Scènes de la vie de jeunesse
C'était sous le dernier règne. Au sortir du bal de rOpéra, dans un salon du café deFoy, venaient d'entrer quatre jeunes gens accompagnés de quatre femmes vêtues de magnifiques dominos. Les hommes portaient de ces noms qui, prononcés dans un lieu public ou ' dans un salon du monde, font relever toutes les têtes. Ils s'vippelaient le comte de Chabannes-Malaurie, le comte de Puyrassieux, le marquis de Sylvers, — et Trislan-TNstan tout court. Tous quatre étnient jeunes,
riches, menant une belle vie semée d'aventures dont le récit défrayait hebdomadairement les Courriers, de Paris ^ et n avaient à peu près d'autre profession que d'ôtre heureux ou de le paraître. Quant aux femmes, gi|i étaieut presque jeunes, elles n'avaient d'autre
pi-ofession que d'être belles, et elles faisaient laborieusement leur métier.
La carte, commandée d'avance, aurait reçu Tapprobs^tioq 4^ tous les piaîtres de la gourmandise.
En entrant dans le salon, les quatre felnmes s'étaient démasquées. C'étaient à vrai dire de magnifiques créatures, formant un quatuor qui sembait chanter |a spipbonie 4e h forme et de la grâce.
r- Avant de nous ipettre à table, messieurs, dir Trjslan, permettez-moi dp fai^e âiçm^v un couvert de pli^s.
— yous attendez ur^ (ep^ip? dirent les jeunes gens.
— Un homme? reprirent Jps fewmes.
— J'attends ici un dp flf^es ^mis qui fut de son vivant ui^ charmant jeune homme, dit Tristan.
Comment? de sop vivant I exclama M. de Puyras- 8ieux.
— Que voulez-vous dire? ajouta M. de Sylvew,
— Je veux dire que mon ami est mort,
— Mort? firent en chœur les trois hommes.
*- Mort? reprirent les femmes en dressant la tête.
— Quel conte de fées I
— Mort et enterré, messieurs.
— Comme Marlboroug?
— Absolument.
— Ah çà, mais que signifie cela? vous êtes hiéroglyphique comme une inscription louqsorienne, ce soir^ mon cher Tristan^ dit le comte de Ghabannes.
— Écoutez, messieurs, répliqua Tristan. La personne que j'attends ne viendra pas avant une heure; j'aurai donc le temps de vous conter Taventure» qui est asses curieuse, et qui vous intéressera d'autant plus que vous allez en voir le héros tout à Theure.
— Une histoire I c'est charmant. Contez t contez I s'écria-t-on de toutes parts, à l'exception d'une des femmes, qui était resté(^ silencieuse depuis son entrée.
— Avant do commencer, dit Tristan, je crois qu'il serait bon d'absorber le premier service. Je fais celte
profrosition à cause de mon amour-propre de narrateur. Vous savez le proverbe...
— NonI non I dit Chabannes, l'histoire.
— Si ! si f mangeons, cria-t-on d'un autre côté.
— Aux voix! — L'histoire I — Le déjeuner! ■«- L'histoire!
— Il n'y a qu'an moyen de sortir de là, dit Tristan , c'est de voter.
— Eh bien, votons.
— Que ceux qui sont d'avis d'écouter l'histoire veuillent bien se lever, dit Tristan.
Les trois hommes se levèrent.
— Très-bien, fit Tristan; que ceux qui sont d'avis de déjeuner d'abord veuillent bien se lever.
Trois des femmes se levèrent, et parurent fort étonnées de voir leur compagne rester assise. ^ Tiens, dit l'une d'elles^ Fanny s'abstient.
— Pourquoi donc? dit une autre.
— Je n'ai pas faim, répondit Fanny.
— Eh bien, il fallait voter pour l'histoire, alors. Je ne suis pas curieuse, murmura Fanny avec indifférence.
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. i
— *En attendant, reprit Tristan, l'épreuve n'a pas de résultat, et nous voilà aussi embarrassés qu'auparavant. Pour sortir de là et pour contenter tout le monde, je vais vous faire une proposition; c'est dé raconter en mangeant.
— Adopté! adopté!
— D'abord, dit le comte i^ Ghabannes, le nom de votre ami?
— Feu mon ami s'appelle Ulric-Stanislas de Rouvres.
— Dlric de Rouvres, dirent les convives, mais il est mort !
— Puisque je vous dis feu mon ami, répliqua tranquillement Tristan .
— Ah çà,^ demanda M. de Sylvers, — ce n'était donc pas une plaisanterie, ce que vous disiez?
— En aucune façon. — Mais laissez-moi raconter maintenant, dit Tristan ; et il commença.
— En ce temps là, — il y a environ un an, — Ulric de Rouvres tomba subitement dans une grande tristesse et résolut d'en finir avec la vie.
— Il y a un an, je me rappelle parfaitement, inter*
s SCÈNES DE LA VIE DE JEUxNESSB.
rompit le comte de Puyrassieux, — il avait déjà i'air d'un fantôme.
— Mais quelle était donc la cause de cette tristesse? demanda H. de Chabannes. Ulric avait dans le monde une position magnifique; il était jeune, bien fait, assez riche pour satisfaire toutes ses fantaisies, quelles qu'elles fussent. Il n'avait aucune raison raisonnable pour se tuer.
— La raison qui vous faire une folie n'est jamais raisoAnable, — dit entre ses dents H. de Sylvers.
— Folie ou raison, le motif qui détermina Ulric à mourir est la seule chose que je doive taire, continua Tristan. — Ulric s'était donc décidé à mourir, et passa en Angleterre pour mettre fin à ses jours.
— Pourquoi en Angleterre? demanda un des convives.
— Parce que c'est' la patrie du spleen, et que mon ami espérait qu'une fois atteint de cette maladie, il n'oserait plus hésiter au bord de sa résolution. Ulric passa donc la Manche, et, après avoir demeuré à Londres quelques jours, il alla habiter dans un petit village du comté de Sussex. Là, il recueillit tous ses
souvenirs; il passa en revue tous ses jours passés, toutes ses heures de soleil et d'dmure. Il se répéta qu'il n'avait plus rien à faire dans la vie; et âpres avoir mis ses affaires en ordre, il prit un pistblëi et s'aventura dans la campagne, où 11 chercha longtemps un endroit convenable pour rendre mtx âme â Dièti. Au bout d'une heure de marche il trouva ilti llèù qui réalisait parfaitement la mise en écêne exigée pour un suicide. Il tira alors de sa poche son pistolet^ qu'il arma résolument, et dont il posa le bàhoh glacé sur son front brûlant. Il avait dëjà le doigt àppuyfi sur la détente et s'apprêtait k la lâcher, tjfiiM il s'aperçut qu'il n'était pas seul, et qu'à dix pas dfe lui it avait un compagnon s'apprètant également à passet* dans l'autre monde.
Ulric marcha verscemalheureux, quiavaitdéjà lecou engagé dans le nœud d'une corde attachée à un arbre;
— Que faites-vous? lui demanda Ulric.
— Vous le voyez, dit l'autre, je vais me pendre. Seriez-vous assez bon pour m'aider un peu; je crains de me manquer tout seulf n'ayant pas ici les commo-> dites nécessaires.
— Que désirez-vous de moi, et en quoi puis-je vous Être utile, monsieut'? demanda Ulric.
— Je vous serais infiniment obligé, répondit Tautre, si vous vouliez me tirer de dessous les pieds ce tronc d'arbre, que je n'aurai peut-être pas la force de rouler loin de inoi quand je serai suspendu en Tair. Je vous prierai aussi de vouloir bien ne pas quitter ces lieux avant d'être bien sûr que l'opération à complètement réussi.
Ulric regarda avec étonnement celui qui lui parlait ainsi tranquillement au moment de mourir. C'était un homme de vingt -huit à trente ans, et dant les traits, le costume, le langage attestaient une personne appartenant aux classes distinguées de la société.
— Pardon, lui demanda Ulric, je suis entièrement à vos ordres, prêt à vous rendre les petits services que vous réclamez de moi : il faut bien s'entr'aider dans ce monde ; mais pourrais-je savoir le motif qui vous détermine à mourir si jeune ? Vous pouvez me le confier sans cpaindre d'indiscrétion de ma part, attendu que moi-même je me propose de
me tuer sous Tombrage de ce petit bois. Et Uinc montra son pistolet à TAnglais.
— Ah! ah! dit celui-ci, — vous voulez vous brûler la cervelle, — c'est un bon moyen. On me l'avait recommandé ; — mais je préfère la corde, — c'est plus national.
— Serait-ce à cause d'un chagrin d'amour? de* manda Ulric en revenant à son interrogatoire.
— 0ht non, dit l'Anglais, je ne suis pas amoureux.
— Une perte de fortune?
— Aht non, je suis millionnaire.
— Peut-être quelques espérances d'ambition détruites?
— Je ne suis pas ambitieux,
— Ah ! j'y suis, continua Ulric, — c'est à cause du spleen, l'ennui...
— Ah I non, j'étais très-heureux, très-joyeux de vivre.
— Mais alors...
—Voici, monsieur, puisque cette confidence paraît vous intéresser, le motif de ma mort. — Il y a deux
ans, au miliea d'un souper, j'ai parié avec un de mes amis que je mourrais ayant lui. La somme engagée est très-considérable, et le pari est connu dans les trois royaumes. Et conmie la mort n'a pas voulu venir à moi depuis ce temps, si je ne suis pas allé à elle dans une heure, j'aurai perdu mon pari... Et je veux le gagner... Voilà pourquoi...
Ulric resta stupéfait.
— Maintenant, monsieur, que vous avez reçu ma confidence, je vous rappellerai la promesse que vous m'avez faite, dit l'Anglais, qui, monté sur le tronc d'arbre, venait de se remettre la corde au cou.
— Un instant, monsieur, de grâce, je n'aurai jamais le courage :
— Eh I monsieur, dit l'autre, pourquoi donc m'avoir interrompu alorsn Je n'ai pas de temps à perdre si je veux gagnermon pari. Il estminuit moins dix minutes, '^^ à minuit il faut absolument que je sois mort. En disant ces mots, voyant que l'aide d'Ulric allait lui faire défaut, l'Anglais chassa d'un coup de pied le tronc d*arbre qui l'attachait encore à la terre et se trouva suspendu.
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. li
L'agonie commença sur-le-champ. Ulric ne put assister de sang froid à cet horrible spectacle, et se sauva dans un champ voisin.
Au bout d'une demi-heure il revint près de l'arbre changé en gibet, et trouva l'Anglais roide, immobile, parfaitement mort. Cette vue donna à penser à mon jeune ami. Il trouva la mort fort laide, et renonça soudainement à aller lui demander la consolation des maux que lui faisait souffrir la vie. Seulement il se trouvait dans une situation fort embarrassée; car il avait écrit la veille à un de ses amis qu'il avait mis fin à ses jours^ et il considérait conmie une lâcheté un retour sur cette résolution, il s'effrayait du ridicule qui allait rejaillir sur lui quand on apprendrait ce suicide avorté, chose aussi pitoyable à ses yeux qu'un duel sans résultat.
Il en était là de ses hésitations quand il aperçut à terre le portefeuille de l'Anglais pendu. Ulric l'ouvrit et y trouva une foule de papiers, et entre autres un passe-port d'une date récente et pris au nom de sir Arthur Sydney. Ces papiers étaient ceux du déîunt; et ce nom d'Arthur était égalemepl le sfe»; et voici
il SCÈNES DB Là Y» DE JEUNESSE.
l'idco qui Tint i Tesprit dUlric : il prit son portefeuille, qui contenait les papiers attestant son identité à lui, et les glissa dans le portefeuille du mort, après en aToir retiré le passe-port et les autres papiers, qull mit dans sa poche.
Grâce à ce stratagème, Ulric passa pour mort. Son suicide, annoncé par les feuilles anglaises, fut répété par les journaux français. Ulric assista à son convoi funèbre; et après s'être rendu lui-même les derniers honneurs, il partit pour le Mexique sous le nom de sir Arthur Sydney. Revenu à Londres il y a environ six semaines, il m'écrivait les détails que je viens de vous raconter.
— Tout cela est, en vérité, très-merveilleux, dit Chabannes; maissi M. Ulric de Rouvres revientà Paris, sa position y sera au moins singulière. Sous quel nom prétend-il exister maintenant? Reprendra-t-ii le sien )u conservera-t-il celui de Sydney?
— Je crois qu'il prendra un autre nom, répondit Tristan.
— Mais, fit observer M . de Chabannes, ce sera inutile, {1 ne tardera pas à ôtre reconnu dans le monde,.
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. it
— Il n'ira pas dans le monde, dit Tristan; je veux | dire par là qu'il ne fréquentera pas cette partie de la société parisienne qu'on appelle le monde.
— Il aura tort, fit le comte de Puyrassieux. Dans les premiers jours son aventure pourra lui attirer quelques regards, on chuchotera peut-être sur son passage; mais au bout d'une semaine on n'y pensera pas, et on parlera d'autre chose. Sa position sera au contraire fort avantageuse. Toutes les femmes vont se l'arracher.
— Ulric ne retournera plus dans le monde, messieurs, dit Tristan.
— Hais pourquoi? demandèrent les jeunes gens.
— Pourquoi? dit tout à coup Tindifférente Fanny, en chassant du bout de ses doigts effilés les boucles de cheveux qui semblaient par instant faire à son visage un voile tramé de fils d'or : — pourquoi? c'est bien simple. M. Ulric ne peut plus reparaître dans le monde, parce qu'il est ruiné.
— RuiJié ! dirent les jeunes gens.
— Nécessairement, continua Fanny. Il n'est pas mort, c'est vrai; mais on l'a cru tel pendant six mois.
Il y i eu un acte de décès; et comme M. Ulric de Rouvres n'avait d'autre parent que son oncle, le chevalier de Neuil, toute la fortune de son neveu a dû retourner entre les mains de celui-ci.
— Eh bien, dit M. de Puyrassieux, l'oncle fera une restitution d héritage.
— Il ne le pourra plus, continua la blonde Fanny avec la même tranquillité. A l'heure où nous sommes, M. le chevalier de Neuil est aussi pauvre que les vieillards qui sont aux Petits-Ménages.
— Ah ! la bonne plaisanterie, dit M. de Chabannes; mais songez donc, ma belle enfant, que ce vieillard, qui aurait remontré des ruses à tous les avares de la comédie classique, avait en main propre au moins vingt mille livres de rente; et si, comme on peut le supposer, il a hérité de son neveu, celui-ci ayant cinquante mille livres de rente, M. de Neuil, qui joue la bouillotte à un liard la carre, et qui est plus mal vêtu que son portier, est actuellement plus que millionnaire.
— J'ai dit ce que j'ai dit, répéta Fanny. M. le chevalier de Neuil n'a plus le sou,
Le SOUPER DES FUNÉRAILLES. il
— Ah çft t mais il avait donc un yice secret, ce vieillard? demanda Chabannes.
— Il était l'ami de madame de Yillerey, répondit Fanny; et^ pnisqne vons paraissez Tignorer^ messieurs, je TOUS dirai que madame de Yillerey avait pour habitude d'imposer à ses favoris Tebligation d'être les clients de son mari.
— Eh bien, la maison de banqfue de Yillerey est une bonne maison, dit H. de Puyrassieux.
—La maison de Yillerey a perdu dix-sept millions à la bourse dans la quinzaine dernière, dit Fanny; si run de vous a des fonds dans cette maison, je lai conseille de mettre un crêpe à son portefeuille : M. de Yillerey est en fuite.
— Il emporte vos regrets, n'est-il pas vrai^ ma chère? fit M. de Puyrassieux avec un sourire qui était une allusion.
— Il m'emporte aussi soixante-qiiinze mille francs« c'est ce qui me rend un peu massade ce soir; mais c'est une leçon, cela m'apprendra à faire des économies, ajouta la jeune femme.
£n ce moment un garçon du restaurant vint aver-
JC SCCr^GS Ï)E LA VIE DE JEUNESSE*
Ur Tristan qu'un monsieur le faisait demander.
— C'est Ulric sans doute, dit Tristan; et, se retourn^ant vers Fanny, il lui dit tout bas à Toreille :
— Ma chère enfant, vous vous êtes trompée, mon ami Ulric n'est pas ruiné.
— Eh bien, qu'est-ce que cela me fait, à moi ? dit Fanny.
— Remeltez voire masque un instant, continua Tristan.
— Mais... poui^quoi? demanda la jeune fename, en rattachant néanmoins son loup de velours.
— Qui sait? ditTristan, peut-êtrepcurregagnerîes soixante-quinze mille francs que vous avezperdus»
Trois jours auparavant Ulric de Rouvres était à Plymoulh, et, sous le nom d'Arthur Sydney, s'apprô* tait h partir pour l'Inde anglaise, où il voulait aller f.]ire la guerre sous les drapeaux de Sa Majesté Britanr:i.[îjc. Au moment de s'embarquer il reçut de France
ane lettre dont la lecture changea soudainement ses projets; car il alla sur-le-champ faire une visite à rAmirauté, et il en sortit pour prendre ses passeports pour la France, où il était arrivé aussi promptement que si le paquebot et la chaise de poste qui l'avaient amené eussent eu des ailes.
Yoici quel était le contenu de la lettre qui avait motivé cette arrivée si prompte :
f Mon cher Ulric,
« Vous savez si je suis votre ami. Je crois vous en avoir donné des preuves en maintes circonstances. Je vous ai vu, il y a un an,, brisé par ]e coup de tonnerre d'un grand malheur. C'était votre première passion sérieuse. Vous avez faibli sous les coups de ces violents ouragans qui éclatent au début de la jeunesse, et vous avez roulé au fond de cet abîme où le désespoir vertigineux a plongé votre esprit dans de noirs tourbillons. Selon l'usage, vous avez voulu mourir, et pour accomplir ce projet vous êtes allé en Angleterre, la patrie du spleen. Là, vous avez mis In à vos jours, et vous êtes maintenant convenable-
ment enterré dans un cimetière du comté de Sussex. Selon vos vœux, on a mis sur votre tombe un saule en larmes, et on a planté de ces petites fleuts bleues qui étoilent les rives des fleuves allemands. Vous êtes on ne peut plus mort, et vos amis ne vous attendent plus qu'au jugement dernier. Ayez donc l'obligeance de ne point reparaître avant Tépoque où les fanfares de l'Apocalypse convoqueront le monde à une résurrection officielle. Vous pouvez, du reste, dormir en paix. J'ai scrupuleusement, accompli les ordres divers que vous avez bien voulu me donner dans votre testament. Je dois, pour votre satisfaction, vous déclarer que vous avez été généralement regretté. Votre décès a fait couler des larmes des plus beaux yeux du monde. Vous étiez certainement le meilleur valseur qui ait jamais glissé sui* un parquet • ciré, au milieu du tourbillon circulaire que dirige l'archet de Strauss. En apprenant votre décès, ce grand artiste a ressenti un chagrin profond; et au dernier bal qui a eu lieu au Jardin d'hiver, il avait mis, pour témoigner sa douleur, un crôpe a son biton de chef d'orchestre.
c Ahi mon ami, si tous n'aviez pas eu d'aussi bonnes raisons, combien tous auriez eu tort de mourir! Si TOUS ne vous étiez pas tant pressé, peut-être seriez-TOus resté parmi nous; car je sais plusieurs mains blanches qui se fussent tendues cour vous retenir dans la vie. Enfin, conune on dit, ce qui est fait est fait : vous êtes mort, et vous avez eu l'agrément d'assister à votre convoi , car je présume que vous vous étiez adressé une lettre d'invitation; vous avez répandu des larmes sur votre tombe, et vous vous êtes regretté sincèrement. A ce propos, mon cher ami, puisque vous êtes un citoyen de l'autre monde, ne pourriez-vous pas me donner quelques détails sur la façon dont on s'y comporte? La mort est-elle une personne aimable, et fait-il bon à vivre sous son règne? Dans quelle zone souterraine est situé son royaume? Y a-t-il quatre saisons et diffèrent-elles des nôtres? Quels sont, je vous prie, les agréments dont jouissent les trépassés? Quel est le mode de gouvernement? quel est le code des lois d'outre-vie? Vous qui devez être, à l'heure qu'il est, instruit de toutes ces choses, TOUS devriez bien me les communiquer. Au cas où je
m'ennuierais ^par trop sous le vieux soleil, j'irais peut-être vous rejoindre là-bas, et je l'aurais déjà fait si je ne craignais de quitter le mal pour le pire.
€ Vous avez eu l'obligeance de vous inquiéter de moi et de la façon dont je menais l'existence depuis que vous m'aviez quitté. Je suis resté le même, mon ami; ce qu'on appelle un excentrique, je crois. Mes goûts et mes habitudes n'ont aucunement varié : je dors le jour et je veille la nuit. A force de volonté et de persévérance, je suis parvenu à arrêter complètement le mouvement intellectuel de mon être, et je me trouve on ne peut mieux de cette inertie qui me permet d'entendre un sot parler trois heures, sans avoir comme autrefois le méchant désir de le jeter par la fenêtre. J'assiste avec indifférence au spectacle de la vie, qui a ses quarts d'heure d'agrément. J'ai été, il y a quelques jours, forcé de recourir à ma plumé pour conserver mon cheval, attendu qu'une dépêche télégraphique, arrivée je ne sais d'où, av&it f uinë mon banquier, qui m'avait fait collaborer à ses spéculations. Mais heureusement, le lendemain de ce désastre, un parent ^ moi mourut dans un duel
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. lî
sans témoins, avec un pâté de faisan ; et comme, peu soigneux de son caractère, il ayait oublié de me déshériter, la loi naturelle m'a forcé à recueillir son bien, qui égalait au moins la perte que m'avait causée la pantomime du télégraphe. Vous avez dû, au reste, rencontrer cet excellent homme, qui avait pour maxime que la vie est un festin.
f Maintenant que je vous ai, trop longuement peutêtre, parlé de moi, je vais vous entretenir d'une circonstance trés-bizarre qui est, à vrai dire, le motif Bôrieux de cette lettre.
c II y a environ huit jours, dans un souper de jeunes gens où j'avais été convié, je suis resté foudroyé par Tétonnement en me trouvant en face d'une jeune femme qui est le fantôme vivant de cette pauvre Rosette, morte il y a un an à l'hôpital, et que vous avez voulu suivre dans la mort. Cette ressemblance était si merveilleusement frappante, si com plète en tous points; cette créature enfin est tellement le sosie de votre pauvre amie, qu'un instant je suis resté tout étourdi, presque effrayé, et point éloigné de croire aux revenants. Mais le doute ne m'éLiit
pas permis : j 'avais vu, comme vous, la pauvre Rosette étendue sur le lit de marbre de Tamphithéàtre; avec vous, je l'avais vue clouer dans le cercueil et descendre dans cette fosse que vous avez fait ombrager de rosiers blancs, comme pour faire à Fâme de la morte une oasis parfumée. J'ai alors interrogé cette créature, qu'un caprice de la nature a feite la jumelle de votre bien-aimée défunte; et supposant un instant qu'elle était peut-être la sœur de Rosette, je lui ai demandé si elle l'avait connue. Avec une voix qui avait les douces notes de la voix de votre amie, Fanny m'a répondu qu'elle ne Pavait point connue, et que d'ailleurs elle n'avait point de sœur. J'ai causé quelque temps avec cette fille, qui est fort recherchée dans le monde de la galanterie officielle, et je me suis convaincu que sa ressemblance avec Rosette s'arrêtait t la forme.
• Fanny est un être de perdition, une créature vierge de toute vertu. Appliquant à faire le mal une intelligence vraiment supérieure, cette fille, rouée . comme un congrès de diplomates, grâce à ses relations, qui sont nombreuses, exerce dans la sociclé où
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elle vU une influence qui la rena presque redoutable, et depuis qu'elle règne avec toute Tomnipotence de ses fatales perfections, elle a déjà causé la ruine de bien des avenirs et le désastre de bien des jeunesses sans qu'une simple fois son cœur, immobilisé dans sa poitrine comme an glaçon dans une mer du pôle, ait fait une infidélité à sa raison. C'est parce que je sais de quel amour profond vous aimiez Rosette; c'est parce que moi, sceptique et railleu? à l'endroit des choses de sentiment, je suis convaincu que le soutenir de cette pauvre fille, qui s'est presque immolée — pour vous, comme Marguerite pour Faust, vivra autant que vous vivrez, que je vous ai instruit de ma rencontre avec celle qui est sa copie. J'ai pensé que votre nature de poëte trouverait peut-être un certain charme mystérieux à revoir, ne fût-ce qu'un instant, parée de toutes les grâces de la vie et dans tous les rayonnenxents de la jeunesse, la douce figure qu'il y a un an nous avons pu voir ensemble disparaître sous le vêtement des trépassés. Au cas où, comme je le présume, les détails que je viens de vous raconter exciteraient votre curiosité et vous amèneraient à
Paris, je vous ai d'avance préparé une entrevue avec Fanny. Vous nous trouverez samedi prochain, c'està-dire dans quatre jours, après la sortie du bal de l'Opéra, au café de Foy, où vous rencontrerez d'anciennes connaissances.
€ Pour ne pas effrayer l'assemblée, il serait peutêtre convenable que vous ne vinssiez pas avec votre linceul. Quitté donc ce négligé mortuaire et mettezvous à la mode des vivants. Pour des réunions du genre de celle où je vous convie, on s'habille volontiers de noir, avec des gants et un gilet blancs. Je vous rappelle ces détails au cas où vous leç auriez oubliés *dans l'autre monde, où les usages ne sont peut-être pas les mêmes que dans celui-ci, • Tout à vous,
f Tristan. »
Pendant quTiric de Rouvres se rend au rendezvous que lui avait assigné Tristan, nous donnerons au lecteurs quelques explications sur les événements
LE SOUPER DES FUNÉBAILLES. fil
qui avaient déterminé son suicide, si singulièrement avorté.
Entré de bonne heure dans la vie, car il avait été mis en possession de sa fortune avant d'avoir atteint sa majorité, Ulric, ébloui d'abord par le soleil levant de sa vingtième année, et étourdi par le bruit que faisait ce monde où il était appelé à vivre, hésita un moment; et, comme un voyageur qui, mettant pour la première fois le pied sur un sol inconnu, craint de s'y égarer, il demanda un guide.
Il s'en présenta cinquante pour un; car, ainsi qu'aux barrières des villes qui renferment des curiosités, on trouve aux portes du monde une foule de cicérone qui viennent bruyamment vous offrir leurs services.
Ulric, ivre de liberté, voulut tout voir et tout savoir; nature ardente, curieuse et impatiente, il aurait désiré pouvoir, dans une seule coupe et d'un seul coup, boire toutes les jouissance^ et tous les plaisirs.
Il vit et il apprit rapidement; et, à vingt-quatre ans l'expérience lui avait signé son diplôme d'homme.
L'esprit plein d'une science amcre, le cœur changé
- eu un cercueil qui renfermait les cendres de sa jeunesse, et Tâme encore tourmentée par d'insatiables désirs, il quitta ce monde où, quatre années auparavant, il était entré l'œil souriant et le front levé, en lui jetant la malédiction désolée des fils d'Obermann et de René ; et sinistre et lamentable, il s'en retourna grossir le nombre de ceux qui épanchent sur toutes choses leurs doutes amers ou leurs audacieuses négations.
La brutale disparition d'Ulric fut accueillie aans la société par une banale accusation de misanthropie ; — et au bout de huit jours, on n'en parlait plus.
De toutes ses anciennes connaissances d'autrefois, Tristan fut le seul avec qui Ulric conserva quelques relations. Un jour il vint le voir, et lui tint des discours qui ne laissèrent point de doute à Tristan sur les idées de suicide qui germaient déjà dans son esprit.
— A vingt-quatre ans, c'est bien tôt, répondit Tristan ; en tout cas vous me permettrez de ne pas vous accompagner. — Ah I c'est donc vrai ce qu'on m'avait ^— dit sur vous? Vous êtes atteint du mal du siècle, vous
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aurez trop lu Faust et les esprits chagrins qui sont venus à sa suite. C'est plutôt l'influence ib ces genslà que tout le reste qui veus amëtié au bdrd de ce moyen extrême. Vous tous croyez mort, tous n'êtes qu'engourdi, mon cher I Quand on a ttop coftril bÛ est -. fatigué, cela est naturel. Vous êtes dans tine époi|ttë t de repos ; mais^ demain ou après, tous jettël-e^ par là ! fenêtre Totre résolution funeste et vos pistolets ati- ' glais, ou vous en ferez cadeau à un pauvre diable de poète incompris, qui n'aura pour se guérit' dès mi- s sëres de ce monde que le moyen extrême de s'en allef* dans l'autre.
J'ai été comme vous; — plus d'tirie fois j'ai ihis la clef dans la serrure de cette porte (Jui donne sllr rinconnu; mais je suis reviînu sur mes pas, et j'eëpère que vous ferez comme ffloi. Vous me tépoMvët que vous n'avez plu^ ni coetir ni fime^ et qu'il tous est impossible de croire à rien. D'abord, oh si totl^ je rs un cœur; et pourvu qu'il accomplisse sa fotic^ tion de balancier, on n'a pas besoin de lui en dérliarider davantage. Quant à ce qui est de l'âme, c'est un mol pour l'explication duquel on a écrit dans toutes
les langues un million de valûmes, ce qui fait qu'on est moins fixé que jamais sur son existence et sa signification. •— L'âme est une rime à flamme^ voilà co qu'il y a de plus évident jusqu'ici.
Pour ce qui touche les croyances, il en est de tellement naturelles qu'on ne peut jamais les perdre; on ne peut nier ce qu'on voit, ce qu'on touche et ce qu'on entend. Â défaut de sentiments, on a toujours des sensations; et c'est n'être point mort que de posséder de bons yeux pour voir le soleil, des oreilles pour entendre la musique, et des mains pour les passer amoureusement dans la chevelure parfumée d'une femme, qui, à défaut de ces vertus idéales que réclament les jeunes gens de l'école romantique allemande, a au moins les qualités positives et plastiques de sa beauté. Vous avez fini votre temps de poésie et perdu les ailes qui vous emportaient dans les olympes de l'imagination ; mais il vous reste des pieds pour marcher encore un bon bout de temps dans une prose substantielle et nourrissante; etcecpii vous resteji faire est le meilleur du chemin. '
Mais en voyant que ces railleries, qui lui étaient
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îavûiliôres, à lui poëte du matérialisme el apôtre du scepticisme, semblaient provoquer Uhic au lieu do le calmer, Tristan quitta subitement le ton qu'il avait pris d'aboM, et le sermonna avec une éloquence onctueuse, persuasive et presque paternelle, qui eut, du moins un instant, pour résultat de le faire renoncer à son dessein de suicide.
Cependant, à compter de ce jour, Ulric ne revint plus voir Tristan, qui, malgré tous les soins qu'il prit pour le découvrir, fut longtemps sans savoir ce qu'il était devenu.
Un jour Tristan faisait, en compagnie de quelques amis, une partie de cheval dans une campagne des environs de Paris. Ce fut là que le hasard lui fit rencontrer Ulric, après six mois de disparition. Ulric n'était pas seul ; il donnait le bras à une jeune fille de dix-huit à vingt ans, ayant le costume des ouvrières. Ulric aussi, Ulric, qui jadis avait donné dans le monde Tinitiative de l'élégance; Ulric, qui avait été pendant un temps le thermomètre des variations de la mode et dont les innovations, si audacieuses qu'elles fussent, étiient toujours acceptées; qui, s'il lui avait
pris un jour l'idée de mettre des gants rouges, en aurait fait porter à tout le Jockey Club^ Ulric était Têtu d%abits coupés sur les modèles trouvés sans doute dans les Herculanums de mauvais goût. Il était méconnaissable. Cependant Tristan le reconnut ai; premier regard et allait s'approcher de lui pour lui parler, quand Ulric lui fit signe de ne pas l'aborder.
— Quel est ce mystère? murmura Tristan en s'éloi- , gnant.
En voici l'explication : -
Dans les naïfs récits des romanciers et dés poëtes du moyen âge, on rencontre beaucoup d'aventures de princes et de chevaliers mélancoliques qui, fuyant les cours et les châteaux, se mettent un jour à courir le pays, cachs^nt leur naissance et leur fortune, et, déguisés en pauvres trouvères, s'en vont, la guitare en main, chanter l'amour, et, parmi toutes les femmes, en cherchent une qui les aime pour eux^ mêmes. Ils donnent un soupir pour un sourire, et s'arrêtent aussi volontiers sous Thumble fenêtre des vassales que sous le balcon armorié des châtelaines.
Enfant de ce siècle, — Ulric de Rouvres, qui
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. Si
comptait peut-être des aïeux parmi ces héros, demipoetes, demi-paladins, dont sont peuplées les vieilles légendes, semblait vouloir continuer la tradition de ces temps barbares au milieu des mœurs civilisées de notre époque.
Voici ce qu'Ulric avait fait pour rompre complètement avec un monde où pendant quatre années les délicatesses trop exagérées de sa nature avaient été constamment froissées.
Après avoir réalisé toute sa fortune en rentes sur l'État, il eu déposa Tinscription entre les mains d'un notaire qui fut chargé d'utiliser les intérêts comme il l'entendrait. Son mobilier, qui était le dernier mot du luxe et de l'élégance modernes, ses équipages et ses chevaux, dont quelques-uns étaient cités dans l'aristocratie hippique, furent vendus aux enchères, et les sommes que prpduisirent ces ventes diverses déposées chez le notaire qui avait la gestion de sa fortune. Ulric garda deux cents francs seulement.
Huit jours après, les personnes qui vinrent le demander à son logement de la Chaussée d'Antin apprirent qu'il était parti sans laisser d'adresse.
Sous le nom de Marc Gilbert, Ulric avait été sô loger dans une des plus sombres rues du quartier Saint-Marceau. La maison où il Habitait était une espèce de caserne populaire où du matin au soir retentissait le bruit de trois cents métiers.
Habitué au confortable recherché au milieu duquel il avait toujours vécu, Ulric passa sans transition de l'extrême opulence au dénûment extrême. Sa chambre était un de ces taudis humides et obscurs dans lesquels le soleil n'ose pas aventurer un rayon, comme s'il craignait de rester prisonnier dans ces cachots aériens. Le mobilier qui garnissait cette chambre était celui du plus pauvre artisan.
Ce fut là qu'Ulric vint se réfugier, ce fut là qu'il essaya de se retremper dans une autre existence. En voyant ses voisins, les ouvriers, partir le matin pour l'atelier la chanson^ aux lèvres, en les voyant rentrer le soir ployés en deux par la fatigue du labeur, mais ayant sur le visage encore trempé de sueur ce reflet de contentement pacifique qu'imprime raccomplîssement d'un devoir, Ulric s'était dit :
— Ceci est le vrai peuple, le peuple honnête, qui
LE SOUPER DES FUNÉRAILLES. t9
travaille et pétrit de sa main laborieuse le pain qu'il mange le soir. C'est là, ou jamais, que je trouverai rhomme avec ses bons instincts. C'est là, ou jamais, que je pourrai guérir cette invincible tristesse qui m'a suivi dans cette mansarde, où j'ai retrouvé le spectre du dégoût assis au pied démon lit.
Son plan était tout tracé, et il le mit sur-le-champ à exécution. Huit jours après, Ulric, sous le nom de Marc Gilbert, avait revêtu le sarreau plébéien, et entrait comme apprenti dans un grand atelier du voisinage. Au bout de six mois, il savait assez son métier pour être employé comme ouvrier. A dessein il avait choisi dans l'industrie une des professions les plus fatigantes et exigeant plutôt lai force que l'intelligence. Il s'était fait mécanique vivante, outil de chair, et d'os. Et, en voyant ses doigts glorieusement mutilés par les saintes cicatrices du travail, c'est à peine s'il se reconnaissait lui-même dans le robuste Marc Gilbert, lui, l'élégant Ulric de Rouvres, dont la main aristocratique aurait jadis pu mettre, sans le rompre, le gant de la princesse Borghèse.
Cependant, malgsê le rude labeur quotidien auquel
84 SCÈNES DE LA VIE DE lEUNESSB.
il s'était voué, au milieu même de son atelier^ el si bruyantes qu'elles fussent ies clameurs qui l'environnaient ne pouvaient assourdir le chœur de voix désolées qui parlaient incessamment à son esprit.
Lorsqu'il rentrait le soir dans sa chambre, après une laborieuse journée^ Ulric ne pouvait même pas trouver ce lourd sommeil qui habite les grabats des prolétaires. L'insomnie s'asseyait à son chevet ; et, quoi qu'il fît pour l'en détourner, son esprit descendait au fond d'une rêverie dont l'abîme se creusait chaque jour plus profondément, et d'où il ressortait toujours avec une amertume de plus et une espérance de moins.
Ulric avait au cœur cette lèpre mortelle qui est l'amour du bien et du bon, la haine du faux et de l'injuste; mais une étrange fatalité, qui semblait marcher dans ses pas, avait toujours donné un démenti à ses instincts et raillé la poésie de ses aspirations. Tout ce qu'il avait touché lui avait laissé quelque fange aux mains, tout ce qu'il avait connu lui avait gravé un mépris ou un dégoût dans l'esprit, et, comuie ces soldats qui comptent chaque combat par
LB SOUPER DES FUNÉRAILLES. Il
une blessure, chacun de ses amours se comptait par une trahison.
Aussi^ pendant ses heures de solitude, et quand il déroulait devant sa pçnsée le panorama de sa vie passée, ne pouvait-il s'empêcher dé pousser des plaintes sinistres.
On est majeur & tout âgfe pour les passions ; mais le plus grand malheur qui puisse arriver h un homme v est sans contredit une majorité précoce. Celui qui vit \ trop jeune vit génèralem^t trop vite; et les privi- ^ légiés sont ceux-là qui, pareils aux écoliers, peuvent prendre le long chemin et n'arriver que le plue tard possible au but où la raison enseigne la science de la vie. Hais chacun porte en soi son destin. Il est de êtres chez qui les facultés se développent avant l'heure, et qui, se hâtant d'aller demander à la réalité ses logiques démentis, toujours pleins de désenchantements, se déchirent aux épines de la vérité, à l'âge où l^on commence i peine à respirer l'enivrant parfum des mensonges.
Lorsqu'on rencontre quelques-uns de co^'s maltienrcux mutilés par l'expérience, il faut les acciitiUi''
avec une pitié secourable; on ne peut interdire la plainte aux blessés, et l'ironie et le blasphème d'un sceptique de vingt ans ne sont bien souvent que le râle de sa dernière illusion.
Le motif qui avait amené Ulric à quitter le monde pour venir se réfugier dans la vie des prolétaires était moins une excentricité romanesque qu'une ten* tative trés-sérieusement méditée, et sans doute inspirée par une espèce de philosophie mystique particulière aux esprits tourmentés par les fièvres de l'inconnu.
Spectateur épouvanté et victime souffrante de la corruption et de la fausseté qui régnent dans les relations du monde; trompé à chaque pas qu'il y faisait, comme ce voyageur qui, en traversant une contrée maudite, sentait se transformer sous sa dent, en
cendre infecte ou en fiel amer, les fruits magnifiques qui avaient tenté son regard et excité son envie, Ulric voyait, dans cette corruption et cette fausseté méme^ un fait providentiel.
— Il est juste, pensait-il, que ceux qui, en arrivant dans la vie, y sont accueillis par le sourire doré de
la fortune et trouvent dans leurs langes, brodés par la main des fées protectrices, les talismans enchantés qui leur assurent d'avance toutes les jouissances et toutes les félicités qu'on peut échanger contre l'or ; il est peut-être juste que ces privilégiés, fatalement condamnés au plaisir^ soient déshérités du bonheur, la seule chose qui ne s'achète pas et ne soit point héréditaire.
€ Leur destin leur a dit en naissant : Toi; tu \ivT^ parmi les puissants, dans cette moitié du monde qui fait Téternelle envie de l'autre moitié. Tu auras la fortune et le rang. Enfant, tous tes caprices seront des lois; jeune homme, tous les plaisirs feront cortège à ta jeunesse, et chacune de tes fantaisies viendra s'épanouir en fleur au premier appel de ton désir; homme, touteâ les routes seront ouvertes à ton ambition. Tu seras enfin ce qu'on appelle un heureux du monde. — Mais ton bonheur n'aura que des ap^ parences, et chacune de tes joies sera doublée d'une déception; car tu vas vivre dans une société où la con'uption est presque une nécessité d'existence, el la perfidie une arme de défense personnelle qu'on
38 SCËNËS tiB LA VIE DE JEUNESSE.
doit toujours avoir à la main comme un soldat son épée. »
C'est ainsi qti'tJiric avait raisonné ititérieureiiieiit, et cette sltlgilliëte i)hildâbphie l'avait bonduit à rêver cette singulière espëfànce.
« En retancHè, âjdutait-il, ceu:)t-Ià qui naissetit abandonnés de la fortune^ les màlhètireux qui n'ont d'autre protection qu'eux-mêmes et traversent la vie
: ' attelés à la glèbe du tf avaiU cèux-Ià du moins, au
milieu de. la dut*e existence que leur ilnpbse leur
j destin^ doivent conserver les bons instincts dont ils
/ tant doués nativement. Là bbnne foi, la re<*.onnaissance, toutes les nobles qualités humaines doivent crotlre daiid les sillobs qu'arrose la suèur du tnivàil. L'oUtrier doit pratiqiter avec la rudesse de ses mœurs la fraternité; ne possédant riëni il ne coniiatt point les haines que déterminent tes rivalités d'intërèt; ses sympathies et ses amitiés soht spontanées et sincères, et cdmmô celles du monde, n'ont pas seulement la durée d'une paire de gants ou d'un bouquet de bal. Ses amours ignorent lès honteux alliages doiA sont composés les amours M monde» amours faits iïkir-
bition, d'orgtieîl, de hàitie mêiiiè quelquefois, mais jamais d'àlnoUr. L'igtlbtâhbë dû peuple est iine datiregarde contre le mal; bài* le inal est un résultat dii savoir. On fait le bieii âtec lé cœtir seuleiUent; le mal exige la Côlkboratiôii de rësiiHt et de là raison. >
Mais cette siiprêttie càt)èi'aiice, â laquelle tlric s'Était bbstihémisnt attaché, lie surVécùt pas i sa tentative. Après avoir pendant six mois vécu au milieu des hommes de labeur, l'étude et té bontâct dés mœurs de ce mondé nouveau pbUr lui laissa tllrlc encore pltis désolé ; et son expérience Tainena à cette concldsidn absolue que le bieii et le botl n'existaient pas, ou n'existaient qu'à l'état d'instincts dont l'application et le dévélbtipément H'ëtàieiit ^às possibles.
Dans lés classes élevées de la sbciélÔ, parini io monde des cràtâtes blanches fet des habits notrs, il avait rencontré toute la hidetisê famille des vices humains, thàts ils étaient du Itiôins correctement vêtus, parlaient ié beau langage lirottiiilgiié par décrets académiques, et n'agissaient point une seule fols sans consulter le code des convenances. Il avait souvent, dans un salon, serré avec joie la main droite d'un
*ê SCÈNES DE Là VIE DE JEUNESSE.
homme qui le trahissait de h main gauche, mais cette j main était irréprochablement gantée. Sonvent il avait cm an sounre de ces trahisons vivantes qn'on appelle des femmes; il s'était laissé émouvoir par les solo de sensibilité qu'elles exécutent en public après les avoir longuement étudiés, comme on fait d'une sonate de piano ou d'un air d'opéra, et il avait été dupe; mais, du moins, ces femmes qui le trompaient étaient vêtues de soie et de velours; les perles et les diamants, arrachés au mystérieux écrin de la nature, luttaient de feux et d'éclairs avec les flammes de leurs regards et resplendissaient sur leur front comme une constellation d'étoiles terrestres. Ces femmes étaient les reines du monde; elles portaient des noms qui avaient eu déjà l'apothéose de l'histoire, et quand elles traversaient un bal, laissant derrière elles un sillage de parfums et de grâces, tous les hommes faisaient sur leur passage une haie d'admirations génuflexes. — Ulric ne tarda pas à se convaincre que les mœurs de l'atelier ne valaient pas mieux que celles du salon.
En venant pour la première fois à son travail, l'ap-
parence chétive de sa personne, la pâleur distinguée de son visage, la blancheur de ses mains, jusque<-là restées oisives, lui valurent, de la part de ses nouveaux compagnons, un accueil plein d'ironie et d'insultes. Résigné d'abord aux humbles fonctions d'apprenti, Ulric subit patiemment sans y répondre toutes les oppressions et toutes les injures dont on l'accablait à cause de sa faiblesse apparente, à cause de sa façon de parler, qui n'avait rien de commun avec le vocabulaire du cabaret. Plus tard, lorsque la pratique de son état eut développé sa force, quand la rouille du travail eut rendu ses mains calleuses et bruni son visage empreint d'un cachet de mâle virilité, ceux qui, en d'autres temps, avaient abusé de leur force pour l'opprimer, changèrent subitement de langage et do ^ manières avec lui dès qu'ils s'aperçurent que son bras / ~ frêle soulevait les plus lourds fardeaux aussi faciley ^^ ment que le soufQe d'orage enlève une plume du sol. Au bout d'un an de séjour dans l'atelier, UJric, dont l'intelligenee avait été remarquée par ses chefs, fut nommé contre-maître. Cette nomination excita parmi / tous ses compagnons un concert de récriminations )
4S SqâN£;S DE U VIE DE JEUNESSE.
boDleases et jalouses, et le jour où Ulric se présenta pour la premièrei fois h Tatelier avec son nouveau tilre, la conspiration éclata d'une façon assez menasant^ pour nécessiter riq^enention dgs chefs.
— Qu'y a-t-il? demauda l'un d'eux pu s'avançant au niilieu des puyriers m réïQlte.
— H y a, dit un des ouïriecs, que nous ne voulons pas de pionaieur pour coptre-maltre, et il désignait Ulric.
— Pourquoi p'^n veulez-irous pas? dit le patron.
— Parce que c'^st humiliant pour nous d'être commandés par quelqu'un qui, il y a un an, était encore notre apprenti.
— Eh bien, répondit le maltrç, qu'est-ce que cela prouve?
— Ç* prouve, continua l'ouvrier, qui commençait à balbutier, ça prouve que nous sommes tous égaux et qu'on ne doit pas faire d'injustice. Il y a des gens qui travaillent depuis dix ans dans la maison, et ça les vexe de voir entrer un étranger comme ça tout de go dans la première bonne place qui se trouve vacante.
— Oui, c'est injuste I murmurèrent tous les Ofi* Triers, couune pour encourager l'orateur qui discutait leurs intérêts.
—A bas llarc Gilbert! s'écrièrent quelques voix, à bas le monsieur f
— D'ailleurs, continua l'ouvrier qui avait déjà parlé, pourquoi avez-vous renvoyé Pierre? C'était un brave homme... qui faisait vivre sa femme et i^es enfants avec sa place.
— Silence 1 dit le maître d'une voix impérative, et qu'on n'ajoute plus un mot. Je n'ai pas de compte à vous rendra, et je fais ce que je veux. Si Pierre a perdu sa place, il est d'autapt plus coupable de s'être exposé à la perdre qu'il a une femme et des enfants, pierre était un paresseux qui encourageait la paresse; cîétait un brave homme pour vous, un bon enfant, et tous le regrattez parce qu'il vous comptait des heure§ de travail que vous passiez au cabaret. Pour moi, Pierre était un voleur...
Un murmuf Q, aussitôt comprimé par un geste du mattre, s'éleva parmi les ouiciers.
— T^i dit u» voleur, et jç, le répète, et tojis ceux
ai SCËNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
qui reçoirent de l'argent qu'ils n'ont pas gagné sont de malhonnêtes gens. Pierre a abusé de ma confiance; pourtant j'ai été patient, j'ai eu égard à sa position de père de famille. Mais plus j'étais indulgent, et plus il s'est montré incorrigibla. A mon tour, j'eusse été coupable enrers mes associés en conservant chez moi un homme qui compromettait leurs intérêts. L'honnêteté est dans le devoir; j'ai fait le mien, donc j'ai été juste en renvoyant Pierre, et juste encore en le remplaçant par un homme honnête, laborieux, Inteligent. Est*cema faute si, parmi tous les ouvriers qui travaillent ici depuis dix ans Je n'en ai pas trouvé un réunissant les qualités et les capacités nécessaires pour remplir l'emploi vacant? Est-ce ma faute si c'est justement l'apprenti à qui tout l'atelier commandait il y a un an qui se trouve être le seul aujourd'hui I digne de commander à tout l'atelier? Vous parliez d'égalité tout à l'heure; eh bien, non, vous tous qui parlez, vous n'êtes pas les égaux de Marc Gilbert. Vous n'êtes paa égaux les uns aux autres, puisqu'il y en a parmi vous dont le salaire est différent, et ceux-là qui TOUS prêchent cette égalité sont des fous; et vous
savez bien vous-mêmes, quand vous venez recevoir votre pajftf, que celui qui travaille le plus et le mieux doit être payé, davantage que ceux dont le travail et rhabileté sont moindres.
Ainsi donc^ à compter d'aujourd'hui, Marc Gilbert est votre contre-maître. C'est un autre moi-même, et j'enlends qu'on le respecte et qu'on lui obéisse comme à moi-même. Et maintenant, ceux qui ne sont pas contents peuvent s'en aller.
Pendant ce discours, tous les ouvriers étaient silencieusement retournés à leur travail.
— Cet homme est juste, pensa Ulric en regardant son patron.
— Monsieur Marc Gilbert, lui dit celui-ci, il y a un an vous êtes entré dans la maison en qualité d'apprenti; aujourd'hui, après moi, vous allez y occuper la première place. Ce n'est pas une faveur que je vous accorde, comme je le disais tout à l'heure, c'est une justice. J'espère que vous êtes content, el qu'en une année vous aurez fait du chemin #- Seulement, comme vous êtes un peu jeune, et que vous n'auriez
pas peut-être toute Toxpérience nécessaire, nous ne
4« SCÈNES pp (.4 VIS Dg JÇUflESSE.
VOUS doimerops A'^bflf 4 f||i^ \^ dew ti^rs dçs apppiqtemepts que uq)}& dnpniou^^yQtra pr^j^p^s^up.
Ulric resta profondément ^(f){)|ié par pgftp pR^lpdicliop.
— Singulière justjpQ, ijiurpfura-t-il gpaud il (ut spu}. On reiupl^cp i^^^ 1^9W^^ paresçpux, sans inte}ligpBce et $^ps pf pbijfe p^f pu hfipune qp'q^ sajt être intelligent, probe et déi^ou^, et s^n$ tenir pqmp(p dq })épéflce que ^ m\m lfty# prflfiPF^^ ^ la îpaî% son, on paye Thonp^^e hqmnie mqipç pbpr qu'pp pe payable Ypjeqrl
Âu bout de huit jours, les nouvelles fopptious et raqtorjté dqif}^ eïl^f \^yQ^\\^^ien\ pic|p Iqi ^valent attiré d^k qnp fqpje de c()prti^aps, et peufrlà qui 3e montraient les pl^^ bq|j)blp; ^t le^ plus po^pfesç^s aiitour de lui étaippt le^ Pêu|e3 qpî ja^j^ s'étajpu^ Qioutrès les plus durs et )ps f^QJn^ ip^ulgenfs h çpu égar(], les mêmes qui s'étaient |p plus oqyertppiept déclarés hostiles i sa noqiinatjpp. \i expérimenta alprs sur le ; vif ces nobles ^t^filitésç^]i\^fd^a}\'\\ autrpfois, deYaienj cfoiire daq$ Ie§ çilloqs arrq^éf paf }p$ sqeur$ du tra*
LE SQUPEfl PfS FUM^[iAfl4f'^5. 47
Taiiy et son pqpqr ^'emp}|t 4'hb nouveau dégoût en voyant ces UoiRî^fis qui, dey^nt éjrfi pQBrtaftt liéç par une commune siqlidaritô, ^ssay^iepf 4^ $§ |()uirQ |es uns aux siutrps 6|i ¥Qi)ai)t dénoncée |es i^fractipns qui se çpmmettaieiff ^^ï^& l'^^lief , espéranl $aQ3 doRte qu'UI|*ic leuf pay^fait^ep toléfapl |as Ipurs, )a (}énon< cialion des fautes compûs^s par cgpi^ (|q \Q^t^ cpinfi^' gOons 4f|i^f îl^ ^ faisaient les p§p|pQs.
» 0 fraternité t murmurai^ |J}nc, f^Utijpifi €i\\\n&^ nq|)p, jnot spnor^ q]i'pn t^\\ retept|r cqmpip uq tpcsin poil): ameuter 1^^ révolte^. On peut (acilen^pt Vi^scrire sur \es ^tàf^^d^ris et sur le fronton 4ps ffîO{)uments; majs lp§ siècles futfirs ajoutés au^ ^j^fil^s passés aurpnt t)i^n de {a ppine à tp gr^ypf 4f^ns le cœur de Thon^^p.
Ainsi cipuc, daps le$^ c^ssp^ }nfér|eurp^ de la so« ci^t^, dansIen^QY^de c|e^ t)lQ|^es, IJIfic ayait retrouyô la même corri|p^io|i, Ip pagf(^p esprit de mqpspnge, la même fureur d'oppressioT^ flu fort contre le faible. Là, comme ailleurs, tous les yices régflaienf sous la présidence (le régoïsme, mattre souverain; tops les nobles instincts étaient crupifiés sur les croix de Tînté-
rêt ; là aussi, toute vertu avait son Judas et son Pilate Là aussi, comme ailleurs et plus qu'ailleurs, Ulric pu se convaincre par sa propre expérience aue llngratitade, celle qui de toutes les plantes humaines a le moins besoin de culture, croissait en plein cœur.
En haut, il avait trouvé le mal hypocrite, rusé, mais intelligent et presque séducteur.
En bas, il le trouva de même, mais cynique, bruta \ et presque repoussant.
Un soir Ulric était seul dans sa chambre; plongé dans une misanthropie qui devenait chaque jour plus aiguë, la tête posée entre ses mains, ses yeux erraient machinalement sur un livre ouvert qui se trouvait sur une table : c'était VÉmile de Rousseau, et un signe marginal semblait annoter ce passage :
c U faut être heureux t c'est la fin de tout être sensible; c'est le premier désir que nous imprima la nature et le seul qui ne nous quitte jamais. Mais où est le bonheur? Chacun le cherche et nul ne le trouve; on use sa vie à le poursuivre et on meurt sans l'avoir atteint, »
Pour la millième fois au moins Ulric faisait en râ«
flexion le tour de cette phrase, dont la conclusion est si désespérée, lorsque des cris perçants qui retentissaient au dehors vinrent brusquement l'arrachera sa rÔYerie.
Ulric courut à sa fenêtre.
Des cris : Au secours! au secours t continuaient plus pressés et plus inquiets. Ils paraissaient sortir d'une croisée faisant face au corps de logis habité par Ulric, qui reconnut la voix d'une femme.
Il descendit en toute hâte l'escalier, et en quelques secondes il était arrivé sur le palier de l'étage supérieur, où les cris avaient atteint le diapason de l'épouvante.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Ulric à quelques voisins assemblés sur le carré.
— Ah I dit une commère avec un accent de fausse pitié, c'est la mère Durand qui vient de trépasser, et c'est sa petite qui crie.
Que c'est un enfer dans la maison depuis quinze jours, que la vieille tousse son âme par petits morceaux du malin au soir; qu'on ne peut pas fermer l'œil ; que c'est bien malheureux pour de pauvres gens
qui QQrt s\ besoin (}§ repos ; que la vieille |i*a pa$ voulu aller à rjxôpital, qu'elle ét^it tfop fière; qu'ejlq a mieux aimé voir sa pauvfe çaf^^t s'^blmer le tempérament à la veiller; qu'elle lui disait encore 4^8 sottises par-dessus le marct^é; qu'Qi^Qn pous en voilà débarrassés, ef q^^e pofj§ ^Uops ppuypir 49nï4r.
Ce speàcb ^y^il été pronpi)C^ d'up seul trait par une horrij^le (eflune,dppj la pgpfe ignojjiip et la voix enrouée étaient r^va^èes par l'ivrogaprie.
Illric entra 42ins la ch^iqbre, où les sanglots savaient succédé 2|ux pris. C'^t^il ijp W^\^ siPisfre, désolé, obscur, bHpif^P? ^\ 4ont l'atipospl^èrQ éloignait la gorge. Dans un coin, sur un grabat mal caché par de misérables Ipquqs spfy^pt (Iq ri4e4HX, «tait étendue la morte, cadavre jaune qt lopg, don^ Ips ipembres roidis para^i^aippt Cficpre luttpf contre les attaques de l'agonie, et donf la bouche ^orriblen^ept ouverte semblait vomir des blasphèmes posthumes.
Au pied du Ut, teuî^nt flans ses mains une jles mains de la trépassée, une jeune fille en désordre était accroupie dans l'abrutissement de la douleur et du désespoir. Une femipe du vpisinage essayait de lui donner
de banales cqnsolations. 4 l'entrée d'Uiric la jeune fille avait à peine levé la tête, et était aussitôt retombée flans son insensibilité.
— Madame, dit Ulric à la voisine, vous devriez emmener ceUe jeune fiUe de cette chambre, ce spectacle la tue.
— C'est ce que je lui disais, mon cher monsieur, mais elle ne m'entend pas.
— Il fapdiait pourtant prendre auprès d'elle quel* qnes informations, dit Uiric, pour savoir le nom de ses parpnts, d§ ses amis, afin de les avertir.
— Abl )a pauvre flUel je la crois bien abandonnée, répondit la voisine en essayant 4e faire revenir Torpheline au sentiment de la réalité. EnQn elle rouvrit les yeux, qu'elle baissa aussitôt en apercevant un étranger, et murmura quelques parples confuses. Puis les sanglots la reprirent, e( elle tom))a de nouveau à genoux au pied du lit.
—Allons^ ma petite, dit la voisine, ne vous désolez donc pas comme c^l à quoi que ça sert?— Nous sommes tous mortels, d'ailleurs; et puis, après tout, c'est un bien pour un mal. Elle n'était pa^s bonne, la
5S SCÈNES DE LA VfE DE JEUNESSE,
défunte ; méchante» hargneuse et dépensière; on ne pouvait pas la souffrir dans la maison, d'abord : demandez un peu aux voisins, vous verrez ce qu'ils vous diront.
— Madame I... dit Ulric en jetant à la voisine un regard sévère.
— Eht c'est la vérité du bon Dieu, ce que je dis là, reprit-elle. Vous ne vous figurez pas, mon cher monsieur, quelle méchante créature c'était que la mère Durand, et combien elle a fait souffrir la pauvre Rosette, qui est bien un véritable ange de patience; qu'elle la battait comme plâtre, et lui prenait tout l'argent qu'elle gagnait pour aller boire toute seule des liqueurs qui l'ont conduite insensiblement au ton^ > beau; que le médecin l'avait bien dit, làt Aussi, mol je dis que ça ne vaut pas la peine de tant se chagrin^^ et que c'est un bon débarras, comme dit cet autre...
— Silence! madame i s'écria, Ulric indigné de pareils propos . Dans un tel moment, devant ce lit, c'est odieux .
Et comme la voisine continuait, Ulric, ne pouvant davantage contenir sa colère, la prit par le bras e/ U mitdehors.
Peu à peu Rosette sortit de son abattement, et lorsque, revenue presque entièrement à elle, elle aperçut un jeune homme dans cette chambre où elle se croyait seule, elle ne put retenir un cri d'étonnement.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Ulric trèsdoucement, si j'ai pris la liberté d'entrer chez vous...
— Je... ne... vous connais pas... Je ne sais, monsieur... répondit la jeune fille en balbutiant.
—Tout à l'heure, reprit Ulric, j'ai entendu appeler au secours, et je suis monté; voilà comment vous me trouvez ici. Veuillez m'excuser si j'ai pris la liberté de rester; dans les circonstances douloureuses où vous vous trouvez, et vous voyant seule, j'ai cru devoir rester pour me mettre à votre disposition...
— Merci, monsieur, dit Rosette. Je...
<- La mort de votre mère nécessite des démarches à (aire; il y a une foule de détails dont vous ne pouvez vous occuper vous-même. Il faut prévenir vos parents, vos amis, pour qu'ils viennent vous assister... Toutes ces courses, je les ferai. Ce sont là de légers services qui se proposent et qui s'acceptent entre voisins, car jdsuis le vôtre; je m'appelle Marc Gilbert; je suis
s» SCÈNES DE LÀ VIE DE JEUNESSE.
ouvrier et je travaille dans la fabrique de M. Yinceat...
— Je n'ai ni parents ni amis; je n'avais que ma mère.^ Abl mon D|eul comment faire? qu'est-ce que je vais devenir? s'écria Rpsette en pleurant.
Ce cri, qui révélait un abandon et upe misère si profonds, émut Ulric.
— S'il en est ainsi, mademoiselle, dit-il à Rosette, pai: amour môme pour votre mère, vous devriez accepter mes pi^opQsitions, et me laisser le soin de veiller aux tristes devoirs qu'il reste à accomplir.
Après une longue bésitation, Rosette sq laissa convaincre e\ accepta les oUres de service que lui faisait Ulric.
Le lendemain un modeste cQrbiUar4 emmenait à l'église le corps do U mpre Durand, et de là au cimetière, oji Dlric avait acquit n«e fossp particulière peur que rorpbelipe p^t s îigeQPaiUor son souvenir filial.
Deux jours après l'enterremont de sa mère, Ro3eltc vint cbez Ulric pour le remorcier de ce qu'il avait (ait pofu* elle. Elle exprin^ S9 reconnaissance avec
Qoe franchise et une sincérité telles qu'Ulric resta encore plus ému après cette seconde entrevue qu'il ne rayait été lors de sa première rencontre avec la jeune fille.
Quelque temps après, commie tt i:entrait diez \u\ le soir, soit portier loi remit um IfittrQ. Ulric, mquiet de savoir qui pouvait lui icrire» courut (l'al)ord à la signature : il y trouva celle de Rosette. La lettre cpQ« tenait ces mots :
c Monsieur Marc,
f Excusez-moi si je prends la liberté de vous écrire j c'est que j'ai de mauvaises nouvelles à vous apprendre, et je ne puis pas aller chez vous, pour vous les dire. Il y a des méchantes gens dans la maison, et on dit de vilaines choses sur nous deux à cause du service que vous m'avez rendu. J'ai beaucoup de chagrin, et je voudrais vous voir un moment. Ce soir, en revenant de mon ouvrage, je passerai par la grande allée du jardin des plantes.
• Votre servante bien reconnaissanlQ,
c RosipiTE QuRArip. »
Ulric courut au rendez-vous que lui donnait l'orpheline. Elle venait seulement d'arriver. Sans parler, elle prit le bras d'Ulric, et le jeune homme s'aperçut que son cœur battait avec violence. Son visage était pâle, fatigué, et laissait voir des traces d'une rosée de larmes. — Il la conduisit dans une allée peu fréquentée, et la fit asseoir auprès de lui sur tin banc désert.
— Ou'est-il arrivé, Rosette? demanda Ulric.
— Ne l'avez-vous pas deviné en lisant ma lettre? répondit la jeune fille en baissant les yeux. 0ht c'est horrible, ce qu'on a ditt ajouta-t-elle précipitamment, et une rougeur d'indignation empourpra son visage.
— Et bien, dit Ulric, — qu'a-t-on pu dire? — que j'étais votre amant, — n'est-ce pas?
— Si on n'avait dit que cela, je ne souffrirais pas tant, continua Rosette, — car ce serait seulement ma vertu qu'on attaquerait; — mais c*est plus horrible On a dit que nous avions joué tous les deux une comédie, le jour même où ma mère est morte. Ce service que vous m'avez si généreusement rendu sans
me connattre, on a dit que c'était une spéculation, un marché... conclu et payé... devant le corps de ma mère...
» C'est odieux t On a dit cela? fit Ulric.
— Et depuis quelques jours tout le monde le répète dans la maison, dit Rosette.
— Eh bien, ma pauvre enfant, que voulez-vous y faire? Ce que vous m'apprenez ne m'étonne pas. Je comprends que vous vous soyez indignée de cette monstrueuse calomnie; mais, à vrai dire, j'eusse été surpris davantage si elle n'avait pas été faite. Il y a r des gens qui ne peuvent pas comprendre qu'on fasse le bien seulement pour le bien ; nous avons affaire à ces gens-là, et quoi que nous disions, quoi que nous fassions, Thonnétetë de nos relations sera toujours criminelle i leurs yeux.
En ce moment une ombre passa rapidement devant le banc sur lequel ils étaient assis, et une voix leur jeta ces mots en passant: Bonsoir, les amoureux I
Rosette tressaillit et se serra auprès d'Ulric.
Tous deux venaient de reconnaître la voix d'une de leurs voisines.
68 SCÈNES DE LA VtE DE JEUNESS&
Peu de jours après leur entretue âtt jardin de« plantes, Ulric et Rosette quittaient ensemble la maison où ils s'étaietit tonnns, et emménageaient dans un logement commun^ situé flans une des t'ues désertes et tranquilles qui atoisinettt le Luxembourg.
Sa liaison avec Rosette n'avait été dans le principe pour UiHc que le résultat d'une affection tranquille et presque protectrice que la jeune orpheline lui avait tbut d'abord inspirée. Mais peu à peu, à sa grande surprise et à sa grande joie, comme ud hdmme qui recouvre tout à coup un sens perdu, il comprit qu'il aimait Rosette.
Alors une nouvelle existence commença pour lui. Cette misanthropie amèrb, ce dégoût obstiné des hommes et des choses qui auparavant se trahissaient dans toutes SCS réflexions et dans âes moindres paroles, 8'adouciretlt graduellement, et son esprit retrouva le chemin qui conduit aux bonnes pensées.
Cet)eùdailt quelqtietoi*, par Uiie brusque transition, il lui arrivait de retomber dahs les ombres de llncertitade un jsouveiiir importun des jours jpassés apparaissait tout à coup derant lui; comme une fatale proiAétie de l'avenir. Il toyait alors se dresser devant lui le fantôme jaloux des f^nmes qu'il avait aimées jadis, et toutes lui briaieiit : Souviens-toi de nos leçons! Gonlme toutes belles qui ont tente de faire battre ton coeur si bien pétrifié, ta iiouvelle idole te prépare une déception : fhig-la donc aussi, celle-là qui est notrb sœur à mous toutes, qui t'avons trompé. D'ailléurd, tii te trompes toi-même enjCroyant l'aimer : -*ies cadavres remuent quelquefois dans leur tombe; - tu ds pris un tressaillement de tbû cdBur pour une résurrection, ton bœur est bien mori...
Mais, en rcletanl la tête, tlric apercevait devant lui Rosette, heureuse et belle j Rosette, dont le cœur, gonflé d'amour et de juvénile gaieté, semblait, comme on vase trop plein, déborder par ses lèvres en flots de sourires. Alors, en regardant ce doux visage^ en écoutant cette voix vibrante d'une douceur sonore, Ulric croyait voir dans sa maîtresse la fée souriante
de sa yingtiëme année, et il l'entendait lai dire :
— C'est moi qui snis ta jeunesse, ta jeunesse dont tu t'es si mal servi. Tu m'as renvoyée avant l'heure, et pourtant je reviens vers toi. J'ai de grands trésors à prodiguer, et quand tu les auras dépensés, j'en aurai encore d'autres. Laisse-toi conduira où je veux te mener : c'est à l'amour. Tu t'es trompé, et l'on fa trompé, toutes les fois que tu as cru aimer; cette fois ne repousse pas l'amour sincère. Celle qui te l'apporte a les mains pleines de bonheur, et elle veut partager avec toi. Laisse-toi rendre heureux; il est bien temps.
Alors Ulric, couvrant de baisers insensés le visage et les mains de sa petite Rosette, entrait dans une exaltation dont la jeune fille s'étonnait et s'effrayait presque. Il lui parlait avec un langage dont le lyrisme, souvent incompréhensible pour elle, faisait craindre à Rosette que son amant ne fût devenu fou.
— Merci t mon Dieu f s'écriait Ulric, vous êtes bon t La vie a longtemps été pour moi un lourd fardeau, — vous le savez. Il est arrivé un moment où nulle force humaine n'aurait pu le srupporter; j'ai failli fléchir et m'en débarrasser par un crime. — Vous l'avez
TU. J'ai doaté un instant de votre justice souveraine; puis au bord de Tablme où j'étais penché déjà, j'ai crié vers vous du fond de mon âme : Ayez pitié de moi t Vous m'avez entendu, vous avez envoyé celte femme à mon côté, et vous m'avez sauvé par elle. — > Merci! mon Dieul vous êtes boni
— Comme tu m'as aimé à temps, ma pauvre Rosette! et comme tu as bien fait de m'aimerl si tu savais... Maintenant, je ne suis plus le même qu'au* trefois. Le bain de Jouvence de ton amour m'a métamorphosé. Dans moi, hors moi, tout est changé. J'ai laissé au fond de mon passé ténébreux tout ce que j'avais de flétri : passions mauvaises, instincts haineux, mépris des hommes. Je renais à la lumière du jour, pur comme un enfant ; je salue la vie comme une bonne chose que j'ai longtemps maudite, dédaignée; et cela, je le dis en vérité, parce que je t'aime, et parce que tu m'aimes.
Rosette, dont l'esprit n'avait pas fréquenté le dictionnaire ramilier aux passions exaltées, comme l'était devenue celle d'Ulric, ne comprenait peut-être pas bien les mots dont il se servait, mais sous l'obscu
62 SCÈNES DE LA. VW Dfe JEUNESSE.
tïit d^ langage elle detinait Ib selis, et, à défaut de . • pàrolës.^ elle répondait par dés cat-feéses.
Pehdafat prés d'iin âh be fut une belle tie.
Ulrlc et Rosette coutînttaleût à travailler chacun de soii côté; et cotriine ilî ihétikient l'ëxistencfe régulière et tranquille déà tnéilages d*oùttîérs laborieux et houtiêtes, on les croyait mariés, et plus d'une fois leurs toisiiis leur firent (ïes Sivaiices pobr établir entre eux des relatiotiâ de vbisinage.
Mais Tun et l'autre àtdieiit prijféré rèâter dans la solitude de leur aîttOtir; et s'étaient obâtîilétnenl efîorcés à vitre en dehors de toute rfelatitirt avec les étrangers.
Un jour, pendâfit l'absëncfe dfe Rosette, Ulric reçut la visite d'un jeune homme qui lui dppbrtait une lettre.
Cette lettre était adressée à M. le comte Ulric de Rouvres.
En lisant cette suscription, Ulric tie put s'empêcher de pâlir.
— Vous vous trompez, dit-il au jeune homme qui lui avait apporté le billet; cette lettre n'est pas pour moi... Jem'appelle Marc Gilbert.
f.^ SOUf ËR DES FUNËRAllLËS. fia
— PfifdQD, piQijsieiir le comte, réppf^dit }p jpmie homi][ie pn souriapt. Ne craigi^pz point d'iqcftscrélion de ma part. Je si^is eavpyé par ]^* Moriq, votre notaire. Des motifs très-sérleflx l-fliit vçAs dans l'obligation de vous reçl^ercber, et cp n'est g^'après bien des peiaes et des déi|iarches que npu^ ayons pu parvenir à vous découvrir... Cette lettre, qui e&t bien pour vous, car, aya^iteq l'I^onijeur de vous voir dans rétude de ipqn pa^^^oq, je ipm yous recgnnaitre, cette lettre vous appren^r^, mpn§ieur le comte, les raisons qui ont forcé M« Morin k troubler votre incognito.
Ulric comprit qu'il était ii^utile de feindre plu» longtemps, et prit iQpture dp billef que lui adressait son ï|qta|re.
Il ne contenait que ces quelque^ lignes : f Monsieur le comte,
« Étant sur le point ^e vendre mon étude, je désirc- T2^\^ yivpmenf avoir avec vous un entretien pour vous rendre compte des fonds dont vous avez bien voulu me confier Je dépôt il y ^ dix-huit mois. Depuis celle époque, les neuf cent mille francs déposés par vous
entre mes mains se sont presque au^entés d'un tiers^ grâce à des placements avantageux et dont je jpuis garantir la sûreté pour l'avenir; toute cette comptabilité est parfaitement en ordre, et ie voudrais vous soumettre avant de résigner mes lonctions. C'est pourquoi je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien m'assigner un rendez-vous. Selon qu'il vous plaira le mieux, j'aurai l'honneur de recevoir chez moi M. le comte Ulric de Rouvres, ou je me rendrai chez M. Marc Gilbert.
c Recevez, etc. Morin. »
— Veuillez répondre à M. Morin que j'irai le voir demain, dit Ulric au clerc de son notaire quand il eut achevé la lettre dont le contenu venait brutalement lui rappeler un passé, une fortune et un nom qu'il avait complètement oubliés. Aussi la lecture de cette lettre le jeta°t-elle dans un courant d'idées qui amenèrent sur son front un nuage de tristesse et d'inquiétude dont Rosette s'aperçut le soir en rentrant.
Aux interrogations de sa maîtresse Ulric répondit par un banal prétexte d'indisposition. Le lendemain
LE SOUPER DES FUNERAILLES. es
il alla voir son notaire; et, après avoir écouté trèsindifféremment les explications que M. Horin lui donna sur l'administration de sa fortune, Ulric le pria de transmettre à son successeur tous les pouvoirs qu'il lui avait donnés ; il insista surtout pour qu'à l'avenir, et sous aucun prétexte, on ne vint déranger son incognito, qu'il voulait encore conserver.
— Ne désirez-vous pas que je vous remette quelque argent? demanda M. Morin à son client singulier.
— De l'argent? dit Ulric; non, j'en gagne...
Il rentra chez lui l'esprit plus libre, le front rasséréné, et retrouva auprès de Rosette la tranquille et charmante familiarité que l'incident de la veille avait vaguement refroidie. Hais le malheur avait fait brèche dans le ménage.
Peu de temps après la fabrique dans laquelle Ulric était employé comme contre-maître fut ruinée par un incendie. Ulric chercha de l'occupation dans d'autres établissements; il essaya de se placer seulement en qualité d'ouvrier; mais on était alors au milieu d'une
crise CQQUUerciale, et un grand relâcl^e s'était opéré dans les travaux de son ipdus^rie. Les patrons ayaiept été dans la nécessité de mettre à pied une partie de leurs ouviei-s. yipc se trqftva les bras libres, — la ^ sinistre liberté de la misère; çt lui, «Krà-millionnaire, il conaprit r^ppijvafl^ 4^ P^^p de famille, pour y qeii la saison du c)iôm^ge ^s| ^ussi l'époque de la famine.
— Pourvut, pensait-il au reto^r dQ ses courses iQfructueuses, je n'aurais qu'un mot à dire...
Quant à Rosette, jaiùais peut-être elle n'avait été plus gaie, jamais ses dix-^fuit an^ en fleur n'avaient embaumé Isf maison d'nn plus doux parfum de jeunesse et d'amour. 3Q|il^mQûl; e^le travaillait deux heures de plus soir et ipatio; — et Ip petit ménage vécut heureux ei^çor^ i^n mois, malgré les privatioAs imposées par la nécessité.
A la nécessité succéda la misère. Plusieurs fois, le soir, à la nuit tombante^ choisissant les rues désertes, Rosette s'aventura dans ces comptoirs d'usure patentés vers lesquels les premiers vents de l'hiver poussent une foule de misères frissonnantes, qui viennent,
limides et honteases, dep^^pdef ^^ prêt le maigre repas du soir oa le petit cotret de bois vert qui doit pour \\^p heure eufumpr l£f m^asar4e bun^jdp.
Peu à peu tous les tiroirs se yidërept dans les magasins du iQ9i^|-de-pjëfé. Et cepeudant, djirafit ceUc lutte avec la mjsëre^ Ulfio éprouvait la volupté singulière qui, chez qu^ilques natures, ri^suUe (l'un sentimept incoifnu, fAt-il même doutqureux. Sqp amour souffrait en vpypf U pauvre Rosette sortir le matin, par l^ brouillard et le froid, velue d'une pauvre robe bleue k petits pois bl^incs^ reléguée jadis pour cause de vétusté et devenue pisjiutenant son unique vôtemput. Mais l'esprit d'analyse l'emportait sur le -— cœur. La manie de l'expérience étouffait la voix de l'humanité, — et il voulait savoir jusqu'à combien de degrés pqiirrait jatteindre |p déyauement de Rosette.
Un soir, comme il rentrait avec Rosette, qu'il allait chercher tous les soirs dans la maison où elle travaillait, Ulric entendit deux femomes marchant derrière lui, mises avec le somptueux mauvais goût des loreltes .— bo]irgeoiseS;i failler la toilette de Ilosette, qui faisait
68 SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE.
efiectivement une antithèse avec la rigueur de la saison.
— Tiens, vois donc, disait Tune, une robe d'indienne; c'est original.
— Et un chapeau de paille, ajoutait l'autre, en novembre ; c'est un peu tôt ou un peu tard.
Rosette avait entendu, mais elle ne le fit point paraître. Quant à Ulric, il lança aux deux femmes un coup d'œil chargé de colèreretde mépris.
Quand ils furent rentrés chez eux, Ulric fut pris d'une crise violente dont l'exaltation effraya Rosette, pourtant accoutumée à ces explosions d'amour. Il se jeta aux pieds de sa maîtresse^ et embrassant à pleines lèvres la petite robe bleue dont elle était v^tue, il s'écria :
— Ma pauvre fille, tues malheureuse avec moi, tu souffres; hier et aujourd'hui tu as eufoid, demain tu auras faim peut-être. Si tu voulais, ta jeunesse pourrait s épanouir au onilieu d'une existence de joie et de plaisir, au lieu de rester emprisonnée dans la misère. Mais patience, les bons jours viendront. Toi aussi, tu seras belle^ élégante, parée ^ tu auras de la
soie, du velours, de la dentelle, tout ce que tu voudras, ma chère. — Ah! quels trésors pourraient payer ton sourire? — Tu ne travailleras plus... Tes pauvres mains, mordues tout le jour par Taiguille, elles ne feront plus rien que se laisser embrasser par mes lèvres. Ohl ma chère Rosette, ma pauvre fillel... patience, tu verras.
En cet instant Ulric était bien décidé à aller le ^ndemain chercher de l'argent chez son notaire.
Le lendemain, en effet, il se présenta chez le suctesseur de M. Morin, qui, prévenu d'avance sur les excentricités de son client, ne parut point surpris du costume délabré sous lequel il voyait le comte de Rouvres.
— Monsieur, dit Ulric, je viens vous prier de me remettre quelque argent.
—Je suis à votre disposition : quelle somme désl- Tez-vous, monsieur le comte? demanda le notaire.
— J'ai besoin de cinq cents francs, répondit Ulric. Le notaire entendit cinq mille francs. — Il ouvrit
sa caisse et en tira cinq billets de banque» qu'il posa sur son bureau en face d'Ulric.
79 SCENES liE LA VIE DE JEUNESSE.
— pardon, mop^ieur, dit celui-ci, vous in€ Jounez trop ; c'est seulement pinq ciints fraucs que j'ai eu Tbonneur de ypus deuiander.
Le notaire resserra Jes billets, et cpmpta Fingtpinq louis ^ Ulrio, qui l^s mit dan^ sa pQch^ après aypir sigpé \^ q^il^nPe.
Mais en entendant le bruit de ce| or, qui sonnait jpyppsement, Dlric fut pqs (l^ réflexions qui lui firenj; Regretter la déiparpHe qij'il venait de faire. Fai: quelles raisons pourrait-il expliquer à Rosette la ^pssessiofl de cette somme, qui aurait, pour la pauvre plie, l'apparence d'uue fortune? Ulriç lui avait trop spuyent répété qu'il n'avait ^upune connai§§anpe, aucun ami, aucune protection, pour qu'il pîlt pré-
tgf l^F ijn ppjBï^Hût fejt ^ qfl^JqiiQ personne- Vais ce n'était pas encore là le vrai mptif gui inquiétait Dlric: ' Ip motif f égl ^yajt sa caqse dans l'égoïsme dont était pétfi l'amopr y|plg}lt C[U'|1 ^prpuvait povfr flosette. UfriP se sayait, plu§ que ^ppt feutre, habile h se créer (^e^ tournientg imagjf|ai^:es. Enclin h faire ce qu'on jlpiirfajt appler de la c|^ijnie piorale, il ne pouvait s'empêcher de soumettre tpus ses sen^jments, toutes
ses sensatioiis aux expérimentations d'une logique impitoyable. H avait remarqué que son amour pour Rosette, amour né d'ailleurs dans des conditions particulières, avait acquis une violence nouvelle depuis qu'une misère, chaque jour plus agressive, avait assailli le médage.
A ce dénûment Rosette avait toujours opposé non une résignation muette, tristement placide et faisant la moue, tuais âti contraire une indifférence en apparence si ti'aie, dn oubli si complet, un si profond dédain du lendemain, quTlric éprouvait un charme étrange à voir cette créatures! insolente avec le malheur.
Quelquefois cependant, ayant remarqué la pâleur naladive qui peu à peu avait envahi le visage amaigri de la jeune fille, en écoutant cette voix dont la fraîche sérénité était souvent altérée par des éclats métalliques, Ulrîc Se demandait aV6c inquiétude si ces fahfarcs de gdieté immodérée, ces fusées de rires foiis qui s'échappaient sans motifs des lèvres de sa maîtresse, n'était point semblables aux lumières fantastiques des lampes mourante» ilont les flammes,
qui ^'élancent par bonis capricieux et inégaux, ne répandent jamais une clarté plus vive que lorsqu'elles vont s'éteindre.
Alors son cœur se fendait de pitié. Il s'épouvantait
lui-même de ce déplorable égoïsme qui s'obstinait à
prolonger une situation misérable uniquement à
cause d'un sentiment qui caressait sou amour-propre
1 plus encore que son amour.
Dans ces instants où il était sous l'impression d'un esprit de justice, il s'emportait contre lui-même en de violentes accusations.
— Ce que je fais est lâche, pensait-il, je joue avec cette malheureuse fille une comédie d'autant plus horrible qu'elle court le danger d'en rester victime. J'en fais froidement un holocauste à ma vanité. Pour moi, sa jeunesse s'épuise, sa santé s'altère. J'assiste tranquillement à ce martyre quotidien , et tandis qu'elle tremble sous les frissons de la fièvre, je me réchauffe à la chaleur de son sourire. — Qu'ai-je besoin d'attendre plus longtemps? ajoutait Ulric; ne suis-je pas sûr qu'elle m'aime comme je voulais être aimé? Cet amour n'a-il pas subi le contrôle de toutes
les expériences, et de toutes les épreuves n'a-t-il pas traversé sans s'altérer la plus dangereuse, — la misère? Que me faut il de plus? — Et si Marc Gilbert a trouvé sa perle, pourquoi Ulric de Rouvres ne s'en parerait-il pas? — Gomme Lindor^ errant sous le manteau d'un pauvre bachelier, j'ai rencontré ma Rosine; pourquoi ne ferais-je pas comme lui f Pourquoi, à la fin de la comédie, n'écarterais-je pas le manteau qui cache le comte Almaviva? Rosette n'en sera-t-elle pas moins Rosette? Non, sans doute... Et pourtant j'hésite ; pourtant je perpétue volontairement une existence dangereuse et presque mortelle pour cette pauvre fille... Et pour mon châtiment, si Dieu voulait qu'elle mourût, je l'aurais tuée moimême avec préméditation! Et pourtant j'hésite... — pourquoi?...
Alors une voix qui sortait de lui-même lui répondait: — Tu hésites, parce que tu sais bien qu'aussitôt après avoir révélé qui tu es réellement à ta maîtresse, ton amour sera empoisonné par les méchantes pensées quête soufflera l'esprit de doute. Ton cœur n'a pas pu se soustraire à la tutelle de ta raison, et ta raison
74 SCfNES pp LA VIE DE JEUÎ^ESSE.
troi^vera pe éjoquence pleine de sophîsmes cruels pouf fe prouver que Rosette ne t'aime plus qu'à cause de ton nom, de .a fortoe; pi te laisseras persuader qu'elle était las^e de toi, et qu'elle t'aurait quitté si tu ne t'étais pas fait connatfre; Uen plus, tu arriveras i croire qu'elje ne t'a jamais aimé, qu'elle jouait la comédie de l'amour, comice tu jouajs 1^ comé4ie de la misère, parce qu'elle savait qui tu étais avant môme que tu la cpijnusses, ¥oilà pourquoi tu Jiésites. Jln écoulaiit cette voix qui IfexpUquait si tien luimême, Ulric ne pouvait §'eiïip$cber de répondre :
— Q'est vrai)
Alors il concluait de çptte îaçon laconiquement égoïste :
— L'ampuf (Je gpsettp est la reule chose qui me rattache h la vie; je l'aime, et je crois à son amour, p^rce que je ne suis pour pl|e qu'un ouvrier, — que son dévouement me paraît sincère. — Mais si je lui révèle nion nom, mon amour sera frappé de mort, parce que je pe croirai plus à celui de Roseltc. — Et je ne veux pas que mon amour nieure; — car c'est mon amour que j'ajine.
LE SOPPEP DES FUNÉHAILLES. 75
Telles ëfaieni les répétions d'Ulric en]reyeDant de chez son notairç.
Çoinme \l passait suf v2 popt, une neige épaisse conjiinença à tomber, dispersée par pn vent glacé.
Une pauyrç femme guj mendiait lui tendit la main en disant :
— Mop bon monsieur, la cbarijé ; j'ai ma fille malade, elle a froid, et j'ai faim.
— Pauvre Rosette! murmura Ulriç, elle aussi elle a froid...
^t il mit dans la main de la mendiante le rouleau qui contenait |es yingt-cinq louis.
Deux jours après les craitftes d'UJriç se trouvaient réalisées. Rosette tomba sérieusement malade. Aux premières atteintes du mal, Ulric la fit conduire dans un hôpital.
Quand il revint à la maison et qu'il se trouva seul dans la chambre déserte, Ulric tomba dans une prostration dans laquelle son être tout entier demeura anéanti.
Ce fut son cœur qui sortit le premier de cet anéan tissement.
76 SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE.
Au milieu de cette chambre qui avait pendant si longtemps été un paradis, il entendit s'éveiller le chœur des souvenirs qui chantaient la joie des jours passés. Comme un tableau fantasmagorique, il vit bientôt se dérouler devant lui tous les épisodes du poème de son amour. Il vit Rosette, pétulante et gaie, tournant, chantant dans la chambre, donnant ses soins au ménage, ou préparant le repas du soir qu'on prenait en commun, assis au coin du feu, l'un auprès de l'autre, et toujours à portée de lèvres.
Chaque meuble, chaque objet, lui venait rappeler la grande fête domestique dont son acquisition avait été la cause. Toutes ces choses muettes semblaient prendre une voix pour parler et lui dire avec un doux accent de reproche :
— Où donc est-elle — celle-là qui avait un si grand soin de nous? Et qu'as-tu fait de ta jeune amie?
— Ne reviendra-t-elle plus? — disait la petit» glace entourée d'un humble cadre de bois de sapin verni, ne reviendra-t-elle plus celle-là qui, coquette pour loi seul, venait me demander des conseils? J'étais rinnoccnt complice de sa bcauto mcdcsle, cl
quand elle ondulait devant moi ses cheveux blonds, j'aimais à lui dire : — Tu es belle, ma pauvre fille du peuple; le printemps de la jeunesse sourit dans tes yeux bleus comme le ciel d'une aube de mai, et l'amour qui bat dans ton cœur fait monter à ton front une pourpre charmante. Tu regardes tes mains, et tu fais une petite moue en voyant tes doigts mutilés par l'aiguille et les travaux du ménage. Âh i ne les cache pas ces marques de ton labeur diligent, sois-en fière et montre-les; pour celui qui t'aime elles te parent plus que les bijoux les plus chers. — Hélas! ne reviendra-t-elle pas, et ne réfléchirai-je plus son image?
— Où donc est-elle, demandait la commode, où donc est-elle l'enfant soigneuse et économe, qui jadis était si heureuse en rangeant les frêles trésors de sa coquetterie? Il fut un temps où mes tiroirs étaient pleins, et sa joie était grande à cette époque de prospérité et d'abondance où elle avait peine à me faire contenir toutes ces petites choses qui la rendaient si heureuse. Mais tour à tour sont partis et le beau châle d'hiver, et la chaude robe de laihe^ et l'écharpe
aux coulears vives c(ai semblait un ak-eîi-ciel flottant, et les petite peignoirs d'été qu'elle mettait le dimanche pour ailler cueillir les rosés ^ans les plaines fleuries de Fontèûay. Puis un jour mes tiroirs se sont trouvés vides, et nô contenaient plus que les papiers gris du niotit-de-|)iëté, conti*e lesquels ioùtes ces pauvres Hchesseâ avâièiit été échangées. Hélàs f où donc est-elle, et ne réviendrà-t-eîle plus, là filfe sage et économe qui ^Vâit st i^oin de nous?
Et comme Ulric, pour fuit ces voix qui l'emplissaient de tristesse, s'était réfugié sur la terrassé, il âiperçut, ail îniilieu du petit jardin planté par son amie, un oranger en caisse dont il lui avait fait cadeau le jour de sa fête, et il entendit lè fréle arbuste qui disait : ^ Où donc èst-élle, celle à qui tu in'as donné par un beau jour de fête? Il faut qu'elle soit malade ou morte, pour m'avoir oublié tout une nuit sur cette terrassé, où la ùeîge glaciale in'a vètiî àe blanc comme d'un lînceûl. filer au matin je Tai f ue encore; elle m'aVait niis là parce qu'il faisait un peu de soleil, et quèj'aivais fi^oiddans la chambre où Ton ne faisait plus de féîi. ttù â(6uc èst-elle, potir Bii'avoir
LE SOUPER DES FUNËRâILLÈS. Td
oublié, elle qui m'aimait tant et qae j'ai rendue si heureuse- à l'époque de ma floraison? Hélas I le froid de la nuit m'a tué et je ne refleurirai |)lus, et quand reviendra le printèinps, ses premières brises ti-ouveront înes rameaux morts et mes feuilles fanées. Hélas I bit djiic ëst-ëllô cetie, à 4ui tii M"k^ dolnnè par un beau jour de fête?
Sous l'impression des seîitiménts (fu'il éprouvait en ce moment, Ulf îc s'épouvanta lùî-méme êû Voyàn t dégagé de tout raisonnement sopbisiii^ué, le monstrueux égoisme qui lui serait de ùiobilé.
— Je suis fou, s'écria-t-il ; ma conduite avec cette pauvre fllle est plus que stupide, elle est odieuse... Je vais la perdre, et avec elle tout le bonheur, tou(c la jeunesse qu'elle avait su me rendre par cet aiALOor dévoué qui né s'est pas âëïnenfi jusqu'au dérhier moment. Obi noni ùonf ïna p^dnë ftoàètté; tu no lûLOurras paàf
Ulric courut tout d'une haleine hhez soù notaire, et le rencontra au moineùf mêiïiè où celui-ci U disposait à aller en soirée.
— Monsieur, lui dit tJiric» les raisons » ^ou Jles-
(iiîcllcs j'avais quitlé le monde n'existent plus; je quitte mon incognito et je rentre dans la société ; je reprends possession de ma fortune ; je vous prie donc, dans le plus court délai qui vous sera possible^ de réunir les fonds que j'ai déposés chez vous. En attendant, et pour l'heure présente, de quelle somme pouvez-vous disposer?
— * Monsieur le comte, répondit le notaire, je puis sur-le-champ vous remettre vingt-cinq nulle francs,
— C'est bien, dit Ulric; je vais vous en signer la quittance. Mais ce n'est pas tout, j'ai un autre service à vous demander.
— Je suis entièrement à vos ordres.
— Il faut, dit Ulric, que d'ici à deux jours vous m'ayez procuré un appartement habitable pour deux personnes. Comme je n'ai pas le temps de m'occuper de tous ces détails, je vous prierai également de me trouver un homme d'affaires intelligent, qui s'occupera de l'ameublement. Je veux que tout y soit sur le pied le plus confortable, qu'on n'épargne rien. Je ne $uis pas accorder plus de deux jours.
*- Je prends J'engagement de ne point dépasser
ce délai d'une heure, répondit le notaire ; dans deux jours, j'aurai l'honneur de vous faire prévenir.
Le lendemain matin Ulric courut à l'hôpital pour voir sa maltresse, et lui avouer qui il était. Elle était hors d'état de le comprendre; la fièvre cérébrale s'était déclarée pendant la nuit, et elle avait le délire.
Ulric voulait l'emmener, mais les médecins s'opposèrent au transport; néanmoins ils donnèrent quelque espérance.
Au jour fixé, l'appartement du comte Ulric de Bouvres était préparé. Ulric y donna rendez- vous pour le soir môme à trois des plus célèbres médecins de Paris. Puis il courut chercher Rosette.
Elle venait de mourir depuis une heure.
Ulric revint à son nouveau logement, où il trouva son ancien ami Tristan, qu'il avait fait appeler, et qui l'attendait avec les trois médecins.
— Vous pouvez vous retirer, messieurs, dit Ulric à ceux-ci. La personne pour laquelle je désirais vous consulter n'existe plus.
Tristan, resté seul avec le comte Ulric, n'essaya
n SCÈNES DE LA VIE 0Ê lÉUNESSE.
pas de calmer sa douleur, mais il s'y associa fraternellement. Ce fut lui qui dirigea les s]()lendides obsèques qu'on fit à Roîseite, au grand étonnement de tout l'hôpîfal. Il rachetai tes objets que la jeune fille avait emportés aveè elle, et qui, après sa mort, étaient devenu» la propriété de ^administration. Parmi ces objets se trouvait la petite robe bleue, la seule qui restât à la pauvre défunte. Par ses soins aussi, l'ancien mobilier d'Ulric; quand il demeurait avec Rosette, fut transporté dans une pièce de son nouvel appartement.
Ce fut peu de jours après qu'Ulric, décidé à mourir, partait pour l'Angleterre.
Tels étaient les antécédents de ce personnage au moment où il entrait dans les salons du calEë de Foy.
L'arrivée d'Ulric causa un grand mouvement dans l'assemblée. Les hommes se levèrent et lui adressèrent le salut courtois des gens du monde. Quant aux femmes, elles tinrent effrontément pendant cinq minutes le comte de Rouvres presque embarrassé sous la batterie de leurs regards, curieux, jusqu'à l'indiscrétion.
' hË 6Ô0PËR I>ËS FDNËRAILLES. 18
— Allons, mou cher trépassé, dit Tristan en faisant asseoir Ulric à la place qui lai avait été réservée auprès de Fanny, signalez par un toast wire rentrée dans le monde des vivants. Madame, ajouta Tnéta(u en désignant Fàn'n^, fmïnobite sous èotk àia's(iu6; madame vous fera raison. Et vous, dit-il tout h^ à IV raille de la jeune femme, n'oubliez pas ce que je vous ai recommandé.
Ulric j^rit un ^and verre rempli Jusqu'au bord et s'écria :
— Jô boîs...
— N'oubliez f^as que les toasts politiques sont interdite, Itii cria Tristan.
— Je bois à la Mort, dit Gtric en portant fo verre l à ses lèvres, après' avoir salué sa voisine lâasquée.
— Et moi, répondit Fanny en buvant à son tOUr... je bois à la jeunesse, à ramour.
Et comme un éclair qui déchire un nuage, un sour rire de flamme s'alluma sous son masque de velours.
En entendant cette voix Ulric tressaillit sur sa chaise, et, prenant dans sa miain la main que Fanny lui abandonna, il lui dit :
84 SCÈNES DE LA VlE DE JEUNESSE.
— Répétez, répétez, madame...
Fanny reprit son verre, qu'elle n'avait achevé qu'à demi, et répéta avec un accent d'enthousiasme juvénile:
— Je bois à la jeunesse, je bois à l'amourf
— C'est impossible... Cette voix, d'où vient-elle? Ce n'est pas cette femme qui a parlé. De quelle tombe est sortie cette voix? Quelle est cette femme? murmura Ulric en interrogeant du regard Tristan, qui se borna à lui répondre : — Vous avais-je menti?
Mais tout à coup, sur un geste de Tristan, Fanny Jaissa tomber le capuchon de son domino en même temps qu'elle détachait son masque, et avec une grâce adorable elle se retourna vers Ulric, et lui dit en lui parlant de si près qu'il sentit la fraîcheur de son aleine :
— Me ferez-vous raison, monsieur le comtb?
En voyant le visage de Fanny, Ulric resta muet, foudroyé, presque épouvanté.
Fanny était admirablement belle ce soir-là.
Une couronne de petites roses naturelles était posée «ur son front comme une auréole printaniëre, et les
brins de son feuillage faisaient une alliance charmante ayec ses beaux cheveux blonds, dont les crôpelures avaient Téclat lumineux de l'or en fusion. C'était, comme idéalisée par un poëte mystique, une de vjos adorables figures qui sourient si doucement dans les toiles de Greuze.
— Rosette! ma Rosette I... C'est Rosette!... s'écria Ulric à demi lou.
— Pour tout le monde je m'appelle Fanny, dit la jeune femme en inoculant à Ulric une exaltation qui croissait à chaque coup de son regard bleu, — je m'appelle Fanny; j'ai dix-huit ans, et je suis une des dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux pieds sur tous les articles du code pénal. La porte par où l'on sort de mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et pour y pénétrer, il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leur père. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d'or; pour l'instant où je vous parle, jo suis presque ruinée à cause d'un accès de confiance
que j'ai eu dans un moment d'ennui. Aussi, pendant un mois, vais-je coûter trèè-cher. Voilà cfùelie femme Je suis, monsieur le cointe, ajouta l^anny en terminant soû cynique programme, et, par un dernier toup d'œil provocateur, elle sembla dire à Dlric
—Maintenant, monsieur, (fae désirez-vous de moi?
Mais celui-ci avait à peiûe écouté ce qti'elfe avait dit; il n'avait entendu que le son de ïa voix sans prêter d'attention aux paroles; il regardait fixement Fanny, comme on regarde un phénomène, et n'interrompait sa contemplation que pour murmurer de temps en temps :
— Rosette f Rosette!
— Eh bien \ vint lui demander tout bas son ami Tristan, — ce que vous avez vu ne vaut-il pas la peine du voyage que je vous ai fait faire?
— Mais, maintenant que je suis venu, je ne pourrai plus repartir, dit Ulric en montrant Fanny, qui feignait d'être indifférente à la conversation des deux hommes, bien qu'elle n'en perdît pas un mot.
— Enfin, dit Tristan en tirant Ulric à l'écart, que voulez- vous faire?
LE SOUPER DES FUNERAILLEa 87
Ulric parla longuement, en baissant la voix, à To- . reille de Tristan, et quand il eut achevé, Fanny, qui redoublait d'attention, entendit Tristan qui répondait à' soin amï :'
— Je vous assure qu'elle acceptera.
— Que df affaires pour une chose si simple! murmura là ctéâture eh elle-iïiônie; mais elle ne put dissimuler Une certaine inquiétude en voyant que le coiÉte de Rouvres se disposait à se retirer. En effet, BWc ne poirvàùt pas contenir l'émotion qu'il avait éprouvée en se trouvant en face du fantôme vivant de sa maîtresse morte, avait rapidement salué tous les convives et venait de sortir, reconduit jusqu'au dehors par son ami Tristan.
— Eh Men ! ma chère, direùt les autres femmes en voyant ta Mne dépitée à'e Fariny, voilà une conquête manquéel
■— Je sais bien pourquoi, répondit celle-ci. Je l'ai Hûs au pied du mur. Il est ruiné.
— Encore une fois, vous êtes dans l'erreur, m<? belle^ dit Tristan qui venait de rentrer dans le salon,
— Eh bien! alors, je ne vous fait pas complimfeîi^*.
luoa cher, répliqua Fanny. Malgré toute la mise en scène et la bonne volonté que j'y ai mise pour ma part, votre plan me parait complètement manquù. Votre ami ne m'a pas môme fait l'honneur de demander à être reçu chez moi.
— Mon ami est un homme bien élevé et un homme de sens! il ne s'amuse pas à faire des demandes inutiles. Vous n'êtes pour lui qu'une curiosité, un objet d'art, un portrait, et rien de plus, ma chère, répondit insolemment Tristan. Il m'a chargé d'être son homme d'affaires, et voilà ce qu'il vous propose par mon entremise.
— Ah ! voyons un peu.
— Je vous préviens d'avance qu'on ne vous a jamais •fait de proposition semblable. ^
— Mais parlez donc, dirent les femmes, nous sommes sur le gril de l'impatience.
— Nous y voici. Écoutez, dit Tristan en s'adressant particulièrement à Fanny. Le comte Ulric de Rouvres renouvelle votre mobilier.
— Le mien a six mois. Soit, dit Fanny.
— G*éôt presque séculaire, ajouta un des hommes.
— Le comte Ulric vous loue, dans une rue qu'il a choisie lui-même, une chambre de 160 francs^ — Ne m'interrompez pas. — Dans cette chambre il fait disposer un charmant ménage d'occasion, qu'il tient caché en quelque endroit. Les meubles seront garnis de tous les objets de toilette qui vous seront nécessaires; mais je vous préviens que toute cette garderobe est d'occasion comme les meubles^ et la robe la plus chère ne vaut pas vingt francs.
— Après? dit Fanny.
— Après, continua Tristan, le comte Dlric vous trouvera, dans une maison à lui connue, une occupation qui vous rapportera quarante sous par jour.
— Quelle occupation? demanda Fanny.
— Je n'on sais rien. Au reste, vous ne travailhîrez qu'autant que cela pourra vous amuser; seulement vous aurez soin de vous faire sur le bout des doigts des piqiîres d'aiguille. Vous irez dans cette maison depuis le matin jusqu'au soir. Mon ami, M. le comte de Rouvres, ira vous chercher pour vous reconduire au sortir de votre besogne et vous ramènera a votre chambre, où vous passerez la soirée avec lui. A dix
heures vous serez libre de votre personne; mais le lendemain, dès sept heures, vous serez à la disposition de M. de Rouvres, qui vous conduira à votre travail. Le dimanche, quand le temps sera beau, vous irez avec lui à la campagne manger du kit et cueillir des fraises. En outre, vous appellerez M. de Rouvres Marc, et vous apprendrez, pour les lui chanter, quelques chansons qu'il aime à entendre. Vous lui préparerez aussi vous-mêtne certaine cuisine dont il vous indiquera le menu*
— Est-ce tout? demanda Fanny^qui ne savait pas si Tristan se moquait d'elle.
— Ce n'est pas tout, reprit celuî-cî. — Pendant deux mois de l'hiver voiis irei travailler, — ou du moins dans la maison où vous serez censée travailler, — vêtue seulement d'une vieille petite robe d'indienne bleue semée de pois blancs.
— Mais j'aurai froid.
^Certainement, d'autant plus que pendant ces deux mois d'hiver vous ne ferez pas de feu dans votre chambre.
— Ah î dit Fanny, j'ai connu des gens singuliers,
mais votre ami les surpasse; le comte de Rouvres me parait un être ridicule. Pourquoi ne me propose-t-il pas tout de suite de me couper la tète pour la faire encadrer comme étant le portrait de sa maîtresse?
— Il y a pensé, dit tranquillement Tristan.
— Et après? reprit Fatnny. Est-ce là tout?
— Ceà todt, dit Tristan.
— voilà èe qu*il exige? Et moi, que puis-je exiger en ëchâii^e dé cette comédie, si je consens à la jouer?
— Le comte de Rouvres vous offre le traitement d'un ministre : cent mille francs par ani
— C'est sérieux? s'écria Fanny.
— Très-séHeux. — On passera, si vous l'exigez, un acte notarié.
— Mais il est donc décidément bien riche?
— Il a plus d'un million de fortune.
— Et combien de temps durera cette fantaisie?
— Tant que vous le voudrez. Ah ! j'oubliais de vous dire qu'en acceptant ces conditions, vous changez de nom, comme mon ami. Il s'appellera Marc Gilbert, et vous vous nommerez Rosette.
— Eh bien f Fanny, demanda à celle-ci une de s^s compagnes, qu'en dis-tu?
— Alesdames, répondit Fanny, je ne vous connais plus. Je m'appelle Rosette, et je suis la maltresse vertueuse de M. Marc Gilbert.
Le lendemain soir, dans l'ancienne chambre de la rue de TOuest^ où Ulric avait habité pendant un an avec Rosette, Fanny, vêtue de la petite robe bleue à pois blancs, attendait la première visite du comte de Rouvres, qui ne tarda pas à arriver, revêtu de son ancien costume d'ouvrier.
Pendant la première heure, et pour mieux faire comprendre à Fanny l'esprit du personnage dont elle devait jouer le rôle, Ulric raconta à Fanny ses amours avec Rosette.
— Ce que je vous demande avant tout, dit-il, c'est de ne jamais me parler de ma fortune, et, le plus que vous pourrez feindre de Tignorer vous-même sera le mieux.
— Alors, monsieur, répondit Fanny en tirant de la poche de sa petite robe bleue un papier qu'elle présenta à Ulric, reprenez cette lettre qui vous appar-
ient; car, en la trouvant sous mes yeux, je ne pour r;)iis pas m'empécher de me rappeler que vous
'êtes pas M. Marc Gilbert, mais bien M. le comte de Rouvres.
Ulric, étonné et ne comprenant pas, prit la lettre et rouvrit.
C'était la lettre qu'il avait reçue de son ancien notaire, M. Morin, quand celui-ci, prêt à vendre son étude, lui demandait s'il voulait rentrer dans la possession de sa fortune, dont les chiffres se trouvaient établis dans cette lettre.
— Vous avez trouvé celte lettre dans la poche de celte robe? demanda Ulric en pâlissant.
— Oui, répondit-elle, et voyant qu'elle vous était adressée, j'ai cru devoir vous la remettre.
— Mais, continua Ulric, cette robe appartenait à Rosette, et pour que ma lettre s'y trouvât, il fallait bien qu'elle en eût pris connaissance-
Fanny répondit par un sourire.
— Alors, continua Ulric, Rosette savait qui j'étais, ^elle savait que j'étais riche, — et son amonr... Ali ! malheureux I
Et il tomba anéanti sur le carreau.
Environ un mois après, comme Fanny, revenue dans son appartement, s'apprêtait à aller au bal masqué, elle vit entrer chez elle Xristan, qui tenait à la main un petit paquet.
— Que m'apporteï-vous là, — un cadeau?
— C'est un legs que vous a fait avant de mourir mon ami le comte de Rouvres.
— Voyons, dit Fanny.
Mais elle devint furieuse en apercevant la petite robe bleue.
— Votre ami est un être ridicule, mort ou vivant; il m'a fait banqueroute de cent mille francs.
— Ne vous pressez pas de le calomnier, dit Tristan; et il tira de la poche de la robe un portefeuille jiui contenait cent billets de banque.
LA M4ITRES.SE AUX MAINS ROUGJSS
Depuis quelque temps Théodore était beaucoup plus assidu chez sa tante la iingère qu'aux cours de l'école de médecine ; on ne le voyait plus au café et il n'allait plus au bal.
Quel était ce mystère?
Théodore était tout simplement amoureux d'une ouvrière entrée depuis peu dans l'atelier de sa tante. Jolie, douce, laborieuse et ne manquant point d'un certain esprit naturel, -^ telle était Clémence. Elle arrivait de sa province, où elle avait été élevée fort rigoureusement par une parente vieille et dévote. -* Et la première fois qu'il vit cette jeune fille, Théodore, qui en amour était un garçon trôs-împrovisaicur, en était tombé subitement épris. Mais Clémence
n'était pas une fille à ranger au nombre des conquêtes faciles, comme il s'en fait tant les soirs de bal, à Taide de deux ou tiois lieux communs madrigalisés et d'une bouteille d'Aï frappée. Aussi Théodore comprit qu'il devait cette fois laisser de côté la devise Veni, vidi, rtct, qu'il avait coutume d'arborer dans ses campagnes galantes.
Voici donc notre amoureux forcé d'étudier la géographie du pays de Tendre, qu'il avait jusque-là fort peu parcouru. Néanmoins Théodore ne se désespéra pas... et tous les jours il venait passer de longues heures chez sa tante, et, de ses yeux chargés d'une mitraille d'amour, il assiégeait le cœur de la petite provinciale... qui tâchait de se défendre de son mieux.
Cependant la situation commençait à devenir cri- ^ tique. Clémence avait dix-huit ans, âge où les rêves \ des jeunes filles ont ordinairement des moustaches, — brunes ou blondes. Clémence jura de se défendre. Mais d'avance elle sentait qu'elle était vaincue. Elle avait beau baisser les yeux devant Théodore, elle le voyait mieux, et le jeune homme de se dire tout bas :
Voici qui va bien, à bientôt Tassant définitif I En effet, le moment était venu où il ne pouvait être tenté qu'avec succès.
Malgré toutes les précautions qu'elle prenait pour le fermer, Clémence oublia un jour la clef sur la porte de son cœur, — et l'amour entra.
Quelque temps plus loin, Clémence oubliait une auire clef sur une porte, — celle de sa chambre, et un malin on en vit sortir Théodore.
Théodore fut pendant trois mois très-enthousiasmé de sa maîtresse; mais au bout de ce temps, son amour tomba à quelques degrés au-dessous de l'estime sincère, — point qui, au thermomètre de la passion, équivaut à l'indifférence.
Pourtant, Clémence était toujours la même, soumise, aimante, fidèle et coquette, juste ce qu'il fallait pour plaire à Théodore, qui, de son côté, devenait do plus en plus insensible à ses coquetteries.
Enfin, résolu d'en finir avec cet amour, Théodore fit un soir à sa maîtresse un de ces outrages que toute autre feœme n'eût jamais pardonné. Au milieu d'une conversation paradoxale d'art et d'amour comparés,
os SCÈNES DE LA. VIE DE JEUNESSE.
et devant une nombreuse compagnie, Théodore déclara qu'il lai était impossible d'aimer une femme qui n'aurait pas les mains blanches et les ongles opalisés. Celte brutale épigramme adressée aux mains rouges et meurtries de la pauvre Clémence lui entra pins avant et plus douloureusement dans le cœur que ne l'eût fait un coup de poignard; car cette méchanceté aiguë atteignait plus encore son amour que son amour-propre.
Cependant, comme elle avait beaucoup d'orgueil, son parti fut pris sur-le-champ. Elle résolut de quitter l'étudiant avant qu'il lui eût fait comprendre d'une manière plus significative que leur liaison devait avoir une fin.
Le lendemain, pendant que Théodore était au cours, Clémence réunit en un paquet tous les objets qui lui appartenaient et les fit transporter dans un hôtel des environs, où elle avait choisi une chambre. Cependant, comme elle ne se sentait pas le courage de quitter Théodore avant de l'avoir revu, la jeune fille attendit son retour. Peut-être espérait-elle qu'il essayerait de lui faire oublier l'offense de la veille; et,
si banale qu'eût été Fexcuse, la pauvre enfant était tOute prête à l'accueillir par un pardon.
A minuit Théodore fit prévenir qu'il ne rentrerait pas. — Il voulait en effet éviter d'avoir avec sa maîtresse une de ces explications qui, sans qu'on le veuille, vous acheminent si souvent à un raccommodement. .
Clémence comprit que tout était fini. Elle écrivit à la hâte un mot d'adieu, et sortit de sa chambre en jetant au portrait de Théodore, qui au moins avait l'air de lui sourire, un long regard humide de larmes.
Le maliU; en rentrant, Théodore trouva le billet de sa maîtresse.
—Vive la liberté ! s'écria-t-il quand il l'eut achevé ; et il courut dans un café rejoindre ses atnis et lent raconter de quelle façon ferme et brillante il venait cle rompre sa chaîne.
Cependant, les premiers jours qui suivirent sa séparation d'avec Clémence Théodore trouva que sa petite chambre était bien grande, et les premières nuits 11 lui sembla que son lit était bien large. Mais au bdùt de deux semaines la lacune était comblée.
iOO SCÈNES DE lA VIE DE JEUNESSE.
Cependant Clémence n'avait pas de nouvel amour et se souvenait encore de Théodore. Elle avait du reste conservé Tespérance que son amant reviendrait à elle; et pour un pas qu'il eût fait, elle était toute disposée à en faire dix. Dans cet espoir d'un rapprochement prochain, la pauvre délaissée s'était surtout attachée à corriger, autant qu'il lui serait possible, le défaut physique que Théodore lui avait si brutalement reproché. Elle tenait à montrera l'ingrat qu'elle pouvait avoir les mains aussi blanches que n'importe quelle lionne de n'importe quelle aristocratie. Elle commença donc à prendre des soins qu'elle avait négligés jusqu'alors. Elle eut des savons, des poudres, des eaux qui lui coûtaient le plus clair de son gain modique. Enfin elle alla même jusqu'à mettre des gants la nuit, elle qui en mettait à peine le jour.
Chaque matin, en se levant, elle regardait avec inquiétude le progrès de ses remèdes. Hélas! ils n'opéraient pas vite ! Les soins du ménage, qu'elle tenait sur un point de propreté flamande; les travaux de couture surtout, tout cela neutralisait l'action de ses soins coquets; et si ses mains avaient gagné quelque
délicatesse comme forme, elles étaient restées, comme devant, — rouges, ainsi que des cerises.
La pauvre Clémence ignorait cji^e la meilleure p&te pour blanchir les mains s'appelle l'oisiveté, et l'eûtelle su d'ailleurs, elle n'eût point pu en faire usage C'était là un remède qui lui eût coûté trop cher.
Elle resta donc avec ses mains rouges.
Un soir Clémence se rappela que, dans le beau temps de leur amour, elle avait promis à Théodore de lui broder une bourse pour le jour de sa fête, — et ce jour n'était pas éloigné. — Âhl pensa la jeune fille en recueillant avec bonheur ce souvenir, j'aurai encore le temps; en recevant mon cadeau, il verra que je ne l'ai pas oublié, et il reviendra peut-être. Dès le lendemain elle se mit à l'œuvre.
11 lui restait presque toute une semaine devant elle pour ce travail; c'était plus qu'il ne fallait, si elld avait pu disposer de tout son temps. Mais comme ses journées ne lui appartenaient point, huit jours devaient à peine suffire. Clémence travailla la nuit.
On était dans l'hiver, — il faisait grand froid, — et le budget de la jeune ouvrière ne lui permettait pas dô
lot SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
faire grand feu ; souvent même n'en faisait-elle point du tout. C'est alors que ses pauvres mains devenaient rouges, grand Dieu! Mais quand au matin elle avait avancé sa bourse de quelques mailles, elle oubliait froid et fatigue, et trouvait dans respéraiïce qu'elle avait d'une réconciliation prochaine de nouvelles forces pour aller à son travail du jour. Cependant ses veilles prolongées, dans une chambre humide et mal close» les émotions qui Tavaiettt agitée depuis quelque temps, altéraient visiblement ta santé de la jeune fille, qui n'y apportait aucune attention.
Enfin le petit chef-d'œuvre de patience et de bon goût sortit achevé de ses mains, hélas! toujours aussi rouges que les mains de TÂurore quand elle ouvre les portes d'un ciel d'hiver. En admirant cette bourse, dans laquelle elle avait mis tant de superstitieuses espérances, Clémence eut un bon moment de joie. Elle jeta im coup d'œil sur les murs tristes de cette chambre oji elle vivait dolente et solitaire, et elle ne put s'empêcher de dire :
— Avani peu, je n'y serai plus — ou je n'y serai pas seule 1
La veille de la SaLint-Théodore, Glémeûce enveloppa soigneusement éa bourse dans une bûf (e garnie de coton et alla chez une bouquetière prenare un bouquet ot elte fit entrée toutes les fleurs qu'elle savait préférées par Théodore; èllé fit ajouter aussi toutes celles dont le langage eniblétnatique pouvait éveiller le souvenir. — Hélas I réveille-t-on les morts?
Au coin d'une rue, Clémence confia son cadeau à un commissionnaire.
— Y a-t-ilune réponse? demanda celui-ci.
— Non, répondit la jeune fille. — Théodore tiendra lui-même, pensait-elle.
Comme elle rentrait che2 eRe, éUe rencontra en chemin un jeune homme qu'elle avait vu quelquefois chez son amant.
— Tiens, vous voilà, Clémence, lui dit ï'étudiant ; que devenez-vous donc?
— Vous savez bien ce qui est arrivé, réponditelle.^
— Ah oui, c'est vrai t vous êtes fâchée avec Théodore.
— Fâchée! dit Clémence, oh ! fâchée!
i04 SCÈNES DE LÀ VIE DE JEUNESSE.
— Ah! c'est égal... il vous regrette, allez.
— Il me regrette? fit la jeune fille, en rougissant de plaisir : il vous Ta dit?
— Non, pas précisément, — mais je le dei\ne. — Nous allons ce soir au bal de l'Opéra, ajouta l'étudiant. — Théodore y sera. — Viendrez-vous?
— Oh î dit Clémence. Je ne crois pas... Adieu.
— Adieu, dit l'étudiant, qui continua son chemin en sifflant.
— Il me regrette ! murmura Clémence quand elle fut rentrée, j'en étais bien sûre, moi 1 — Quand il verra que je me souviens encore de lui, il reviendra ; —c'est l'amour-propre qui l'aura empoché de revenir plus tôt... il ne voulait point faire le premier pas... tous les hommes sont orgueilleux... Et Clémence se mit à chanter d'une voix souvent interrompue par une toux douloureuse la jolie chanson t
a Rosine à moi reyient fidèle. »
Seulement, sans s'inquiéter de la mutilation qu'elle faisait subir au vers, elle y substitua le nom de Théodore.
LA iMAITRESSE AUX MAINS ROUGES. 105
— Vers le milieu de la journée, — heure à laquelle elle savait l'étudiant libre, — Clémence fit une jolie toilette. Elle soigna surtout ses mains, qu'elle avait du moins su préserver des engelures.
— Ah f disait-elle en les regardant, — elles ne sont pas trop rouges aujourd'hui.
Et elle attendit.
Or, pendant qu'elle attendait, la nouvelle maltresse de Théodore, qui en ce moment était seule chez l'étudiant, recevût l'envoi de Clémence. Mademoiselle Coralie, qui était une persorï^ rusée, devina do suite que ces cadeaux venaient d'uno femme^ et en voyant le C qui était brodé ^r la bourse avec un T, elle pensa que cette femme devait être Clémence, — qu'elle avait du reste connue. — Elle veut revenir. C'est bon, dit Coralie. Je sais ce que j'ai à faire. — Et elle se mit à machiner tout bas une de ces vengeances doublées de fourberie, — comme savent en trouver les femmes qui ont une rivale en face de leur amour ou de leur vanité.
Une heure après Théodore entra.
En l'entendant monter, Coralie s'était cachée der-
iPa SCÈNES DE Là vie DE JEUNESSE.
ri ère les rideaux de ralcôve, après avoir ea soin de laisser en évidence le bouquet et la bourse, pour qu'ils tombassent d'abord sous les yeux de Théodore, — ce qui arriva . — Tiens, fit le jeune homme étonné, qu'est-ce que c'est que ça?
— Quoi, tu ne le devines pas? s'écria CoraUe en venant lui sauter au cou; — quel jour sommes-nous aujourd'hui?
Théodore songea à sa fôte.
^ Comment, c'est toi?... tu t'es souvenue, dit-il en regardant sa maîtresse, qui ne baissa pas les yeux.
— Et qui donc veUx-tu que ce soit? fit-elle.
— Allons; se dit Théodore en lui-môme, je ne pouvais pas manquer d'avoir une bourse, — cette pauvre Clémence m'en avait promis une. Mais, demanda-t-il à Coralie, quand donc as-tu fait cela?
— Eh bien donc, et ma surprise ? répondit Cora- Ue. — J'ai fait la bourse pendant la nuit — quand tu dGiTinais. J'ai eu joliment froid va... Regarde donc... il y a un C et un T... nos deux noms...
— Pauvre chérie... dit Théodore... Elle est char-
rûxùiBf ta bourse... Je venxque ta Tétrennes ce soir au bal... Tiens, Toilà pour la garnir... Et comme il venait de recevoir sa pension, Théodore donna h Goralie une belle pièce d'or...
— Aht pensa celle-ci en prenant les vingt francs, f ai une fière idée. . . En effet, le cerveau de cette fille, qui était une fine mécanique à perfidie, venait d'inventer quelque chose de bien noir sans doute, car les yeux de Goralie brillèrent d'un éclat extraordinaire. . . 0ht la bonne idée, fit-elle encore tout bas. — La vipère se réjouissait de son abondance de venin..
Cependant Clémence attendait toujours... à minuit elle attendait encore... A une heure du matin, n'y pouvant plus tenir, elle se décida à aller au bal de rOpéra. — où on lui avait dit qu'elle trouverait Théodore. Elle voulait le voir... il fallait qu'elle le vit...
Elle prit un peu d'argent — le reste de ses économies —et sortit pour aller louer un domino. Comme die passait devant la loge du portier, celui-ci l'appela.
— Mademoiselle, j'ai quelque chose à vous remettre. — Clémence était déjà dans fa rue.
i08 SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
A deux heures elle entrait au bal de l'Opéra, le
sage soigneusement caché par un loup de velours.
mmc elle traversait la salle, elle aperçut d'abord à quelques pas d'elle deux masques qui s'apprêtaient à se mêler à un quadrille... c'étaient Théodore et Qbralie, et Clémence avait reconnu son amant. Elle poussa un cri sourd et s'appuya contre une banquette pour ne point tomber. Mais elle fit tant d'efforts qu'elle parvint à comprimer la souffrance atroce qui veûait de se mettre à crier au fond de son cœur, et seule elle en entendit le bruit...
Théodore avait donné la bourse et le bouquet qu'elle lui avait envoyés à sa maîtresse nouvelle... En effet, la bourse pendait à la ceinture de Coralie, et le bouquet fleurissait sa main gantée de blanc.
Clémence resta cinq minutes à regarder Coralie et Théodore danser devant elle. — A chaque figure du quadrille ils s'embrassaient. — Au moment de s'élancer rour le galop, Corali« laissa tomber le bouquet à terre. Elle voulut se baisser pour le ramasser, mais ThéoJorfi l'enleva dans ses bras,
— Il était tout fané, lui dit-il, je t'en achèterai
LA MAITRESSE AUX MAINS ROUGES;- i09
un plus beau... Et ils s'envolèrent dans le tourbillon.
Clémence vit son bouquet foulé sous les mille pieds du gigantesque galop .
Elle sortit du bal avec précipitation — la tête perdue, le cœur brisé, ne sachant pas d'où elle sortait, Ignorant où elle allait... Au bout de deux heures de marche par une neige abondante et glacée, le hasard ramena Clémence dans sa rue et devant sa porte.
— Tiens! vous voilà, mademoiselle, lui dit le portier; j'ai quelque chose pour vous depuis hier. Jo voulais vous le remettre quand vous êtes partie pour le bal, mais vous ne m'avez pas répondu... C'est un commissionnaire qui m'a apporté cela de la part da M. Théodore.
— Théodore! dit Clémence; donnez vite, et elle arracha une petite boite des mains du portier.
A peine arrivée dans sa chambre, elle ouvrit la boite et y trouva un papier dans lequel était enveloppée une pièce d'or toute neuve, qui s'en alla rouler à terre avec un bruit sonore. — Sur le papier ces mots
liO âCÉNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
avaient été écrits au crayon : -—J'ai reçu votre bourse^ — voici four vos peines.
C*éta2t la belle idée de mademoiselle Coralie.
Clémence tomba à terre en poussant un gémissement. Une Voisine l'entendit et vint lui porter secours. Elle eut toutes les peines du monde à retenir la jeune fille, qui^ prise du délire, voulait se jeter par la fenêtre.
Le soir un médecin fut appelé. — En voyant Clémence il secoua la tète : — Ceci est grave, dit-il, mais il est encore temps.
Le lendemain Clémence se réveillait dans un hôpital.
Pendant huit jours, on eut des espérances. Mais le matin du neuvième, en faisant sa visite, le médecin se pencha à l'oreille de la sœur de charité, qui s'approcha tristement du lit de Clémence.
— Je sais ce que vous voulez me dire, ma sœur... murmura la malade. Et elle demanda les sacrements.
Le soir, comme la religieuse s'apprêtait à quitter la salle, Clémence la ût appeler.
LA MAITRESSE AUX MAÎNS ROUGES. lii
— Tenez, ma sœur, lui dit-elle en lui mettant dans la main une pièce d'or qui était cachée sous son oreille»', vous mettrez ceci dans le tronc des pauvres malades. — C'est toute ma fortune. Adieu!
«— Couvrez-vous, mon enfant, lui dit la sœur, en voyant qu^ellc gardait ses bras hors du lit. Vous allez avoir froid*
— Oh ! qu*est-ce que cela fait maintenant? dit Clémence. Et elle se prit à sourire en regardant ses mains que la maladie avait rendues pâles et transpal^ntes. -^ Si Théodore me voyait! murmura-t-elle. Puis elle s'endormit et fit son dernier rêve.
Vers le milieu de la nuit elle se réveilla pour mourir. L'agonie fut brève. On avait, comme d'habitude, envoyé chercher l'interne de garde pour y assister. Quand l'infirmier vint le demander, il achevait une partie avec un de ses camarades.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il.
— C'est la jeune fille du n<» 15 qui se meurt.
— C'est bon, j'y vais... Théodore, prends donc ma partie.
Dix minutes après, l'interne remontait.
iid SCÈNES DE LÀ VIE DE JEUNESSE.
— Eh bien, lui dit Théodore, qui était venu passer cette nuit avec ses amis les carabins, et le n'' 15?
— La petite est morte, dit Finterne en reprenant spn jeu : le roi t.. . c'est dommage, elle était bien jolie; ^ valet.., dix-huit ans; — passe trèfle...; des yeux noirs et des mains blanches,., ohf mais blanches... Tiens, à propos, elle s'appelait Clémence, comme ton ancienne maltresse, je crois, Théodore.
— Ahl reprit celui-ci, Clémence 1 celle qui avait les mains rouges. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. -^ Atouts atout et atout. Mon petit, ga me fait la vote et le point.
A répoque du terme d'avril, un jeune homme appelé Octave vint prendre possession d'une chambre qu'il avait quelques jours auparavant arrêtée dans une maison de la rue de la Tour d'Auvergne. Il avait 'air si honnête, que le portier n'avait point voulu se déranger pour aller aux renseignements, comme c'est l'upage, et lui avait loué de confiance.
Le logement d'Octave était situé au quatrième et dernier étage. C'était une petite chambre si basse de plafond, qu'un homme d'une taille un peu élevée n'aurait pas pu y garder son chapeau. Elle était éclairée d'un côté par une petite fenêtre donnant sur h cour, et d'où Ton apercevait les hauteurs de Mont-
martre. Un autre jour était pratiqué au fond, c'était un châssis mobile ouvrant sur les jardins d'un pensionnat de jeunes demoiselles. De là on apercevait une partie du panorama de Paris.
Octave passa la journée à mettre ses affaires en ordre. Ce n'était pourtant pas une longue besogne, car il n'avait bien juste que le nécessaire, et à la vue de son mobilier de modeste apparence, le portier de la maison avait fait une grimace, et s'était presque repenti de lui avoir loué sans aller aux informations.
Son installation terminée. Octave se mit machinalement à sa fenêtre pour juger ce que serait la vue. En levant les yeux, il aperçut à la croisée qui faisait face à la sienne un petit vieillard, occupe à couper les branches mortes de quelques arbustes plantés dans des caisses et formant un jardin suspendu. Le vieux voisin, qui venait d'apercevoir Octave, s'interrompit dans sa besogne; puis, après l'avoir examiné quelques instants, il souleva le bonnet de laine qui couvrait ses cheveux déjà blancs, et faisant au jeune homme un geste amical, il lui dit en souriant :
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer. Per-
mettez-moi de vous souhaiter la bienvenue dans cette maison.
Octaye, un peu étonné, salua le yieillard et ré« pondit à sa politesse. Puis, comme le voisin s'était remis à son jardinage, Octave ferma sa fenêtre et des* cendit pour aller dîner.
Comme il déposait sa clef chez le portier, celui-*ci le prévint qu'il était d'habitude dana la maison de ne point rentrer après minuit, et que, passé cette heurei on payait une amende.
Octave répondit qu'il ne se trouverait jamais dans ce cas-là, et que d'ailleurs il sortait fort rarement le soir.
Avec une foule de précautions oratoires, qui rendirent son avertissement très-difficile à comprendre, le portier informa en outre Gustave qu'il était libre de recevoir des femmes chez lui, à la condition que ce seraient des personnes décentes qui ne troubleraient jamais la tranquilité de la maison, habitée par des petits rentiers et des ouvriers en famille.
Octave répondit qu'il recevrait peu de visites; mais que sûrement il ne recevrait jamais de femmes chez lui.
L.e portier conclut en lui demandant s'il désirait que son épouse prit soin de son ménage, comme elle faisait pour quelques célibataires. Mais Octavd le remercia en disant que son ménage était trop peu de chose, et qu'il avait l'habitude de le faire luimême.
Octave rentra de très-bonne-heure. — Il lut toute a soirée et se coucha à minuit. Le lendemain il sortit à dix heures le matin, rentra à quatre, ressortit à six heures et revint à sept. Il lut toute la soirée, comme il avait fait la veille, et se coucha à la môme heure.
Tous les jours il faisait ainsi de môme, avec la plus parfaite régularité. Chaque matin il apercevait son vieux voisin qui jardinait à la fenêtre; ils se saluaien et échangeaient quelques paroles sur l'état du temps.
Depuis un mois Octave habitait la maison, et on n'avait pu remarquer aucun changement dans son existence. Non-seulement il ne s'était présenté aucune visite pour lui, mais encore il n'avait reçu aucune lettre. On causait de lui quelquefois dans la
tfi BONHOMME JADIS; 117
loge du portier, et on s'étonnait un peu de risi4ement dans lequel il vivait.
Octave avait vingt ans. Son histoire était fort courte. Son père était un petit négociant qu'une mauvaise spéculation avait ruiné. Il était mort foudroyé par ce désastre. La mère d'Octave, ne pouvant plus payer sa pension au collège, l'en retira avant qu'il eût achevé ses études. — Ils vécurent dans un grand dénûment l'un et l'autre pendant une année. Au bout de ce temps la mère, qui traînait en langueur depuis la mort de son mari, tomba malade, et mourut elle-même après quinze jours de maladie. Quand Octave eut fait enterrer sa^mère avec le produit de la rente qu'il possédait, à peine lui restait-il assez pour entourer son chapeau d'un crêpe. — Il était orphelin à seize ans, et n'avait au monde aucun parent, aucun ami qui pût le secourir, même d'un conseil. Il alla au hasard chez un notaire qui jadis avait fait les affaires de son père.'— C'était un homme honnête et charitable. Il eut compassion d'Octave, lui prêta un peu d'argent et promit de s'intéresser à lui. En effet, il ne tarda pas à le placer en qualité de
''-'\in SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
gecrôtaire chez un de ses clients. — Depuis quatre ans
Octave cccupait cette place, qui lui rapportait douze cents francs par an. C'était peu; mais Octave était sobre, économe, et sut encore mettre de c6té quelques centaines de francs, qui devaient lui servir quand il commencerait Tétude du droit, — car il voulait réaliser le dïsir que son père avait eu de le destiner au barreau. En attendant, il se préparait à passer son examen de bachelier, et travaillait dans ce but avec une grande assiduité. Depuis la mort de sa mère il n'avait fait aucune connaissance. Il n'allait jamais ni au spectacle, ni au bal, ni au café. Ses distractions se bornaient à quelques promenades faites le dimanche dans les environs de Paris.
Un dimanche soir — Octave lisait auprès de sa fenêtre, quand il aperçut son vieux voisin, dont la tête blanche s'encadrait dans un berceau de chèvrefeuille et de plantes grimpantes. — Ils se saluèrent l'un l'autre par une inclination de tête. C'était au commencement de mai. La soirée était magnifique; l'air doux promenait des odeurs de feuilles vertes et de lilas, et des refrains joyeux que chantaient des
LE BONHOMME JADIS, il9
ouvriers se rendant par bandes aux' barrières. De temps en temps, et suivant les variations du vent, on entendait, tantôt distinctement, et tantôt comme des rumeurs confuses, les orchestres des guinguettes qui peuplent les boulevards extérieurs.
— Eh ! jeune homme, — s'écria tout à coup le vieux voisin, dont le visage venait de se fendra par un large sourire, — entendez-vous ?
Octave leva les yeux de dessus son livre et regarda le vieillard,
— Entendez-vous, continua celui-ci, entendez* vous les violons? et en avant deux, allez donci ajouta-t'il en ^e dandinant.
Et comme une bouffée de musique, apportée parle vent, venait précisément de lui secouer une gamme dans les oreilles, Octave répondit qu'il entendait W effet.
— Eh bien, -^ continua le voisin, ^ est-ce que cela ne vous donne pas envie de fermer votre livre?
Octave sourit, et détourna la tôte en signe négatif. A cette réponse, le sourire du vieillard s'éteignit sur sa figure.
— Vraiment, reprit-il, ça ne vous fait rien?
— Rien! dit Octave.
— Quel âge avez-vous donc?
— J'ai vingt ans...
— Vingt ans... et ça ne vous fait rien? — prodigieux I — Ah! jeune homme, si vous pouviez me prêter vos jambes, comme je les prendrais à mon cou pour courir où sont les violons. — Et vous avez vingt ans? dit le voisin avec un accent étonné.
— Je les ai eus précisément aujourd'hui, répondit Octave, — qui se rappelait que ce jour était son anniversaire de naissance.
— Aujourd'hui! dit le vieillard en frappant dans ses deux mains. — Aujourd'hui! — prodigieux! — étrange en vérité 1 — Vingt ans ; eh bien, moi, jeune homme, moi qui vous parle, — aujourd'hui, — ce matin, — j'ai eu soixante-cinq ans.
— On ne vous les donnerait pas, dit Octave, — pour répondre. •
— Oui, mais le bon Dieu me les ai donnés, lui, — et je ne le tiens pas quitte. — Il voudrait m'en donner encore autant, que ça ne serait pas de refus. — i
Au reste, quand il lui plaira d'arrêter les frais, je [ suis tout prêt; — au moins je n'aurai pas loin à al- 1er. Montmartre est à deux pas, — ce sera commode, — j'entendrai les violons de plus près.
Octave avait fermé son livre et regardait son voisin avec plus de curiosité qu'il ne l'avait fait jusquelà. C'était un petit homme d'une physionomie à la fois douce et fière. Son front, à demi couvert de cheveux parfaitement blancs, n'avait pas une seule ride; sa bouche était spirituelle et fine, et l'éclat de ses yeux vifs jetait sur tout son visage une clarté gaie qui lui pnlevait, à première vue, au moins un tiers de son âge.
— Monsieur, dit-il tout à coup pendant qu'Octave l'examinait, — permettez-moi de v«us faire une proposition ; — vous la trouverez peut-être indiscrète, mais je me risque ; — après cela vous êtes libre de ne la point accepter... ce qui me ferait de la peine, je vous l'avoue... Voilà, monsieur, ce que je voulais vous proposer, — fit le vieillard avec un charmant sourire. — Vous m'avez dit tout à l'heure que vous aviez vingt ans aujourd'hui môme. — Par un singulier
in SCÈNES DE LÀ VIE DE JEUNESSE.
rapport, il so trouve que ce jour est Tanniversaire de ma naissance ; *« ordinairement, à cette occasion, j'ai toujours eu un convive ou deux, ^ des jeunes gens toujours. — Ah! la jeunesse! dit le vieillard en se frappant le front avec un geste et un accent indescriptibles, la jeunesse!— Enfin, monsieur, toutes les autres années, j'ai eu un visage ami à ma table. — On riait, on causait ; -^ au dessert on chantait des chansons, les nouvelles et celles de jadis, et on arrosait les chansons avec un vieux vin qui est de mon âge et que j'ai goûté, quand il était raisin, dans un petit clos bourguignon. On l'a mis en bouteille le jour où on m'a mis une culotte. J'en ai encore une quarantaine de flacons dans ma cave, et je n'en bois qu'aux jours de fête, comme aujourd'hui par exemple. — Eh bien, dit le bonhomme, je suis sûr que j'userai la provision. Mais je reviens à ma proposition, monsieur, car je vous ennuie en bavardant là : — c'était pour vous dire qu'aujourd'hui je suis tout seul à dîner, tout à fait seul. L'année dernière j'avais un voisin, un jeune homme qui logeait précisément dans la chambre ou vous êtes, et sa femme, jolie
LE BONHOMME JADIS. m
fille ; quand je dis sa femme, non, ce ne TôtaH pas, le pauvre garçon, puisqu'il «'est marié avec uno autre, la petite était drôle, gaie comme un pinson, et chan* tait du matin au soir. Je passais ma vie à regarder ce joli ménage. Le jeune homme est parti, comme je vous le disais, et la petite s'est mariée d'un autre côté. — Elle doit être par là-bas k danser, ajouta le vieillard en étendant la main du côté d'où venait la musique du bal. — Enfin, monsieur, j'ai été tout triste quand j'ai vu la chambre vide. -^ Qu'est-ce qui va venir loger là? me demandais^je tous les jours avec inquiétude. -«* Une vieille femme peut-être? **** Ah, / voyez-vous, cette idée-là mo faisait trembler. Moi qui suis vieux, je ne peux pas regarder oe qui me ressemble. C'est prodigieux, monsieur; mais les vieilles femmes et les enterrements, je ne peux pas voir ça. --Ça m'empêche de boire pendant huit jours. C'est pourquoi je me suis logé sur Je derrière. Sur le devant, j'aurais trop été exposé à voir tes cor- ^^ billards qui passent dans cette rue du matin au soir, parce que c'est le chemin pour aller au cimetière, — le n'aurais pu me mettre à la fenêtre» A chaque voi-
ture qui serait passée, j'aurais eu peur d'entendre le cocher m'appeler pour m'emmener. — Merci, je ne suis pas pressé, — c'est moi qui enterrerai les autres*. — Enfin, monsieur, quand vous êtes emménagé, j'ai été ravi. — Un jeune homme! bon, voilà un jeune honmie^ me snis-je dit; je ferai sa connaissance, et je me suis intéressé à vous du premier jour où je vous ai vu. — C'est pourquoi, monsieur, je vous invité à dîner avec moi — pour célébrer mon jour de naissance, qui est aussi le vôtre, — à moins que vous n'ayez disposé de votre temps.
Sans savoir pourquoi. Octave fut ému de ce bavardage plein de franchise, de bonne humeur et de gaieté. Le vieux bonhomme paraissait attendre avec anxiété sa réponse, — et il poussa un véritable cri dp joie quand Octave lui eut répondu qu'il acceptait.
Octave descendit de chez lui et monta chez son voisin, qui \ui avait indiqué par où il devait passer.
e portier ayant aperçu Octave qui montait l'escalier du devant, lui demanda où il allait.
— Je Vïv^s chez mon voisin d'en face, dit Octave.
— C'est drôle, fit îe portier à sa femme, voilà
LE BONHOMME UDIS. 125
M. Octave qui va chez le bonhomme Jadis. Et cet événement fut toute la soirée un thème de causerie dans la loge.
Quand Octave entra chez le vieillard, celui-ci Taccueillit avec une cordialité toutejuvénile, qui semblait vouloir abréger tout préambule de politesse et les mettre sur-le-champ dans Tintimité.
— Attendez-moi un instant, dit le voisin en faisant asseoir Octave, je vais faire un bout de toilette.
— Je vous en supplie, monsieur, dit Octave en se levant, ne faites point de cérémonies à cause de moi.
— Eh! monsieur, s'écria le vieillard avec un sourire, c'est aujourd'hui fôte; on sort la croix et la bannière, comme on dit; je ne puis point rester comme je suis là. Ne voyez-vous pas que je suis en cuisinier? ajouta-t-il en montrant un tablier qui était serré autour de son corps; depuis ce matin je suis auprès de mes fourneaux à préparer ma petite noce; nous avons un joli petit dîner; je suis gourmand, fils de / gueulards^ comme nous disions dans le temps jadis. Enfin, vous verrez J'avais bien peur de le manger tout seul, mon pauvre dîner; mais j'ai eu la bonne
i96 SCÈNES DE Là VIE DE JEUNESSE.
idée de tous inviter. Âttendez*moi, je suis & vous dans un instant; je vous ménage une surprise ; je parie que vous ne me reconnaîtrez pas tout à l'heure, — Ah ! bah I — Vous direz que je suis un vieux foumais c'est égal, je n'ai pas de perruque et je ne porte pas lunettes. Mon vin est bon, mes verres sont grands, et nous allons rire.
Et il passa dans une chambre voisine, laissant Octave tout stupéfait.
En attendant le retour de son hôte, Octave examina la pièce où il se trouvait. C'était un petit salon tendu de papier de couleur gaie et garni de meubles d'un autre âge. Les fauteuils, dont les housses étaient enlevées, racontaient de galantes histoires et des bergeries dans le style de. Boucher et de Watteau : bergers et bergères, chaumières fleuries, troupeaux enrubanés. Colins et Colettes, tout le monde charmant de la pastorale. Au-dessus d'une petite glace au cadre historié qui se trouvait posée sur la cheminée, on voyait dans un autre cadre un parchemin jauni sur lequel était apposé le grand sceau de l'empire : c'était un brevet de chevalier de la Légion d'honneur. Au-
dessous ëtincelait la croix, attachée à un bout de ruban, A côté de la croix, des épaulettes de laine^oircies par la fumée de la poudre, et, pour compléter ce trophée, un sabre d'honneur dont la lame avait brillé m soleil des grandes batailles impériales. Aux mu*railles étaient accrochés quelques tableaux, ou plutôt de simples lithographies coloriéesi dont les sujets étaient empruntés à des histoires d'amour d'une littô- *— rature qui florissait jadis au bruit du canon. Le parguet de ce petit salon était recouvert d'une assez belle tapisserie représentant Tenlévement d'Hélène,
Au bout d'un quart d'heure d'absence, ^ et comme Octave avait achevé son examen, -* le vieux voisin entra dans le salon. •— Comme il en avait prévenu Octave, celui-ci ne le reconnut pas sur-le-champ, •^ tant il était changé,
Le vieux voisin avait un costume d'il y a soixante— / 7 7 ans : c'était un habit complet de paysan endimanché
La veste en surcot marron, culotte en velours olive gilet de basin, -« laissant voir une chemise à petit? plis, agrafée au col par un anneau d'argent; cravate a pointes brodées, des breloques en graines d'Ame-
lis SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE
rique battant sur le ventre, des bas chinés et des souliers à boucles ; — un gros bouquet comme en ont les mariés de campagne était attaché à la veste.
Il s'avança en souriant et d'un air leste vers Octave, qui était au comble de Tétonnement.
— Ah t ah t lit-il, vous ne me reconnaissez pas. Jo vous l'avais bien dit; ça me fait plaisir tout de môme. C'est Fhabit de ma jeunesse, voyez-vous. — Je né le mets plus qu'une fois par an, •— au jour de ma naissance. — Ça vous fait rireî... Ahl jeune homme... quand je mets cet habit-là, voyez-vous, il me semble que je change de peau... et que mes cheveux redeviennent blonds.
• Et conune il disait ces paroles, ses gestes, son accent, son regard, — tout cela n'avait que vingt ans. Octave ne comprenait rien à cette métamorphose subite.
— Allons, dit le vieillard... passons dans la salle à manger ; — tout est prêt, — la table est mise, et nous n'aurons point à nous déranger. — Je me sers moimôme, mon jeune ami. — Autrefois j'avais une servante — jeune et jolie; c'était la fille d'une pauvre
LE BONHOMME JADIS. m
femme; — mais on jasait dans la maison, et quand on rencontrait ma domestique, on lui chantait sur l'escalier :
€ Allons, Babet, un peu de complaisance. »
J'ai entendu ça un jour — et ça m'a fâché. — La pauvre fille était innocente. •— Je lui ai payé un an de gages et je l'ai renvoyée; j'ai préféré rester seul plutôt que d'avoir une servante vieille.
^ Allons, dit le vieux voisin en faisant entrer Octave dans une petite salle à manger — où un appétissant dîner était préparé, — allons, jeune homme, asseyez-vous là, — en face de moi, et pour commencer, buvons, •— buvons a nos vingt ansi
Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille de vieux vin, contemporain de son enfance, le voisin en versa deux verres et trinqua avec Octave, qui se plaça en face de lui.
— Comment vous nommez-vous? demanda tout à coup le voisin.
^ Je m'appelle Octave, dit celui-ci.
— Et moi... dit le voisin. Au fait, ajouta-l-il en fiant, appelez-moi comme tout le wonde... le bon-
130 SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE.
homme Jadis... Et votre maîtresse, comment se nomme-t-ellé?—* dites, — que nous buvions à sasanté.
— Je n'ai pas de maîtresse, dit Octave en rougissant presque.
•— Ahl ciel! — fit le bonhomme Jadis. Vous êtes 5ùr...
Ordinairement l'approche de la jeunesse a toutes les douceurs souriantes d'une aube d'été, et, comme l'oiseau qui va tenter sa première volée et se penche au bord du nid pour saluer d'un chant joyeux le rayon matinal, le cœur de ceux qui arrivent à l'âge juvénile s'emplit de murmures : mille voix pleines de charmantes promesses s'éveillent dans leur âme, et leurs lèvres, où fleurit un beau sourire, saluent d'un crid*espérance le soleil levantde Icurvingtièmeannée.
Il n'en était pas de même pour Octave, qui avait trouvé le malheur assis au seuil de son adolescence. Aussi la jeunesse lui apparaissait-elle à travers une brumeuse tristesse, et il aurait voulu pouvoir franchir d'un seul pas, et dans un seul jour, cet âge qui sépare l'époque où l'on rêve de l'époque où l'on se souvient.
A vingt ans, il ne savait donc rien d'exact et de précis sur les choses de la vie. C'était une de ces natures tardives qui atteignent quelquefois le milieu de la jeunesse sans que rien ait tressailli dans leur cœur, recouvert d'une cuirasse de placidité.
Aussi avait-il paru étonné et presque effrayé quand son vieux voisin lui avait demandé le nom de sa maitresse.
Mais le vieillard parut encore surpris davantage lorsque Octave lui répondit qu'il n'était pas amoureux. — Un sourire d'incrédulité courut sur ses lèvres, et il fit un petit geste qui voulait dire :
— Allons donc I
Mais Octave répéta sa réponse, et, en quelques mots, raconta son passé et sa situation présente.
Le vieillard l'avait écouté, les coudes sur la table et la tête appuyée dans ses mains.
— Pas de maîtresse I C'est prodigieux I murmurait-lL — Mais alors, jeune homme, qu'est-ce que vous faites donc de vos vingt ans?
— Je suis pauvre, j'ai mon avenir à assurer, et pour moi le travail est un devoir, dit Octave.
— Le premier devoir de la jeunesse, c'est le plaisir, et Tamour en est la première vertu, dit le bonhomme Jadis en vidant son verre. Moi, i*ai été vertueux. Ma conscience est en repos, ajouta-t-il avec un large rire.
- Ces maximes d'une philosophie avancée, inconnue à Octave, Tefifarouchèrent au point qu'il se leva de dessus sa chaise, comme s'il s'apprêtait à sortir.
— Eh ! là là, dit en souriant le bonhomme Jadis, n'ayez point peur, mon jeune ami, je ne suis point le diable, rassurez-vous. — Ah I dit le vieillard, voilà qui est certainement bien étrange. D'après ce que vous m'avez dit, vous vivez dans l'isolement, fuyant exprès toute société, dans la crainte qu'elle ne vous induise à mal. Je suis sans doute la seule personne avec laquelle vous ayez consenti à avoir des relations, et c'est probablement mon âge qui ûi'a valu cette préférence. Vous m'aurez pris pour un marchand de moi-ale, un bon père sermon bien radoteur, et vous vous serez dit : Voilà mon affaire. De même que moi, lorsque je vous ai vu arriver ici pour la première fois, je me suis dit de mon côlé : Mon nouveau voirie
LE BONHOMME Ji^DIS. iSS
est jenne, ça doit faire un gaillard; il amènera un régiment de colombes dans son pigeonnier, ajouta le bonhomme en indiquant du doigt la chambre d'Octave^ ça me réjouira la vue ; et ce soir, quand je tous ai vu à votre fenêtre et que j'ai eu l'idée de vous in« Titer à partager mon dîner pour célébrer ensemble notre jour de naissance, je me suis dit encore : Bon, ça va être gai, nous nous conterons nos fredaines. Et puis... pas du tout, voilà que nous sommes trompés tous deux : c'est moi qui suis le jeune homme, et t c'est vous qui avez des cheveux blancs. C'est prodigieux, n'est-ce pas? acheva le vieux bonhomme en regardant Octave, qui ne put s'empêcher de sourire. — Voyons, dit le bonhomme Jadis en frappant sur Tépaule d'Octave, avouez que je vous fais peur, que TOUS me prenez pour un libertin, pour un fou tout au moins. Ah I fit le vieillard avec un autre accent et en levant les yeux vers le ciel, fou. .. oui, je le suis peut- ^ être, et Dieu me la conserve, cette chère et douce folie qui ne fait de mai à personne et qui me faM du bien à moi. Ehl mais, dit-il en relevant la tête après un court silence> nous boudons les bouteilles, à ce que
Ijr \
je crois, jeune homme. — Et débouchant un second flacon, il versa du vin dans les verres.
Octave avait d'abord eu Fidée de chercher une excuse pour se retirer; mais un vaj^e instinct de curiosité le retint près de ce singulier vieillard : il but le verre que le bonhomme venait de remplir.
•^ Ahf bon vin de mon pays, disait celui-ci en bu** vant lentement, tu as baptisé mon premier amour; et quand tu couler dans ma poitrine, il me semble que mon cœur prend un bain de jeunesse, bon viû de mon pays ! Comme ça, dit tout à coup le vieillard en regardant son convive dans les yeux, vous n'aurez rien à me conter? Au fait, qu'est-ce que vous me pourriez dire? vous ne savez rien, puisque vous vivez dans un trou.
Ah I c'est bien ,lriste, autant vaudrait avoir pour voisin un séminariste. Quel funèbre compagnon vous faites I Dieu vous. punira, jeune homme.
Octave releva la tête et regarda son hôte, dont le visage s'animait de plus en plus.
— Dieu me punira! dit Octave, qu'est-ce que je fais doue de mal? pourquoi?
«*• A qaoi bon vous le dire? reprit le vieillard, tous ne me comprendriez pas. Yons ne croyez pas à mon évangile; c'est pourtant un livre honnête, car il conseille le bonheur, qui est la santé de l'âme. Après tout, continua le bonhomme, tous n'avez que vingt ans; vous êtes en retard, c'est vrai, mais vous pouvez TOUS convertir. Cependant vous aurez perdu le meil» leur temps. Pour moi, je vais déménager; cette mai* son m'attriste maintenant. Je ne peux plus mettre le nez à la fenêtre sans apercevoir une vieille figure. Je comptais sur votre voisinage; mais... Bah! n'en parlons plus. J'irai loger de l'autre côté de l'eau, dans le .
quartier latin, c'est plein de jeunes gens; quelquefois \ je vais m'y promener. Je monte dans les maisons, sous le prétexte de louer un logement, j'entre partout, je regarde, j'écoute. Quelles jolies 'filles,, quelle bonne humeur! comme tout ce monde-là est heureux! Seulement ils ont le tort de boire trop de bière ; c'est mauvais, ça glace le sang. Parlez-moi du vin, à la bonne heure. Et il se versa une nouvelle rasade.
En ce moment, le vent qui soufflait des hauteurs de Montmartre secouait à la fenêtre de la salle à manger
136 SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE.
les lambeaux d'une vieille ronde populaire nouvellement arrangée en quadrille; et un musicien d'alentour, qui faisait à sa croisée des exercices de nautbois, se mit à répéter comme un écho l'air exécuté par l'orchestre de la barrière.
Le bonhomme Jadis, qui s'était subitement tu quand il avait entendu les sons lointains de cette musique, tressaillit et se leva précipitanmient lorsque le hautbois du voisinage répéta l'air, dont pas une note n'était perdue.
Comme Octave faisait quelque bruit en se remuant sur sa chaise, le vieillard, qui avait l'oreille tendue dans la direction où l'on entendait l'instrument, se retourna vers le jeune homme et lui dit presque bni'* talement :
— ChutI taisez-vous donc. Mais le hautbois avait cessé. Il s'était mis à jouer des fragments de musique empruntés aux opéras nouveaux.
— Il faudra que je découvre ce musicien, dit le bonhomme Jadis ; et il allait verser à boire, quand le hautbois capricieux laissa de côté la musique moderne et recommença le vieil air populaire.
^ Aht le bon musicien, fit le bonhomme Jadis en se levant tout à fait et en se mettant à danser dans la chambre; le bon musicien I comme c'est bien ça. — Ça vous étonne, jeune homme, dit-il à Octave, qui paraissait de plus en plus surpris.
— Je vais vous dire, j*ai beaucoup aimé sur cet air-là autrefois, au temps où cette culotte, que vous me voyez, était neuve, Thabit aussi et mes molletsaussi, dit en riant le bonhomme en frappant sur ses jambes grêles. Ah I les pauvres quilles; elles se sont joliment trémoussées sur cet air-là. Et pourtant, si j'avais ma pauvre Jacqueline et que nous fussions sous le marronnier avec le gros Bl'aise, monté sur un tonneau et raclant sur son violon ce vieil air, je ne m'en tirerais pas encore trop mal. Ahl Jacqueline, voilà une fille; on l'appelait la belle aux cent amoureux. Et ce n'était pas assez dire, tout le pays en tenait pour 'le; il y avait à l'armée une Compagnie de gens qui s'étaient faits soldats à cause d'elle; j'en ai fai t partie à mon tour.
Pour cette fois. Octave ne douta plus que son vieux voisin ne fût fou.
Une nouvelle bouffée de vent apporta les sons de Torchestre de la guinguette, où Ton dansait encore le vieux quadrille dont le principal motif avait été répété par le hautbois.
Le bonhomme Jadis ne put pas y résister cette fois.
— Encore un coup, dit-il en vidant la bouteille, buvons et en route I
— En route I dit Octave, pendant que son voisin mettait son chapeau. Où allons-nous?
— Eh f parbleu, — nous allons à la danse. — Ces diables de violons qui s'avisent de jouer cet air-là justement aujourd'hui, — quand je suis dans mes idées.
— Il me semble que c'est Jacqueline qui m'appelle.
— Allons, jeune homme, en avant!
Octave hésitait, mais la curiosité l'emporta. — Je vous accompagnerai, dit-il.
— • Encore un coup, fit le vieillard en montrant les verres, — ça donnera des jambes.
— Encore un coup, donc, — dit Octave en trinquant avec le bonhomme Jadis.
— Et en route î fit celui-ci. — Vous voyez que je marche droit et sans canne, dit-il à Octave.
Au bout d'une demi-heure, le vieillard et le jeune homme couraient toutes les guinguettes de la barrière.
Dans chaque bal où il entrait suivi de son compagnon, le costume singulier du bonhomme Jadis lui attirait de bruyantes ovations mêlées de rires et de quolibets; mais le vieillard ne se fâchait pas et savait toujours répondre à ceux qui l'agaçaient» quelque repartie qui mettait les rieurs de son côté.
— C'est bien fâcheux, disait le bonhomme à Octave, *- je n'entends plus mon air, j'aurais volontiers dansé.
—Vous oseriez... devant le monde I fit Octave avec inquiétude.
— Et pourquoi non? J'ai bien osé d'autres choses sur cet air^là. — Tenez, quand je me suis fait soldat, à cause de Jacqueline, vous savez, j'avais à peu près votre âge, et je n'étais certainement pas la valeur en personne. — La première fois que je me suis trouvé en face de» \utrichiens, dans les plaines de la Lombardie, j'ai joliment regretté ma Bourgogne et le violon du gros Biaise ; et si on m'avait offert mon congé.
je l'aurais bien accepté. Quand j'ai entendu le premier coup de canon, — c'était un tapage horrible, de la fumée, des cris de mort I ^ je n'étais pas à mon aise. — Notre commandant nous crie : Braves soldats, c'est notre tour! — en avant 1 en avant I C'était justement du côté des canons. ~ Tous mes camarades partent comme s'ils couraient à la fête; moi, je manquais d'enthousiasme. — Mais voilà que la musique d'un régiment qui était en position s'avise justement de jouer mon air... Tra deri dera^ deri dera; moi> si doux et si paisible, j'avais à peine entendu la ritournelle, que je me métamorphosai en héros, je devins un vrai lion, — il me poussait une crinière, et me voilà en avant de mon escadron, engagé dans une charge avec les cuirassiers autrichiens. •— Le sabre au poing, jurant, tapant comme un sourd, et fredonnant mon petit air Tra deri dera, deri dera^ la la, — j'allais comme le diable.— Tout à coup je rencontre sur mon chemin un grand gaillard tout doré, qui tenait un drapeau. Tra deri^ ça ferait une jolie robe pour Jacqueline, que je me dis, et je lui tombe dessus, deri dera. ^ Je le coupe en deux, — tra deri; — je lui
LE BONHOMME JADIS. fU
ntiève son drapeau, deri deri. — Le général m'embrasse, on met mon nom à Tordre du jour de Tarmée... et la république me fait cadeau d'un sabre d'honneur. Ira deri dera^ la ia deri. — En 1812 un aide de camp de Murât vient nous prier très-poliment de nous donner la peine d'entrer dans la redoute de la Hoskowa. — Notre colonel salue l'aide de camp et lui répond : On y va. — En arrivant sous les murs de la redoute, nous n'étions plus que quarante de notre escadron, et le canon tonnait... l'on aurait dit un tremblement de terre. — C'est pour le coup que je regrettais le violon du gros Biaise. — Mes camarades et moi, nous hésitions un peu, et je me disais à moi-même en regardant la terrible redoute : — Bien sûr, c'est imprudent d'entrer là-dedans. Mais voilà-t-il pas qu'une musique éloignée se met à jouer mon air, tra deri... te pars en avant, les miens me suivent, et nous tombons dans la redoute, terribles et rapides comme des boulets vivants ... Un régiment presque entier nous suit, puis deux, puis trois. ~ On fait un hachis de Russes, et j'attrape la croix d'honneur, toujours sur mon air Tra deri deri dera^ — et après
142 SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE.
ça, comment diable voulez» vous que j'aie peur de danser dans un bal?
Comme le bonhomme achevait son récit, Torchestre commença précisément le quadrille en vogue dans lequel se trouvait l'air sur lequel le vieux soldat avait accompli ses exploits guerriers.
— Ahl eufin, dit le vieillard, nous y voilà... Et, quittant le bras d'Octave, qui ne put le retenir, il fit le tour du bal pour aller inviter une danseuse. Il s'arrôta devant une jeune fille de dix-huit ou vingt ans, vêtue d'une toilette de couleur claire. Elle avait de jolis yeux gris bleu, des cheveux cendrés chastement arrangés en bandeaux et un grand air d'honnêteté sur son visage.
-^ Elle est charmante, dit le vieillard. Et, s'appro-
chant de la jeune fille, qui paraissait être venue seule
au bal, le bonhomme Jadis ôta son petit chapeau rond,
. se ploya en deux comme un arc, et enchâssa son invi-
' tation dans un compliment qui avait une tournure
/ tout à fait galante.
La jeune fille leva les yeux sur ce cavalier singulier, et ne put s'empêcher de sourire en voyant le
LE BONHOMME JADIS. ik%
costume du vieux bonhomme^ qui ressemblait à un Colin d'opéra-comique.
—Mais, monsieur, répondit-elle d'une voix douce, je ne sais pas danser.
^ Vous ne savez pas danser!.. • fit le bonhomme. Ahi ciell c'est prodigieux... mais moi J'ai su danser ayant de savoir lire.
— Du moinSf je ne sais pas danser comme on danse aujourd'hui, répondit la jeune fille.
— Oh I ni moi... répliqua le vieillard, ni moi.,. On va un peu plus loin,' en effet, aujourd'hui... ce sont presque des tours de force... Cependant je n'ai pas oublié les figures... dit-il; et sur cet air qu'on joue en ce moment, je suis sûr de me tirer d'affaire.^. Si TOUS voulez que nous essayions... fit le bonhomme Jadis en revenant à la charge.
— Ohl non merci, monsieur... dit la demoiselle. Je ne suis pas venue dans l'intention de danser. Je suis entrée ici parcuriosité...un moment... parce que
'était sur mon chemin... Je n'ai pas l'habitude d'aller' bal... Merci...
-^ Cependant... fit le bonhomme en insistant, sur
cet air-là, qui est si joli... Écoutez-donc... Tra deriy dm dera. Hein f comme c'est gai... deriy dera... Ça ne vous donne pas envie? ajouta-t-il en battant fort prestement un entrechat.
— Merci, monsieur, merci, répondit la jeune fille en se cachant la figure pour ne pas rire. — D'ailleurs il va pleuvoir, dit-elle. — En effet, le ciel s*élait chargé, l'air était lourd, le ciel se coupait d'éclairs par intervalles; et le quadrille était à peine commencé, qu'une grosse pluie viùt disperser les danseurs, qui se réfugièrent dans le café, où il n'y eut bientôt plus assez de place.
Pendant le dialogue de son vieux voisin avec la jeune fille. Octave s'était tenu à quelque distance. Mais quand l'orage avait éclaté, il s'approcha du bonhomme Jadis et lui dit :
— Il faut nous retirer. II est tard, d'ailleurs.
— Où diable voulez-vous que nous allions, dit le vieillard, par ce temps affreux? un vrai déluge! Il faut entrer quelque part... prendre quelque chose. Nous ne pouvons pas rester là. Voilà déjà que je ressemble à une éponge... — Ahf mon Dieu! fit-il en
tB BOjNHOMMfi JÂDJS. 145
se retournant vers la jeune fille... Mais vous, mademoiselle, vous ne pouvez pas rester dehors... Vous allez gâter votre jolie toilette. — Venez avec nous ous mettre un instant à Tabri.
~ Merci, monsieur, dit-elle, je vais m'en aller... je prendrai une voiture... je ne demeure pas loin d'ailleurs, — rue Rochechouart... c'est à côté...
Et, mal abritée sous un petit acacia faisant dôme, elle regardait tristement la pluie qui commençait mouiller sa robe.
^ Rue Rochechouart, dit le bonhomme Jadis, — mais alors nous sommes voisins, mademoiselle. — Monsieur, fit-il en montrant Octave^ qui ne levait pas les yeux, -« et moi, nous habitons rue de la Tourd'Auvergne, numéro. . .
— Tiens, fit la jeune fille, nos maisons se touchent... moi j'habite le pensionnat de demoiselles,.,
— Ah ! fit Octave en levant les yeux. — J'ai unb fenêtre qui donne sur le j'ardin.
— Eh bien, c'est ça f — fit le bonhomme Jadis, — nous sommes tous voisins... Alors mademoiselle n'a plus de raisons pour refuser de se mettre avec nous
à rabri;nous attendrons la fin du mauvais temps, — et nous reconduirons mademoiselle; — il sera un peu tard... comme elle est seule...
«— En effet... ce serait plus prudent... dit Octave. La jeune fille garda le silence. Le bonhomme Jadis regarda les deux jeunes gens; un sourire courut sur ses lèvres, et il chantonna tout bas le refrain de son vieil ami : Tra deri^ dera^ dera.
— Allons, dit-il, voilà qui est entendu... entrons là-dedans.
Et il se dirigea vers le café du jardin champêtre, laissant derrière lui la jeune fille et Octave, très-embarrassés tous les deux.
— Eh bien, venez- vous? — s'écria le vieillard, sur la porte du café.
— Nous voici, dit Octave, qui, après une courte hésitation se décida à offrir la main à sa compagne pour Taider à franchir une petite mare d'eau.
Ce fut seulement bien après minuit que l'on put songer à se retirer. L'orage n'avait point cessée et il avait plu à torrents.
— Nous allons être à l'amende, — disait le bon-
homme Jadis à Octave, en entendant sonner une heure du matin comme ils passaient à la barrière.
— Une heure... déjà... mon Dieu f fit la jeune flUe avec épouvante. — Si on n'allait pas m'ouvrir...
— Hif hil hi! — fit le bonhomme Jadis en luimôme. — Ça serait drôle... tra deri, — très-drôle... déridera...
— Rassurez-vous, mademoiselle, —disait Octave à sa compagne, dont il sentait le cœur battre sous son bras, — nous voici arrivés ; dans un moment nous serons à votre porte...
Et il pressait le pas, tandis que le vieux voisin ralentissait exprès sa marche, en murmurant des mots décousus, — comme :
— Il sera trop tard... pauvre fille... rester à la porte... à la belle étoile... — Ah! bahl tra deri... si mon jeûne ami savait s'y prendre... Thospitalité... de mon temps... deri dera... je sais bien ce que j'aurais fait... pas de maîtresse... à vingt ans... tra deri... c'est prodigieux, deri dera...
— Tiens f tiens I on n'ouvre pas, dit-il en s'arrêtant tout à fait à quelque distance des deux jeunes
gens, qui étaient arrêtés devant une maison de la rue Bochecbouart faisant angle avec celle de la rue de la Tour d'Auvergne.
Trois ou quatre coups de marteau retentirent vio* lenunent dans le silence et furent répétés par tous les échos de la rue déserte
-^ Cest qu'on n'ouvre pas... tout de même, continuait le bonhomme Jadis en se rapprochant. Gomment vont-ils se tirer de là?
Trois nouveaux coups ébranlèrent la porte, qui resta close.
— Eh bien, fit le vieillard en s'approchant, ils sont donc sourds?
-* Âhi mon Dieu, disait la jeune fille, qui paraissait en proie à une grande agitation, qu'est-ce que madame va dire? Et le portier qui n'entend pas !
— Madame? qui ça, madame? demanda le bonhomme.
— La directrice de la pension où je suis sous-maltresse ; je devais être de retour à dix heures. Mon Dieu! je vous en prie, ajouta-t-elle en pariant à Octave, frappez plus fort, on entendra peut-être.
Octave frappa, mais plus doucement qa'il n'avait fait, et tout en frappant il regardait la jeune fille, dont Finquiëtude était à son comble, et il aperçut une larme qui roulait sur sa joue. Ces pleurs dans ses yeux bleus causèrent au jeune homme une telle impression qu'il n'avait plus la force de frapper.
— On n'entend pas, dit-il, c'est inutile. Comment faire? Et il regarda sa compagne.
— Ah t mon Dieu, reprit le bonhomme Jadis d'une voix ironiquement dolente, comment faire?
— Comment faire? dit doucement la jeune fille. — Ah ! s'écria-t-elle en relevant la tête, j'entends du bruit... on a entendu.
— C'est impossible, s'écria Octave, tout le monde dort.
— Mais on s'est réveillé... Vous avez frappé trop fort, jeune homme, lui dit à l'oreille le bonhomme Jadis. C'est égal, la partie est bien engagée, mes compliments.
— Je ne vous comprends pas, fit Octave.
— Tfa deri dera^ chantonna le vieillard. Pendant ce lemps-là une petite fenêtre en œll-âe*
bœuf venait de s'ouvrir aa-dessus de la porte cochère^
— Qui est là? dit une voix»
— C'est moi, répondit presque à voix basse la jeune fille.
— Qui, vous? demanda la voix; ça n'est pas un nom ça.
— Mademoiselle Clarisse, de chez madame Hubert, la maîtresse de pension; ouvrez.
— Ahl c'est vous, répliqua la voix. C'est vous qui rentrez à des heures pareilles... C'est du joli! Excusez...
— Mais ouvrez donc, s'écria Octave avec vivacité; voilà ^une heure que nous sommes à la porte.
— Chutt dit doucement Clarisse en mettant sa main sur la bouche du jeûne homme, ne le fâchez pas, il est méchant et serait capable de ne pas m'oa« vrir.
— Ouvrirez-vous, à la fin? cria Octave d'une voix de tonnerre.
Le bonhomme Jadis avait entendu la recommandation faite tout bas par la jeune fille; et voyant de
LE BONHOMME JADIS. ISl
quelle façon le jeune honune lai avait obéi» il 8*ap« procha d'Octave et lai glissa à' l'oreille : —Très-bien! je voas les réitère, mes compliments.
— Puisque c'est comme ça qu'on me parle, reprit la voix du portier, je n'ouvrirai pas; à cette heure-ci les honnêtes gens sont couchés, il n'y a que les vaga-* bonds qui sont dehors.
— Vous voyez, fit Clarisse à Octave... Je vous l'avais bien dit, il est fâché ; j'en étais bien sûre, on va me laisser à la porte, et demain madame Hubert ne voudra plus me recevoir. Qu'est-ce que je deviendrai? Et elle se mit à fondre en larmes.
— Voyons^ mon brave homme, dit le bonhomme Jadis au portier... vous ne laisserez pas cette pauvre petite à la porte. Vous avez la voix grosse... mais vous êtes sensible, le cœur est bon... Allons I ajouta le bonhomme, le cordon, s'il vous plaît.
Le portier uTut qu'on se raillait de lui ; et il s'apprêtait à refermer la fenêtre^ quand il entendit les pas d'une patrouille qui s'avançait dans la rue ; il craignit qu'on ne l'appelât, et, sans répondre, il tira le cordon.
Au moment où elle s'y attendait le moins, Clarisse, qui était appuyée contre la porte, la sentit fléchir sous elle...
— Il a ouvert t il a ouvert. Merci, messieurs, je rentre bien vite... Ah t j'ai eu bien peur, ajouta-t-elle en regardant Octave, qui paraissait tout stupéfait. Adieu t dit-elle; et elle disparut, fermant la porte derrière elle.
— Eh bien, dit le bonhomme Jadis à Octave, qui ne bougeait pas, est-ce que nous allons coucher là, mon jeune ami?
— Non, non, répondit machinalement Octave en regardant toujours la porte; le portier avait pourtant dit qu'il n'ouvrirait pas, ajouta-t-il.
— Oui, mais il a ouvert; c'est égal, dit le vieillard, vous êtes en bon chemin maintenant. C'est toujours tout droit; et comme vous allez d'un assez bon pas, à ce que j'ai pu voir, vous arriverez. Et maintenant, allons nous coucher.
Arrivés à leur porte. Octave et le bonhomme Jadis recommencèrent le même manège qu'ils venaient de faire à la porte de mademoiselle Clarisse. Ce se fut
qn'âu bout d'un grand quart d'heure que le portier consentit à leur ouvrir.
Octave se jeta sur son lit et ne dormit presque pas.
Le lendemain, dès le matin, — il était installé à la petite fenêtre donnant sur le jardin de Tinstitution de demoiselles.
A rheure de la récréation des élèves. Octave aperçut enfin mademoiselle Clarisse. Elle était assise sur un petit banc appuyé au mur, et justement situé dans une perpendiculaire directe au-dessous de la fenêtre du jeune homme.
Tout à coup un petit papier attaché à un petit morceau de bois tomba sur le livre qu'elle tenait à la main.
La jeune fille releva* la tête et aperçut Octave; — elle lui sourit en mettant un doigt sur sa bouche, ramassa le petit papier et le mit dans sa poche ; puis, la cloche ayant sonné pour la rentrée en classe, elle iisparut avec ses élèves.
Octave sauta en bas de la fenêtre et exécuta une danse folle,
— Bravo !... bravo! cria une voix qui venait d'une enêtredela cour,
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Octave courut à sa croisée — qui était resté ouverte — et il aperçut le bonhomme Jadis qui jardinait comme de coutume.
•^ Eh bien, nous savons donc danser maintenant) dit le vieillard.
Octave lui répondit par un sourire accompagné par un geste amical.
Le soir du même jour, le .portier monta tout es« soufflé et tout effaré...
— Monsieur Octave, dit-il... c'est extraordinaire... ce qui arrive...
— Quoi donc? demanda le jeune homme avec ioquiétude.
— Une lettre... une lettre pour vous f ... C'est une dame qui l'a apportée... Nous en avons été saisis^ ma femme et moi...
— Donnez donc vite, s'écria Octave en prenant la lettre des mains du portier, sur qui il referma sa porte.
Quelques jours après, — le matin, — comme le bonhonmie Jadis arrosait ses fleurs, il entendit on
dao d'éclats de rire qui s'échappait de la chambre d'Octave.
— Ah i dit le bonhomme en se frottant les mains^ je n*ai plus besoin de déménager; — j'ai mon affaire en face de moi, — ça me rappellera Jacqueline. — Vingt ans! et pas d'amourettes! — e'était trop fort aussi... A la bonne heure, maintenant. —Il faut bien se ranger. — Tra deri, deri dera.
Olivier avait vingt ?ns. La poésie n'avait d'abord été chez lui qu'une maladie de la première jeunesse, qu'un premier amour avait fort envenimée, et que plus tard la fréquentation de jeunes gens voués à l'art avait rendue chronique. Le père d'Olivier, homme très-rigide et très-positif, voulait faire suivre à son fils la carrière du commerce, et dans cette intention il avait envoyé Olivier prendre des leçons de tenue de livres chez un professeur du quartier. C'était un homme déjà vieux, ayant mené longtemps la vie des joueurs et de»* débauchés, et lemoins habile phy-' sionomiste aurait lu facilement sur sa figure la carte de tous les mauvais penchants* Â quarante-cinq ans
cet homme^ qui s'appelait M Dnchampy, avait épousé une jeune fille qu'il avait séduite. Â l'époque où Olivier vint prendre des leçons ch$z lui, 1^ Duchampy était marie depuis quelques années ; sa femme avait yingt-quatre ans. C'était une femme de cette race frêle et maladive, où les poëtes de l'école poitrinaire vont ordinairement chercher leur idéal. Madame Duchampy possédait toutes les grâces langoureuses et attractives de ces sortes de tempéraments, hypocrites quelquefois, et qui, sous une apparence de faiblesse, cachent de grandes provisions de force et d'ardeur. Ses yeux d'un bleu indécis s'allumaient parfois d'un éclair fugace aux lueurs duquel son visage, ordinai* rement calme et pâle, s'animait et se colorait à la fois. Mais ce n'étaient là que de rares accidents, de passagères éruptions de vie, résultant peut-être d'un flux de jeunesse et de passion comprimées. Sans être précisément un appel à la pitié, son sourire excitait l'intérêt, et paraissait accuser confusément une vie de souffrances ignorées dont la confidence, faite de sa voix lente et douce, pouvait être souhaitée par un jeune homme enclin à l'élégie. Madame Du«
cbampy restait souvent le soir dans la salle d'étude où Olivier venait prendre sa leçon quotidienne. Elle travaillait à quelque ouvrage de tapisserie ou donnait ses soins à une petite fille de deux ans, qui, dans les bras de sa mère, semblait une fleur mourante attachée à un arbrisseau malade. Pendant que son proleaseor s'occupait auprès de ses autires élèves, Olivier détournait les yeux de ses cahiers noirs de cbiffresi et regardait madame Duchampy» qui s'arrangeait toiqours de façon à être surprise dans quelque attitude de coquetterie maternelle.
Il arriva une chose bien simple : <*- c'est qu'Olivier n'apprit aucunement la tenue des livres» et qu'il devint parfaitement amoureux de la femme de son professeur. Un soir madame Duchampy se trouvant seule avec Olivier» elle lui fit ses confidences. C'é* Jiait quelques jours après la mort de sa petite fille. --- Olivier tomba à ses genoux et laissa couler sur ses mains ces larmes toutes chaudes de sincMté qui gonflent les cœurs naïfs. Il eut toute Téloqrience de l'inexpérience. — Il exprima la passion réelle avec l'accent vrai, et il fut écouté d'autant plus qu'il était
attendu* A compter de ce jour-là madame Ducbampy l'appela Marie pour Olivier.
Cependant, quoiqu'il eût fait pour enrayer ses progrès, — afin d'avoir un prétexte pour venir dans la maison, au bout de six mois de leçons Olivier en savait assez pour entrer dans n'importe quel comptoir commercial. — Son professeur le lui déclara un jour; mais il ajouta : — J'espère néanmoins que cela ne vous empêchera pas de venir nous voir, et le plus souvent sera le mieux. — Olivier vint hardiment tous les jours*
Le professeur ne paraissait aucunement s'inquiéter de cette assiduité. — Il en connaissait parfaitement le motif; mais il savait à quoi s'en tenir sur les relations de ce jeune homme avec sa femme^ et se tenait rassuré sur l'innocence de cette passion, qui vivait dans l'outre-mer du platonisme le plus pur. Un jour H. Ducbampy surprit une lettre que le poëte écrivait à Marie. Cette épttre, que le pudique Joseph lui-même aurait signéesans difficulté, commençait par ces mots : c Ha sœur! i -^ Mé Ducbampy poussa un grossier éclat de rire.
— Et VOUS, demanda-t-il à sa femme, — le nommez-vous mon frère? Cela serait curieux. Mais et vous appelàût ainsi de ces noms fraternels, ne savez vous point que vous semez tout simplement de la graine d'inceste dans le terrain de l'adultère?
— Olivier est un enfant, dit Marie; — c'est de l'amitié qu'il a pour moi, c'est de la pitié que j'ai pour lui. —Voilà tout, vraiment; — mais, si vous le désirez, — je le renverrai.
— Non pasf répliqua lé mari. — A moins qu'il ne vous ennuie trop avec son amour bleu de ciel. — 6ardez-Ie, cela m'est égal
Au fond, M. Duchampy était réellement fort indifférent. — Il n'aimait sa fenmiô que comme un être docile et silencieux — sur lequel il pouvait à loisir épancher ses colères -— quand il avait perdu au jeu. — D'un autre côté, l'assiduité d'Olivier lui servait de prétexte pour s'échapper de son ménage et courir de honteux guilledous.
Les amours de Marie avec Olivier durèrent dix-huit mois, pendant lesquels ils ne s'écartèrent point des pures régions du sentiment. Au bout de ce temps.
LES AMOURS D*OLIVIEIU 161
des pertes successives faites ati jeu engagèrent H. Du« champy dans d'assez méchantes affaires, compli^ées de faux. H fut forcé de fuir en Angleterre pour éviter des poursuites. Sa femme resta à Paris, sans ressources. Olivier, qui jusqu'alors n'était resté avec Marie que du matin jusqu'au soir, y resta une fois du soir jusqu'au matin :— c'était une nuit d'hiver, —une de ces longues nuits, si longues et si dures pour les pauvres^ si courtes et si douces pour ceux qui les passent les bras au cou d'une femme aimée. — Hais le réveil de cette nuit fut terrible. Madame Duchampy était avertie qu'elle allait être poursuivie comme com^ plice de son mari, affilié à une société de gens suspects. — Voyant la liberté de sa maîtresse menacée,
— et sans réfléchir un seul moment qu'il pouvait se compromettre en la dérobant aux poursuites dont elle était l'objet, Olivier voulut sauver celle qui n'avait désormais d'autre appui que lui.— 'Gonmie il ne pouvait l'emmener dans la maison de son père^ où il logeait, Olivier -pensa à un jeune peintre de ses amis
— qui, outre l'atelier où il travaillait, possédait dans tin qijiartiep voisin une chambre qui lui servait seu-
i^ SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
lement pour coucher.— Urbain consentit à céder cette chambre à Olivier, qui vint y cacher sa maîtresse.— Urbain venait quelquefois passer la soirée avec les deux jeunes gens à qui il donnait Thospitalité. — Après plusieurs visites il revint un jour pendant l'absence d'Olivier» et passa beaucoup de temps avec Harie;-— le lendemain il revint de nouveau, et aussi le surlendemain. — . Le troisième jour, en rentrant le soir, Olivier ne trouva plus personne dans la chambre : — Marie était partie, laissant pour Olivier une lettre très-laconique.
Elle lui apprenait qu'ayant reçu avis qu'on avait découvert son refuge, elle avait dû en chercher un autre chez une parente* — Olivier ne lui en connaissait pas. — Dans sa lettre Marie conseillait à son amant de ne point compromettre sa sûreté en cher* chant à la voir> et lui ajournait à huit jours de là une entrevue, le soir, place Saint-Sulpice.
Olivier courut à l'atelier d'Urbain, pour lui apprendre ce qui lui arrivait.
Le peintre le reçut avec un air embarrassé.
—J'étais allé dans ma chambre tantôt pour prendra
quelque chose dont j'avais besoin^ dit Urbain. J'ai trouvé Marie en émoi : elle venait de recevoir l'avis dont elle parle dans la lettre;— elle est partie sur-le-* champ.., — Je l'ai accompagnée, ajouta-t-il maladroitement.
— Alors, tu sais où elle est? dit Olivier avec vivacité.
—A peu près, répondit le peintre,— mais ce secret n'est point le mien, et je ne puis rien te dire.— Qu'il te suffise de savoir que Marie est en stkreté ; et comprends bien que, pour un certain temps, toi, qui es peut-être surveillé aussi, suivi sans doute, il importe, et la prudence l'exige, que tu cesses de voir Marie. —Au reste> ajouta Urbain, je suis tout à toi, — et je ferai auprès de ta maîtresse toutes les commissions dont tu me chargeras.
Olivier n'eut aucun soupçon. — Au jour que lui avait indiqué Marie, il se trouva le soir place Saint- Sulpice; — l'heure désignée avait déjà sonné et Marie n'était pas encore arrivée. Au moment où il commençait à perdre patience— il aperçut venir Urbain.
— Marie est malade et ne peut sortir ce soir, dit le peintre.
— Malade ! fit Olivier, pâle d'angoisse. —Conduismoi vers elle.
—Non, reprit Urbain,— elle me Ta défendu. Olivier regarda son ami, -^ qui, malgré lui, baissa les yeux.
— Je veux voir Marie absolument, dit Olivier, entends-tu cela?— ce soir, tout de suite, sans retard. — Arrange-toi comme tu voudras ; qu'elle vienne ou que j'aille la trouver. — Choisis, il faut que je la voie.
—C'est bien, dit Urbain, qui paraissait inquiet.— Je vais aller dire à Marie, — malade, brûlée par la fièvre, qu'elle quitte son lit —pour courir la rue, sous les frissons d'un ciel noir;— je lui dirai que, dût-elle arriver en rampant sur le pavé et tomber morte sur cette place, il faut qu'elle vienne.
—Pourquoi ne veux-tu pas me conduire chez elle? —dit Olivier doucement.
—Parce qu'elle ne peut point te recevoir là oii elle est; — ce n'est pas chez elle.
— Mais elle le reçoit bien, toi.
— Je ne suis pas son amant, moi, — je ne suis qu6
sonamiàpeine, etletien;— le trait d'union qui vous unit, — voilà tout ce que je suis, — Que décides-tu ? — demain... après... dans quelques jours Marie pourra sortir sans danger pour sa santé et pour sa liberté.— Attends.
— Je n'attendrai pas une minute,— dit Olivier; -<► va chercher Marie.
— C'est bien, — répondit Urbain, —j'y vais.
Une idée terrible traversa Tesprit d'Olivier. — Marie est chez Urbain, — lui cria un instinct prophétique; et il s'élança sur les traces du peintre, — • le rejoignit, et sans avoir été aperçu» le vit entrer chez lui. Olivier se cacha dans un angle obscur du voisinage pour surprendre Urbain au moment où il sortirait. — Au bout de quelques instants le peintrt; sortit de la maison où était son atelier ; — il n'était point seul, — quelqu'un l'accompagnait, — c'était un jeane homme.
Olivier respira plus librement, — seulement son inquiétude n'avait pas cessé.
Conunent Urbain, qui l'avait quitté pour aller é&ài&s Marie, revenait-il avec un jeune homme et
non avec Marie? — et si c'avait été elle, comment et pourquoi se serait-elle trouvée chez Urbain? Olivier se posait toutes ces questions en rejoignant à la hâte la place Saini-Sulpiceparun chemin plus abrégé que celui pris par Urbain. — Aussi arriva-t-il quelques secondes avant lui.
—Et Marie? cria Olivier en voyant Urbain s'avancer sur la place,— où est-elle, Marie?
—Me voilà, répondit une voix, —la voix du compagnon d'Urbain, qui n'était autre que Marie sow des habits d'homme.
—Ah! fit Olivier... C'était donc toi, tout à l'heure! — Mais le cri de sa maîtresse, la révélation subite de la trahison d'Urbain, avaient frappé Olivier au cœur; — il chancela comme un homme qui vient de recevoir une balle, et sans Tappui d'un arbre qui se trouvait derrière lui, il serait tombé sur le pavé.
— Le malheureux i s'écria Marie, en se précipitant vers Olivier.
— Allons, bon I dit Urbain avec impatience, allons-nous faire des scènes en public, à présent? — Pourquoi étes-vous venue? — Laissez-moi seul avec
Olivier, — nous nous expliquerons, — c'est impossible devant vous; allez... retournez à la maison.
Jamais les plus orageuses colères de son mari n'avaient autant épouvanté la jeune femme que cette brutalité froide. — L'attitude cruelle d'Urbain la trouva sans résistance, — et sous son regard impératif elle ploya comme un saule sous l'ouragan. — Après une courte hésitation elle se retira lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place déjà déserte.
La fraîcheur de Tair tira un instant Olivier de son presque évanouissement. — Il regarda autour de lui.
— Où est Marie? demanda-t*il.
— Elle est retournée chez elle, — chez moi, répondit Urbain brièvement
— Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier... C'est donc vrai... chez elle... chez toi?...
— Eh bien, oui, — puisque nous demeurons ensemble. — Après?... Est-ce tout ce que tu as à me dire?
Olivier parut chercher une réponse, — mais sa
pensée était pour ainsi dire asphyxiée par sa douleur, et sa parole, noyée dans les larmes, n'arrivait pas jusqu'à sa bouche.
' — Que dire à cela? murmura Urbain» —j'aimerais mieux une querelle. Mais des pleurs ici, — des pleurs là-bas sans doute; — que le diable les emporte tous les deux! — Si ce qui arrive est arrivé, c'est autant la faute de Marie que la mienne ; — d'ailleurs — c'était dans ma chambre. Voyons, dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi... Je me défendrai si je veux... Marie est ma maîtresse, eh bien, ouit -* c'est vrai... — elle était bien la tienne!
Olivier n'entendait pas, — il avait un millier de cloches dans la tête, qui toutes lui donnaient ce nom, *- Marie. Sa bouche se contractait horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il eût mâché des charbons ardents. — C'était une espèce d'apoplexie du désespoir. "^
— Mais parle-moi donc! s'écria Urbain.
— Oh ! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en supplie... mène-moi voir Marie; — et il retomba dans son insensibilité.
LES AMOURS D'ÔLIVlBfi. 16t
— Allons, dit Urbain, il n'y a rien à faire.
Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher» lui paya sa course d'ayance» lui donna l'adresse d'Olivier, ]ai sanglotait comme une fille, et fit monter celui-ci dans la voiture.
— Il est malade, le bourgeois, — dit le cocher, — il pleure.
— Il est ivre, dit Urbain.
— Ah! oui, — il sue son boire par les yeux, — ûioi j'ai pas le vin tendre. — Hue, la Blonde ! — ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet à sa rosse.
Pendant la course Olivier retrouva graduellement nnpeude calme. En arrivant chez lui i\ alla dire bonsoir à son père, qui le reçut fort mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans même songera fermer la fenêtre, par oii soufflait une bise aiguë dont les baisers, qui pouvaient être des caresses mortelles, glissaient
sur son front humide d'une sueur brûlante, Olivier
io
s'assit près d'une table, la tête posée entre ses mains. ÀTez-yous yu dans un hôpital faire à un homme l'amputation d'un membre? On étend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout autour se rangent le chirurgien et les élèves, qui, en les tirant de la trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. A ce bruit sinistre le sujet détourne la tête, épouvanté comme un cerf qui entend l'aboi des chiens prêts à le déchirer. — Sur le seuil de la salle, les autres malades de l'hôpital viennent voir comme cela se joue. Le chirurgien retrousse le parement de son habit, choisit un joli instrument à manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un seul coup répiderme. — Une rosée pourpre vient tacher le drap. — L'opération est commencée. — Le patient crie; — ce n'est rien encore. — • Voici tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels, toute la meute de fer et d'acier qui se précipite à la curée — et ouvre dans la chair une brèche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. — Le chirurgien continue son exécution; et, si c'est un jour de clinique, tâche de se distinguer, comme un
LES AM0UR6 D'OLIVIER; m
musicien qui joue un solo dans un concert à son bénéfice. — Le patient hurle plus fort, — la scie a en* tamé Tos. Pendant ce temps-là, et toui en préparant les ligatures et les tampons pour étancher le sang, ^ les élèves rient et causent entre eux de l'actrice en vogue et de la pièce sifflée. Cependant le patient pousse un cri suprême : — la scie a donné son dernier coup de dent; et le membre, déta'ché du tronc, tombe dans une mare de sang.
Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de son habit, et dit au malade :
— Adieu, mon brave homme. — - Vous n'aurez plus la goutte k cette jambe^là ; -^ ou ~ vous n'aurez plus d'engelures k cette main-là, si c'est un bras qu'on vient de couper, •- car il y a une plaisanterie spéciale et appropriée à chaque genre d'opération.
Quant au malade, on le transporte dans son lit : — il meurt ou il guérit. Mais, dans ce dernier cas, il est bien sur que sa jambe ou son bras coupé ne lui repousseront pas — et qu'il n'aura plus à subir le mar* tyre d'une nouvelle amputation.
Maissi, au lieu d'un membre, «^ il s'agit d'unsen»
in SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
tîment, — d'une passion, d'une amitié rompue, d'un amour trahi ; si c'est surtout la première de nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est lutre chose de bien plus terrible, ma foi ! — D'ailleurs tout n'est pa4 fini
— et l'opération n'a pas le résultat brutal de r>cier du chirurgien, — qui coupe et retranche à jamais. A cette amitié rompue succédera une amitié nouvelle;
. — à cet amour trahi — un amour nouveau, qui doi vent, l'une se rompre encore et l'autre être emeore trahi. Et de nouveau l'expérience viendra vous dire !
— Je t'avais pourtant prévenu : pourquoi n'es-tt pas encore guéri? et elle recommencera ses terribles opérations; mais à peine partie, — arrivera derrière elle — l'espérance, cette étemelle persécutrice, qui déchirera l'appareil posé par l'expérience et détruira son ouvrage; — et ainsi toujours, — jusqu'à la fin— de la fin.
Il est des natures qui ne survivent pas à la mort de l^eur première illusion : — ce sont les natures privilégiées. — Il en est d'autres chez qui l'espérance perpétue la douleur.
Olivier avait dix-huit ans. — Son premier amour
et sa première amitié gisaient flétris sur le champ de sa jeunesse. Un peu plus tôt, un peu plus tard, — quimporte ! son heure était venue. — Subissant le sort commun, il allait à son tour s'étendre sur le sinistre chevalet de torture où, venant lui porter son pre» mier coup de griffe et lui donner sa première leçoû, l'expérience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses couteaux.
A cette heure môme, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant à plein verre le vin^ qui est le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu :
«Dans un grenier qu*on est bien à vingt ans.»
Méchant mensonge qu'on croirait écrit par un propriétaire pour faire une réclame à ses mansardes! Triste paradoxe qui montre les coudes comme un habit usé! Mauvais vers au milieu des vers de ce poëte qui^, pour avoir trop consommé de lauriers pendant sa vie n'en aura peut-être plus assez pour indiquer sa tombe.
Toute la moitié de la nuit Olivier r#sta immobile à
la même place, se crucifiant sur la croix des souyenîrs et buvant la douleur à pleine coupe jusqu'à ce que son cœur lui criât : Assez i
Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, — les sinistres pensées qui rôdent autour du désespoir—voltigeaient autour d'Olivier, et lui soufflaient au cœur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son cerveau ébranlé battait sous son crâne comme le marteau d'une cloche : — c'était le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.
On chantait toujours dans la chambre voisine, *^et chaque vers de ces joyeux couplets, comme une flèche de gaieté acérée, s'enfonçait dans le cœur moribond du jeune homme.
Enfin, sortant de cette muette immobilité, il prit du papier et écrivit rapidement jusqu'au jour levant.
Il écrivit deux longues lettres, l'une à Urbain, l'autre à Marie. — Ces lettres terminées, il réunit dans un seul paquet toutes les petites choses que sa maltresse lui avait données au temps de Vautrefois, — 11 ferma ce paquet en répétant une strophe d'un des poëmes les plus lamentables, d'Alfred de Musset :
Je rassemblais des lettres de la veille
Des cheveax^ des débrÎB d'amour; Tout ce passé me criait à Toreille
Ses étemels serments d'un jour, Je contemplais ces reliques sacrées
Qui me fusaient trembler la main^ Larmes du cœur par le cœur déyorées.
Et que les yeux qui les avaient pleurées,
Ne reconnaîtront plus demain.
Au matin, la servante de son père monta pour faire le ménage.
— Où est mon père? demanda Olivier.
^ Il est sorti pour toute la journée, répondit la bonne femme.
Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait faite lui-môme. — Il la chargea aussi de mettre à la poste les deux lettres pour Urbain et Marie.
— Monsieur, dit la servante en rapportant un demirouleau de sirop de pavpts, vous prendrez bien garde : — le pharmacien m'a bien recommandé de vous dire de ne boire ça — que par cuillerées^ — . de deux heu-
ne SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
res en deux heures. Il paraît que c'est de la poison tout de même,— C'est pour faire dormir, pas vrai?
— Oui, dit Olivier, — i our faire dormir, — et il renvoya sa bonne.
En moins d'une heure il avait bu entièrement le sirop de pavots.
Depuis près de deux jours le père d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de quelque inquiétude, il monta à la Chambre de son fils pour savoir ce que celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef sur la porte, qui était intérieurement fermée au double tour, il frappa violemment et appela plusieurs fois à haute voix. On ne lui répondit pas. — Ce silence obstiné augmenta son inquiétude et l'effraya presque. Il alla chercher de l'aide dans la maison et revint enfoncer la porte, qui céda à la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se précipita dans la chambre. — Olivier se réveilla à tout ce bruit; il avait dormi trente
heures. L'énorme dose de soporifique qu'il avait prise, mortelle pour des natures moins robustes que la sienne — ne l'avait point tué, — et le premier mot quivint caresser sa lèvre à son réveil fut le nom de Marie.
En apercevant son père, — Olivier avait essayé de se lever du lit où il s'était couché tout habillé, — mais il ne put faire un pas.
Sa tôte était de plomb, — et il avait un enfer dans Testomac.
— Qu'est-ce que tu as? lui demanda son père, resté seul avec lui.
— J'ai mal à la tôte, — dit Olivier. — Et comme ses yeux venaient de rencontrer le rouleau de sirop, — il murmura : — Il n'y eu avait pas assez f — Il y en avait trop, au contraire, — et c'était cela qui l'avait sauvé.
Ce fut seulement en voyant cette fiole que le père d'OIiyier comprit sa tentative de suicide. Il allait coimnencer un interrogatoire — lorsqu'on entendit marcher dans le corridor. — Olivier tressaillit : il avait reconnu le pas qui s'approchait,,
•*- Mon père, dit-il, laissez-moi seul avec la per^ sonne qui va entrer.
— Mais tu souffres, lui dit son père; — « il faut en* Yoyer chercbjer un médecin. I
— Non, fit Olivier avec vivacité. — N'ayez point de crainte; — je me suis bien manqué. Et d'ailleurs j j'ai l'idée que la personne qui vient m'apporte le meil- , leur des contre-poisons. — Je vous en prie, laissezmoi seul . . . après, tantôt. . . plus tard, nous causerons... je vous dirai tout ce que vous voudrez. — En ce mo- j ment on frappa à la porte.
— Entrez, dit Olivier. — La porte s'ouvrit. —Urbain entra. — Le père d'Olivier sortit. — Les deux rivaux restèrent seuls.
— Et Marie ? s'écria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.
— Et toi? répondit Urbain.
— Ne me parle pas de moi, — répliqua Olivier,— parle-moi de Marie.— Lui as-tu remis ma lettre seulement? — Tiens, ajouta-t-il en montrant la fiole de sirop, — je ne mentais pas, va... j'ai bu... Puis il ré-
LES AMOURS D'OUVIER. 179
pëta encore.;. Mais il n'y en avait pas assez. r-Qu'at-elle dit, Marie?
— Marie n'a point reçu ta lettre; — mais au moment où tu lui écrivais ellenotis écrivait aussi; — au moment où tu voulais mourir, — comme toi — elle tentait le suicide... et comme toi — elle n'est point morte, ajouta Urbain avec vivacité.
— Ohl dit Olivier dans un mouvement de joie -- , égoïste, — Marie a voulu mourir— parce qu'elle me
croyait mort... elle n'avait pas cessé de m'aimer, alors... et tu as menti. — 0 Marie i ma pauvre Marie i ^ le lui pardonne... je l'embrasserai encore... je la Peverrai... je l'entendrai. As-tu remarqué, Urbain, as-tu remarqué avec quelle douceur elle dit certains mots... mon omi, par exemple... et vois-tu?. .. C'est bien peu de chose, ces deux mots-là... pourtant, mon mi^vois-tul,.. 6 douce musique de la voix aimée I... ^ Marie i ma pauvre Marie i...
^ — Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Harie n'avait point reçu ta lettre.
— Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?.*. *- Parce que je n'ai point revu Marie depuis te
moment où je t'ai quitté, avant-hier soir, place Saint- Sulpice.
— Comment cela? demanda Olivier. — Elle n'est donc point rentrée chez toi?
— Elle y est rentrée, dit Urbain. — J'avais loué sur le même carré où était mon atelier une chambre
^toute meublée, — c'est là qu'elle habitait.
— Seule? dit Olivier.
— C'est là qu'elle habitait, continua Urbain. — C'est là qu'on est venu l'arrêter au moment où elle rentrait après nous avoir quittés tous les deux sur la place Saint-Sulpice, Je te disais bien, Olivier, qu'il était dangereux pour elle de sortir... Malgré la précaution que j'avais eue de la vêtir en homme, elle a été reconnue sans doute par les gens qui l'épiaient.
Enfin, quand je suis rentré, j'ai trouvé la chambre vide — et sur la table cette lettre qu'on lui avait Dermis d'écrire avant de l'emmener.' — La voici. — Et Urbain tendit à Olivier la lettre de Marie. — Elle était écrite sur du papier et avec du crayon à dessin.
€ Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bont^
pour moi; votre hospitalité a prolongé ma liberté de quelques jours. Au moment où je vous écris, on vient m'arrôter sur un mandat du juge d'instruction n— Je ne sais pas de quoi l'on peut m^accuser, je vous assure. — J'ignorais les affaires de mon mari. — Mais, quoi qu'il arrive^ j'ai pris mes précautions pour ne point paraître devant la justice... — Dans la crainte d'être arrêtée un jour ou l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de cette eau bleue qui vous servait pour graver...!
— De l'acide sulfurique, dit Urbain. — Heureusement il était éventé.
Olivier continua à lire la lellrede Marie : c Je boirai cette eau, qui est du poison, et ça sera fini. — Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier. » — En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots ratqrés avec de l'encre etnon point ducrayon,commerécrituré de la lettre. Cette suppression avait été faite par Urbain; — mais Olivier, n'en déchiffra pas moins l'alinéa supprimé. Il continua': — t que j'ai aimé pendant
si longtemps. —Vous lui donnerez mes cheveux, que
j'ai coupés le jour où vous m'aviez fait déguiser en homme. — Marie. »
—Urbain, resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce passage, malgré la rature qui le recouvrait.
— Pourquoi as-tu rayé cela ? demanda Olivier.
— Je voulais garder les cheveux de Marie, répondit Urbain; — je te les donnerai.
— Écoute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, — nous partagerons les cheveux
— Oui, répondit Urbain. — Écoute le reste... le lendemain du jour oîi Marie a été arrêtée, j*ai couru au palais de justice, — où je connais quelqu'un ; — c'est là que j'ai appris que Marie avait en effet tenté de se suicider. — Mais, comme je te l'ai dit, Taciclî (lu'elle avait employé était éventé : elle ne mourU pas... Maintenant je vais te dire adieu; après ce qui •st arrivé, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations. J'ai aimé Marie malgré moi, — et pour une maîtresse de huit jours, — je perds un ami de longue date; j'ai du malheur.
— Pourquoi ne plus nous revoir? — dit Olivio
arec un sourire mélancoliqne; et, tendant la maini Urbain, il ajouta : Il faut bien que je te revoie... à qui donc veux-tu que je parle (I'elle ?
Comme Urbain sortait de chez Olivier, le père de celui-ci y rentrait. Resté sur le carré, l'oreille collée à la porte, il avait entendu tout l'entretien des deux jeunes ge^s. Il se doutait bien que la tentative de suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette cpntrari^e. Mais en apprenant que sa mattresse était en état d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun préambule con ciliâteur, il aborda la discussion avec une violente colère, que le calme d'Olivier ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable encore pour la maîtresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.
Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frappé aux portes de la mort, Olivier ne put l'entendre in« jurier par son père; — celui-ci avait été sans pitié, Olivier fut sans respect. — Cette scène horrible se prolongea deux heures. Elle se termina par cette
m SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
épouvantable accusation que le fils en délire jeta au visage du père en courroux :
— Vous avez été le bourreau de ma mère, morte lentement sous vos colères,
— Malheureux! s'écria son père, — en levant sa main, —qu'il laissa aussitôt retomber.
— Si je suis sacrilège, que Dieu vous venge! répondit Olivier.
— Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son père.
— Relirez les injures que vous avez jetées à Marie,
à une femme malheureuse, mourante peut-être en ce , moment. ,
— Cette femme est une misérable, —elle te perdra, j
— Ma mère est morte de chagrin, dit Olivier — i avec un regard sinistre. Encore une fois, — si j'ai menti, qu'elle me maudisse, — et si je dis vrai qu'elle vous pardonne I
Le père était blanc de fureur; et comme il venait
d'apercevoir sur la cheminée, parmi les souvenirs que
Marie avait donnés à Olivier, — un portrait d'elle au .
daguerréotype, — il le prit et s'écria : 1
— La voilà donc la créature pour qui tu m'insultes, — malheureux I
Et jetant le portrait à terre, il l'écrasa sous son
—Mon père, dit Olivier en se dressant sur son li( et en étendant sa main vers la porte, — pas un mot de plus... sortez.
•*- Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai là sous mon pied? continuait le père en écrasant les morceaux déjà brisés du portrait.
Il n'avait pas achevé, que son fils était debout devant lui, terrible, l'œil hagard, la voix étranglée.
— Mon père, murmura-t-il en paroles hachées par le claquement de ses dents... vous voyez bien cette arme... et il montrait un petit pistolet, dit cimp de poing ^ qu'il venait de décrocher du mur,— vous voyez cette arme... je n'ai pas osé m'en servir hier quand je voulais mourir... j'ai préféré le poison, qui ne fait pas de bruit...
— Après? lui dit son père froidement, en portant la main sur les autres souvenirs de Marie.
ISe SCâNES DE LA VIE DE JEUr^ESSE.
— Après? continua Olivier... qui armait son pistolet...
Si vous dites un mot de plus sur Marie... si tous touchez à ces choses qui lui ont appartenu, — eh bien, mon père, je me brûle la cervelle devant vous... et ceux qui vous connaissent diront ceci : — IJ avait mis vingt ans à tuer la mère... mais il a tué le fils d'un seul coup.
Son père le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les souvenirs -— un petit bouquet de fleurs fanées, il le jeta à terre...
Conmie il mettait le pied dessus, ^ Olivier porta le pistolet à son front et lâcha la détente.
On entendit le bruit sec causé par la chute du chien sur la cheminée.
— Ohl malheur! s'écria Olivier— en retombant sur son lit la tête entre ses mains... la mort ne veut pas de moi i
Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours auparavant^ le pistolet avait été trouvé par son père, qui Tamt déchargé.
Olivier était resté seul. Cinq minutes après sa sortie,
son père lui envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.
La lettre contenaitseulement ces mots i Voilà cent francs. — sois parti demain. »
— Dites à mon père que je serai parti ce soir, répondit Olivier, et allez me chercher une voiture.
Il jeta — au hasard — dans une malle ses habits» son linge, tous ses papiers; il ramassa tous les souvenirs de Marie, éparpillés par l'ouragan de la colère paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant fajt monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.
En descendant l'escalier bien lentement^ car il était faible et brisé par toutes ces émotions, il rencontra son père.
Us s'arrêtèrent en face Tun de l'autre, et échangèrent cet adieu plem de vœux qui durent épouvante le Ciel :
—Va-t'en, dit le père... Je l'abandonne et te laissa à la honte, à la misère.
- Je sors encore vivant de cette maison, d'où ma
mère est sortie morte. Adieu, mon père, dit Olivier, je TOUS laissée vos remords.
Olivier monta dans la voiture et se fit conduire chez Urbain. Il était onze heures du soir. Le peintre était ^ul dans son atelier.
Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en voyant Olivier, suivi du cocher qui portait sa malle.
— Il y a, répondit Olivier quand ils furent seuls, que mon père m*a chassé, —et pour la seconde fois je viens te demander Thospitalité.
Urbain n'avait plus cette chambre du voisinage qu'autrefois il avait prêtée à Olivier pour cacher Marie. — Le lendemain du jour où la maîtresse du poëte était devenue la sienne, il avait quitté son second logement et vendu les meubles pour faire vivre Marie.
—Mais, à propos, demanda Olivier, où couches-tu donc? je ne vois pas de lit.
—Je suis pauvre, répondit Urbain : — et montrant derrière une grande toile qui séparait Tatelier en deux,— une paillasse jetée à terre, et recouverte d'un
LES AMOURS D'OLIVIER. i8d
lambeau de laine, il ajouta : —Je couche là-dessus et j*y dors.
-—J'ai des meubles chez moi. — Si tu veux que je demeure avec toi, —je les ferai transporter ici^ dit Olivier. — Et si mon père me les refuse, nous achè* terons un lit, au moins.— J'ai cent francs.
— Pourquoi faire acheter un lit? pour le revendre dans huit jours la moitié de ce qu'il nous aura coûté? 0 mon ami i ne sois pas si fier pour une pile d'écus que tu as dans ta poche... Cent francs... c*est bien joli, mais ce n'est pas éternel, et ton pauvre magot sera bien vite fondu, quoiqu'il ne fasse pas chaud ici, ajouta Urbain.— Au reste, ton argent esta toi;— et si tu es si délicat qu'un grabat de paille t'effraye, — il y a la chambre d'en face, la chambre garnie où logeait Marie... Le lit est doux;— mais moi je n'aime pas les douceurs, et c'est seulement à cause de Marie que j'avais loué cette chambre... Tu peux la prendre si tu la veux; j'ai encore la clef. Demain, tu t'arrangéras avec le propriétaire, qui la loue.
— Je la prendrai, dit Olivier; viens m'y conduire. Urbain le mena dans une petite chambre assez
propre, et qui n'avait pas été rangée. — Tout y était ians le môme état où Marie Tayait laissé.
—Bonsoir, dit Urbain, en laissant Olivier seuj.— Les regards du jeune homme tombèrent d'abord sur le lit, où se trouvaient deux oreillers. Sur Tun d'eux se détachait un petit bonnet de fbmme, oublié sans doute par Marie.
Sur l'autre, une sorte de calotte, de forme 4itd grecque^ qu'Olivier avait vue plusieurs fois sur la tête d'Urbain. Cette vue porta un coup ^erriblç au cœur d'Olivier: son dernier doute venait de s'évanouir.
, Il ferma précipitamment les rideaux pour ne plus voir.
lY
Autant Olivier avait d'abord souhaité être dans cctU chambre où Marie avait habité, autant il souhaita ea être dehors lorsqu'au premier regard qu'il y jeta, co lieu vint lui rappeler la trahison de samattresse.
Mais où aller à une heure du matin— par celle froide nuit d'hiver? D'ailleurs Olivier était daui; un
LES AMOURS D'OUVIBIL 101
état horrible. — La terrible journée qu'il avait passée, succédante la lutte terrible qu'il avait soutenue contre le poison, avait anéanti toutes ses forces. Cbauifé à outrance par la fièvre ardente à laquelle il était en proie depuis deux jours, son sang était presque en ébuUition et grondait dans ses veines, tellement gonflées, que celles du front s'accusaient en relief comme des coutures bleuâtres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de larmes, son cœur assassine par la ^uffrance se débattait en criant au secours. Espérant qu'à défaut de l'oubli il trouverait peutêtre, pour une heure ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta sur une chaise après avoir éteint la lumière. Mais le sommeil ne vint pas. Les ténèbres appelées par Olivier se mirent à flamboyer; il eut beau mettre ses mains sur ses yeux,— et sur ses yeux abattre ses paupières,— il voyait comme en plein jour. —Les rideaux du lit qu'il venait de fermer s'enlr'ouvrirent d'eux-mêmes; et sur les deux oreillers il aperçut deux tètes, toutes deux jeunes, belles, souriantes,— toutes deux les regards humides, éblouis, perdus, et les lèvres unies par un incessant
in SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE.
baiser;— c'étaient les deux têtes d'Urbain et de Marie.
Olivier se traîna en rampant vers la cheminée et ralluma la chandelle. La clarté chassa les fantômes. — Olivier se rassit sur la chaise; mais, ô terreur 1 — voici que derrière les rideaux de ce lit, qui étaient pourtant bien fermés, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes, tremblantes, enivrées, murmurant le dialogue éternel que l'humanité répète depuis sa création, et dont le moindre mot est une mélodie, même dans les langues les plus barbares. Les échos de la chambre redisaient l'un après l'autre ces étranges paroles, qui sont les clefs du ciel. — Ces deux jeunes voix jumelles étaient la voix de Marie et la voix d'Urbain.
Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal de dents. La comparaison est peut-être vulgaire, mais elle est vraie, du moins par beaucoup de côtés. Cette souffrance aiguë, que les bonnes gens appellent des peines de cœur, — agit sur la partie morale de l'être avec une violence insupportable, comme l'affection à laquelle on la compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maax,
si différents et pourtant si semblables, voas plongent dans les braises d'un enfer où Ton se rougit les lèvres à lancer des blasphèmes qui forment lejôpertoire des damnés. On m roule par terre avec des torsions d'enragé, on s'ouvre le front aux angles des murs, — et si Tune et l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermittences et se prolongeaient trop longtemps^ — elles achemineraient à la folie.
Ce qui justifie en outre la comparaison établie entre ces deux affections, — de nature si opposée, — c'est l'indifférent intérêt, les consolations banales que rencontrent et recueillent ceux-là qui les éprouvent. On s'inquiétera beaucoup autour d'un homme qui aura une fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son père ou sa mère ; — mais s'il a perdu sa maîtresse, ou s'il a mal aux dents, on haussera les épaules en disant : c Bon, ce n'est que cela,— on n'en meurt pas î » Où la comBaraison cesse d'être possible, — c'est à l'application du remède. — Le mal de dents mène chez le dentiste, — qui vous ar, jcho quelquefois la douleur avec la dent.— Mais le mal d'amour?— On n'a pas encore inventé de chirurgie
morale pour arracher la douleur; et c'est tant pis. Ce serait une industrie très-productive, car celui qui la pratiquerait aurait toute l'iiumanité pour clie^v^ tèle.
— Ce qu'on a trouvé de mieux jusqu'à présent pour guérir des peines d'amour.— et bien longtemps avant rtiomœopathie, — c'est l'amour lui-même. — Il y a bien encore la poésie. — Mais alors le remède est pire que le mal, car c'est le mal lui-même devenu chronique,— passé dans le sang,— passé dans l'âme; — on meurt avec.
Comme il s'était bouché les yeux pour ne point voir, — Olivier se boucha les oreilles pour ne point entendre.— Mais le son des voix lui arrivait toujours, comme si elles eussent parlé en lui-même. Il se roula sur le carreau froid , en se mordant les poings, et il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le cœur comme les dards d'une couvée de serpents. — Il se heurta le front au mur... et il entendu encore.— Alors il se précipita vers la fenêtre de la chambre,— l'ouvrit, et se jeta la tête dans h neige épaissie qui couvrait le rebord. —Sous le poids
LES AMOURS D'OLIVIER. i9S
de son front— la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans laquelle on plonge un fer rouge.
C'était là de quoi mourir. — Pourtant ce bain gla< cial eut pour un mojnent un résultat salutaire. I détermina une réaction dans la crise désespérée qu'Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement, —les fantômes s'envolèrent, les bruits de voix s'éteignirent.— Il était seul, dans l'isolement de la nuit, — accoudé au bord de la fenêtre,— et regardant autour de lui la ville silencieuse endormie sous la neige, qui tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit ne troublait le calme de cette nuit polaire,— ni le pas assourdi d'un passant attardé, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant, indéfiniment répété par de lamentables échos; le vol des bises, paralysé par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins, recouverts d'une fourrure d'hermine, et aucuïie lumière ne brillait aux fenêtres des maisons. Après avoir contemplé quelques instants ce repos de toutes choses, qui avait autant l'as^ pect de la mort que celui du sommeil, — Olivier referma sa croisée,— aux cîirreaux de laquelle le givra
196 SCÈNES DE Lk VIE DE JEUNESSE*
avait buriné les étranges caprices d'une mosaïque irisée.
— Tout dort, murmura-t-il avec Taccent de regret et d'envie dont Macbeth s'écrie : t J'ai perdu le sommeil, le doux baume! » Puis, l'esprit traversé soudainement par une idée singulière, — il sortit de sa chambre sans faire de bruit, et, se collant l'oreille à la porte de l'ateUer d'Urbain, — il écouta attentivement. — Il ne put rien entendre d'abord; — mais peu à peu -— il distingua une respiration lente et régulière. — Urbain dormait sur sa paille.
— Il dort, — dit Olivier avec un sourire ironique. 0 Marie, il dort, et il dit qu'il t'a aimée I
Olivier rentra dans sa chambre : — il se sentait si fatigué, — il avait la tête si lourde, les yeux si brûlants, qu'il espéra de nouveau pouvoir, lui aussi, lormir un instant. — Après avoir encore une fois éteint la chandelle, — il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout habillé.— Mais sa tête n'était point depuis deux minutes sur l'oreiller, — qu'un vague parfum vint l'étourdir, — et il sentit son cœur, un moment immobilisé, qui se remettait à trembler
— Ce parfum était celui que Marie employait ordinairement pour ses cheveux, — un vague arôme était resté sur cet oreiller où elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser sa tète.
— Je ne puis rester ici, s*écria Olivier; et se jetant hors du lit, il s'enveloppa dans un manteau, descendit Fescalier d'un seul trait, et se trouva dans la rue. — Sans savoir où il allait, il marcha au hasard devant lui. Il s'asseyait sur les bornes, — comptait les becs de gaz, — et pétrissait des boules de neige qu'il lan«» îait. contre les murs. Après ces grandes crises, les distractions les plus puériles suffisent quelquefois pour détourner l'esprit de la pensée qui alimente la douleur, et pour amener, au moins momentanément, une trêve durant laquelle l'être tout entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilité. — Ce n'est point l'absence de la douleur, — c'en est le sommeil, — mais un sommeil furtif qui s'enfuit dès
que le moind^'e accident elSQeare l'esprit engourdi et le remet en face de la pensée qui fait son tourment. — Alors tout est fini. — L'esprit réveillé s'en va réveiller le cœur, — et la souffrance renaît plus active et plus aiguë.
Olivier était donc dans cet état de quasi-idiotisme qui suit les prostrations.— Il était parvenu à s'isolei de lui-môme, et au bout d'une heure sa course san^ but l'avait conduit à la balle : trois beures du matin sonnaient à l'église Saint-Ëustacbe.
Comme il était arrêté sur la place des Innocents, examinant l'aspect fantastique de la fontaine de Jean Goujon, — que la neige amoncelée avait revêtue d'une bousse blancbe, — Olivier fut distrait de son attention par un grand bruit de voix qui .s'élevait auprès de lui ; — il détourna la tête, et voyant à deux pas un groupe 4'où s'élevaient des cris et des rires, il s'en approcba : '— un incident bien vulgaire était !a cause de toutes ces rumeurs, c'était un grand chien
e chasse, à robe noire et aux pattes blanches, qui veiuiit d'engager un duel terrible avec un énorme matou -- appartenant à une marchande dont TéU-
I était Toisin. — L'objet de la querelle était un morceau de viande avariée. — Aux miaulements de 3on chat, la marchande était arrivée, — tombant à Doups de balai sur le chien, qui ne voulait pas lâcher prise.
— Gredin^ filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien, qui ne s'émouvail non plus que si on l'eût caressé avec des marabouts.
— Qu'est-ce qu'il y a là-bas? dit une voix — en dehors du groupe qui faisait galerie.
A cette voix Olivier, -« qui examinait le chien, comme s'il eût cherché à le reconnaître, leva les yeux pour voir qui avait parlé.
— C'est encore votre béte féroce de chien qui veut meurtrir mon pauvre mouton, dit la marchande.
— Allons, — ici, Diane, dit le jeune homme; ici vout de suite, — A l'appel de son maître, le chien lâcha prise et reçut un dernier coup de balai de la marchande, qui l'appela Lacenairel
— Je ne me trompe pas, murmura Olivier à luimême, en regardant plus attentivement le maître du
fOO SCÈNES DE LA VIE DE JEUNES3L
chien, — c'est Lazare, — et s'approchant du jeune homme au moment où il allait se retirer, il lui frappa sur l'épaule.
— Olivier f dit Lazare en se retournant et en rougissant beaucoup ; tous ici, la nuit, par cet horrible temps, — continua-t-il avec un accent embarrassé; — quel singulier hasard!... Est-ce qu'il y a longtemps... que vous m'avez vu... ici, acheva-t^il avec une certaine inquiétude.
— Al'instant même, — répondit Olivier. Mais, vousmême, comment se fait-il que je vous rencontre ici?
— Oh! moi, répondit Lazare, — qui paraissait plus rassuré... c'est par curiosité. Vous savez mon tableau de Samson, dont je vous ai parlé, — je l'achève pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici le matin, — les forts ^ j'ai pensé que je trouverais peut-être mon type. — Mais vous, reprit Lazare, rr- vous qui êtes si délicat, — qu'est-ce que vous faites ici? Ne seriez-vous pas en aventure galante?... et comme OUvier, en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile d'écus» Lazare ajouta en riant:
LES AMOURS D'OLIVIER. tOi
— Diable... vous avez de la pluie — pour les Danaés.-.Mais, dit-il, je vous croyais en ménage... à ce que noxrs avait conté Urbain...
Comme Lazare disait ces mots, — une marchande de marée, qui préparait son étalage, regardait Olivier avec admiration.
— Regarde donc s'écria-t-elle en parlant à une commère, sa voisine, à qui elle désignait Olivier du doigt, — regarde donc ce joli chérubin, Marie...
— Ahî quel amour!... répondit sa voisine en élevant sa lanterne...
Dans tout ce dialogue dont il était l'objet, Olivier ne distingua qu'un mot ! — » Marie î et ce nom seul, arrivant juste au même instant où Lazare lui parlait de sa maîtresse, le rendit au sentiment de la réalité.
— Eh bien , dit Lazare... en le voyant tressaillir, — qu'est-ce qui vous prend?
— Il est gelé, le pauvre enfant, fit la marcliande de poisson... — Ehî la Barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe à Lazare, qu'elle voulait désigner... amène-le un peu ici, — ton ami... Sa mère est donc folle, à ce pauvre cœur, de le laisser courir comme
ça la nuit, — ça fait pitié, quoi... Amène-le, Barbi* che... Marie... va lui donner un peu de bouillon, ça le réchauffera. — Pauvre petit, va ! il a une figure de cire... Eh f Marie, fais chauffer un bol.
— Oh !.. . murmurait Olivier, Marie. . . elle est donc ici, — Lazare, mon ami... je vous en prie... laissezmoi la chercher... on vient de rappeler.., je la trouverai bien... Laissez-moi...
— Bon, murmura Lazare... en lui-môme et dans son langage pittoresque, je comprends, j*ai fait un beaucoup, /'attrat marché sur ses cors.
—Eh bien, viens-tu donc? —s'écria la marchande, — qui tenait à la main une tasse de bouillon toat fumant.
— Merci, la mère, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose qu'il lui faut.
— C'est de bon cœur, tout de même, fit la brave femme... il a tort s'il fait le fier... pas vrai, Marie!
— Eh ! oui donc, répondit la voisine — et du bouillon que le roi n'en a pas de meilleur, encore I
Cinq minutes après, Olivier était assis en face de Lazare, dans le cabinet d'un netit cabaret. Entre eux*
LES AMOUBS D'OLIVIER. 203
sur la table, se trouvait une bouteille à demi pleine ïeau-de-vie.
— Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins.
Dire â un amoureux de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique à vous lire sa tragédie.
— Olivier raconta toute son histoire à Lazare.- Lorsqu'il arriva à la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une grimace de dégoût. — Toujours le même ! murmura-t-il. — A la fin de l'histoire... la bouteille d'eau-de-vie était vide, Olivier était ivre — et récitait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.
— En ce moment trois ou quatre déchargeurs entrèrent dans le cabinet et échangèrent des poignées (le mains avec Lazare.
-^ Tiens I Barbiche, dit l'un d'eux, — voilà ta paye que tu m'as dit de prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit quatre pièces de C3nt sous qu'il remit à Lazare...
Lazare, robuste gaillard, taillé en hercule, — s'était fait déchargeux* à u iw^iu au beurre, afin de
gagner quelque argent pour procurer aux membres d'une société d'artistes dont il faisait partie — la société deh Buveurs d'eau. — (Voir les Scènes de la Bohème) — les moyens de travailler pour la prochaine exposition. — Seulement, comme il n'avait pas de médaille, il travaillait en remplaçant, — quand un des forts du marché était malade. On l'appelait Barbiche, à cause d'un bouquet de poils roux qui lui cachait le menton. Olivier l'avait rencontré plusieurs fois à l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la société dont Lazare était le président.
A six heures du matin Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le reconduisit à l'adresse d'Urbain, que le poète avait su lui indiquer au milieu de son ivresse.
En rentrant dans la chambre où Lazare l'avait accompagné^ car il n'était pas en état de se soutenir lui-même, Olivier, abruti par l'ivresse, tomba sur le lit comme une masse inerle, et cette fois s'endormit profondémetit.
— • Hélas I mumurait Lazare en fermant les ri-
deaux, — moi aussi j'ai eu ma Marie, et mon cœur, si pétrifié qu'il soit, garde encore la trace des clous qui l'ont crucifié... Ah bah! ajouta-t-il en faisant claquer ses doigts, — tout ça, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tombé dans le puits. -^ Et après cette oraison funèbre et philosophique de sa jeunesse, Lazare sortit de la chambre. — Trouvant la clef sur la porte de l'atelier d'Urbain, il y entra.
— Qu'est-ce qui t'amène si matin, dit le peintre à moitié endormi envoyant Lazare? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?
— Non, — répondit Lazare brutalement, les mau* vais temps ne sont pas devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser à Urbain le temps de l'interrompre, — il ajouta : — Je connais ton histoire avec Olivier et Marie, — ça ne m'étonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible nature.
— Qui est-ce qui t'a dit?... fit Urbain.
— C'est Olivier, — ou plutôt c'est son ivresse, répondit Laiare, — et il raconta à Urbain sa rencontre nocturne aveele poète.
Comme Urbain cherchait à s'excuser à propos de
jl'avcnture avec Marie, Lazare lui ferma la bonche par celte rude sortie :
— Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je no mourrai pas d'une indigestion de vertu, — mais îl y a des choses qui me soulèvent le cœur. — Bien que j'y sois personnellement étranger, il y a des actes qui m'indignent jusqu'à la colère, et me donnent des envies de me laver les mains si elles ont touché la main de ceux qui les ont commis. — Ton cas est du nombre.
— Mais au moins, interrompit Urbain, — laissemoi me justifier ; — tu ne sais pas comment les choses se sont passées.
— Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sincère, — j'aurais pu, jusqu'à un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli, d'exaltation, -* tu aies pu tenter d'enlever Marie à Olivier ; — mais la lui prendre chez toi, en abusant de l'hospitalité que tu lui avais offerte, pour satisfaire une méchante fantaisie, — c'est là un acte qui ne peut pas se justifier. — Ça s'appelle lâcheté dans toutes les Vangues d'honnêtes gens. Si tu m'avais joué un tour
semblable, je t'aurais simplement cassé les reins avec la première chose venue : voilà mon opinion. Maintenant, ça ne m'étonne pas qu'Olivier ait passé làdessus aussi tranquillement : — c'est une de ces natares faibles et pacifiques qui n'ont ni haine, ni colère, ni aucun des sentiments virils de résistance à l'oppression, — des élégies et non des hommes. — Je l'ai trouvé cette nuit sur le carreau de la halle, pleurant comme une fontaine, — c'était pitoyable. — J'ai cautérisé son désespoir avec l'ivresse. Il dort maintenant, —mais quand il va se réveiller, ça sera pis. Je suis venu pour te prévenir et te dire de le surveiller; — j'ai peur qu'il ne fasse un mauvais coup.
— Il a déjà essayé, — mais il s'est manqué, dit Urbain,
— J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqué, — tant pis. — Si la mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. — Il est mûr de bonne heure.
— Marie aussi a tenté le suicide,— fit Urbain, que le dur langage de Lazare pénétrait malgré lui, — miaj;^ elle s'est manquée aussi.
— Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombes-là ? dit Lazare en regardant Urbain en face.
— Qui sait? répondit celui-ci ; — j'aurais creusé la mienne».peut-être.
— Ct'Cl est un mot de mélodrame, fit Lazare avec ironie. — Ta mauvaise nature n'a pas même la franchise, qui est la vertu de certains vices. — Ce n'est pas toi qu'un remords empêcherait de digérer la vie. — Allons donc ! — Entre ces deux tombes de deux êtres morts pour toi, tu aurais roulé ton lit chaud de nouvelles amours. A la bonne heure, — dis-moi cela, — et je te croirai. — Maintenant, bonjour, je n'ai plus rieii à te dire. — Et Lazare sortit sans tendre sa main à celle que lui offrait Urbain.
"- Ah bahl fit celui-ci, quand il se trouva seul, — il est toujours le même, celui-là. Et il se rendormit tranquillement — pour ne se lever qu'à deux heures de l'après-midi.
Olivier dormit toute la journée et s'éveilla seulement le soir. D'abord il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui était arrivé. Peu à peu cependant les souvenirs lui revinrent; il se rappela son
LES Mimm? DOLIVIER. to»
horrible nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employé par celui-ci pour le faire oublier ;
— Olivier se leva, — la tète encore lourde, et alla trouver Urbain, qui s'apprêtait à venir chez lui.
— Où vas-tu? lui demanda-t-il.
— Il est six heures — c'est V angélus de Tappëtit}
— je vais dîner, répondit le peintre.
-Où cela?
— Par là, — à droite ou à gauche; je te le dirai en revenant. — A propos, tu as vu Lazare?
— Oui, en effet, répondit Olivier, je l'ai rencontré à la halle — cette nuit.
— Qu'est-ce que tu allais faire à la halle cette nuit?
— Je ne sais pas. — J'étais sorti parce que je me trouvais malade. . . Je ne pouvais pas dormir dans cette chambre... Tu comprends... malgré moi. — Je peu* sais...
— Oui, je comprends en effet, dit Urbain. — C'est pourquoi je te répéterai encore qu'il faut cesser de nous voir, pour Ion repos, pour le mien. — Nous avons à oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en de-
nieurant ensemble que nous pourrions y parvenir. Séparons-nous. Va-t'en!
— Mais où veux-tu que j'aille? répondit Olivier avec une vivacité croissante.
— C'est dans cette chambre que Marie a vécu avec moi pendant une semaine. — En y restant, — tu te rappelleras toujours que Marie a été ma maîtresse, continua Urbain.
— Je le sais bien, — s'écria Olivier, — mais n importe, je veux rester dans cette chambre, toute peuplée de souvenirs. — Je la préfère à une autre dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je parlerai d'elle. — Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi, — ce ne sera pas difllcile de n'y pas venir... Oh! l'isolement I — la solitude... Mais je deviendrais fou, — et la folie, c'est l'oubli. —Elle a été ta maîtresse, c'est vrai... Mais quand cela est arrivé, elle avait perdu la tête. Son cœur dormait quand elle m'a trompé; — tu sais bien ce qu'elle écrivait : « Je n'ai pas eu le temps de vous aimer, — parce que je n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier; » et puis elle a voulu mourir pour moi... —
Qu'est-ce que cela me tait; une infidélité? elle a été ta maîtresse huit jours, — mais auparavant, pendant les dix-buit mois que je Fai aimée, — elle était bien la femme de son mari. — Ahl vois-tu, la jalousie — ne sert à rien, — quand elle ne tue pas Tamour ; — et le plus souvent c'est une blessure qui le rend étemel. — Ah î ma pauvre Marie... Non, Urbain, je ne m'en irai pas, — je resterai dans cette chambre.
Malgré Tégoïsme dont il était cuirassé, Urbain fut ému un moment par l'explosion de cette passion exaltée. — Mais, dit-il, en pressant dans ses mains celles d'Olivier, — c'est absurde de rester ici, encore une fois, songes-y, c'est perpétuer ton chagrin
—Mais je ne veux pas oublier,— encore une fois! s'écria Olivier. Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.
— Alors, si tu le décides à rester ici. c'est moi qui la'enirai, reprit Urbain.
—ie te gêne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?
— Parce que je ne veux pas rester avec toi. — Cette malheureuse affaire — va fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis na
m'aiment guère. — Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de chance qu'eux. Lazare m*a déjà fait une scène terrible ce matin. — Si tu restais avec moi, comme ils sayeni que tu as un peu d'argent, ils diront et feront redire que je t'exploite après t'avoir trompé.— Je ne veux pas.J'en ai assez de ces amitiéslà. D'ailleurs, malgré toi, tu unirais par penser comme eux.
— Je leur dirai qu'ils se trompent, — reprit Olivier^ qui tremblait à la seule idée de voir Urbain le laisser seul; — ne t'en va pas. — Qu'est-ce que cela te fait de rester? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-ii en prenant les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, — je te dirai les choses qu'elle me disait. — Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle m'aimait bien, va. — Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle le disait, et lu verras que ce n'étaient plus les mômes choses qu-'à moi. — Ahf je serais trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.
— C'est bien, — dit Urbain. — Puisque tu le veux, je resterai.
LES AMOURS D'OLIVIER. tlt
— Ah! merci ! fit Olivier, — Et il força le peintre
à venir dîner avec lui.
TI
Ils allèrent dans un restaurant du quartier latin, où ils firent un robuste repas largement arrosé. 011vier^ qui n*avait presque rien pris depuis trois jours, — mangea non pas comme un amant désolé^ —mais comme un porteCaiix mis à la diète. — Quant à Urbain, qui, dans Tètat normal^ avait toujours Fappétit d'un moine à la fin du carême, — il mangea de façon à se faire faire des compliments par Gargantua. — Seulement lorsqu'on apporta la carte, qui montait à une quinzaine de francs^ il poussa un cri terrible, — et recommença plusieurs fois l'addition^ ne pouvant jamais croire quH fût possible d'atteindre ce chiffre fabuleux — pour un seul repas.
Les deux amis quittèrent % table dans la position de gens qui se sont attardés avec les bouteilles.
En mettant le pied dans la me, bien qu'il fût soi-
gneusement enveloppé dans son manteau, Olivier se plaignit du froid ; Urbain le sentait en effet frissonner sous son bras^ et de temps en temps il entendait cla« quer ses dents :
— Es- tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.
— Non, non, dit Olivier... pas encore... Je voudrais que tu vinsses avec moi.
— Où cela? fit Urbain.
— Cest un peu loin, — dit Olivier, mais il fait beau temps, cela nous promènera.
— Allons où tu voudras. — Et il se laissa guider par le poëte, qui le mena jusqu'à la barrière de rÉtoile.
— Mais, demanda Urbain étonné, quand ils furent au bout des Champs-Elysées, — où diable memènes- »u, — chez qui allons-nous, si loin, à la campagne?
— Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait Olivier, qui tremblait de plus en plus.
En ce moment ils avaient laissé l'arc de triomphe derrière eux, et s'engageaient dans l'avenue de Saint-
Clond, qui conduit au bois de Boulogne. — La neige glacée criait sous leurs pas, et un vent glacial courait des bordées dans ces lieux déserts et dégarnis de maisons.
— Ah f ça, dit Urbain un peu inquiet, — où allonsnous, encore une fois? — Nous allons nous faire égorger par ici; — chez qui me mènes-tu?... je ne Yois pas de maison...
Et le peintre s'arrêta un instant, comme s'il hésitait à aller plus loin.
Ils étaient alors dans une espèce de rond-point oii viennent aboutir l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, — de Chaillot et deux ou trois autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine entourée d'un grillage circulaire en bois, et en face, une habitation de fantaisie, moitié renaissance et moitié gothique.
— Est-ce que c'est là que nous allons? — dit Urtiain, en montrant la maison, — dont la lune éclai*rait tous les détails : — Qui diable peut loger dans ce joujou? — N'importe, entrons,— j'ai hâte de voir ou feu, — il me semble que je nage dans la Bérézina.
tl6 SCENES DE LA VIE DE JEUNESSE.
— Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.
— Mais alors, fit Urbain — • impatienté, — où me mènes-tu? — il n'y a point d'autres maisons. — Cette fois je ne vais pas plus loiUc
— C'est inutile, dit Olivier, — nous sommes arrivés.
— Arrivés... où?
— A la fontaine, dit le poète, ta vas l'entendre chanter...'
— Sacrebleuf dit Urbain, — te moques-tu de moi?
— Me faire faire deux lieues, à dix heures du soir,
— pour me montrer une fontaine gelée, au risque de me faire assassiner avec toif...
— C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, — dans les beaux jours. Et, étendant sa main vers un immense espace, il ajouta : Voilà les champs et les arbres 1 — Vois-tu, dit-il à Urbain, j'ai regardé de cette place de très-beaux soleils couchants;
— le ciel était en feu derrière le Calvaire, — on eût dit une copie de Marilhat. — Souvent nous allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin Dordé d'une haie • — il y a aussi des acacias blancs,
le chemin était tout blanc de fleurs tombées des arbres. C'était pendant Tété alors, — maintenant c'est la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine! je l'ai vue si gaie au mois d'août dernier, — il n'y a pas très-longtemps, tu vois. — C'était un dimanche, un jour de fête aux environs, <— j'étais couché dans l'herbe, — près de ces peupliers, — les blés venaient d'être fauchés, — on entendait les cigales, — et au loin les tambours et les violons de la fête, — la fon* laine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air comme des fumées d'encens. Marie est venue par ce chemin où il y a un grand noyer, — je l'ai aperçue de loin; elle avait une robe blanche et une ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arrivée, ses cheveux étaient défaits, elle avait déchiré sa robe aux buissons. Nous sommes restés ensemble jusqu'au soir. Ah f la belle journée I J'ai été bien heureux ce jour-là. — Pourquoi me l'as-tu prise? — acheva Olivier, qui, pendant ses ressouvenirs, avait oublié Urbain et le trouvait tout à coup devant lui. — Non, — reprit-il aussitôt, ne te fâche pas, '-* ne parlons plus décela... Je ne veux me
!li8 SCÈNES UB LA VIE DE JEUNESSE.
rappeler du passé que les bonnes choses. —J'ai voulu revoir cet endroit. — C'est bien triste, —c'est comme an linceul, — les cigales sont mortes — et la fontaine est gelée. — Mais c'est égal... je suis content d'être venu. — Maintenant nous nous en irons si tu veux.
— Si tu veux est joli, pensa Urbain, — qui n'eut cependant pas le courage de railler tout haut.
Ils rentrèrent chez euK fort tard. -^ Le tremblement d'Olivier avait redoublé. —Urbain fit grand feu dans la cheminée, et comme son ami ne parvenait pas à se réchauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu de punch chaud.
~ Ahf oui, — dit Olivier... oui, je veux bien. — Fais vite ! — Comtne cela je dormirai cette nuit, ijouta-t-il, pendant qu'Urbain était allé chercher de ';'eau-de*vie.
Ainsi qull l'avait espéré, — Olivier dormit cette nuit-là. Mais le lendemain il se réveillait avec une Bèvre cérébrale. Urbain, effrayé, alla chez Je père d'Olivier, qui le reçut tt^s-froidemeni et se borna à lui donner l'adresse de son médecin. Urbain y cou-
rut aussitôt, — et, l'ayant heureusement trouvé, le ramena auprès d'Olivier. -« Le médecin fit un mauvais signe de tête, écrivit une prescription « ordonna les plus grands soins, *- et alla redire au père d'Oli* ?ler que son fils était en péril. -- Laissez-moi son adresse, dit le père au médecin; — j'irai le voir. — Il se mit en route en effet, — * mais à moitié du chemin il revint sur ses pas, -^ et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.
— M. Olivier est très-mal, vint lui redire la ser* vante. -^ On a été obligé de l'attacher sur son lit; ^ il passe son temps à mordre une grosse poignée de cheveux — et crie à faire peur : — Marie \ — Marie!...
-i- Ahl dit le père, — Marie, — c'est le nom de cette femme. — Mal d'amoiir... ça n'est pas mortel.
— Qu'est-ce qui le soigne?
— Un de ses amis, — répondit la servante, — celui qui est venu ici, — il est très-inquiet...
Au bout de huit jours Olivier n'allait pas mieux.
— Urbain vitlt ti'ouver le père et lui demanda de l'argent . — Celui-ci lui en remit un peu, mais avec
tia air si maussade, qu'Urbain lui dit très-sèchement:
— Le médecin ne répond pas de votre fils. — En cas de malheur, devrai-je vous prévenir pour Tenter* rement, monsieur?
— Sans doute, répondit tranquillement le père. Lazare et les autres artistes ayant appris la mala*
die d'Olivier étaient accourus, et se relayaient pour venir auprès de lui la nuit. Urbain était désespéré; il avait raconté au médecin Thistoire d'Olivier et de Marie, la part qu'il y avait eue, et le long désespoir dont son ami avait été atteint quand il s'était trouvé séparé de sa maîtresse.
— Dès qu'il sera un peu mieux, dit le médecin, il faudra le retirer de cette chambre et l'éloigner de toul ce qui pourrait lui rappeler cette femme. Au boul d'une dizaine de jours le délire devint moins fréquent. On transporta Olivier au logement de Lazare, situé près de la maison d'Urbain. Les buveurs d'eau mirent leur habitation sens dessus dessous pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le médecin commença à donner des espérances. D'après les con-
seils de Lazare, Urbain avait cessé de venir dès l'époque où Olivier avait commencé à retrouver un peu de raison. Quand Olivier^ hors de danger, demanda après lui, Lazare répondit qu'Urbain était en voyage. Cependant avec la vie le souvenir de Marie commençait à renaître dans le cœur d'Olivier; mais ce souvenir n'était déjà plus la douleur ni le désespoir, c'était la mélancolie, muse rêveuse et caressante. La convalescence d'Olivier, hâtée parles soins fraternels de ses amis, fut entourée de toutes les distractions qui pouvaient éloigner son cœur d'une rechute. Enfin le jour de la première sortie arriva. C'était au commencement de mars ; Lazare et Valentin conduisirent Olivier' dans le jardin du Luxembourg. Des chœurs d'oiseaux, perchés dans les arbres verdissants, récitaient le prologue de la saison nouvelle, dont ce beau jour était comme le premier sourire.
En ce moment, à quelques pas du banc où ils étaient assis, un jeune homme passait avec une jeune femme, se tenant par le bras et riant tout haut. — Leurs éclats de rire firent tourner la Xi,3 à Olivier. Avant que Lazare et Valentin eussent eu le temps de
le retenir, il s'était levé de son banc et avait couru après Urbain.
— Olivier! s'écria Urbain en reconnaissant son ancien ami; — et sur un signe que lui fit Lazare — il ajouta : Je suis arrivé de voyage seulement hier : je devais aile te voir... mais je savais de tes nouvelles.
La compagne d'Urbain s'était retirée un peu à l'écart.
— Et Marie? demanda Olivier, — dont le cœur avait tout d'abord tremblé en rencontrant le peintre son ami avec une femme.
— Mais, dit Urbain, j'ai été absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis point inquiété. J'ai l'oubli prompt. — Voici qui doit te le prouver, ajouta Urbain en montrant du doigt la jeune femme qui était avec lui.
— Oh I fit Olivier avec un éclair de regard qui trahissait la joie intérieure, j'étais bien sûr que tu ne l'aimais pas.
— Celle-là aussi s'appelle Marie, — dit Urbain en indiquant sa nouvelle maîtresse, et je l'sime beau-
coup depuis hier. — Marie est morte, — vive Marie f
— rirai vous voir, — dit Olivier en quittant Urbain.
Cette rencontre le laissa calme., et il rentra à la maiso^n presque gai. Le lendemain, accompagné de Lazare, Olivier alla pour voir son père et lui demander de l'argent qui lui revenait. — 3on père était absent, mais il trouva la servante.
— Ahl monsieur, lui dit-elle, Je suis bien contente de vous revoir. — Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui Ta apportée pendant que votre père n'y était pas, heureusement 1 car il l'aurait déchirée çoinme il a fait des autres, -^ Il était bien en colère après cette dame, et il m'a menacé de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.
Olivier avait déjà ouvert la lettre. — Elle était de Marie et ne contenait que ces mots :
« Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai écrit trois fois : — vous ne m'avez pas répondu, Olivier I— Vous avez cru comme tant d'autres, gas doute, en me voyant arrêtée, — que j'étais coupable, — Pourtant on ne voulait de moi que des renseigne-
%%k SCENES DE LA VIE DE JEUNESSE.
ments sur mon mari. ^ Je ne savais rien, je n'ai pu rien dire. — On m'a remise en liberté. Voilà quinze jours que je vous attends. «^ Vous ne m'avez pas pardonné sans doute. — Je vous attendrai encore deux jours — à mon ancien logement. — Si je ne vous vois pas je quitterai Paris. Mon départ est arrêté : j'ai vendu mes meubles. — Je voudrais sealement vous dire adieu, — et après vous resterez libre. Je vous jure que je n'ai pas revu Urbain — et que je ne l'ai jamais aimé. — J'ai souvent attendu, bien avant dans la nuit, devant la maison de votre père, comptant vous voir rentrer... Mais vous ne rentriez pas... C'est la dernière fois que je vous écris, et dans deux jours je serai partie. — Au revoir, — ou pour toujours, adieu
— Quand vous a-t-on remis cette lettre? demanda Olivier à la servante.
-* Il y a cinq ou six jours, répondit celle-ci.
— Il est trop tard I s'écria Olivier. — Oh ! mon père! — Cependant il força Lazare à l'accompagner i l'ancienne demeure de Marie.
— Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.
— J'aime mieux ça! — murmura Lazare; et il emmena Olivier.
— Au moins Urbain ne Ta pas pas revue, — pensa Olivier, dont Tamour commençait à tourner à la:; poésie*
iZ.
Il y a maintenant à Pams plus de poêles que de becs de gaz. Et si la police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour. Peu de maisons de la capitale sont privées d'un vates quelconque. Perché dans les mansardes, il empêche ses Toisins de dormir par les convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid d'un de ces oiseaux de gouttière qui pondent, bon an, mal an, deux ou trois milliers de vers, que nous introduirons }e lecteur.
Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tour-d'Auvergne une chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la poésie lyrique. Cette chambre
était meublée d'un de ces mobiliers qui sont la terreur des propriétaires, — aux approches du terme surtout. Melchior avait dans un bureau une place qui lui rapportait quarante francs par mois, et ne lui prenait que trois heures par jour. Ce fut à la suite d'un premier amour très-fécond en orages qu'il s'était décidé à prendre la lyre.
Ses amis encouragèrent sa déplorable manie en le comparant à Lamartine, et, dans le tète-à-tëte, avec sa modestie qui, comme celle de tant d'autres, n'était que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, à part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il avait, du reste, une foi inébranlable en lui-môme, et croyait entièrement mnascunturpoetcB de l'orateur romain. Si parfois il lui venait quelques ioutes sur sa vocation, il se hâtait de les dissiper par ia lecture d'un de ses 'poëmes, et devant cette œuvre de son cœur il entrait en des ravissements infinis. Il plaUiait, il sanglotait, il battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il n'avait pas une auréole au front, et il en voyait une. Dans ces moments-là^ Uelchior aurait voulu pouvoir se dédou-
I}Ier, afin qu'une moitié de lui-même s'inclinât devant l'autre. El tout cela de bonne foi^ sincèrement, réellement., ç'^oyant bien qu'il ne se rendait pas la moitié des honneurs qui lui étaient dus.
^ Au reste^ ces ridicules n'étaient pas inhérents à la nature de Melchior. Ils lui avaient été inoculés par les amis au milieu desquels il vivait, et qui lui assuraient chaque jour qu'il était appelé à de hautes destinées poétiques. Si les personnes sensées qui s'intéressaient à lui essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi gratuitement, Melchior se récriait. Il répondait qu'il avait une mission à remplir, que les poëtes sont les prêtres de l'humanité, et que, dût-il mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. Melchior avait d'ailleurs une idée fixe. Il voulait élever à la mémoire de son premier amouf un superbe monument poétique au front duquel il placerait le nom de sa maltresse, pour le faire passer à la postérité à côté des noms de Laure et de Bëatrix. Depuis deux ans il travaillait à ce poëme, et n'écrivait pas une strophe où il ne plantât deux saules et n'allumât uae auréole. Chaque fois qu'il
nif POETE DE GOUTTIERES. «SI
avait ajouté une centaine de nouveaux vers à son poème d'amour, il réunissait ses amis dans des soirées où Ton buvait de Teau non filtrée, et ii leur lisait ses nouvelles élégies qu'on applaudissait avec fureur.
Ces lectures étaient ordinairement accompagnées d'une mise en scène dont les ridicules étaient peutêtre excusables à cause du sentiment profond et sincère où ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les fragments de son poème d'amour sur une table où il avait d'avance disposé symétriquement toutes les reliques qui lui étaient restées de cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un masque de bal, des bouquets fanés, etc., tout cet attirail sentimental était ordinairement accroché au fond de son alcôve. Au milieu se détachait son masque à lui, moulé en plâtre et entouré d'un lambeau d'étoffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces puérilités étaient du reste gravement acceptées par les amis de Melchior, qui, pendant plus de deux ans pratiqua avec une scrupuleuse fidélité la religion du souvenir. Une des autres manies de ce singulier garçon était
celle-ci : il achetait tous les volumes de vers à couvertures multicolores qui, deux fois Tan, au printemps et à Tautomne, viennent s'abattre sur les rampes des quais. — Il ne se publiait pas un seul hémistiche qu'il n'en eût connaissance ; un de ses amis, garçon de bon sens, qui appelait ce genre de recueil les Punaises de la librairie^ lui ayant demandé pourquoi il dépensait son argent à d'^ijssi bêtes acquisitions, Melchior lui répondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progrès de l'art, Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il était de la force des auteurs des Soupirs nocturnes, Matutina et autres Brises de mai. Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils, Melchior se le procurait et assemblait tout le clan des poëtereaux de sa connaissance pour leur donner lecture du poëme nouveau, et lorsque de son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait à son avantage, il était content et acceptait sans conteste la supériorité qu'on lui accordait. C'était un spectacle yraiment bien curieux que ces réunions où un tas de gueux, paresseux comme des laz^ronl , jouaient sans rire avec les plus graves
questions d'art et se drapaient prétentieusement dans le ipanteau de leur sainte misère : ces soirées se terminaient ordinairement par une lecture à haute voix du Chatterton de M. Alfred de Vigny. — C'est aveq ce livre que Melchior ayait achevé de se griser l'esprit; et combien de jeujies gens comme lui ont bu le poisqn de Tamour-propre dans ces pages brû- [ lantesl
Le drame de Chatterton est certainement une belle . œuvre, — inaig son si^ccès a dû souvent peser lourd coiume u)i remords sur la conscience de son auteur, qui aurait pourtant dû prévoir la dangereuse influence que ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanités ambitieuses. Chatterton est une de ces créations qui ont tout l'attrait de l'abîme, et cette pièce, qui n'est après tout, sous forme dramatique, que l'apothéose de l'orgiiieil et de la médiocrité^ avec le suicide pour conclusion, a peut-être ouvert bien des tombes. Mais à coup sûr les représentations de Chatterton ont créé cette lamentable école de poètes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas sévi avec assez de violence. Je l'ai dit déjà, Mel«
chior et ses amis faisaient partie de cette bande, et ils avaient inventé pour leur usage cette maxime singulière < que la misère est Tengrais du talent. » Bien que plusieurs occasions se fussent présentées qui auraient aidé Melchior à sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait à y demeurer ; cette misère, disait -il, était une ombre où rayonnaient mieux ces deux pures étoiles : la poésie et le souvenir de son premier amour. Et puis la misère! la misère, cela prête si bien à Félégie et au dithyrambe î cela fournit naturellement de si glorieux parallèles î — Melchior, lui, ne trouvait même pas la sienne assez complète. Martyr, à sa couronne il manquait une épine, comme il le chantait quelquefois, en implorant la fatalité q^i se montrait si clémente à son égard, après avoir été si rigoureuse pour ses frères. — Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait l'hôpital, et ne désirait rien tant qu'une bonne maladie gui lui permettrait d'aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un grabat de l'Hôtel-Dieu. Mais cette satisfaction lui était refusée par le sort, et malgré les privations de toute nature qu'il subissait, et s'imposait môme parfois, sa
robuste Santé donnait un rubicond démenti à ses allures de poète élégiaque. Mais Melchior était obstiné, et Toyant que le sort lui refusait la gloire d'aller souffrir dans le lit de Gilbert, il imagina une combinaison aussi ridicule que périlleuse pour s'ouvrir la porte de l'asile des douleurs. Il se mit pendant quinze jours à un régime qui aurait rendu Atlas pulmonique. El ayant pris un livre de médecine, il étudia, pour les simuler autant que possible, les symptômes d'une maladie qui> à son débuts ne se manifeste que par un affaiblissement général accompagné d'une toux légère et fréquente. Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son rôle de phthisique pour affronter l'examen de la science, Melchior résolut d'aller se présenter à la consultation de l'Hôtel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi^ il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les environs de Paris, et lorsqu'il arriva à l'hôpital, la tatigue l'avait si bien grimé et le froid l'avait si bien enrhumé, qu'il avait l'air d'un poitrinaire authentique... Quand son tour fut venu de passera la visite, Melchior aurait bien donné cent de ses plus beaux
tu SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
vers pour cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si épouvantable, et la peur de voir sa ruse découverte lui avait procuré une si belle fièvre, que le médecin lui signa sur-le-champ un bulletin d'ad' mission.
— Quelle est votre profession? lui demanda-t-il à titre de renseignement.
— Je suis poêle, monsieur, répondit Melchior en • jrenantune pose fatale; c'esl-à-dire un de ces mal- . heureux que la brutalité du siècle abandonne sans j pitié à toutes les misères, et que...
— C'est bon! c'est bon I Allez vous coucher, mon ami ; vous n'en mourrez pas cette fois-ci.
Un candidat académique qui vient d'être élu n'est pas plus heureux, en s'asseyant pour la première fois dans son fauteuil, que ne le fut Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'hôpital.
— Enfin, se disait-il en se couchant dans un Ut biep blanc, me voilà donc sur cet affreux grabat des
. , misères humaines, et sur-le-c^iamp il commença une ! lOde A Vhôpital. Voici quel était son but : une fois " 'cette ode achevée, — et il était bien convenu qu'elle
UN POETE DE GOUTTIÈRES. t35
serait sublime, — Helchior la datait du Lieu des doth leurs, et il l'adressait à la Revue des Deux-Mondes^ qui s'empressait de l'imprimer, — cela était encore conyenu. L'ode imprimée excitait l'admiration gêné* raie. La presse, le public, tout le monde s'inquiétait de ce poète martyr, de cet autre Gilbert, de ce frère de MoreaUy qui agonisait sur un tn/idme grabat^ etc., etc. Et alors, — cela était toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son lit de souffrance. Les femmes du monde arrivaient en équipage et voulaient jeter sur les blessures de son âme le baume de leurs consolations. La chambre des députés elle-même s'émouvait; le ministre était interpellé et|donnait ' une pension à Melchior pour faire taire les criailleries des journaux libéraux qui hurleraient : Encore un grand poëte qui se meurt de misère î Les éditeurs accouraient en foule et se disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La célébrité chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers , et il faisait renchérir le laurier. Tel était sérieusement le plan combiné par Melchior. Pendant huit jours il travailla donc à son ode, qui, lorsqu'elle fut terminée
ne complail pas moins de trois cents vers. C'était un ramassis de vulgarités et de prétentions , une élégie dithyrambique encadrée dans une forme poncive et écrite dans un style médiocre. Le poëte l'adressa à une grande revue, — et s'endormit, sûr de son affaire.
Mais les choses ne se passèrent point comme le poëte l'avait espéré. La grande revue n'imprima point son ode ; l'univers entier ignora qu'il était à l'hôpital ; les femmes du monde allèrerent au bois, à l'Opéra et au bal; les journaux ne publièrent aucun premier- Paris sur le nouveau Gilbert, et le ministère ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme on était alors en hiver, époque où les malades sont plus nombreux et les lits d'hôpitaux plus recherchés, le médecin, voyant que la maladie de Melchior n'avait rien de sérieux, lui donna à entendre qu'il eût à demander son exeat, s'il ne préférait pas qu'on le lui offrit. Il retourna donc chez lui; mais, durant son séjour à l'hôpital, l'ennui, les drogues et les tisanes qu'il avail été forcé de prendre pour faire croire à celte fausse maladie, en avaient déterminé une vraie, et cette le-
çon le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on éprouve à souffrir dans le lit de Gilbert. Lorsqu'il fut guéri il alla à la Revue savoir ce qu'on pensait de son ode et à quelle époque on Timprimerait. On lui répondit qu'on ne Timprimerait pas, et il parut étonné.
Cependant cette mésaventure ne fit point renoncer Melchior à son système : il commença de nouveau à se monter des coups, comme on dit, et il ne se passait guère de jours où il ne s'ouvrît en rêve de radieux chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il caressait son idée fixe, qui était, comme on le sait, d'élever un monument poétique à celle qui avait eu les prémices de son cœur. Il ne lui manquait plus que cinq cents francs pour réaliser ce beau rêve; en faisant imprimer son volume d'élégies. Un beau matin il ne lui manqua plus rien : un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, — •^t une somme de douze cents francs dégringola avec m grand fracas du testament de l'oncle jusqu'au milieu de la misère du neveu,* qui, sans faire ni une ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre poui l'impression de son livre.
Le jour où il devait recevoir l'épreuve de la première feuille de son livre, Melchior convoqua ses amis à une grande soirée littéraire et les pria d'amener leurs maltresses. Il avait^ disait-ii, besbiU surtout d'un auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et à l'heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior était en habit ^ noir et en cravate blanche à nœud mélancolique; il allait commencer, après une petite allocution aux dames, la lecture du poëme, déjà lu tant de fois, lorsqu'un nouveau couple retardataire entra subitement au milieu de l'assemblée. C'était un ami de Melchior, accompagné de sa maîtresse de la veille.
En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri : — il venait de reconnaître son idole, sa première maîtresse, qu'il croyait morte depuis deux ans en Angleterre , où l'avait entraînée un mari barbare et jaloux. La dame, en réalité, avait bien été en Angleterre; mais elle n'avait point tardé à Jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins , et après deux années de séjour parmi les brouillards de Londres, elle était depuis trois mois revenue faire de la
bohème galante sous le soleil de Paris. Pour le moment elle n'était pas três*heureuse, et donna clairement à entendre à son ancien amant> avec qui elle était restée seule, qu'elle préférait une robe et des bottines à tous les poèmes du monde.
Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur...
— Gomment, mon pauvre chéri, tu as écrit tout cela pour moi... pendant... quoi.. Ah i ahl c'est bien drôle, fit la dame.
— Oui, dit Melchior, — je t'ai aimée en vers pendant deux ans ; maintenant je vais t'aimer en prose. •^ Il l'aima ainsi pendant six semaines, après quoi il employa le reste de son argent à apprendre la tenu« des livres, afin de pouvoir entrer conune commis chez Un agent de change , — où il est actuellement, aussi possédé de la flëvi:e des chiffres qu'il le fut jadiâ de la fièvre des rimefti
Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j*ai connu autrefois un garçon nommé Jacques D...; il était sculpteur, et promettait d'avoir un jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps d'accomplir ses promesses. Il est mort d'épuisement au mois de mars 1844, à l'hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.
J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-même détenu par une longue maladie. Jacques avait, comme
l'ai dit, l'étoffe d'un grand talent, et pourtant il ne
en faisait point accroire. Pendant les deux mois que je l'ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans les bras de la mort, je ne l'ai point entendu se plaindre une seule fois, ni se livrer à ces lamenfa-
lions qui ont rendu si ridicule l'artiste incompris. Il est mort sans pose, en faisant Thorrible grimace des agonisants. Cette mort me rappelle môme une des scènes les plus atroces que j 'aie j amais vues dans ce caravansérail des douleurs humaines. Son père, instruit de l'événement, était venu pour réclamer le corps et avait longtemps marchandé pour donner les trentesix francs réclamés par l'administration. Il avait marchandé aussi pour le service de l'église, et avec tant d'instance, qu'on avait fini par lui rabattre six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l'infirmier enleva la serpillière de l'hôpital et demanda à un des amis du défunt qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui n'avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une colère atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'ennuyer.
La sœur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:
— Oh! monsieur, on ne peut pas l'enterrer comme cela, ce pauvre garçon : il fait si froid ^ donnez-lui
242 SCÈNES D£ LA VIE DE JËUiNESSE.
au moins une chemise, qu'il n'arrive pas tout nu devant le bon Dieu.
Le père donna cinq francs à l'ami pour avoir une chemise; mais il lui reconmianda d'aller chez un fripier de la rue Grange aux Belles qui vendait du linge d'occasion.
— Cela coûtera moins cher, ajouta- t-il.
Cette cruauté du père de Jacques me fut expliquée plus tard ; il était furieux que son fils eût embrassé la carrière des arts, et sa colère ne s'était pas apaisée, même devant un cercueil.
Mais je suis bien loin de mademoiselle Francine et de son manchon. J'y reviens : mademoiselle Francine avait été la première et unique maîtresse de Jacques, qui n'était pourtant pas mort vieux, car il avait à peine vingt-trois ans à l'époque où son père voulait le laisser mettre tout nu dans la terre. Cet amour m*a été conté par Jacques lui-même, alors qu'il était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle Sainte Victoire, un vilain endroit pour mourir.
Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce récit, qui serait une belle chose si je pouvais le raconter
tel qu'il m'a été fait par mon ami Jacques, laissezmoi famer une pipe dans la vieille pipe de terre qu'il m*a donnée le jour où le médecin lui en avait défendu l'usage. Pourtant la nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques m'empruntait sa pipe et me demandait un peu de tabac : on s'ennuie tant la nuit dans ces grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu'on souffre !
— Rien qu'une ou deux bouffées, me disait-il, et je le laissais faire, et la sœur Sainte^Geneviâve n'avait point l'air de sentir la fumée lorsqu'elle passait faire sa ronde. Ah I bonne sœur I que vous étiez bonne, et comme vous étiez belle aussi quand vous veniez nous jeter l'eau bénite f On vous voyait arriver de loin, marchant doucement sous les voûtes sombres, drapée dans vos voiles blancs, qui faisaient de si beaux plis, et que mon ami Jacques admirait tant. Âh i bonne sœur I vous étiez la Béatrice de cet enfer. Si douces étaient vos consolations, qa'on se plaignait toujours pour se faire consoler par vous. Si mon ami Jacques n'était pas mort un jour qu'il tombait de la neige, il vous aurait sculpté une petite bonne Vierge pour
su SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
mettre dans votre cellule, bonne sœur Sainte-Geneviève I