A QUOI LE CURÉ FÉLIX DÉPENSA SA VIE
Voyageur, marche, marche! Une heure cncor, courage !
Vois au loin l'oasis luire comme un jardin;
N'en sens-tu pas les fleurs?. . . Horreur! c'est un mirage,
C'est un jeu du soleil qui s'efface soudain.
Traverse, résigné, l'immobilité morne,
Triomphe du désert, mer stérile et sans borne,
Sans songer que demain, peut-être, d'âpres vents
Soulevant jusqu'aux cieux ses vagues de poussière
Engloutiront, meurtrie à leurs souffles mouvants,
Dans un même tombeau la caravane entière.
Le pauvre voyageur, c'est l'homme! Et le désert
C'est notre vie, amer et décevant voyage
Où nous voyons s'enfuir, comme dans un mirage,
L'oasis du bonheur et le feuillage vert.
(Hexri Caniel, les Poèmes du Souvenir.] Qu'importe si demain l'on couvrira mes os, Ou ce soir même; et si des arbres que je plante Je ne verrai jamais fleurir la sève lente !...
Comme il nous fut donné, donnons. Laissons au monde Une chose de nous qui soit douce ou féconde. Et, nies arbres plantés, je veux creuser un puits. Alors, j'irai dormir d'une paix plus profonde; Et Dieu saura toujours que j'ai donné ces fruits, Et que.de mes sueurs, j'ai fait sourdre cette onde. (Lolis Velillot, Œuvres poétiques.)
Les humbles n'ont pas d'histoire. Leur histoire n'est écrite qu'au ciel, dans les livres où les anges inscrivent les actions des hommes. Ici-bas, nul ne les
voit, nul ne les entend. Ils passent à travers la foule, ignorés, mais sous l'œil de Dieu.
Des vastes glaciers qui font aux Alpes une couronne de pur cristal, parfois quelques gouttes d'eau sourdent, et, glissant sur les blocs d'opale, tombent dans le creux d'une roche; de là elles s'échappent en source claire, courent dans un sillon du granit, recueillent d'autres gouttes suintant aux flancs du mont altier.
C'est alors un large ruisseau limpide, qui coule à pleins bords sur des cailloux polis, entre les hautes herbes étoilées de pâquerettes.... Un Nil en miniature, azuré, avec des orchis pour palmiers, où flottent, comme des nacelles, des feuilles de velours, et qu'une branche d'aubépine peut arrêter dans sa course. Le frais gazouillis de l'onde transparente jette un murmure harmonieux aux rives solitaires, tandis que, là-bas, au fond du ravin, le torrent se brise avec fracas sur les pierres, écumant, tumultueux.
Ainsi la vie s'écoula pour Félix, curé de Montbernard. Tranquille, pure, lente, comme le frais ruisselet, avec ce doux murmure qui enchante, loin du
SCÈNES DE LA VIE CLÉRICALE 3o i
bruit, loin du mal. Et si quelque souffrance survenait, c'était comme la branche d'aubépine barrant passage au flot paisible : une poignée d'épines sous une masse de fleurs.
Les jours s'enchaînaient l'un à l'autre, avec les mêmes prières, le même travail, le môme devoir; les joies d'aujourd'hui n'étaient qu'un écho des joies d'hier, et les peines de la veille renaissaient le lendemain. Un grand calme, que ne troublait aucune des agitations du monde. La sérénité que donne la certitude, la paix que donne l'amour, la confiance que donne la foi. L'àme, l'esprit, le cœur, vivant chacun sa propre vie, et le corps, esclave obéissant, mais respecté comme œuvre de Dieu. Entière harmonie que les sages recherchent, que l'existence médiocre et surmenée des villes ne trouvera jamais!
Les jours, les semaines, les mois s'en allaient, d'abord lentement, puis très vite. Les saisons succédaient aux saisons, les années aux années, et l'abbé Félix qui disait naguère que la vie est longue, disait maintenant : Vita brevisl Oh! que peu de choses l'homme a le pouvoir de faire dans le peu de temps qui lui est mesuré!... La semaine s'achève, à peine commencée : on crovait avancer la tâche et diminuer
le labeur, d'heure en heure... On jette soudain un regard en arrière et Ton s'effraye d'avoir travaillé si peu!...
Chaque matin, levé dès l'aurore, l'abbé Félix reprenait la tâche interrompue à la fintlu jour précédent. 11 célébrait le saint Sacrifice, avec la même piété, la même ferveur qu'à l'heure glorieuse où, pour la première fois il élevait entre ses mains tremblantes la resplendissante hostie. Puis ses petits enfants à catéchiser, ses malades à visiter, ses vieux pauvres à consoler, les paysans, les mères de famille à conseiller, l'amenaient jusqu'à cet Angélus de midi, qui lui laissait ses premiers instants de repos.
Il partait après son frugal repas, le bâton en main. Il emmenait ses élèves dans la montagne, car après Zeph et Dodon, il avait eu d'autres neveux à instruire, et plus tard, les enfants de ceux-là.
11 eût voulu que son presbytère en fût rempli, et que ses leçons donnassent beaucoup de soldats à Dieu et à la patrie.
Chemin faisant, à l'ombre des châtaigniers, ou sous le chaud soleil d'automne, il expliquait à ses
auditeurs charmés ce grand et magnifique livre de la nature, toujours ouvert sous ses yeux, depuisl'humble brindille de mousse jusqu'à l'arbre séculaire, depuis le colosse alpestre, jusqu'au petit caillou serti de poussière.
Il en savait parler, de l'œuvre divine, avec cette éloquence vibrante des âmes naïves et des poètes ; il en disait la grandeur, l'harmonie, l'immensité, la diversité. 11 en montrait les causes et les fins. Il voyait l'homme, roi de tout ce qui est créé, appelé à surmonter les obstacles, à dominer, à vaincre autrui ou lui-même! Il savait mêler à la science, absolue parfois, et parfois incertaine, cette austère et superbe poésie du cœur qui anime jusqu'aux pierres et n'abandonne rien à la matière morne. Son esprit intelligent cherchait au delà de cette matière brute que le siècle veut exalter par-dessus tout et qui n'est que misérable et sale, si l'espérance et la foi ne l'ennoblissent de leur beauté.
Puis, quand la brise du soir apportait la chanson sonore des cloches, aux joyeuses volées desquelles répondait le tintement de la sonnette des bœufs rentrant du pâturage, le curé de Montbernard et ses compagnons revenaient, dans la douce quiétude qui
suit une journée bien employée, devisant des étoiles d'or clouées au ciel, ou bien évoquant les souvenirs du temps où les gens savaient peut-être moins, mais croyaient davantage.
Quand on arrivait au presbytère, il fallait tout d'abord essuyer l'amicale gronderie de Symphorose.
Quoi! s'attardera ce point!... Les soirées sont fraîches, le vent du soir est malsain... Le souper refroidit.... Symphorose a peur, h la brune, toute seule. Elle n'ose pas regarder du côté du cimetière... Et d'ailleurs, si quelqu'un venait demander M. le curé, que répondrait-elle?... Ah ! qu'elle préfère les bonnes journées de pluies, où le ciel est tout noir de nuages, où l'eau tombe, tombe!... Mais alors, par malechance, il y a toujours quelque malade à voir dans les chalets haut perchés sur les rocs, et l'inquiétude est pire!...
On rassurait la bonne servante, et les hôtes du pauvre logis s'asseyaient autour de la table. On dégustait l'excellente soupe, les fromages, les noix sèches, les châtaignes rôties; on savourait la piquette acidulée, du jus de raisin tout franc, largement baptisé. Puis les jeunes gens gagnaient leurs couches, et le curé s'enfermait chez lui, avec ses piles de
gros livres, el ses cahiers couverts d'une écriture menue.
Les gens qui passaient, là-bas, entre l'église entourée des croix du cimetière et l'école déserte, voyaient briller au-dessus de la treille la lampe du travailleur, qui ne s'éteignait que bien avant dans la nuit.
Tout le bien qu'autour de lui il pouvait faire, l'abbé Félix le faisait, ou l'avait fait. Il consolait les veuves, il protégeait les petits, il consolait les ignorants, il soulageait les pauvres, il soignait les malades, il réconciliait les ennemis ; par-dessus tout, il pansait les plaies secrètes, les plaies cachées, celles qu'on a honte de montrer, et pour lesquelles il n'est pas de remède, hors la parole de Dieu.
La paroisse allait croissant et devenant meilleure. On aimait le curé, simple et bon. Il donnait la grande leçon de l'exemple, et peu de gens y résistaient : le bien est contagieux comme le mal. Félix obtint la conversion de beaucoup de pécheurs. On l'aimait. Donc, on croyait en lui.
Sa vie passa ainsi, nous avons déjà dit comment. Il éprouva toutes les misères de ce monde. 11 connut la douleur, il éprouva l'ingratitude. 11 vit mourir ceux qu'il chérissait, et i! pria. On lui rendit l'on-
trage et la calomnie en échange du bienfait, et il pleura. Il ne put s'accoutumer à l'indépendance du cœur trop souvent pratiquée, et son cœur, à lui, saignait quand il trouvait la preuve que l'homme est un animal insociable et méchant.
Il mil en terre beaucoup de ceux qu'il avait choisis pour bien-aimés. Il psalmodia, un jour, par une aube livide et blafarde, le De profundis sur la tombe de Cyrille XIII, baron de Montbernard, et ce fut un grand déchirement en lui lorsqu'il scella de sa main le tombeau qui devait ne s'ouvrir plus jamais.
Son père, le menuisier Jean-Pierre, était mort plein d'années, honoré comme un patriarche, entouré de ses fils, de ses brus, de leurs enfants. Et cette mort du grand chrétien, simple et bon, duquel il tenait le jour et qui lui avait appris à être aussi un grand chrétien, avait été pour Félix la plus cruelle douleur qu'il eût éprouvée. En fermant ces yeux qui ne verraient plus jamais la lumière de ce monde, mais s'ouvraient à la lumière splendide et toujours vive de l'éternité, sa main avait tremblé.
Et son cœur s'emplit d'amertume lorsqu'il bénit la fosse où Ton allait descendre ce cadavre dont il était la chair.
Lui aussi vieillissait. Déjà des mèches blanches argentaient sa chevelure, et la griffe du Temps traçait des rides sur son front. Ses doux yeux ne brillaient plus de l'éclat qui les faisait si beaux, et son regard de suave bonté semblait parfois se retourner en dedans et plonger dans son âme.
Il voyait s'en aller peu à peu tous les siens. Il était le treizième fils, les douze aînés partaient avant lui, l'un après l'autre. Quand une fois on a pris le deuil, on ne le quitte plus! Félix voyait sa mère enveloppée de crêpes, et chaque année amenait un anniversaire de plus, un de ces anniversaires sombres, où l'on prend l'étole, la chasuble et le manipule de celte couleurnoire, que raye la blancheur mate de galons d'argent. . . Bien souvent, à cette heure, il pensait à tout ce que la terre, la terre nourricière formée de tant de poussière humaine lui dérobait de trésors, et parfois il croyait, à travers l'épaisseur des tombes, entendre battre ces cœurs livrés au ver conquérant, mais dont l'âme immortelle planait dans les sphères célestes!
11 ne lui restait que sa mère.
Sa mère plus que nonagénaire, toute courbée sous
le poids d'un siècle d'âge, ne vivant plus que par la force de sa volonté, et consumant ses dernières minutes dans la fervente prière, dans les joies mélancoliques et douces du souvenir.
Oui, maman Rosalie vivait encore, près de son fils l'abbé, de son treizième, son orgueil et son bonheur. Tout elle revivait en lui. Elle ne le voulait point quitter, et Dieu, qui les aimait de tant d'obéissance à sa loi, voulut récompenser cette magnifique tendresse et couronner l'une par l'autre ces deux carrières d'honneur obscur, d'humilité grandiose et de dévouement charitable.
Dieu le voulut, car il les fit mourir au même instant, et ce fut le même ange qui emporta leurs deux «âmes au pied de son trône de gloire.
Un jour l'abbé Félix reçut une lettre, qu'il lu. avec uneprofonde émotion. Puis il mit cette lettre dans son bréviaire, il courut s'enfermer dans l'église, et là il pria, il pleura durant de longues heures. Il ne vint au repas du soir que pour servir sa vieille mère, aveugle et percluse.
Et quand il fut seul avec elle, dans la pauvre salle
éclairée par la petite lampe du presbytère, il s'agenouilla devant elle et lui dit :
— Mère, Dieu m'envoie une grande épreuve... On m'écrit de Paris pour me demander si je veux être évêque... Evoque?... Moi ! j'ai déjà trop !...
— Fils, répondit-elle, si Dieu vous appelle à gouverner un troupeau plus nombreux, il faut obéir. Evêque !...
Le curé toujours agenouillé, murmura :
— Seigneur, détournez de moi ce calice... Mais que votre sainte volonté soit faite, aujourd'hui et toujours.
La vieille mère épuisée par l'effort qu'elle avait fait, étendit ses deux mains sur Félix, et ces mots s'échappèrent de ses lèvres, faibles comme un souffle.
— Fils, je te bénis....
— Je vous bénis, ma mère!
Au matin, on les trouva tous les deux inanimés, les mains de la mère imposées sur la tonsure sacrée du fils, les mains du prêtre jointes sur son crucifix. Tous deux avec un suave sourire sur la bouche, tous deux endormis dans la paix du Seigneur !