquc et les plumes sontelles comme il faut?

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Tout CSt bicil,

MONSIEUR JOURDAIN, en regardant le maître tailleur. — Ah! ah ! Monsieur le tailleur, voilà de mon étoile du dernier habit que vous lu'avez fait. Je la reconnais bien.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — C'cst ({uc létoifc luc Sembla si belle, que j'en ai voulu lever ^ un habit pour moi.

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Voulcz-vous mettre votre habit ^ ?

MONSIEUR JOURDAIN. — Oui. douncz-moi.

LE MAÎTRE TAILLEUR. — Attendez. Cela lie Aa pas comme cela. J'ai amené des gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d'habits se mettent avec cérémonie. Holà ! entrez, vous autres.

A ses garçons. — Mettez cet habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux personnes de qualité.

Quatre garçons tailleurs s'approchent de M. Jourda.in. Deux lui arrachent le haut-de-chausses de ses exercices; les deux autres lui ôtent la camisole ; après quoi ils lui mettent son habit neuf. M. Jourdain se promène au milieu d'eux, et leur montre son habit, pour voir s'il est bien. Le tout à la cadence de toute la symphonie '".

GARÇON TAILLEUR. — MoR gentilhomme, donnez, s'il vous plaît aux garçons quelque chose pour boire.

MONSIEUR JOURDAIN. — Comment m'appelez-vous ?

GARÇON TAILLEUR. — Mon gentilhomme.

MONSIEUR JOURDAIN. — « MoR gentilhomme ! » Voilà ce que c'est de se mettre" en personne de qualité ! Allez-vousen demeurer toujours habillé en bourgeois, on ne a'ous dira point : « Mon gentilhomme ». {Donnant de l'argent.) Tenez, voilà pour « Mon gentilhomme ».

GARÇON TAILLEUR. — Monscigneur, nous vous sommes bien obligés.

MONSIEUR JOURDAIN. — « MonscigneuT ! » Oh ! oh ! « Mon-

1. Rhingrave, cf. p. 81, n. 4. j de sortir des situations embar-

Page 1