COURS GRATUIT DE MUSIQUE VOCALE ET INSTRUMENTALE
A l’usage des deux sexes.
S' adresser au comptoir.
Ce qui fait que ledit comptoir est tous les soirs encombré de personnes d’une mise négligée, qui viennent s’informer par où qu’on passe.
En outre, M. Schaunard y donne des rendeji-vous à une dame qui s’appelle Phémie, teinturière, et qui a toujours oublié son bonnet.
Aussi M. Bosquet le jeune a-t-il déclaré qu’il ne mettrait plus les pieds dans un établissement où l’on outrageait ainsi la nature.
5® Non contents de ne faire qu’une consommation trèsmodérée, ces messieurs ont essayé de la modérer davantage. Sous prétexte qu’ils ont surpris le moka de l’établissement en adultère avec de la chicorée, ils ont apporté un filtre à esprit-de-vin, et rédigent eux-mêmes leur café, qu’ils édulcorent avec du sucre acquis au dehors à bas prix, — ce qui est une insulte faite au laboratoire.
6® Corrompu par les discours de ces messieurs , le garçon Bergami (ainsi nommé à cause de ses favoris), oubliant son humble naissance et bravant toute retenue, s’est permis d'adresser à la dame de comptoir une pièce de vers dans laquelle il l’excite à l’oubli de ses devoirs de mère et d’épouse ; — au désordre de son style on a reconnu que celte lettre avait été écrite sous l’influence pernicieuse de M. Rodolphe et de sa littérature.
En conséquence, et malgré le regret qu’il éprouve, — le directeur de l’établissement se voit dans la nécessité de prier la société Colline de choisir un autre endroit pour y établir ses conférences révolutionnaires.
Gustave Colline, qui était le Cicéron de la bande, prit la parole et, à priori, prouva au maître du café que ses
doléances étaient ridicules et mal fondées ; qu’on lui faisait grand honneur en choisissant son établissement pour en faire un foyer d’intelligence; — que son départ et celui de ses amis causerait la ruine de sa maison, élevée par leur présence à la hauteur de café artistique et littéraire.
— Mais, dit le maître du café, — vous et ceux qui viennent vous voir, — vous consommez si peu.
— Cette sobriété dont vous vous plaignez est un argument en faveur de nos mœurs, répliqua Colline. — Au reste, il ne tient qu’à vous que nous fassions une dépense plus considérable ; — il suffira de nous ouvrir un compte.
— Nous fournirons le registre, dit Marcel.
Le cafetier n'eut pas l’air d’entendre, et demanda quelques éclaircissements à propos de la lettre incendiaire que Bergami avait adressée à sa femme. — Rodolphe, accusé d’avoir servi de secrétaire à celte passion illicite, s’innocenta avec vivacité.
— D’ailleurs, ajouta-t-il, la vertu de madame était une sûre barrière qui...
— Oh ! dit le cafetier... avec un sourire d’orgueil— ma femme a été élevée à Saint-Denis.
Bref, Colline acheva de l’enferrer complètement dans les replis de son éloquence insidieuse, et tout s’arrangea sur la promesse que les quatre amis ne feraient plus leur café eux-mômes, que l’établissement recevrait désormais Iç Castor gratis, — que Phémie^ teinturière, mettrait un bonnet ; que le trictrac serait abandonné à la société Bosquet, tous les dimanches de midi à deux heures, et surtout qu'on ne demanderait pas de nouveaux crédits.
Tout alla bien ^)endaut quelques Jours.
La veille de Noël, les quatre amis arrivèrent au café accompagnés de leurs épouses.
Il y a mademoiselle Musette; mademoiselle Mimi, la nouvelle maîtresse de Rodolphe, une adorable créature dont la voix bruyante avait l’éclat des cymbales ; et Phémifi, teinturière, l’idole de Schaunard. Ce soir- là, Phémie, teinturière, avait un bonnet. Quant à madame Colline, qu’on ne voyait jamais, elle était comme toujours restée chez elle, occupée à mettre des virgules aux manuscrits de son époux. Après le café qui fut, par extraordinaire, escorté d’un bataillon de petits verres, on demande du punch. Peu habitué à ces grandes manières, le garçon se fit répéter deux fois l’ordre. Phémie, qui n’avait jamais été au café, paraissait extasiée et ravie de boire dans des verres à patte. Marcel disputait Musette à propos d’un chapeau neuf dont il suspectait l’origine. Mimi et Rodolphe, encore dans la lune de miel de leur ménage, avaient ensemble une causerie muette alternée d’étranges sonorités. Quant à Colline, il allait de femme en femme égrener avec une bouche en cœur toutes les galantes verroteries de style ramassées dans la collection de V Almanach des Muses.
Pendant que celte joyeuse compagnie se livrait ainsi aux Jeux et aux Ris, un personnage étranger, assis au fond de la salle, à une table isolée, observait le spectacle animé qui se passait devant lui, avec des yeux dont le regard était étrange.
üepuis quinze jours environ, il venait ainsi tous les soirs : c’était de tous les consommateurs le seul qui avait pu résister au vacarme elfroyable que faisaient les Bobémiens. I.es scies les plus farouches l’avaient trouvé iné-
branlable ; il restait là toute la soirée, fumant sa pipe avec une régularité mathématique, les yeux fixes comme s’il gardait un tr^or, et l’oreille ouverte à tout ce qui se disait autour de lui. Âu demeurant, il paraissait doux et fortuné, car il possédait une montre retenue en esclavage dans sa poche par une chaîne d'or. Et un jour que Marcel s’était rencontré avec lui au comptoir, il l’avait surpris changeant un louis pour payer sa consommation. Dès ce moment, les quatre amis le désignèrent sous le nom du capitaliste.
Tout à coup, Schauuard, qui avait la vue excellente, fit remarquer que les verres étaient vides.
— > Parbleu! dit Rodolphe, c’est aujourd’hui leréveillon; nous sommes tous bons chrétiens, il faut faire un extra.
— Ha foi, oui, fit Marcel; demandons des choses surnaturelles.
— Colline, îqouta Rodolphe, sonne un peu le garçon.
Colline agita la sonnette avec firénésie.
— Qu’allons-nous prendre? dit Marcel.
Colline se courba en deux comme un arc et dit en montrant les femmes :
— C’est à ces dames qu’il appartient de régler l’ordre et la marche des rafraîchissements.
— Moi, dit Musette — * en faisant claquer sa bouche — je ne craindrais pas du champagne.
— Es-tu folle? exclama Marcel, — du champagne, — ce n’est pas du vin d’abord.
— Tant pis, — j’aime ça, — ça fait du bruit.
— Moi, dit Mimi, en câlinant Rodolphe d’un regard, — j’aime mieux du beauncy dans un petit panier.
— Perds-tu la tête? fit Rodolphe.
— Non, je veux la perdre, répondit Mimi — sur qui le beaune exerçait une influence particulière. — Son amant fut foudroyé par ce mot.
— Moi, dit Phémie, teinturière, en se faisant rebondir sur l’élastique divan, je voudrais bien du parfait amour.
— C’est bon pour l’estomac.
Schaunard articula d’une voix nasale quelques mots qui firent tressaillir Phémie sur sa base.
— Ah ! bah ! dit le premier Marcel, — faisons pour cent mille francs de dépense — une fois par hasard.
— Et puis, ajouta Rodolphe, le comptoir se plaint qu’on ne consomme pas assez. — Il faut le plonger dans l’étonnement.
— Oui, dit Colline, livrons-nous à un festin splendide,
— d’ailleurs nous devons à ces dames l’obéissance la plus passive, — l’amour vit de dévouement — le vin est le jus du plaisir — le plaisir est le devoir de la jeunesse — les femmes sont des fleurs, on doit les arroser. — Arrosons ! Garçon! garçon! — et Colline se pendit au cordon de sonnette avec une agitation fiévreuse.
Le garçon arriva rapide comme les aquilons.
Quand il entendit parler de champagne, et de beaune, et de liqueurs diverses, sa physionomie exécuta toutes les gammes de la surprise.
— J’ai des trous dans l’estomac, dit Mimi, — je prendrais bien du jambon.
— Et moi des sardines et du beurre, ajouta Musette.
— Et mol des radis, fit Phémie, — avec un peu de viande autour...
— Dites donc tout de suite que vous voulez souper, alors, reprit Marcel.
— Ça nous irait assez, — reprirent les femmes.
— Garçon ! — montez-nous ce qu’il faut pour souper — dit Colline gravement.
Le garçon était devenu tricolore à force de surprise.
Il descendit lentement au comptoir — et flt part au maître du café des choses extraordinaires qu’on venait de lui demander.
Le cafetier crut que c’était une plaisanterie, — mais, à un nouvel appel de la sonnette, il monta lui-même et s’adressa à Colline, pour qui il avait une certaine estime. — Colline lui expliqua qu’on désirait célébrer chez lui la solennité du réveillon, et qu’il voulût bien faire servir ce qu’on lui avait demandé.
Le cafetier ne répondit rien, — il s’en alla à reculons en faisant des nœuds à sa serviette. Pendant un quart d’heure lise consulta avec sa femme, — et grâce à l’éducation libérale qu’elle avait reçue à Saint-Denis, eette dame, qui avait un faible pour les beaux-arts et les belles-lettres, engagea son époux à faire servir le souper.
— Au fait, dit le cafetier, ils peuvent bien avoir de l’argent, une fois par hasard. Et il donna ordre au garçon de monter en haut tout cequ’on lui demandait. Puis il .s’abîma dans une partie de piquet avec un vieil abonné. — Fatale imprudence !
Depuis dix heures jusqu’à minuit le garçon ne fit que monter et descendre les escaliers. A chaque instant on lui demandait des suppléments. Musette se faisait servir à l’anglaise et changeait de couvert à chaque bouchée ; Mimi
SCKNES DR LA BOIII^.MR.
buvait de tous les vins dans tous les verres ; Schaunard avait dans le gosier un Sahara inaltérable; Colline exécutait des feux croisés avec ses yeux, et, tout en coupant su serviette avec ses dents, pinçait le pied de la table, qu’il prenait pour les genoux de Phémie. Quant à Marcel et Rodolphe, ils ne quittaient point les étriers du sang-froid, et voyaient, non sans inquiétude, arriver l’heure du dénoùment.
Le personnage étranger considérait cette scène avec une curiosité grave ; de temps en temps, on voyait sa bouche s’ouvrir comme pour un sourire; puis on entendait un bruit pareil à celui d’une fenêtre qui grince en se fermant. — C’était l’étranger qui riait en dedans.
A minuit moins le quart, la dame de comptoir envoya l’addition. — Elle atteignait des hauteurs exagérées, 25 fr. 76 c. • .
— Voyons, dit Marcel, — nous allons tirer au sort quel sera celui qui ira parlementer avec le cafetier, — Ça va être grave. — On prit un jeu de domino et on tira au plus gros dé.
Le .sort désigna malheureusement Schaunard comme plénipotentiaire. — Schaunard était excellent virtuose, mais mauvais diplomate. 11 arriva justement au comptoir comme le cafetier venait de perdre avec son vieil habitué. Fléchissant sous la honte de trois capotes, Momus était d’une humeur mas.sacrante, — et aux premières ouvertures (le Schaunard il entra dans une violente colère. — Schaunard était bon musicien, mais il avait un caractère déplorable. — Il répondit par des insolences à double détente. — La querelle s’envenima, et le cafetier monta en haut signi-
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6er qu’on eût à le payer, sans quoi Tonne sortirait pas. Colline essaya d’intervenir avec son éloquence modérée; mais en apercevant une serviette avec laquelle Colline avait fait de la charpie, la colère du cafetier redoubla, et, pour se garantir, il osa même porter une main profane sur le paletot noisette du philosophe et sur les pelisses des dames.
Un feu de peloton d’inj urcs s’engagea entre les Bohémiens et le maître de l'établissement.
; Les trois femmes parlaient amourettes et chiffons.
- Le personnage étranger se dérangeait de son impassibilité ; peu à peu il s’était levé, avait fait un pas, puis deux, et marchait comme une personne naturelle ; il s’avança près du cafetier, le prit à part et lui parla tout bas. Rodol-, ]d)e et Marcel le suivaient du regard. Le cafetier sortit enfin en disant à l’étranger :
— Certainement que je consens, monsieur Barbemuche, certainement; arrangez-vous avec eux. M. Barbemuche retourna à sa table pour prendre son chapeau, le mit sur sa tête, fit une conversion à droite et en trois pas arriva près de Rodolphe et de Marcel, ôta son chapeau, s’inclina devant les hommes, envoya un salut aux dames, tira son mouchoir, se moucha et prit la parole d’une voix timide :
— Pardon, messieurs, de l’indiscrétion que je vais commettre, dit-il. 11 y a longtemps que je brûle du désir de faire votre connaissance, mais je n’avais pas trouvé jusqu’ici d’occasion favorable pour me mettre en rapport avec vous. Me permellrcz-vous de saisir celle qui se présente aujourd’hui ?
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SCÈNES DE LA BOHÊME. i61
— Certainement — certainement, fit Colline qui voyait venir l’étranger.
Rodolphe et Marcel saluèrent sans rien dire.
La délicatesse trop exquise de Schaunard faillit tout perdre. — Permettez, monsieur, dit-il avec vivacité, — vous n’avez pas l’honneur de nous connaître, et les convenances s’opposent à ce que.... Auriez-vous la bonté de me donner une pipe de tabac?... Du reste, je serai de l’avis de 'mes amis...
— Messieurs, reprit Barbemuche, je suis comme vous un disciple des beaux-arts. — Autant que j’ai pu m’en apercevoir en vous entendant causer, nos goûts sont les mêmes, j’ai le plus vif désir d’être de vos amis, et de pouvoir vous retrouver ici chaque soir... Le propriétaire de cet établissement est un brutal, mais je lui ai dit deux mots, et vous êtes libres de vous retirer... J’ose espérer que vous ne me refuserez pas les moyens de vous retrouver en ces lieux, en acceptant le léger service que. . .
La rougeur de l’indignation monta au visage de Schaunard. — 11 spécule sur notre situation, dit-il ; nous ne pouvons pas accepter. — 11 a payé notre addition : je vais lui jouer les vingt-cinq francs au billard — et je lui rendrai des points.
Barbemuche accepta la proposition — et eut le bon esprit de perdre-, — mais ce beau trait lui gagna l’estime de la Bohême.
On se quitta en se donnant rendez-vous pour le lendemain.
— Comme ça, disait Schaunard à Marcel, — nous ne lui devons rien; noire dignité est sauvegardée.
— Et nous pouvons presque exiger un nouveau souper, ajouta Colline.
Une réception dans In Bohême.
Le soir où il avait, dans un café, soldé sur sa cassette particulière lanoted’un souper consommé par les Bohèmes, Carolus s'était arrangé de façon à se faire accompagner par Gustave Colline. Depuis qu’il assistait aux réunions des quatre amis dans l’estaminet où il les avait tirés d’embarras, Carolus avaitspécialcment remarqué Colline, et éprouvait déjà une sympathie attractive pour ce Socrate, dont il devait plus tard devenir le Platon. C’est pourquoi il l’avait choisi tout d’abord pour être son introducteur dans 1e cénacle. Chemin faisant, Barbemuche offrit à Colline d’entrer prendre quelque chose dans un café qui se trouvait encore ouvert. Non-seulement Colline refusa, — mais encore il doubla le pas en passant devant ledit café, et renfonça soigneusement sur ses yeux son feutre hyperphysique.
— Pourquoi ne voulez-vous pas entrer là? ditBarbemuche, en insistant avec une politesse de tx)n goût.
— J’ai des raisons, répliqua Ck)lline : il y a dans cet établissement une dame de comptoir qui s’occupe beauœup de sciences exactes, et je ne pourrais m’empécber d’avoir avec elle une discussion fort prolongée, — ce que j’essaye d’éviter en ne passant jamais dans cette rue à midi, — ni aux autres heures de soleil.
— Oh ! c’est bien simple, répondit naïvement Colline,
— j’ai habité ce quartier avec Marcel.
— J’aurais pourtant bien voulu vous offrir un verre de punch et causer un instant avec vous. Ne connaîtriez-vous pas dans les alentours un endroit où vous pourriez entrer sans être arrêté par desdifflcultés... mathématiques? ajouta Barbemuche, qui jugea à propos d’être énormément spirituel.
Colline rêva un instant.
— Voici un petit local où ma situation est plus nette, dit-il. — Et il indiquait un marchand de vin.
Barbemuche fit la grimace et parut hésiter.
— Est-ce un lieu convenable? ût-il.
Vu son attitude glaciale et réservée, sa parole rare, son sourire discret, et vu surtout sa chaîne à breloques et sa montre, Colline s’était imaginé que Barbemuche était employé dans une ambassade, et il pensa qu’il craignait de se compromettre en entrant dans un cabaret.
— Il n’y a pas de danger que nous soyons vus, dit-il,
— à cette heure tout le corps diplomatique est couché.
Barbemuche se décida à entrer, — mais au fond de
l’Ame il aurait bien voulu avoir un faux nez. Pour plus
de sûreté, il demanda un cabinet et eut soin d'attacher une serviette aux carreaux de la porte vitrée. Ces précautions prises, il parut moins inquiet et ilt venir un bol de punch. Excité un peu par la chaleur du breuvage, Barbemuche devint plus communicatif; et, après avoir donné quelques détails sur lui-même, il osa articuler l’espérance qu’il avait conçue de faire ofBciellement partie de la Société des Bohèmes, et il sollicitait l’appui de Colline pour l’aider dans la réussite de ce dessein ambUieux.
Colline répondit que pour son compte il se tenait tout à la disposition de Barbemucbe, mais qu’il ne pouvait cependant rien assurer d’une manière absolue. — le vous promets ma voix, dit-il, — mais je ne puis prendre sur moi de disposer de celle de mes camarades.
—Mais, fit Barbemucbe, pour quelles raisons refüseraient-ils de m’admettre parmi eux T
Coltine déposa sur la table le verre qu’il se disposait à porter à sa boudie, — et d’un air très-sérieux parla à peu près ainsi à l’audacieux Carolus
— Vous cultives les beaux-arts ? demanda Colline.
— Je laboure modestement ces nobles champs de l’intelligence, répondit Carolus, qui tenait à arborer les cou; leurs de son style.
Colline trouva la phrase bien mise, et s’inclina : — Vous connaissez la musique ? fit-il.
— J’ai joué de la contre-basse.
— C’est un instrument philosophique, — il rend des sons graves. — Alors, si vous connaissez la musique, — vous comprenez qu’on ne peut pas, sans blesser les lois
de l’harmonie, introduire un cinquième exécutant dans un quatuor ; — autrement ça cesse d’être quatuor.
— Ça devient un quintette, répondit Carolus.
— Vous dites? fit' Colline.
— Quintette.
— Parfaitement, — de même que, si à la Trinité, ce divin triangle, vous ajoutez une autre personne, ça ne sera plus la Trinité, ce sera un carré, — et voilà une religion fêlée dans son principe !
— Permettez, dit Carolus, dont l’intelligence commençait à trébucher parmi toutes les ronces du raisonnement de Colline, je ne vois pas bien...
— Regardez et suivez-moi... — continua Colline, connaissez-vous l'astronomie ?
— Un peu ; je suis bachelier.
— 11 y a une chanson là-dessus, fil Colline. « Bachelier, dit Lisette... » Je ne me souviens plus de l’air... Alors, vous devez savoir qu’il y a quatre points cardinaux. — Eh bien, s’il surgissait un cinquième point cardinal, toute l’harmonie de la nature serait bouleversée. — C’est ce qu’on appelle un cataclysme. Vous comprenez 7 ' '
' — J’attends la conclusion.
— En effet, la conclusion est le terme du discours, de même que la mort est le terme de la vie, et que le mariage est le terme de l’amour. — Eh bien, mon cher monsieur, moi et mes amis nous sommes habitués à vivre ensemble, et nous craignons de voir rompre, par l’introduction d’un autre, l’harmonie qui règne dans notre concert de mœurs, d'opinions, de goûts et de caractères. Nous devons être uu jour les quatre points cardinaux de l’art contemporain ; je
VOUS le dis sans mitaines 5 et, habitués à cette idée, cela nous gênerait de voir un cinquième point cardinal...
— Cependant, quand on est quatre, on peut bien être cinq, hasarda Carolus.
— Oui, mais on n’est plus quatre.
— Le prétexte est futile.
— Il n’y a rien de futile en ce monde, — tout est dans tout, — les petits ruisseaux font les grandes rivières, — les petites syllabes font des alexandrins, — et les montagnes sont faites de grains de sable ; c’est dans la Sagesse des Nations, il y en a exemplaire sur le quai.
— Vous croyez alors que ces messieurs feront des difficultés pour m’admettre à l’honneur de leur compagnie intime?
— Je le crains, — de cheval, — lit Colline qui ne ratait jamais cette plaisanterie.
— Vous avez dit?... demanda Carolus étonné.
— Pardon... c’est une paillette! Et Colline reprit: Dites-moi, mon cher monsieur, quel est, dans les nobles champs de l’intelligence, le sillon que vous creusez de préférence ?
— Les grands philosophes et les bons auteurs classiques sont mes modèles ; je me nourris de leur étude. Télémaque m’a le premier inspiré la passion qui me dévore.
— Télémaque, il est beaucoup sur le quai, fit Colline. On l’y trouve à toute heure, — je l’ai acheté cinq sous, parce que c’était une occasion ; — cependant je consentirais à m’en défaire pour vous obliger. Au reste, bon ouvrage, et bien rédigé , — pour le temps.
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— Oui, monsieur, continua Carolus, la haute philosophie et la saine littérature, voilà où j’aspire. A mon sens, l’art est un sacerdoce.
— Oui, oui, oui... dit Colline, il y a aussi une chanson là-dessus. Et il se mit à chanter :
Oui, l’art est sacerdoce Et sachons nous en servir.
■— Je crois que c’est dans Molurt le Diable^ ajouta-t-il.
— Je disais donc que, l’art étant une fonction solennelle, les écrivains doivent incessamment...
— Pardon, monsieur, interrompit Colline qui entendait sonner une heure avancée, il va être demain matin , et je crains de rendre inquiète une personne qui m’est chère ; d’ailleurs, murmura-t-il à lui-même, je lui avais promis de rentrer... c’est son jour !
— En effet, il est tard, dit Carolus; retirons-nous.
— Vous logez loin ? demanda Colline.
Rue Royale Saint-Honoré, n“ 10...
Colline avait eu autrefois occasion d’aller dans celte maison, et se ressouvint que c’était un magnifique hôtel.
— Je parlerai de vous à ces messieurs, dit-il à Carolus en le quittant, et soyez sûr que j’userai de toute mon influence pour qu’ils vous soient favorables... Ah! permeltez-moi de vous donner un conseil.
— Parlez, dit Carolus.
— Soyez aimable et galant avec mesdemoiselles Mimi, Musette et Phémie; ces dames exercent une autorité sur mes amis, et, en sachant les mettre sous la pression de leurs maîtresses, vous arriveriez plus facilement à obtenir
SCÈNES DE La bodême. 169
ce que vous vouiez de Marcel, Schaunard et Rodolphe.
^ Je tâcherai, ditCarolus.
Le lendemain, Colline tomba au milieu du phalanstère bohème t c’était l’heure du déjeuner, et le déjeuner était arrivé avec l’heure. Les trois ménages étaiehi à table et se livraient à une orgie d’artichauts à la poivrade.
— Fichtre! dit Colline, on fait bonne chère ici, ça ne pourra pas durer. Je viens, dit-il ensuite, comme ambassadeur du mortel généreui que nous avons rencontré hier soir au café.
— Enverrait-il déjà redemander l’argent qu’il a avancé pour nous? demanda Marcel.
— Oh ! fit mademoiselle Mimi, je n’aurais pas cru ça de lui, il a l’air si comme il faut!
— 11 ne s’agit pas de ça, répondit Colline; ce jeune homme désire être des nôtres, il veut prendre des actions dans notre société, et avoir une part dans les bénéfices, bien entendu.
Les trois bohèmes levèrent la tête et s’entre-regardèrent.
— Voilà^ termina Colline ; maintenant, la discussion est ouverte.
— Quelle est la position sociale de ton protégé? de^ manda Rodolphe.
— Ce n’est pas mon protégé, répliqua Colline; hier soir, en vous quittant, vous m’aviez prié de le suivre ; de son côté, il m’a invité à l’accompagner, ça se trouvait parfaitement bien. Je l’ai donc suivi ; il m’a abreuvé une partie de la nuit d’attentions et de liqueurs fines, mais j’ai néanmoins gardé mon indépendance.
SCBNKS UE LA DÜllÈME.
— Très-bien, dit Schaunard.
— Esquisse-nous quelques-uns des traits principaux de son caractère, fit Marcel.
— Grandeur d’âme, — mœurs austères, — a peur d’entrer chez les marchands de vin, — bachelier ès lettres, — hostie de candeur, — joue de la contre-basse, — nature qui change quelquefois cinq francs.
— Très-bien, dit Schaunard.
— Quelles sont ses espérances?
— Je vous l’ai déjà dit, son ambition n’a pas de bornes : il aspire à nous tutoyer.
— C’est-à-dire qu’il veut nous exploiter, répliqua Marcel. Il veut être vu montant dans nos carrosses.
— Quel est son art? demanda Rodolphe.
— Oui, continua Marcel, de quoi joue-t-il?
— Son art? dit Colline, — de quoi il joue? — Littérature et philosophie mêlées.
— Quelles sont ses connaissances philosophiques?
— Il pratique une philosophie départementale. Il appelle l’art un sacerdoce.
— 11 dit sacerdoce? flt Rodolphe avec épouvante.
— Il le dit.
— Et en littérature quelle est sa voie?
— 11 fréquente Télémaque.
— Très-bien, dit Schaunard en mâchant le foin des artichauts.
— Comment! très-bien, imbccille? interrompit Marcel ; ne t’avise pas de répéter cela dans la rue.
Schaunard, contrarié de cette réprimande, donna par-
dessous la table un coup de pied à Phémie, qu’il venait de surprendre faisant une invasion dans sa sauce.
— Encore une fois, dit Rodolphe, quelle est sa condition dans le monde? de quoi vit-il? son nom? sa demeure?
— Sa condition est honorable; il est professeur de toutes sortes de choses au sein d’une riche famille. 11 s’appelle Carolus Barbemuche, mange ses revenus dans des habitudes de luxe et loge rue Royale, dans un hôtel.
— Un hôtel garni ?
— Non, il y a des meubles.
— Je demande la parole, dit Marcel. 11 est évident pour moi que Colline est corrompu ; il a vendu d’avance son vole pour une somme quelconque de petits verres. N’interromps pas , fit Marcel, en voyant le philosophe se lever pour protester, tu répondras tout à l’heure. Colline, âme vénale, vous a présenté cet étranger sous un aspect trop favorable pour qu’il soit l’image de la vérité. Je vous l’ai dit, j’entrevois les desseins de cet étranger. H veut spéculer sur nous. Il s’est dit : Voilà des gaillards qui font leur chemin; faut me fourrer dans leur poche, j’arriverai avec eux au débarcadère de la renommée.
— Très-bien, dit Sebaunard ; est-ce qu’il n’y a plus de sauce?
— Non, répondit Rodolphe, l’édition est épuisée.
— D’un autre côté, continua Marcel, ce mortel insidieux que patronne Colline n’aspire peut-être à l’honneur de notre intimité qu’avec de coupables pensées. Nous ne sommes pas seuls ici, messieurs, continua l’orateur en jetant sur les femmes un regard éloquent ; et le protégé de Colline, en s’introduisant à notre foyer sous le
manteau de la littérature, pourrait bien n’ôtre qu’un séducteur félon. Réfléchissez! Pour moi, je vole contre l’admission.
— Je demande la parole, pour une rectiflcation seulement, dit Rodolphe. Dans son improvisation remarquable, Marcel a dit que le nommé Carolus voulait, dans le but de nous déshonorer, s’introduire chez nous sous le manteau DE LA LITTÉRATURE.
— C’était une figure parlementaire, fil Marcel. -
— Je blâme cette figure; elle est mauvaise. —La littérature n’a pas de manteau.
— Puisque je fais ici les fonctions de rapporteur, dit Colline en se levant, je soutiendrai les conclusions de mon rapport. La jalousie qui le dévore égare les sens de notre ami Marcel, le grand artiste est insensé....
— A l’ordre ! hurla Marcel.
— ... Insensé, au point que lui, si bon dessinateur, il vient d’introduire dans son discours une figure dont le spirituel orateur qui m’a succédé à cette tribune a relevé les incorrections.
— Colline est un idiot, s’écria Marcel en donnant sur la table un violent coup de poing qui détermina une profonde sensation parmi les assiettes. Colline n’entend rien en matière de sentiment, il est incompétent dans la question, il a un vieux bouquin à la place du cœur.
(Rires prolongés chez Schaunard.)
Pendant tout ce tumulte, Colline secouait gravement les torrents d’éloquence contenus aux plis de sa cravate blanche. Quand le silence fut rétabli, il continua ainsi son discours :
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— Messieurs, je vais d’un seul raot faire évanouir dans vos esprits les craintes chimériques que les soupçons de Marcel auraient pu y faire naître à l’endroit de Carolus.
— Essaye un peu de faire évanouir, dit Marcel en raillant.
— Ce ne sera pas plus difficile que ça, répondit Colline en éteignant d’un souHIo l’allumette avec laquelle U venait d’allumer sa pipe.
(Parlez, parlez, crièrent en masse Schaunard, Rodolphe et les femmes, pour qui le déhat offrait un grand intérêt.)
— Messieurs, dit Colline, — bien que j’aie été personnellement et violemment attaqué dans cette enceinte, bien qu’on m’ait accusé d’avoir vendu l’influence que je puis exercer parmi vous, pour des spiritueux, — fort de ma conscience, je ne répondrai pas aux attaques qu’on fait à ma probité, à ma loyauté, à ma moralité. (Éniotion.) Mais, il est une chose que je veux faire respecter, moi. (L’orateur se donne deux coups de poing sur le ventre.) C’est ma prudence bien connue de vous qu’on a voulu mettre endoute. — On m’accuse de vouloir faire pénétrer parmi vous un mortel ayant le dessein d’être hostile à votre bonheur... sentimental. — Cette supposition est une insulte à la vertu de ces dames, — et, de plus, une insulte à leur bon goût. — Carolus Rarbemuche est fort laid. — . (Dénégation vi.sible sur le visage de Phémie teinturière,— rumeur sous la table. — C’est Schaunard qui corrige à coups de pied la franchise compromettante de sa jeune amie.)
— Mais, continua Colline, — ce qui va réduire en pçudrc le misérable argument dont mon' adversaire ec fait
une arme contre CaroUis en exploitant vos terreurs, — c’est que ledit Carolus est philosophe platonicien. — (Sensation au banc des hommes, — tumulte au banc des femmes.)
— Platonicien, qu’est-ce que ça veut dire? demanda Phémie.
— C’est la maladie des hommes qui n’osent pas embrasser les femmes, dit Mimi. J’ai eu un amant comme ça, — je l’ai gardé deux heures.
— Des bêtises, quoi ! fit mademoiselle Musette.
— Tu as raison, ma chère, lui dit Marcel , le platonisme en amour, — c’est de l’eau dans du vin, voi.s-lu ? — Buvons notre vin pur.
— Et vive la jeunesse ! ajouta Musette.
La déclaration de Colline avait déterminé une réaction favorable envers Carolus. Le philosophe voulut profiter du bon mouvement opéré par son éloquente et adroite inculpation.
— Maintenant , continua-t-il , je ne vois pas quelles seraient justement les préventions qu’on pourrait élever contre ce jeune mortel, — qui, après tout, nous a rendu service. — Quant à moi, qu’on accuse d’avoir agi à l’étourdie en voulant l’introduire parmi nous, je considère cette opinion comme attentatoire à ma dignité. — J’ai agi dans cette affaire avec la prudence du serpent ; et si un vote motivé ne me conserve pas cette prudence, j’offre ma démission.
— Voudrais-tu poser la question de cabinet? dit Marcel.
— Je la pose, répondit Colline.
Les trois bohèmes se consultèrent, et d’un commun accord on s’entendit pour restituer au philosophe le caractère de haute prudenco, qu’il réclamait. — Colline laissa ensuite 1a parole à Marcel, lequel, revenu un peu de ses préventions, déclara qu’il voterait peut-être pour les conclusions du rapporteur. Mais avant de passer au vote décisif qui ouvrirait à Carolus l’intimité de la Bohème, Marcel fit mettre aux voix cet amendement :
« Comme l’introduction d’un nouveau membre dans le cénacle était chose grave, qu’un étranger pouvait y apporter des éléments de discorde, en ignorant les mœurs, les caractères et les opinions de ses camarades, — chacun des membres passerait une journée avec ledit Carolus, et se livrerait à une enquête sur sa vie, ses goûts, sa capacité littéraire et sa garde-robe. — Les bohémiens se communiqueraient ensuite leurs impressions particulières, et l’on statuerait après sur le refus ou l’admission : en outre, avant cette admission, Carolus devrait subir un noviciat d’un mois, — c’est-à-dire qu’il n’aurait pas avant cette époque le droit de les tutoyer et de leur donner le bras dans la rue. — Le jour de la réception arrivé, une fête splendide serait donnée — aux frais du récipiendaire. — Le budget de ces réjouissances ne pourrait pas s’élever à moins de douze francs. »
Cet amendement fut adopté à la majorité de trois voix contre une, celle de Colline, qui trouvait qu’on ne .s’en rapportait pas assez à lui, et que cet amendement attentait de nouveau à sa prudence.
Le soir même. Colline alla exprès de très-bonne heure au café, afin d’être le premier à voir Carolus.
Il ne l’attendit pas. longtemps. Carolus arriva bientôt, portant à la main trois énormes bouquets de roses.
— Tiens ! dit Colline avec étonnement, que comptezvous faire de ce jardin ?
— Je me suis souvenu de ce que vous m’avez dit hier, vos amis viendront sans doute avec leurs dames, et c’est à leur intention que j’apporte cæ fleurs *, elles sont fort belles.
— En effet... il y en a au moins pour quinze sous.
— Y pensez-vous ? reprit Carolus : au mois de décembre ! si vous disiez quinze francs.
— Ah ! ciel ! s’écria Colline, un trio d’écus pour ces simples dons de Flore, quelle folie ! Vous êtes donc par^t des Cordillères ? — Eh bien, mon cher monsieur, voilà quinze francs que nous allons être forcés d’effeuilk^r par la fenêtre.
— Comment ! que voulez- vous dire ?
Colline raconta alom les soupçons jaloux que Marcel avait fait concevoir à ses amis, et instruisit Carolus de la violente discussion qui avait eu lieu le matin entre les bohèmes à propos de son introduction dans le cénacle. J’ai protesté que vos intentions étaient immaculées, ajouta Colline, mais l’opposition n’a pas été moins vive. Gardezvous donc de renouveler les soupçons jaloux qu’on a pu concevoir sur vous en étant trop galant avec ces dames, et, pour commencer, faisons disparaître ces bouquets. Et Colline prit les roses et les cacha dans une armoire qui servait de débarras. — Mais ce n’est pas tout, r^it-ii : ces messieurs désirent, avant de se lier intimement avec vous, se livrer chacun en particulier à une enquête sur
SCèRES DE LA BOHÊME.
voire caractère, vos goûts, etc. — Puis, pour que Barbemuche ne heurtât pas trop ses amis, Colline lui traça rapidement un portrait moral de chacun des bohèmes. — Tâchez de vous trouver d’accord avec eux séparément, ajouta le philosophe, et à la On ils seront tous pour vous.
Caroius consentit à tout.
Les trois amis arrivèrent bientôt, accompagnés de leurs épouses.
Rodolphe se montra poli avec Caroius, — * Schaunard fut familier, Marcel resta froid. Pour Caroius, il s’efforça d’être gai et affectueux avec les hommes, ~ en étant trèsindifférent avec les femmes.
En se quittant le soir, — Barbemuche invita Rodolphe à dîner pour le lendemain. — Seulement, il le pria de venir chez lui à midi.
Le poète accepta.
— Bon, se dit-il à lui-même, — c’est moi qui commencerai l’enquête.
Le lendemain, à l’heure convenue, Rodolphe se rendit chez Caroius. Barbemuche logeait en effet dans un fort bel hôtel de la rue Royale, et y occupait «ne chambre où régnait un certain confortable. Seulement, Rodolphe parut étonné de voir — bien qu’on fût en plein jour — les volets fermés, les rideaux tirés et deux bougies allumées sur une table. Il en demanda des explications à Barbemuche.
— L’étude est fille du mystère et du silence, répmidit celui-ci. On s’assit et on causa. Âu bout d’une heure de conversation, Caroius, avec une patience et une adresse oratoire infinies, sut amener une phrase qui, malgré sa
forme humble, n’était rien moins qu’une sommation faite à Rodolphe d’avoir à écouter un petit opuscule qui était le fruit des veilles dudit Carolus.
Rodolphe comprit qu’il était pris. Curieux, en outre, de voir la couleur du style de Barbemucbe, — il s'inclina po* liment, en assurant qu’il était enchanté de ce que...<.
Carolus n’attendit pas le reste de la phrase. — Il courut mettre le verrou à la porte de la chambre, la ferma à clef en dedans, et revint près de Rodolphe. 11 prit ensuite un petit cabier dont le format étroit et le peu d’épaisseur amenèrent un sourire de satisfaction sur la figure du poêle.
— C’est là le manuscrit de votre ouvrage ? demanda-t-il.
— Non, répondit Carolus, c’est le catalogue de mes manuscrits, et je cherche le numéro de celui que vous me permettrez de vous lire... voilà : — Don Lopez, ou la Fatalité, n® I4. C’est sur le troisième rayon, dit Carolus, et il alla ouvrir une petite armoire dans laquelle Rodolphe aperçut avec épouvante une grande quantité de manuscrits. Carolus en prit un, ferma l’armoire et vint s’asseoir en face du poète.
Rodolphe jeta un coup d’œil sur l’un des quatre cahiers dont se composait l’ouvrage, écrit sur un papier format du Champ de Mars.
— Allons, se dit-il, ce n’est pas en vers... mais ça s’appelle Don Lopez !
Carolus prit le premier ' cabier et commença ainsi sa lecture :
« Par une froide nuit d’hiver, deux cavaliers, envelop- » pés dans les plis de leurs manteaux et montés sur des
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U mules indolentes, cheminaient côte à côte sur l’une des « routes qui traversent la solitude alTreuse des déserts de H la Sierra Moréna... »
— Où suis-je? pensa Rodolphe atterré par ce début. — Carolus continua ainsi la lecture du premier chapitre, écrit tout dans ce style.
Rodolphe écoutait vaguement et songeait à trouver un moyen de s’évader.
— Il y a bien la fenêtre, se disait-il en lui-méme ; mais, outre qu’elle est fermée, nous sommes au quatrième. Ah ! je comprends maintenant toutes ces précautions.
— Que dites-vous de mon premier chapitre? demanda Carolus, je vous en supplie, ne me ménagez pas les critiques.
Rodolphe crut se rappeler qu’il avait entendu des lambeaux de philosophie déclamatoire sur le suicide, proférés par, le nommé Lopez, héros du roman, et il répondit à tout hasard :
— La grande figure de don Lopez est étudiée avec conscience 5 — ça rappelle la Profession de foi du vicaire savoyard; la description de la mule de don Alvar me plaît infiniment ; on dirait une ébauche de Géricault. Le paysage olTre de belles lignes; quant aux idées, c’est de la graine de J. J. Rousseau semée dans le terrain de Lesage. Seulement, permettez-moi une observation. Vous mettez trop de virgules, et vous abusez du mot dorénavant ; c’est un joli mot qui fait bien de temps en temps, ça donne de la couleur, mais il ne faut pas en abuser.
Carolus prit son second cahier et relui encore une fois le titre de D. Lopez ou la Fatalité.
— J’ai connu un don Lopez jadis, dit Rodolphe i il vendait des cigarettes et du chocolat de Bayonne, c'était peutêtre un parent du vôtre... Continuez...
A la fin du second chapitre, le poète interrompit Garolus.
— Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu de mal à la gorge? lui demanda-t-il.
— Aucunement, répondit Carolus ; vous allez savoir l’histoire d’Inésille.
— J’en suis très-curieux... Cependant, si vous étiez fa-' ligué, dit le poêle, il ne faudrait pas...
— Chapitre III! dit Carolus d’une voix claire.
Rodolphe examina attentivement Carolus et s’aperçut
qu’il avait le cou très-court et le teint sanguin. — J’ai encore un espoir, pensa le poêle après qu’il eut fait cette découverte. — C’est l’apoplexie.
— Nous allons passer au Chapitre IV. Vous aurez l’obligeance de me dire ce que vous pensez de la scène d’amour.
Et Carolus reprit sa lecture.
Dans un moment où il regardait Rodolphe pour lire sur sa figure i’efTet que produisait son dialogue, Carolus aperçut le poète qui, incliné sur sa chaise, tendait la tète dans l’attitude d’un homme qui éœute des sons lointains.
— (^l’avez- vous? lui demanda-t-il.
— Chut ! dit Rodolphe : — n’entendez-voos pas? II me semble qu’on crie au feu ! Si nous allions voir?
Carolus écouta un instant, mais n’entendit rien.
— L’oreille m’aura tinté, fit Rodolphe, continuez ; don AI var m’intéresse prodigieusement; c’est un noble jeune’ homme.
Carolus continua à lire et mit toute la musique de son organe sur cette phrase du jeune don Alvar.
4 O Inésille, qui que vous soyez, ange ou démon, et quelle que soit votre patrie, ma vie est à vous, et je vous suivrai, fùt-oe au ciel, fùt-'Ceen enfer. »
En ce moment on frappa à la porte, et une voix appela Carolus du dehors.
— C’est mon portier, dit-il en allant entre-bâiller sa porte. — C’était en etfet le portier; il apportait une lettre ; Carolus l’ouvrit avec précipitation. — Fftcheux contretemps, dit-il ; nous somm^ obligés de remettre la lecture à une autre fois ; je reçois une nouvelle qui me force à sortir sans retard.
— Oh ! pensa Rodolphe, voilà une lettre qui tombe du ciel ; je reconnais le cachet de la Providence.
— Si vous voulez, reprit Carolus, nous ferons ensemble la course à laquelle m’oblige ce message, — après quoi nous irons dîner.
— le suis à vos ordres, dit Rodolphe.
Le soir, quand il revint dans le cénacle, le poète fut interrogé par ses amis à propos de Barbemuche.
— Es-tu content de lui ? — Ta-t-il bien traité? demandèrent Marcel et Schaunard.
— Oui, mais ça m’a coûté cher, dit Rodolphe.
— Comment? Est-ce que Carolus t’aurait fhit payer ? demanda Schaunard avec une indignation croissante.
— Il m’a lu un - roman dans l’intérieur duquel on se
SCÈNtiS DB LA DOHÊME.
nomme don Lopoz et don Alvar, el où les jeunes premiers appellent leur maîtresse Ange ou Démon.
— Quelle horreur ! dirent tous les bohèmes en chœur.
— Mais autrement, fit Colline — littérature à part — quel est ton avis sur Carolus?
— C’est un bon jeune homme. Au reste, vous pourrez faire personnellement vos observations : Carolus compte nous traiter tous les uns après les autres. — Schaunard est invité à déjeuner pour demain. Seulement, ajouta Rodolphe, quand vous irez chez Barbemuche, méfiez-vous de l’armoire aux manuscrits, c’est un meuble dangereux.
Schaunard fut exact au rendez-vous, et se livra à une enquête de commissaire-priseur et d’huissier opérant une saisie. Aussi revint-il le soir l’esprit rempli de notes, — il avait étudié Carolus sous le point de vue des choses mobilières.
— Eh bien, lui demanda-t-on, quel est ton avis?
— Mais, reprit Schaunard, ce Barbemuche est pétri de bonnes qualités, — il sait les noms de tous les vins, et m’a fait manger des choses délicates, comme on n’en fait pas chez ma tante le jour de sa fête. Il me paraît lié assez intimement avec des tailleurs delà rueVivienneet des bottiers des Panoramas. J’ai remarqué, en outre, qu’il était à-peu près de notre taille à tous — ce qui fait qu’au besoin nous pourrions lui prêter nos habits. — Ses mœurs sont moins sévères que Colline voulait bien le dire; il s’est laissé mener partout où j’ai voulu le conduire, et m’a payé un déjeuner en deux actes, dont le second s’est passé dans un cabaret de la halle, où je suis connu pour y avoir fait des orgies diverses dans le carnaval. Carolus est entré là de-
SCKNES DE LA nOHKME. 183
dans comme un homme naturel. Voilà ! Marcel est invité pour demain.
Carolus savait que Marcel était, parmi les bohèmes, celui qui faisait le plus obstacle à sa réception dans le cénacle : aussi il le traita avec une recherche particulière ; mais où il se rendit surtout l’artiste favorable, ce fut en lui donnant l’espérance qu’il lui procurerait des portraits dans la famille de son élève.
Quand ce fut au tour de Marcel de faire son rapport, ses amis n’y trouvèrent plus cette hostilité de parti pris qu’il avait montrée d'abord contre Carolus.
Le quatrième jour, Colline informa Barbemuche qu’il était admis.
— Quoi! je suis reçu, dit Carolus au comble de la joie.
— Oui, répondit Colline, mais à corrections.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Je veux dire que vous avez encore un tas de petites habitudes vulgaires dont il faudra vous corriger.
— Je ferai en sorte de vous imiter, répondit Carolus.
Pendant tout le temps que dura son noviciat, le philosophe platonicien fréquenta assidûment les bohèmes 5 et, mis à même d’étudier plus profondément les mœurs, il n’était pas sans éprouver quelquefois de grands étonnements.
Un matin, Colline entra chez Barbemuche, le visage radieux.
— Eh bien, mon cher, lui dit-il, vous êtes définitivement des nôtres, c’est fini. Reste maintenant à fixer le jour de la grande fête et l’endroit où elle aura lieu; je viens m’entendre avec vous.
— Mais ça se trouve parfaitement, répondit Carolus : les parents de mon élève sont en ce moment à la campagne ; le jeune vicomte, dont Je suis le mentor, me prêtera pour une soirée les appartements ; comme ça, nous serons plus à notre aise ; seulement, il faudra inviter le Jeune vicomte.
— Ce serait assez délicat, répondit Carolus ; nous lui ouvrirons les horizons littéraires ; mais croyez-vous qu’il consente?
— J’en suis sûr d’avance.
— Alors il ne reste plus qu’à fixer le Jour.
— Nous arrangerons cela ce soir au café, dit Barbemuche.
Carolus alla ensuite trouver son élève et lui annonça qu’il venait d’être reçu membre d’une haute société littéraire et artistique, et que, pour célébrer sa réception, il comptait donner un dîner suivi d’une petite fête ; il lui proposait donc de faire partie des convives : — et comme vous ne pouvez pas rentrer tard, et que la fête se prolongera dans la nuit, pour notre commodité, ajouta Carolus, nous donnerons ce petit gala ici, dans les appartements. François, votre domestique, est discret, vos parents ne sauront rien, et vous aurez fait connaissance avec les gens les plus spirituels de Paris, des artistes, des auteurs.
— Imprimés? dit le Jeune homme.
— Imprimés, certainement ; l’un d’eux est rédacteur en chef de I’Écharpe d’Iris que reçoit madame votre mère ; ce sont des gens très-distingués, presque célèbres; Je suis leur ami intime*, ils ont de charmantes femmes.
— Il y aura des femmes? dit le vicomte Paul.
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^ Ravissantes, reprit Carolus.
— O mon cher maître, je vous remercie ; certainement, nous donnerons la fête ici; — on allumera tous les lustres et je ferai ôter les housses des meubles.
Le soir^ au café, Barbemuche annonça que la fête aurait lieu le samedi suivant.
Les bohèmes invitèrent leurs maltresses à songer à leur toilette.
— N’oubliez pas, leur dirent-ils, que nous allons dans des vrais salons. Ainsi donc, préparez-vous ; toilette simple, mais riche.
A compter de ce jour, toute la rue fut instruite que mesdemoiselles Mimi, Phémie et Musette allaient dans le monde. I
Le matin de la solennité, voici ce qui arriva. Colline , Schaunard, Marcel et Rodolphe se rendirent en chœur chez Barbemuche, qui parut étonné de les voir si matinalement.
— Serail-il arrivé quelque accident qui oblige la fêle à être remise? demanda-t-il avec une certaine inquiétude.
— Oui et non, répondit Colline. Seulement, voici ce qui arrive. Entre nous, nous ne faisons jamais de cérémonie ; mais quand nous devons nous trouver avec des étrangers, nous voulons garder un certain décorum.
— Eh bien ? fit Barbemuche.
— Eh bien, continua Colline, comme nous devons nous rencontrer ce soir avec le jeune gentilhomme qui nous ouvre ses salons, par respect pour lui et par respect pour nous, que notre tenue quasi-négligéo pourrait compromettre, nous venons simplement vous demander si vous
ne pourriez pas, pour ce soir, nous prêter quelques hardes d’une coupe avantageuse, il nous est presque impossible, vous devez le comprendre, d’entrer en vareuse et en paletot sous les lambris somptueux de celte résidence.
— Mais, ditCarolus, je n’ui pas quatre habits noirs.
— Ah ! dit Colline, nous nous arrangerons de ce que vous aurez.
— Voyez donc, fit Carolus en leur ouvrant une garderobe assez bien fournie.
— Mais vous avez là un arsenal complet d’élégances.
— Trois chapeaux! dit Schaunard avec extase; peuton avoir trois chapeaux quand on n’a qu’une tête?
— Et les bottes, dit Rodolphe, voyez donc !
— 11 y en a des bottes ! hurla Colline.
En un clin d’œil ils avaient choisi chacun un équipement complet.
— A ce soir, dirent-ils en quittant Barbemuche ; ces dames se proposent d’être éblouissàntes.
— Mais, dit Barbemuche en jetant un coup d’œil sur les porte manteaux complètement dégarnis, vous ne me laissez rien, à moi. Comment vous recevrai-je?
— Ah ! vous, c’est différent, dit Rodolphe, vous êtes le maître de la maison ; vous pouvez laisser l’étiquette de côté.
— Cependant, dit Carolus , U ne reste plus qu’une robe de chambre, un pantalon à pied, un gilet de flanelle et des pantoufles; — vous avez tout pris.
— Qu’importe? — nous vous excusons d’avance, répondirent les bohémiens.
A six heures, un fort beau dîner étau servi dans la salle
SCKMii UE LA BOUÈMi;. lïiT
à manger. l.es bohémiens arrivèrent. — Marcel boitait un peu et était de mauvaise humeur. — Le jeune vicomte Paul se précipita au-devant des dames et les conduisit aux meilleures places. — Mimi avait une toilette de haute fantaisie. Musette était mise avec un goût plein de provocation. Phémie ressemblait à une fenêtre garnie de verres de couleur, — elle n’osait pas se mettre à table. — Le dîner dura deux heures et demie et fut d’une gaieté ravissante.
Le jeune vicomte Paul marchait avec fureur sur le pied de Mimi qui était sa voisine, et Phémie redemandait quelque chose à chaque service. — Schaunard était dans les pampres. — Rodolphe improvisait des sonnets et cassait des verres en marquant le rhythme. — Colline causait avec Marcel, qui était toujours maussade.
— Qu’as-tu? lui disait-il.
— Je souffre horriblement des pieds et ça me gêne. — Ce Carolus a un pied de petite-maltresse.
— Mais, dit Colline, il suffira de lui faire comprendre que ça ne peut pas durer comme ça, et qu’a l’avenir il ait à faire faire sa chaussure quelques points plus large; — sois tranquille, j’arrangerai cela. — Mais passons au salon , où les liqueurs des lies nous appellent.
La fête recommença avec plus d’éclat. — Schaunard mit au piano et exécuta, avec une verve prodigieuse , sa nouvelle symphonie : la Mort de la jeune Fille. — l.c beau morceau de la marche du Créancier obtint les honneurs du ter. — 11 y eut deux cordes brisées au piano.
Marcel était toujours morose, — et comme Carolus venait s’en plaindre à lui, l’artiste lui répondit :
SCÈNES DE LA fiOBÊMB.
— Mon cher monsieur, — nous ne serons jamais amis intimes, et voici pourquoi. — Les dissemblances physiques sont presque toujours l’indice certain d’une dissemblance morale, la philosophie et la médecine sont d’accord là-dessus.
— Eh bien ? flt Carolus.
— Eh bien, dit Marcel, — en montrant ses pieds, — votre chaussure, infiniment trop étroite pour moi, m’indique que nous n’avons pas le même caractère; — du reste, votre petite fête était charmante.
A une heure du matin, les bohémiens se retirèrent et rentrèrent chez eux en faisant de longs détours. Barbeinuche fut malade — et tint des discours insensés à son élève — qui, de son côté, rêvait aux yeux bleus de mademoiselle Mimi.
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La Crémaillère» '
Ceci se passait quelque temps après la mise en ménage du poêle Rodolphe avec la jeune mademoiselle Mimi ; et depuis environ huit jours, tout le cénacle bohémien était fort en peine, à cause de la disparition de Rodolphe, qui était subitement devenu impondérable. On l’avait cherché dans tous les endroits où il avait habitude d’aller, cl partout on avait reçu la même réponse : Nous ne l’avons pas vu depuis huit jours. Gustave Colline, surtout, était dans une grande inquiétude, et voici à quel propos. Quelques jours auparavant, il avait confié à Rodolphe un article de haute philosophie que celui-ci devait insérer dans les colonnes Variétés, du journal le Castoir, revue de la chapellerie élégante, dont il était rédacteur en chef. L’article philosophique était-il paru aux yeux de l’Europe
SCÈNES ÜK LA UUHÈiUE.
étonnée? Telle était la question que se posait le malheureux Colline ; et on comprendra cette anxiété quand on saura que le philosophe n’avait pas encore eu les honneurs de la typographie, et qu’il brûlait du désir de voir quel effet produirait sa prose imprimée en caractère cicéro. Pour se procurer celte satisfaction d’amour-propre, il avait déjà dépensé 6 francs en séances de lecture dans tous les salons littéraires de Paris, sans y rencontrer le Castor. N’y pouvant plus tenir, Colline se Jura à luiméme qu’il ne prendrait pas une minute de repos avant d’avoir mis la main sur l’introuvable rédacteur de cette feuille.
Aidé par des hasards qu’il serait trop long de faire connaître, le philosophe s’était tenu parole. Deux Jours après, il connaissait le domicile de Rodolphe, et se présentait chez lui à six heures du malin.
Rodolphe habitait alors un hôtel garni, d’une rue déserte située dans le faubourg Saint-Germain, et il logeait au cinquième parce qu’il n’y avait point de sixième. Lorsque Colline arriva à la porte, il ne trouva point la clef dessus. Il frappa pendant dix minutes sans qu’on lui répondit de l’intérieur ; le vacarme matinal attira même le portier, qui vint prier Colline de se taire.
— Vous voyez bien que ce monsieur dort, dit-il.
— C’est pour cela que Je veux le réveiller, répondit Colline en frappant de nouveau.
— Il ne veut pas vous répondre, alors, reprit le concierge en déposant à la porte de Rodolphe une paire de bottes vernies et une paire do bottines de femme (pi’il venait de cirer.
— Attendez donc un peu, fit Colline en examinant la chaussure mâle et femelle, des bottes vernies toutes neuves !
Je me serai trompé de porte, ce n’est pas ici que j’ai affaire.
— Au fait, dit le portier, après qui demandez-vous ?
— Des bottines de femme ! continua Colline en se parlant à lui-mëme et en songeant aux mœurs austères de son ami ; oui, d^idément je me suis trompé. Ce n’est pas ici la chambre de Rodolphe.
— Faites excuse, monsieur, c’est ici.
— Eh bien, alors, c’est donc vous qui vous trompez, mon brave homme.
— Que voulez-vous dire ?
— Certainement que vous faites erreur, ajouta Colline en indiquant les bottes vernies. Qu’est-ce que c’est que ça?
— Ce sont les bottes de M. Rodolphe, qu’est-ce qu’il y a d’étonnant ?
— Et ceci, reprit Colline en montrant les bottines, est-ce aussi à M. Rodolphe ?
— C’est à sa dame, dit le portier.
— A sa dame ! exclama Colline stupéfait. Ah ! le voluptueux ! voilà pourquoi il ne veut pas ouvrir.
— Dame ! dit le portier, il est libre ce jeune homme ; si monsieur veut me dire son nom, j’en ferai part à M. Rodolphe.
— Non, dit Colline, maintenant que je sais où le trouver, je reviendrai ; et il alla sur-le-chainp annoncer les grandes nouvelles aux amis.
Les boites vernies de Rodolphe furent généralement ■ traitées de fables dues à la richesse d’imagination de Colline, et on déclara à l’unanimité que sa maîtresse était un paradoxe.
Ce paradoxe était pourtant une vérité; car, le soir môme, Marcel reçut une lettre collective pour tous les amis. Cette lettre était ainsi conçue :
« Monsieur et madame Rodolphe, hommes de lettres, vous prient de leur faire l’honneur de venir dîner diez eux demain soir, à cinq heures précises.
« N. B. Il y aura des assiettes. »
— Messieurs, dit Marcel en allant communiquer la lettre à ses camarades, la nouvelle se conOrme ; Rodolphe a vraiment une maîtresse ; de plus il nous invite à dîner, et, continua Marcel, le post-scriptum promet de la vaisselle. Je ne vous cache pas que ce paragraphe me paraît une exagération lyrique ; cependant il faudra voir.
Le lendemain, à l’heure indiquée, Marcel, Gustave Colline et Alexandre Schaunard, alTamés comme le dernier jour du carême, se rendirent chez Rodolphe, qu’ils trouvèrent en train de jouer avec un chat écarlate, tandis qu’une jeune femme disposait le couvert.
— Messieurs, dit Rodolphe en serrant la main à ses amis et en leur désignant la jeune femme, permetlez-moi de vous présenter la maîtresse de céans.
— C’est toi qui es céans, n’est-ce pas ? dit Colline, qui avait la lèpre de ce genre de bons mots.
— Mimi, répondit Rodolphe, je te présente mes meilleurs amis, et maintenant va tremper la soupe.
— Oh ! madame, fit Alexandre Schaunard en se pré-
cipitant vers Mimi, vous êtes fraîche comme une Heur sauvage. Et après s’être convaincu qu’il y avait en réalité (les assiettes sur la table, Schaunard s’informa de ce qu’on allait manger. Il pous.sa môme la curiosité jusqu’à soulever le couvercle des casseroles où cuisait le dîner. La présence d’un homard lui causa une vive impression.
Quant à Colline, il avait tiré Rodolphe à part pour lui demander des nouvelles de son article philosophique.
— Mon cher, il est à l’imprimerie. — Le Castor parait jeudi prochain.
Nous renonçons à peindre la joie du philosophe.
— Messieurs, dit Rodolphe à ses amis, je vous demande pardon si je suis resté si longtemps sans vous donner de mes nouvelles; mais j’étais dans ma lune de miel. Et il raconta l’histoire de son mariage avec cette charmante créature qui lui avait apporté en dot ses dix-huit ans et six mois, deux tasses en porcelaine et un chat rouge qui s’appelait Mimi comme elle.
— Allons, messieurs, dit Rodolphe, nous allons pendre la crémaillère de mon ménage. Je vous préviens, au reste, que nous allons faire un repas de bourgeois; les truffes seront remplacées par la plus franche cordialité.
En effet, cette aimable déesse ne cessa point de régner parmi les convives, qui trouvaient cependant que ce repas .soi-disant frugal ne manquait pas d’une certaine tournure. Rodolphe, en effet, s’était mis en frais. Colline faisait remarquer qu’on changeait d’assiettes, et déclara à haute voix que mademoiselle Mimi était digne de Técharpe azurée dont on décore les impératrices du fourneau, phrase qui était (y)m-
plétément sanscrite pour la jeune fille, et que Rodolphe traduisait en lui disant : — Qu’elle ferait un excellent cordon bleu.
L’entrée en scène du homard causa une admiration générale. Sous le prétexte qu’il avait étudié l’histoire naturelle, Schaunard demanda à le partager lui-même ; il proflta même de la circonstance pour casser un couteau et pour s’adjuger la plus grosse part, ce qui excita l’indignation générale. Mais Schaunard n’avait point d’amourpropre, en matière de homard surtout ; et comme il en restait encore une portion, il eut même l’audace de la mettre de côté, disant qu’elle lui servirait de modèle pour un tableau de nature morte qu’il avait en train.
L’indulgente amitié eut l’air de croire à ce mensonge, fils d’une gourmandise immodérée.
Quant à Colline, il réservait ses sympathies pour le dessert, et s’obstina même cruellement à ne point échanger sa part de gâteau au rhum contre une entrée à l’orangerie de Versailles que lui proposait Schaunard.
En ce moment, la conversation commença à s’animer. Aux trois bouteilles de cachet rouge succédèrent trois bouteilles de cachet vert, au milieu desquelles on vit bientôt apparaître un flacon qil’à son goulot surmonté d’un casque argenté on reconnut pour faire partie du régiment de Royal-Champenois — un champagne de fantaisie récolté dans les vignobles de Saint-Ouen, et vendu à Paris 2 fr. la bouteille — pour cause de liquidation, à ce que prétendait le marchand.
Mais ce n’est pas le pays qui fait le vio, et nos bohèmes
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acceptèrent comme de l’aï authentique la liqueur eu’on leur servit dans des verres ad hoc ; et, malgré le peu de vivacité que le bouchon mit à s’évader de sa prison, ils s’extasièrent sur l’excellence du cru en voyant la quantité de mousse. Schaunard employa ce qu’il lui restait de sang-froid à se tromper de verre et à prendre celui de Colline, lequel trempait gravement son biscuit dans le moutardier, en expliquant à mademoiselle Mimi l’article philosophique qui devait paraître dans le Castor; puis tout à coup il devint pâle et demanda la permission d’aller à la fenêtre pour voir le soleil couchant, bien qu’il fût dix heures du soir et que le soleil fût couché et endormi depuis longtemps.
— C’est bien malheureux que le champagne ne soit pas frappé, dit Schaunard en essayant encore de substituer son verre vide au verre plein de son voisin, — tentative qui n’eut point de succès.
— Madame, disait à Mimi Colline qui avait cessé de prendre l’air, on frappe le champagne avec la glace — la glace est formée par la condensation de l’eau, aqua en latin. L’eau gèle a deux degrés, et il y a quatre saisons, l’été, l’automne et l’hiver — c’est ce qui a causé la retraite de Russie. Rodolphe, donne-moi un hémistiche de champagne.
— Qu’est-ce qu’il dit donc ton ami? demanda Mimi, qui ne comprenait pas, à Rodolphe.
— C’est un mot, répondit celui-ci ; Colline veut dire un demi-verre.
Tout à coup Colline frappa brusquement sur l’épaule de
SCèNKS PE LA BOHEME.
Rodolphe, cl lui dit d’une voix embarrassée qui semblait meltPe des syllabes en pâte :
— C’est demain jeudi, n’est-ce pas ?
— Non, répondit Rodolphe, c’est demain dimanche.
— Non, jeudi.
— Non, encore une fois, c’est demain dimanche.
— Ah ! dimanche , fil Colline en dodelinant de la tête, plus .souvent, c’est demain jeu...di... Et il s’endormit en allant mouler sa figure dans le fromage à la crème qui était sur son assiette.
— Qu’est-ce qu’il chante donc avec son jeudi? fit Marcel.
— Ah! j’y suis maintenant, dit Rodolphe qui commençait à comprendre l’insistance du philosophe, tourmenté par son idée fixe ; c’est à cause de son article du Castor... Tenez il en rêve tout haut.
— Bon ! dit Schaunard, il n’aura pas de café — n’est-ce pas, madame?
— A propos, dit Rodolphe, sers-nous donc le café, Mimi. — Celle-ci allait se lever, quand Colline, qui avait retrouvé un peu de sang-froid, la retint par la taille, et lui dit confidentiellement à l’oreille :
— Madame, le café est originaire de l’Arabie, où il fut découvert par une chèvre. L’usage en passa en Europe. Voltaire en prenait soixante-douze tasses par jour. Moi, je l’aime sans sucre, mais je le prends très-chaud.
— Dieu ! comme ce monsieur est savant ! pensait Mimi en apportant le café et les pipes.
Cependant, l’heure s’avançait; minuit avait sonné depuis longtemps, et Rodolphe essaya de faire comprendre à ses
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SCÈNK8 t)B LA BOHÊME. 197
convives qu’il était temps de se retirer. Marcel, qui avait conservé toute sa raison, se leva pour partir.
Mais Schaunard s’aperçut qu’il y avait encore de l’eaude-vie dans une bouteille, et déclara qu’il ne serait pas minuit tant qu’il resterait quelque chose dans le flacon. Pour Colline, il était à cheval sur sa chaise et murmurait à voix basse : lundi, mardi, mercredi, jeudi.
— Ah ça! disait Rodolphe très-embarrassé. Je ne peux
pourtant pas les garder ici cette nuit ; autrerois, c’était bien; mais maintenant c’est autre chose, ajouta-t-il en regardant Mlmi;' dont le regard, doucement allumé, semblait appeler la solitude à deux. ^
— Comment donc faire? Conseille-moi donc un peu, toi, Marcel. Invente une ficellepour les éloigner.
— Non, je n’inventerai pas, dit Marcel, mais j’imiterai.
— Je me rappelle une comédie où un valet intelligent trouve le moyen de mettre à la porte de chez son maître trois coquins ivres comme Silène.
— Je me souviens de çà, fit Rodolphe, c’est dans Âean, En effet, la situation est la même.
— Eh bien, dit Marcel, nous allons voir si le théâtre est la nature. Attends un peu, nous commencerons par Schaunard. Eh ! Schaunard ! s’écria le peintre.
— Hein? qu’est-co qu’il y a? répondait celui-ci, qui semblait nager dans le bleu d'une douce ivresse.
— U y a qu’il n’y a plus rien à boire ici, et que nous avons tous soif.
— Ah ! oui, dit Schaunard, ces bouteilles c’est si petit.
— Eh bien, reprit Marcel , Rodolphe a décidé qu’on
passerait la nuit ici ; mais il faut aller chercher quelque chose avant que les boutiques soient fermées...
— Mon épicier demeure au coin de la rue , dit Rodolphe. Schaunard, tu devrais y aller. Tu prendras deux bouteilles de rhum de ma part.
— Ohl oui, oh ! oui, oh! oui, dit Schaunard en se trompant de paletot, et prenant celui de Colline, qui faisait des losanges sur la nappe avec son couteau.
— Et d’un ! dit Marcel quand Schaunard fut parti. — Passons maintenant à Colline, celui-là sera dur. Ah ! une idée.EhIeh! Colline, Ût-il en heurtant violemment le philosophe.
— Quoi?... quoi?... quoi?...
— Schaunard vient de partir, — et a pris par erreur ton paletot noisette.
Colline regarda autour de lui, et aperçut, en effet, à la place où était son vêtement, le petit habit à carreaux de Schaunard. Une idée soudaine lui traversa l’esprit et l’emplit d’inquiétude. Colline, selon son habitude, avait bouquiné dans la journée, et il avait acheté pour quinze sous une grammaire finlandaise et un petit roman de M. Nisard, intitulé : Le Convoi de la Laitière. Â ces deux acquisitions étaient joints 7 ou 8 volumes de haute philosophie, qu’il avait toujours sur lui afin d’avoir un arsenal où puiser des arguments en cas de discussion philosophique. L’idée de savoir cette bibliothèque entre les mains de Schaunard lui donna une sueur froide.
— Le malheureux ! s’écria Colline; pourquoi a-t-il pris mon paletot?
— C’est par erreur.
— Mais, mes livres Il peut en faire un mauvais
usage.
— N’aie point peur, il ne les lira pas, dit Rodolphe.
— Oui, mais je le connais, moi-, il est capable d’allumer sa pipe avec...
— Si lu es inquiet, tu peux le rattraper, dit Rodolphe, il vient de sortir à l’instant; tu le trouveras à la porte.
— Certainement queje le rattraperai, réponditColline en se couvrant de son chapeau dont les bords sont si larges, qu’on pourrait facilement servir dessus un thé pour dix personnes.
— Et de deux, dit Marcel à Rodolphe ; te voilà libre, je m’en vais, et je recommanderai au portier de ne point ouvrir si on frappe.
— Bonne nuit, fit Rodolphe, et merci.
Comme il venait de reconduire son ami, Rodolphe entendit dans l’escalier un miaulement prolongé, auquel son chat écarlate répondit par un autre miaulement, en essayant avec subtilité une évasion par la porte entrebâillée.
— Pauvre Roméo ! dit Rodolphe, voilà sa Juliette qui l’appelle; allons, va, fit-il en ouvrant sa porte à la béte enamourée qui ne flt qu'un bond de l’escalier jusque entre les pattes de son amante.
Resté seul avec sa maîtresse qui, debout devant un miroir, bouclait ses cheveux dans une charmante attitude provocatrice, Rodolphe s’approcha de Mimi et l’enlaça dans ses bras. Puis, comme un musicien qui, avant
de commencer son morceau, frappe un placage d’accords pour .s’assurer de la capacité de son instrument, Rodolphe assit la jeune Mimi sur ses genoux et lui appuya sur l’épaule un long et sonore baiser qui imprima une vibration soudaine au corps de la printanière créature.
L’instrument était d’accord.
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0 mon ami Rodolphe, qu’ est-il donc advenu pour que vous soyez changé ainsi 1 Dois-je croire les bruits que l’on rapporte, et ce malheur a-t-il pu abattre à ce point votre robuste philosophie? Comment pourrai-je, moi, l’historien ordinaire de votre épopée bohème, si pleine d’éclats de rire, comment pourrai-je raconter sur un ton assez mélancolique la pénible aventure qui met un crêpe à votre constante gaieté, et arrête ainsi tout à coup la sonnerie de vos paradoxes ?
O Rodolphe, mon ami ! je veux bien que le mal soit grand, mais là, en vérité, ce n’est point de quoi s’aller jeter à l’eau. Donc je vous convie au plus vite à faire une croix sur le passé. Fuyez surtout la solitude peuplée de fantômes qui éterniseraient vos regrets. Fuyez le silence, où
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les échos des souvenirs seraient encore pleins de vos joies et de vos douleurs passées. Jetez courageusement à tous les vents de l’oubli le nom que vous avez tant aimé, et jetez avec lui tout ce qui vous reste encore de celle-là qui le portait. — Boucles de cheveux mordues par les lèvres folles du désir ; flacon de Venise, où dort encore un reste de parfum, qui, en ce moment, serait plus dangereux à respirer pour vous que tous les poisons du monde ; au feu les fleurs, les fleurs de gaze, de soie et de velours 5 les jasmins blancs 5 les anémones empourprées par le sang d’Adonis, les myosotis bleus, et tous ces charmants bouquets qu’elle composait aux jours lointains de votre court bonheur. Alors, je l’aimais aussi, moi, votre Mimi, et je ne voyais pas de danger à ce que vous l’aimassiez. Mais suivez mon conseil : au feu les rubans, les jolis rubans, roses, bleus et jaunes dont elle se faisait des colliers pour agacer le regard ; au feu les dentelles et les bonnets, et les voiles et tous ces chiffons coquets dont elle se parait pour aller faire de l’amour mathématique avec M. César, M. Jérôme, M. Charles, ou tel autre galant du calendrier, alors que vous l’attendiez à votre fenêtre, frissonnant sous les bises et les givres de l’hiver ; au feu, Rodolphe, et sans pitié, tout ce qui lui a appartenu et pourrait encore vous parler d’elle ; au feu les lettres d’awiowr. Tenez, en voici précisément une, et vous avez pleuré dessus comme une fontaine, ô mon ami infortuné !
« Comme tu ne rentres pas, — je sors pour aller chez « ma tante ", f emporte l'argent qu'il y a ici^ pour prendre « une voiture. — Lucile. » Et ce soir-là, ô Rodolphe, vous n’avez pas dîné, vous en souvenez- vous ? et vous ôtes venu
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chez moi me tirer un feu d’arliflce de plaisanteries qui attestaient de la tranquillité. de votre esprit. Car vous croyiez Mimi chez sa taute, et si je vous avais dit qu’elle était chez M. César, ou avec un comédien de Montparnasse, vous auriez certainement voulu me couper la gorge. Au feu encore cet autre billet qui a toute la tendresse laconique du premier :
« Je vais me commander des bottines, il faut absolument « que tu trouves de l'argent pour que je les aille chercher « après-demain. » Ah' ! mon ami , ces bottines-là ont dansé bien des contre-danses où vous ne faisiez pas visà-vis. A la flamme tous ces souvenirs, et au vent leurs cendres.
Mais d’abord, ô Rodolphe, par amour pour l’humanité et pour la gloire de \' Écharpe d’iris et du Castor, reprenez les rênes du bon goût que vous aviez abandonnées durant votre souffrance égoïste, sans quoi il peut arriver des choses horribles et dont vous seriez responsable. Nous en reviendrions aux manches à gigot, aux pantalons à petit pont, et on verrait un jour venir à la mode des char peaux qui fâcheraient l’univers et appelleraient la colère du ciel.
Et maintenant, voici le moment venu de raconter les amours de notre ami Rodolphe avec mademoiselle Luciie, surnommée mademoiselle Mimi. Ce fut au détour de sa vingt-quatrième année, que Rodolphe fut pris subitement au cœur par cette passion, qui eut une grande influence sur sa vie. A l’époque où il rencontra Mimi, Rodolphe menait cette existence accidentée et fantastique que nous avons essayé de décrire dans les précédentes scènes de
cette série. C’était certainement un des plus gais portemisère qui fussent au pays de Bohême. Et lorsque dans sa journée il avait fait un mauvais diner et un bon mot, il marchait plus fier sur le pavé qui souvent faillit lui servir de gîte, plus fier sous son habit noir criant merci par toutes les coutures, qu’un empereur sous la robe de pourpre. Dans le cénacle où vivait Rodolphe, T- par une pose assez commune à quelques jeunes gens, — on atfectait de traiter l’amour comme une chose de luxe, un prétexte à bouffonnerie. — Gustave Colline, qui était depuis fort longtemps en relation avec une giletière qu’il rendit contrefaite de corps et d’esprit à force de lui faire copier jour et nuit les manuscrits de ses ouvrages philosophiques, — prétendait que l’amour était une espèce de purgation, bonne à prendre à chaque saison nouvelle, pour se débarrasser des humeurs. Au milieu de tous ces faux sceptiques, Rodolphe était le seul qui osât parler avec quelque révérence de l’amour ; et quand on avait le malheur de lui laisser prendre cette corde, il en avait pour une heure à roucouler des élégies sur le bonheur d’être aimé, — l’azur du lac paisible, — chanson de la brise, — concert d’étoiles, etc., etc. Cette manie l’avait fait surnommer Vhannonica, par Schaunard. Marcel avait aussi fait à ce propos un mot très-joli, où, faisant allusion aux tirades sentimentales et germaniques de Rodolphe, ainsi qu’à sa calvitie précoce, il l’appelait : myosotis chauve. La vérité vraie était ceci : Rodolphe croyait alors sérieusement en avoir fini avec toutes les choses de jeunesse et d’amour ^ il chantait insolemment le J)e profundis sur son emur qu’il croyait mort, alors
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SCÈNES DE LA BOnÊUE. 205
qu’il n’élait qu’immobile, mais pr^t au réveil, mais facile à la joie et plus tendre que jamais à toutes les chères douleurs qu’il n’espérait plus et qui le désespéraient aujourd’hui. — Vous l’avez voulu, 6 Rodolphe I et nous ne vous plaindrons pas, car ce mal dont vous soutfrez est un de ceux qu’on envie le plus, — surtout si l’on sait qu’on en est à jamais guéri.
Rodolphe rencontra donc la jeune Mimi qu’il avait jadis connue, alors qu’elle était la maîtresse d’un de ses amis. — Et il en fit la sienne. Ce fut d’aboi;d un grand haro parmi les amis de Rodolphe lorsqu'ils apprirent son mariage 5 mais comme mademoiselle Miml était fort avenante, point du tout bégueule, et supportait sans maux de tête la fumée de la pipe et les conversations littéraires, on s’accoutuma à elle et on la traita comme une camarade. Mimi était une charmante femme et d’une nature qui convenait particulièrement aux sympathies plastiques et poétiques de Rodolphe. Elle avait vingt-deux ans ; elle était petite, délicate, mièvre. Son visage semblait l’ébauchc d’une figure aristocratique ; mais ses traits, d’une certaine finesse et comme doucement éclairés par les tueurs de scs yeux bleus et limpides, prenaient en de certains moments d’ennui ou d’humeur un caractère de brutalité presque fauve, où un physiologiste aurait peutêtre reconnu l’indice d’un profond égoïsme ou d’une grande insensibilité. Mais c’était le plus souvent une charmante tête au sourire jeune et frais, aux regards tendres ou pleins d’impérieuse coquetterie. Le sang de la jeunesse courait chaud et rapide dans ses veines, et colorait de teintes rosées sa peau transparente aux blancheurs
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de camellia. Celte beauté maladive séduisait Rodolphe, et il passait souvent, la nuit, bien des heures à couronner de baisers le front pùle de sa maîtresse endormie, dont les yeux humides et lassés brillaient à demi clos sous le rideau de ses magnifiques cheveux bruns. Mais ce qui contribua surtout à rendre Rodolphe amoureux fou de mademoiselle Mimi, ce furent ses mains que, malgré 'les soins du ménage, elle savait conserver plus blanches que les mains de la déesse de l’Oisiveté. Cependant, ces mains si frôles, si mignonnes, si douces aux caresses de la lèvre, ces mains d’enfant entre lesquelles Rodolphe avait déposé son cœur de nouveau en floraison, ces mains blanches de mademoiselle Mimi devaient bientôt mutiler le cœur du poêle avec leurs ongles roses.
Au bout d’un mois, Rodolphe commença à s’apercevoir qu’il avait épousé une tempête, et que sa maîtresse avait un grand défaut. Elle voisinait, comme on dit, et passait uue grande partie de son temps chez des femmes entretenues du quartier, dont elle avait fait la connaissance. R en résulta bientôt ce que Rodolphe avait craint lorsqu’il s’était aperçu des relations contractées par sa maîtresse. L’opulence variable de quelques-unes de ses atnies nouvelles avait fait naître une forêt d’ambition dans l’esprit de mademoiselle Mimi, qui jusque-là n’avait eu que des goûts modestes et se contentait du nécessaire — que Rodolphe lui procurait de son mieux. — Mimi commença à rêver la soie, le velours et la dentelle. Et malgré les défenses de Rodolphe, elle continua à fréquenter les femmes, qui toutes étaient d’accord pour lui persuader de rompre avec le bohémien qui ne pouvait pas seulement
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lui donner 150 fr. pour s’acheter une robe de drap.
— Jolie comme vous êtes, lui disaient ses conseillères, vous trouverez facilement une position meilleure. Il ne faut que chercher. — Et mademoiselle Mimi se mit à chercher* Témoin deses fréquentes sorties, maladroitement motivées, Itodolphe entra dans la voie douloureuse des soupçons. Mais dès qu’il se sentait sur la trace de quelque preuve d’infidélité , il s’enfonçait avec acharnement un bandeau sur les yeux, afin de ne rien voir. Cependant, quoi qu’il en fût, il adorait Mimi. — Il avait pour elle cet amour jaloux, fantasque, querelleur et bizarre que la jeune femme ne comprenait pas, parce qu’elle n’éprouvait alors pour Rodolphe que cet attachement tiède qui résulte de l’habitude. — Et d’ailleurs, la moitié de son cœur avait déjà été dépensée au temps de son premier amour, et l’autre moitié était encore pleine des souvenirs de son premier amant.
Huit mois se passèrent ainsi, alternés de jours bons et mauvais. Pendant ce temps, Rodolphe fut vingt fois sur le point de se séparer de mademoiselle Mimi, qui avait pour lui toutes les cruautés maladroites de la femme qui n’aime pas. — A proprement parler, cette existence était devenue pour tous deux un enfer. Mais Rodolphe s’était habitué à cas luttes quotidiennes, et ne craignait rien tant que de voir cesser cet état de choses, parce qu’il sentait qu’avec lui cesseraient à jamais et ces fièvres de jeunesse et ces agitations qu’il n’avait point ressenties depuis si longtemps. Et pois, s’il faut tout dire au.ssi, il y avait des heures où mademoiselle Mimi savait faire oublier à Rodolphe tous les soupçnns auxquels il se déchi-
208 tiCÉNBS DE LA BOHÈUE.
rail le cœur. Il y avait des moments où elle courbait à ses genoux, comme un enfant sous le charme de son regard bleu, ce poète à qui elle avait fait retrouver la poésie perdue, ce jeune homme à qui elle avait rendu la jeunesse, et qui, grûce à elle, était rentré sous l’équateur de l’amour. Deux ou trois fois par mois, au milieu do leurs orageuses querelles, Rodolphe et Mimi s’arrêtaient d’un commun accord dans l’oasis fraîche d’une nuit d’amour et de douces causeries. Alors, Rodolphe prenait entre* ses bras la tète souriante et animée de son amie, et pendant des heures entières il se laissait aller à lui parler cet admirable et absurde langage que la passion improvise à ses heures de délire. Mimi écoutait calme d’abord, plutôt étonnée qu’émue; mais à la fln, l’éloquence enthousiaste de Rodolphe, tour à tour tendre, gai, mélancolique, la gagnait peu à peu. Elle sentait fondre, au contact de cet amour, les glaces d’indifférence qui engourdissaient son cœur, des fièvres contagieuses commençaient à l’agiter, elle se jetait nu cou de Rodolphe et lui disait en baisers tout ce qu’elle n’aurait pu lui dire en paroles. Et l’aube les surprenait ainsi, enlacés l'un à l’autre, les yeux sur les yeux, les mains dans les mains, tandis que leurs bouches humides et brûlantes murmuraient encore le mot immortel
« Qui, depuis cinq mille ans,
« Se suspend chaque nuit aux lèvres des amants. »
Mais le lendemain, le plus futile prétexte amenait une querelle, et l’amour épouvanté s’enfuyait encore pour longtemps.
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A la ûn, cependant, Rodolphe s’aperçut que s’il n’y prenait garde, les mains blanches de mademoiselle Mimi l’achemineraient à un abîme où il laisserait son avenir et sa jeunesse. Un instant la raison austère parla en lui plus fort que l’amour, et il se convainquit par de beaux raisonnements appuyés de preuves que sa maîtresse ne l’aimait pas. 11 alla jusqu’à se dire que les heures de tendresse qu’elle lui accordait, n’étaient qu’un caprice de sens pareil à ceux que les femmes mariées éprouvent pour leurs maris lorsqu’elles ont la fièvre d’un cachemire, d’une robe nouvelle — ou que leur amant se trouve éloigné d’elles — ce qui fait pendant au proverbe : « Quand on n’a point de pain blanc on se contente de pain 1ms. » Bref, Rodolphe pouvait tout pardonner à sa maîtresse, excepté de n’ôtre point aimé. Il prit donc un parti suprô*me et annonça à mademoiselle Mimi qu’elle eût à chercher un autre amant. Mimi se mit à rire et fit des bravades. A la fin, voyant que Rodolphe tenait bon dans sa résolution, et l’accueillait avec beaucoup de tranquillité lorsqu’elle rentrait à la maison après une nuit et un jour passés au dehors, elle commença à s’inquiéter un peu devant cette fermeté à laquelle elle n’était point habituée. Elle fut alors charmante pendant deux ou trois jours. Mais son amant ne revenait point sur ce qu’il avait dit, et se contentait de lui demander si elle avait trouvé quelqu’un.
— Je n’ai seulement pas cherché, répondait-elle. '
Cependant elle avait cherché, et même avant que Rodolphe lui en eût donné le conseil. En quinze jours elle avait fait deux tentatives. Une de ses amies l’avait aidée
et lui avait d’abord ménagé la connaissance d’un jeune jouvenceau, qui avait fait briller aux yeux de Mimi un horizon de cachemires de l’Inde et de mobiliers en palissandre. Mais de l’avis de Mimi elle-même, ce jeune lycéen, qui pouvait être très-fort en algèbre, n’éiait pas un trèsgrand clerc en amour ; et comme Mimi n’aimait point à faire les éducations, elle planta là son amoureux novice avec ses cachemires, qui broutaient encore les prairies du Thibet, et ses mobiliers de palissandre, encore en feuilles dans les forêts du nouveau monde.
Le lycéen ne tarda pas être remplacé par un gentilhomme breton, dont Mimi s’était rapidement affolée, et elle n’eut point besoin deprier longtemps pour devenir comtesse.
Malgré les protestations de sa maîtresse, Rodolphe eut vent de quelque intrigue; il voulut savoir au juste où il en était; et un malin, après une nuit où mademoiselle Mimi n’était point rentrée, il courut à l’endroit où il la soupçonnait être, et là il put à loisir s’enfoncer en plein cœur une de ces preuves auxquelles il faut croire quand • môme. Les yeux bordés d’une auréole de volupté, il vit mademoiselle Mimi sortir du manoir où elle s’était fait anoblir, pendue au bras de son nouveau maître et seigneur, lequel, il faut le dire, paraissait beaucoup moins fier de sa nouvelle conquête que ne le fut Pàris, le beau berger grec, après l’enlèvement de la belle Hélène,
En voyant arriver son amant, mademoiselle Mimi parut un peu surprise. Elle s’approcha de lui, et pendant cinq minutes ils s’entretinrent fort tranquillement. Us se séparèrent ensuite pour aller chacun de son côté. Leur rupture était résolue.
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SCÈ.MîS r»K I.A IIOKKMK.
Rodolphe rentra chez lui et passa la journée à disposer en paquets tous les objets qui appartenaient à sa maîtresse.
Durant la journée qui suivit le divorce avec sa maîtresse, Rodolphe reçut la visite de plusieurs de ses amis, et leur annonça tout ce qui s’était passé. Tout le monde le complimenta de cet événement comme d’un grand bonheur. — Nous vous aiderons, ô mon poète, lui disait un de ceux-là qui avait été le plus souvent témoin des misères que mademoiselle Mimi faisait endurer à Rodolphe,, nous vous aiderons à retirer votre cœur des majns d’une méchante créature. Et avant peu, vous serez guéri et tout prêt à courir avec une autre Mimi les verts chemins d’Aulnay et de Fontenay-aux-Roses.
Rodolphe jura que c’en était à jamais fini avec les regrets et le désespoir. Il se laissa même entraîner au bal Mabille, où sa tenue délabrée représentait fort mal VÉcharpe d' Iris (\û\ lui procurait ses entrées dans ce beau jardin de l’élégance et du plaisir. Là, Rodolphe rencontra de nouveaux amis avec qui il se mit à boire. Il leur raconta son malheur avec un luxe inouï de style bizarre, et, pendant une heure, il fut étourdissant de verve et d’entrain.
— Hélas I hélas ! disait le peintre Marcel en écoutant la pluie d’ironies qui tombait des lèvres de son ami, — Rodolphe est trop g{ii — beaucoup trop !
— Il est charmant ! répondit une jeune femme à qui Rodolphe venait d’offrir un bouquet; et, quoiqu’il soit bien mal mis, je me compromettrais volontiers à danser avec lui s’il voulait m’inviter. — Deux secondes après, Rois.
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212 SCÈNES DE LA BOnÉME.
dolphe, qui avait éntendu, était à ses pieds, enveloppant son invitation dans un discours aromatisé de tout le musc et de tout le benjoin d’une galanterie à 80 degrés Richelieu. La dame demeura confondue devant ce langage pailleté d’adjeclifsébloulssants et de phrases contouniées et régence au point de faire rougir le talon des souliers de Rodolphe, qui n’avait jamais été si gentilhomme vieux-Sèvres. — L’invitation fut acceptée.
Rodolphe ignorait les premiers éléments de la danse à l’égal de la règle de trois. Mais il était mû par une audace extraordinaire, il n’hésita point à partir, et improvisa une danse inconnue à toutes les chorégraphies passées. — C’était un pas qu’il appela le pas des regrets et mipirs, et dont l’originalité obtint un incroyable succès. Les trois mille becs de ga 2 avaient beau lui tirer la langue, comme pour se moquer de lui, Rodolphe allait toujours, et jetait sans relâche, à la figure de sa danseuse, des poignées de madrigaux entièrement inédits.
— Hélas ! disait le peintre Marcel, cela est incroyable, Rodolphe me fait l’effet d’un homme ivre qui se roule dur des verres cassés.
— En attendant, il a fait une femme superbe, dit un autre en voyant Rodolphe s’enfuir avec sa danseuse.
— Tu ne nous dis pas adieu, lui cria Marcel. Rodolphe revint près de l'artiste et lui tendit la main. Cette main était froide et humide comme une pierre mouillée.
La compagne de Rodolphe était une robuste fille de Normandie — riche et abondante nature dont la rusticité native s’était promptement aristocrali.sée au milieu des élégances dû luxe parisien et d’une vie oisive. Elle s'appe-
lait quelque chose comme madame Sérapbine, et était pour le présent la maîtresse d’un Rhumatisme , pair de France, qui lui donnait 50 louis par mois, qu’elle partageait avec un gentilhomme de comptoir qui ne lui donnait que des coups. — Rodolphe lui avait piu, elle espéra qu’il ne lui donnerait rien, elle l’emmena chez elle.
— Lucile, dit-elle à sa femme de chambre, je n’y suis pour personne. Et, après avoir passé dans sa chambre, elle revint au bout de cinq minutes, revêtue d’un costume spécial. — EUe trouva Rodolphe immobile et muet, car depuis son entrée il s’était malgré lui enfoncé dans des ténèbres plein de sanglots silencieux.
— Vous ne me regardez plus, — tu ne me parles pas, dit Séraphins étonnée.
— Allons, se dit Rodolphe, en relevant la tête, — regardons-la — mais pour l’art seulement!
« Et quel spectacle, alors, vint s’offrir à ses yeux ! » comme dit Raoul — dans les Huguenots.
Séraphine était admirablement belle. Ses formes splendides, habilement mises en valeur parla coupe de son vêtement, s’accusaient pleines de provocations sous la demitransparence du tissu. Toutes les impérieuses fièvres du désir se réveillèrent dans les veines de Rodolphe. Un chaud brouillard lui monta au cerveau. Il regarda Séraphine autrement que pour l'amour de l’esthétique, et il prit dans ses mains celles de la belle fille. C’étaient des mains sublimes el qu’on eût dites sculptées par les plus purs ciseaux de la statuaire grecque. Rodolphe sentit ses admirables mains trembler dans les siennes ; el, de moins en moins critique d’art, il attira près de lui Séraphine, dont le visage
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EU colorait déjà de cette rougeur qui est l’aurore de la volupté.
Cette créature est un véritable instrument de plaisir , — un vrai stradivarius d’amour, — et dont je jouerais volontiers un air, pensa Rodolphe, en entendant d’une manière très-distincte le coeur de la belle battre une charge précipitée. , .
En ce moment un coup de sonnette violent retentit à la porte de l’appartement.
— Lucile, Lucile, cria Séraphine à la femme de chambre, n’ouvrez pas 5 dites que je ne suis pas rentrée.
A ce nom de Lucile, deux fois prononcé, Rodolphe se leva.
— Je ne veux vous gêner en aucune façon, madame, dit-il. D’ailleurs, il faut que je me retire, il est tard et je demeure très-loin. — Bonsoir.
— Comment! vous partez? s’écria Séraphine en redoublant les éclairs de son regard. Pourquoi, pourquoi partez-vous ? — je suis libre — vous pouvez rester.
— Impossible, répondit Rodolphe. — J’attends ce soir
un de mes parents qui arrive de la terre de Feu, et il me déshériterait s’il ne me trouvait pas chez moi , pour -lui faire accueil. Bonsoir, madame ! — Et il sortit avec précipitation. La servante alla l’éclairer, Rodolphe leva par mégarde les yeux sur elle. — C’était une jeune femme frète, à la démarche lente ^ son visage, très-pàle, faisait une charmante antithèse avec sa chevelure noire ondée natu-, rellement, et ses yeux bleus semblaient deux étoiles malades. . . •
— O, fantôme! s'écria Rodolphe en se reculant devant celle qui portait le nom et le visage de sa maltresse. —
Arrière! que me veux-tu? Et il descendit l’escalier à la hâte.
— Mais, madame, dit la camériste en rentrant chez sa maîtresse — il est fou, ce jeune homme!
— Dis donc qu’il est béte, répondit Séraphine exaspérée.— Oh ! ajouta-t-elle, ça m’apprendra à être bonne. — Si cet imbécile de Léon avait au moins l’esprit de venir à présent ! — Léon était le gentilhomme dont la tendresse portait une cravache.
Rodolphe courut chez lui tout d’une haleine. En montant l’escalier, il trouva son chat écarlate qui poussait des gémissements plaintifs. Il y avait deux nuits déjà qu'il appelait ainsi vainement son amante inOdèle, une Manon Lescaut angora, partie en campagne galante sur les toits d’alentour. — Pauvre béte, dit Rodolphe, toi aussi on t’a trompé \ ta Mimi t’a fait des traits comme la mienne. — Bast ! consolons-nous. — Vois-tu, ma pauvre bête, — le cœur des femmes et des chattes est un abîme que les hommes et les chats ne pourront jamais sonder.
Lorsqu’il entra dans sa chambre, bien qu’il fit une chaleur épouvantable, Rodolphe crut sentir un manteau glacé descendre sur ses épaules. C’était le froid de la solitude, de la terrible solitude de la nuit que rien ne vient troubler. Il alluma sa bougie et aperçut alors la chambre dévastée. Les meubles ouvraient leurs tiroirs vides, et, du plafond au sol, une immense tristesse emplissait cette petite chambre, qui parut à Rodolphe plus grande qu’un désert. En marchant, il heurta du pied les paquets renfermant les objets appartenant à mademoiselle Mimi, et il ressentit un mouvement de joie en voyant qu’elle n’était pas encore
venue pour les prendre, comme elle lui avait dit qu’elle le ferait le matin. Rodolphe sentait, malgré tous ses combats, approcher l’heure de la réaction, et il devinait bien qu’une nuit atroce allait expier toute la joie amère qu’il avait dépensée dans la soirée. Cependant, il espérait que son corps brisé par la fatigue, s’endormirait avant le réveil des angoisses, si longtemps comprimées dans son cœur.
Comme il s’approchait du lit et en écartait les rideaux, en voyant ce lit qui n’avait pas été dérangé depuis deux jours, devant les deux oreillers placés l’un à côté de l’autre, et sous l’un desquels se cachait encore à demi la garniture d’un bonnet de femme, Rodolphe sentit son cœur étreint dans l’invincible étau de cette douleur morne qui ne peut éclater. 11 tomba au pied du lit, prit son front dans ses mains ; et, après avoir jeté un regard dans cette chambre désolée, il s’écria :
— O petite Mimi, joie de ma maison, est-il bien vrai que vous soyez partie, que je vous ai renvoyée, et que je ne vous reverrai plus, mon Dieu ! O jolie tête brune qui avez si longtemps dormi à cette place, ne reviendrez-vous plus y dormir encore ? ô voix capricieuse dont les caresses me donnaient le délire, et dont les colères me charmaient, est-ce que je ne vous entendrai plus? O petites mains blanches aux veines bleues, vous à qui j’avais fiancé mes lèvres, ô petites mains blanches, avez-vous donc reçu mon dernier baiser ? Et Rodolphe plongeait , avec une ivresse délirante, sa tête dans les oreillers encore Imprégnés des parfums de la chevelure de son amie. Du fond de cette alcôve il lui semblait voir sortir le fantôme des belles nuits qu’il avait passées avec sa jeune maîtresse. — Il en-
tendait retentir clair et sonore, au milieu du silence nocturne, le rire épanoui de mademoiselle Mimi, et il se ressouvint de cette charmante et contagieuse gaieté avec laquelle elle avait su tant de fois lui faire oublier tous les embarras et toutes les misères de leur existence hasardeuse. Pendant toute cette nuit H passa en revue les huit mois qu’il venait d’écouler auprès de cette jeune femme qui ne l’avait jamais aimé peut-être, mais dont les tendres mensonges avaient su rendre au coeur de Rodolphe sa jeunesse et sa virilité premières.
' L’aube blanchissante le surprit au moment où, vaincu par la fatigue, il venait de fermer les yeux rougis par les larmes versées durant cette nuit. Veille douloureuse et terrible, et comme les plus railleurs et les plus sceptiques d’entre nous pourraient en retrouver plus d’une au fond de leur passé.
Le matin, lorsque ses amis entrèrent chez lui, ils furent effrayés en voyant Rodolphe, dont le visage était ravagé par toutes les angoisses qui l’avaient assailli durant sa veille au mont d’OIiviers de l’amour.
— Bon, dit Marcel, j’en étais sûr : c’est sa gaieté d’hier qui lui a tourné sur le coeur. — Ça ne peut pas durer comme ça. Et de concert avec deux ou trois camarades, il commença sur mademoiselle Mimi une foule de révélations indiscrètes, dont chaque mot s’enfbnçait comme une épine au coeur de Rodolphe. Ses amis lui prouvèrent que de tout temps sa maîtresse l’avait trompé comme un niais, chez lui et au dehors, — et que cette CTéature pâle comme l’ange de la phthisie était un écrin de sentiments mauvais et d’instincts féroces. *
Et l’un et l’autre, ils alternèrent ainsi dans la tâche qu’ils avaient entreprise, et dont le but était d’amener Rodolphe à ce point où l’amour aigri se change en mépris ; — mais ce but ne fut atteint qu’à moitié. — Le désespoir du poète se changea en colère. — Il se jeta avec rage sur les paquets] qu’il avait préparés la veille ; et après avoir mis de côté tous les objets que sa maîtresse avait en sa possession en entrant chez lui, il garda tout ce qu’il lui avait donné pendant leur liaison , — c’est-à-dire la plus grande partie, et surtout les choses de toilette auxquelles mademoiselle Mimi tenait par toutes les fibres de sa coquetterie, devenue insatiable dans les derniers temps.
Mademoiselle Mimi-vint le lendemain dans la Journée pour prendre ses effets. Rodolphe était chez lui et seul. Il fallut que toutes les puissances de l’amour-propre le retinssent, pour qu’il ne se Jetât point au cou de sa maîtresse. Il lui fit un accueil plein d’injures muettes, et mademoiselle Mimi lui répondit par ces insultes froides et aiguës qui font pousser des griffes aux plus faibles et aux plus timides. — Devant le dédain avec lequel sa maîtresse le flagellait avec une opiniâtreté insolente, la colère de Rodolphe éclata brutale et effrayante ^ un instant, Mimi, blanche de terreur, se demanda si elle allait sortir vivante d’entre ses mains. — Aux cris qu’elle poussa, quelques voisins accoururent et l’arrachèrent de la chambre de Rodolphe.
Deux Jours après, une amie de Mimi vint demander à Rodolphe s’il voulait rendre les affaires qu’il avait gardées chez lui.
— Non, répondit-il. Et il fit causer 1a messagère de sa
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SCKNES DE LA KUHÈME.
iiiaitressc. Celle femme lui apprit que la jeune Mimi était dans une situation fort malheureuse, et qu’elle allait manquer de logement.
— Et son amant, dont elle est si folle?
— Mais, répondit Amélie, l’amie en question, ce jeune homme n’a point rintention de la prendre pour maîtresse. Il en a une depuis fort longtemps, — et il parait peu s’occuper de Mimi, qui est à ma charge et m’embarrasse beaucoup.
— Qu’elle s’arrange, dit Rodolphe, elle l’a voulu; — ça ne me regarde pas. Et il fit des madrigaux à mademoiselle Amélie, et lui persuada qu’elle était la plus belle femme du monde.
Amélie fit part à Mimi de son entrevue avec Rodolphe.
— Que dit-il? que fait-il? demanda' Mimi. — Vous a-t-il parlé de moi ?
— Aucunement ; — vous ôtes déjà oubliée, ma chère. — Rodolphe a une nouvelle maîtresse, et il lui a acheté une toilette superbe, car il a reçu beaucoup d’argent, et lui-même est vêtu comme un prince. 11 est très-aimable, ce jeune homme, et il m’a dit des choses charmantes.
— Je saurai ce que cela veut dire, pensa Mimi.
Tous les jours, mademoiselle Amélie venait voir Rodolphe sous un prétexte quelconque; et, quoiqu’il fit, celui-ci ne pouvait s’empêcher de lui parler de Mimi.
— Elle est fort gaie, répondait l’amie, et n’a point l’air de se préoccuper de sa position. — Au reste, elle assure qu’elle reviendra avec vous quand elle voudra, — sans
faire aucune avance et uniquement pour faire enrager vos amis.
— C’est bien, dit Rodolphe ; qu’elle vienne — et nous verrons. Et il recommença à faire la cour à Amélie — qui s’en allait tout rapporter à Mimi, et assurait’que Rodolphe était fort épris d’elle. — Il m’a encore baisé la main et le cou, lui disait-elle •, — voyez, c’est tout rouge. 11 veut m’emmener au bal demain.
— Ma chère amie, dit Mimi piquée, je vois où vous en voulez venir, à me faire croire que Rodolphe est amoureux de vous, et qu’il ne pense plus à moi. — Mais vous perdez votre temps, et avec lui, et avec moi.
Le fait était que Rodolphe n’était aimable avec Amélie que pour l’attirer chez lui souvent, et avoir l’occasion de lui parler de sa maîtresse, mais avec un machiavélisme qui avait peut-être son but ; et, s’apercevant bien que Rodolphe aimait toujours Mimi, et que celle-ci n’était pas éloignée de rentrer avec lui , Amélie s’efforçait, par des rapports adroitement inventés, à éviter tout ce qui pourrait rapprocher les deux amants.
Le jour où elle devait aller au bal, Amélie vint dans la matinée demander à Rodolphe si la partie tenait toujours. — Oui, lui répondit-il, je ne veux pas manquer l’occasion d’étre le chevalier de la plus belle personne des temps modernes. Amélie prit l’air coquet qu’elle avait le soir de son unique début dans un théâtre de la banlieue, dans les quatrièmes rôles de soubrette, et elle promit qu’elle serait prête pour le soir.
— A propos, fit Rodolphe, dites à mademoiselle Mimi que, si elle veut faire une infidélité à son amant en ma fa-
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SeÉNBS DK LA BOHÊME. 221
veur et venir passer une nuit chez moi, je lui rendrai toutes ses affaires.
Amélie fit la commission de Rodolphe et prêta à ses paroles un sens tout autre que celui qu’elle avait su deviner.
— Votre Rodolphe est un homme ignoble, dit-elle à Mimi ; sa proposition est une infamie. Il veut vous faire descendre par cette démarche au rang des plus viles créatures; — et si vous allez chez lui, non-seulement il ne vous rendra pas vos affaires, mais il vous servira en risée à tousses amis : — c’est une conspiration arrangée entre eux.
— Je n’irai pas, dit Mimi; — et comme elle vit Amélie en train de préparer sa toilette, elle lui demanda si elle allait au bal.
— Oui, répondit l’autre.
— Avec Rodolphe ?
— Oui, il doit venir m’attendre ce soir à vingt pas de la maison.
— Bien du plaisir, dit MImi ; et, voyant l’heure du rendez-vous avancer, elle courut en toute hûte chez l’amant de mademoi-selle Amélie et le prévint que celle-ci était en train de lui machiner une petite trahison avec son ancien amant à elle. — Le monsieur. Jaloux comme un tigre, cl brutal comme un bâton, arriva chez mademoiselle Amélie, et lui annonça qu’il trouvait excellent qu’elle passât la soirée avec lui.
A huit heures^ Mimi courut à l’endroit où Rodolphe devait trouver Amélie. — Elle aperçut son amant, qui se promenait dans l’attitude d’un homme qui attend ; elle passa deux fois à côté de lui, sans oser l’aborder. Rodolphe était mis très-élégamment ce soir-là, et les crises
violentes auxquelles il était en proie depuis huit jours avaient donné à son visage un grand caractère. — Mi mi fut singulièrement émue. Enfin, elle se décida à lui parler. — Rodolphe l’accueillit sans colère, et lui demanda des nouvelles de sa santé , — après quoi il s’informa duîmotif qui l’amenait près de lui 5 — tout cela d’une voix douce, et où un accent de tendresse cherchait à se contraindre.
— C’est une mauvaise nouvelle que je viens vous annoncer : mademoiselle Amélie ne peut venir au bal avec vous, son amant la retient.
— J’irai donc au bal tout seul. — Ici, mademoiselle Mimi feignit de trébucher et s’appuya sur l’épaule de Rodolphe. Il lui prit le bras et lui proposa de la reconduire chez elle.
— Non, dit Mimi, j’habite avec Amélie ; et comme elle est avec son amant, je ne pourrai rentrer que lorsqu’il sera parti.
— Écoutez, lui dit alors le poète, je vous ai fait faire tantôt une proposition par mademoiselle Amélie; vous l’a-t-elle transmise ?
— Oui, dit Mimi, mais en des termes auxquels, même après ce qui est arrivé, je n’ai pu ajouter foi. — Non, Rodolphe, je n’ai pas cru que, malgré tout ce que vous pouvez avoir à me reprocher, vous me croyiez assez peu de cœur pour accepter un semblable marché.
— Vous ne m’avez pas compris, ou on vous a mal rapporté les choses. — Ce qui est dit est toujours dit, fit Rodolphe; il est neuf heures, vous avez encore trois heures de réflexion. Ma clef sera sur ma porte jusqu’à minuit. Bonsoir. — Adieu, ou au revoir.
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• — Adieu donc, dilMirni d’une voix treniblanle..
Et ils se quittèrent Rodolphe rentra chez lui et se
jeta tout habillé sur son lit. A onze heures et demie mademoiselle Mimi entrait dans sa chambre.
— Je viens vous demander l’hospitalité , dit-elle : l’amant d’Amélie est resté chez elle, et je n’ai pu rentrer. — Jusqu’à trois heures du matin ils causèrent. — Une conversation explicative , ou de temps en temps le tu familier succédait au vous de la discussion officielle.
A quatre heures leur bougie s’éteignit. Rodolphe voulut en allumer une neuve.
— Non, dit Mimi, ce n’est point la peine ; il est bien temps de dormir. Et cinq minutes après, sa jolie tète brune avait repris sa place sur l’oreiller ; et, d'une voix pleine de tendresse, elle appelait les lèvres de Rodolphe sur ses petites mains blanches aux veines bleues, dont la pâleur nacrée luttait avec les blancheurs du drap. — Rodolphe n’alluma pas la bougie.*
Le lendemain matin, Rodolphe se leva le premier; et, montrant à Mimi plusieurs paquets, il lui dit très-doucement :
— Voici ce qui vous appartient — vous pouvez l’emporter — je liens ma parole.
— Oh ! dit Mimi, je suis bien fatiguée, voyez-vous, et je ne pourrai pas emporter tous ces gros paquets d’une seule fois. J’aime mieux revenir. — Et, comme elle s’était habillée, elle prit seulement une collerette et une paire de manchettes. — J’emporterai ce qui reste... petit à petit, ajouta-t-elle en souriant.
— Allons, dit Rodolphe, emporte tout ou n’emporte rien; mais que cela finisse.
— Que cela recommence, au contraire, et que cela dure surtout, dit la jeune Mimi en embrassant Rodolphe. Après avoir déjeuné ensemble, — ils partirent pour aller à la campagne. — En traversant le Luxembourg, Rodolphe rencontra un grand poète qui l’avait toujours accueilli avec une charmante bonté. Par convenance, Rodolphe allait feindre de ne pas le voir. Mais le poète ne lui en donna pas le temps ; et, en passant près de lui, il lui ût un geste amical, et salua sa jeune compagne avec un gracieux sourire.
— Quel est ce monsieur ? demanda Mimi. — Rodolphe lui répondit un nom qui la fit rougir de plaisir et d’orgueil.
— Oh I dit Rodolphe, cette rencontre du poète qui a si bien chanté l’amour est d’un bon augure, et portera bonheur à notre réconciliation.
— Je t’aime va, dit Mimi, en serrant la main de son ami bien qu’ils fussent au milieu de la foule.
— Hélas ! pensa Rodolphe, lequel vaut le mieux, ou de se laisser tromper toujours pour avoir cru, ou ne croire jamais dans la crainte d’èlrc trompé toujours?
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Nous avons raconté comment le peintre Marcel avait connu mademoiselle Musette. — Unis un malin parle ministère du caprice, qui est le maire du 13* arrondissement, ils avaient cru, ainsi que la chose arrive souvent, s’épouser sous le régime de la séparation de cœur. Mais un soir, après une violente querelle où ils avaient résolu de se quitter sur-lc-champ, ils s’aperçurent que leurs mains qui s’étaient serrées en signe d’adieu ne voulaient plus se séparer. Presque à leur insu, leur caprice était devenu de l’amour. Ils se l’avouèrent tous deux en riant à moitié.
— C’est très-grave ce qui nous arrive là, dit Marcel. Comment diable avons-nous donc fait?
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SCÈNES DE LA DOliÈUË.
— Oh! reprit Muselle, nous sommes des maladroits, nous n’avons pas pris assez de précautions.
— Qu’est-ce qu’il y a ? dit en entrant Rodolphe, devenu le^oisin de Marcel.
— Il y a, répondit celui-ci en désignant Musette, que mademoiselle et moi, nous venons de faire une jolie découverte. — Nous sommes amoureux. Ça nous sera venu en dormant.
— Oh ! oh ! en dormant, je ne crois pas, fit Rodolphe. Mais qu’est-ce qui prouve que vous aimez ? Vous exagérez peut-être le danger.
— Parbleu ! reprit Marcel, nous ne pouvons pas nous souffrir.
— Et nous ne pouvons plus nous quitter, ajouta Musette.
— Alors, mes enfants, votre affaire est claire. Vous avez voulu jouer au plus fin, et vous avez perdu tous les deux. C’est mon histoire avec Mimi. Voilà bientôt deux calendriers que nous usons à nous disputer jour et nuit. — C’est avec ce système-là qu’on éternise les mariages. Unissez un oui avec un non, vous obtiendrez un ménage Philémon et Baucis. Votre intérieur va faire pendant au mien ; et si Schaunard et Phémie viennent demeurer dans la maison, comme ils nous en ont menacés, notre trio de ménages en fera une habitation bien agréable.
En ce moment Gustave Colline entra. On lui apprit l’accident qui venait d’arriver à Musette et à Marcel.
■ — Eh bien , philosophe, dit celui-ci, que^ penscs-lu de ça?
- Colline gratta le poil du chapeau qui lui servait de toit, et murmura :
— J’cu étais sûr d’avance. — L’amour est un jeu du hasard. — Qui s’y frotte s’y pique. — 11 n’est pas bon que l’homme soit seul.
Le soir, en rentrant, Rodolphe dit à Mimi : — 11 y a du nouveau. Musette est folle de Marcel, et ne veut plus le quitter.
— Pauvre fille ! répondit Mimi. — Elle qui a si bon appétit !
— Et de son côté, Marcel est empoigné par Musette. Il l’adore à trente-six carats, comme dirait cet intrigant de Colline.
— Pauvre garçon ! dit Mimi, lui qui est si jaloux !
— C’est vrai, dit Rodolphe, lui et moi nous sommes élèves d’Othello.
Quelque temps aprè.s, aux ménages de Rodolphe et de Marcel vint se joindre le ménage de Schaunard ; le musicieu emménageait dans la maison, avec Phémie-Teinturicrc.
A compter de ce jour, tous les autres voisins dormirent sur un volcan, et, à l’époque du terme, ils envoyaient un conge unanime au proprietaire.
En eficl, peu de jours se passaient sans qu'uu orage éclatât dans l’un des ménages. Tantôt c’était Mimi et Ro- ' dolphc qui, n’ayant plus la force de parler, s’expliquaient à l’aide du.s projectiles qui leur, tombaient sous la main.
Le plus souvent c’était Schaunard qui faisait — au bout d’une canne — quelques observations à la mélancolique Phémie. Quant à Marcel et Musette, leurs discussions ' 14
étaient renfermées dans le silence du huis clos ; ils prenaient au moins la précaution de fermer leurs portes et leurs fenêtres.
Si d’aventure la paix régnait dans les ménages, les autres locataires n’étaient pas moins victimes de cette concorde passagère. L’indiscrétion des cloisons mitoyennes laissait pénétrer chez eux tous les secrets des ménages bohèmes, et les initiait malgré eux à tous leurs mystères. Aussi, plus d’un voisin préférait-il le casus belli aux ratifications des traités de paix.
Ce fut, à vrai dire, une singulière existence que celle qu’on mena pendant six mois. La plus loyale fraternité se pratiquait sans emphase dans ce cénacle, où tout était à tous et se partageait en entrant, bonne ou mauvaise fortune.
Il y avait dans le mois certains jours de splendeur, où l’on ne serait pas descendu dans la rue sans gants — jours de liesse — où l’on dînait toute la journée. — Il y en avait d’autres où l’on serait presque allé à la cour sans bottes — jours de carême — où, après n’avoir pas déjeuné en commun, on ne dînait pas ensemble, ou bien l’on arrivait, à force de combinaisons économiques, à réaliser un de ces repas dans lesquels les assiettes et les couverts faisaient relâche, comme disait mademoiselle Mimi.
Mais chose prodigieuse, c’est que, dans cette association où se trouvaient pourtant trois femmes jeunes et jolies, aucune ébauche de discorde ne s’éleva entre les hommes: ils s’agenouillaient souvent devant les plus futiles caprices de leurs maîtresses, mais pas un d’eux n’eût hésité un instant entre la femme et l’ami.
L’amour nall surtout de la spontanéité : c’est une improvisation. L’amitié, au contraire, s’édifie pour ainsi dire: c’est un sentiment qui marche avec circonspection ; c’est l’égoïsme de l’esprit, tandis que l’amour c’est l’égoïsme du cœur.
Il y avait six ans que les bohèmes se connaissaient. Ce long espace de temps passé dans une intimité quotidienne avait, sans altérer l’individualité bien tranchée de cWacun, amené entre eux un accord d’idées, un ensemble qu’ils n’auraient pas trouvé ailleurs. Ils avaient des mœurs qui leur étaient propres, un langage intime dont les étrangers n’auraient pas su trouver la clef. Ceux qui ne les connaissaient pas particulièrement appelaient leur liberté d’allure du cynisme. Ce n’était pourtant que de la franchise. Esprits rétifs à toute chose imposée, ils avaient tous le faux en haine et le commun en mépris. Accusés de vanités exagérées, ils répondaient en étalant fièrement le programme de leur ambition ; et, ayant la conscience de leur valeur, ils ne s’abusaient pas sur eux-mémes.
Depuis tant d’années qu’ils marchaient ensemble dans la môme vie, mis souvent en rivalité par nécessité d’état, ils ne s’étaient pas quitté la main et avaient passé, feans y prendre garde, sur les questions personnelles d’amour-propre, toutes les fois qu’on avait essayé d’en élever entre eux pour les désunir. Ils s’estimaient d’ailleurs les uns les autres juste ce qu’ils valaient ; et l’orgueil, qui e.'it le contrepoison de l’envie, les préservait de toutes les petites Jalousies de métier.
Cependant, après six mois de vie en commun, une épidémie de divorce .s’abattit tout à coup sur les ménages.
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Schaunard ouvrit la marche. — Un jour, il s’aperçut que Phémie-Teinturière avait un genou mieux fait que l’autre ; et comme, en fait de plastique, il était d’un purisme austère, il renvoya Phémie, lui donnant pour souvenir la canne avec laquelle il lui faisait de si fréquentes observations. Puis il retourna demeurer chez un parent qui lui offrait un logement gratis.
Quinze jours après, Mimi quittait Rodolphe pour monter dans les carrosses du jeune vicomte Paul, l’ancien élève de Carolus Barbcmuche, qui lui avait promis des robes couleur du soleil.
Après Mimi, ce fut Musette qui prit la clef des champs et rentra à grand bruit dans l’aristocratie du monde galant, qu’elle avait quitté pour suivre Marcel.
Cette séparation eut lieu sans querelle , sans secousse, sans préméditation. Née d’un caprice qui était devenu de l’amour, cette liaison fut rompue par un autre caprice.
Un soir du carnaval, au bal masqué de l’Opéra, où elle était allée avec Marcel, Musette eut pour via-à-vis dans une contredanse un jeune homme qui autrefois lui avait fait la cour. Ils se reconnurent et, tout en dansant, échangèrent quelques paroles. Sans le vouloir peut-être, en instruisant ce jeune homme de sa vie présente, laissa-t-elle échapper un regret sur sa vie passée. Tant fut-il qu’à la fin du quadrille, Musette se trompa ; et, au lieu de donner la main à Marcel, qui était son cavalier, elle prit la main de son vis-à-vit^ qui l’entraîna et disparut avec elle dans la foule.
Marcel la chercha, assez inquiet. Au bout d’une heure, il la trouva au bras du jeune homme; elle sortait du café de l’Opéra, la Injudiç pleine de refrains. En aperc(!\ant
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Marcel, qui s’était mis dans un angle les bras croisés, elle lui fit un signe d’adieu, en lui disant : Je vais revenir.
— C’est-à-dire ne m’attendez pas, traduisit Marcel. Il était jaloux, mais il était logique et connaissait Musette; aussi ne l’atteodit-il pas ; il rentra chez lui le cœur gros néanmoins, mais l’estomac léger. II chercha dans une armoire s’il n’y avait pas quelques reliefs à manger ; il aperçut un morceau de pain granitique et un squelette de hareng saur.
Je ne pouvais pas lutter contre des truffes, pensa-t-il. Au moins Musette aura .soupé. Et après avoir passé un coin de son mouchoir sur ses yeux — sous le prétexte de se moucher — il se coucha.
Deux jours après, Musette se réveillait dans un boudoir tendu de rose. Un coupé bleu l’attendait à sa porte ; et toutes les fées delà mode, mises en réquisition, apportaient leurs merveilles à ses pieds. Musette était ravissante, et sa jeunesse semblait encore rajeunir au milieu de ce cadre d’élégances. Alors elle recommença l’ancienne existence, fut de toutes les fêtes et reconquit sa célébrité. On parla d’elle partout, dans les coulisses de la Bourse et jusque dans les buvettes parlementaires. Quant à son nouvel amant, M. Alexis, c’était un charmant jeune homme. Souvent il se plaignait à Musette de la trouver un peu légère et un peu insoucieuse lorsqu’il lui parlait de son amour; alors Musette le regardait en riant, lui tapait dans la main, et lui disait:
— Que voulez-vous, mon cher? je suis restée pendant six mois avec un homme qui me nourrissait de salade et de soupe sans beurre, qui m’habillait avec une robe d’in-
(lienne et me menait beaucoup à l’Odéon, parce qu’il n’était pas riche. Comme l’amour ne coûte rien et que j’étais folle de ce monstre, nous avons considérablement dépensé d’amour. Il ne m’en reste guère que des miettes. Ramassez-les,jene vous en empêche pas. Au reste, je ne vous ai pas triché ; et si les rubans ne coûtaient pas si cher, je serais encore avec mon peintre. Quant à mon cœur, depuis que j’ai un corset de quatre-vingts francs, je ne t’entends pas faire grand bruit, et j’ai bien peur de l’avoir oublié dans un des tiroirs de Marcel.
La disparition des trois ménages bohèmes occasionna une fêle dans la maison qu’ils avaient habitée. En signe de réjouissance, le propriétaire donna un grand dîner , et les locataires illuminèrent leurs fenêtres.
Rodolphe et Marcel avaient été se loger ensemble ; ils avaient pris chacun une idole dont ils ne savaient pas bien le nom au juste. Quelquefois il leur arrivait, l’un de parler de Musette, l’autre de Mimi ; alors ils en avaient pour la soirée. Ils se rappelaient leur ancienne vie et les chansons de Musette, et les chansons de Mimi, et les nuits blanches, et les paresseuses matinées, et les dîners faits en rêve. Une à une, ils faisaient résonner dans ces duos de souvenirs toutes ces heures envolées ; et ils finissaient ordinairement par se dire : qu’après tout , ils étaient encore heureux de se trouver ensemble, les pieds sur les chenets, tisonnant la bûche de décembre, fumant leur pipe, et de s’avoir l’un l'autre, comme un prétexte à causerie, pour se raconter tout haut à eux-mêmes ce qu’ii.s se disaient tout bas lorsqu’ils étaient seuls : qu’ils
SCÈNES DE LA BOflEME.
avaient beaucoup aimé ces créatures disparues en emportant un lambeau de leur jeunesse, et que peut-être ils les aimaient encore.
Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de lui une Jeune dame qui en descendant de voiture laissait voir un bout de bas blanc d’une correction toute particulière -, le cocher lui-même dévorait des yeux ce charmant pourboire.
— Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie Jambe; j’ai bien envie de lui offrir mon bras ; voyons un peu... de quelle façon l’aborderal-je ? Voilà mon affaire... c’est assez neuf.
— Pardon, madame, dit-il en s’approchant de l’inconnue dont il ne put tout d’abord voir le visage, vous n’auriez pas par hasard trouvé mon mouchoir ?
— Si, monsieur, répondit la jeune femme; le voici. Et elle mit dans la main de Marcel un mouchoir qu’elle tenait à la main.
L’artiste roula dans un précipice d’étonnement.
Mais tout à coup un éclat de rire qu’il reçut en plein visage le fit revenir à lui ; à cette joyeuse fanfare, il reconnut ses anciennes amours.
C’était mademoiselle Musette.
— Ah ! s’écria-t-elle, monsieur Marcel qui fait la chasse aux aventures. Gomment la trouves-tu celle-là, hein? — Elle ne manque pas de gaieté.
— Je la trouve supportable, répondit Marcel.
— Où vas-tu si tard dans ce quartier ? demanda Musette.
— Je vais dans ce nionumenl, fit l’artiste en indiquant un petit théâtre où il avait ses entrées.
— Pour l’amour de l’art?
— Non, pour l’amour de Laure. Tiens, pensa Marcel, voilà un calembour, je le vendrai à Colline : il en fait .collection.
— Qu’esl-ce que Laure? continua Musette dont les regards jetaient des points d’interrogation.
Marcel continua sa mauvaise plaisanterie. — C’est une chimère que je poursuis et qui joue les ingénues dans ce petit endroit. Et il chiffonnait de la main un jabot idéal.
— Vous êtes bien spirituel ce soir, dit Musette.
— Et vous bien curieuse, fit Marcel.
— Parlez donc moins haut, tout le monde nous entend ; on va nous prendre pour des amoureux qui se disputent.
— Ça ne serait pas la première fois que cela nous arriverait, dit Marcel.
Musette vit une provocation dans cette phrase et répliqua prestement ; — Et ça ne sera peut-être pas la dernière, hein ?
Le mot était clair ; il siflla comme une balle à l’oreille de Marcel. — Splendeurs des deux, dit-il en regardant les étoiles, vous êtes témoins que ce n’est pas moi qui ai tiré le premier. — Vite ma cuirasse !
A compter de ce moment le feu était engagé.
Il ne s’agissait plus que de trouver un trait d’union convenable pour aboucher ces deux fantaisies qui venaient de se réveiller si vivaces.
Tout en marchant, Musette regardait Marcel, — et
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Marcel regardait Musette. Ils ne se parlaient pas -, mais leurs yeux, ces plénipotentiaires du cœur, se rencontraient souvent. Au bout d’un quart d’heure de diplomatie, ce congrès de regards avait tacitement arrangé l’affaire. 11 n’y avait plus qu’à ratifier.
La conversation interrompue se renoua.
— Franchement, dit Musette à Marcel , où allais-tu tout à l’heure?
— Je te l’ai dit, j’allais voir Laure.
— Est-elle jolie ?
— Sa bouche est un nid de sourires.
— Connu, dit Musette.
— Mais toi-même, fit Marcel, d’où venais-tu sur les ailes de cette citadine ?
— Je venais de conduire au chemin de fer Alexis, qui va faire un tour dans sa famille.
— Quel homme est-ce que cet Alexis?
A son tour. Musette fit de son amant actuel un ravissant portrait. Tout en se promenant, Marcel et Musette continuèrent ainsi, en plein boulevard, cette comédie du revenez-y de l’amour. Avec la même naïveté tour à tour tendre et railleuse , ils refaisaient strophe à strophe cette ode immortelle où Horace et Lydie vantent avec tant de grâce les charmes de leurs amours nouvelles et finissent par ajouter un post-scriptum à leurs anciennes amours. Comme ils arrivaient au détour d’une rue, une assez forte patrouille déboucha tout-à-coup.
Musette organisa une petite attitude effrayée, et se cramponnant au bras de Marcel elle lui dit :
— Ah! mon Dieu, vois donc, voilà do la troupe qui nr-
rive, il va encore y avoir une révolution. Sauvons-nous, j’ai une peur affreuse ; viens me reconduire !
— Mais où aHons-nous? demanda Marcel.
— Chez moi, dit Musette; tu verras comme c’est joli. Je t’offre à souper, nous parlerons politique.
— Non, dit Marcel qui pensait à M. Alexis; je n’irai pas chez toi malgré l’offre du souper. — Je n’aime pas boire mon vin dans le verre des autres.
Musette resta muette devant ce refus. Puis, à travers le brouillard de ses souvenirs elle aperçut le pauvre intérieur du pauvre artiste; car Marcel n'était pas devenu millionnaire : alors Musette eut une idée ; et, profitant de la rencontre d’une autre patrouille, elle manifesta une nouvelle terreur.
— On va se battre, s’écria-t-elle; je n’oserai jamais rentrer chez moi. Marcel, mon ami, mène-moi chez une de mes amies qui doit demeurer dans ton quartier.
En traversant le pont Neuf, Musette poussa un éclat de rire.
— Qu’y a -t-il? demanda Marcel.
— Rien ! dit Musette -, je me rappelle que mon amie est déménagée ; elle demeure aux Batignolles.
En voyant arriver Marcel et Musette, bras dessus ; bras dessous, Rodolphe ne fut pas étonné.
— Ces amours mal enterrées, dit-il, c’est toujours comme ça !
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Le pMwase de le mer moufe.
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Depuis cinq ou six ans, Marcel travaillait à ce fameux tableau qu’il affirmait ^oir représenter le Passage de la mer Rouge; et, depuis anq ou six ans, ce chef-d’œuvre de couleur était refusé avec obstination par le jury. Aussi, à force d’aller et de revenir de l’atelier de l’artiste au Musée, et du Musée à l’atelier, le tableau connaissait si bien le chemin que, si on l’eût placé sur des roulettes, il eût été en état de se réndrc tout seul au Louvre. Marcel, qui avait refait dix fois, et du haut en bas remanié cette toile, attribuait à uné hostilité personnelle des membres du Jury l’ostracisme qui le repoussait annuellement du Salon-Carré ; et, dans ses moments perdus, il avait composé en l’honneur des cerbères de l’Institut un petit dic-
liounaii*c d’injures, avec des illustrations- d’une férocité aigue, (le lecueil, devenu célèbre, avait obtenu dans les ateliers et à l’école des Beaux-Arts le succès populaire qui s'est attaché à l’immortelle complainte de Jean Bélin, peintre ordinaire du grand sultan des Turcs*, — tous les -rapins de Paris en avaient un exemplaire dans leur mémoire.
Pendant longtemps, Marcel ne s’était pas découragé des refus acharnés qui l’accueillaient à chaque exposition. Il s’était confortablement assis dans cette opinion que son tableau était, dans des proportions moindres, le pendûit attendu par les Noces de Cerna, ce gigantesque chefi d’œuvre dont la poussière de trois siècles n’a pu ternir l’éclatante splendeur. Aussi, chaque année, à l’époque du Salon, Marcel envoyait son tableau à l’examen du jury. Seulement, pour dérouter les examinateurs et t&cher de les faire faillir dans le parti pris d’exclusion qu’ils paraissaient avoir envers le Passage de la mer Bouge, Marcel, sans rien déranger à la composition générale, modiûait quelque détail et changeait le titre de son tableau.
Ainsi, une fois, il arriva devant le jury sous le nom de Passage du Bubicon ; — mais Pharaon, mal déguisé sous le manteau de César, fut reconnu et repoussé avec tous les honneurs qui lui étaient dus.
L’année suivante, Marcel jeta sur un des plans de sa toile une couche de blanc simulant la neige, planta un sapin dans un coin, et, habillant un Égyptien eu grenadier de la garde impériale, baptisa sou tableau : Passage de la Bérézina.
Le jury, qui avait ce jour-là récuré ses lunettes sur le
parement de son habit à palmes vertes, ne fut point dupe de cette nouvelle ruse. Il reconnut parfaitement la toile obstinée, surtout à un grand diable 'de cheval multicolore qui se cabrait au bout d’une vague de la mer Rouge. La robe de ce cheval servait à Marcel pour toutes ses expériences de coloris, et dans son langage familier il l’appelait tableau synoptique des tons fins, parce qu’il reproduisait, avec leurs jeux d’ombre et de lumière, toutes les combinaisons les plus variées de la couleur. — Mais une fois encore, insensible à ce détail, le jury n’eut pas assez de boules noires pour refuser le Passage de la Bérézina.
■ — Très-bien, dit Marcel, je m’y attendais. — L’année prochaine je le renverrai sous le titre de : Passage des Panoramas.
— Ils seront bien attrapés... trapés... attrape... trapc... chantonna le musicien Schaunard sur un air nouveau de sa composition, un air terrible, bruyant commeune gamme de coups de tonnerre, et dont l’accompagnement était redouté de tous les pianos circonvoisins.
— Comment peuvent-ils refuser cela sans que tout le vermillon de ma mer Rouge leur monte au visage et les couvre de honte ? murmurait Marcel en contemplant son tableau... Quand on pense qu’il y a là dedans pour cent écus de couleur et pour un million de génie, sans compter ma belle jeunesse, devenue chauve comme mon feutre.
— Une œuvre sérieuse qui ouvre de nouveaux horizons à ' -tl. la science des glacis. Mais ils n’auront pas le dernier; jusqu’à mon dernier soupir, je leur enverrai mou tableau.
Je veux qu’il se grave dans leur mémoire.
— C’est la plus sûre manière de le faire jamais graver,
2i0 SCENBS DE LA BOHÈME.
dit Gustave Colline d’une voix plaintive; et en lui-naème il ajouta : 11 est très-joli, celui-là, très-joli... je le répéterai dans les sociétés.
Marcel continuait ses imprécations, que Schaunard continuait à mettre en musique.
— Ah! ils ne veulent pas me recevoir, disait Marcel. — Ah ! le gouvernement les paye, les loge et leur donne la croix uniquement, dans le seul but de me refuser une fois par an, — le premier mars, — une toile de cent sur châssis à clef... Je vois distinctement leur idée, je la vois trèsdistinctement; ils veulent me faire briser mes pinceaux. Ils espèrent peut-être en me refusant ma mer Rouge que je vais me jeter dedans par la fenêtre du désespoir. Mais ils connaissent bien mal mon cœur humain, s’ils comptent me prendre à cette ruse grossière. Je n’attendrai même plus l’époque du salon. A compter d’aujourd’hui, mon œuvre devient le tableau de Damoclès éternellement suspendu sur leur existence. Maintenant, je vais une fois par semaine l’envoyer chez chacun d’eux, à domicile, au sein de leur famille, au plein cœur de leur vie privée. 11 troublera leurs joies domestiques, il leur fera trouver le vin sur, le rôti brûlé, et leurs épouses amères. — Ils deviendront fous très-rapidement, et on leur mettra la camisole de force pour aller à l’Institut les jours de séance. — Celle idée me sourit.
Quelques jours après, et comme Marcel avait déjà oublié ses terribles plans de vengeance contre ses persécuteurs, il reçut la visite du père ü/érficj«. On appelait ainsi dans le cénacle un juif nommé Salomon et qui, à cette époque, était très-connu de toute la Bohême artistique et
littéraire, avec qui il était en perpétuels rapports. Le père Médicis négociait dans tous les genres de bric-à-brac. Il vendait des mobiliers complets depuis douze francs jusqu’à mille écus. Il achetait tout et savait le revendre avec bénéfice. La banque d’échange de M. Proudhon est bien peu de chose comparée au système appliqué par Médicis, qui possédait le génie du trafic à un degré auquel les plus habiles de sa religion n’étaient point arrivés jusque-là. Sa boutique, située place du Carrousel, était un lieu féerique où l’on trouvait toute chose à souhait. Tous les produits de la nature, toutes les créations de l’art, tout ce qui sort des entrailles de la terre et du génie humain, Médicis en faisait un objet de négoce. Son commerce touchait à tout, absolument à tout ce qui existe, — il travaillait même dans Vidéal. Médicis achetait des idées pour les exploiter luimême ou les revendre. Connu de tous les littérateurs et de tous les artistes, intime de la palette et familier de l’écritoire, c’était l’Asmodée des arts. Il vous vendait des cigares contre un plan de ftuilleton, des pantoufles contre un sonnet, de la marée fraîche contre des paradoxes ; il causait à l’heure avec les écrivains chargés de raconter dans les gazettes les cancans du monde ; il vous procurait des places dans les tribunes des parlements, et des invitations pour les soirées particulières 5 il logeait à la nuit, à la semaine ou au mois les rapins errants, qui le payaient en copies faites au Louvre d’après les maîtres. Les coulisses n’avaient point de mystères pour lui. Il vous faisait recevoir des pièces dans les théâtres; il vous obtenait des tours de faveur. 11 avait dans la tête un exemplaire de l’Almanach des vingt-cinq mille adresses, et connaissait la de-
meure, les noms et les secrets de toutes les célébrités même obscures.
Quelques pages copiées dans le brouillard de sa tenue de livres pourront mieux que toutes les explications les plus détaillées donner une idée de l’universalité de son commerce.
20 mars 184...
— Vendu à M. L..., antiquaire, le compas dont Arciiimède s’est servi pendant le siège de Syracuse, 75 fr.
— Acheté à M. V..., journaliste, les œuvres complètes, non coupées, de M. "***, membre de l’Académie, 10 fr.
— Vendu au môme un article de critique sur les œuvres complètes de M. membre de l’Académie, 30 fr.
— Vendu à M. "***, membre de l’Académie, un feuilleton de douze colonnes sur ses œuvres complètes, 250 fr.
— Acheté à M. R..., homme de lettres, une apprécia-
tion critique sur les œuvres complètes deM. de l’Académie française, 10 fr. ; plus 50 livres de charbon de terre et 2 kilos de café. ^
— Vendu àM. un vase en porcelaine ayant appartenu à madame Dubarry, 18 fr.
— Acheté à la petite Ü... ses cheveux, 15 fr.
— Acheté à M.B... un lot d’art ides de mœurs et les trois dernières fautes d’orthographe faites parM. le préfet de la Seine, 6 fr.; plus une paire de souliers napolitains.
— Vendu à mademoiselle 0... une chevelure blonde, 120 fr.
— Acheté à M. M..., peintre d’histoire, une série de dessins gais, 25 IV.
— Itjdiquc à M. Ferdinand l’heure à laquelle madame
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la baronne R... de P... va à la messe. — Au mCme, loué pour une journée le petit entresol du faubourg Montmartre, le tout 30 fr.
— Vendu à M. Isidore son portrait en Apollon, 30 fr.
— Ven^ju à mademoiselle R... une paire de homards et six paires de gants, 36 fr. (Reçu 2 fr. 75 c.)
— .\ la même, procuré un crédit de six mois chez madame*’^*, modiste. (Prix à débattre.)
— Procuré à madame modiste, la clientèle de ma-
demoiselle R... (Reçu pour ce, trois mètres de velours et six aunes de dentelle.)
— Acheté àM. R..., homme de lettres, une créance de 120 fr. surle journal ’**’', actuellement en liquidation, 5 fr.; plus deux livres de tabac de Moravie.
— Vendu à M. Ferdinand deux lettres d’amour, 12 fr.
— Acheté à M. J,.., peintre, le portrait de M. Isidore, en Apollon, 6 fr.
— Acheté à M. *** 75 kilos de son ouvrage intitulé : Des Révolutions sous-marines, 45 fr.
— Loué à madame la comtesse de G... un service de Saxe, 20 fr.
— Achetée M..., journaliste , 52 lignes dans son Courrier de Paris, 400 fr.; — plus une garniture de cheminée.
— Vendu à MM. 0... et C« 52 lignes dans le Courrier de Paris de M. 300 fr. ; plus deux garnitures de cheminée.
— A mademoiselle S... G..., loué un lit et un coupé pour un jour(néant). — (Voir le compte de mademoiselle S... G..., grand-livre, folios 26 et 27.)
— Acheté à M. Gustave C... un mémoire sur l’indus-
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Irielinière, 50 fr. ; 'plus une édition rare des œuvres de Flavius Josèphe.
— A mademoiselle S... G..., vendu un mobilier moderne, 6,000 fr.
— Pour la môme, payé une note chez le pharmacien, 75 fr.
— Id. Payé une note chez la crémière, 3 fr. 85.
Etc., etc., etc.
On voit, par ces citations, sur quelle immense échelle s’étendaient les opérations du juif Médicis, qui, malgré les notes un peu illicites de son commerce infiniment éclectique, n’avait jamais été inquiété par personne.
En entrant chez les bohèmes, avec cet air intelligent qui le distinguait, le juif avait deviné qu’il arrivait à un moment propice. — En effet, les quatre amis se trouvaient en ce moment réunis en conseil, et, sous la présidence d’un appétit féroce, dissertaient la grave question du pain et de la viande. — C’était un dimanche ! de la fin du mois. Jour fatal et quantième sinistre.
L’entrée de Médicis fut donc acclamée par un joyeux chorus 5 car on savait que le juif était trop avare de son temps pour le dépenser en visites de politesse ; — aussi sa présence annonçait-elle toujours une affaire à traiter.
— Bonsoir, messieurs, dit le juif, comment vous va?
— Colline, dit Rodolphe couché sur son lit et engourdi dans les douceurs de la ligne horizontale, exerce les devoirs de l’hospitalité, — offre une chaise à notre hôte : — un hôte est sacré. — Je vous salue en Abraham, ajouta le poète.
Colline alla prendre un fauteuil qui avait l’élasticité du
bronze et l'avança près du juif en lui disant avec une voix hospitalière :
— Supposez un instant que vous êtes Cinna, et prenez ce siège.
Médicis se laissa tomber dans le fauteuil, et allait se plaindre de sa dureté , lorsqu’il se ressouvint que luimême l’avait jadis changé avec Colline contre une profession de foi vendue à un député qui n’avait pas la corde de l’improvisation. — En s’asseyant, les poches du juif résonnèrent d’un bruit argentin, et cette mélodieuse .symphonie jeta les quatre bohèmes dans une rêverie pleine de douceurs.
— Voyons la chanson maintenant, dit Rodolphe tout bas à Marcel, l’accompagnement parait joli.
— Monsieur Marcel, flt Médicis, — je viens simplement faire voire fortune. — C’est-à-dire que je viens vous offrir une occasion superbe d'entrer dans le monde artistique. L’art, voyez-vous bien, monsieur Marcel, est un chemin aride dont la gloire est l’oasis.
— Père Médicis, dit Marcel sur les charbons de l’impatience, — au nom de 50 pour cent votre patron vénéré, — soyez bref.
— Oui, dit Colline, bref ainsi que le roi Pépin qui était un sire concis comme vous, car vous devez l’être, circoncis, fils de Jacob !
— Ouh ! ouh ! ouh ! firent les bohèmes en regardant si le plancher ne s’entr’ouvrait pas pour engloutir le philosophe.
Mais Colline ne fut pas encore englouti celte fois.
— Voici l’affaire, reprit Médicis. — Un riche amateur
qui monte une galerie destinée à faire le tour de l’Europe m’a chargé de lui procurer une série d’œuvres remarquables. Je viens vous offrir vos entrées dans ce musée. — En un mot, je viens pour vous acheter votre Passage de la mer Rouge.
— Comptant ? fit Marcel.
— Comptant, répondit le juif en faisant jouer l’orchestre de ses goussets.
— L’es-tu content ? dit Colline.
— Décidément, fit Rodolphe furieux, il faudra se procurer une poire d’angoisse pour fermer le soupirail à sottises de ce gueux-là. Brigand, ne vois-tu pas qu’il cause dV'cKS? 11 n’y a donc rien de sacré pour toi, athée?
Colline monta sur un meuble, et prit la pose d’HariX)crate, dieu du silence.
— Continuez, Médicis, dit Marcel en montrant son tableau. Je veux vous laisser l’honneur de fixer vous-même le prix de cette œuvre qui n’en a pas.
Le juif posa sur la table 50 écus en bel argent neuf.
— Après? dit Marcel, — c’est l’avant-garde,
~ Monsieur Marcel, dit Médicis, vous savez bien que mon premier mot est toujours mon dernier. — Je n’ajouterai rien \ réfléchissez : 50 écus, cela fait 150 francs. C’est une somme, ça !
— Une faible somme, reprit l’artiste ; rien que dans la robe de mon Pharaon, il y a pour 50 écus de cobalt. Payezmoi au moins la façon, — égalisez les piles, arrondissez le chiffre, et je vous appellerai Léon X, — Léon X bis.
— Voici mon dernier mot, reprit Médicis : je n’ajoute pas un sou de plus, mais j’offre à dîner à tout le monde,
— vins variés ù discrétion, et au dessert je paye en or.
— Personne ne dit mot ? hurla Colline en frappant trois coups de poing sur la table. — Adjugé.
— Allons, dit Marcel, convenu.
— Je ferai prendre le tableau demain, fit le juif. Partons, messieurs, le couvert est mis.
Les quatre amis descendirent l’escalier en chantant le chœur des Huguenots : A table, à t(éle !
Médicis traita les bohèmes d’une façon tout à fait magnifique. Il leur offrit une foule de choses qui jusque-là étaient restées pour eux complètement inédites. Ce fut à compter de ce dîner que le homard cessa d’étre un mythe pour Schaunard, et il contracta dès lors pour cet amphibie une passion qui devait aller jusqu’au délire.
Les quatre amis sortirent de ce splendide festin ivres comme un jour de vendange. Cette ivresse faillit môme avoir des suites déplorables pour Marcel qui, en pas.sant devant la boutique de son tailleur, à deux heures du matin, voulait absolument éveiller son créancier pour lui donner en à-compte les 1 50 francs qu’il venait de recevoir. Une lueur de raison qui veillait encore dans l’esprit de Colline retint l’artiste au bord de ce précipice.
Huit jours après ce festival, Marcel apprit dans quelle galerie son tableau avait pris place. En passant dans le faubourg Saint-Honoré, il s’arrêta au milieu d’un groupe qui paraissait regarder curieusement la pose d’une enseigne au-dessus d’une boutique. — Cette enseigne n’était autre chose que le tableaude Marcel, vendu par Médicis à un marchand de comestibles. Seulement, le Passage de la mer Bouge avait encore subi une modification et portait
un nouveau litre. On y avait ajouté un bateau à vapeur, et il s’appelait : Au Port de Marseille. Une ovation flatteuse s’était élevée parmi les curieux quand on avait découvert le tableau. Aussi Marcel se relourna-t-il ravi de ce triomphe, et murmura : La voix du peuple^ c’est la voix de Dieu.