‹ Scènes de la nature dans les Etats-Unis et le nord de l'Amérique [microforme]Chapitre 14 sur 17 · LÉCUMEUR NOIR OU BEG EN CISEAUX · texte numérisé non relu

LÉCUMEUR NOIR OU BEG EN CISEAUX

Cet oiseau, l’un des plus singuliers et des plus curieux que la nature ait produits, se rencontre en toute saison sur les bords sablonneux et marécageux de nos États les plus méridionaux, depuis la Caroline du Sud, jusqu’à la rivière Sabine, et sans doute aussi dans le Texas où je lai trouvé en abondance, surtout au commencement du printemps. A cette époque, des bandes d’Écumeurs noirsétendent leurs excursions jusqu'aux sables de Long- Island, au delà desquels cependant ils ne se montrent plus. En effet, dans le Maine et le Massachusetts, ils ne sont connus que des navigateurs qui en ont pu voir dans le Sud et entre les Tropiques.

Pour étudier leurs mœurs, il faut donc que le naturaliste aille explorer, dans nos États du Midi, les immenses bancs de sable, les remous et les embouchures des rivières, et qu'il s’aventure au travers dessinueux bayous qui parcourent et coupent en tout sens les vastes marais au long de leurs rivages. C’est là, qu'aux chauds rayons d’un soleil d'hiver, vous pouvez voir des milliers d'Écumeurs, couverts de leur sombre manteau, paisiblement foulés l’un à côté de l’autre, et si pressés, que l'œil croit ue plus apercevoir qu’un 1inmense crêpe éteudu sur le

sable, C’est le moment de leur repos, et je crois aussi, de leur sommeil; car, bien qu'en partie diurnes et parfaitement capables de distinguer le danger en plein jour, c’est rarement à cette heure, à moins que le temps ne soit sombre, qu'ils s'occupent à chercher leur nourriture. Sur les mêmes bancs, mais éloignées d'eux, des lroupes de goélands à manteau noir jouissent d’un égal bien-être au sein d’une parfaite sécurité. En eflet, pendant le jour on ne trouve guère les Écumeurs sur des grèves qui ne soient pas séparées des rives par une large et profonde étendue d’eau; et je crois pouvoir dire, sans exagérer, que sur ces bancs, aux heures dont je park, J'en ai vu parfois plus de dix mille en une seule troupe. Essayez d’eu approcher, et dès que vous en serez à deux fois la portée de votre longue canardière, tous, serrés comme ils sont, ils commenceront à se dresser à la fois sur leurs jambes, et à suivre de l'œil chacun de vos mouvements, Si vous avancez, la troupe entière prend l'essor, remplissant Pair de ses cris rauques; bientôt elle monte à une grande hauteur et ne cesse de tournoyer au-dessus de votre tête, jusqu’à ce qu'enfin, à bout de patience, vous preniez le parti d'abandonner la place. Lorsqu'ils planent ainsi en innombrables multitudes, le dessous de leur corps, d’un blane de neige, éblouit les veux; mais l'instant d’après, une autre manœuvre découvre le noir de leurs longues ailes et du dessus de leur plumage qui produit un contraste remarquable sur le fond du ciel bleu. C’est un plaisir alors de les suivre dans leurs évolutions : parfois il semble qu'ils vont s’élancer et disparaître; et soudain

L'ÉCUMEUR NOIR. 153 les voilà qui, virant de bord, reviennent tournover presque au-dessus de votre tte, et toujours en rangs si pressés qu’on dirait un nuage sombre qui tantôt monte, tantôt se précipite vers la terre comme un torrent. S'ils voient que vous vous éloignez, ils tournent encore quelques instants; et quand ils sont certains qu'il n’y a plus de danger, ils descendent pèle-mêle, portant haut les ailes qu’ils raménent ensuite près du corps; et formant alors une masse confuse, ils s'étendent de nouveau sur le sable, pour ne se renlever que lorsque la marée les y forcera. Mais quand c’est sur la terre ferme qu'ils se reposent ainsi durant le flux, d'ordinaire ils ne restent pas longtemps à la même place, comme s'ils craignaient de ne pas y être en sûreté; et si on les observait, à ce moment, on pourrait croire qu’ils s'occupent à chercher leur nourriture.

Dès que les ombres du soir sont descendues, les Écumeurs commencent à se disperser. Ils s'en vont seul à seul, par couples, ou bien en petites troupes de trois à quatre, quelquefois de huit à dix individus, selon apparemment que la faim les presse; puis ils partent, se dirigeant chacun de leur côté, vers des parties du rivage qu’ils ont préalablement reconnues, et s'élèvent avec la marée jusqu'à une hauteur considérable le long des bords. Ils volent tant que dure la nuit, pour chercher la proie, et j'ai eu moi-même la preuve de ce fait, un jour que je remontais le Saint-Jean, sur le Spark. schooner de la marine des États-Unis. Toute la nuit, je le répète, sauf une seule heure, j'entendis retentir leurs cris perçants, et je distinguais ainsi parfaitement dans

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les ténébres, quand ils passaient par en haut ou par en bas de la rivière : j'ajoute qu’à ce moment nous étions au moiss à cent milles de son embouchure.

Longtemps avant de visiter moi-même la péninsule des Florides et autres parties de nos côtes du sud, où abondent les Becs en ciseaux. j'avais eu connaissance des observations de M. Lesson à leur sujet, et j'appliquai toute mon attention à les bien étudier, toujours à l’aide d'une excellente lunette, pour nr'assurer s’il est vrai ou non qu'ils se nourrissent de mollusques bivalves trouvés dans les basses eaux ou les creux peu profonds des bancs de sable. Mais je dois le dire, pas un seul fait ne s’est passé sous mes veux, qui soit venu confirmer cette assertion. J’aime mieux en croire Wilson qui dit que, tandis qu’ils sont dans nos contrées, ces oiseaux ne mangent jamais ni crustacés ni mollusques. Au reste, voici les propres termes de Lesson : « Quoique le Bec en ciseaux semble peu favorisé par la forme de son bec, nous acquimes la preuve qu'il savait s’en servir avec avantage et très adroitement. Les plages sablonneuses de Peuce sont en eflet remplies de mactres, coquilles bivalves que la marée descendante laisse presque à sec dans de petites mares. Le Bec en ciseaux, très au courant de ce phénomène, se place auprès de ces mollusques, attend que leurs valves s’entr’ouvrent, et profite aussitôt de ce mouvement, en introduisant de force la lame inférieure et tranchante de son bec entre les valves qui se resserrent. L'oiseau alors enlève la coquille, la frappe sur la grève, coupe le ligament du mollusque et peut ensuite avaler celui-ci sans obstacle. Plusieurs fois, il a

L'ÉCUMEUR NOIR. 455 donné devant nous des preuves de cet instinet remarquable. »

En observant les manœuvres de l'Écumeur, pendant qu'il faisait sa pêche, quelquefois une bonne heure avant la nuit, je le voyais passer sa mandibule inférieure sous l’eau, de manière à former un angle d'environ A5 degrés, tandis que la supérieure, qui est mobile, s'élevait un peu au-dessus de la surface. De cette facon, les ailes étendues et redressées, 11 Tlabourait l'élément poissonneux, en poussant, d’une haleine, son sillon à plusieurs métres; puis 1! s'enlevait et retoinbait par intervalles, selon qu'il le jJugeait nécessaire pour s'assurer de sa proie quand il Pavait en vue; car je suis certain que jamais 1] n'enfonce sous l'eau sa mandibule inférieure, qu'auparavant il n'ait aperçu objet qu'il poursuit el voilà pourquoises yeuxsont constamment dirigés en bas, comme ceux du sterne et du fou. Maintes fois, je me suis tenu pendant prèsd'une heuresur le bord d’un petitétang d'eau salée, communiquant avec la mer, tout exprès pour voir passer Ces ciseaux à quelques verges de mol. Ils semblaient alors ne pas s'inquiéter du tout de ma présence, et s'occupaient tranquilleinent à leur pêche, de la manière que je viens d'indiquer. Âu commencement, ils gardaient le silence, puis devenaient bruyants à mesure que l'ombre gagnait, et bientôt faisaient entendre leurs notes habituelles d'appel, semblables aux syllabes hurk, hurk, deux ou irois fois et assez promptement répétées, comme pour engager quelque camaade à suivre leur sillage. D’autres que j'ai vus de cette manière fendre les eaux, toujours en quête de la proie,

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tantôt sur un long bayou salé, tantôt dans un étroit passage dont ils parcouraient toutes les sinuosités, se baissaient de temps à autre vers l’eau qu’ils écumaient de leur bec; et dès qu'ils avaient attrapé une crevette ou un petit poisson, ils prenaient leur vol en les màchonnant et les avalaient en l'air. Un jour, sur l’île Galveston, accompagné d'Édouard Harris et de mon fils, je remarquaitrois de ces oiseaux qui, voyant passer au-dessus d'eux un héron de nuit, s’enlevérent à la fois pour lui donner la chasse et le poursuivirent assez loin comme s'ils eussent voulu le prendre. Leurs cris, en pareil cas, ressemblent aux jappements d'un très petit chien.

Le vol de l'Écumeur noir surpasso peut-être en élégance celui de tout autre oiseau d’eau. La grande envergure de ses ailes effilées, les justes proportions de sa queue allongée et fourchue, son corps mince, et l'extrême aplatissement de son bec contribuent égalelement à lui donner cette grâce, cette aisance de mouvements qu’on ne peut bien admirer que lorsqu'il a pris l'essor. Il sait se maintenir contre l'ouragan le plus impétueux; et l'onn'apas d'exemple, je crois, qu'aucun oiseau de cette espèce ait jamais été Jeté dans l’intérieur des terres par la violence de la tempête. Mais où il se présente avec tous ses avantages, c’est aux lieux mêmes qu'il choisit pour retraites au temps de ses amours : là, vous voyez plusieurs mâles que la passion transporte, harceler une seule femelle non encore appariée ; timide et réservée, celle-ci s’élance, fait des feintes, et d’une aile merveilleusement légere, trompe

L'ÉCUMEUR NOIR. 457 leur ardeur et fuit dans toutes les directions; toutefois ses poursutvants ne la quittent pas; leurs cris d'amour éclatent empressés et bruvants, c’est un plaisir d'écouter leur doux et tendre ha ha, ou les hack hack, cac, cac, de celui qui vient le dernier dans cette chasse galante. Is suivent et serrent la femelle dans tous ses curieux zigzags, et chacun d'eux, en la dépassant tour à tour, entr’ouvre un moment ses ailes et lui donne un petit coup sur le côté. Pasfois, toute une troupe s’enlève d’un bane de sable, file en ligne droite, chaque individu ne semblant attentif qu'à devancer ses compagnons, et mille cris confus de ha ha, hack hack, cac cac, remplissent les airs. Un jour, je vis un de ces oiseaux voltigeant autour d’une troupe qui venait de se poser. I se tenait à une hauteur d'environ vingt mètres ; par moments faisait mine de se laisser tomber, comme si ses ailes eussent subitement faibli, puis remontait très haut, à la manière d'un pigeon faisant la culbute.

Le 5 mai 1837, je guettais sur l'île de Galveston quelques faucons de mars (4) dont les nids se trouvaient dans le voisinage, lorsque j’aperçus avec surprise une de ces grandes troupes d'Écumeurs qui s'étaient abattus et semblaient dormir sur une partie sèche et herbeuse de l'île. Mais j'eus l'explication de ce fait, en retournant au rivage : c’est qu'en effet, la marée beaucoup plus haute que d'habitude, avait recouvert tous les bancs de sable sur lesquels ces oiseaux se reposent ordinairement pendant le jour.

(1) Le Buzard sous buse (Falco cyaneus).

Maintenant, que dire de cet instinct, ou plutôt de cette étonnante sagacité qui, après qu'ils se sont dispersés durant une longue nuit, pour pourvoir chacun à leurs besoins, les rameéne ensemble vers le matin; et, souvent de distances considérables, les fait se réunir avant de descendre sur la partie de la grève où ils ont résolu de se reposer? Pour moi, je serais tenté de croire que, la veille, ils ont eu soin de fixer entre eux lelieu du rendez-vous. Lorsqu'ils sont de compagnie occupés à leurs nids, ils ne souffrent la présence ni de la corneille ni du buzard des dindons. Dès que l'un de ces maraudeurs veut s'approcher, des douzaines d'Écumeurs se précipitent pour le chasser et ne cessent de le poursuivre qu'il ne soit tout à fait hors de vue.

I y en à parmi ces oiseaux qui quittent le Sud, et gagnent pour nicher, les rivages de l'Est: mais rarement en arrive-t-1l au Grand port aux œufs, avant le milieu de mai; et encore ils n’y pondent qu’un mois plus tard, c’est-à-dire vers l'époque où, dans les Florides ainsi que sur les côtes de la Géorgie et de la Caroline du sud, les petits sont déja éclos. C'est à, cher lecteur, que nous allons revenir pour nrieux les étudier, à cette époque intéressante de leur vie. Si je disais en queiles immenses multitudes 1ls se rassemblent pour fonder la colonie nouvelle, quelques-uns de mes lecteurs traiteraient peut-être mon récit de fable, comme ils ont fait pour ce que je leur ai raconté du pigeon voyageur; j'aime mieux laisser parler mon ami Bachnan: « Ces oiseaux, dit-1l, sont extrêmement abondants et nichent en nombre prodigieux sur les iles qu’entoure

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la mer à Bulls-Bay. Nous y vimes et vingt mille nids d’un seul coup d'œil; les matelots ramassérent une énorme quantité de leurs œufs, et pendant tout ce temps, les oiseaux ne cessaient de crier, Dès qu'un pélican se montrait dans le voisinage, 1ls lassaillaient par centaines; et surtout quand un buzard venait pour leur voler leurs œufs, ils le chargeaient à coups de griffes sur le derrière, et ne le quittaient que lorsqu'ils l'avaient mis en pleine retraite. Hs avaient déposé leurs œufs à nu sur le sable ; et comine la veille, on leur en avait enlevé un certain nombre, nous remarquâmes, le lendemain matin, qu'ils en avaient pondu de nouveaux. Jugez, lecteur, quel vacarme ce devait être, lorsque tous, planant sur nos têtes, ils poussaient leurs étourdissantes clameurs, et semblaient, dans leur angoisse, supplier nos cruels marins de les laisser donner en paix des soins à leurs petits, ou se poser sur leurs œufs proprement arrangés en rond, pour les défendre du froid et de la pluie. »

Le nid de l’Écumeur est tout simplement un trou peu profond qu'il creuse dans le sable. Les œufs, à ce que je puis croire, sont toujours au nombre de trois, et ont 1 pouce 3/4 de long sur À pouce 3/8 de large. Leur couleur rappelle celle des oiseaux eux-mêmes, c'est-à-dire que, sur un fond d’un blanc pur, 1ls présentent de larges taches noires ou terre d'ombre foncée, entremêlées d’autres taches plus rares et non moins larges, d’une légère teinte pourpre. Is sont bons à manger, comme ceux de la plupart des goélands; mais sans avoir la qualité des œufs de pluvier et autres oiseaux de

cette tribu. Les petits semblent gauches et mal faits ; leur couleur est à peu près celle du sable sur lequel ils sont couchés, et ils ne peuvent voler qu’au bout de six semaines. C’est alors qu’ils commencent à montrer de la ressemblance avec leurs parents. Ceux-ci les nourrissent d’abord en leur dégorgeant le contenu de leur propre estomac, soigneusement macéré et ramolli; puis ils finissent par prendre eux-mêmes, avec leur bec, des crevettes, de petits crabes et des poissons qu’on jette devant eux. Dèsqu’ils sont capables de marcher, ils vont tous pêle-mêle; et l’on ne conçoit vraiment pas comment les parents peuvent reconnaitre chacun les leurs au milieu d’une telle confusion. Ils s’'avancent à la manière des sternes, à petits pas. et la queue légèrement relevée. Quand ilssont rassasiés ou fatigués, vieux et jeunes ont coutume de s'étendre à plat sur le sable, le bec allongé devant eux; et c’est lorsqu'ils reposent ainsi dans une trompeuse sécurité, que l’on a chance d’en tuer d’un seul coup des files entières. Si l’on en tire un au vol et qu’il tombe à l’eau, il flotte à la surface et se laisse prendre facilement; alors pour peu que le chasseur désire s’en procurer un plus grand nombre, il peut aisément se satisfaire, car d’autres arrivent aussitôt et voltigent en criant de toute leur force, audessus de leur camarade blessé.

Dans la matinée du 14 juin 1853, une brise favorable gonflant les blanches voiles du Ripley, nous cinglions gaiment vers les rives du Labrador. Après avoir exploré dans tous les sens les îles de la Madeleine, nous voulions maintenant visiter le Grand roc aux fous sur lequel, au dire de notre pilote, s’assemblent, pour nicher, les oiseaux dont il tire son nom. Depuis plusieurs jours déjà, j'en voyais de longues files se diriger vers le nord, et je faisais mes observations sur leur vol, tout en les regardant traverser les airs. À mesure que s'avançait notre navire, ballotté sur le dos des vagues pesantes, je sentais redoubler mon impatience d'arriver. Enfin, sur les dix heures, nous commençämes à distinguer, dans l'éloignement, une grande forme blanche, que le pilote nous indiqua comme étant le rocher objet de nos recherches. Bientôt après, je le vis parfaitement de dessus le pont; et l’on aurait dit qu'une couche de neige de plusieurs pieds le recouvrait encore. En approchant, l'atmosphère me paraissait remplie çà et là de flocons d’un éclat éblouissant : J'interrogeai le pilote qui, souriant de ma simplicité, me répondit que ce que j'apercevais n'était autre chose que les fous eux-mêmes et l'ile qui leur servait de refuge. Je me frottai les veux, pris ma lunette et

reconnus que l'étrange apparence de l'air, devant nous, était en effet causée par des multitudes innombrables de ces oiseaux dont le corps blanc et les ailes à pointes noires produisaient, à lhorizon, une teinte sombre parsemée de taches d’un blanc grisâtre. Lorsque nous n'en fümes plus qu'à un demi-mille, nous jouîmes d'un spectacie magnifique : cet immense voile de Fous flottants, tantôt se perdait dans les nuages, comme près d'atteindre le ciel, tantôt se précipitait en bas vers des masses d’autres cainarades posés sur le sommet de l’île, puis se déployant de droite et de gauche, ondulait à la surface de l'Océan. Le ÆRipley ferla une partie de ses voiles et jeta l'ancre. Ce fat mainterant, à bord, à qui escaladerait le premier les flancs abruptes de la montagne, et satisferait son ardente curiosité. Mais jugez de notre désappointement : le temps qui jusque-là avait été beau, changea tout à coup, et nous fûmes assaillis par une horrible tempête. Néanmoins, nous parvinmes à mettre à la mer le bateau baleimier dans lequel se placèrent quatre robustes rameurs en compagnie de Thomas Lincoln et de mon fils. Pour moi, je restai sur le Ripley, el commencçai de lon mes observations dont j'indiquerai le résultat en son lieu.

Une heure s’est écoulée ; le bateau que nous avions perdu de vue, vient de reparaître; mais k houle bat ses flancs, et autour de lui, tout a l'aspect menaçant. Comme il manœuvre avec effort sous les coups furieux de l'ouragan, dominé qu'il est par Îes flots toujours prêts à l’engloutir ! Vous jugez quelle doit être mon anxiété: entouré de mes amis et des gens de l'équipage, je suis,

LE FOU DE BASSAN. 163 d’un œil désespéré, chaque mouvement de la fragile embarcation, Tantôt je la vois balancée sur la crôte d’une vague qui rouleen mugissantet la couvre d’écume; tantôt elle disparait dans les profondeurs de l’abime. Cependant le petit équipage n'a rien perdu de son calme et de son énergie : mon fils, debout, gouverne au moyen d'un long aviron , et Lincoln s'occupe à vider l’eau qui les gagne : car, à chaque instant, les lames jaillissent par-dessus l'avant, Enfin, ils approchent ; on leur lance une corde qu'ils peuvent saisir; et quelques minutes après, tous six étaient sains et saufs sur le pont ; le timonier virait de bord, et le schooner filait à toute vitesse, la proue tournée vers le Labrador.

Lincoln et mon fils n'en pouvaient plus; quant aux rameurs, ils demandérent double ration de grog. Ils rapportaient quantité d'œufs de diverses espèces, avec des oiseaux ; et ils nous dirent que partout où, sur le roc, l’espace avait manqué pour un nid de Fou, un ou deux guillemots avaient établi le leur ; et que sur les rebords en dessous, il ne se trouvait pas une seule place qui ne fût blanche de Mouettes et de Goélands. La détonation de leurs armes à feu n'avait produit d'autre effet, parmi eux, que de faire tomber à l'eau ceux qui étaient tués ou mortellement blessés, Quant au bruit des explosions, les cris de ces multitudes dominaient tout. Les habits de nos gens étaient couverts d'une fiente nauséabonde ; et c'était en se précipitant à la hâte hors de leurs nids, que les malheureux oiseaux avaient fait dégringoler les œufs dont quelques-uns avaient été ramassés sans être brisés. Il paraît qu’autour du rocher,

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tout était dans une confusion inexprimabhie ; et nous mêmes, en reportant nos regards vers ces masses profondes qui s'effaçaient peu à peu dans le lointain, nous ne pouvions nous empêcher de reconnaitre que la vue seule d’un tel spectacle valait qu'ou traversàt l'Océan. Pour moi, je l'avoue, j'éprouvais un vif regret de n'avoir pu le contempler de près; du moins, je vous en offre ici la description telle que me l’a donnée notre pilote, M. Godwin.

« Le rocher principal se termine en haut par une plate-forme d’un quart de mille de large, du nord au sud ; mais plus étroite dans l’autre sens. Son élévation peut être de quatre cents pieds. Il est situé par 47° 52’ de latitude. Le ressac en bat la base avec violence, sauf après un long calme ; et il est très difficile d’y aborder, encore plus de l’escalader jusqu'au sommet. Le seul point par où l’on peut en approcher est du eôté du sud ; et à l'instant même où le bateau vient à y toucher, il faut le tirer à sec sur le roc. La surface entière de la plate-forme est couverte de nids, placés comme à deux pieds l’un de l’autre, et disposés en ordre si régulier que l'œil peut plonger entre les lignes qui courent nord et sud, aussi facilement qu'il se dirige entre les sillons d’un champ profondément labouré. Les pêcheurs du Labrador et autres qui visitent, chaque année, ce lieu extraordinaire, afin de faire provision de chair de Fou, dont ils se servent comme d’amorce pour la pêche de la morue, y montent par petites troupes de huit ou dix, emportant pour toute arme, chacun un gros bâton ; et sur-le-champ, ils commencent leur œuvre de carnage.

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A la vue de ces odieux envahisseurs, les oiseaux effrayés s’envolent avec un battement d'ailes qui ressemble au roulement du tonnerre, et fuient avec tant de précipitation, qu’ils s'embarrassent les uns dans lesautres; de sorte que des milliers sont forcés de redescendre et de s'amonceler en tas de plusieurs pieds de haut ; dès lors les hommes n’ont plus qu'à tuer, jusqu'à ce que leurs bras soient fatigués de frapper, ou qu’ils trouvent en avoir assez assommé. M. Godwin me racontait que, précisément pour le même objet, et pendant dix saisons consécutives, 1l avait visité le roc aux Fous, ajoutant qu’une fois, à six qu’ils étaient, ils en avaient détruit cinq cent quarante en moins d’une heure ; et quoique la plupart des oiseaux survivants eussent quitté leur voisinage immédiat, tout l’espace autour d'eux, à la distance de cent mètres, était encore encombré de Fous restés sur leurs nids, tandis qu’une multitude d’autres remplissaient les airs. Quant aux morts, on les dépouille tout à la grosse ; la chair de la poitrine est découpée par morceaux qui se conserveront, pour servir d’appât, pendant quinze jours ou trois semaines. Enfin, la destruction que l’on fait de ces oiseaux est telle, que leur chair suffit, comme amorces, à quarante bateaux pêcheurs qui fréquentent ainsi, tous les ans, les parages de l'ile Brion (1). Vers le 20 mai, le rocher est couvert d'oiseaux qui couvent, et environ un mois après les petits éclosent. Les Fous, comme nous l'avons déjà dit,

(4) Une des îles de la Madeleine, dans le golfe Saint-Laurent. n TR 00

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se contentent de gratter la terre à quelques pouces de profondeur ; et autour de cette excavation ils entrelacent assez proprement, en forme de bourrelet, des herbes marines et d’autres débris, jusqu'à une hauteur de huit à dix pouces. Chaque femelle ne pond qu'un œuf, d’un blanc pur et de la grosseur d’un bel œuf de poule. Quand les petits viennent d’éclore, ils sont d’un noir bleuâtre, et pendant une quinzaine ou plus leur peau ressemble à celle du chien de mer. Peu à peu, ils se revêtent d’un duvet blanc ; et quand ils ont six semaines, on dirait, à les voir, un gros rouleau de laine cardée. » Ce rapport de notre pilote me satisfit d'autant plus, que moi-même avec ma lunette j'avais remarqué lalignement, en effet très régulier, de leurs nids, et vu plusieurs de ces oiseaux occupés à creuser la terre avec leur bec, en même temps que des centaines d’autres charriaient des masses de cette longue herbe marine qu’on appelle herbe à l'anguille, et qu'ils semblent aller chercher du côté des îles de la Madeleine. Tant que le Ripley fut à l'ancre près du roc, des troupes de Fous ne cessérent de voler au-dessus de nos têtes; et bien que j'en eusse tiré plusieurs qui tombèrent à l’eau, ni le bruit du fusil ni la vue de leurs compagnons morts ne semblaient faire la moindre impression sur eux. Quelques-uns de ceux qu’on avait apportés à bord pesaient un peu plus de sept livres; mais M. Godwin me dit que les jeunes, quand ils sont sur le point de quitter le nid, en pèsent huit et souvent neuf. C’est ce que je vérifiai moi-même par la suite; et j'attribue cette différence à l'énorme quantité de nourriture que leur

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apportent à cette époque les parents, qui paraissent alors ne s'occuper que de leur progéniture, au point de s’oublier presque eux-mêmes. Le pilote me dit encore que l'odeur qui s’exhalait du sommet du roc était insupportable, encombré comme il l’est, durant la saison des amours, et après la première visite des pêcheurs, de débris putrides de vieux et de jeunes oiseaux, d’excréments et des restes d’une multitude de poissons. Ilajoutait que les Fous, bien que peu braves de leur naturel, résistent cependant parfois, et attendent de pied ferme l'approche de l’homme, en le menaçant de leur bec, dont ils lui portent de rudes et dangereux coups. Maintenant, lecteur, je puis vous affirmer qu'à moins d’avoir vu de yos propres yeux la scène dont mes amis et moi nous fûmes ici témoins, il vous est impossible de vous faire aucune idée de limpression qu’elle laissa dans mon esprit.

Après avoir élevé sa famille, le Fou parcourt, dans ses migrations vers le Sud, une étendue de pays beaucoup plus considérable qu’on ne l’a jusqu'à présent supposé : souvent, à la fin de l'automne et en hiver, j'en ai vu sur le golfe du Mexique ; et même, lors de ma dernière expédition, j'en ai rencontré jusqu’à l’embouchure de la rivière Sabine. Comme c'est exclusivement un oiseau de mer, jamais 1l ne s’avance dans l’intérieur des terres, à moins d'y être emporté par un fort coup de vent; et c’est ce qui arrive quelquefois, par exemple, dans la Nouvelle-Écosse, dans le Maine et dans les Florides, où j'en ai vu un qu'on avait trouvé mort au milieu des bois, deux jours après uu furieux

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ouragan. La plupart de ceux qui passent l'hiver sous ces chaudes latitudes, sont des jeunes de l’année même ou de la précédente. Dans une de ses excursions aux îles maritimes qui hordent la Caroline du Sud, mon ami Bachman a vu, le 2 juillet 1836, une troupe de Fous composée de cinquante à cent individus et qui tous avaient encore leur plumage d'hiver de première année. Pendant plusieurs jours, ils se montrèrent, tantôt sur l’île Cole ou aux environs, tantôt sur les grèves et d’autres fois parmi les brisants. Il dit aussi avoir entendu raconter à M. Giles, un de ses amis, très versé dans tout ce qui a rapport aux oiseaux, que, l’année précédente, dans le courant de l'été, il avait vu maintes fois aller et venir un couple de Fous dont le nid était sur un arbre. Cette observation concorde parfaitement avec celles du capitaine Napoléon Coste, qui cumulait les fonctions de lieutenant et de pilote à bord de la Marion: ce dernier affirme avoir trouvé, sur la côte de Géorgie, un certain lieu où nichaït une troupe de Fous ; c’étaient tous des vieux, à plumage blanc, et qui avaient construit leurs nids sur des arbres. On ne peut s'étonner de cela, quand on sait, comme moi, que le Fou brun (Sula fusca) niche indifféremment sur des arbres ou des bancs de sable secs et élevés. Durant l'hiver, j'en ai souvent remarqué qui volaient à de grandes distances en haute mer; mais rarement étaient-ce des jeunes: ceux-ci, en effet, se maintiennent beaucoup plus près du bord et cherchent leur nourriture dans les eaux basses.

Le vol du Fou est puissant. très bien soutenu, et

LE FOU DE BASSAN. 169 parfois extrèmement élégant. Quand il voyage, que ce soit par bon où mauvais temps, il effleure pour ainsi dire la surface de l’eau, en donnant de suite trente ou quarante coups d'ailes, à la manière de l’ibis et du pélican brun; puis il parcourt à peu près le même espace en planant, les ailes à angle droit avec le corps, et le cou tendu en avant. Mais si vous voulez bien apprécier l'élégance de cet oiseau pendant ses évolutions aériennes, il vous faut aller l’observer de dessus le pont d’un de nos paquebots, lorsque le commandant vient de vous donner la bonne nouvelle que vous êtes à moins de trois cents milles des côtes, qu'il s’agisse de la joyeuse Angleterre ou de mon pays bien-aimé. De ià, vous voyez l’infatigable voilier, qui déploie sa large envergure, et haut, bien haut au-dessus de l'abime, glisse silencieusement au sein des airs, surveillant chaque flot qui roule là-bas, et voguant si gracieux et si léger, que vous vous dites en vous-même : Ah! que n'ai-je ses ailes ! quel beau voyage de soixante à quatre-vingt-dix milles j’accomplirais en une seule heure et sans fatigue! Mais peut-être, à l'instant même où celte réflexion vous traverse l’esprit, est-elle coupée tout court par un mouvement de l'oiseau qui, ne songeant lui qu’à se remplir l'estomac, et sans se soucier de vos rèveries, tombe comme un plomb, la tête la première sur la mer, et tient déjà le poisson que son œil perçant a découvert de si loin. Considérez-le maintenant, le pêcheur au blanc plumage : une minute :l se repose sur son élément favori, mâchonnant sa proie que d’autres fois il avale du premier coup; lorsqu'au contraire

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il a manqué le but. il se renlève en battant sans cesse des ailes; secoue sa queue de côté et d'autre, en ramenant sur ses pieds largement palmés les sous-couvertures de cet excellent gouvernail; puis, tout d’un coup, part en ligne droite; et quand il a rencontré un souffle d'air suffisant pour soutenir son essor, remonte par degrés jusqu’à la hauteur où il se tenait d’abord, et là recommence à chercher fortune.

Au milieu de grands coups de vent, j'ai vu le Fou continuer de s’avancer contre la rafale, et même gagner beaucoup de terrain, en se plaçant le corps de côté ou dans une direction oblique qu’il changeait alternativement, ainsi que font les pétrels et les guillemots. 1 m'a semblé même qu’alors son vol était plus rapide qu’en aucun autre moment, si ce n’est lorsqu'il fond sur sa proie. Les personnes qui l'ont observé pendant qu'il travaille à se procurer la nourriture seront, comme moi, fort étonnées de lire dans certains auteurs «qu’on n’a pas connaissance que les Fous plongent jamais, et que cependant il arrive assez souvent qu’on en prenne au moyen d’un poisson attaché à une planche qu'on a plongée dans l’eau à une profondeur de deux brasses; et que, dans ce cas, on retire toujours l'oiseau avec le cou disloqué, ou le bec solidement fixé dans le bois. » Devant de pareilles assertions, on croirait avoir été le jouet de ses propres yeux, si l'on n’avait eu soin de noter exactement le résultat de ses longues et minutieuses observations; et comme c’est là ce que je n’ai jamais manqué de faire, je vais vous soumettre les miennes, cher lecteur, et vous me permettrez de ne

LE FOU DE BASSAN. 74 tenir aucun compte de ce qu'avant moi on a pu débiter sur ce sujet.

J'ai très bien vu le Fou plonger et rester plus d'une minute sous l’eau. Une fois, notamment, j'en tuai un à l'instant où il en ressortait : il tenait un poisson entre ses mandibules et en avait deux autres à moitié descendus dans le gosier; il peut donc suivre sa proie sous l'eau et prendre plusieurs poissons de suite. D’autres fois, j'en ai remarqué qui plongeaient au milieu d'un banc d'’ammodytes (1); mais si légérement, qu’à peine s'ils écumaient la surface. Pour donner la chasse aux petits poissons, ils se mettaient à nager ou même à courir sur l’eau, à l’aide de leurs ailes qu’ils portaient en avant et dont ils frappaient de droite et de gauche, jusqu’à ce qu'ils fussent rassasiés. Sur le golfe du Mexique, je blessai un de ces oiseaux qui tomba à l’eau et s'enfuit, en nageant si vite devant notre barque, que nous dûmes forcer de rames pendant un bon quart de mille, avant de pouvoir le rattraper; et quand il nous vit près de le joindre, il fit face tout à coup, ouvrit le bec et se prépara à la défense; mais on l'acheva d’un coup d’aviron. Si on tire les Fous, même sans les toucher, ils rendent souvent gorge, comme les vautours; et c’est ce qu’ils font toujours étant blessés, quand ils

(1) Ammodytes tobianus. Ammodyte appât, poisson qui, soit par la forme de son corps, soit par ses mœurs, a beaucoup de ressemblance avec les Murènes. On le trouve dans le sable, où il a la faculté de se rouler en spirale, presque comme une couleuvre, Sa couleur est d’un bleu argentin, sa longueur 1 décimètre 1/2 environ. — A Dieppe, les pêcheurs le connaissent sous le nom d'Équille.

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ont l'estomac ou le gosier plein. Par moments, lorsqu'on les a frappés aux ailes, ils se laissent aller en flottant, et on peut même les prendre avec la main, sans qu’ils fassent le moindre effort pour s'échapper. I y a plus : un jour, mon jeune ami George Shattuck, étant avec moi au Labrador, en prit un qui se promenait au milieu d’une troupe de guillemots, sur une île basse et rocailleuse.

Lorsqu'ils vont pour s'envoler de dessus les rochers où sont leurs nids, ils lèvent la tête, la rejettent en arrière, ouvrent le bec et poussent un cri fort et prolongé avant de se lancer dans les airs, ce qu'ils font en s’essayant d’abord par quelques pas mal assurés et en s’aidant de leurs ailes, qu'ils étendent en partie. Leur premier mouvement les reporte en bas; mais bientôt leur vol se raffermit, se redresse, et ils semblent se soutenir en l'air avec la plus grande facilité. Une fois i la hauteur de vingt ou trente mètres, vous les voyez secouer laqueue, dont les sous-couvertures cachent leurs pieds ; ou bien les pieds s'étendent et s'ouvrent tout à coup, comme pour saisir quelque objet au-dessous d’eux ; mais cela ne dure qu’un instant, et de nouveau, grâce à la manœuvre que je viens de décrire, la queue s’agite et les pieds disparaissent sous les plumes. Ils battent des ailes et planent alternativement, même alors qu'ils se bornent à voler autour de leurs nids.

Sur le sol, les mouvements du Fou sont très gaucheset des plus disgracieux ; on dirait qu’il est empêtré; encore est-il obligé de s'y soutenir avec ses ailes, qu’il porte à moitié ouvertes pour s'empêcher de tomber. Sa

LE FOU DE BASSAN, h73 marche n'est, à vrai dire, qu'un pénible clopinement, Quand le soleil brille, il aïme à étendre ses ailes pour se réchauffer: et, pendant tout ce temps, 1l agite sa tête avec violence et ne cesse de pousser son cri rauque et guttural : cara, karew, karow! Représentez-vous l'effet que produit un concert de celte espèce, exécuté par tous les Fous rassemblés sur leurs nids et couvrant un rocher comme celui du golfe Saint-Laurent ; tandis qu'au milieu de ce vacarme s'élèvent, sans discontinuer, les hurlements et les glapissements de ceux qui se préparent à s'envoler.

Quand le nid vient d’être terminé, il a bien deux pieds de haut,et autant en diamètre à l'extérieur. Il est construit d'herbes marines et de varech, que ces oiseaux vont quelquefois chercher très loin. C’est ainsi que les Fous qui nichent sur le golfe Saint-Laurent doivent le charrier des îles de la Madeleine, lesquelles sont à une distance de près de trente milles. Quant aux herbes, ils les arrachent sur la place même el en pétrissent de grosses motles, composées en outre de racines et de terre, dans lesquelles ils pratiquent une ouverture assez semblable à l'entrée du trou des puflins. Ces nids, comme ceux des cormorans, sont agrandis où réparés chaque année. La femelle n°v dépose qu'un œuf, d'une forme ovale allongée, et dont le grand diamètre est de 3 pouces 1/12, le petit de 2 pouces. Une matière calcaire blanche et rugueuse revêt entièrement la coquille, qui, lorsqu'on l'a grattée, laisse voir en-dessous une couche d’un bleu pâle verdâtre.

D'habitude, ces ciseaux arrivent au roc déjà accou-

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plés, et souvent en files de plus de cent, Bientôt après on les voit se becqueter comme font les cormorans, et la copulation s’accomplit surles rochers mêmes, et jamais sur l’eau, ainsi qu'on l'a quelquefois supposé. Du reste, l'époque de leur arrivée aux lieux où ils veulent nicher paraît dépendre de la latitude : sur Bass-Rock, dans le Firth of Forth(1),ils se montrent dès le mois de février: tandis que dans le golfe de Saint-Laurent, on ne les voit pas sur le Grand-Rocher avant le milieu d’avril ou le commencement de mai. À Chétleau-Beau, dans les détroits de Belle-Isle, ils ne paraissent encore que quinze jours ou trois semaines plus tard. Doués du même naturel que les membres des plus nombreuses communautés d'oiseaux, les Fous, bien qu’à ce moment ils aiment réellement à vivre en société, manifestent cependant, dès que l’incubation commence, beaucoup d'animosité contre leurs plus proches voisins. Par exemple, une femelle paresseuse, trouvant plus commode de piller le nid de ses amies que d'apporter de loin les herbes et autres matériaux nécessaires pour la construction du sien, se hasarde parfois à envahir la possession d’une autre; aussitôt toutes prennent part à l'injure faite à leur camarade, et de bons coups de bec sont dirigés contre la voleuse, en plein jour, à la vue de ses sœurs rassemblées et qui ne manquent pas d’applaudir au châtiment, en se passant la nouvelle de l’une à l’autre, jusqu'à ce que la troupe entière soit

(4) Firth of Forth (Bodotria æstuarium). Golfe formé par la mer du Nord, sur la côte orientale de l'Écosse,

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mise au courant de la querelle. Cependant les jours s’écoulent, la patiente mère, pour tenir plus chaud son œuf unique, s'arrache quelques plumes d’autour la gorge ; dans les heures où le soleil luit, elle étale celles qui lui recouvrent le dessus du corps, et passant son bec le long du tuyau, elle les nettoie et détruit les vils insectes qui y pullulent. Qu'un vent impétueux s'élève ou qu'un froid brouillard vienne à voiler Ja beauté du jour, aussitôt elle resserre autour d’elle les bords de sa couche et s’y enfonce plus avant; s’il pleut, elle se place de manière à empêcher l'eau de pénétrer dans son ménage. Qu'elle est heureuse, lorsque son œil attentif peut découvrir au loin, dans la foule, son mâle affectionné qui revient de la pèche, le bec chargé, et qui lui aussi l’a déjà reconnue, parmi ses mille compagnes, toutes également inquiètes et guettant le retour du bien-aimé! Mais le voilà qui doucement se pose à côté d'elle et lui présente le morceau qu'elle préfère ; il échange avec elle de tendres caresses, puis déployant de nouveau ses ailes, il repart pour donner la chasse à quelque banc de harengs. Enfin la coquille s'entr'ouvre, et un nouvel être en sort en rampant. Hélas! le pauvre petit est tout noir! quel étrange contraste avec le blanc si pur de la mère! Cependant, elle l'aime tel qu'il est, avec tout le dévouement des autres mères. Pleine d’angoisse, elle épiait son éclosion; et maintenant elle n’a d'autre souci que de le nourrir. Mais il est encore si frêle, qu’elle préfère attendre un peu avant de lui présenter l'aliment. Toutefois le moment propice est bientôt venu : avec quels soins extrèmes elle l’entretient

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de morceaux convenablement macérés et qu'elle lui dégorge dans son bec. Is sont, il est vrai, si bien préparés, qu'on n'a pas d'exemple d’un jeune Fou qui, même à cet âge, ait souffert de dyspepsie ou d’indigestion.

Le mäle couve aussi par intervalles, mais moins assidûment que la femelle ; et celui des deux qui reste libre entretient l’autre de nourriture. L'apparence du jeune Fou, au sortir de l'œuf, est assez déplaisante : il est alors tout à fait nu et d’un noir sombre et bleuâtre, comme le petit du cormoran ; son abdomen est démesurément gros, son cou maigre et sa tête large ; ses yeux semblent ne point voir encore, ”! il n’a les ailes que très peu développées. Quand on le regarde trois semaines après, on trouve qu'il a pris un accroissement considérable et presque entièrement changé de couleur: car alors, à l'exception de certaines parties du cou, des cuisses et du ventre, il est recouvert d’un duvet moelleux épais et jaunâtre. En cet état, 1l est peut-être aussi désagréable à voir qu'auparavant ; mais 1l gagne si rapidement, qu’au bout de trois nouvelles semaines, du milieu de son enveloppe duveteuse, commencent à paraitre des plumes qui l'émaillent de la façon la plus pittoresque. En regardant autour de vous, vous remarquez que tous les jeunes ne sont pas de la même taille : c’est que tous les Fous n'ont pas pondu le même jour, et probablement chaque petit n’est pas également approvisionné de nourriture. À cette époque, la grande aire ou plate-forme a l'aspect d’une propriété dont toutes les parties seraient devenues communes; les nids, au-

LE FOU DE LASSAN. 177 trefois si proprement arrangés, sont aplatis et foulés aux pieds; les jeunes oiseaux, pêle-mêle, vagabondent partout où illeur plait. Ils ont bien la mine, en vérité, de grands fainéants: et chez nul autre oiseau je n'ai vu cet air de nonchalance qui donnerait à penser qu'ils s'occupent aussi peu du présent que de l'avenir. Maintenant le père et la mère sont déchargés d’une partie de leurs soins ; ils se contentent de déposer à côté d’eux tels poissons qu’ils peuvent attraper ; encore leur en donnent-ils rarement plus d’une fois par jour; et, chose singulière, les jeunes ne semblent pas même faire attention à leurs parents, lorsqu'ils viennent ainsi leur apporter à manger.

Les Fous ne se nourrissent pas exclusivement de harengs, quoi qu'en aient dit nombre de personnes; car moi, je leur ai trouvé dans l'estomac des capelans de huit pouces de long, ainsi que de forts maquereaux d'Amérique qui, pour le dire en passant, sont très différents de ceux qu’on rencontre en st grande abondance sur les côtes d'Europe.

Les jeunes ne quittent jamais le lieu où ils ont été élevés, qu'ils ne soient bien en état de faire usage de leurs ailes ; et alors ils se séparent des vieux oiseaux, pour ne les rejoindre, au plus tôt, qu’une année après. J'en ai vu quelquefois qui étaient toujours bigarrés de taches gris sombre, avec la plupart de leurs rémiges primaires encore noires ; et je ne crois pas que leur plumage puisse se montrer, dans tout son beau, avant la fin de la deuxième année. J'ai vu aussi des individus qui avaient une aile d’un noir très pur et la queue de

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cette même couleur, d’autres ayant seulement la queue noire, plusieurs enfin avec des plumes toutes noires éparses sur le corps, dont la teinte était généralement blanche.

Selon moi, il n'existe pas d'oiseau qui ait si peu d’ennemis à redouter que le Fou: des diverses espèces de labbes que je connais, il n’en est pas une seule qui cherche à l’inquiéter. J'ai souvent vu la frégate pélican passer près de lui en poursuivant la proie, et jamais je n'ai remarqué qu'elle fit mine de l’insulter. D'un autre côté, les îles sur lesquelles nichent ces oiseaux au milieu des rochers, sont inaccessibles aux quadrupèdes. Les seuls animaux qui mangent leurs œufs et leurs petits sont le larus marinus et le larus glaucus (1). On dit que le skua ou labbe calaracte donne quelquefois la chasse au Fou; mais cette espèce ne se rencontre pas dans l'Amérique du Nord, et je l’avoue, je doute beaucoup de ce fait: car je le répète, je n'ai jamais vu de Jlabbe s’attacuer à un oiseau aussi grand et aussi fort que lui.

Quelque temps après que les jeunes Fous se sentent capables de voler, ils partent avec tous les autres oiseaux de la même espèce, pour ne revenir que la saison suivante aux lieux où sont les nids. À Terre-Neuve, je me laissai dire que les pêcheurs anglais et français salaient de jeunes Fous pour leur provision d'hiver, ainsi qu'on fait en Écosse; quant à moi, je n’en vis pas même un dans ce pays, et Je trouve leur chair si mauvaise,

(4) Goëland à manteau noir. — Goëland bourgmestre,

LE FOU DE BASSAN. 179 que je ne conçois pas qu’on songe à y recourir, tant qu'on peut s’en procurer d’autre.

Un fait assez curieux, c’est que les Fous savent prendre des maquereaux et des harengs quatre ou cinq semaines avant que les pêcheurs en voient même paraitre sur nos côtes. Toutefois cela s'explique par les lointaines excursions qu'ils font en mer. C’est un oiseau qu’on garde facilement en captivité, mais dont on ne retire pas grand agrément : son ordure est abondante et choque également le nez et les yeux ; son air paraît tout à fait gauche, et même le regard terne de son œil de hibou produit sur vous une impression désagréable. Ajoutez à cela la dépense de son entretien; et je concevrai sans peine que vous ne lui donniez point place dans votre volière, si ce n’est pour le plaisir de lui voir happer à la volée le morceau qu'on lui jette et qu’il reçoit non moins adroitement qu’un chien.

Les plumes du dessous du corps diffèrent, chez le Fou, de celles de la plupart des autres oiseaux, en ce qu’elles sont en dehors extrêmement convexes ; de sorte qu'il a l'air d'avoir cette partie comme recouverte d’une couche de petits coquillages. C’est ce qu'une figure ne pourrait guère représenter.

Mon excellent et très savant ami W. Macgillivray s’est beaucoup occupé des mœurs de ces oiseaux, qu’il a étudiés sur le Bass-Rock, en Écosse ; et je ne puis mieux faire que de vous transcrire ici ses observations :

« Le Bass est un rocher abrupte, dont la base, d’une forme oblongue, peut avoir un mille de circonférence,

À certains endroits, les rochers sont à pic et plombent les uns sur les autres, présentant partout de véritables précipices, si ce n’est vers une pointe étroite près de la terre où, par une pente un peu plus douce, ils forment à leur pied une légère projection qui seule permet de les aborder. Un peu au-dessus se voient des ruines de maisons et de fortifications, le Bass ayant anciennement servi de prison d'État. Quelques-uns de ces rochers paraissent avoir deux cents pieds de haut, et le sommet vers lequel monte leur surface escarpée les domine encore d’au moins cent cinquante pieds. Toute la masse, autant que j'ai pu n’en assurer, est d’une structure uniforme, consistant en trapp intermédiaire à des diorites et à des phonolites d’un rouge brunâtre et à petits grains. Bien que la superficie de l’île soit aussi en majeure partie couverte de roches, elle porte une abondante végétation qui se compose principalement de festuca avena et duriuscula, avec quelques autres herbes mêlées aux plantes que produisent d'ordinaire les stations maritimes.

» Le Bass offre surtout cela d’intéressant pour le zoologiste, qu'il est l’un des lieux, assez rares dans la Grande-Bretagne, où les Fous viennent se réunir pour nicher. Le 13 mai 1831, la première fois que Je le visitai avec quelques amis, le nombre de ces oiseaux que nous y aperçümes s'élevait peut-être à vingt mille. Toutes les faces du roc, et principalement son sommet, en étaient plus ou moins couvertes. Une seule place, du côté où il est accessible, et formant une pente douce et sablonneuse d'environ quarante mètres de tour, en

LE FOU DE BASSAN. 481 contenait près de trois cents qui reposaient tranquillement sur leurs œufs.

» Les Fous arrivent vers le milieu de février ou le commencement de mars, pour repartir en octobre. Dans certaines années, quelques-uns restent tout l'hiver, Les nids, composés de varech et d'herbes marines, et généralement placés à nu sur le roc ou par terre, sont élevés en forme de cône tronqué ayant une vingtaine de pouces de diamètre à la base, et terminés par une cavité peu profonde. Au sommet de l’île, on voit dans le tuf de nombreux trous que les Fous ont creusés en arrachant l'herbe et les autres matériaux propres à leurs nids. Ces derniers sont établis partout où les oiseaux ont pu trouver de la place; mais en plus grande quantité vers le haut. Quelques-uns, simplement posés sur la surface du roc ou dans des fissures, ont été occupés depuis plusieurs années de suite, et sont empilés à une hauteur de trois jusqu’à cinq pieds; dans ce cas, ils s'appuient toujours contre le rocher. Is ne renferment chacun qu’un œuf qui n’a rien de bien particulier : d’une forme ovale allongée, d’un blanc bleuñtre sombre, et recouvert d'une enveloppe calcaire, 1l présente ordinairement quelques taches sales d'un jaune brun. Après tout, il n’est guère ménagé par les oiseaux eux-mêmes : car lorsqu'ils se posent, s'enlévent ou sont troublés par quelque intrus, ils le repoussent brutalement, et assez souvent le foulent aux pieds.

» Lorsque les Fous couvent, on peut en approcher à un mètre et quelquefois même jusqu'à les toucher. Quand on avance sur eux, ils se contentent d'ouvrir le

bec, en poussant leur cri d'habitude; ou bien ils se lèvent en manifestantun certainairde colère, mais sans paraître avoir conscience du danger. Profitant de l'absence des voisins pour dérober les matériaux de leurs nids, fréquemment ils se mettent à deux pour cette belle besogne ; et on les voit parfois irer chacun leur bout du paquet, en essayant de se l’arracher. Ils sont constamment occupés à réparer leurs propres nids, lesquels, composés en grande partie d'herbes marines, s’affaissent en se desséchant, et finissent par se décomposer en une sorte de limon ; et quand ils sont établis trop près l’un de l’autre, ils ont entre eux de fréquentes querelles. J'en vis un saisir son camarade par le derrière du cou, et le serrer si fort que le malheureux ne faisait plus que râler ; mais en général, ils se bornent à se menacer, en ouvrant le bec et en poussant de grands cris. Ils sont si maladroits, dans leurs mouvements, qu’ils ne quittent presque jamais le nid sans en démolir une partie ; puis ils s’en vont boitant en trainant les pattes ; et encore sont-ils obligés de s’aider de leurs ailes et d’appuyer souvent par terre le ventre et la queue.

» Les petits sont d’abord couverts d’un beau duvet blanc comme neige. A l'âge de six semaines, les plumes commencent à pousser parmi ce duvet; à deux mois, les ailes paraissent assez bien développées. Encore un mois de plus, et ils seront capables de s'envoler. Dans les premiers temps, les parents les nourrissent d’une sorte de bouillie liquide de poisson préparée dans leur estomac et leur gosier, et qu'ils leur introduisent goutte

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à goutte dans la gorge. Quand le nourrisson commence à devenir grand, ils placent leur bec dans le sien et dégorgent le poisson comme il se trouve, soit entier, soit par morceaux ; mais ils n’en apportent jamais dans leur bec sur le rocher. -— Chaque année, on tue au moins un millier de ces jeunes oiseaux, parfois on en détruit jusqu'à deux mille ; mais, en moyenne, quinze à seize cents seulement. Une fois plumés, ils se vendent de six pence à un shelling la pièce. Le prix d’un jeune, pour empailler, est de deux shellings , et celui d’un vieux, de cinq.

» Lors de ma seconde visite, en compagnie de M. Audubon (le 19 août 1835), les nids, sur beaucoup de points, avaient entièrement disparu, car c’est seulement pendant l’incubation que les oiseaux s’emploient sans relâche à les réparer. Il y avait des jeunes de toute grandeur : les uns encore tout petits et entièremeni couverts de duvet blanc, la plupart ayant déjà une partie de leurs plumes avec le duvet persistant sur la tête et le cou, et quelques-uns prêts à s'envoler et ne portant plus que de légères touffes de duvet derrière le cou. Les moins avancés restaient couchés à plat sur le nid, sur la terre nue ou sur le roc. —Ils sont d’une patience à toute épreuve et ne se plaignent jamais. De fait, pas un ne poussa le moindre cri pendant notre inspection. J'en vis un vieux, qui avait son petit à côté de lui, saisir violemment par le cou le petit d’un autre. Le pauvret endura cet acte brutal avec une résignation vraiment exemplaire, et ne fit que se coucher sous le bec de son bourreau. Le petit de ce dernier s’attaqua

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lui-même à son voisin ; mais il fut mal reçu et honteusement obligé delàcher prise. — L’une des personnes qui étaient avec nous me dit que, l’année précédente, à la même place, il y avait quatorze nids, chacun contenant deux œufs. Dans ce cas, il paraît que l’un des jeunes reste beaucoup plus chétif que l’autre. »

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