CHAPITRE XXXVIL
De l’orient.
Lorsque le cap de Bonne-Espérance eut été découvert, les expéditions pour l’Inde commencêrent à se multiplier ; les poètes allèrent chercher de nouvelles inspirations sous un climat nouveau, et bientôt ils se plurent à célébrer les actions héroïques qui s'étaient passées sous leurs yeux ; la nature leur offrit des tableaux auxquels "Europe n'était point accoutumée; mais la plupart de leurs compatriotes étaient en état de les comprendre, ils avaient presque tous voyagé. Une foule de poèmes de cette époque nous sont parvenus; ils sont trop peu connus du monde littéraire, car ils pourraient offrir, et des sujets remarquables, et des peintures exactes; ils présenteraient en quelque sorte une mine féconde à exploiter. Au seizième siècle, on était aussi accoutumé à entendre célébrer les campagnes arrosées par le Gange, que le beau pays fertilisé par le Tage. Les mœurs de l'Afrique et de l'Asie n'étaient plus étrangères à un peuple qui avait agrandi le Portugal d’une vaste portion de l’ancien et du nouveau monde. Les relations de guerre et de commerce eurent
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une plus grande influence sur la littérature de cette époque qu'on ne le pense généralement ; les peuples du midi, après avoir puisé à la littérature arabe, s'enrichirent probablement de quelques poésies indiennes. Qui sait même si la poésie dramatique, qui reparut en Portugal à cette époque ", ne trouva point quelques modèles dans les drames indiens que les conquérans avaient vu représenter, et dont ils reproduisirent les scènes irrégulières, en les soumettant cependant ên partie aux règles des pièces latines ? Les Portugais ayant vu des représentations théâtrales parmi les chrétiens de Saint-Thomas, sur la côte de Coromandel, il n’est pas étonnant qu'ils aient songé ensuite aux trésors de l’antiquité. Comme la magnificence de l'Orient se joignait au jeu de la scène, il paraît que les conquérans éprouverent une vive admiration ; ils la transmirent à leurs compatriotes, et ceux-ci se livrèrent bientôt avec ardeur à un genre de littérature qui s’est répandu depuis si généralement. Brown ne remarque point cette influence des drames indiens sur ceux de l'Europe, parce qu'il ignorait sans doute quelle était l’ancienneté du théâtre en Portugal, et que la conquête de l’Inde correspondait à sa naissance ?
* V. la Notice dont Jai fait précéder ma traduction du théâtre portugais, dans la collection publiée par Ladvocat.
* V. Brown, Essai sur l'origine et les progrès de la poésie.
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Les poètes de cette époque, qui ont dú nécessairement puiser à tant de littératures différentes, présentent dans leurs œuvres un caractère qui leur est particulier. Personne n'ignore plus maintenant combien le Camoens a su tirer parti de l'observation d’une nature étrangère *. Une foule de ses contemporains ont transporté comme lui les héros de leurs poèmes dans des régions éloignées qu'ils connaissaient parfaitement ou qu'ils avaient parcourues. Corte Real peint les malheurs de Lianor de Sa, intéressante victime de l'amour, qui périt au milieu des sables de l'Afrique, et il a donné à son poème une teinte locale, qui y répand encore plus d'intérêt. Francisco de Sa e Meneses a décrit la nature de l'Inde dans la conquête de Malaca. Le célèbre Maurizinho Quebedo, en célébrant la fameuse journée d'Alcacer Kebir, a montré encore ses héroiques compatriotes au milieu d'un climat nouveau. Luiz de Pereyra, dans son élégiada, s’est trouvé dans le même cas; et un littérateur estimable a dit, en parlant du talent des-
criptif de ce poète, que la manière dont il avait
* W n’est jamais aussi admirable que dans la description de certains phénomènes dont son imagination avait été vivement frappée. Les trombes, les tempêtes ; les différens aspects de l'Océan, présentent dans sa Lusiade des tableaux tour à tour imposans et terribles qui ont, outre leur mérite littéraire, celui
d’une scrupuleuse exactitude.
saisi les contrastes de la nature et des mœurs suffisait pour lui assigner un rang honorable dans la littérature portugaise *. En général, les poètes de cette époque, rendus à l'observation de la nature par de fréquentes excursions, présentent dans leurs ouvrages bien plus de variété que nos auteurs du même temps; on comprend combien le cercle de leurs idées s'était agrandi en voyant des climats différens.
Que la position des poètes orientaux est préférable à la nôtre pour l'observation de la nature! Dans ces régions, la végétation la plus brillante se déploie continuellement sous les yeux, elle pare souvent de sa magnificence les villes comme les campagnes; on serait contraint en quelque sorte de l’admirer malgré soi, d'y puiser des comparaisons , quand on ne quitterait point les cités et quand on se condamnerait, comme quelques-uns de nos littérateurs, à y vivre éternellement. Certaines villes de l'archipel Indien ressemblent même, ainsi que le dit un voyageur, à un de ces paysages sortis de l'imagination d'un peintre ou d'un: poète qui rassemblent sous un même coup-d’œil tout ce que la campagne a de plus riant *. « Imaginez-yous úne forêt de cocotiers, de bambous, de bananiers, au milieu de
* Sané, Mercure étranger, t. 1, p. 250.
* Lettres édifiantes. Description de l'archipel Indien.
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laquelle passe une assez belle rivière couverte de bateaux ; mettez dans cette forêt un nombre incroyable de maisons toutes couvertes de cannes et de roseaux ; disposez -les de telle maniere
qu'elles forment toutes des rues séparées; répandez partout dans cette grande forêt autant d'hommes qu'on en voit dans vos villes quand elles sont bien peuplées, et vous vous formerez une idée assez juste d'Achem.
Dans les iles de | archipel et dans l’Indostan, où la nature des tropiques est soumise aux lois d'une agriculture avancée, et prend un caractère différent de ce que nous offre l'Amérique du sud, quelques végétaux y ont gagné ; les fleurs y sont plus variées et plus belles ; elles deviennent quelquefois un des symboles de la religion, et plusieurs nations de Ceylan, frappées de leur beauté, croient qu'il n’éxiste point de sacrifice plus agréable à l'éternel; aussi n’apportent-ils point d’autres productions sur leurs autels ". Quelques chrétiens de ces contrées les imitent et regardent comme une offrande ce que nous considérons comme un simple ornement.
Dans l’Inde , comme dans la plupart des pays où une chaleur excessive se fait sentir, c’est sur les bords des fleuves qu'il faut aller admirer la
" John Davi. Voyage dans l'intérieur de Ceylan.
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nature, parce que c'est là où elle déploie toute sa splendeur. Les différens voyageurs de nos jours ne parlent qu'avec admiration des rives du Gange; ses tributaires offrent à peu près le même carac-
tère de grandeur et de majesté : d’ailleurs un ar-
tiste habile ‘ nous a fait voir, par sa magnifique collection , tout ce que le paysage offre d'intéressant dans ces contrées; ce ne sont pas simplement des forêts et des plaines fertiles que l’on peut admirer ; l’industrie des hommes se montre sans cesse à côté des merveilles de la nature; de pompeux édifices environnés d'arbres gigantesques, des ruines superbes qui ont résisté comme eux aux efforts des siècles, attestent etle génie créateur des hommes, et l'influence du climat le plus favorable. Dans ces régions , la nature a tant de force, elle met en usage tant de ressources ,.que d'un seul arbre on voit naitre des espèces de forêts, que des iles se sont élevées dans certains fleuves avec le commencement du siècle. Vers le premier mois de 1818, l'ile Edmonstone, à l’'embouchuredu fleuve d'Hougly, n'était qu'un banc desable?. Cette terre, nouvellement sortie des eaux, commence à se fertiliser ; ses bords sont parsemés d'arbres entiers, arrachés à la rive opposée, qui échouent sur
* V. la collection de Daniels.
* Tome 18 des Nouvelles Annales des Voyages de MM. Eyriès et Maltebrun.
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ses rivages, ou sont déposés par la marée; les graines, les feuilles, les fruits forment une certaine portion de terre végétale qui recouvre Varidité des sables. Plusieurs plantes y ontdéjàpris racine; quelques arbrisseaux commencent à s’y élever. On remarque surtout parmi d’autres végétaux une ipomæà qui étend ses tiges à plusieurs pieds de distance et couvre le sol d'une brillante parure en le consolidant. « C’est ainsi. qu'en peu d'années , dit le mémoire que j'ai sous les yeux, le sable de l'ile Edmonstone sera probablement couvert de longues herbes, de plantes grimpantes, d'arbres nains; sa surface offrira alors des halliers semblables à ceux du continent et des iles du voisinage. Ce lieu où l'homme marche aujourd'hui impunément , deviendra dans peu de même que les baies voisines, le repaire des tigres et des bêtes féroces.»
Quoique habitées plus anciennement peut-être que le reste du monde, ces contrées servent de refuge aux animaux les plus redoutables. L’éléphant, le tigre, le buffle disputent à l’homme son droit de domination , et se font souvent entre eux une guerre cruelle, Lies bords du Gange sont encore fréquemment le théâtre de leurs sanglans exploits; on entend même Jusque dans le voisinage des villes les cris redoutables du tigre ,.et
dans les forêts ils impriment à l’homme un degré
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de terreur qu'il partage avec tous les animaux. En effet, ces inflexions graves, lugubres et trainantes qui, devenant tout-à-coup plus aiguës, se renforcent , et sont entrecoupées de longs frémissemens, ces sons éclatans qui leur succèdent, et causent sur les sens une impression si déchirante, ces accens qui expriment la fureur de la férocité, doivent exercer un grand empire sur Pimagination de ceux qui les ont entendus, surtout quand ils sont répétés par les échos au milieu des ténébres :.
On voit dans les poèmes indiens de fréquentes allusions à ces impressions terribles que nous ne ressentons jamais dans nos campagnes de l’Europe. Les seuls animaux dont les cris impriment chez nous un commencement de terreur, raménent à des idées de lâcheté qui souvent nous empêchent de les admettre dans la poésie. Nous sommes obligés d'aller chercher dans les climats les plus reculés des comparaisons pour exprimer la force et le courage; maïs comme nous n’avons pu observer les animaux qui nous les fournissent, nous nous éloignons de la nature , €t nous ne savons point tirer tout le parti des images qu'elle
* Le chevalier d'Obsonville, Essai philosophique sur les mœurs de divers animaux étrangers, un vol. in-8°, p. 100. En général les ittérateurs pourront trouver dans cet ouvrage des
données précieuses sur les animaux qu'ils auront à dépeindre,
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peut nous offrir. Il faudrait pouvoir faire passer dans notre langue ces poésies qui se chantent dans les grandes chasses de PInde, et qui, servant sans doute à retracer les impressions que l’on vient de ressentir, rappellent des combats livrés aux bêtes féroces tout ce qui peut être du domaine de la poésie.
Les diverses antélopes que l’on rencontre en si grand nombre dans PInde, et qui forment un si heureux contraste par leurs mœurs paisibles avec les cruels animaux qui les poursuivent, les gazelles, les biches , qui embellissent les bocages et les champs fertiles du Bengale, fournissent toujours à la poésie de gracieux tableaux et de charmantes comparaisons. Il serait facile de multiplier les citations ; je me contenterai d'indiquer un passage parmi ceux qui m'ont frappé dans Sacontala. La jeune reine, méconnue de son époux par les funestes effets d’une imprécation, cherche à lui rappeler le temps heureux où il la connut dans Vermitage de son père adoptif :
«Un jour, dit-elle, nous étions assis ensemble sous un berceau de vetusas, tu versas dans le creux de ta main de l’eau du vase naturel des feuilles de lotus; un jeune faon que j'avais élevé sapprocha alors de moi : « Bois le premier, charmant animal, lui dis-tu avec bonté ; » mais il ne voulut pas prendre de l’eau dans la main d'un étranger, et vint boire
avec empressement dans la mienne. Chaque créa- À ture, continuas-tu avec tendresse, chérit une | compagne, vous habitez ensemble les mêmes campagnes , et vous êtes également aimables:. »
* Sacontala, ou l'anneau fatal, p. 163 , traduit sur la version anglaise par Bruguiere.
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