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Scènes de la vie californienne

Il y avait fête ce jour-là à Dolorès; des centaines et des centaines de gens, partis de San- Francisco, pataugeaient dans le sable jaune le long de la route de la Mission, pour se rendre à Dolorès, à trois milles de là, et tout le monde parcourait ce chemin fatigant, ne reprenant que de temps en temps haleine sur le penchant des collines couvertes de chênes nains et de lauriers.

C'était un tableau animé, auquel les montagnes pelées qui fermaient l'horizon n'ôtaient point son charme. A gauche s'étendait la baie de San-Francisco, semée ici et là sur ses bords de broussailles passablement rabougries, mais où la mer brillait comme un miroir entre la verdure pâle des collines; à droite se développait une petite vallée encore inculte, baignée d'un côté par l'Océan qui venait jeter sur sa rive l'écume de ses lames, tandis qu'à son centre s'élevait un

modesie groupe d'anciens bâtiments auxquels Dolorès devait son nom, car ils formaient l'un des côtés de l'ancien établissement des pères.

La Mission avait été fondée autrefois })ar les jésuites; elle attira à elle les tribus indiennes avoisinantes qui non-seulement aidèrent les pères à édifier leur demeure, mais (jui, plus tard, eurent l'obligation de cultiver leurs champs et de garder leurs troupeaux, moyennant quoi on les civilisa. Petit à petit, d'autres Californiens du sud, notamment des habitants de YYerba buena (menthe poivrée), ancien nom de San-Francisco, vinrent s'établir à Dolorès; des routes se tracèrent, routes au-dessus desquelles le toit gris de la Mission s'élevait toujours de son air sombre.

Un beau jour, l'or surgit du sein de l;i terre, et à l'apparition du métal précieux, le pays entier se t l'on va métamorphosé comme par un coup de baguette; on utilisa une partie des bâtiments de la Mission pour en faire des cabarets; les Indiens conduits pai- (juelques Californiens, laissèrent là le christianisme, la mission, les missionnaires, et s'en furent aux montagnes; une j)opulation travailleuse d'Allemands, d'Américains et de Fran-

çais vint s'installer dans ces bâtiments abandonnés, devenus presque des masures. Le curé, il est vrai, demeurait encore dans sa cure, mais la mission n'existait plus en quelque sorte que de nom. Le matin, quand les cloches tintaient convoquant de leurs voix argentines le troupeau des fidèles à la prière, ce n'était plus que le très-petit nombre qui répondait à l'appel. Les Indiens euxmêmes ne prenaient plus garde à ce son connu qui les amenait jadis captifs aux pieds d'un Dieu nouveau; une partie d'entre eux était aux montagnes à creuser et à y laver l'or ; les autres, et c'était le moindre nombre, restés dans leur ancien domicile, hantaient les cabarets du voisinage, apprenant des Européens à s'ingurgitei' l'alcool et à s'infiltrer dans les veines les liqueurs et leurs poisons.

Il n'en est pas moins vrai que, malgré les visites des Indiens, les nombreuses hôtelleries et les débits de spiritueux de Dolorès cherchaient de temps à autre quelque attrait nouveau qui leur amenât des chalands. Leurs propriétaires ou locataires trouvaient qu'ils ne gagnaient pas autant là qu'ils auraient pu le faire en travaillant aux

montagnes, et ils se demandaient pourquoi, si cet état de choses durait, ils n'iraient pas plutôt laver l'or que de rester à vendre leiu' eau-de-vie frelatée. Les Indiens n'avaient point d'argent comptant, les habitants de la Mission n'en avaient guère non plus; il n'arrivait de San-Francisco que quelques bien maigres visites. Il fallait donc, pour ainenei" la foule et les pratiques, un moyen attractif plus puissant que le cognac ou que le charme des environs. Dans ce but, les cabaretiers inventèrent des courses de chevaux, des danses, des luttes, des jeux, des boxes, et Dieu sait quels autres divertissements baroques, souvent même assez peu agréables, moyennant lesquels cependant buveurs et curieux ne craignirent plus désormais d'affronter le sable ou la lioue de la route, et de se défaire de leur poudre d'or.

Ce jour-là c'était un combat de taureaux qu'on donnait. L'arène avait été étabhe vers le centre de la Mission; elle était entourée d'une forte palissade au-dessus de laquelle s'élevaient des gradins dominant la scène, sorte de compensation en fiiveur des spectateurs payants à qui on n'allait olfrir qu'un spectacle des plus médiocres. Les

cabaretiers de Dolorès venaient de faire preuve de la connaissance parfaite qu'ils avaient de la population du voisinage toujours prête à jeter son argent par la fenêtre. Des flots de curieux ne tardèrent pas à remplir les larges rues du petit bourg, se pressant autour de la barrière, s'y disputant même pour obtenir des places, tandis que les chevaux qui avaient amené les privilégiés de la foule piaffaient devant les bâtiments de la Mission sous la véranda de laquelle s'était rassemblé le beau monde. Là plus d'une jolie fdle aux yeux noirs jetait un regard à la dérobée sur les cavaliers qui arrivaient. Pendant ce temps le public turbulent, composé d'Américains, de Mexicains, de blancs, de noirs mêlés ensemble, avait envahi les places dont il avait pu s'emparer, et garnissait une petite éminence d'où les sifflets, les trépignements et les cris ne cessaient d'appeler taureaux et combattants, qui, pas plus les uns que les autres, ne se pressaient de paraître. Quelques drôles au costume bariolé, d'apparence assez impertinente et assez lourde, Mexicains d'après leur air, plus un Indien sang mêlé, dont le visage était profondément labouré par la

petite vérole, se mirent à clanseï' dans l'arène et à ftiire des tours, le tout pour engager par ces jongleries le public à prendre patience. Peut-être la chose aurait-elle eu quelque succès auprès des Espagnols, qui se prenaient à partir d'un gros rire à la vue de ces facéties d'un goût plus que douteux : mais l'intermède ne fut point goûté du public anglais et américain, qui, n'entendant pas l'espagnol, n'en devint que plus intraitable quand il vit rire les autres, tandis que lui, qui avait bel et bien donné son argent, ne s'amusait en aucune façon. Le tapage devint de plus en plus violent; quelques matelots américains à moitié ivres venaient de sauter dans l'arène pour prendre parmi les chanteurs et les danseurs part à la musique et aux cabrioles, quand tout à coup la porte qui fermait l'enceinte s'ouvrit, et un taureau brun, petit, mais plein de feu, s'élança si brusquement au milieu des matelots que, surpris de cette visite inattendue, ils demeurèrent un instant interdits et immobiles, bouche béante devant l'animal, qui, s'il avait voulu se prévaloir de sa position pour les attaquer, avn^ait trouvé en eux une proie facile.

La joie des spectateurs alors ne connut pas de bornes et ne saurait se décrire. Elle éclata sur tous les points et devint Tancre de salut de nos toréadors improvisés et ahuris. Le taureau accueilli par ce vacarme épouvantable resta comme hébété, puis donna des cornes devant lui au hasard et dans le vide, se contentant de faire voler le sable sous les coups de ses sabots.

Le premier instant de terreur passé, les matelots , complètement revenus de leur désir de combattre, regagnèrent, au milieu des rires et des sifflets de l'assistance, la barrière, et cela le plus promptement qu'ils purent. Ce qui couvrit et assura leur retraite, c'est que le taureau ne sachant faire un choix, voulut poursuivre tout le monde et n'atteignit personne.

Mais voici qu'à ce moment parurent les véritables combattants; ils entrèrent par une porte qui leur était destinée, et se mirent au moyen de fusées, de dards et de drapeaux, comme la chose a été cent et cent fois décrite ailleurs, à irriter le taureau déjà furieux. Cependant jamais ils ne furent en état de tenir tête à l'animal, si bien que

le public, irrité lui aussi, se mit à témoigner son mécontentement par un véritable charivari.

Le taureau, épuisé par la perte de son sang et par la chasse qu'on lui donnait, ne répondit plus aux attaques. Sûr que la troupe de ses lâches agresseurs ne lui tiendrait pas tète, il s'arrêta en beuglant au milieu de l'arène, et là reçut immobile la grêle de dards et de fusées qu'on fit pleuvoir sur lui. Le tapage, signe de la colère du public, allait croissant à chaque minute, sur quoi un des combattants lança le lasso autour des cornes de la bête, (|n'il lira ainsi vers la porte de sortie par où taureau et toréador disparurent au milieu des huées des spectateurs.

Parmi ces derniers on aurait distingué surtout un Indien, grand et beau garçon, à la taille svelte; il était vêtu du pittoresque costume mexicain, portait la jaquette courte, le pantalon fendu de côté et sur la tête le large sombrero couvert en toile cirée; une bouteille presque vide dans la main gauche, il se tenait debout sur un banc d'où il niait aux lâches toréadors toutes les injures imaginables.

« Caramba, companero, lui répondit à la fin un

— Iodes combattants venu tout exprès le matin même de San-Francisco, viens essayer un peu, si tu sauras t'en tirer mieux que nous, sinon, cesse de brailler comme tu fais, on dirait que ton arjua ardiente (eau-de-vie) t'a brûlé le cerveau. Crier est facile, chacun peut en faire autant. » Puis se retournant : (c Va, damnée bête rouge, j'aimerais à te voir sauter ici et te battre avec le premier taureau.

— Allons, Valentin, » dirent à Tlndien quelques habitants de la Mission qui le connaissaient et qui savaient que son adresse et sa folle intrépidité lui avaient valu , même parmi les Californiens, le renom d'un des plus habiles chasseurs au lasso, (( voyons, montre-lein^ comment il faut s'y prendre.

— Le leur montrer, » répondit l'Indien avec un sourire méprisant et dans un espagnol assez pur, quoique mai articulé, « le leur montrer, et pourquoi?... Les Mexicains eux avoir des onces, beaucoup d'onces... Valentin, lui, n'avoir rien ;.... lui déchirer ses habits, casser sa boutedle;.... bah ! et pourquoi ?... Pour les hommes blancs rire de Valentin.... Laisser combattre les matadors.

— Mais ils n'y entendent rien! Ini répondirent cinq on six voix de différents côtés.

— Bah ! eux des hommes poui' combattre le taureau, et les payer pour ça, dit l'Indien en riant, et les blancs venir par bandes et leur jeter de l'argent dans le chapeau; combattre le taureau; ha, ha, ha, caramba, eux n'avoir pas seulement le cœur de se battre contre un veau. Valentin être trop bon pour eux. »

L'Indien à ces mots rejeta dédaigneusement la tête en arrière, et sa noble i)hysionomie parut plus belle encore sous le sentiment d'orgueil et de puissance personnelle qui l'animait. Cependant voici qu'à ce moment les yeux de Valentin se reportèrent sui' la bouteille qu'il tenait toujours à la main, et ({ueson dépit contre les combattants lui avait fait pres(|ue oublier ; avec un accent de triomphe et un rire sauvage, il la porta à ses lèvres, la levant de manière à ce que les flots de la liqueur brûlante s'en fussent couler dans sa gorge.

Les cris de joie de la Ibnlc Fiiilerrompirent brusquement dans son occupation cl rappelèrent ses regards vers l'arène, où nu lainvan noir

comme le charbon, du caractère le plus indompté, venait d'être introduit; il était en butte aux coups de ses persécuteurs.

Ce nouveau héros du combat était de trèsgrande et forte taille, d'un aspect farouche, qu'augmentaient encore les mouchets de poils noirs qui lui pendaient sur les yeux. Il faut le dire : l'animal ne faisait pas mentir son air, car le sable volait incessamment autour de lui en tourbillons épais ; il mugissait, il écumait, il labourait le sol du mufle et des cornes ; il cherchait un ennemi sur qui assouvir sa fureur. Il ne devait pas lui manquer non plus longtemps de point d'attaque, car on ne tarda pas à voir paraître dans le cirque deux toréadors mexicains, avec leurs jaquettes courtes si vivement nuancées et leurs culottes collantes; ils sautèrent à la tête de l'animal, cherchant à s'attirer l'un et l'autre alternativement son coiuToux. Le taureau parut se concerter avec lui-même pendant environ une demiminute, pour savoir lequel des deux il attaquerait le premier ; sur quoi il s'élança avec une fureur extrême sur celui qui était le plus près, qu'il obligea de sauter la barrière sous les sifflets du

public, laissant son compagnon qui, se voyant exposé seul aux coups de l'animal, jugea prudent de se rapprocher de la porte d'entrée pour effectuer par là sa reti'aite.

Etait-ce point d'honneur ou telle autre cause, le fait est que ce mouvement du toréador ne s'opérait que lentement, quand tout à coup l'animal irrité baissa la tête au niveau du sable, poussa un court mugissement et, levant la queue haut en l'air, se précipita sur le fugitif d'un bond si furieux, que le combattant n'eut pas même le temps de franchir la barrière, et ne put que faire un saut de côté pour éviter d'être empalé.

L'élan imprimé au corps de l'animal avait été tel, la violence du choc fut si irrésistible, que les poutres de la barrière ne purent le soutenir ; elles se brisèrent sous la tête du taureau comme du bois vermoulu, et quelques minutes après, l'animal s'élançait libre au milieu d'un groupe de spectateurs effrayés , qui n'eurent rien de plus pressé que de se disperser comme de faibles brins de paille au souille de la tempête, et qui ne durent leur salut qu'à la célérité qu'ils mirent à l'uir dans toutes les tlirections.

Un éclat de rire bruyant et moqueur du public assis en sûreté sur les gradins supérieurs, accueillit cette incartade et cette fuite inopinée. Parmi tous les spectateurs, il n'y en eut qu'un seul peut-être qui frappa avec colère du pied les planches, et lança son caramha aux toréadors demeurés seuls dans l'arène, où ils faisaient à vrai dire, sans leur adversaire, une assez triste figure. Ce spectateur était notre Indien.

Son premier sentiment parut être de sauter de l'amphithéâtre en bas, et de courir prendre, sans trop savoir lui-même laquelle, une part à l'action ; il allait même, dans ce but, jeter loin de lui sa bouteille, quand un instinct secret le retint. Indécis encore sur ce qu'il veut faire, il la lève, l'interpose entre son ceil et le jour, puis cherche autour de lui s'il aperçoit quelqu'un à qui la confier. Il ne voit personne ; tous les visages lui sont étrangers, ou ne lui sont que trop bien connus. Le regard de Valentin, de sa bouteille se reporte sur l'animal ; il l'apei çoit ayant déjà dépassé le bâtiment de la Mission et fuyant vers la montagne. Porter le verre à ses lèvres, s'en faire couler les dernières gouttes dans l'estomac, jeter loin

la bouteille, sauter d'un bond par-dessus l'échafaudage qui le séparait du dehors, fut pour l'Indien l'affaire d'un clin d'œ'il. Dans cette brusque évolution il renversa, il est vrai, deux ou trois personnes qui se trouvaient sur son passage, et dont les jurons durent retentir jusqu'à son oreille pendant qu'il courait, l'œil en feu, chercher son cheval. Celui-ci se trouvait attaché dans un coin, oi!i il se tenait tranquille comme un agneau au milieu de ce vacarme ; mais du moment que la main de son maître eut saisi sa crinière, la noble bête dressa les oreilles.

« Vamos, chiquitoJ-i) lui dit en riant rindien,qui enleva de la main gauche le licou qui tenait la tête du cheval ; il lui aurait fallu trop de peine et trop de temps pour défaire le nœud de la corde et pour prendre la bride. « Vamos, mi bonito ! » Et l'animal partit sous la seule pression du genou de son cavalier, comme un trait part d'un arc bien tendu. La poussière, les cailloux volèrent sous ses sabots agiles; à peine ceux qui venaient de fuir de devant le taureau eurent-ils le temps de l'éviter ; mais il était déjà loin.

L'œil perçant de l'Indien avait découvert le

taureau gagnant dans sa course la prairie qui s'étend entre la Mission et les collines. Détachant de sa main droite le lasso qui pendait à la selle, il excita, poussa, de la parole et du talon, la cavale écumante à une course de plus en plus rapide. Cinq ou six cavaliers, qui se trouvaient dans le voisinage, avaient déjà essayé de couper le chemin au taureau, mais le sol marécageux sur lequel il opérait sa retraite les retarda, et ils vinrent passer dans le sentier de l'Indien pour faire le tour de la Mission, comptant aller de là plus loin et plus haut rejoindre le fugitif.

L'Indien, poussant un cri sauvage, se lança droit sur le mur du cimetière.

« Voici, compauero, lui cria un des Américains, où tu ne passeras pas. »

Un éclat de rire rauque de Valentin fut sa seule réponse, et d'un bond sa monture noire franchit la muraille, enlevant avec elle son indomptable cavalier.

(( Damn my soûl! » exclama l'Américain, qui donna à son cheval du fouet et de l'éperon pour lui faire faire promptement le tour du mur; mais Valentin était de l'autre côté, et son vaillant cour-

sier, apercevant à j)eu de distance devant lui le taureau, se préparait, le nez au vent et en liennissant, à la chasse (pii allait suivre. Il ne s\k'Oula guère que (pielques secondes avant que le taureau ne fût rejoint; le cavalici' fit toui^noyer deux ou trois fois vivement autour de sa tète le lasso, lequel partit en sifflant. Au nièiiie moment le cheval, aveiti par la pression de la cuisse de Valentin, se rejeta en arrièie et s opposa de tout le poids de son corj)sau choc bien connu du captif. Le taureau, en ellet, fit deux bonds avec les plus grands efforts, car il seidait les étreintes du terliblc lacet, mais ayant éprouvé son impuissance à rompre le lien (|ui venait de fnttcindre, l'animal prisonnier retira biusquement la tète en arrière, comme s'il eût voulu se rompre l'échiné, puis se laissa tomber lourdement par terre.

C'est à ce moment qu'ai-rivèrent les autres cavaliers, et l'un (\r< Californiens, saisissant lui aussi son lasso, allait le lancer aux cornes de ranimai, alin que, retenu à la fois de deux côtés différents, il ne put ;ilta(|uer |)ersonne; mais Valentin, échauffé par loiitle cognac (pi'il venait de boire, autant (pù'xcité par le succès de sa chasse,

— ^23 — lui lit signe du bras de ne pas lâcher le lacet, et, frappant de la main le con de sa monture essoufflée et tremblante, il attendit, un sourire de triomphe sur les lèvres, le premier mouvement de son ennemi prisonnier, mais nullement dompté.

Le taureau remis de Tétourdissement que lui avait causé sa chute, se releva vivement, et voyant sur son chemin cet adversaire assez audacieux pour le braver, il baissa les cornes et se précipita en avant. C'est bien à cela que s'était attendu l'Indien. Guidant le cheval de sa main gauche avec laquelle il se tenait à la crinière, il galopa du côté de Tarène, donnant constamment au lasso toute sa longueur; il était poursuivi par le taureau, plus furieux à cluKiue instant, et par lequel il s'agissait de ne pas se laisser rattraper.

Par deux fois, le taureau voyant l'inutilité de ses efforts pour rejoindre le cavalier, essaya d'un bond de côté, mais toujours le lasso le ramena dans cette voie de course moitié forcée, moitié volontaire, et chaque tentative inutile de l'animal ne faisait qu'accroître sa rage et qu'augmenter son ardeur à poursuivre son bourreau qui lui échappait sans cesse.

C'est ainsi que cheval et cavalier, couple vraiment fantastique, s'approchèrent, l'un portant l'autre, de l'arène, sous les yeux d'une foule de spectateurs, qui tous poussaient des cris d'admiration à la vue de l'incroyable audace de l'Indien. La porte du cirque avait été tout d'abord ouverte par les Mexicains. De loin déjà Valentin faisait vivement signe qu'on lui laissât la place libre, et son regard de feu mesurait avec une sorte d'inquiétude l'intérieur de l'arène où il cherchait à ramener son prisonnier, arrivé au dernier paroxisme de la fmeur. L'arrangement, la barrière dont on venait de réassujétir les poutres parurent satisfaire l'Indien. A vaut de franchir la grande porte , derrière laquelle se tenaient deux hommes prêts à la refermer dès que le taureau serait entré, il arrêta franc son cheval, et parut attendre .avec une ti"an(|uillité apparente son adversaire qui arrivait les cornes basses, et dont le premier bond ne pouvait être que mortel l)()ur Valentin. Son cheval, si vaillant en face du péril, se prit à trembler : il rejeta timidement sa jolie tète en arrière, mais, quoique sans bride, ne fit aucun mouvement pour éviter le danger qui le menaçait.

Un cri afl'reux s'échappa de presque toutes les bouclies quand on vit le taureau, baissant ses cornes, prêt à les enfoncer dans les flancs du cheval, qui, à cet instant, enlevé par la main de \alentin , s'élança dans l'arène et la traversa en quelques bonds. Le taureau le serrait d'infiniment près, et au moment où, sur le point d'être atteinte par les cornes de l'animal furieux, la cavale, par un saut immense, franchissait la barrière d'entrée, on vit la longue et souple personne de l'Indien qui se retenait par les genoux à la selle de son coursier, complètement penchée sur le taureau, tandis que celui-ci, sous l'efïort de sa course désordonnée, frappait de la tête les poutres et les planches de la clôture, et était renvoyé par elles à quelques pas en arrière.

Quand l'Indien, sautant à l'écart, secoua la longue chevelure noire qui pendait en désordre sur son front, on vit ses yeux briller de l'expression de joie sauvage que leur donnait l'orgueil du triomphe. Valentin tenait dans sa main droite un petit couteau ouvert, et dans sa main gauche le lasso qu'il venait de couper; il présenta en riant l'un et l'autre aux spectateurs qui n'en pouvaient presque pas croire leurs yeux.

Il serait inutile de vouloir diio les cris de joie, d'admiration (|iii retentirent snr tons les bancs. Cï'tnit nvec terreni' qn'on avait vu ce ({u'on venait de prendre pour une chute de l'audacieux Indien, ce qui dans l'esprit dn pnhlic devait être son coup de moit, et n'était en définitive qu'un tour d'adresse de l'incomparable cavalier; les applaudissements ne cessaient pas.

La coutume en Galitbinie est (prou ne se contente pas, dans des occasions pareilles, de claquer des mains, mais qu'on donne à celui (pii a su s'attirer les boiuies grâces du public des preuves plus palpables de satisfaction. Il est d'usage, dans les combats de taureaux ou dans les ballets, de jeter anx toréadors on aux danseuses, de l'argent, des dollars, voire même des onces d'or, qui pleuvent parfois de toutes les parties de la salle. La belle qui a su, par son fandango, conquérir les cœin^s des assistants, est tenue de l'amasser ellemême la moisson d'or et d'argent, c'est un genre de remerciements dont elle est comptable à ses admirateurs.

Ce fnl d('cett(> iuani('M'(^ (pie cette fois se donna aussi à connaiti<' la satisfaction du public. Les

dollars arrivèrent de toutes parts du cir([ue dans l'arène ; il en tomba jusque sur la tète du taureau qui, s'étant relevé de sa lourde chute, présentait de nouveau son front cornu à son ennemi victorieux.

« Gracias, innchas (jracias, cabolleros ! » dit en riant l'Indien quand il vit tomber cotte pluie d'or, et relevant son chapeau, qui au moment du saut du cheval avait roulé à terre, il se mit avec le plus grand sang-froid à ramasser les dollars, quand le taureau plein de colère recommença à lui courir sus.

« Gare, gare, Valentin ! « lui criait-on de tous côtés ; mais c'est à peine si le téméraire Indien regardait comme digne de lui d'y iaire seulement attention, et de tourner de temps en temps la tète pour surveiller les mouvements de son agresseur. Au momentd'être atteint il glissait de côté comme un serpent, et devait avoir ramassé déjà au moins vingt dollars alors que le taureau en revint à une seconde et inutile attaque.

L'enthousiasme du public allait croissant à chacun des mouvements de l'Indien, de plus en plus excité par son triomphe et par le cognac ; ses

yeux brillaient (riin éclat extraordinaire, toute sa personne semblait grandir, le prril que tous redoutaient pour lui, lui le bravait avec un sourire dédaigneux.

Le taureau lui-même paraissait interdit devant la tranquillité de l'homme ; convaincu de son impuissance il se contentait de laboiu-er la poussière des cornes et des pieds. ((Mira ar/ui, companero, » lui disait en riant Tlndien tout en marchant à la bête qui reculait pour s'élancer de plus loin ; « mira aqui — vois-tu les beaux dollars, » et en prenant une poignée dans son chapeau il s'amusait à les compter en les jetant sur le sable devant le nez du taureau furieux.

«Un, deux, trois, quatre, — arrête, amigo; allons, ne sois pas si vif, autrement tu me ferais tromper — cinq, six, sept, huit — vois-tu comme j'ai des parrains généreux ! — neuf, dix, onze, douze, treize — oh le démon ! » Et à cette exclamation qu'il fit en riant, Valentin fut obligé de jeter son chapeau que le taureau foula sous ses pieds, et de songer à la fuite, car les cornes acérées de l'animal le menaçaient de près.

Valentin, toujours téméraire, ne lit de mouve-

— moment de côté que ce qu'il fallait pour n'être pas atteint, puis, reprenant son chapeau, il se remit à son occupation pendant que le taureau parcourait l'arène en beuglant.

Il recommença à compter, jetant les dollars au nez du furieux, un ici, un là, et ne faisait pour éviter d'être atteint que de légers mouvements du corps auxquels il donna même l'apparence de la danse; l'enthousiasme était frénétique, il pleuvait maint et maint dollar. C'est ainsi que notre nouveau toréador lassa son ennemi, et le monstre au bout d'un moment permit au faible enfant des hommes de se moquer impunément de lui. L'Indien chanta, il dansa, il compta en riant son argent dans le sable, il cria, il fit les tours les plus inimaginables à peine interrompus quelques secondes par une attaque du taureau.

Cependant les combattants mexicains étaient demeurés les témoins muets, mais profondément irrités et jaloux des triomphes de la peau rouge. A ce moment l'un d'eux sauta dans l'arène, fit signe à l'Indien de ramasser son argent et de lui laisser la place libre ; il allait reprendre le combat. L'accueil que lui fit le public n'eut rien de

tort encourageant, car les liuées et les sifflets ne cessèrent de ie saluera son entrée en scène ; pour le taureau, voyant un objet nouveau contre qui tourner sa fureur, il lâcha son ancien ennemi pour se jeter sur le nouvel arrivant.

Celui-ci, le plus adroit des combattants gagés, attendit tranquillement l'animal et, posant la pointe du pied légèrement sur sa tête, il sauta lestement par-dessus. Ce tour de force valut au toréador quelque peu de la sympathie de cette foule mobile ; les Mexicains, ses compatriotes, lui envoyèrent des applaudissements, qui devaient lui servir d'encouragement pour arriver à quelque chose de plus habile encore.

aBiieno, companero ! y) lui cria Valentin qui n'avait pourtant nulle envie de se laisser enlever aussi facilement les lauriers de la journée. aBueno, mais ce n'était ceci que pour nous amuser; voistu !» Et ce disant, le voilà (\u\\ se place en face de la bête, et au momenl où elle baisse la tête, d'un bond il se met à califourchou siu^ le dos du taureau, la face tournée en avant, se maintenant pendant au moins une minute en dépit de tous les elforts que faisait l'animal fuiicux poui' se

débarrasser de son fardeau, le tout au milieu des plus immenses applaudissements.

A cette vue le Mexicain devint pâle de rage.

ft Ce n'est rien que ça ! » s ecria-t-il avec un rire plein de dépit, et quand le taureau, qui ne se délivra de son cavalier que quand celui-ci voulut bien sauter de lui-même à bas, se rua sur lui, le toréador s'essaya à imiter la peau rouge dans son tour de force. La colère, le dépit lui avaient-ils ôté un sang-froid dont il avait si fort besoin dans cette lutte? le fait est qu'il manqua le saut, il le fit trop grand ou il tomba trop en arrière, et le taureau ne sentit pas plutôt son ennemi glisser, que se retournant sur le malencontreux toréador, avant que celui-ci eût le temps de se relever, il le prit sur ses cornes , et le lança haut en Tair comme il aurait fait d'un petit enfant.

« Caramba ! y> cria alors l'Indien, quand il vit l'animal, dont la rage allait croissant, prendre et reprendre le corps sur ses cornes, puis le fouler aux pieds. « Voilà qui est aussi pousser la plaisanterie un peu trop loin ! » Et pendant que les autres combattants franchissaient la barrière pour

venir au secours de leur camarade , Valentin, avant qu'aucun d'eux eût pu joindre le taureau, s'était jeté à sa tête, droit entre les deux cornes, absolument comme s'il eût cherché la mort.

Mais le sauvage enfant des montagnes savait bien ce qu'il faisait, et au moment où un cri de terreur poussé par tous les assistants remplissait l'air, lui, debout à quelques pas en avant de la bête, montrait dans sa main droite la courte lame d'acier avec laquelle il venait, d'un seul coup, de tranclier la moelle épinière du taureau ; après quoi l'Indien se mit à danser un fandango autour du cadavre de l'animal et de celui de l'homme, je laisse à penser au milieu de quel tonnerre d'applaudissements et sous quelle pluie de dollars.

LA

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