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Scènes de la vie cruelle

Rosita est le titre d'une valse célèbre et ravissante que j'aimais à fredonner autrefois, et qui était liée aux souvenirs les plus charmants de ma jeunesse. Maintenant, je ne peux plus entendre la Rosita sans être désagréablement et même douloureusement affecté.

A quoi cela tient-il? A l'histoire qu'on va liie.

f SCÈNES DE LA VIE CRUELLE

Il y a vingt ans environ, un ami, avec lequel je faisais chaque soir de longues promenades dans Paris, me montra, à travers les vitres d'un café de la rue de Grenelle-Saint- Honoré, un individu assez humblement accoutré, seul et rêveur devant un grog.

— Vous voyez cet homme? me dit-il.

— Eh bien ?

— C'est un musicien, un compositeur de beaucoup de talent et de beaucoup d'infortune.

— Qui s'appelle?

— Philiberti.

— Connais pas, répondis-je.

— Personne ne le connaît, en efïet, excepté ses confrères, parmi lesquels il passe pour être l'auteur d'une foule de jolies choses qui ne portent pas son nom, entre autres de la Rosi ta.

J'avais fait un haut-le-corps au nom de la Rosita; j'associais difficilement celte valse brillante à l'image de ce pauvre hère. — Quoi! mes émotions intimes, les premiers battements de mon cœur, mes extases d'adolescent pendant les nuits de bal, c'était à cet homme que je les devais, à ce buveur somnolentl Cette idée me froissait, et pendant quelque temps je fis tout ce que je pus pour la chasser, mais inutilement. Ce Philiberti me revenait obstinément à la mémoire, je dus me résigner à le subir.

Par intervalles, je m'enquérais de lui auprès des musiciens que je rencontrais. De nouveaux renseignements s'ajoutaient à ceux de mon ami ; tous aboutissaient à la même formule : du talent, de la misère, du désordre. Enfant de troupe, Philiberti avait appris la musique au régiment; mais, quoique doué

4 SCÈNliS DE LA VIE CRUELLE

dune organisation artistique tiès-développée, il était toujours demeuré d'une faiblesse extrême sur les instruments à vent. Il ne jouait passablement que du violon, ce qui est un luxe inutile dans les orchestres militaires. Aussi Philiberti quitta le régiment et vint à Paris, où il s'engagea dans un bal public.

Dès lors, vivant au jour le jour, acceptant toutes les sociétés, il tomba insensiblement dans cet état d'incurie et d'indifférence où la plupart de ses confrères l'ont connu. Par un contraste mystérieux, son talent de compositeur s'épanouissait et llorissait; mais ce talent ne lui servait pas à grand'chose. Philiberti était trop de la famille de Lantara. De la même façon qu'on obtenait du peintre une esquisse pour une somme minime ou pour un repas, on obtenait un morceau de musique de Philiberti.

C'est à cette époque qu'il céda à des exploiteurs sans vergogne une barcarolle que toute la France a soupirée, et un pas redoublé dont Louis-Philippe raffolait. Si je répète ces faits, c'est qu'ils sont ou plutôt ils étaient alors de notoriété publique dans le inonde des musiciens. On prétend même que le pas redoublé valut la croix d'honneur à son signataire... — Pendant ce temps Philiberti buvait des grogs.

Il se lassa pourtant de cette existence au hasard. On lui indiqua une petite ville du midi qui désirait avoir un organiste, un professeur et un chef de musique de la Garde nationale, — dans une seule personne. Philiberti réunissait les conditions de ce programme; il partit à pied, bien entendu.

Alors se passa un fait inouï dans la vie de Philiberti, le seul événement de sa vie, d'ail-

leurs. La route est longue de Paris à Villefranche, la route est belle aussi.

On était au printemps. Un jour qu'il cheminait sans trop de hâte, il se laissa gagner par le crépuscule; il n'en accéléra point davantage sa marche, car, en bon musicien, il était sensible aux harmonies de la campagne et de l'ombre. Tout à coup, il aperçut une jeune fille étendue sur le talus du fossé, une guitare posée à côté d'elle et un petit chien couché à ses pieds.

— Quelque chanteuse ambulante qui se sera endormie, pensa-t-il sans s'arrêter.

Mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par le petit chien, — qui lui mordillait le bas de sa redingote, et dont l'aboiement avait quelque chose de douloureux.

Philiberti rebroussa chemin, et revint vers

la jeune fille, dont l'extrême pâleur le frappa; se penchant vers elle, au milieu de l'herbe, il se convainquit qu'elle était évanouie, et non endormie. Il s'empressa de la ranimer, en lui frottant les tempes avec quelques gouttes de l'eau-de-vie contenue dans sa gourde.

Après quoi il voulut l'accompagner jusqu'à l'auberge la plus proche.

Ensuite, assise à une table, auprès d'un feu clair, elle lui racontait son histoire, — histoire éternellement attendrissante. Des parents dissipateurs. Un commencement d'éducation, subitement interrompue. Revers de fortune, catastrophes sur catastrophes. Bref, elle était orpheline depuis huit jours, et depuis huit jours elle avait vécu d'aumônes, en jouant de la guitare sur la voie publique, jusqu'au moment oii, vaincue par la fatigue et par la faim, elle était tombée au bord d'une

grande route, où elle croyait bien ne pas se réveiller.

L'enfant toussait en disant cela.

Qu'ajouterai-je? Philiberti, qui était parti seul de Paris, arriva à Villefranche en compagnie d'une jeune tille et d'un chien.

La jeune fille s'appelait Céleste, le chien s'appelait Diapason,

Diapason, qui appartenait à la race intelligente des chiens-moutons, devait son nom à une faculté toute spéciale. Il n'était pas rare d'entendre Philiberti lui dire :

— Diapason, donne-moi le la.

Immédiatement Diapason s'asseyait, levait le museau, et donnait le son demandé, — son triste et violent, — où quelques bonnes femmes voient un présage funèbre.

Céleste avait seize ans. Elle était jolie, mais frêle à l'excès. Philiberti s'imagina bien faire

en la présentant comme sa sœur. On les accueillit donc l'un et l'autre. Comme elle était très-bien douée pour le chant, il lui avait donné des leçons et avait fait d'elle, en peu de temps, une élève remarquable; aussi, la société de Villefranche, voyant une jeune fille si douce, si intéressante, n'hésita pas à lui ouvrir ses salons. Philiberti y était admis pardessus le marché. Il avait renoncé à ses habitudes d'autrefois, et était devenu un tout autre homme.

Cette transformation était entièrement l'ouvrage de Céleste, qu'il aimait de l'affection la plus pure et la plus élevée, et qu'il entourait des soins les plus délicats.

Rien d'exemplaire et de touchant comme la vie de ces deux êtres, pendant les dix-huit mois qu'ils passèrent à Villefranche.

Un bonheur si parfait pouvait il durer?

10 SCÈiNES DE LA VIE CRUELLE

Évidemment non. Un musicien du pays, jaloux de la mince position de Philiberti, s'avisa d'aller aux renseignements, et acquit la preuve qu'il n'avait jamais eu de sœur. Une dénonciation en règle vint frapper le pauvre compositeur, qui fut immédiatement révoqué de ses triples fonctions, et privé de son unique traitement.

Philiberti baissa la tête, et comprit que les mauvais jours allaient recommencer. Il annonça à la jeune fille, — de la façon la plus tranquille en apparence, — qu'il avait trouvé un emploi plus avantageux hors de Villefranche. Céleste accueillit cette nouvelle avec ce sourire de résignation qui avait souvent effrayé Philiberti.

Cette fois, on partit dans le coupé de la diligence. Mais, au milieu du voyage, des faiblesses s'emparèrent de Céleste, il fallut

s'arrêter dans un hôtel et envoyer chercher un médecin. Les semaines s'écoulèrent, épuisant les ressources. Le docteur, clairvoyant, prononça le mot terrible d'hospice. Philiberti frémit de tous ses membres.

— Bah ! murmura Céleste, ce sera l'affaire de quelques jours! Ce fut •< l'affaire de quelques jours, » en effet. L'hospice de Vierzon ne devait pas rendre sa douce proie. Philiberti faillit devenir fou de douleur ; tous les instants qu'il lui était interdit de rester au chevet de Céleste, il les passait à la porte de l'hospice, dans la rue, avec son fidèle Diapason, qui mêlait son aboiement plaintif aux sanglots de son maître.

Philiberti avait cru inutile de continuer à faire passer Céleste pour sa sœur. On apprit plus tard par les re^gieuses la bonne action de Philiberti, et dans quelles circonstances

12 SCliiXES DE LA VIE CRUELLE

il avait recueilli l'orpheline, simplement, sans réfléchir, comme font les pauvres gens lorsqu'ils obligent un de leurs semblables.

Le lendemain de l'enterrement de Céleste, l'homme et le chien sortirent lentement de la ville. Mais pendant plusieurs années, à la même date, on les vit revenir tous deux, silhouettes mélancoliques, se dirigeant vers le cimetière...

Puis, à partir de ce moment, l'histoire de Philiberti devient de plus en plus sombre. Le malheur le rendit au désordre, qui ne le lâcha plus. On perdit sa trace pendant un assez long laps de temps. — Enfin, un jour par hasard, un de ses amis, M. Victor Buot, le rencontra à Versailles, logé dans un taudis, vieilli, blanchi, infirme (il boitait très fortement). M. Buot, de qui je tiens tous ces détails, — compositeur lui-même, et

d'un talent légitimement apprécié, — M. Buot était alors chef de musique de l'artillerie à cheval de la garde. Il ne se contenta pas de venir en aide sur-le-champ à Philibert!, il s'employa chaleureusement à lui faire avoir des leçons. On organisait précisément les musiques des nouveaux corps d'armée; Philiberti trouva tout de suite sept ou huit élèves;

— lesquels, réunis, pouvaient représenter pour lui deux cents francs par mois.

Avec cette somme, il lui devenait possible de se reprendre à la vie, au travail. Mais la volonté semblait l'avoir abandonné. Dans ce corps voûté avant l'âge, dans ces traits usés, se lisait le découragement le plus profond.

— Il paraissait ne plus reconnaître que son chien, son Diapason, qui, lui aussi, selon l'expression populaire, « commençait à s'en aller » poil à poil. Quelquefois, au milieu

i4 SCÈNES DE LA VIE CRUELLE

d'une leçon, Philibert! s'interrompait soudainement et tombait dans une rêverie étrange ; sa bouche s'ouvrait comme en présence d'une vision; ses yeux se remplissaient de larmes. Ses élèves s'étaient facilement accoutumés à respecter cette émotion; et pour peu qu'elle se prolongeât, ils sortaient de la chambre silencieusement, sur la pointe du pied.

Est-ce à la suite d'un de ces accès que s'accomplit, il y a dix ans, le drame dont Versailles s'effraya et s'affligea sincèrement? Personne n'a pu le dire. Toutefois est-il qu'un soir, Philibert!, — en qui l'on n'aurait jamais soupçonné ce reste d'énergie, — ouvrit un tiroir secret de sa commode, y prit un pistolet et se brûla la cervelle.

Cette nuit, Diapason ne cessa pas de donner le la.

L'associé de la maison Laloabeyre me prit parle bras, et m'entraînant vers le fumoir, il m'adressa ces paroles :

— Venez donc par ici : j'aurais quelques mots à vous dire.

— Volontiers.

— Est-ce que vous connaissez le monsieur avec qui je viens de vous voir causer ?

— Qui ? Maugis ? Certainement. Beaucoup.

— Eh bien ! Si jai un conseil à vous donner, évitez sa compagnie.

— Que j'évite la compagnie de Maugis ? répétai-je avec étonnement.

— Oui.

— Pourquoi cela ?

, — Ne m'en demandez pas davantage.

— Mais si I mais si 1 Cela me gênerait infiniment d'éviter Maugis ; il vient tous les soirs à mon café, et nous faisons la partie depuis deux ans.

— Voilà ce que je craignais ! murmura l'associé de la maison Laloubeyre.

— Eïpliquez-vous ; est-ce qu'il y a quelque chose à dire sur le compte de Maugis ?

— Cela dépend de la façon d'envisager les choses.

— Vous me mettez au supplice, parlez plus clairement.

— Vous le voulez ?

— Avec énergie !

L'associé de la maison Laloubeyre regarda autour de lui, et murmura quelques mots à mon oreille.

— Lui ? pas possible! m'écriai-je.

— Lui-même.

— Allons donc 1 Maugis, une figure si ouverte, un abord si riant, un accent si cordial!

— Justement. Il n'y a que ces gens -là pour avoir un air épanoui.

— Mais, en étes-vous bien sur?

— Oh!

— Ne pouvez-vous pas avoir été induit en erreur?

L'associé de la maison Laloubeyre ajouta d'un air mystérieux :

— Je tiens mes renseignements d'un chef de bureau de la préfecture. Vous voyez que le doute n'est pas possible.

— A qui se fier ? Maugis 1

— Vous voilà averti. Adieu.

— Tenez, je donnerais volontiers vingt-cinq louis pour ignorer ce que vous venez de m 'apprendre!

— J'ai agi dans votre intérêt.

— Je vous en remercie, mais je n'en suis pas moins fort embarrassé. Que faire ?

— Cela vous regarde.

— Maugis n'a jamais eu que d'excellents procédés vis-à-vis de moi.

— Après cela, si vous n'avez pas de préjugés...

— Monsieur !

IL EST DE LA POLICE i9

— Il y a de ces institutions nécessaires... qui rendent de grands services...

— Plus un mot 1

L'associé de la maison Laloubeyre s'inclina en souriant et rejoignit les autres convives.

Je demeurai pendant quelque temps à la même place, désolé de cette révélation.

Je n'avais pas à hésiter cependant. Mon programme m'avait été tracé par l'associé de la maison Laloubeyre : éviter Maugis.

Ce n'était pas facile. Dès le lendemain Maugis m'aperçut au café, et me salua d'un bonjour amical, que je feignis de ne point entendre.

Puis il me tendit la main.

Les miennes étaient derrière mon dos ; je les y laissai.

Il me regarda avec étonnement.

Je passai.

Une demi-heure après, il se retrouvait devant moi.

— Faites-vous une partie? me demandat-il.

— Non.

— Vous êtes bien laconique aujourd'hui ; qu'avez-vous ?

— Rien.

— Vous partez ?

— Oui.

— Je vous accompagne, dit-il.

— Je ne vais pas de votre côté.

Il se mordit les lèvres, devint rêveur, et finalement s'éloigna en haussant les épaules.

Au bout de quelques jours, Maugis était

complètement édifié sur la nature de mes sentiments à son égard-

Il voulut cependant en avoir le cœur net, et après une de mes impolitesses plus accusées que les autres, je ne pus esquiver une explication.

Il me barra résolument le passage.

— Votre conduite depuis quelque temps est incompréhensible, me dit-il avec agitation, et je vous serai obligé de m'en dire le motif.

— Je n'ai rien à vous dire, lui répondis-je.

— Vous êtes plus ([ue froid avec moi, mon cher, vous frisez l'impertinence. Vous auraisje froissé involontairement? Avez vous contre moi quelque grief que j'ignore? Encore une fois, d'où vient ce changement subit?

— Vous devez le savoir, dis-je en le regardant très en face.

— Que le diable m'emporte si je m'en doute seulement 1

— Brisons là, monsieur Maugis, prononçaije d'une voix ferme ; nos relations ont assez duré comme cela.

— Mais la raison I !a raison 1

— Descendez au fond de votre conscience.

— Mais j'y descends, j'y suis, m'y voilà, et je ne trouve rien, rien, rien 1

— Assez 1... Je ne veux pas vous obliger à rougir devant moi.

— Rougir de quoi ? fit Maugis, de plus en plus stupéfait.

Je le toisai du haut en bas, et lui tournai le dos.

Il me retint par le bras.

— C'en est trop, dis-je en me dégageant ; à partir d'aujourd'hui je ne vous connais plus.

— Soit I allez au diable ! s'écria-t il à son tour ; mais vous pouvez vous vanter d'être un drôle de pistolet !

Un drôle de pistolet 1 De la part de tout autre I...

Mais un Maugis !

Jusqu'à présent, j'avais cru devoir garder quelques ménagements envers lui, en raison de nos relations anciennes ; j'avais supposé aussi qu'il se tiendrait pour averti par mon attitude significative. Mais son impudence me révolta, et je ne crus plus lui devoir que mon profond mépris.

Un jour, dans un dîner officiel, comme on avait mis son couvert à côté du mien, — avec l'intention de m'être agréable, — je me levai pour aller ostensiblement changer de place.

Dieu sait pourtant si je désirais que Maugis me devînt absolument étranger f Mais le hasard semblait se faire un jeu malia de le jeter sans cesse sur mes pas ou de m'apporter de ses nouvelles.

J'appris ainsi qu'il était sur le point de se marier avec une jeune fille dont les parents m'étaient particulièrement connus et jouissaient d'une haute réputation d'honnêteté. Cette fois je bénis sincèrement le hasard qui me permettait d'empêcher une infamie. Je me serais regardé comme le dernier des misérables en n'avertissant pas cette famille. Je fis demander un entretien à la mère, et — sous le sceau du secret — je lui confiai ce que l'associé de la maison Laloubeyre m'avait appris sur Maugis. Elle m'écouta avec effroi, et me remercia avec effusion. ■' Le lendemain Maugis était éconduit.

Mais il eut vent de mon intervention ; il m'avait vu dans la maison, il flaira la vérité. Il se présenta chez moi avec deux de ses amis.

Blême, les poings crispés, il m'apostropha ainsi :

— Je ne sais pas ce que vous avez pu dire et ce que vous avez pu faire dans la famille N. . . ; mais je vous tiens pour le plus ténébreux et le plus lâche des gredins !

Le sang me monta au front, mais j'eus assez d'empire sur moi pour me contenir.

— Voici ma carte, ajouta-t-il.

— Voire carte, pourquoi faire ?

— Prenez-la, si vous ne voulez pas que je vous la jette par la figure !

— En effet, dis-je avec un sourire écrasant, un homme comme vous doit avoir une carte.

Il ne comprit pas, ou comprit autre chose ; mais, me menaçant de la main :

. — Je vous promets une balle dans la tête ou un coup d'épée dans la poitrine I

— Un duel? murmurai-je en ricanant; vous savez bien qu'on ne se bat pas avec vous.

Maugis resta immobile, les yeux écarquillés comme quelqu'un qui doute s'il rêve.

Ensuite, revenu de sa stupeur, il me sauta à la gorge.

On se jeta entre nous...

Ses deux amis m'annoncèrent qu'ils reviendraient le lendemain matin. Mais un cas urgent me força de quitter Paris le soir même, sans avoir pu le revoir. Rien d'ailleurs n'aurait pu m'amener à une rencontre avec Maugis ; je serais demeuré implacable sur ce point. Je leur laissai une lettre des plus expli-

cites, dans laquelle je leur dévoilai confidentiellement le motif de ma conduite, qu'ils avaient le droit de trouver étrange. Communiquèrent-ils cette lettre à Maugis? Je l'ai toujours ignoré.

Je sus seulement plus tard que les mouvements décolère extraordinaire qu'il avait ressentis de cette aventure avaient déterminé en lui une congestion cérébrale dont il ne se remit jamais. Lui, si riant, si empressé, il tomba peu à peu dans la langueur et dans l'hypocondrie. On le vit des heures entières au café, les yeux sur un journal, qu'il ne lisait pas. Lui parlait-on? il frissonnait et répondait à demi-voix. Dans la rue, il rasait les murailles d'un air inquiet et baissait la tête devant le regard des passants. — Il ne se réveillait que lorsqu'on prononçait

mon nom ; mais alors c'était pour entrer dans des accès de fureur...

Il a fini par passer en Amérique.

L'été dernier j'ai appris par une lettre la mort imprévue de l'associé de la maison Laioubeyre. J'en ai éprouvé un vrai chagrin. Voici comment cet événement est arrivé; l'associé de la maison Laioubeyre, au sortir d'un bon déjeuner, avait eu l'imprudence de se baigner dans la Marne. Il est allé donner dans les herbes où son pied s'est embarrassé, et où, finalement, il est resté tout entier. Les secours sont arrivés trop tard. C'était un aimable homme ; il a été regretté de tout le monde.

Il n'avait qu'un défaut, — ajoutait mon correspondant, — c'était d'être trop enclin à la mystification.

Une de ses plaisanteries les plus cruelles, et dont les conséquences pouvaient devenir infiniment désagréables pour celui qui en était la victime, était de dire en parlant du premier venu :

« Il est de la police! »

Je ne suis pas content de moi ; j'ai fait une mauvaise action.

Un de ces jours de décembre, j'étais sorti par les premiers froids. Le vent était coupant comme un acier, le pavé sec et sonore. Les passants fuyaient plutôt qu'ils ne marchaient.

Ennemi de ce qu'o« appelle un beau froid,

je m'étais prudemment précautionné contre ses atteintes. J'avais un paletot et un pardessus ; ma bouche et mes oreilles étaient closes par un vaste cache-nez; mes mains étaient plongées dans des gants fourrés. Ainsi recouvert, j'allais, frappant la semelle sur les trottoirs avec un air de défi, et l'esprit occupé de joyeux projets.

Au coin de la rue Laval et de la rue Frochot, une femme, appuyée contre le mur et tenant un enfant dans les bras, tendit vers moi la main en murmurant :

— Monsieur, la charité, je vous prie !

Je passai sans répondre, rapidement, me contentant de penser que j'étais pressé, qu'il était tard, et que je ne pouvais pas sensément m'arrêter, ôter mes gants, déboutonner mon paletot, chercher mon porte-monnaie, au risque d'attraper l'onglée, après tous les soins

que je m'étais donnés p'our me maintenir dans un état de douce chaleur.

Et comme pour appuyer ce raisonnement, je jugeai à propos de doubler le pas.

Mais la pauvre femme m'avait suivi; je la retrouvai à côté de moi, tendant encore la main et murmurant encore :

— La charité, je vous prie, monsieur...

Quelque prompt que fût mon regard, j'eus le temps de remarquer l'extrême abattement de sa physionomie.

Je jetai un coup d'œil furtif sur l'enfant.

Je dois le dire, j'eus un moment d'hésitation.

Et pourtant je passai...

Je crois même, Dieu me pardonne, qu'afin de précipiter ma décision, j'essayai même de me persuader que j'avais peut-être affaire à

une intrigante, à une mendiante de profession, comme il y en a beaucoup.

Je n'étais pas au bout de la rue Laval, que tout ce qu'il y a en moi d'honnête, de juste, de généreux, bondissait et se révoltait.

— Ah I misérable que je suis! m'écriai-je soudain.

Et je revins en hâte sur mes pas.

Je ne pouvais concevoir comment j'avais pu pousser à un tel point l'indifférence et la cruauté.

Mais lorsque j'arrivai à l'angle de la rue Laval et de la rue Frochot, je ne vis plus la pauvre femme.

Je regardai de tous côtés, vainement.

— Elle ne peut pas être loin, me dis-je.

Je m'informai à un commissionnaire qui stationnait près de là :

— Avez-vous va tout à l'heure une mendiante avec son enfant?

Il l'avait vue, mais il ne savait pas de quel côté elle avait pris.

— Je veux la retrouver I je la retrouverai I répétais-je avec agitation.

Je remontai la rue Frochot qui aboutit au boulevard extérieur.

Personne... plus personne I

— Oh! mon Dieu, pensai-je, où sera-t-elle allée? Qu'est-ce qu'elle est devenue? Elle avait l'air exténué, elle se soutenait à peine ; sa voix tremblait. Et j'ai pu me détourner de cette voix I Son insistance n'était pas habituelle. Oui, il faut que je la retrouve. Et cet enfant... ce petit être entortillé de haillons, ce jeune-corps déjà en lutte avecla soufîrance, bleu de froid , endormi dans ses pleurs, dans la faim peut-être!... Pour l'exposer

à un temps si rigoureux et en faire une enseigne de pitié, il fallait qu'elle n'eût plus de logement, qu'elle eût épuisé toutes ses ressources, qu'elle eût toutvendu, qu'il ne lui restât que ce qu'elle a sur le corps. Et j'ai fermé les yeux I et j'ai bouché mes oreilles. Ah! lâche et méchant I...

J'étais désespéré.

J'allais du boulevard extérieur à la rue des Martyrs et je revenais à la rue Frochot. Je ne sais pas ce que j'aurais donné pour retrouver celte infortunée.

Un soupçon funeste m'oppressait.

En me suppliant comme elle faisait, elle avait sans doute mis en moi son dernier espoir, sa dernière chance de salut. Sans doate à bout de force et de courage, elle s'était dit: « Allons, implorons encore celui-là, et puis après, plus d'autre I » Et puis après?... Où

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peut aller une femme vaincue par la misère ?

Mes pas et mes démarches restèrent sans

résultat.

Je ne continuai pas ma route.

Je rentrai chez moi, sombre, la tête baissée. Je ne sentais plus le froid ni le vent. Je ne pensais qu'à la malheureuse femme et à son enfant.

Je ne suis pas content de moi. J'ai fait une mauvaise action.

J'avais appris sa maladie par les journaux ; je me rendis chez lui sur-le-champ.

C'était un brave garçon que j'avais connu plein de verdeur, tout à la joie et tout à son art, avec un certain talent dans la bouffonnerie.

Sa sœur me reçut. Je n'eus pas besoin de l'interroger; à son expression d'accablement

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je vis tout de suite où les choses en étaient.

— Entrez, me dit-elle ; votre visite lui fera plaisir.

Elle me précéda et prononça ces mots :

— - Mon ami, c'est M. M..., qui vient... en passant... savoir de tes nouvelles... en passant.

Dans une chambre, semblable à toutes les chambres de malades, sur un lit constellé de traces de tisana, il était étendu, maigre et jaune, la tête exhaussée par une pile d'oneil- 1ers.

Cette pauvre tète dont j'avais tant ri autrefois !

Il tourna les yeux vers moi et essaya de faire un mouvement.

— ^c te découvre pas! dit vivement sa sœu en se précipitant au-devant de lui.

Mais il était trop lard. La main et le poi-

gaet décharnés qu'il me tendit étaient dignes de figurer dans les dessins d'une danse macabre.

— Merci, me dit-il ; merci. Je vais beaucoup mieux, surtout depuis hier. Il paraît que j 'ai été très-malade ; je n'en ai rien su ; je ne me souviens même pas d'avoir souffert. On m'a dit pourtant que j'avais longtemps crié. J'ai eu le délire. J'ai battu la breloque, ce qui ne me changeait guère, puisque j'ai toujours été un peu toqué. Mais à présent, c'est fini, tout à fait fini. Je me sens léger comme une plume. Je ne sais pas pourquoi on ne me laisse pas me lever ; il me semble que je battrais des entrechats. Il faut croire que le corps a besoin de ces secousses-là de temps en temps. Et puis, c'est commode ces maladies qu'on ne sent pas et dont on ne se souvient pas. Parlez-moi de ça! C'est étonnant comme

je suis bien ce matin. Vous m'apportez des • nouvelles, j'espère. Qu'est-ce qu'on joue ce soir?

— Où?

— A mon théâtre, parbleu!

— Il ne pense tout le temps qu'à son théâtre, dit la sœur avec un demi-sourire.

— Eh ! à quoi pourrais-je penser? répliqua-t-il; n'est-ce pas ce qui m'intéresse le plus au monde 1

— C'est là ce qui t'a rendu malade. Figurez-vous, monsieur, qu'il s'occupe perpétuellement de ce que peuvent écrire sur lui les journaux de spectacles. Il ne rêve que bruits de coulisses, échos... que sais-je? Des futilités ! Est-ce que son esprit n'aurait pas à s'appliquer à des idées plus sérieuses, je vous le demande ?

Je me tus.

Alors il dit :

— Ma bonne sœur, tu es un ange. Ton seul tort a été de me croire plus malade que je ne suis. Viens, que je t'embrasse! Encore!... Aïe! ce n'est rien... un craquement dans l'épaule... j'y suis habitué... Mais tu ne sais pas ce que c'est que ma profession. Tiens! M.... il le sait, lui ! Il comprend mes enivrements. Oh ! mes belles représentations ! Mes grandes premières ! Demande-lui, plutôt. Je ne suis qu'un comique, un pitre, comme disent les reporters. Eh bien ! le pitre a soulevé des salles toutes remplies de diamants, d'épaules nues, de gens célèbres ! Le pitre a fait éclater de rire douze cents personnes régulièrement, pendant des trois mois entiers! Le pitre a été rappelé à tous les actes, dans des pièces qui avaient quatre actes I Et on lui jetait des bouquets! Et on lui criait bravo! comme à un

Talma ou à un Frederick. Et tu ne veux pas qu'il se rappelle ces choses surprenantes? Tu ne veux pas qu'il y songe sans cesse ? Tu ne veux pas, ma brave sœur, qu'il demande ce qu'on joue ce soir?

— Tiens, bois! lui dit-elle en lui présentant une tasse.

Il but avec avidité. La fièvre le gagnait.

— Répondez-moi, dit-il en s'adressant à moi ; qu'est-ce qu'on joue ?

— J'ai cru voir sur l'affiche les Noces de Coquenpâte.

— Ah ! avec Léonard dans mon rôle !

— Probablement.

— Ça doit être du propre! dit-il en s'agitant; après ça, il y a des gens qui aiment ce jeu-là !

Sa sœur l'implorant du regard, il devint plu5 calme.

Seules, les ailes de son nez frémirent encore de colère pendant quelques secondes.

Un nez tout pincé déjà !

Après un instant de silence, il reprit :

— Allez -vous toujours au café de Suède ? Moi, j'y avais renoncé dans les derniers temps; la bière est meilleure chez Grûber. . . et puis les joueurs de billard m'embêtaient... Je ne dis pas ça pour Hamburger... A propos d'Hamburger, vous ne savez pas?... Canuche est venu me voir.

— Ah !

— Oui. Il ma dit avec son accent méridional : Eli hé ! tu té payes donc comme ça des in-

flammacillions ? tu né té refuses rien ce brave

Canuche I... Mais il n'y a pas que lui qui soit venu ; cela a été pendant quelques jours une

procession... à ce que m'a dit ma sœur... car on ne laissait pas toujours entrer ; vous comprenez... Jusqu'au baron Taylor, qui s'est inscrit! Comme c'est flatteur, hein !

— Rien de plus naturel, vous n'avez que des amis, lui dis je.

— Crojez-vous ? C'est égal, cela chatouille l'amour-propre. Songez donc ! un petit bonhomme comme moi, parti de tout en bas, un enfant de Paris ! A l'imprimerie Dubuisson, oij j'ai commencé comme compositeur, on m'appelait le tapir, à cause de la longueur de mon nez I Comme c'est déjà loin I Vous dites donc que je suis un peu aimé?... Vrai? .. Malgré le sucre que j'ai pu casser sur mes confrères?... Allons, il y a encore de bons cœurs ! Je veux retourner au Café de Suède la semaine prochaine... la semaine prochaine, n'est cepas?répéta-t il en interrogeant sa sœur.

Celle-ci avait le dos tourné et son mouchoir sur la bouche.

— Oui, la semaine prochaine, me hâtai-je de dire ; mais vous vous fatiguez à parler.

— Non, mes paroles semblent couler comme de l'eau. Cela me soulage, au contraire. Je vois tout en clair, tout en gai. On dirait que j'ai un petit oiseau dans la tête. Que je vais donc être heureux de me remettre à vivre I

Sa gorge sifflait.

— Comme je vais faire de bonnes choses au théâtre l Entre nous, je n'ai pas toujours été dans le vrai... à part deux ou trois créations... comme Clac ijo... J'ai eu des idées, mais cela ne suffit pas. Mieux vaut se laisser aller tout simplement... Arnal, c'est encore le maître à tous... Je l'ai vu jouer avec des moustaches dessinées à l'encre de Chine ; il

iS SCÈNES DE LA VIE CRUELLE

était plus nature que les autres. Ce que je ferai ne ressemblera en rien à ce que j'ai fait. Attendez-vous à du nouveau. Vous verrez I vous verrez !

Les pommettes de ses joues s'empourpraient.

Sa sœur joignit les mains et lui dit :

— Jules, je t'en prie...

— Laisse-moi I

— Tu te fais du mal...

-— J'ai un rôle excellent dans la pièce que Delacour vient de terminer. Je le pioche tous les jours... et quelquefois la nuit.

— Comment? dis-je sans comprendre et en me tournant vers la sœur.

Mais, me devinant, il continiia :

— Oui, mon rôle est sous mon oreiller; il ne me quitte pas. Trois cents lignes. C'est une figure à dessiner; on peut en faire quelque

LA MORT D'UN GOiMËDIEN 49

chose de très-bien. Je voudrais vous en donner une idée... Prenez-le... un petit cahier... là .. L'avez-vous?

— Oui.

— Maintenant, ouvrez-le. — Allez à la scène IV.

— La scène IV? répétai-je, ahuri.

— Donnez-moi la réplique.

— Tu n'y penses pas, Jules, murmura dou cernent la sœur en intervenant.

— Si... si... la réplique... Si vous pouviez savoir, Ernest I.,. Allez donc...

— Eh bien I... Si vous pouviez savoir, Ernest.

Il se souleva à demi, et son visage reprit pour un instant une de ses grimaces d'autrefois.

— A mon tour, dit-il... « Ernest! De quoi I de quoi ? Qui ça, Ernest? Madame, vous ui'af-

fligez. Voulez-vous voir un homme affligé? Regardez-moi, madame... Je m'appelle Henri Botte... vingt-huit ans, onze mois, dix-sept jours, sans compter les heures et les minutes... organiste à Ba-ta-clan... membre de la Société des Aqua-fortistes... v

Pendant que je le regardais et que je l'écoutais, mon papier tremblait dans mes mains.

J'assistais à un spectacle effrayant : le cou nu, tendu de cordes raides, le malheureux comédien gesticulait...

L'expression extatique de son regard contrastait avec l'épouvantable dévastation de sçs traits.

Il me criait :

— A vous, la seconde réplique :

« Monsieur, vous êtes un paltoquet! »

Et je répétais machinalement :

Vous êtes... vous êtes un paltoquet.

— Moi, un palto , s'écria-t-il.

La toux le prit.

— Assez I lui dit sa sœur.

— Mon ami, cessez 1 fis-je à mon tour.

— Mais, non 1 mais non ! balbutia-t-il ; c'est un effet comique, je tousse pour faire rire, pour couper le mot.... 3Ioi, un palto.., comprenez donc... un paletot... c'est splendide ! irrésistible !

Je ne savais plus oii j'en étais.

Sa sœur pleurait résolument.

Lui toussait et riait, en nous examinant.

Tout à coup, sa tête se renversa. Le ^ang qui était aux pommettes, disparut. Le drap eut des convulsions.

— Allez-vous en! me dit sa sœur bouleversée.

— Nou, murmura-t-il ; non, je veux lui montrer. , . je veux...

— Monsieur, par pitié... partez!

— Regardez, poursuivait-il avec égarement ; c'est comme cela que je... « Madame, je ne suis pas Ernest... je suis Henri... Henri Botte... »

— Partez, monsieur... mon pauvre frère!

mon Dieu !

Je sortis, en chancelant.

Oh ! les amuseurs!

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