LES AMOURS U OLIVIER
trahison d'Urbain, avaient frappé Olivier au creur ; — il chancela comme un homme qui vient de recevoir une balle, et sans l'appui d'un arbre qui se trouvait derrière lui. il serait tombé sur le pavé.
— Le malheureux ! s'écria Marie, en se précipitant vers Olivier.
— Allons, bon! dit Urbain avec impatience, allonsnous faire des scènes en public, à présent? — Pourquoi êtes-vous venue ? — Laissez-moi seul avec Olivier, — nous nous expliquerons, — c'est impossible devant vous; allez... retournez à la maison.
Jamais les plus orageuses colères de son mari n'avaient autant épouvanté la jeune femme, que cette brutalité froide. — L'attitude cruelle d'Urbain la trouva sans résistance, — et sous son regard impératif, elle ploya comme un saule sous l'ouragan. — Après une courte hésitation, elle se retira lentement, laissant Urbain et Olivier seuls sur la place déjà déserte.
La fraîcheur de l'air tira un instant Olivier de son presque évanouissement. — Il regarda autour de lui.
— Où est Marie? demanda-t-il.
— Elle est retournée chez elle, — chez moi, répondit Urbain brièvement.
— Chez elle... chez toi... murmura machinalement Olivier .... C'est donc vrai... chez elle.... chez toi...
— Eh bien, oui — puisque nous demeurons ensemble — Après?... Est-ce tout ce que tu as à me dire?
Olivier parut chercher une réponse — mais sa pensée
était pour ainsi dire asphyxiée par sa douleur, et sa parole noyée dans les larmes n'arrivait pas jusqu'à sa bouche.
— Que dire à cela ? murmura Urbain — j'aimerais mieux une querelle. Mais des pleurs ici, — des pleurs làbas sans doute ; — que le diable les emporte tous les deux ! — Si ce qui arrive est arrivé, c'est autant la faute de Marie que la mienne ; — d'ailleurs — c'était dans ma chambre. Voyons, dit-il en secouant Olivier, parle-moi, accuse-moi... Je me défendrai si je veux... Marie est ma maîtresse, eh bien, oui î — c'est vrai — elle était bien la tienne.
Olivier n'entendait pas, — il avait un millier de cloches dans la tête, qui toutes lui sonnaient ce nom — Marie. Sa bouche se contractait horriblement, et il paraissait souffrir comme s'il eût mâché des charbons ardents. — C'était une espèce d'apoplexie du désespoir.
— Mais parle-moi donc ! s'écria Urbain.
— Oh! oh! fit Olivier... en tombant aux genoux du peintre... je t'en supplie... mène-moi voir Marie; — et il retomba dans son insensibilité.
— Allons, dit Urbain, il n'y a rien à faire.
Un cabriolet passait. Urbain appela le cocher, lui paya sa course d'avance, lui donna l'adresse d'Olivier qui sanglotait comme une fille, et fit monter celui-ci dans la voiture.
— 11 est malade le bourgeois, — dit le cocher, — il pleure.
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— II est ivre, dit Urbain.
— Ah! oui, — il sue son boire par les yeux, — moi j'ai pas le vin tendre. — Hue la Blonde ! — ajouta le cocher, en allongeant un coup de fouet à sa rosse.
Pendant la course , Olivier retrouva graduellement un peu de calme. En arrivant chez lui, il alla dire bonsoir à son père qui le reçut fort mal. Puis il monta dans sa chambre. Sans même songer à fermer la fenêtre, par où soufflait une bise aiguë dont les baisers, qui pouvaient être des caresses mortelle-;, glissaient sur son front humide d'une sueur brûlante, Olivier s'assit près d'une table, la tête posée entre ses mains.
Avez-vous vu dans un hôpital faire à un homme l'amputation d'un membre ? On étend le malade sur une haute table recouverte d'un drap blanc. Tout autour se rangent le chirurgien elles élèves qui, en les tirant de la trousse, font cliqueter l'arsenal des instruments de chirurgie. A ce bruit sinistre , le sujet détourne la tête, épouvanté, comme un cerf qui entend l'aboi des chiens prêts à le déchirer. — Sur le seuil de la salle, les autres malades de l'hôpital viennent voir comme cela se joue. Le chirurgien
retrousse le parement de son habit, choisit un joli instrument à manche d'ivoire ou de nacre, et, s'il est habile, fend d'un seul coup Tépiderme. — Une rosée pourpre vient tacher le drap. — L'opération est commencée. — Le patient crie ; — ce n'est rien encore. — Voici tous les bistouris, tous les couteaux et les scalpels ; toute la meute de fer et d'acier qui se précipite à la curée, — et ouvre dans la chair une brèche sanglante au passage de la scie qui s'en va mordre l'os. — Le chirurgien continue son exécution ; et, si c'est un jour de clinique, lâche de se distinguer, comme un musicien qui joue un solo dans un concert à son bénéfice. — Le patient hurle plus fort, — la scie a entamé l'os. Pendant ce temps-là, et tout en préparant les ligatures et les tampons pour étancher le sang, — les élèves rient et causent entre eux de l'actrice en vogue et de la pièce sifflée. Cependant le patient pousse un cri suprême : — la scie a donné son dernier coup de dents ; et le membre, détaché du tronc, tombe dans une mare de sang.
Le chirurgien essuie ses outils, lave ses mains, rabat les manches de son habit, et dit au malade :
— Adieu, mon brave homme. — Vous n'aurez plus la goutte à cette jambe-là; — ou — vous n'aurez plus d'engelures à cette main- là, — si c'est un bras qu'on vient de couper, — car il y a une plaisanterie spéciale et appropriée à chaque genre d'opération.
Quant au malade, on le transporte dans son lit : — il meurt, ou il guérit. Mais, dans ce dernier cas, il est bien
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sur que sa jambre ou son bras coupe ne lui repousseront pas — et qu'il n'aura plus à subir le martyre d'une nouvelle amputation.
Mois si, au lieu d'un membre, — il s'agit d'un sentiment, — d'une passion, d'une amitié rompue, d'un amour trahi ; si c'estsurtout la première de nos illusions qu'il s'agit d'amputer, c'est autre chose de bien plus terrible, ma foi.
— D'ailleurs, tout n'est pas fini — et l'opération n'a pas le résultat brutal de l'acier du chirurgien, — qui coupe et retranche à jamais. A cette amitié rompue succédera une amitié nouvelle ; — à cet amour trahi — un amour nouveau, qui doivent, l'une se rompre encore et l'autre être encore trahi. Et de nouveau, l'expérience viendra vous dire : — Je t'avais pourtant prévenu, pourquoi n'es-tu pas encore guéri ? et elle recommencera ses terribles opérations : mais à peine partie, — arrivera derrière elle, — l'espérance, cette éternelle persécutrice, qui déchirera l'appareil posé par l'expérience et détruira son ouvrage ;
— et ainsi toujours — jusqu'à la fin — de la fin.
Il est des natures qui ne survivent pas à la mort de leur première illusion : — ce sont les natures privilégiées. — Il en est d'autres chez qui l'espérance perpétue la douleur.
Olivier avait dix-huit ans. — Son premier amour et sa première amitié gisaient flétris sur le champ de sa jeunesse un peu plus tôt, un peu plus tard, — qu'importe? son heure était venue. — Subissant le sort commun, il allait à son tour s'étendre sur le sinistre chevalet de torture où, venant lui porter son premier coup de griffe et lui donner
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sa première leçon, l'expérience allait le mutiler avec tous ses scalpels et tous ses couteaux
A cette heure même, dans une chambre voisine de la sienne, une compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes, buvant à plein verre le vin, qui est le jus du plaisir, chantaient ce refrain connu :
Dans un grenier, qu'on est Lien à vingt ans !
Méchant mensonge qu'on croirait écrit par un propriétaire pour faire une réclame à ses mansardes î Triste paradoxe qui montre les coudes comme un habit usé! Mauvais vers, au milieu des vers de ce poëte qui, pour avoir trop consommé de lauriers pendant sa vie, n'en aura peut-être plus assez pour indiquer sa tombe.
Toute la moitié de la nuit , Olivier resta immobile à la même place , se crucifiant sur la croix des souvenirs, et buvant la douleur à pleine coupe, Jusqu'à ce que son cœur lui criât : Assez!
Pareilles aux corbeaux qui flairent les cadavres, — les sinistres pensées qui rôdent autour du désespoir — voltigeaient autour d'Olivier, et lui soufflaient au cœur la haine de la vie et l'amour de cette haine; son cerveau ébranlé battait sous son crâne comme le marteau d'une cloche ; — c'était le tocsin qui sonnait la mort prochaine de sa jeunesse.
On chantait toujours dans la chambre voisine, — et chaque vers de ces joyeux couplets, comme une flèche
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de gaieté acérée, s'enfonçait dans le cœur moribond du jeune homme.
Enfin, sortant de cette muette immobilité, il prit du papier et écrivit rapidement jusqu'au jour levant.
Il écrivit deux longues lettres, l'une à Urbain, l'autre à Marie. — Ces lettres terminées, il réunit dans un seul paquet toutes les petites choses que sa maîtresse lui avait données au temps de Vautrefois. — Il ferma ce paquet en répétant une strophe d'un des poëmes les plus lamentables d'Alfred de Musset.
Je rassemblais des lettres de la veille,
Des cheveux, des débris d'amour; Tout ce passé me criait à l'oreille
Ses éternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées
Qui me faisaient trembler la main, Larmes du cœur par le cœur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées, Ne reconnaîtront plus demain.
— Au matin, la servante de son père monta pour faire le ménage»
— Où est mon père ? demanda Olivier.
— Il est sorti pour toute la journée, répondit la bonne femme.
Olivier profita de cette absence pour envoyer la servante chez le pharmacien de la maison avec une ordonnance qu'il avait fait lui-même. — Il la chargea aussi de mettre à la poste les deux lettres pour Urbain et Marie.
— Monsieur, dit la servante en rapportant un demi-rou-
I'i2 SCÈ>ES DE LA VIK I)L JELNLSSE-
Icau di3 sirop de pavots, vous prendrez bien garde : — le pharmacien m'a bien recommandé de vous dire de ne boire ça, — que par cuillerées, — de deux heures en deux heures. Il paraît que c'est de la poison tout de même. — C'est pour faire dormir pas vrai?
— Oui, dit Olivier, — pour faire dormir, — et il renvoya sa bonne.
En moins d'une^heure, il avait bu entièrement le sirop de pavots.
Depuis près de deux jours, le père d'Olivier ne l'avait pas vu. Pris de quelque inquiétude, il monta à la chambre de son fils pour savoir ce que celui-ci pouvait faire. Ne trouvant point, comme d'habitude, la clef sur la porte, qui était intérieurement fermée au double tour, il frappa violemment, et appela plusieurs fois à haute voix. On ne lui répondit pas. — Ce silence obstiné augmenta son inquiétude, et l'effraya presque. Il alla chercher de l'aide dansla maison, et revint enfoncer la porte, qui céda à la fin. Suivi de deux ou trois voisins, il se précipita dans la chambre. — Olivier se réveilla à tout ce bruit ; il avait dormi 30 heures. L'énorme dose de soporifique qu'il avait pris, mortel, pour des natures moins robustes que la sienne — ne
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l'avait point tuù — et le premier mot qui vint carcbser sa lèvre à son réveil lut le nom de Marie.
En apcrcevantson père, — Olivier avait essayé de se lever du lit où il s'était couché tout habillé, — mais il ne put faire un pas.
Sa léte était de plomb, — et il avait un enfer dans l'estomac
— Qu'est-ce que tu as? lui demanda son père, resté seul avec lui.
— J'ai mal à la tête, — dit Olivier. — Et comme ses yeux venaient de rencontrer le rouleau de sirop, —il murmura : — Il n'y en avait pas assez I — Il y en avait trop, au contraire, — et c'était cela qui l'avait sauvé.
Ce fut seulement en voyant cette fiole, que le père d'Olivier comprit sa tentative de suicide. Il allait commencer un interro{îatoire. — lorsqu'on entendit marcher dans le corridor. — Olivier tressaillit : il avait reconnu le pas qui s'approchait.
— Mon père, dit-il, laissez-moi seul avec la personne qui va entrer.
— Mais tu souffres, lui dit son père ; — il faut envoyer chercher un médecin.
— Non, fit Olivier avec vivacité. — N'ayez point de crainte; — je me suis bien manqué. Et d'ailleurs, j'ai l'idée que la personne qui vient m'apporte le meilleur des contrepoisons.— Je vous en prie, laissez-moi seul. . . après, tantôt. . . plus tard, nous causerons... je vous dirai tout ce que vous voudrez. — En ce moment on frappa à la porte.
— Entrez, dit Olivier. — La porte s'ouvrit, — Urbain
entra. — Le père d'Olivier sortit. — Les deux rivaux restèrent seuls.
— Et Marie ? s'écria Olivier, en essayant de se soulever sur son lit.
— Et toi ? répondit Urbain.
— Ne me parle pas de moi, — répliqua Olivier, — parlemoi de Marie. — Lui as-tu remis ma lettre seulement ? — tiens, ajouta-t-il en montrant la fiole de sirop, — je ne mentais pas, va... j'ai bu... Puis il répéta encore :... Mais il n'y en avait pas assez. — Qu'a-t-elledit, Marie?
— Marie n'a point reçu ta lettre ; — mais au moment où tu lui écrivais elle nous écrivait aussi ; — au moment où tu voulais mourir, — comme loi, — elle tentait le suicide...et comme toi elle n'est point morte, ajouta Urbain avec vivacité.
— Oh ! dit Olivier dans un mouvement de joie égoïste, — Marie a voulu mourir — parce qu'elle me croyait mort... elle n'avait pas cessé de m'aimer alors... et tu as menti. — 0 Marie! ma pauvre Marie! Je lui pardonne,... je l'embrasserai encore,... je la reverrai,... je l'entendrai. As-tu remarqué, Urbain, as-tu remarqué avec quelle douceur elle dit certains mois... mon ami^ par exemple,... etvois-tu!...Cesi bien peu de chose ces deux mots-là... pourtant, mon ami, vois-tu!... 6 douce musique de la voix aimée ! . . . ô Marie ! ma pauvre Marie ! . . .
— Je t'ai dit, reprit tranquillement Urbain, que Marie n'avait point reçu ta lettre.
— Mais pourquoi ne la lui as-tu pas remise, toi?...
LES AMOURS d'oLIVIER. i5B
— Parce que je n'ai point revu Marie depuisle moment où je t'ai quitté, avant-hier soir, place Saint-Sulpice.
— Gomment cela ? demanda Olivier. — Elle n'est donc point rentrée chez toi?
— Elle y est rentrée, dit Urbain. — J'avais loué sur le même carré où était mon atelier une chambre toute meublée,— c'est là qu'elle habitait.
— Seule? dit Olivier.
— C'est là qu'elle habitait, continua Urbain. — C'est là qu'on est venu l'arrêter au moment où elle rentrait après nous avoir quittés tous les deux sur la place Saint-Sulpice. Je te disais bien, Olivier, qu'il était dangereux pour elle de sortir... Malgré la précaution que j'avais eue de la vêtir en homme, elle a été reconnue sans doute par les gens qui l'épiaient.
— Enfin, quand je suis rentré, j'ai trouvé la chanbre vide — et sur la table cette lettre qu'on lui avait permis d'écrire avant de l'emmener. — La voici, — et Urbain tendit à Olivier la lettre de Marie. — Elle était écrite sur du papier et avec du crayon à dessin.
« Monsieur Urbain, je vous remercie de vos bontés pour » moi ; votre hospitalité a prolongé ma liberté de quel- » ques jours. Au moment où je vous écris, on vient m'ar- » rêter sur un mandat du juge d'instruction. — Je ne sais » pas de quoi l'on peut m'accuser, je vous assure. — » J'ignorais les affaires de mon mari. — Mais, quoi qu'il » arrive, j'ai pris mes précautions pour ne point paraître » devant la justice... — Dans la crainte d'être arrêtée un
» jour OU l'autre, j'avais sur moi un petit flacon plein de » cette eau bleue qui vous servait pour graver...
— De l'acide suif urique, dit Urbain. — Heureusement il était éventé.
Olivier continua à lire la lettre de Marie: «Je boirai cette » eau qui est du poison, et ça sera fini. — Je n'ai pas eu le » temps de vous aimer, Urbain, parce que je n'avais pas eu » le temps d'oublier Olivier. » — En cet endroit de la lettre, il y avait quelques mots raturés avec de l'encre, et non point du crayon, comme l'écriture de la lettre. Cette suppression avait été faite par Urbain ; — mais Olivier n'en déchiffra pas moins l'alinéa supprimé. Il continua : — « que j'ai aimé pendant si longtemps. — Vous lui don- » nerez mes cheveux que j'ai coupés le jour où vous m'aviez » fait déguiser en homme. — Marie. » — Urbain resta confondu en voyant son ami lire presque couramment ce passage malgré la rature qui le recouvrait.
— Pourquoi as-tu rayé cela? demanda Olivier.
— Je voulais garder les cheveux de Marie, répondit Urbain ; — je te les donnerai.
— Écoute, dit Olivier, si tu veux me donner cette lettre, — nous partagerons les cheveux.
— Oui répondit Urbain. — Écoute le reste... Le lendemain du jour où Marie a été arrêtée, j'ai couru au palais de justice, — où je connais quelqu'un; — c'est là que j\ii appris que Marie avait, en effet, tenté de se suicider. — Mais, comme je te l'ai dit, l'acide qu'elle avait employé était éventé : elle ne mourra pas... Maintenant, je vais te dire
LES AMOURS d'OUVIBR. 157
adieu ; après ce qui est arrivé, il est probable que nous ne pouvons plus avoir de relations. J'ai aimé Marie malgré moi, — et pour une maîtresse do huit jours, — je perds un ami de longue date ; j'ai du malheur.
— Pourquoi ne plus nous revoir? — dit Olivier avec un sourire mélancolique? et, tendant la main à Urbain, il ajouta :... Il faut bien que je te revoie... à qui donc veuxtu que je parle d'elle ?
Comme Urbain sortait de chez Olivier, le père de celui-ci y rentrait. Resté sur le carré, l'oreille collée à la porte, il avait entendu tout l'entretien des deux jeunes gens. Il se doutait bien que la tentative de suicide faite par son fils avait sa source dans quelque amourette contrariée. Mais en apprenant que sa maîtresse était en état d'arrestation, il craignit que les relations d'Olivier avec cette femme n'eussent des suites compromettantes. Sans aucun préambule conciliateur, il aborda la discussion avec une violente colère, que le calme d'Olivier ne fit qu'irriter. Il fut impitoyable pour son fils, et plus impitoyable encore pour la maîtresse de celui-ci, qu'il traita de femme perdue.
Trahi par cette femme, pour laquelle il avait frappé aux portes de la mort, Olivier ne put l'entendre injurier par son père; — celui-ci avait été sans pitié, Olivier fut sans respect. — Cette scène horrible se prolongea deux heures. Elle se termina par cette épouvantable accusation que le fils en délire jeta au visage du père en courroux :
doS SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE
— Vous avez été le bourreau de ma mère, morte lentement sous VOS colères.
— Malheureux ! s'écria son père, — en levant sa main qu'il laissa aussitôt retomber.
— Si je suis sacrilège, — que Dieu vous venge! répondit Olivier.
— Retire les affreuses paroles que tu viens de dire, reprit son père.
— Retirez les injures que vous avez jetées à Marie, à une femme malheureuse, mourante peut-être en ce moment.
— Cette femme est une misérable , — elle te perdra.
— Ma mère est morte de chagrin, dit Olivier, — avec un regard sinistre. Encore une fois, — si j'ai menti, qu'elle me maudisse, — et si je dis vrai qu'elle vous pardonne !
Le père était blanc de fureur; et comme il venait d'apercevoir sur la cheminée parmi les souvenirs que Marie avait donnés à Olivier — un portrait d'elle au daguerréotype — il le prit et s'écria :
— La voilà donc la créature pour qui tu m'insultes — malheureux!
Et jetant le portrait à terre, il l'écrasa sous son pied.
Mon père, — dit Olivier en se dressant sur son lit,
et en étendant sa main vers la porte, — pas un mot de plus,... sortez.
■ — Pourquoi n'est-ce pas elle que j'ai là sous mon pied.
LKS AMOURS d'OLITIER. 159
continuait le père en écrasant les morceaux déjà brisés du portrait.
Il n'avait pas achevé, que son fils était debout devant lui, terrible, l'œil hagard, la voix étranglée.
— Mon père, murmura-t-il en paroles hachées par le claquement de ses dents... vous voyez bien cette arme,... et il montrait un petit pistolet, dit coup de poing, qu'il venait de décrocher du mur, — vous voyez cette arme,... je n'ai pas osé m'en servir hier quand je voulais mourir,... j'ai préféré le poison qui ne fait pas bruit...
— Après ? lui dit son père froidement en portant la main sur les autres souvenirs de Marie.
— Après? continua Olivier... qui armait son pistolet...
Si vous dites un mot de plus sur Marie... si vous touchez à ces choses qui lui ont appartenu, — eh bien mon père, je me brûle la cervelle devant vous... et ceux qui vous connaissent diront ceci : — Il avait mis vingt ans à tuer la mère... mais il a tué le fils d'un seul coup.
Son père le regarda un moment... et saisissant rapidement parmi les souvenirs, — un petit bouquet de fleurs fanées, il le jeta à terre...
Comme il mettait le pied dessus, — Olivier porta le pistolet à son front et lâcha la détente.
On entendit le bruit sec, causé par la chute du chien sur la cheminée.
— Oh ! malheur, s'écria Olivier — en retombant sur son lit la tête entre ses mains... La mort ne veut pas de moi.
Dans une visite domiciliaire faite dans la chambre huit jours auparavant, le pistolet avait été trouvé par son père, qui l'avait déchargé.
Olivier était resté seul. Cinq minutes après sa sortie, son père lui envoyait la servante avec une lettre et un petit rouleau d'argent.
La lettre contenait seulement ces mots — « Voilà cent francs. — sois parti demain. »
— Dites à mon père que je serai parti ce soir, répondit Olivier, et allez me chercher une voiture.
— Il jeta — au hasard — dans une malle, ses habits, son linge, tous ses papiers ; il ramassa tous les souvenirs de Marie, éparpillés par l'ouragan de la colère paternelle, les enveloppa soigneusement, et ayant fait monter le cocher, il lui fit transporter sa malle dans la voiture.
En descendant l'escalier, bien lentement, car il était faible et brisé par toutes ces émotions, il rencontra son père.
Ils s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, et échangèrent cet adieu plein de vœux qui durent épouvanter le ciel :
— Va-t'en, dit le père... Je t'abandonne et te laisse à la honte, à la misère.
— Je sors encore vivant de cette maison, d'où ma mère est sortie morte. Adieu, mon père, dit Olivier, je vous laisse à vos remords.
Olivier monta dans la voiture, et se fit conduire chez Urbain. Il était onze heures du soir. Le peintre était seul dans son atelier.
LES AMOURS d'OLIVIER. 141
— Qu'y a-t-il donc? s'écria-t-il en voyant Olivier suivi du cocher qui portait sa malle.
— Il y a, répondit Olivier quand ils furent seuls, que mon père m'a chassé, — et pour la seconde fois je viens te demander Thospitalité.
Urbain n'avait plus celte chambre du voisinage, qu'autrefois il avait prêtée à Olivier pour cacher Marie. — Le lendemain du jour où la maîtresse du poëte était devenue la sienne, il avait quitté son second logement et vendu les meubles pour faire vivre Marie.
— Mais, à propos, demanda Olivier, — où couches-tu donc? je ne vois pas de lit.
— Je suis pauvre, répondit Urbain : — et montrant derrière une grande toile qui séparait l'atelier en deux, — une paillasse jetée à terre, et recouverte d'un lambeau de laine, il ajouta : — Je couche là-dessus et j'y dors.
— J'ai des meubles chez moi. — Si tu veux que je demeure avec toi, — je les ferai transporter ici, dit Olivier.
— Et si mon père mêles refuse, nous achèterons un lit, au moins. — J'ai cent francs.
— Pouquoi faire acheter un lit? — Pour le revendre dans huit jours la moitié de ce qu'il nous aura coûté ?0 mon ami ! ne sois donc pas si fier pour une pile d'écus que tu as dans ta poche... Cent francs... c'est bien joli. Mais ce n'est pas éternel, et ton pauvre magot sera bien vite fondu, quoiqu'il ne fasse pas chaud ici, ajouta Urbain.
— Au reste, ton argent est à toi ; — et si tu es si délicat, qu'un grabat de paille t'effraye, — il y a la chambre d'en
face, la chambre garnie où logeait Marie... Le lit est doux ; — mais moi je n'aime pas les douceurs, et c'est seulement à cause de Marie que j'avais loué cette chambre... Tu peux la prendre, si tu veux ; j'ai encore la clef. Demain, tu t'arrangeras avec le propriétaire qui la loue.
— Je la prendrai; dit Olivier; viens m'y conduire. Urbain le mena dans une petite chambre assez propre,
— et qui n'avait pas été rangée. — Tout y était dans le même état où Marie l'avait laissé.
— Bonsoir, dit Urbain, en laissant Olivier seul. — Les regards du jeune homme tombèrent d'abord sur le lit où se trouvaient deux oreillers. Sur l'un d'eux, se détachait un petit bonnet de femme, oublié sans doute par Marie.
Sur l'autre, une sorte de calotte, de forme dite grecque, qn'Olivier avait \ue plusieurs fois sur la tête d'Urbain. Cette vue porta un coup terrible au cœur d'Olivier : son dernier doute venait de s'évanouir.
Il ferma précipitamment les rideaux pour ne plus voir.
Autant Olivier avait d'abord souhaité être dans cette
chambre où Marie avait habite, autant il souhaita en être dehors lorsqu'au premier regard qu'il y jeta ce lieu vint lui rappeler la trahison de sa maîtresse.
Mais où aller à une heure du matin — par cette froide nuit d'hiver? D'ailleurs Olivier était dans un état horrible.
— La terrible journée qu'il avait passée succédant à la lutte terrible qu'il avait soutenue contre le poison avait anéanti toutes ses forces. Chauffé à outrance par la fièvre ardente à laquelle il était en proie depuis deux jours, son sanj] était presque en ébulliiion et grondait dans ses veines, tellement gonflées, que celles du front s'accusaient en relief comme des coutures bleuâtres. Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de larmes, son cœur, assassiné par la souffrance, se débattait en criant au secours.
Espérant qu'à défaut de l'oubli, — il trouverait peutêtre, pour une heure ou deux, l'inertie du sommeil, qui est encore l'oubli, il se jeta habillé sur une chaise après avoir éteint la lumière. Mais le sommeil ne vint pas. Les ténèbres appelées par Olivier se mirent à flamboyer; il eut beau mettre ses mains sur ses yeux, — et sur ses yeux abattre ses paupières, — il voyait, comme en plein jour.
— Les rideaux du Ut qu'il venait de fermer, s'entr'ouvrirent d'eux-mêmes; et sur les deux oreillers, il aperçut deux têtes, toutes deux jeunes, belles, souriantes, — toutes deux, les regards humides, éblouis, perdus, et les lèvres unies par un incessant baiser ; — c'étaient les deux têtes de Marie et d'Urbain.
Olivier se traîna en rampant vers la cheminée et ralluma la chandelle. La clarté chassa les fantômes. — Olivier se rassit sur la chaise; mais ô terreur ! — voici que derrière les rideaux de ce lit, qui étaient pourtant bien fermés, Olivier entendit deux voix qui parlaient, deux voix jeunes, tremblantes, enivrées, murmurant le dialogue éternel que l'humanité répète depuis sa création, et dont le moindre mot est une mélodie, même dans les langues les plus barbares. Les échos delà chambre redisaient, l'un après l'autre, ces étranges paroles qui sont les clefs du ciel. — Ces deux jeunes voix jumelles étaient la voix de Marie et la voix d'Urbain.
Il y a, je crois, un dicton proverbial qui compare le mal d'amour au mal de dents. La comparaison est peutêtre vulgaire, mais elle est vraie, du moins par beaucoup de côtés. Cette souffrance aiguë, que les bonnes gens appellent des peines de cœur, — agit sur la partie morale de l'être avec une violence insupportable, comme l'affection à laquelle on la compare agit sur la partie physique. L'un et l'autre de ces maux, si différents et pourtant si semblables, vous plongent dans les braises d'un enfer, où l'on se rougit les lèvres à lancer des blasphèmes qui forment le répertoire des damnés. On se roule par terre avec des torsions d'enragé, on s'ouvre le front aux angles des murs, — et si l'une ou l'autre de ces douleurs n'avaient point leurs intermiliences et se prolongeaient trop longtemps, — elles achemineraient à la folie.
Ce qui justifie en outre la comparaison établie entre ces
LES AMOLUS d'oLIYIEII. 145
deux affections, — de nature si opposée: — c'est l'indifférent intérêt, les consolations banales, que rencontrent et recueillent ceux-là qui les éprouvent. On s'inquiétera beaucoup autour d'un homme qui aura une fluxion de poitrine, ou qui aura eu le malheur de perdre son père ou sa mère, — mais s'il a perdu sa maîtresse, ou s'il a mal aux dents, on haussera les épaules en disant : Bon, ce n'est que cela, — on n'en meurt pas! — Où la comparaison cesse d'être possible, — c'est à l'application du remède. — Le mal de dents mène chez le dentiste, — qui vous arrache quelquefois la douleur avec la dent. — ^lais le mal d'amour ? — On n'a pas encore inventé de chirurgie morale pour arracher la douleur; et c'est tant pis. Ce serait une industrie très-productive, car celui qui la pratiquerait aurait toute l'humanité pour clientèle.
— Ce qu'on a trouvé de mieux jusqu'à présent pour guérir des peines d'amour — et bien longtemps avant l'homœopathie, — c'est l'amour lui-même. — Il y a bien encore la poésie. — Mais alors le remède est pis que le mal, car c'est le mal lui-même devenu chronique, — passé dans le sang, — passé dans l'âme; — on meurt avec.
Comme il s'était bouché les yeux pour ne point voir,
— Olivier se boucha les oreilles pour ne point entendre.
— Mais le son des voix lui arrivait toujours, comme si elles eussent parlé en lui-même. Il se roula sur le carreau froid, en se mordant les poings, et il entendait toujours ces mêmes mois, dont les syllabes lui perçaient le cœur, comme les dards d'une couvéa de serpents. — 11 se heurta le front
146 SCÈNES DE LA VIE DE JEUNIiSSE.
au mur... et il entendit encore. — Alors il se précipita vers la fenêtre de la chambre, — l'ouvrit, et se jeta la tête dans la neige épaissie qui couvrait le rebord. — Sous le poids de son front, — la neige fondit et fuma, ainsi que l'eau dans laquelle on plonge un fer rouge.
C'était là de quoi mourir. — Pourtant, ce bain glacial eut, pour un moment, un résultat salutaire. Il détermina une réaction dans la crise désespérée qu Olivier venait de subir. L'hallucination cessa subitement, — les fantômes s'envolèrent, les bruits de voix s'éteignirent. — II était seul, dans l'isolement de la nuit, — accoudé au bord de la fenêtre ; et regardant autour de lui — la ville silencieuse endormie sous la neige, qui tombait toujours lente et molle comme le duvet des colombes. Aucun bruit ne troublait le calme de cette nuit polaire,— ni le pas assourdi d'un passant attardé, ni l'aboi vague et lointain d'un chien errant, indéfiniment répété par de lamentables échos ; le vol des bises, paralysé par le froid, ne tourmentait pas les girouettes des toits voisins, recouverts d'une fourrure d'hermine; et aucune lumière ne brillait aux fenêtres des maisons. Après avoir contemplé quelques instants ce repos de toutes choses, qui avait autant l'aspect de la mort que celui du sommeil, — Olivier referma sa croisée, — aux carreaux de laquelle le givre avait buriné les étranges caprices d'une mosaïque irisée.
— Tout dort, murmura-t-il avec l'accent de regret et d'envie dont Macbeth s'écrie: «J'ai perdu le sommeil, » le doux baume! » Puis, l'esprit traversé soudainement
LES AMOURS DOLIVIER. 147
par une iriée sin{T;uliùro, — il sortit de sa chambre, sans faire de bruit, et, se collant l'oreille à la porte de l'atelier d'Urbain, — il écouta attentivement. — Il ne put rien entendre d'abord; — mais, peu à peu, — il distingua une respiration lente et régulière. — Urbain dormait sur sa paille.
— Il dort, — dit Olivier avec un sourire ironique. 0 Marie, il dort, et il dit qu'il t'a aimée!
Olivier rentra dans sa chambre : — il se sentait si fatigué,— il avait la tête si lourde, les yeux si brûlants, qu'il espéra de nouveau pouvoir, lui aussi, dormir un instant. — Après avoir encore une fois éteint la chandelle, — il entr'ouvrit les rideaux du lit, et se jeta dessus tout habillé. — Mais sa tête n'était point depuis deux minutes sur l'oreiller,— qu'un vague parfum vint l'étourdir, — et il sentit son cœur, un moment immobilisé, qui se remettait à trembler. — Ce parfum était celui que Marie employait ordinairement pour ses cheveux, — un vague arôme était resté sur cet oreiller où elle avait dormi, et sur lequel Olivier venait de poser sa tête.
— Je ne puis rester ici, s'écria Olivier ; et se jetant hors du lit, il s'enveloppa dans un manteau, descendit l'esca-
lier d'un seul irait, et se trouva dans la rue. — Sans savoir où il allait, il marcha au hasard devant lui. Il s'asseyait sur les bornes, — comptait les becs de gaz, — et pétrissait des boules de neige qu'il lançait contre les murs. Après ces grandes crises, les distractions les plus puériles suffisent quelquefois pour détourner l'esprit de la pensée qui alimente la douleur, et pour amener, au moins momentanément, une trêve durant laquelle Têtre tout entier se plonge pour ainsi dire dans un bain d'insensibilité. — Ce n'est point l'absence de la douleur, — c'en est le sommeil, — mais un sommeil furtif qui s'enfuit dès que le moindre accident effleure l'esprit engourdi et le remet en face delà pensée qui fait son tourment. — Alors tout est fini. — L'esprit réveillé s'en va réveiller le cœur,
— et la souffrance renaît plus active et plus aiguë. Olivier était donc dans cet état de quasi-idiotisme qui
suit les prostrations. — Il était parvenu à s'isoler de luimême, et, au bout d'une heure, sa course sans but l'avait couduit à la Halle; trois heures du matin sonnaient à l'église Saint-Eustache.
Comme il était arrêté sur la place des Innocents^ examinant l'aspect fantastique de la fontaine de Jean-Goujon,
— que la neige amoncelée avait revêtue d'une housse blanche, — Olivier fut distrait de son attention par un grand bruit de voix qui s'élevait auprès de lui ; — il détourna la tête, et voyant à deux pas un groupe d'où s'élevaient des cris et des rires, il s'en approcha : — un incident bien vulc;aire était la cause de toutes ces rumeurs.
LES AMOURS d'OLIVIKR. 149
c'était un grand chien de chasse, à robe noire et aux pattes blanches, qui venait d'engager un duel terrible avec un énorme matou, — appartenant à une marchande dont l'étalage était vx)isin. — L'objet de la querelle était un morceau de viande avariée. — Aux miaulements de son chat, la marchande était arrivée, — tombant à coups de balai sur le chien qui ne voulait pas lâcher prise.
— Gredin, filou, assassin, tu seras donc toujours le même, criait la marchande, en faisant pleuvoir une grêle de coups sur le chien qui ne s'émouvait non plus que si on l'eut caressé avec des marabouts.
— Qu'est-ce qu'il y a là-bas ? dit une voix — en dehors du groupe qui faisait galerie.
A cette voix, Olivier, — qui examinait le chien comme s'il eût cherché à le reconnaître, leva les yeux pour voir qui avait parlé.
— C'est encore votre bête féroce de chien qui veut meutrir mon pauvre mouton, dit la marchande.
— Allons, — ici Diane, dit le jeune homme; ici tout de suite. — A l'appel de son maître, le chien lâcha prise et reçut un dernier coup de balai de la marchande, qui l'appela Lacenaire !
— Je ne me trompe pas, murmura Olivier à lui-même, en regardant plus attentivement le maître du chien, — c'est Lazare, — et s'approchant du jeune homme au moment où il allait se retirer, il lui frappa sur Tépaule.
— Olivier! dit Lazare en se retournant et en rougissant
iSO SCÈ!ÇES DK LA VIE DE JEUNESSE.
beaucoup; vous ici, la nuit, par cet horrible temps, — continua-t-il avec un accent embarrassé ; — quel singulier hasard!.. Est-ce qu'il ya longtemps... que vous m'avez vu... ici, acheva-t-il avec une certaine inquiétude.
— A l'instant même, — répondit Olivier. Mais, vousmême, comment se fait-il que je vous rencontre ici?
— Oh! moi, répondit Lazare, — qui paraissait plus rassuré... c'est par curiosité. Vous savez mon tableau de Samson dont je vous ai parlé, — je l'achève pour le prochain salon, et parmi les gens qui travaillent ici le matin,
— les forts, j'ai pensé que je trouverais peut-être mon type. — Mais vous, reprit Lazare, — vous qui êtes si délicat, — qu'est-ce que vous faites ici ? Ne seriez-vous pas en aventure galante ?.... et comme Olivier, en mettant la main dans sa poche, venait de faire sonner une pile d'écus, Lazare ajouta en riant:
— Diable... vous avez de la pluie — pour les Danaés... Mais, dit-il, je vous croyais en ménage... à ce que nous avait conté Urbain...
Comme Lazare disait ces mots, — une marchande de marée, qui préparait son étalage, regardait Olivier avec admiration.
— Regarde donc, s'écria-t-elle, en parlant à une commère, sa voisine, — à qui elle désignait Olivier du doigt,
— regarde donc ce joli chérubin, Marie...
— Ah ! quel amour!... répondit sa voisine en élevant sa lanterne...
Dans tout ce dialogue dont il était l'objet, Olivier ne
LES AMOUUS DOLlVIKll. 151
distinj^ua qu'un mot : — Marie ! et ce nom seul, arrivant juste au même instant où Lazare lui parlait de sa maîtresse, le rendit au sentiment de la réalité.
— Eh bien? dit Lazare..., en le voyant tressaillir, — qu'est-ce qui vous prend ?
— II est gelé, le pauvre enfant, fit la marchande de poisson... — Eh! la Barbiche, ajouta-t-elle, en faisant signe à Lazare qu'elle voulait désigner... Amène-le un peu ici — ton ami... Sa mère est donc folle, à ce pauvre cœur, de le laisser courir comme ça la nuit, — ça fait pitié, quoi... Amène-le, Barbiche... Marie... va lui donner un peu de bouillon, ça le réchauffera, — pauvre petit, va! il a une figure de cire... Eh ! Marie, fais chauffer un bol.
— Oh !... murmurait Olivier, Marie... elle est donc ici. — Lazare, mon ami... je vous en prie... laissez-moi la chercher... on vient de l'appeler... je la trouverai bien... Laissez-moi...
— Bon, muriTiura Lazare... en lui-même et dans son langage pittoresque, je comprends, j'ai fait un beau coup, j'aurai marché sur ses cors,
— Eh bien, viens-tu donc, — s'écria la marchande, — qui tenait à la main une tasse de bouillon tout fumant.
— Merci, la mère, dit Lazare, en emmenant Olivier, c'est autre chose qu'il lui faut.
— C'est de bon cœur, tout de même, fit la brave femme... il a tort s'il fait le fier... pas vrai, Marie!
iS2 SCÈNES DE LA VIE DE JEUXi:SSE.
— Eh ! oui donc, répondit la voisine — et du bouillon que le roi n'en a pas de meilleur encore!
Cinq minutes après, Olivier était assis en face de Lazare dans le cabinet d'un petit cabaret. Entre eux, sur la table, se trouvait une bouteille à demi-pleine d'eau-de-vie.
— Voyons, dit Lazare, contez-moi un peu vos chagrins. Dire à un amoureux de raconter ses amours, c'est inviter un auteur tragique à vous lire sa tragédie.
— Olivier raconta toute son histoire à Lazare... Lorsqu'il arriva à la trahison d'Urbain, Lazare frappa sur la table et fit une grimace de dégoût. — Toujours le même ! murmura-t-il. — A la fin de l'histoire... la bouteille d'eau de-vie était vide, Olivier était ivre — et récitait des lambeaux de vers qu'il avait jadis faits pour Marie.
— En ce moment trois ou quatre déchargeurs entrèrent dans le cabinet et échangèrent des poignées de mains avec Lazare.
— Tiens! Barbiche, dit l'un d'eux, — voilà ta paie que tu m'as dit de prendre pour toi, et tirant une grande bourse de cuir, il en sortit quatre pièces de cent sous qu'il remit à Lazare...
Lazare, robuste gaillard, taillé en Hercule, — s'était fait déchargeur à la halle au beurre, afin de gagner quelque argent pour procurer aux membres d'une société d'artistes dont il faisait partie — les moyens de travailler pour la prochaine exposition. — La société des Buveurs d^eau. — {Voir les scènes de la Bohême.) — Seulement, comme il n'avait pas de médaille, il travaillait en rem-
LFS AMOURS d'oLIVIER. 155
plaçant, — quaiul un dos forts dn niarclié était malade. On l'appelait Baibiclic, à cause d'un bouquet de ])oiIs roux qui lui cacliait le menton. Olivier l'avait rencontré plusieurs fois à l'atelier de son ami Urbain, qu'on n'avait pas voulu admettre dans la société dont Lazare était le président.
A six heures du matin, Lazare fit monter Olivier dans un fiacre et le reconduisit à l'adresse d'Urbain, que le poëte avait su lui indiquer au milieu de son ivresse.
En entrant dans la chambre où Lazare l'avait accompagné, car il n'était pas en état de se soutenir lui-même, Olivier, abruti par l'ivresse, tomba sur le lit comme une masse inerte, et cette fois s'endormit profondément.
— Hélas! murmurait Lazare en fermant les rideaux :
— moi aussi j'ai eu ma Marie, et mon cœur, si pétrifié qu'il soit, garde encore la trace des clous qui Tont crucifié... Ah bah ! ajouta-t-il en faisant claquer ses doigts,
— tout ça, c'est l'histoire ancienne d'un beau temps tombé dans le puits. — Et, après cette oraison funèbre et philosophique de sa jeunesse, Lazare sortit de la chambre. — Trouvant la clef sur la porte de l'atelier d'Urbain, il y entra.
— Qu'est-ce qui t'amène si matin, dit le peintre à moitié endormi en voyant Lazare ? Est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau?
— Non, — répondit Lazare brutalement, les mauvais temps ne sont pas devenus meilleurs, ni toi non plus. Et, sans laisser à Urbain le temps de l'interrompre, — il
4 54 scÈ:!îEs de la vie de jeunesse.
ajouta : — Je connais ton histoire avec Olivier et Marie,
— ça ne m'étonne pas de ta part, tu as une triste et incorrigible nature.
— Qui est-ce qui t'adit... fit Urbain.
— C'estOlivier , — ou plutôt c'est son ivresse, répondit Lazare, — et il raconta à Urbain sa rencontre nocturne avec le poëte.
Comme Urbain cherchait à s'excuser à propos de l'aventure avec Marie, Lazare lui ferma la bouche par cette rude sortie :
— Mon cher, lui dit-il, je ne suis pas un puritain. Je ne mourrai pas d'une indigestion de vertu, — mais il y a des choses qui me soulèvent le cœur. — Bien que j'y sois personnellement étranger; il y a des actes qui m'indignent jusqu'à la colère, et me donnent des envies de me laver les mains si elles ont touché la main de ceux qui les ont commis. — Ton cas est du nombre.
— Mais au moins, interrompit Urbain, — laisse-moi me justifier; — tu ne sais pas comment les choses se sont passées.
— Si tu avais pour toi l'excuse d'une passion sincère,
— j'aurais pu, jusqu'à un certain point, comprendre que dans un moment d'oubli, d'exaltation, — lu aies pu tenter d'enlever Marie à Olivier ; — mais la lui prendre chez toi, en abusant de l'hospitalité que tu lui avais offerte, pour satisfaire une méchante fantaisie, — c'est là un acte qui ne peut pas se justifier. — Ça s'appelle lâcheté dans toutes les langues d'honnêtes gens. Si tu m'avais joué un tour
LES AMOURS d'OLIYIER. 155
semblable, je t'aurais simplement cassé les reins avec la première chose venue; voilà mon opinion. Maintenant, ça ne m'étonne pas qu'Olivier ait passé là-dessus aussi tranquillement : — c'est une de ces natures faibles et pacifiques qui n'ont ni haine, ni colère, ni aucun des sentiments virils de résistance à l'oppression, — des élégies et non des hommes. — Je l'ai trouvé cette nuit sur le carreau de la Halle, pleurant comme une fontaine, — c'était pitoyable. — J'ai cautérisé son désespoir avec l'ivresse. Il dort maintenant, — mais quand il va se réveiller, ça sera pis. Je suis venu pour te prévenir, et te dire de le surveiller ; — ^j'ai peur qu'il ne fasse un mauvais coup.
— Il a déjà essayé, — mais il s'est manqué, dit Urbain.
— J'ignorais cela, reprit Lazare... il s'est manqué, — tant pis. — Si la mort n'en a pas voulu, c'est que le malheur a des vues sur lui. — Il est mûr de bonne heure.
— Marie aussi a tenté le suicide, — fit Urbain que le dur langage de Lazare pénétrait malgré lui, — mais elle s'est manquée aussi.
-^ Qu'est-ce que tu aurais fait entre ces deux tombeslà? dit Lazare en regardant Urbain en face.
— Qui sait, répondit celui-ci; — j'aurais creusé la mienne, peut-être.
— Ceci est un mot de mélodrame, fit Lazare avec ironie. — Ta mauvaise nature n'a pas même la franchise qui est la vertu de certains vices. — Ce n*est pas toi qu'un
remords empêcherait de digérer la vie. — Allons donc! — Entre ces deux tombes de deux êtres morts pour toi, tu aurais roulé ton lit chaud de nouvelles amours. A la bonne heure, — dis-moi cela, — et je te croirai. — Maintenant, bonjour, je n'ai plus rien à te dire. — Et Lazare sortit sans tendre sa main à celle que lui offrait Urbain.
— Ah bah ! fit celui-ci, quand il se trouva seul, — il est toujours le même , celui-là. Et il se rendormit tranquillement — pour ne se lever qu'à deux heures de l'après midi.
Olivier dormit toute la journée et s'éveilla seulement le soir. D'abord, il ne put se rendre un compte bien exact de ce qui était arrivé. Peu à peu, cependant, les souvenirs lui revinrent; il se rappela son horrible nuit d'angoisses, sa rencontre avec Lazare, et le moyen employé par celuici pour le faire oublier, — Olivier se leva, — la tête encore lourde, et alla trouver Urbain, qui s'apprêtait à venir chez lui.
— Où vas-tu? lui demanda-t-il.
— Il est six heures — c'est l'angelus de l'appéiit ; — je vais dîner, répondit le peintre.
— Où cela ?
^- Parla, — à droite ou à gauche; je te le dirai en revenant. — A propos, tu as vu Lazare ?
— Oui, en effet, répondit Olivier, je l'ai rencontré à la Halle — celte nuit.
— Qu'est-ce que tu allais faire à la Halle cette nuit?
LES AMOURS D OLIVIER. i 37
— Je ne sais pas. — J'étais sorti parce que je me trouvais malade... Je ne pouvais pas dormir dans cette chambre... Tu comprends... malgré moi. — Je pensais...
— Oui, je comprends en effet, dit Urbain. — C'est pourquoi je te répéterai encore qu'il faut cesser de nous voir, pour ton repos, pour le mien. — Nous avons à oublier l'un et l'autre, et ce n'est point en demeurant ensemble que nous pourrions y parvenir. Séparons-nous. Va-t'en !
— Mais où veux-tu que j'aille? répondit Olivier avec une vivacité croissante.
— C'est dans cette chambre que Marie a vécu avec moi pendant une semaine. — En y restant, — tu te rappelleras toujours que Marie a été ma maîtresse, continua Urbain.
— Je le sais bien, — s'écria Olivier, — mais n'importe, je veux rester dans cette chambre, toute peuplée de souvenirs. — Je la préfère à une autre dont les murs seraient muets et ne me comprendraient pas, quand je parlerai d'elle. — |Si cette chambre t'ennuie, tu n'y viendras pas, toi,
— cène sera pas difficile de n'y pas venir... Ohl l'isolement I — la solitude... Mais je deviendrais fou, — et la folie, c'est l'oubli. — Elle a été ta maîtresse, c'est vrai... Mais quand cela est arrivé, elle avait perdu la tête. Son cœur dormait quand elle m'a trompé; — tu sais bien ce qu'elle écrivait : a Je n'ai pas eu le temps de vous aimer,
— « parce que je n'avais pas eu le temps d'oublier Olivier ; » et puis elle a voulu mourir pour moi. . . — Qu'est-
io8 SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
ce que cela me fait; une infidélité? elle a été ta maîtresse huit jours, — mais auparavant, pendant les dix-huit mois que je l'ai aimée, — elle était bien la femme de son mari.
— Àh ! vois-tu, la jalousie, — ne sert à rien, — quand elle ne tue pas l'amour ; — et le plus souvent c'est une blessure qui le rend éternel. — Ah! ma pauvreMarie. . . Non, Urbain,je ne m'en irai pas, — ^je resterai dans cette chambre.
Malgré l'égoïsme dont il était cuirassé, Urbain fut ému un moment par l'explosion de cette passion exaltée. — Mais, dit-il, en pressant dans ses mains celles d'Olivier,
— c'est absurde de rester ici, encore une fois, songes-y, — c'est perpétuer ton chagrin.
— Mais je ne veux pas oublier, — encore une fois! s'écria Olivier. Comprends donc cela, je veux me souvenir, et longtemps, et toujours.
— Alors, si tu te décides à rester ici, c'est moi qui m'en irai, reprit Urbain.
— Je te gêne donc, pourquoi veux-tu t'en aller?
— Parce que je neveux pas rester avec toi. — Cette malheureuse affaire — va fournir des cancans sur mon compte pendant six mois. Lazare et ses amis ne m'aiment guère. — Je les crois jaloux de moi, parce que j'ai eu plus de chance qu'eux. — Lazare m'a déjà fait une scène terrible ce matin. — Si tu restais avec moi, comme ils savent que tu as un peu d'argent, ils diront et feront redire que je t'exploite après t'avoir trompé. — Je ne veux pas. J'en ai assez de ces amitiés-là. D'ailleurs, malgré toi, tu finirais par penser comme eux.
LES AMOURS d'OLIVIER. 159
— Je loiir dirai qu'ils se trompent, — reprit Olivier, qui tremblait à la seule idée de voir Urbain le laisser seul; — ne t'en va pas. — Qu'est-ce que cela te fait de rester ? Je ne t'en veux pas, moi, ajouta-t-il en prenant les mains d'Urbain. Reste, nous parlerons de Marie, — je te dirai les choses qu'elle me disait. — Je n'ai pas pu tout te dire encore... car elle m'aimait bien, va. — Toi aussi, tu me raconteras ce qu'elle te disait, et tu verras que ce n'étaient plus les mêmes choses qu'à moi. — Ah ! je serais trop malheureux tout seul. Je n'avais au monde qu'elle et toi.
— C'est bien, — dit Urbain. — Puisque tu le veux, je resterai.
— Ah ! merci ! fit Olivier. — Et il força le peintre à venir dîner avec lui.
Ils allèrent dans un restaurant du quartier latin, où ils firent un robuste repas largement arrosé. Olivier, qui n'avait presque rien pris depuis trois jours, — mangea, non pas comme un amant désolé, — mais comme un portefaix mis à la diète. — Quant à Urbain, qui, dans l'état normal, avait toujours l'appétit d'un moine à la fin du carême, — il mangea de façon à se faire faire des com-
pliments par Gargantua. — Seulement lorsqu'on apporta la carte qui montait aune quinzaine de francs, il poussa un cri terrible, — et recommença plusieurs fois l'addition, ne pouvant jamais croire qu'il fût possible d'atteindre ce chiffre fabuleux — pour un seul repas.
Les deux amis quittèrent la table dans la situation de gens qui se sont attardés avec les bouteilles.
En mettant le pied dans la rue, bien qu'il fût soigneusement enveloppé dans son manteau, Olivier se plaignit du froid; Urbain le sentait en effet frissonner sous son bras, et, de temps en temps, il entendait claquer ses dents :
— Es-tu malade? demanda le peintre; il faudrait rentrer et te coucher.
— Non, non, dit Olivier... pas encore... Je voudrais que tu vinsses avec moi.
— Où cela? fit Urbain.
— C'est un peu loin, — dit Olivier, — mais il fait beau temps, cela nous promènera.
— Allons où lu voudras. — Et il se laissa guider par le poëte, qui le mena jusqu'à la barrière de l'Étoile.
— Mais, demanda Urbain étonné, quand ils furent au bout des Champs-Elysées, — où diable me mènes-tu, — chez qui allons-nous, si loin, à la campagne]?
— Tu vas voir; nous arrivons, ce n'est plus bien loin, murmurait Olivier, qui tremblait de plus en plus.
En ce moment ils avaient laissé l'Arc de Triomphe derrière eux, — et s'engageaient dans l'avenue de Saint-Cloud,
LES AMOURS d'OLIVIER. 161
qui conduit au bois de Boulogne. — La neige glacée criait sous leurs pas, et un vent glacial courait des bordées dans ces lieux déserts et dégarnis de maisons.
— Ah! ça, dit Urbain un peu inquiet, — où allonsnous, encore une fois ? — Nous allons nous faire égorger par ici; — chez qui me mènes-tu?... je ne vois pas de maison...
Et le peintre s'arrêta un instant, comme s'il hésitait à aller plus loin.
Ils étaient alors dans une espèce de rond-point où viennent aboutir l'avenue de Saint-Cloud, celles de Passy, — de Chaillot et deux ou trois autres routes. Au milieu de ce rond-point se trouve une petite fontaine entourée d'un grillage circulaire en bois, et, en face, une habitation de fantaisie, moitié renaissance et moitié gothique.
— Est-ce que c'est là que nous allons? — dit Urbain, en montrant la maison,. — dont la lune éclairait tous les détails: — Qui diable peut loger dans ce joujou? — N'importe entrons, — j'ai hâte de voir du feu, — il me semble que je nage dans la Bérézina.
— Je ne connais personne dans cette maison, fit Olivier tranquillement.
— Mais alors, fit Urbain — impatienté, — où me mènestu ? — il n'y a point d'autres maisons. — Cette fois je ne vais pas plus loin.
— C'est inutile, dit Olivier, — nous sommes arrivés.
— Arrivés... où?
— A la fontaine, dit le poète, — tu vas l'entendre chanter...
— Sacrebleu! dit Urbain, — te moques-tu de moi? — Me faire faire deux lieues, à dix heures du soir, — pour me montrer une fontaine gelée, au risque de me faire assassiner avec toi...
— C'est ici que je venais avec Marie, dit doucement Olivier, — dans les beaux jours. Et, étendant sa main vers un immense espace, il ajouta : Voilà les champs et les arbres! — Vois-tu, dit-il à Urbain, j'ai regardé de cette place de très-beaux soleils couchants; — le ciel était en feu derrière le Calvaire, — on eût dit une copie de Marilhat. — Souvent nous allions jusqu'au bois de Boulogne en prenant par ce chemin bordé d'une haie; — il y a aussi des acacias blancs, le chemin était tout blanc de fleurs tombées des arbres. C'était pendant l'été alors, — maintenant c'est la neige qui blanchit le chemin. Ma pauvre plaine 1 je l'aie vue si gaie au mois d'août dernier, — il n'y a pas très-longtemps, tu vois. — C'était un dimanche, un jour de fête aux environs, — j'étais couché dans l'herbe, — près de ces peupliers, — les blés venaient d'être fauchés, — on entendait les cigales, — et au loin les tambours et les violons de la fête, — la fontaine coulait en chantant, et de bonnes odeurs couraient dans l'air comme des fumées d'encens. Marie est venue par ce chemin où il y a un grand noyer, — je l'ai aperçue de loin; elle avait une robe blanche et une ombrelle bleue, et son voile flottait au vent; quand elle est arrivée, ses cheveux
LES AMOURS d'oI.IVIER. 163
étaicnldcfaits, elle avait déchiré sa robe aux buissons. Nous sommes restés ensemble jusqu'au soir. Ah! la belle journée! J'ai été bien heureux ce jour-là. — Pourquoi me l'as-tu prise? — acheva Olivier, qui, pendant ses ressouvenirs, avait oublié Urbain et le trouvait tout à coup devant lui. — Non, — reprit-il aussitôt, ne te fôche pas, — ne parlons plus de cela... Je ne veux me rappeler du passé que les bonnes choses. — J'ai voulu revoir cet endroit. — C'est bien triste, — c'est comme un linceul, — les cigales sont mortes — et la fontaine est gelée. — Mais c'est égal... je suis content d'être venu. — Maintenant, nous nous en irons, si tu veux.
— Si tu veux est joli, pensa Urbain, — qui n'eut cependant pas le courage de railler tout haut.
Ils rentrèrent chez eux fort tard. — Le tremblement d'Olivier avait redoublé. — Urbain fit grand feu dans la cheminée, et, comme son ami ne parvenait pas à se réchauffer, le peintre lui proposa de prendre un peu de punch chaud.
— Ah! oui, — dit Olivier... oui je veux bien. — Fais vite! — comme cela je dormirai cette nuit, ajouta-t-il, pendant qu'Urbain était allé chercher de l'eau-de-vie.
Ainsi qu'il l'avait espéré, — Olivier dormit cette nuitlà. Mais le lendemain il se réveillait avec une fièvre cérébrale. Urbain, effrayé, alla chez le père d'Olivier qui le reçut très-froidement, et se borna à lui donner l'adresse de son médecin. Urbain y courut aussitôt, — et l'ayant heureusement trouvé le ramena auprès d'Olivier. — Le
médecin fit un mauvais signe de tête, écrivit une prescription, ordonna les plus grands soins, — et alla redire au père d'Olivier que son fils était en péril. — Laissezmoi son adresse, dit le père au médecin. — J'irai le voir.
— Il se mit en route en effet, — mais à moitié du chemin, il revint sur ses pas, — et envoya seulement savoir de ses nouvelles par la bonne.
— Monsieur Olivier est très-mal, vint lui redire la servante. — On a été obligé de l'attacher sur son lit; — il passe son temps à mordre une grosse poignée de cheveux
— et crie à faire peur : — Marie 1 — Marie !...
— Ah! dit le père, — Marie, — c'est le nom de cette femme. — Mal d'amour... ça n'est pas mortel. — Qu'estce qui le soigne?
— Un de ses amis, — répondit la servante, — celui qui est venu ici, — il est très-inquiet...
Au bout de huit jours, Olivier n'allait pas mieux. — Urbain vint trouver le père et lui demanda de l'argent. — Celui-ci lui en remit un peu, mais avec un air si maussade, qu'Urbain lui dit très-sèchement ;
— Le médecin ne répond pas de votre fils. — En cas de malheur, devrai-je vous prévenir pour l'enterrement, monsieur?
— Sans doute, répondit tranquillement le père. Lazare et les autres artistes ayant appris la maladie
d'Olivier étaient accourus, et se relayaient pour venir auprès de lui la nuit. Urbain était désespéré; il avait raconté au médecin l'histoire d'Olivier et de Marie, la part
LES AMOLUS D'oLIYILU. 165
qu'il y avait eue, et le long désespoir dont son ami avait été atteint quand il s'était trouvé séparé de sa maîtresse.
— Dès qu'il sera un peu mieux, dit le médecin, il faudra le retirer de celle chambre et l'éloigner de tout ce qui pourrait lui rappeler celle femme. Au bout d'une dizaine de jours, le délire devint moins fréquent. On transporta Olivier au logement de Lazare, situé près de la maison d'Urbain. Les buveurs d'eau mirent leur habitation sens dessus dessous pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le médecin commença à donner des espérances. D'après les conseils de Lazare, Urbain avait cessé de venir dès l'époque^ où Olivier avait commencé à retrouver un peu de raison. Quand Olivier, hors de danger, demanda après lui, Lazare répondit qu'Urbain était en voyage. Cependant, avec la vie, le souvenir de Marie commençait à renaître dans le cœur d'Olivier ; mais ce souvenir n'était plus déjà la douleur ni le désespoir, c'était la mélancolie, muse rêveuse et caressante. La convalescence d'Olivier, hâtée par les soins fraternels de ses amis, fut entourée de toutes les distractions qui pouvaient éloigner son cœur d'une rechute. Enfin, le jour de la première sortie arriva. C'était au commencement de mars; Lazare et Valentin conduisirent Olivier dans le jardin du Luxembourg. Des chœurs d'oiseaux, perchés dans les arbres verdissants récitaient le prologue de la saison nouvelle, dont ce beau jour était comme le premier sourire.
En ce moment, à quelques pas du banc où ils étaient assis, un jeune honsnie passait avec une jeune femme, se
tenant par le bras et riant tout haut. — Leurs éclats de rire firent tourner la lêie à Olivier. Avant que Lazare et Valentiii eussent eu le temps de le retenir, il s'était levé de son banc, et avait couru après Urbain.
— Olivier! s'écria Urbain, en reconnaissant son ancien ami, — et sur un signe que lui fit Lazare, — il ajouta : Je suis arrivé de voyage seulement hier : — je devais aller te voir... mais je savais de tes nouvelles.
La compagne d'Urbain s'était retirée un peu à Pécart.
— Et Marie? demanda Olivier, — dont le cœur avait tout d'abord tremblé en rencontrant le peintre son ami avec une femme.
— Mais, dit Urbain, j'ai été absent de Paris. D'ailleurs je ne m'en suis point inquiété. J'ai l'oubli prompt. — Voici qui doit te le prouver, ajouta Urbain, en montrant du doigt la jeune femme qui était avec lui.
— Oh! fit Olivier avec un éclair de regard, qui trahissait la joie intérieure, j'étais bien sûr que tu ne l'aimais pas.
— Celle-là aussi s'appelle Marie, — dit Urbain en indiquant sa nouvelle maîtresse, et je l'aime beaucoup depuis hier. — Marie est morte, — vive Marie.
— J'irai vous voir, — dit Olivier en quittant Urbain. Cette rencontre le laissa calme, et il rentra à la maison
presquegai. Le lendemain, accompagné deLazare, Olivier alla pour voir son père et lui demander de l'argent qui lui revenait. — Son père était absent, mais il trouva la servante.
LES AMUURS d'oLIVIER. 167
— Ah ! monsieur, lui dit-cilc, je suis bien contcnlc de vous revoir. — Voici une lettre pour vous. C'est une dame qui l'a apportée pendant (jue voire père n'y était pas, iieureusement ! car il l'aurait déciiirée comme il a t'ait des autres.— Il était bien en colère après cette dame, et il m'a menacé de me renvoyer si je lui donnais votre adresse.
Olivier avait déjà ouvert la lettre. — Elle était de Marie et ne contenait que ces mots :
« Depuis quinze jours que je suis libre, je vous ai écrit » trois fois: — vous ne m'avez pas répondu, Olivier! — » Vous avez cru comme tant d'autres, sans doute, en me w voyant arrêtée, — que j'étais coupable. — Pourtant on » ne voulait de moi que des renseignements sur mon mari. » — Je ne savais rien, je n'ai pu rien dire. — On m'a re- » mise en liberté. Voilà quinze jours que je vous attends. » — Vous ne m'avez pas pardonné sans doute. — Je vous » attendrai encore deux jours — à mon ancien logement. » — Si je ne vous vois pas, je quitterai Paris. Mon départ » est arrêté : j'ai vendu mes meubles. — Je voudrais seu- » lement vous dire adieu, — et après vous resterez libre. » Je vous jure que je n'ai pas revu Urbain — et que je ne » l'ai jamais aimé. — J'ai souvent attendu, bien avant dans » la nuit, devant la maison de votre père, comptant vous » voir rentrer... Mais vousne rentriez pas... C'est la der- » nière fois que je vous écris, et dans deux jours je serai » partie. — Au revoir, — ou pour toujours, adieu. —
— Quand vous a-t-on remis cette lettre ? demanda Olivier à la servante.
— II y a cinq ou six jours, répondit celle-ci.
— Il est trop tard ! s'écria Olivier. — Oh 1 mon père ! — Cependant il força Lazare à raccompagner à l'ancienne demeure de Marie.
— Madame Duchampy est partie depuis quatre jours, dit le portier.
— J'aime mieux ça! — murmura Lazare, et il emmena Olivier.
— Au moins Urbain ne l'a pas revue, — pensa Olivier, dont l'amour commençait à tourner à la poésie.
Il y a maintenant à Paris plus de poëtes que de becs de gaz. Et si la police n'y met ordre, le nombre ira encore en croissant de jour en jour. Peu de maisons de la capitale sont privées d'un vates quelconque. Perché dans les mansardes, il empêche ses voisins de dormir par les convulsions et les coliques d'un lyrisme nocturne. C'est dans le nid d'un de ces oiseaux de gouttière qui pondent, bon an, mal an, deux ou trois milliers de vers que nous introduirons le lecteur.
Melchior (il s'appelait Melchior) habitait rue de la Tourd'Auvergne une chambre de cent francs dans laquelle il faisait de la poésie lyrique. Cette chambre était meublée d'un de ces mobiliers qui sont la terreur des propriétaires, — aux approches du terme surtout. Melchior avait dans
un bureau une place qui lui rapportait 40 fr. par mois, et ne lui prenait que trois heures par jour. Ce fut à la suite d'un premier amour très-fécond en orages qu'il s'était décidé à prendre la lyre.
Ses amis encouragèrent sa déplorable manie en le comparant à Lamartine, et, dansle tête-à-tête, avec sa modestie, qui, comme celle de tant d'autres, n'était que l'hypocrisie de l'orgueil, Melchior s'avouait, à part lui, qu'il pourrait bien un jour justifier la comparaison. Il avait, du reste, une foi inébranlable en lui-même, et croyait entièrement au nascuntur poetœ de l'orateur romain. Si parfois il lui venait quelques doutes sur sa vocation, il se hâtait de les dissiper par la lecture d'un de ses poëmes, et devant cette œuvre de son cœur il entrait en des ravissements infinis. Il pleurait, il sanglottait, il battait des mains, il allait se regarder dans la glace pour voir s'il n'avait pas une auréole au front, et il en voyait une. Dans ses moments-là, Melchior aurait voulu pouvoir se dédoubler, afin qu'une moitié de lui-même s'inclinât devant l 'autre. Et tout cela de bonne foi, sincèrement, réellement, croyant bien qu'il ne se ren^ dait pas la moitié des honneurs qui lui étaient dus.
Au reste, ces ridicules n'étaient pas inhérents à la nature de Melchior. Ils lui avaient été inoculés par les amis au milieu desquels il vivait, et qui lui assuraient chaque jour qu'il était appelé à de hautes destinées poétiques. Si les personnes sensées qui s'intéressaient à lui essayaient de lui montrer dans quelle voie fausse il s'engageait aussi gratuitement, Melchior se récriait. Il répondait qu'il avait une
mission î\ remplir, que les poètes sont les prêtres de l'humanité, et que, dût-il mourir en route, il ne renierait pas son culte, etc. ^ïelcliior avait d'ailleurs une idée fixe. Il voulait élever à la mémoire de son premier amour un superbe monument poétique au front duquel il placerait le nom de sa maîtresse, pour le faire passer à la postérité, à côté des noms de Laure et de Béatrix. Depuis deux ans, il travaillait à ce poëme, et n'écrivait pas uneslrophe où il ne plantât deux saules et n'allumât une auréole. Chaque fois qu'il avait ajouté une centaine de nouveaux vers à son poëme d'amour, il réunissait ses amis dans des soirées où l'on buvait de l'eau non filtrée, et il leur lisait ses nouvelles élégies qu'on applaudissait avec fureur.
Ces lectures étaient ordinairement accompagnées d'une mise en scène dont les ridicules étaient peut-être excusables à cause du sentiment profond et sincère où ils avaient leur source. Ainsi, Melchior lisait les fragments de son poëme d'amour sur une table où il avait d'avance disposé symétriquement toutes les reliques qui lui étaient restées de cette grande passion. Des vieux gants blancs, des rubans sales, un masque de bal, des bouquets fanés, etc., tout cet attirail sentimental était ordinairement accroché au fond de son alcôve. Au milieu se détachait son masque à lui, moulé en plâtre et entouré d'un lambeau d'étoffe noire qui le mettait plus en saillie. Ces puérilités étaient du reste gravement acceptées par les amis de Melchior, qui, pendant plus de deux ans, pratiqua avec une scrupuleuse fidélité la religion du souvenir. Une des
autres manies de ce singulier {garçon était celle-ci. Il achetait tous les volumes de vers à couvertures multicolores qui, deux fois l'an, au printemps et à l'automne, viennent s'abatire sur les rampes des quais. — Il ne se publiait pas un seul hémistiche qu'il n'en eût connaissance; un de ses amis, garçon de bon sens, qui appelait ce genre de recueil les Punaises de la librairie, lui ayant demandé pourquoi il dépensait son argent à d'aussi bêtes acquisitions, Melchiorlui répondit qu'il fallait bien se tenir au courant des progrès de l'art. Le fait est qu'il voulait simplement juger s'il était de la force des auteurs des Soupirs nocturnes, Matutina et autres Brises de Mai, Chaque fois qu'il paraissait un de ces abominables recueils. Melchior se le procurait et assemblait tout le clan des poéteraux de sa connaissance pour leur donner lecture du poëme nouveau, et lorsque de son avis et de celui de ses admirateurs la comparaison tournait à son avantage, il était content et acceptait sans conteste la supériorité qu'on lui accordait. C'était un spectacle vraiment bien curieux que ces réunions où un tas de gueux, paresseux comme des lazarones, jouaient sans rire avec les plus graves questions d'art et se drapaient prétentieusement dans le manteau de leur sainte Misère : ces soirées se terminaient ordinairement par une lecture à haute voix du Chatterton, de M. Alfred de Vigny. — C'est avec ce livre que Melchior avait achevé de se griser l'esprit ; et combien de jeunes gens comme lui ont bu le poison de l'amour-propre dans ces pages brûlantes.
Le drame de Chatterton qs\ certainement une belle œuvre, — mais son succès a dû souvent peser lourd comme un remords sur la conscience de son auteur, qui aurait pourtant du prévoir la dangereuse influence que ce drame pourrait exercer sur les esprits faibles et les vanités ambitieuses. Chatterton est une de ces créations qui ont tout l'attrait de l'abîme, et cette pièce, qui n'est après tout, sous forme dramatique, que l'apothéose de l'orgueil et de la médiocrité, avec le suicide pour conclusion, a peut-être ouvert bien des tombes. Mais à coup sûr les représentations de Chatterton ont créé cette lamentable école de poëtes pleurards et fatalistes, contre laquelle la critique n'a pas sévi avec assez de violence. Je l'ai dit déjà, Melchior et ses amis faisaient partie de celte bande, et ils avaient inventé pour leur usage cette maxime singulière a que la misère est l'engrais du talent. » Bien que plusieurs occasions se fussent présentées qui auraient aidé Melchior à sortir de sa mauvaise situation, il s'obstinait à y demeurer ; cette misère, disait-il, était une ombre où rayonnaient mieux ces deux pures étoiles : la poésie et le souvenir de son premier amour. Et puis la misère ! la misère, cela prête si bien à Télégie et au dithyrambe! cela fournit naturellement de si glorieux parallèles ! — Melchior, lui, ne trouvait même pas la sienne assez complète. Martyr, à sa couronne il manquait une épine comme il le chantait quelquefois, en implorant la fatalité qui se montrait si clémente à son égard, après avoir été si rigoureuse pour ses frères. — Enfin, le croirait-on, Melchior ambitionnait
il A SCÈNKS DE LA VIE DE JEUNESSE.
l'hôpital, et ne désirait rien tant qu'une bonne maladie qui lui permettrait d'aller à son tour chanter un hymne à la douleur sur un grabat de l'Hôtel-Dieu. Mais cette satisfaction lui était refusée par le sort, et malgré les privations de toute nature qu'il subissait, et s'imposait même parfois, sa robuste santé donnait un rubicond démenti à ses allures de poëte élégiaque. Mais Melchior était obstiné, et voyant que le sort lui refusait la gloire d'aller souffrir dans le lit de Gilbert, il imagina une combinaison aussi ridicule que périlleuse pour s'ouvrir la porte de l'asile des douleurs. Il se mit pendant quinze jours à un régime qui aurait rendu Atlas pulmonique. Et ayant pris un livre de médecine, il étudia pour les simuler autant que possible les symptômes d'une maladie qui, à son début, ne se manifeste que par un affaiblissement général accompagné d'une toux légère et fréquente. Lorsqu'il crut savoir assez convenablement son rôle de phthisique pour affronter l'examen de la science, Melchior résolut d'aller se présenter à la consultation de l'Hôtel-Dieu. La veille du jour qu'il avait choisi, il fit par un temps affreux une course d'environ dix lieues dans les environs de Paris, et lorsqu'il arriva à l'hôpital, la fatigue l'avait si bien grimé et le froid l'avait si bien enrhumé, qu'il avait l'air d'un poitrinaire authentique... Quand son tour fut venu dépassera la visite, Melchior aurait bien donné cent de ses plus beaux vers pour cracher un peu le sang. Mais il avait une mine si épouvantable, et la peur de voir sa ruse découverte lui avait procuré une si belle fièvre , que le
médecin lui signa sur-le-champ un bulletin d'admission.
— Quelle est votre profession ? lui demanda-t-il à litre de renseignement.
^ Je suis poëte, monsieur, répondit Melchior en prenant une pose fatale; c'est-à-dire un de ces malheureux que la brutalité du siècle abandonne sans pitié à toutes les misères, et que...
— C'est bon ! c'est bon 1 Allez vous coucher, mon ami ; vous n'en mourrez pas cette fois-ci.
Un candidat académique qui vient d'être élu n'est pas plus heureux, en s'asseyant pour la première fois dans son fauteuil, que ne le fut Melchior lorsqu'il entra dans la salle de l'hôpital.
— Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voilà donc sur cet affreux grabat des misères humaines, et sur-le-champ il commença une ode A l'hôpital. Voici quel était son but : une fois cette ode achevée, — et il était bien convenu qu'elle serait sublime, — Melchior la datait du Lieu des douleurs, et il l'adressait à la Revue des Deux-Mondes, qui s'empressait de l'imprimer, — cela était encore convenu. L'ode imprimée excitait l'admiration générale. La presse, le public, tout le monde s'inquiétait de ce poëte martyr, de cet autre Gilbert, de ce frère de Moreauqui agonisait sur un infâme grabat, etc., etc.... Et alors, — cela était toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son lit de souffrance. Les femmes du monde arrivaient en équipage, et voulaient jeter sur les blessures de son âme le baume de leurs consolations. La chambre des députés elle-même
i 76 SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
s'émouvait ; le ministre était interpellé, et donnait une pension à Melchior pour faire taire les criailleries des journaux libéraux qui hurleraient : Encore un grand poète qui se meurt dp. misère ! Les éditeurs accouraient en foule et se disputaient l'honneur d'imprimer les vers de Melchior. La célébrité chantait son nom dans tous les carrefours de l'univers, et il faisait renchérir le laurier. Tel était sérieusement le plan combiné par Melchior. Pendant huit jours, il travailla donc à son ode, qui, lorsqu'elle fut terminée, ne comptait pas moins de trois cents vers. C'était un ramassis de vulgarités et de prétentions, une élégie dithyrambique encadrée dans une forme poncive et écrite dans un style médiocre ; le poète l'adressa à une grande revue, — et s'endormit, sûr de son affaire.
Mais les choses ne se passèrent point comme le poëte l'avait espéré. La grande revue n'imprima point son ode. L'univers entier ignora qu'il était à l'hôpital, les femmes du monde allèrent au bois, à Topera et au bal; les journaux ne publièrent aucun premier-Paris sur le nouveau Gilbert, et le ministère ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme on était alors en hiver, époque où les malades sont plus nombreux et les lits d'hôpitaux plus recherchés, le médecin, voyant que la maladie de Melchior n'avait rien de sérieux, lui donna à entendre qu'il eût à demander son exeat, s'il ne préférait pas qu'on le lui offrît. Il retourna donc chez lui ; mais, durant son séjour à l'hôpital, l'ennui, les drogues et les tisanes qu'il avait été forcé de prendre pour faire croire à cette fausse maladie,
en avaient déterminée une vraie, et cette leçon le fit un peu revenir sur le bonheur qu'on éprouve à souffrir dans le lit de Gilbert. Lorsqu'il fut {jucri, il alla à la Bévue savoir ce qu'on pensait de son ode et à quelle époque on l'imprimerait. On lui répondit qu'on ne l'imprimerait pas, et il parut étonné.
Cependant celte mésaventure ne fit point renoncer Melchior à son système : il commença de nouveau à se monter des coups, comme on dit, et il ne se passait guère de jours où il ne s'ouvrît en rêve de radieux chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il caressait son idée fixe, qui était, comme on le sait, d'élever un monument poétique à celle qui avait eu les prémices de son cœur. Il ne lui manquait plus que cinq cents francs pour réaliser ce beau rêve, en faisant imprimer son volume d'élégies. Un beau matin, il ne lui manqua plus rien : un oncle qu'il avait en Bourgogne mourut subitement, — et une somme de douze cent francs dégringola avec un grand fracas, du testament de l'oncle jusqu'au milieu de la misère du neveu, qui, sans faire ni une ni deux, courut chez un imprimeur s'entendre pour l'impression de son livre.
Le jour où il devait recevoir l'épreuve de la première feuille de son livre, Melchior convoqua ses amis à une grande soirée littéraire, et les pria d'amener leurs maîtresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d'un auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et, au jour et à l'heure convenus, ils arrivaient chacun suivi de sa cha-
cune. Melchior était en habit noir, et en cravate blanche, à nœud mélancolique; il allait commencer, après une petite allocution aux dames, la lecture du poëme, déjà lu tant de fois , lorsqu'un nouveau couple retardataire entra subitement au milieu de l'assemblée. C'était un ami de Melchior accompagné de sa maîtresse de la veille.
En voyant cette femme, Melchior poussa un grand cri : — il venait de reconnaître son idole, sa première maîtresse qu'il croyait morte depuis deux ans en Angleterre, où l'avait entraînée un mari barbare et jaloux. La dame, en réahté, avait bien été en Angleterre, mais elle n'avait point tardé à jeter son contrat de mariage par-dessus tous les moulins ; et, après deux années de séjour parmi les brouillards de Londres, elle était depuis trois mois revenue faire de la bohème galante sous le soleil de Paris. Pour le moment, elle n'était pas très-heureuse, et donna clairement à entendre à son ancien amant, avec qui elle était restée seule, qu'elle préférait une robe et des bottines à tous les poëmes du monde.
Le lendemain, Melchior alla retirer son manuscrit de chez l'imprimeur...
— Comment, mon pauvre chéri, tu as écrit tout cela pour moi... pendant... que... ah! ah! c'est bien drôle, fit la dame.
— Oui , dit Melchior, — je t'ai aimée en vers pendant deux ans; maintenant je vais t'aimer en prose. — Il l'aima ainsi pendant six semaines, après quoi il em-
ploya le reste de son arijent à apprendre la tenue des livres, afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de chanje, —où il est actuellement, aussi possédé de la fièvre des chiflVos qu'il le fut jadis de la fièvre des rimes.
Armand habitait, dans un des corps de bâtiment de l'hôiel de Sens, une petite tourelle gothique très-haut perchée, à laquelle, à moins d'être hirondelle, on n*arrivait pas en moins de dix minutes, car l'escalier qui y conduisait avait été bâti par un architecte ivre de perpendiculaire. Pour tenter sûrement l'ascension de celte Jung- Frau de Tarchitecture du moyen âge, il fallait avoir, comme Auriol, le génie de l'équilibre. Armand avait choisi ce domicile escarpé pour des raisons où le bon sens se mêlait à la fantaisie.
Habitant des frontières célestes, il échappait d'abord aux poursuites de ses créanciers, car aucun n'avait pu franchir aiA delà du quatrième étage. Un Allemand, nature obstinée et tailleur, s'était seul acharné après Ar-
mand; et ne pouvant arriver jusqu'à lui, il avait dressé un pigeon qui allait porter au jeune homme des mémoires de fournitures avec requête de payement, le tout proprement attaché à son cou par une faveur.
A la troisième visite, qui eut lieu dans la saison des petits pois, Armand retint rinteiligent messager de son créancier et en fit hommage à sa propre gourmandise.
En outre, grâce à sa position aérienne, Armand se trouvait préservé de la visite des amis importuns; et dans les plaies-bandes de la solitude, il pouvait, tout à son aise, cultiver cette fleur de la poésie qu'on nomme le sonnet, et qu'il aimait comme un Hollandais ses tulipes.
Peu de jours avant son emménagement à l'hôtel de Sens, Armand avait ébauché une aventure avec une jeune fille qui se nommait Rose, et était première demoiselle dans un magasin de fleurs de la rue Richelieu. Cette profession presque artistique avait séduit Armand à cause des nombreux prétextes à sonnets prinianiers qu'elle devait lui fournir. Mademoiselle Rose avait consenti à se laisser prendre au langage d'Armand, dont les discours étaient toujours pleins de phrases traînant après elles une queue de métaphores qui les faisaient ressemblera des comètes de style. C'était, du reste, la manie d'Armand, qui, pour se perfectionner dans son métier, habillait les plus vulgaires conversations en grand costume de rhétorique. Ce qui avait fait dire de lui par un de ses amis :
a 11 a toujours l'air de- descendre du Parnasse, et, jus-
£NTRE QUATRE MUHS. i83
1) qu'à : — le cordon s'il vous plaît, — il domande toutes B choses avec des phrases dont la moindre aurait jadis » suffi pour ouvrir à son auteur les portes de l'Académie a française. »
MadcMUoiselle Rose m'avait pas été longtemps néanmoins sans s'apercevoir que son adorateur était beaucoup moins riche que les rimes d'un sonnet dans lequel il comparait ses mains au mois de mai, à cause de leur habileté dans l'art de faire naître les fleurs. — Le dernier tercet renfermait des concelti capables de faire tressaillir les œuvres de Dorât dans toutes les bibliothèques :
0 fille du printemps ! quand donc suivrez-vous, Rose, L'ordre doux et cliannanl que vous dicte l'amour, — Ce fleuriste divin qui vous a mise au jour ?
Mademoiselle Rose trouvait certainement cela fort galant, mais elle pensait aussi que la plus habile couturière n'aurait pas pu en faire une robe de soie :
Une autre fois, dans un autre sonnet. Armand commit l'imprudence d'écrire cet alexandrin :
Je veux orner ton front d'une blanche auréole !
— Oui, répondit Rose avec une ingénuité de haute comédie, le blanc me va bien. Et le lendemain, comme elle passait avec lui devant un magasin de modes, elle montra à Armand un joli chapeau de velours blanc.
— Voilà une machine comme celle que vous me promettiez dans vos vers, dit-elle.
— Celle artiste printanière ignore la valeur des mots, pensa Armand, il faudra que je la mette en rapport avec le diciionnaire.
Quelques jours après, il s'installait à l'hôtel de Sens. Il invita pour celle circonstance mademoiselle Rose à venir pendre avec lui une petite crémaillère sentimentale. La jeune fille, qui n'avait jamais été chez Armand, imagina une petite chambretie bien close, un divan profond fait pour les duos de rêverie, un joli souper, dînette amoureuse, composé de friandises, et servi auprès d'un bon feu flambant clair. — Enfin, elle se livra à une grande dépense d'imagination.
Mais une fois arrivée à l'hôtel de Sens, et au fur et à mesure qu'elle montait l'escalier d'Armand, toutes ses petites imaginations redescendaient degré par degré l'escalier de l'espérance. Enfin, arrivée au quatrième étage qui formait à peine la moitié du chemin, mademoiselle Rose était incertaine, craintive, fatiguée surtout. Elle avait froid dans cet escalier humide et obscur, où le vent soufflait lugubrement. Elle eut peur, et voulut continuer sa roule; mais la force lui manqua réellement. Elle s'appuya à la muraille glacée, sentit ses jambes fléchir, poussa un petit cri, tomba à terre et s'évanouit.
Au cri qu'elle avait poussé, et au bruit de sa chute sur l'escalier, une porte s'ouvrit, laissant échapper une bouffée de bruits joyeux, — indices sonores qui trahissaient l'aimable existence qu'on menait à l'intérieur de la chambre. Celaient, en effet, des jeunes gens qui, emmé-
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nages de la veille, donnaient, ce soir même, une petite fête d'inauguration. L'un de ces jeunes gens recueillit mademoiselle Rose, et la fit entrer dans sa cliambre, toujours évanouie.
Cet évanouissement dura trois mois.
Lorsqu'elle revint à elle, mademoiselle Rose ne se souvenait aucunement d'Armand, qui, de son côté, ne pensait plus du tout à la fleuriste.
L'un et l'autre, ils avaient, du reste, une excuse à leur oubli réciproque.
L'excuse de Rose, c'était le même jeune homme qui l'avait recueillie le soir où elle allait chez Armand, et le cœur de la jeune fille était resté suspendu aux crocs des blondes moustaches de ce personnage hospitalier.
L'excuse d'Armand, c'était une figure aristocratique qu'il béatrisait tout à son aise, et qu'il avait rencontrée — dans ses rêves.
L'amour sur la mousse, au clair des étoiles, au chant des cigales ; l'amour dans une petite chambre visité du soleil, et de la bise aussi! l'amour qui s'attache à un couvert frugal, et boit dans le même verre; l'amour en petit bonnet de tulle, en robe de guingamp, en souliers de peau de chèvre et en gants de fil d'Ecosse; l'amour enfin qui s'allume par un caprice et s'éteint par un autre; cet amour-là est quelque chose de charmant, surtout quand on est encore sous le soleil levant de la première jeunesse. Mais il arrive un jour où l'orgueil de l'esprit commence à disputer au coeur la liberté de ses sympathies et de ses
enthousiasmes. Alors tout change • le naïf vous paraît vulgaire, le caquetage d'une jolie bouche rose vous semble monotone; le refrain burlesque d'une chanson populaire dont s'égaie votre amie vous impatiente, et vous commencez à trouver tiède le baiser de sa lèvre ardente.
C'est alors qu'on rêve un autre amour. Celui qui marche sur les tapis, se drape dans la soie ou le velours, se panache de plumes, se constelle de diamants, — habite, comme disent les poëtes classiques, — sous de fastueux lambris, va au bois, à l'Opéra, parle un langage pur, écrit sur vélin couronné de vignettes héraldiques, et s'appelle d'un nom qui a ses entrées dans l'histoire.'
C'est ce qui arrivait pour Armand. — Il refaisait en rêve la vieille histoire du jeune homme pauvre et obscur, amoureux de la grande dame, éternelle histoire qui n'a pas eu de commencement et qui n'aura pas de fin, à moins que nous n'arrivions à cette égalité de positions rêvée par l'école humanitaire.
Il avait ainsi trouvé une femme qui comprenait son langage, un être qu'il habillait de nuages et couronnait d'étoiles, une idole qui posait à son gré sur l'autel qu'il lui avait édifié, créature malléable à loisir pour tous ses caprices d'amant, et pour toutes ses fantaisies de poëte, enfin, une maîtresse chef-d'œuvre, exacte, venant toujours au premier appel du désir, fidèle à l'exagération, et ne faisant jamais quitter à son amant les olympes de l'imagination pour le faire descendre brutalement au terre
à terre de la réalité par une demande de robe nouvelle ou de bottines neuves.
Amour charmant, poétique, économique — et platonique, mais au régime duquel ne sauraient se faire lonf[temps les charmantes créatures qui étouffent lorsqu'on veut les enlever trop avant au milieu do l'éther poétique; pour qui l'économie est une vertu de nécessité, et le platonisme un substantif sauvafje, dont elles aiment à rire en croquant, tant qu'il leur reste des dents, les fruits qui pendent à l'arbre de la Genèse.
Depuis le jour de sa rencontre avec cet être imaginaire, Armand s'était résolu à mener la vie de Stylite. 11 ne quittait absolument plus son paradis escarpé, devenu pour lui la banlieue de l'idéal. Il ne tenait plus à la vie réelle que par un fil, — c'est-à-dire par une corde glissant sur une poulie, et à laquelle était attachée une corbeille qu'il descendait, chaque matin, de sa fenêtre dans la cour, — et qu'il remontait ensuite chargée des provisions quotidiennes, que lui procurait son portier.
Afin de n'être même pas troublé par les visites d'un ou deux amis courageux qui, de temps en temps montaient jusqu'à son aire pour lui serrer la main, il avait arboré en permanence à sa fenêtre un drapeau. — Ce qui était un signal convenu entre lui et ses amis, pour indiquer son absence.
Armand se trouvait on ne peut mieux de cette vie solitaire. Paresseux comme un lazzarone, l'aciivité physique lui avait toujours fait horreur, — et l'immobilité lui
paraissait le seul bien désirable en ce monde. II croyait à la métempsycose, et voulait passer sa vie à faire de trèsbeaux sonnets, — dans l'espérance qu'après sa mort, Dieu, pour le récompenser, le changerait en ligne horizontale.
Il passait donc ses jours étendu sur son lit, péchant, dans le dictionnaire des rimes, toutes sortes de merveilleux joyaux poétiques qu'il étalait aux pieds de son idole, — aux heures où il l'appelait devant lui, en faisant toc^toc à la porte de son imagination.
Celte divinité fantastique pour laquelle il avait un amour véritable lui apparaissait sous la forme d'une grande dame; il avait arrangé le roman de sa rencontre avec elle, et son cœur avait fini par croire à la réalité de toutes les chimères sorties de son cerveau.
Un soir, pendant le carnaval, Armand, enfoncé dans son fauteuil et les pieds devant son âtre, s'imaginait qu'il avait rendez-vous avec sa fabuleuse comtesse, et en attendant rheure, songeait aux mystérieuses voluptés qui l'attendaient au bal masqué de l'Opéra, où il devait rejoindre son idole. Trois coups frappés à sa porte l'arrachèrent à son hallucination éveillée. Il alla ouvrir.
C'était un de ses amis qui, ayant vu dehors la fenêtre d'Armand éclairée, avait forcé la consigne donnée au portier.— Quelle visite importune! — pensa Armand, — et la comtesse qui m'attend I
Sans dire un mot, — l'ami tira de sa poche deux bouteilles enveloppées dans du papier et les posa en face
d'Armand, après les avoir débouchées : — l'aroinc d'un vin d'Espagne monta aux narines d'Armand.
— Xérès et Porto, dit l'ami Raymond — versant à petits flots chanteurs la liqueur divine dans des verres en cristal. — C'est du soleil en flacon, — nous allons boire ça en causant littérature et femmes charmantes ; et d'abord, qu'est-ce que tu fais depuis trois mois qu'on ne te voit plus?
Armand était sorti de son rêve pendant dix minutes, mais trois verres de Xérès l'y firent rentrer précipitamment.
— Mon cher, répondit-il à Raymond, je suis l'amant d'une personne considérable; et il raconta ses amours fantastiques avec un tel accent de sincérité, une si grande abondance de détails, que Raymond s'y laissa prendre, et sortit à deux heures du matin pour laisser à son ami la liberté d'aller rejoindre sa comtesse à l'Opéra.
En descendant l'escalier, Raymond rencontra précisément une jeune femme en domino noir. Il pensa que c'était la maîtresse d'Armand qui, impatientée de ne pas le voir arriver, venait le chercher.
— Madame dit Raymond, en passant auprès du domino, n'en veuillez pas à mon ami Armand, c'est moi qui suis la cause de ce retard, et jevo'us prie de m'excuser.
Ce masque et ce domino cachaient mademoiselle Rose.
La fleuriste arrivait toute courroucée du bal del'Opéra, où
elle avait surpris les moustaches blondes de son amant à
portée de baiser de la barbe d'un domino blanc. — Rose
avait demandé des explications à M. Léon, — lequel lui avait expliqué poliment qu'il était très-amoureux de la femme en domino blanc.
— Eh bien et moi? avait dit Rose.
— On ne peut pas faire deux besognes à la fois répondit le jeune homme.
— Nous verrons bien s'il a Taudace d'amener une autre femme chez lui, moi y étant, murmura entre ses dents Rose furieuse.
Maisen arivant à l'hôtel de Sens, et comme elle demandait au portier la clef de la chambre de son amant, le portier répondit que M. Léon l'avait emportée, contre son habitude.
— Bien, avait répondu Rose — C'est un oubli de la part de M. Léon. — Je vais l'attendre sur le carré.
C'est au moment où elle attendait, que Raymond, qui descendait de chez Armand, l'avait trouvée sur l'escalier, et l'avait prise pour la grande dame dont son ami lui avait parlé.
— Armand 1 dit Rose, qui n'avait compris que ce nom dans les excuses que Raymond lui avait adressées. Mon ancien adorateur... Il est mon voisin ;... c'est vrai, je l'a vais oublié; voilà ma vengeance. — Et d'un pas rapide ellemonta jusqu'à la chambre du poëte, poussa sa porte qu'elle trouva entre-bâillée, et, sans être entendue, arriva jusqu'auprès d'Armand. Le coudeappuyé surunetableoù brûlait une bougie mourante, Armand était — en rêve — à l'Opéra avec sa comtesse. Mais cette fois, au lieu de
mettre une auréole au front de sa Béatrix, le poëte semblait vouloir éteindre colles qu'il yavaitallumées. Rose était fort étonnée de voir que sa présence n'étonnait point Armand, qui ne dormait pas pourtant, puisqu'il avait encore les yeux ouverts.
— Est-ce qu'il m'attendrait encore depuis trois mois, pensa Rose, pendant qu'Armand couvrait ses mains de baisers.
Un violent coup de marteau, frappé à la porte, ébranla toute la maison. — C'était M. Léon qui rentrait avecle domino blanc.
— Voilà l'heure de la vengeance qui sonne murmura Rose. Et elle abrégea d'un souffle l'agonie de la bougie.
II est midi. — Un grêle rayon de soleil, perçant à grand'peine la brumeuse atmosphère d'un jour de pluie, jette, à travers les amples rideaux de damas discrètement drapés, une pâle et douteuse lumière, terne comme une lueur funèbre. Au milieu de cette obscurité diurne, qui laisse plutôt deviner qu'apercevoir les objets, dans une angle de la chambre si prudemment close aux inquisitions de J'extérieur, on dislingue, d'abord confusément et plus clairement ensuite, une silhouette de femme assise au fond d'un grand fauteuil, et dans la pose que prend la méditation intime.
Celte femme est notre héroïne, madame la comtesse Olympe, que nous avons l'honneur de présenter à nos
lecteurs. Et peut-être en est-il quelques-uns pour qui celte présentation ne sera pas une première entrevue, car madame Olympe n'est pas une création de fantaisie, un portrait dont l'original n'existe pas: c'est une figure du monde réel. Madame Olympe est patronnesse dans toutes les fêtes de bienfaisance ; on la voit en grande loge à toutes les premières représentations. Elle était hier au bal de l'ambassade d'Autriche, elle sera demain auraout de l'ambassade anglaise. Madame Olympe est en outre une des trente femmes de Paris qui donnent le ton à la mode, inaugurent les excentricités, et marchent en avant de toutes les novaiions, en matière de chapeaux comme en matière de sentiment. En vérité, oui, madame Olympe est trèsconnue. Vous, monsieur, qui occupez un rang dans l'art ou dans l'aristocratie, vous l'avez rencontrée ; et malgré vous, peut-être, vous aurez subi, ne fut-ce qu'un moment, la fascination qui s'exhaletoujours d'une louange féminine, et vous aurez été séduit par le solo de flatterie qu'elle vous aura coulé en l'oreille. Vous, madame, qui portez avec tant de grâce la fraîche couronne de vos vingt ans, vous devez connaître aussi madameOlympe. Votre voiture a rencontré la sienne dans une allée du bois, un jour que vous n'étiez pas seule, et vous avez senti s'arrêter sur vous deux regardsfroids, prophétiques éclairs qui troublent comme une menace, et dans lesquels vous avez lu l'éclat prochain d'un orage prêt à fondre sur votre bonheur, innocent peut-être, mais qu'on croira coupable ; car vous avez été devinée par madame Olympe, et c'est une des plus habiles ouvrières
en scandale, qui soient dans le monde, à ce point qu'on l'a surnommée le Benvenulo de la calomnie. Sa réputation en ce genre est faite, au reste, depuis longtemps ; et aux yeux des gens qui confondent la méchanceté avec l'esprit, l'aiguillon qui effleure avec le poignard qui déchire, madame Olympe passe pour une femme spirituelle. Ceci est une erreur, mais comme tant d'autres, elle a, en vieillissant, acquis la valeur d'une vérité. Au reste, dans le courant de celte étude, et pour l'instruction de ceux de nos lecteurs qui connaîtraient notre héroïne, nous nous proposons de dénouer un à un les cordons de tous ses masques. Et, pour commencer, nous vous rendrons les témoins d'une scène qui se renouvelle quotidiennement, de dix heures à midi, dans celte chambre intime où nous venons de trouver madame Olympe, entourée de tout le mystère habituel aux conspirateurs. Et en effet madame Olympe conspire en ce moment; recueillie dans le silence, elle médite quelque plan de destruction : il y a sans doute dans le monde quelque réputation immaculée à laquelle elle rêve une tache. Peut-être, parmi les hommes que sa parole ou son sourire inclinent comme la brise fait des roseaux, s'en est-il trouvé un qui n'a pas voulu accepter le commun servage, et aura conservé devant elle une indifférente immobiliié. Foudre et tempête à celui-là, jusqu'à ce qu'il ploie ou jusqu'à ce qu'il rompe. Après avoir longuement réfléchi et combiné le plan de l'attaque qu'elle méditait, madame Olympe songea à se mettre sous les armes ; car, après avoir consulté sa pendule, elle vit que
l'heure s'approchait où elle devait se trouver en face de l'ennemi.
Alors qu'elle eut fait deux ou trois tours dans sa chambre, elle s'avança près de son miroir, et, pendant cinq minutes, elle resta devant, immobile, debout et presque atterrée. Jamais cet inflexible confident n'avait répondu par une plus brutale réponse à l'inquiète interrogation que venait lui adresser madame Olympe.
— Oh ! murmura-t-elle à voix basse en reculant épouvantée devant cette image d'elle-même; oh ! s'il me voyait ainsi!
Une sonnerie de la pendule répondit à cette interrogation. Madame Olympe jeta un nouveau coup d'œil sur le cadran, et ne put s'empêcher de tressaillir en voyant le rapide chemin qu'avait fait l'aiguille pendant qu'elle s'était livrée à ses méditations : — Allons, dit-elle, il me reste encore près de deux heures.
Et madame Olympe commença sa toilette avec une adresse et un soin qui attestaient une longue pratique. Elle mit d'abord en usage une foule de substances chimiques, étiquetées de noms bizarres : elle rangea dans un ordre pour ainsi dire hiérarchique une douzaine de flacons pleins de liqueurs puisées aux fontaines de Jouvence de l'industrie. Elle sortit d'un tiroir doublement fermé une multitude d'instruments connus seulement des femmes qui s'obstinent à reculer les limites où le temps les a poussées, et veulent, à l'exemple de certaines actrices, perpétuer un rôle de jeune première, quand leur acte de naissance
est devenu depuis longtemps un brevet de mère noble.
Quand elle eut tout préparé, tout mis à portée de sa main, madame Olympe commença cette difficile opération qui lui prenait quolidiennenient unemaiinée; à l'aide de parfums, d'eaux lustrales, de fards, de pommades, elle effaça [)rogressivement la date injurieuse inscrite à son front. Une à une elle combla les rides qui donnaientà son visage l'aspect d'une peinture dont le temps a fait craqueler le vernis. Un à un elle arracha les fils d'argent assez nombreux pour faire une insolente antithèse avec l'ébène de sa chevelure, qui, de rare qu'elle était, devintsubitement et par d'ingénieuses additions, volumineuse au point de lutter avec les opulentes tresses qui descendent comme un manteau d'or sur les épaules splendides de la maîtresse du Titien. Poursuivant ce travail qui rentrait absolument dans le domaine de l'art, elle employa tout son arsenal de subterfuges et se décida même, tant la circonstance était grave, à recourir à des moyens extrêmes, énergiquement repoussés par l'hygiène.
Cependant, de même qu'un sculpteur adoucit avec l'ébauchoirles contours de sa figure, et en polit l'épiderme sous les caresses de la gradine, de même madame Olympe après ces préparatifs se crut arrivée à un degré d'exécution assez complet, car elle s'en témoigna sa satisfaction par un sourire que lui renvoya son miroir, qui, en devenant son complice, commençait à remplacer les épigrammes par des madrigaux.
Il y avait déjà beaucoup de fait, mais il restait encore
à faire, et l'heure impérative commandail la hâie ; madame Olympe son(^ea donc à commencer la seconde partie de sa toilette. Mais si la première exigeait iin mystère absolu qui repoussait toute confidence, l'autre, offrant moins de dangers et ayant moins à redouter les indiscrétions, réclamait d'ailleurs un aide. Après avoir fait rentrer dans le tiroir secret tous les objets dont elle venait de se servir, madame Olympe alla tirer le verrou qui la garantissait de toutesurprise, et revint agiter une sonnette qui appelait sa femme de chambre.
Un instant après, celle-ci se présenta.
— Madame a sonné ? demanda-t-elle.
— Oui, répondit madame 01ympe,je veux m'habiller, dépêchoz-vous, je dois être sortie à deux heures.
— Madame sera prête, répondit Mariette. — Quelle toilette faut-il préparer ?
— Celle que j'avais hier. — Non, non, Mariette, reprit madame Olympe en jetant un coup d'œil sur la glace — Donnez-moi ma robe de velours-, mon chapeau blanc et mon manteletde dentelle noire.
Et ici, lecteur, permettez-nous une courte digression, et veuillez accepter comme très-sérieuses et très-sincères les réflexions qui vont suivre, et qu'une expérience personnelle nous a fait concevoir.
Ne vous est-il jamais arrivé d'avoir été distrait dans une de vos courses ou dans une de vos promenades par l'apparition subite de quelque forme féminine, svelte, juvénile charmante, et marchant ou plutôt glissant devant vous,
les pieds ailés, la taille ceinte d'une écharpe lutinée par les caprices du vent, le front couronné d'un frais chapeau fleuri d'un printemps ariificiel? Soudainement et comme malgré vous, vous vous êtes attaché aux pas de cette inconnue. Sérieux ou frivole, vous oubliez le motif de votre sortie, vous vous dérangez de votre itinéraire, et en ébauchant tout bas une aventure, vous suivez à courte distance, en rendant grâces au hasard, une femme que vous ne connaissez aucunement, dont vous ignorez la position, le nom, mais qu'une toilette élégante ou somptueuse, une démarche distinguée, un vague parfum de bonne compagnie qu'elle laisse derrière elle, vous font sur-le-champ imaginer riche, jeune et belle ; et, sur ces simples et gratuites prévisions, vous pressez le pas en cherchant un moyen honnête d''entamer le premier chapitre du roman que vous improvisez si bénévolement. Tout cela parce que vous êtes jeune, aventureux et toujours prêt à vous jeter à tout propos et même sans propos dans le premier sentier venu qui pourra vous éloigner de la route commune oii marchent lesgensqui savent où ils vont, et dont l'existence est réglée par le programme de la nécessité. Cependant, après delongs détours, après denombreusesstations, vous éprouvez le désir bien naturel de savoir si votre science d'artiste ou d'observateur a eu tort ou raison dans ses suppositions; et, profitant d'un encombrement de voitures ou de tout autre incident de voie publique, qui aura pour un instantarrêié la marche de votrehéroïne, vous pressez le pas pour la joindre, vous l'atteignez enfin au moment où elle va
reprendre sa course légère, et au premier regard que vous hasardez, vous tombez ducinquième étage de votre rêve, en vous trouvant en face d'une douairière dont le visage est historié de pattes d'oie, et vous vous demandez stupéfait comment vous avez pu prendre pour une femme jeune ce demi-siècle qui marchait devant vous sans béquilles. Ou bien il peut se faire aussi que celle que vous aurez suivie pendant deux heures n'ait pas encore atteint Vâge où les femmes devraient prendre leur retraite; mais la chute n'en sera pas moins affreuse, car vous vous trouverez en face d'une laide. Or, si la vieillesse est un péché dont on se ' rend toujours coupable avec le temps, la laideur est un crime originel pour lequel nous n'admettons point d'eX' cuse.
A Paris surtout, les femmes laides ou vieilles courent les rues, et dans une seule journée un jeune homme honnête et bien né peut tomber dix fois dans les pièges que tendent celles qui sont coupables de l'un ou l'autre de ces délits qui se ressemblent souvent, car il est à remarquer que ce sont précisément les femmes vieilles ou laides qui sont les plus friandes des galantes poursuites des jeunes gens, et aiment le plus à causer des mystifications pareilles àcelles que nous venons de signaler. Eh bien ! cela est tout simplement un attentat au sentiment et à la sincérité de ceux qui marchent dans la rue par le chemin de la flânerie, et font la chasse aux aventures. Et une preuve que c'est de la part des femmes laides ou vieilles une conspiration organisée sur une grande échelle, c'est que jamais l'une
MADAME OLYMFE. 201
d'elles ne se détournera pour démcnlir la poétique et galante supposition de ceux qui la suivent : au contraire, grand Dieu 1 elles mettent à profit les profondes études qu'ellesonlfaitcsdclalhéoriedeladémarche. DelàcetteagililéjCettef/esinvo/anaquicharme, séduit, entraîne, irrite la curiosité et entretient une erreur dont elles jouissent intérieurement et quelles s'efforcent de prolonger, en évitant, par toutes sortes de ruses et de mines plus provocantes que réservées, l'examen de ceux qu'elles abusent.
Dans une civilisation qui se dit bien organisée, de pareilles choses devraient être sévèrement défendues. On ne saurait calculer les graves résultats que peuvent causer ces erreurs auxquelles nous sommes tous exposés. Et d'abord en suivant une femme vieille ou laide, nous évitons peutêtre d'en rencontrer une jeune et belle, nous allons nous piquer à une ortie, tandisque nous aurions pu trouver une rose. Cela est certainement un dommage très-réel et trèssérieux. D'un autre côté, il est prouvé que la rencontre d'une femme laide ou vieille est fatale pour celui qui la fait. C'est un accident de mauvais augure et dont l'influence peut se prolonger longtemps. Le ciel vous paraît moins clair, votre esprit demeure alourdi, vous perdez l'appétit, l'ennui se mêle à vos plaisirs comme le ver au fruit. Le doute et la lassitude se glissent dans vos amours ; si vous êtes poëte, vous éprouvez le vague besoin de composer une tragédie. Enfin pendant toute une journée vous n'êtes plus vous-m^me : l'aspect d'une figure séculaire ou d'un vilain visage vous a ainsi bouleversé, vous pensez à la
mort. — Il vaut mieux rencontrer deux enterrements qu'une vieille femme, et trois créanciers qu'une femme laide.
Mais ce qui aggrave encore le crime et constitue la préméditation, c'est le soin extrême que les femmes laides ou vieilles apportent à dissimuler leur âge et leurs défauts physiques, en appelant à leur aide toutes les ressources de la coquetterie, et en s armant de toutes les ruses les plus subtiles de l'élégance et de la toilette.
Ce f«ont ces sexagénaires qui inventent les coupes de vêtements les plusjuvénileset les plus gracieuses; ce senties femmes laides qui emploient les plus charmantes créations delà mode : à elles les diamants, l'or, la pourpre, la soie aux plis harmonieux, le velours aux -nuances superbes, la dentelle brodée par des artisans fées; à elles les trésors les plus mystérieux de la nature : perles, fleurs, parfums. Tout cequi a été de droit créé pour la jeunesse et pour la beauté, est en plus grande partie le partage des femmes laides et vieilles. Eh bien l c'est une usurpation illégale ^et tout à fait contre nature. A l'aide d'un morceau de velours, d'une aune de dentelle, d'une pierre étincelante ou d'un bouquet de fleurs, une femme laide et vieille pourra descendre dans la rue et attentera la crédulité de ceux qui la suivent, surtout s'ils ont la vue basse ; et tous les jeunes gens sont myopes aujourd'hui ; et chacun de ces attentats peut occasionner les malheurs graves plus haut mentionnés, lien résulte qu'on n'est plus en sùieté dans Paris, et tous les gens mus par l'amour du bien, qui est aussi le
désir du beau, doivent protester contre un pareil état de choses, et s'efforcer surtout d'y apporter un remède.
Comme nous ne sommes pas de ceux qui se conlenlent d'indiquer le mal, nous donnerons, aux spécialistes qui voudraient étudier la question, un moyen que nous avons imaginé depuis longtemps.
Les femmes laides devraient être strictement revêtues d'un uniforme qui put les faire reconnaître de loin. Une robe grise en laine, un bonnet de veuve, duquel tomberait un voile épais comme un brouillard, une chaussure grossière et des bas de hiine noire. Les bas blancs et les bottines seraient sévèrement interdits : cela donne du relief à la jambe, et il est prouvé que les femmes laides ont généralement la jambe très-bien faite.
Quant aux femmes vieilles, elles devraient être strictement vêtues de jaune des pieds à la lêie ; aucune fleur, pas un diamant, nul de ces ornements qui appartiennent à un autre âge.
En outre, femmes laides et vieilles ne pourraient à aucun titre pénétrer dans les bals, spectacles et autres lieux de plaisir public. Elles auraient les bals et les soirées particulières; mais alors personne n'irait et ellesmourraient d'ennui.
Nous n'y voyons aucun inconvénient.
Une cour spéciale serait établie pour juger les délinquantes, d'après un code dont la rédaction serait confiée aux jeunes gens et aux beilei femmes.
Et voilà comment toutirailpour le mieux, et comment
madame la comtesse Olympe, qui s'est habillée et a dissimulé son âge véritable dans un étui de velours et de sole, ne serait pas lorgnée par un jeune homme d'une vingtaine d'années, qui vient de l'apercevoir monter en voiture, ce qui, pendant cinq minutes au moins, lui fait oublier une pri manière créature qui l'attend en comptant les heures et en serrant son corset de façon à rompre le lacet.
Une demi-heure après un wagon emportait madame Olympe sur la route ferrée qui joint Paris à Saint-Germain. Bien qu'elle ne fût pas encore arrivée sur le théâtre où elle accourait jouer un rôle pour lequel nous avons pu la voir se préparer avec tant de soins mystérieux à l'exemple de certaines actrices qui, avant le rideau levé, s'efforcent de faire prendre à leur visage le masque de la passion et du caractère dont elles doivent être les interprètes, de même madame Olympe, avant d'entrer en scène, essayait les attitudes, les jeux de regards, les cadences de phrases, les intonations de voix qu'elle comptait mettre en usage; et précisément le hasard lui avait donné pour compagnon un personnage qu'elle jugea, du premier coup d'oeil, capable de lui donner la réplique dans la répétition générale
MADAME OLYMPE. ti)'ô
qu'elle voulait faire en se rendant au ihéAlre, c'esi-à-dire au chi\ieau de madanie Delarue. Cet inconnu, qui, de son coié, avoit tout d'abord remarqué madame Olympe, et s'éuiit galamment reculé pour lui céder la place du coin qu'il occupait dans le wagon, avait de la boite au chapeau, les allures d'un jeune premier du répertoire Scribe, le teint rosé, les cheveux bouclés et luisants, le regard vaguement bêle, qui assimile certains hommes à certains animaux de la classe ruminante, cravaté avec luxe, ganié avec art, habillé d'après les prescripiions du dernier bulletin de la mode, dont il était un des rois ou un des esclaves. Ce personnage odoriférant réalisait à merveille le type d'élégance et de belles manières, rêvé par les petites bourgeoises de Paris et les dames de la province. Dans une sous-préfecture de second ordre, ce monsieur aurait obtenu les succès qu'obtiennent dans un bal de grisettes les commis voyageurs à cravate de salin rouge et en pantalon de Casimir bleu clair. Mais, pour madame Olympe, cet inconnu ne fut que ce qu'il était réellement, un bellâtre insignifiant, mal frotté d'un faux vernis d'aristocratie. Et après cinq minutes d'entretien avec son compagnon de voyage, la comtesse avait pu, comme on dit, en prendre la mesure, et une femme moins habile qu'elle, qui eut fait dans sa vie trois tours dans un salon de gens véritablement distingués, aurait pu aussi facilement juger ce monsieur pour oc qu'il était : — un volume de lieux communs, de fatuités et d'outrecuidance, — relié dans uu habit de Dusauioy ou de Barde.
i06 SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
Cependant, pour si nul qu'il fut, cet inconnu n'en était pas moins un jeune homme, et, sous ce rapport, pouvait servir de double au personnage avec qui madame Olympe devait se rencontrer dans la maison de son amie ,• et tout le long de la route la comtesse put se convaincre, grâce au chapelet de madrigaux et de fadeurs tendres que lui débita son compagnon, audacieusement agréé, qu'elle avait encore conservé ce que les anciens appelaient le don de plaire, et qu'il ne manquait pas un point sur tous les i de sa beauté, dont nous savons le secret. Aussi madame Olympe vit-elle arriver sans crainte le moment où elle allait quitter la coulisse pour entrer en scène.
Une heure après son départ de Paris, on annonçait madame Olympe dans le salon de madame Delarue, qui, ce jour-là, donnait une fête à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de sa fille. En entrant dans le salon, la comtesse, avant même d'aller saluer la maîtresse de la maison, jeta un rapide coup d'oeil sur la compagnie déjà assez nombreuse pt disposée en groupes divers. Madame Delarue, à qui ce regard n'avait pas échappé, réprima un sourire, et, quittant le cercle d'hommes qui l'entourait, se leva pour aller au devant de son amie. Après un échange de câlineries d'une sincérité douteuse pour l'observateur, les deux femmes s'en allèrent causer à voix basse dans l'embrasure d'une croisée. Au même instant, deux jeunes gens se détachaient d'un groupe composé d'hommes plus ou moins connus dans les arts et dans les lettres, et se
dirigèrent dans un angle isolé du salon, où leur conversation ne pouvait pas être entendue.
— Avez-vous de la mémoire, mon cher Armand? dit l'un des jeunes gens.
— Pourquoi celte question, mon cher Eugène?
— C'est que je voudrais vous rappeler certaine conversation d'art et d'amour comparés, qui eut lieu il y a huit jours chez madame Delarue, entre cette dame, vous, la comtesse Olympe et moi.
— Je me rappelle cela parfaitement, répondit Armand; cette conversation eut lieu le premier soir où vous m'avez présenté chez madame Delarue ; j'ai même craint d'avoir risqué ce soir-là, bien que nous fussions alors en petit comité, des opinions qu'on peut émettre en toute liberté dans un atelier ou dans un bureau de petit journal, mais qu'il est peut-être inconvenant de dire dans un salon, et surtout en présence de deux femmes; mais, je vous ai averti, j'ignore complètement le langage des cours. Je ne sais pas marcher sur un tapis ni sur un parquet ciré, je suis malade pendant trois jours, quand je suis resté deux heures dans la garrotte d'une cravate blanche roide d'empois; et il me paraît impossible de rester, comme vous le faites, sept fois par semaine, prisonnier au carcan des usages ; cependant, avec le temps et Ihabitude, je m'y ferai, je deviendrai peut-être, comme un autre, un membre remarquable de la gentry parisienne. Mais j'ai probablement bien des écoles à subir, bien des chuchottements à entendre s'élever autour des attentats que je commettrai
par ignorance et quelquefois peut-être avec préméditation, car il est des circonstances où, malgré tous les efforts de ma volonté, le naturel rompt chez moi les brides de la retenue. J'oublie le lieu où je me trouve, je ne fais aucune différence du salon avec l'estaminet, et quand on invoque mon opinion sur un cas qui m'intéresse, je m'exprime comme je sens, j'évite les subtils détours de la circonlocution, et j'arrive à la vérité par le plus court chemin, sans qu'il me soit possible de mettre une sourdine à mes expressions. Aussi, mon cher ami, j'accepte d'avance, comme mérités, les reproches que vous vouliez sans doute m'adresser en me rappelant celte conversation de l'autre jour, et dans laquelle j'ai dû, en effet, passer pour un lourdaud, un brutal excentrique, indigne de l'attention de deux femmes habituées par leur position à entendre un langage ouvragé ou doucereusement puritain, que j'ignore à l'égal du Malais ou du Syriaque. Et maintenant, pour ma gouverne, rappelez-moi franchement quels sont les propos malsonnanls à propos desquels on m'incrimine.
— Là ! là 1 mon cher Armand, répondit Eugène, ne vous effrayez pas, je n'ai aucune semonce à vous faire, vous n'avez aucunement mérité le blâme de personne, et encore moins de ces dames, qui vous trouvent de très-bon goût. De même que certains gourmets qui ne jugent pas une liqueur sur l'étiquette ou le bouchon, il est des femmes distinguées qui ne jugent pas les hommes sur un nœud de cravate ou un brodequin verni, et madame Delarue est de ce nombre. Elle est habituée au langage maniéré de quel-
ques Cliiandros que des relations lui imposent de recevoir chez elle, mais elle les entend plutôt qu'elle ne les écoute, et, une fois dans son salon, elle ne leur adresse la parole que pour leur offrir du thé ou leur demander des nouvelles de leur mère ou de leur sœur. Vous avez été distingué par madame Delarue, et admis du premier coup à sa causerie praticulière, et c'est là où j'en voulais venir pour vous apprendre que vous avez eu beaucoup de succès, et si vous en voulez acquérir la preuve, regardez, je vous prie, là-bas, dans l'angle de la croisée, celte dame qui vient d'entrer tout à l'heure ; la reconnaissez-vous ?
Le plus discrètement qu'il put, Armand, qui avait la vue basse, braqua son lorgnon vers l'endroit indiqué par son ami.
— Eh ! mon cher, dit celui ci, prenez donc garde. Tl est dit, article premier du code des belles manières: On ne lorgne pas les femmes dans un salon. Cette dame, qui cause avec la maîtresse de la maison, est madame la comtesse Olympe. Ne la reconnaissez- vous pas? regardez bien.
— Je crois me rappeler cette dame, en effet, fit Armand. N'est-ce pas l'amie intime de madame Delarue?
— Oh! amie, reprit Eugène... il y aurait beaucoup à dire là-dessus. Mais, dites-moi, mon cher Armand, ne remarquez-vous rien de particulier dans le costume de madame la comtesse Olympe?
— Vraiment, non, dit Armand en regardant encore du côté de la comtesse.
— Vous ne trouvez pas-que sa riche toilette tranche un
peu avec la mise simplement élégante des autres femmes qui chuchottent entre elles, et trouvent bien un peu extraordinaires les resplendissants atours de ce costume d'apparat au milieu d'une réunion que la comtesse savait devoir être toute sans façon. Savez-vousque cela va droit à rencontre des usages reçus, et que vous êtes, vous, mon cher, qui paraissez l'ignorer, la cause et le prétexte de cette excentricité de toilette qui a lieu de surprendre chez une femme citée parmi celles qui sont le plus savantes en matière d'étiquette.
— Ah çà ! dit Armand très-étonné, que voulez-vous dire, et quel est cet hiéroglyphe que vous me donnez à déchiffrer ?
— Rappelez-vous un peu la conversation que vous avez eue, il y a huit jours avec madame Olympe, madame Delarue et moi, et le mystère s'éclaircira.
— Mais, fit Armand, cette conversation a été trèscapricieuse, et on y a parlé de trop de choses , Eugène, pour que je puisse me rappeler d'aucune en particulier.
— Vraiment, vous ne vous rappelez point? fit Eugène avec un signe de doute.
— Aucunement, reprit Armand. . . . Mais où voulez-vous en venir, au fait, et qu'est-ce que celte conversation peut avoir de commun avec le costume de cette dame que vous semblez vouloir blâmer?
— Écoutez donc, je me souviens pour vous, moi, et vais vous citer quelques fragments de votre conversation ;
après quoi vous regarderez encore la comtesse; et si vous ne comprenez pas, — c'est que vous y mettrez certainement de la mauvaise volonté. — Tl y a huit jours, vous parliez de la beauté et des auxiliaires que les femmes emploient pour donner du relief à la leur. Vous disiez que la beauté était souvent une affaire de costume , et que la science du costume était un art qui devrait être réglé d'après certains principes absolus dont la réunion constituerait une espèce d'évangile de l'élégance, qui devait être sérieusement et constamment étudié par toutes les femmes. Vous ajoutiez qu'il existait certaines femmes dont le genre de beauté réclamait un costume particulier, de même que certains tableaux exigent une distribution de lumière spéciale qui accuse leurs qualités et dissimule leurs défauts. Parmi les nombreux exemples cités à l'appui des idées que vous avez émises, je vous en rappellerai un seul. Vous disiez que, tout en restant dans les limites de la mode moderne, souvent heureuse, quelquefois absurde, une femme brune, dont les traits se rapprochentde cette régularité un peu froide qui est le caractère particulier de la statuaire antique, de taille moyenne, et de proportion plutôt svelte qu'opulente, devait adopter la robe de velours.
— C'est aussi mon avis, dit Armand : au point de vue de l'art, le velours est par excellence le tissu noble et royal; les plis du velours ont une ample et solide harmonie, dont l'aspect sculptural esta la fois élégant et sévère.
— C'est bien là, en effet, ce que vous avez dit, reprit Eugène.
— Eh bien! où voulez-vous en venir, encore une fois? Prétendez-vous me railler parce que je me suis laisséaller à causer chiffons avec des dames?
— Je ne raille aucunement, dit Euf^ène; je vous ai rappelé ce détail pour montrer qu'on en a tenu compte. Regardez madame Olympe. Ne remarquez-vous pas qu'elle a pris vos paroles pour un programme, et que, se plaçant dans les conditions de beauté dont vous vous occupiez, elle a, des pieds à la tête, dans tous les détails de son costume, suivi les indications que vous aviez données, et qu'elle n'a pas craintde venir assister à un dîner de famille dans un costume de grand apparat?
— Vous voulez dire alors que cette dame m'a pris pour un journal de modes? fît Armand.
— Je ne veux rien vous dire, mon cher ami, sinon que depuis huit jours, madame Olympe s'occupe beaucoup de vous; qu'elle en parle davantage; qu'elle a été dix fois sur le point de vous envoyer son album pour y mettre des vers; et qu'enfin, — si vous voulez la mettre à profit, — vous aurez avant peu l'occasion de faire une curieuse étude de femme, car madame Olympe est un sujet qui...
— Oh! oh! dit Armand en regardant la comtesse. ..je ne m'occupe pasd'osiéologie.
— Voilà un mot terrible, dit Eugène. Il a déjà été dit une fois, du reste; mais madame Olympe s'est cruellement vengée de l'auteur.
— Comment? demanda Armand.
— Vous le saurez peut-être un jour, mon cher; mais, chut! voici la comtesse qui approche avec madame Dclarue... Mettez votre cuirasse, sinon je ne réponds pas de vous.
— Oh I que vousne me connaissez guère, dit Armand en jetant un regard sur madame Olympe.
— Ecoutez, dit Eugène. Il existe certaines femmes auprès desquelles le triomphe est considéré comme une grande victoire, — un Auslerliiz de galanterie; — et il en est d'autres envers qui c'est également triompher que de les éviter : madame Olympe est du nombre, et jusqu'à présent on n'a point cité un seul vainqueur dans cette partie à qui perd gagne. Je ne vous donne pas un mois avant que vous ne soyez un des visiteurs les plus assidus à qui elle ouvre son salon, qui n'est, dit-on, que l'antichambre de son boudoir, et une antichambre dans laquelle on n'attend pas longtemps.
— Vous en savez donc quelque chose? demanda Armand en riant.
— Hélas! reprit Eugène, la jeunesse est imprudente et confiante, et j'étaisbien jeune quand j'ai été présenté chez madame Olympe, il y a cinq ans. Je vous conterai ça un de ces jours. Silence, voici ces dames.
En effet, aprèsavoir lentement traversé le salon ets'êlre arrêtée pour échanger quelques paroles avec les dames de la compagnie, madame Olympe, au bras de son amie, s'avança près des deux jeunes gens; mais, avantdepro-
noncer une seule parole, elle lança à Eugène un de ces regards pleins d'autorité et dont l'expression menaçante n'échappa point à Armand. Après cinq minutes d'une causerie banale, madame Delarue annonça qu'avant le dîner, qui ne devait avoir lieu que dans deux heures, on irait faire une promenade dans le parc. La société, composée d'une vingtaine de personnes adopta la proposition à l'unanimité, et se dispersa par groupes et par couples dans un très-beau jardin, au milieu duquel s'élevait la propriété de madame Delarue.
Avant de faire connaître au lecteur le résultat de la seconde entrevue de la comtesse avec Armand, nous croyons utile d'ébaucher plus complètement le portrait physique de madame Olympe en même temps que nous essaierons d'accuser plus vigoureusement les faces originales de son caractère. Et, d'abord, signalons ce fait entre parenthèses, madame Olympe était, depuis longtemps déjà, sur le bord d'un âge qui est, pour certaines femmes, une limite suprême qu'elles ne se décident à franchir que lorsqu'il le faut absolument et qu'elles ont épuisé vingt recours en grâce. Et, défait, on comprend l'énorme cou-
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raj^e qu'il faut f)Our hasarder co pas, sur loquel on ne pout plus revenir, et qui vous confine à jamais dans les étroits horizons d'une existence qui, pour les femmes habituées i\ la bruyante vie parisienne, est une tombe anticipée. Aussi, pour si peu indulfi[ent qu'il soit, le monde tolère à quelques femmes les retardenicnls sans nombre qu'elles apportent à accomplir cet acte qui est toute une abdication. Ce serait une curieuse élude à faire, que celle de suivre, dans sa retraite toujours militante, une de ces femmes couraf^eusement obstinée à rester sur la scène du monde et de la passion, lorsque l'heure est venue de rentrer dans la coulisse, et qu'elles ont déjà reçu certains avertissements ironiques ou subi tels échecs qui leur font comprendre qu'on aperçoit leurs rides sans lorgnettes.
A l'aide d'une grande habileté, doublée d'une forte volonté, quelques femmes savent épargner un échec à leur amour-propre. Avant de renoncer à toutes les joies, à tous les plaisirs légitimes ou extra-légaux, aux enivrements des fêtes, aux luttes hypocritement courtoises ou franchement hostiles qui se livrent dans les salons, ces arènes où tant de passions fauves se déchirent au soleil des lustres ,• en approchant enfin de cette limite fatale où elles devront se résigner à vêtir la douillette soie puce des douairières et à quitter l'éventail pour la tabatière, elles préparent delongue main le dernier chapitre de leur roman. Pour la dernière fois elles entrent en campagne escortéees d'une armée de ruses ; elles appellent à leur aide le
iilG SCÈ.NtS DL LA VIE DE JhLxNESSi;.
génie stratégique de la galanterie. Unissant les artifices traditionnels à ceux qu'elles inventent, elles retrouvent pour huit jours l'énergique et provoquante éloquence de leur beauté passé3. Et pour celte lois, dédaignant la premièreloi de l'intrigue, quicstle mystère, elles appellent à force d'indiscrétions l'attention sur elles; et c'est au plein soleil de la publicité qu'elles closent la série de leurs triomphes par une dernière victoire saluée d'une de ces scandaleuses ovations que les femmes préfèrent souvent à de certaines satisfactions d'amour-propre, qui resteraient ignorées. Après quoi elles se retirent. Les unes s'occupent à rédiger leurs mémoires, si elles portent un nom historique ; les autres se font dévotes et agenouillent leur passé contrit devant la grille d'un confessionnal; celles-ci prennent leurs invalides dans les salons parisiens ; ef, vieux grognards delà galanterie, f:e laissent volontiers aller à raconter leurs campagnes à la jeune génération dont elles avaient vu les pères à leurs pieds. D'autres deviennent les tyrans de leur famille et sont les esclaves d'un griiîon, d'un kings-charles ou de telles autres bêles àgriffjset àdents. Il enest aussi qui restent d'excellentes femmes, dont le cœur est toujours jeune, et dont l'esprit est devenu plus vif. Leur expérience est pleine d'enseignements utiles, et conserve aux fautes et aux erreurs des autres Tindulgenco qu'on eût jadis pour leurs erreurs et pour leurs fautes. El, maintenant, revenons à madame Olympe.
A l'époque du congrès de Vienne, la comtesse, alors
MADAMK 0LY:.1['E. til
nouvellement mariée à un comte hongrois, était citée comme une des \)\us c'îarmanies femmes qui parurent aux lèies do la Sainie-Aliiance. Elle eut rhoiineur d'èire remarquée par les deux hommes les plus éminents qui figurassent au congrès. M. de Talleyrand, qui connaissait les antécédent» de la comtesse avant son mariage, lui adressa deux ou trois épigrammes dont l'épine se cachait sous un bouquet de galanteries; et M. le prince de Ligne lui fit souvent des compliments qui ressemblaient à des madrigaux de Dorât, germanisés. S'il fut jamais mariage moralement disproportionné, c'était c luidu comte et delà comtesse; et il ne fallait pas grande malice et grand talent prophétique pour prédire les résultats que produirait l'union de ces deux antithèses. Du premier coup, madame Olympe avait jugé son mrai, qui était p'.us âgé qu'elle, et dont le cœur avait depuis longtemps déjà dit son dernier mot. Le comte était au reste un excellent homme, aimant peu les agitations du monde, préférant les horizons restreints et le silence d'un cabinet d'étude, où il se livrait à des travaux scientifiques et historiques. Avec un sens très-clairvoyant, il n'avait pas tardé, de son côté, à comprendre que sa tranquillité serait à jamais perdue, s'il voulait entrer en lutte avec sa femme : aussi fit-il d'avance bon marché des propos qu'on pourrait tenir à son sujet; il résolut d'adopter un système d'ignorance absolue en ce qui touchait la comtesse, et se promit d'en user avec elle avec une placidité extrême. Et de fait, pendant les deux premières années de leur union, il ne s'écarta
pas de cette ligne cie conduite, et vécut presque constamment au n)ilieu des poudreuses annales du Saint- Empire, dont il voulait se faire le nouvel historien. Ce n'était pas un homme, c'était un bénédictin.
Madame Olympe avait été élevée par une des femmes de sa mère, dame de petite noblesse, qui avait vécu quelque temps à la cour de Marie-Antoinette, et avait la mémoire meublée des souvenirs de cette époque encore galante. Madame Olympe avait en outre reçu de cette gouvernante une éducation qui avait singulièrement modifié le caractère naïf et rêveur que tous les poètes d'outre-Rhin donnent aux héroïnes de leurs légendes ; et, toute jeune fille, la comtesse n'avait rien de commun avec les figures sentimentales, types de mélancolie, dont les grands regards azurés errent alternativement du ciel à l'onde, qui passent les nuits à compter les étoiles, et les jours à cueillir des myosotis. Madame Olympe n'était Allemande que de naissance^ et l'ardeur d'un sang vénitien, qu'elle tenait de sa mère, Tatiirait vers une pensée plus substantielle. Elle préférait les clameurs de l'orchestre aux chansons de la brise dans les arbres, les diamants aux fleurs, les magiques illuminations do» fêles aux doux rayons de la lune. Enfin, à l'époque où elle se maria, madame Olympe n'était pas plus blonde au inoral qu'au physique. Elle avait épousé le premier homme qui l'avait recherchée, pour trouver dans le mariage une indépendance après laquelle elle asj/irait depuis longtemps. Cependant, durant la première année, elle usa avec une certaine discrétion de
la liberté que lui laissait son mari; mais il arriva un jour que, s'élani rencontrée en rivalité avec une iemme qui jouissait d'une grande influence à la cour impériale, madame Olympe fut forcée, pour amortir le bruit d'un scandale dont on la menaçait, de quitter Vienne: seulement, ceux qui la condamnaient à cet exil voulurent bien consentir à donner à cette disgrâce intime le caractère ofiSciel d'une faveur, et, pour motiver le départ de madame Olympe, on confia à son mari une mission quelconque à l'étranger. — La comtesse avait d'avance eu soin de désigner le pays. — M. le comte ne s'enquit aucunement des causes qui avaient déterminé son gouvernement à lui accorder cette faveur qu'il n'avait pas sollicitée. Il ne demanda même point combien de temps son absence se prolongerait, et, après avoir été prendre les ordres du ministre, il emballasoigneusementseslivres, qui tenaient à peinedans trois fourgons, et partit pour la France avec sa femme.
Ils arrivèrent à Paris à l'époque où les troupes alliées évacuaient définitivement le royaume. La mission du comte n'avait aucun caractère diplomatique et ne l'obligeait à aucune représentation officielle. Cependant il se fit présenter à la cour de France par son ambassadeur, et la comtesse fut présentée avec lui. Particulièrement accueillie par madame la Daupliine, qui avait connu sa mère pendant l'émigration, madame Olympe fut invitée aux fêtes des Tuileries et introduite dans tous les nobles salons du faubourg Saint-Germain. Quant au comte, il continuait à Paris la même existence qu'il avait menée à
Vienne, et laissait à sa fernsne le soin de maintenir sa maison sur un pied honorable. La seule ambition de ce galant homme était d'être nommé membre correspondant de l'Académie des inscriptions et belles- lettres; et cette faveur lui fut accordée quelque temps avant l'avènement de Charles X, lors de la publication qu'il fit d'un grand travail historique. Déjà, plusieurs fois, madame Olympe avait appris qu'on n'était pas éloigné, à la cour de Vienne, de rappeler son mari en Autriche, mais la comtesse était loin de désirer ce retour. Les mœurs puritaines de cette partie aristocratique de la société Viennoise, qu'on appelle la crème, lui répugnaient, surtout après avoir vécu en France, au sein d'une société qu'elle reconnaissait être pour son véritable milieu et à laquelle elle se trouvait d'ailleurs attachée par des motifs qui se révélaient assez indiscrètement dans les salons où elle était assidue. Le comte resta donc à Paris, où, de son côté, il avait, sans pourtant renoncer à sa vie sédentaire, contracté quelques relations avec des personnages attachés à la pohtique ou à la science.
Au temps où se manifesta en France la révolution littéraire qui donna naissance à l'école dite romantique, madame Olympe était déjà une des femmes les plus connues de l'aristocratie parisienne; elle était alors dans toute la splendeur de sa beauté, et rivalisait avec les grandes dames qui tenaient le sceptre de l'élégance et de l'esprit. A cette époque, un héritage assez considérable que lui laissa un de ses parents, permit à la comtesse
d'augmenter sa maison et d'avoir des jours fixes de réception. Son salon fut donc ouvert une fois par semaine, et devint le rendez-vous d'une compagnie choisie. Les poêles et les artistes, tous les hommes qui formèrent le noyau de la rénovation artistique et littéraire se rencontraient dans le salon de madame Olympe, qui eut môme quelquefois l'imprudence de les laisser se rencontrer dans son boudoir. Les premières Méditations de Lamartine et les premières Odes d'Hugo furent lues et applaudies dans les réunions qui avaient heu chez la comtesse, qui songeait moins que jamais àretourner en Allemagne. Cependant, quelque temps avant la chute de Charles X, une aventure, ébruitée par vengeance, força madame Olympe à quitter Paris. Cette fois son mari ne l'accompagna point, et la comtesse partit toute seule pour Venise, où elle fut rejointe par le marquis de Marènes, qui était l'objet de cet éclat. Ils voyagèrent pendant une année, et s'apprêtaient à revenir en France, où le scandale qu'ils avaient causé devait être oublié. Mais, pendant un séjour à Rome, madame Olympe, dont le cœur était cosmopolite, ahandonna le marquis pour un prince russe, avec qui elle alla passer l'hiver en Sicile. Rentrée à Paris vers le commencement de 1831, madame Olympe trouva son mari penché sur ses in-quarto, et il ne parut pas plus surpris de son retour qu'il ne l'avait été de son départ ; il la reçut absolument comme si elle venait de faire une course au Palais-Royal. Tout était bien changé alors en France. La plus grande partie de la société aristocratique s'associait au malheur de la dynastie déchue, en
abandonnant ses somptueux hôtels pour aller vivre dans ses terres, et les personnes qui n'avaient point quitté la capitale demeuraient systématiquement cloîtrées dans une étroite intimité. Madame Olympe chercha donc de nouvelles relations. Elle passa bravement les ponts, et alla demander à la nouvelle aristocratie, qui se ralliait au nouveau régime, les fêtes et les plaisirs auxquels on renonçait dans le noble et fidèle faubourg. La transfuge de la rue de Varennes fut bien accueillie dans la Chaussée-d'Antin, et ne tarda point à être entourée d'une pépinière d'adorateurs, toujourscourbés sous lèvent de ses caprices. En 1831, àl'époque du choléra, la comtesse quitta encore une fois Paris en compagnie d'un journaliste républicain, qui, peu de temps après, devait se faire tuer sous les murs deSaint-Méry. Le démocrate fut remplacé par un auteur dont une pièce, alors en vogue, faisait courir tout Paris. — Au dramaturge succéda un poëte de cette école poitrinaire qui commençait à cracher le sang le long de la littérature. Celui-là avait le lyrisme féroce : il appelait madame Olympe un ange dans ses vers ; mais, dans la prose de la vie intime, il lui cassa un jour une aile. 11 faut, en général, se méfier de ces natures phihisiques : la jalousie leur donne des nerfs d'acier. Cependant, pareille à don Juan, madame Olympe augmentait chaque jour sa liste, et voyait avec terreur arriver le moment où il lui faudrait renoncer à trouver cet idéal qu'on cherche toujours et qu'on ne rencontre jamais. Il est des femmes pour qui l'amour est d'abord une passion, puis une occupation : pour madame Olympe, l'amour
était devenu un art et elle y apportait celte ardeur passionnée et patiente qui distingue les natures volontaires et les tempéraments exceptionnels. Comme un savant qui, avant d'aborder le résumé de quelque fjrave question de science ou de morale, réunit et prépare, pendant de longues années, tous les travaux qui ont précédé celui qu'il médite, de même la comtesse semblait avoir pour but quelque grand ouvrage dans lequel elle aurait traité ex professoy dans toutes ses causes et dans tous ses effets, cette giande et mystérieuse passion. Telle fut du moins l'explication que donnait un jour un des intiines de la comtesse. » Tous les hommes qu'elle a connus, ajoutait-il, ont été pour elle ce que sont pour certains spécialistes les brochures et les livres écrits sur la question qu'ils veulent traiter. Madame Olympe n'aime pas un homme, elle le lit. Ma liaison avec elle s'est prolongée dix mois, ce qui me donne la fatuité de croire que j'avais pour elle l'importance d'un ouvrage considérable. — Ses amants pourraient se classer par formats : elle en a eu in-quarto, in-octavo, in-douze et in-dix-huit ; il en est même qu'elle ne considérait que comme des brochures et qu'elle lisait en une heure, le soir, au coin du feu. Son cœur a fait le tour du monde ; elle a aimé ; — ou étudié parmi toutes les races : c'est une artiste de conscience; elle veut trouver le dernier mot, l'a? du problème ; et elle a passé la plus grande partie de sa vie à réunir les éléments nécessaires à l'exécution de ce grand œuvre. Il faut croire qu elle aura bientôt terminé cette étude, qui, avec le temps, devient de plus en plus difficile.
puisqu'elle ne s'en rapporte qu'à sa propre expérience. — On la dit maintenant engagée dans les régions bleues du platonisme. »
— Oh loh! dit quelqu'un en écoutant celte boutade, madame Olympe en serait-elle réduite à cette nécessité "?
— Eh ! répondit-on, c'est le dernier côté de la question qui lui reste à analyser.
Tels étaient les propos qui se tenaient sur le compte de madame Olympe, quelque temps avant l'époque où commence cette véridique histoire. Impitoyable comme un registre d'état civil, nous avons révélé l'âge véritable de la comtesse ; et fait connaître également à l'aide de quels moyens elle s'efforçait de le démentir ; mais, comme au résumé une femme n'a réellement que l'âge qu'elle paraît avoir, nous avouerons qu'aux lumières elle paraissait être la sœur — aînée — d'une femme qui n'aurait eu que trente ans. Du reste, une de ses prétentions était de réaliser le type rêvé par M. de Balzac, quand il écri^it le Lis dans h vallée. Madame Olympe voulait absolument se reconnaître dans la divine figure de madame de Morsauf.
Comme portrait moral, nous ajouterons encore que le caractère de la comtesse était un écrin de mauvais sentiments, depuis les plus orgueilleux jusqu'aux plus vils. L'n physionomiste aurait pu en faire l'énumération, rien qu'en voyant son front déprimé, ses yeux profonds qui jetaient des flammes sombres, et sa bouche cruelle, toujours armée d'un sourire hypocrite ou railleur. Au reste, tout indiquait en elle une femme habituée à vivre dans les sou-
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terrains de l'inlrif^iio olà y inarclior habile ment Fans avoir besoin d'aucnn fil ponr s'y retrouver. Anli[)alhique à la première vue à tout ce qui était jeune, bon et beau, madame Olympe n'avait aucune amie véritable parmi toutes les femmes qu'elle fréquentait, car elle avait été la rivale de toutes. — On citait son esprit, nous l'avons dit déjà : c'était une réputation usurpée. — L'esprit suî)pose de la finesse dans la pensée et dans l'expression ; nous avons eu l'honneur de converser avec madame Olympe, nous pouvons affirmer qu'elle manquait absolument de ces deux qualités. La comtesse était méchante, elle avait beaucoup de mémoire, et savait à propos ou sans propos ressusciter les médisances oubliées ou marcher subtilement sur le pied d'une calomnie pour la faire se dresser, siffler et cracher son venin sur celui ou celle à qui elle voulait nuire. La médisance ou la calomnie d'une vieille femme, oh ! voilà deux armes terribles et dont les blessures sont incurables, comme celles qui proviennent d'une lame rouillée. — Le seul esprit de madame Olympe consistait à avoir su se préserver du ridicule jusqu'à l'époque où nous l'avons fait entrer en scène : elle était restée droite dans sa hautaine prétention. Bravant le mépris ici, la haine là, l'insulte ailleurs; mais jamais le ridicule ne l'avait atteinte. Ceux qui l'avaient prise pour cible de leur ironie ou de leur haine avaient visé trop haut ou trop bas, et la comtesse, toujours en garde, avait su habilement faire dévier le trait, qui allait souvent blesser ceux qui l'avaient lancé. Notre ami Armand devait être plus adroit.
Après une promenade d'une heure dans le parc trèsétendu, qui était d'un côté baigné par les eaux de la Seine, quelques-unes des dames manifestèrent le désir de faire une course nautique ; elles étaient surtout curieuses d'aller Tisiler les constructions que M. Alexandre Dumas faisait alors élever dans une île qu'il a baptisée du nom de Monte- Christo. Madame Delarue était enchantée d'avoir l'occasion d'être agréable à ses invités, seulement elle était un peu embarrassée pour satisfaire cette fantaisie imprévue, car elle ne possédait qu'un petit batelet pouvant à peine contenir six personnes, et le nombre des voyageurs était de plus du double.
Eh ! mon Dieu, madame, dit Eugène, c'est l'obstacle le plus simple du monde à lever. Je sais en face de chez vous, de l'autre côté de la rivière, un pécheur qui loue des barques pour les promenades ; deux ou trois de ces messieurs, et moi nous allons monter votrepetite pirogue, etnous irons chercher une escadre que nous vous ramènerons, — dans une demi-heure nous serons prêts à mettre à la voile.
— Allez donc , dit madame Delarue. — Monsieur
Armand, ajouta-t-elle en s' adressant à celui-ci, je vous confie ies fonctions de grand-amiral. En attendant le retour de la flottille qui devait les transporter, les dames continuèrent leur promenade; et madame Delarue et la comtesse s'étant isolées du reste de la compagnie, engagèrent une conversation dont, pour l'intelligence de ce récit, nous trahirons l'intimité.
— Ma chère Olympe, disait madame Delarue, laissezmoi vous donner un conseil.
— Parlez, fit la comtesse en jetant à son amie un regard curieusement interrogateur.
— Eh bien ! répondit madame Delarue, soyez moins cruelle avec madame de Marènes; vous avez deviné sa liaison avec M. de Sylvers, et il vous est déjà échappé à ce propos plusieurs indiscrétions qui ont mis la pauvre femme dans des transes mortelles. Bien que je croie ses rapports avec M. de Sylvers très-innocents jusqu'à présent, cette passion anodine, si elle était connue de lui, mettrait M. de Marènes dans une de ces aveugles fureurs dont le premier accès pourrait être très-dangereux pour sa femme; d'un autre côté, M. de Sylvers, dont vous connaissez le caractère violent, ne manquerait point de chercher la source d'une indiscrétion qui compromettrait la femme qu'il aime; et, ajouta madame Delarue en jetant sur son amie un regard qui semblait vouloir éveiller un souvenir, vous devez savoir ce que rapportent les vengeances de M. de Sylvers.
— Mais, répondit madame Olympe, en vérité, je ne
comprends pas ce que vous voulez dire. Je sais que M. de Sylvers est un assez médiocre personnage, qui pourrait avoir quelques succès dans les rôles de tyrans , aux théâtres de mélodrames, mais ces allures de Croque-Mitaine ne m'épouvantent nullement. Quant à la blanche madame de Marènes, je m'en occupe encore moins, et, si vous ne me l'aviez appris, j'ignorerais encore que cette pure colombe se serait laissée fasciner par le regard vainqueur d'un farouche milan, avec qui elle plane, dites-vous, dans les régions idéales d'un platonisme transcendant.
— Ah ! fit madame Delarue, vous faites de la diplomatie avec moi, vous avez tort. La liaison de madame de Marènes et de M. de Sylvers est déjà l'objet de méchants entretiens. M. Mirai en parlait encore hier chez moi, et prenait la défense de madame de Marènes avec une charité hypocrite.
— Ah! M. Mirai la défendait, dit madame Olympe en se mordant les lèvres...
— Ah ! répondit avec vivacité madame Delarue, ne soyez pas jalouse ; il la défendait comme on accuse. M. Mirai est un avocat qui a l'éloquence dangereuse, et, dans le monde comme au palais, il ne fait pas bon être son client.
— Ah ! reprit la comtesse en s'oubliant, M. Mirai a eu tort; — je ne l'avais pointprié de parler...
— Vous voyez donc bien, dit madame Delarue, vous voyez donc bien, ma chère, que c'est vous qui, sans le vouloir peut-être, — avez ouvert aux curieux regards la
porte de cette passion mystérieuse. En vérité, je vous en conjure, faites que cela n'aille pas plus loin. Cotte pauvre madame de Marènes est à demi-morte de l'alerte que vous lui avez causée.
— Soit, répondit la comtesse en se démasquant tout à fait, — dites à ce blanc lis qu'il n'a rien à craindre; mais qu'à l'avenir je désirerais moins de hauteur, et surtout moins de puritanisme dans ses discours. Les solos de vertu veulent être chantés par une voix virginale, et madame de Marènes n'en est plus là, que je pense; ensuite, vous voudrez bien lui faire comprendre qu'il existe entre femmes du monde un certain code de convenances qu'on ne peut, sans mauvais goût, feindre d'ignorer... J'ai plusieurs fois fait à madame de Marènes l'honneur de l'inviter à mes soirées, elle n'a pas daigné y venir, soit... Mais je crois qu'ayant, comme moi, un salon, il eut été de bon goût qu'elle me tint compte de mes invitations, en m'envoyant, seulement pour la forme, une des siennes. — Je ne m'y serais certainement pas rendue, — mais, au moins, je lui aurais tenu compte du procédé...
— II ne faut pas lui en vouloir, répondit madame Delarue, c'est une charmante femme, en proie à toutes les craintes qu'inspire une première passion... Elle voudrait son amour ignoré et caché au fond d'un désert où elle vivrait seule avec celui qu'elle aime. On lui aura dit que vous aviez autrefois connu M. de Sylvers, et elle aura craint de lui fournir une occasion de plus de vous revoir, en vous invitant à aller chez elle. — C'est une jalousie
puérile , mais madame de Marènes est une enfant...
— Oh ! fit la comtesse Olympe, ceci est du dernier bouffon. — Imagine-t-elle que je veuille aller courir après M. de Sylvers jusque dans son boudoir? — Dites-lui donc bien, ma chère, que je ne reprends jamais ce que j'ai donné. — Mais, dites-moi, il n'est donc pas venu, le beau M. do Sylvers ?
— Il ne viendra pas, répondit madame Delarue ; — on lui a fait comprendre que, dans les circonstances actuelles, il fallait beaucoup de réserve : il paraît que madame de Marènes a eu beaucoup de peine à le calmer : on avait rapporté à M. de Sylvers l'indiscrétion dont M. Mirai s'était fait l'éditeur, et il voulait aller lui en demander raison.
— Oh ! mon Dieu, le pauvre garçon! — Mais, en vérité, ce M. de Sylvers est un être abominable, il a des mœurs de caserne; comment peut-on s'amouracher d'un homme qui ne quitte pas les écuries et les salles d'escrime... et qui sent une abominable odeur de tabac, de fumier et de poudre?
— A cette interrogation, madame Delarue regarda son amie avec un regard qui voulait dire clairement: — Comment?— Vous devez le savoir ! Aussi la comtesse comprit qu'elle venait de commettre une niaiserie, et elle s'efforça de l'atténuer en ajoutant : Je comprends jusqu'à un certain point, et de la part de quelques femmes, que des hommes comme M. de Sylvers puissent passagèrement exciter une curiosité quelconque; on aime à savoir comment sonne l'a-
mour sur les cordes de ces grossiers instruments, mais, chez madame de Marènes, cette créature vaporisée, qui a des parfums, et non du sang dans les veines, une pareille passion m'étonne. — Quel bizarre duo doivent faire ce tam-tam et cette mandoline. A propos, ma chère, fit la comtesse en changeant brusquement le thème de la conversation, quel est donc ce jeune homme paradoxal et timidement impertinent, que je vois chez vous pour la seconde fois ?
— De qui voulez-vous donc parler? demanda madame Delarueen feignant l' ignorance. — Elle voulait, comme on dit vulgairement, voir venir son amie.
— Je parle de ce monsieur qui était si embarrassé, l'autre soir, en entrant dans votre salon. Il ne savait que faire de son chapeau, c'est au point que j'ai cru un instant qu'il allait le garder sur la tête.
— Ah I M. Armand, dit madame Delarue.
— Il s'appelle Armand? — Quel nom de roman ! Comment l'avez-vous connu ?
— Il est ami de M. Eugène, c'est lui qui me l'a présenté ; c'est un excellent jeune homme, qui n'a encore \u\e monde que fort peu. Eugène a eu toutes les peines du monde à l'amener chez moi ; il paraît qu'au milieu de l'escalier il voulait s'en retourner. — Comment le trouvez-vous ?
Madame Olympe baissa les yeux, eut l'air de jouer avec le sable, du bout de son pied, et répondit avec une indifférence dont l'affectation ne pouvait échapper à madame Delarue. — Il m'a paru assez bizarre dans son lan-
gage ; au reste, cela se comprend : M. Mirai, qui l'a plusieurs fois rencontré chez des artistes de ses amis, m'a assuré qu'il menait une vie assez étrange; c'est une espèce de bohémien littéraire, qui hante fort les estaminets et les bureaux de petits journaux, dans lesquels il signe, m'at-on dit, des feuilletons excentriques.
— Eh bien ! mais, répondit madame Delarue, pourquoi me demander des renseignements sur son compte ? Vous le connaissez aussi bien que moi. On dit qu'il ne manque pas d'esprit.
— Oh! reprit madame Olympe, il m'a semblé qu'il le disait lui-même ; car, malgré sa timidité, il a eu bien vite pris de l'assurance. Je me rappelle même qu'il a été un peu loin dans la conversation que nous avons eue l'autre soir avec lui... Je ne sais à propos de quelle aventure il se trouva quelqu'un qui jeta le mot amour dans la conversation...
— Mais ce quelqu'un c'était vous, ma chère, dit madame Delarue à la comtesse.
— Vous croyez? dit celle-ci. En tous cas, j'avais fourni, sans le vouloir, à M. Armand, un thème de causerie qu'il doit avoir étudié ; car il s'est emparé de la parole, et s'en est servi tout le temps pour faire, à propos de cette question, une profession de foi qui était au moins pittoresque. On aurait dit qu'il répétait un morceau favori. M. Mirai m'a affirmé que M. Armand était une espèce de don Juan qui faisait de grands ravages dans les petits bals, où il est fort assidu...
— Grâce à M. Mirai, — un jeune homme bien complaisant, — ajouta madame Delarue avec un sourire qui déplut à son amio, — vous êtes beaucoup mieux instruite que moi sur le compte de M. Armand ; — et comme il m'a été présenté par une personne en qui j'ai toute confiance, — comme j'ai entendu parler de lui d'une manière très-favorable par des gens qui le connaissent et que je connais, je m'inquiète peu delà vie privée de M. Armand, qui, malgré certainesignorances qu'il perdra avec le temps, me paraît être un jeune homme de très-bonne compagnie, plein de franchise, et qui a déjà prouvé qu'il avait droit d'espérer une position estimable dans la littérature.
— Mais, ma chère, dit madame Olympe un peu étonnée de la vivacité de son amie... je vous assure que je ne suis pas plus curieuse que vous à l'endroit de ce jeune homme. Je ne vous aurais point parlé de lui si vous ne m'aviez demandé mes impressions.
— Ahl pensa madame Delarue en elle-même, ceci est trop fort, et il faut que la comtesse me croie bien niaise pour avoir espéré me faire prendre le change. En vérité, elle est incorrigible! — Et c'est M. Mirai qu'elle envoie aux renseignements... Ah! le bon jeune homme...
— Mais, dites-moi donc, fit tout haut madame Delarue à la comtesse, quelle idée vous a prise de mettre une robe de velours pour assister à une partie de campagne?
— J'ignorais que l'on dût sortir, répondit la comtesse embarrassée.
— Pauvre prétexte, pensa madame Delarue en étudiant
le visage de son amie ; et elle ajouta en elle-même : penset-elledonc que 3 'aie si peu de mémoire? — Mais, reprit-elle, savez-vous que vous voilà tout à fait dans les conditions nécessaires pour faire la conquête de M. Armand... En vérité, le hasard qui vous a donné le caprice de cette toilette... vous inspire à merveille. Vous souvenez-vous des théories de l'ami d'Eugène à propos de costume?
— Oui, dit madame Olympe... Je me souviens vaguement qu'un de ces messieurs avait daigné causer chiffons avec nous...
— Vous n'aviez pas remarqué lequel? demanda madame Delarue.
— C'était donc lui? répondit la comtesse en désignant Armand qui venait à elle dans un batelet.
— Oui, c'était lui...
— En merl en mer ! crièrent les jeunes gens, qui, faisant force de rames, furent en cinq minutes au bord du parc.
Toutes les dames se rassemblèrent au cri d'appel; et, après avoir pris place dans les trois batelets dont se composait la flotte, on mit le cap sur l'île de Monte- Christo, qu'on devait aller visiter.
— Mais, dit Eugène qui se trouvait dans la même barque que madame Delarue. .. M. Mirai est à côté de madame de Marènes.
— Et madame Olympe est dans le batelet commandé par votre ami Armand.
MADAME OLYMPK. 255
Quelques jours après la partie de campagne de Saint- Germain, Armand rentrait chez lui le soir et allait s'habiller pour se rendre chez madame Delarue, dont c'était le jour de réception. Comme il achevait sa toilette, son portier lui monta un petit paquet cacheté, accompagné d'unelettro contenue dans une élégante enveloppe. Armand ne reconnut pas l'écriture, dont la finesse indiquait d'ailleurs la main d'une femme. Il rompit d'abord le cachet blasonné qui fermait le paquet, et trouva un volume à couverture rose pâle, sur laquelle brillait un titre qui le fit sauter comme s'il venait d'apercevoir une araignée.
Ce volume à couverture rose était un livre de vers, intitulé: Cris de l'ame.
— Grand Dieu, fit Armand, qui peut me jouer ce méchant tour, de m'envoyer ces machines-là? Cependant, pensant que la lettre qui accompagnait cet envoi devait contenir une explication, il se hâta d'en prendre lecture. Ce billet, sur vélin glacé, était écrit à l'encre bleue et ainsi conçu :
« Monsieur,
» Madame Deîarue éprouve un grand chagrin : son père
» est gravement malade ; elle me charge de vous le dire, » en vous prévenant qu'elle ne recevra pas ce soir.
» Je vous envoie ci-joint le volume de poésie de ma- » dame ***, dont nous avons parlé l'autre jour. Je vou- » draisbien, monsieur, que vous pensiez au plaisir que » j'aurais à lire le roman que vous publiez actuellement; » les vers ravissants que vous avez dits mercredi dernier » chez madame Delarue, ajoutent encore à ma curio- » silé et à mon intérêt. Je voudrais» bien relire ces vers, » mais je n'ose ^^paiment pas vous demander tant de » choses.
» Recevez mes salutations,
» Comtesse Olympe,
» Rue Cassette, 20. »
— Qu'est-ce que veut dire tout ça ? se demanda Armand en relisant encore une fois le billet de la comtesse. Que veut-elle queje fasse des Cris deVâmede madame ***. C'est un malentendu énorme. — Pour ce qui est de mes vers, pensa-t-il, j'avoue que ]'ai eu tort de les dire l'autre soir, et je ne donnerai certainement pas un tome second à cette niaiserie, en les recopiant pour madame Olympe. — Un instant, que diable! je ne suis pas M. Hugo, pour qu'on courre autant que cela après mes autographes ; je ne donne pas là-dedans, moi.
Quant à mon roman, si cette dame meurt réellement d'envie de le lire, elle peut s'empêcher de mourir en le faisant prendre dans un cabinet de lecture. Cependant, et
malgré lout,Arniaiitl pensa que les convenances exigeaient qu'il fît une réponse à madame Olympe.
Il prit une feuille de papier et écrivit ;
« Madame,
» J'ai reçu le charmant volume que vous m'avez fait » l'honneur de m'envoyer ; mais je dois vous avouer qu'au » premier abord je ne me rappelais pas vous avoir demandé » ce Uvre, dont j'ignorais même la publication. J'ai pensé » ensuite que l'auteur était de votre connaissance, et que » vous me l'aviez adressé pour que j'en puisse faire dire » quelques mots dans quelque endroit littéraire. Si c'était » là voire désir, je serais heureux, madame, de pouvoir » vous être agréable, et je donnerai ce recueil à quelqu^un » de mes amis, dont l'opinion dispose de quelque publicité. » J'ai aussi à vous remercier, madame, de l'obligeant sou- » venir que vous avez bien voulu accorder à une chose de » si peu d'importance que celle dont vous me parlez dans » votre lettre. Sitôt que mon roman sera achevé, je pren- » drai la liberté de vous en faire hommage.
«Recevez, madame, mes salutations très-respectueu- » ses. »
— Voilà une lettre qui est bête comme un chou, dit Armand en fermant son épître, qu'il fit porter immédiatement par un commissionnaire.
— Puisque je ne vais pas dans le monde ce soir, qu'est-ce que je pourrais bien faire, se demanda-t-il ensuite, en se grattant le front.
Deux petits coups frappés à sa porte le vinrent tirer de sa réflexion : il alla ouvrir.
— Tiens, voilà Rose! Ah! parbleu, se dit-il à lui-même, je sais bien ce que je vais faire maintenant!
— Oui, dit Rose, c'est moi. Je me suis rappelée que vous alliez voir les belles dames ce soir, et je viens vous mettre votre cravate, qui a toujours Tair d'une corde. Si vous me rapportiez quelque chose, seulement, pour la peine que je, vous fais très-beau. Mais, bastel... moi qui aime tant les glaces !
— Rose, dit Armand... il est absolument impossible d'apporter des glaces dans les poches d'un habit; ensuite je vous ferai observer que cela serait très-inconvenant. D'ailleurs, je ne sors pas ce soir, et, au lieu de mettre ma cravate, je vous prierai de vouloir bien me l'ôter. Bien; maintenant serrez-la soigneusement dans le tiroir, avec mes gants blancs.
— Oh ! les beaux gants 1 dit la jeune fille ; c*est malheureux que c'est si salissant.
— C'est très-malheureux, en effet, dit Armand, d'autant plus que c'est très-cher : il y a là l'argent de dix cigarres ; mais que voulez-vous, mon enfant, c'est l'usage, on ne va pas plus dans le monde sans gants blancs qu'on ne va à la guerre sans fusil.
— Est-ce que c'est très -amusant le monde? demanda mademoiselle Rose, qui voulait s'instruire ; y joue-t-on à la main chaude?
— Fort peu, dit Armand ; on joue à !a bouillotte quand on a de l'argent.
— Mais s'amuse-t-on? J'ai lu dans les livres que la richesse était la mère de l'ennui.
— Ceci, répondit Armand, est une opinion moitié fil et moitié coton, comme vous dites dans vos ateliers ; c'est-àdire qu'il y a du vrai et du faux. Dans quel roman avez-vous vu cela, Rose?
— Dans tous, répondit celle-ci.
— Hélas ! pensa Armand, cette enfant naïve et illettrée vient défaire, sans s'en douter, la critique delà littérature.
— Tiens, s'écria la jeune fille, qui, en furetant partout, venait d'apercevoir le volume de vers qu'Armand venait de recevoir... voilà de la poésie, ça doit être fièrement intéressant. J'aime beaucoup la poésie, moi.
— Sainte candeur, murmura Armand, pendant que sa maîtresse parcourait le volume. — Tiens, fit elle tout à coup en jetant les yeux sur une pièce de vers, intitulée Déception, et qui était précédée d'une dédicace à madame la comtesse Olympe, tiens je la connais, cette dame-là, c'est une des pratiques de notre atelier. Nous lui avons fourni dernièrement une robe de velours. C'est moi qui ai fait le corsage. Dieu ! qu'il y avait de coton ; elle est joliment difficile à habiller, cette comtesse-là. Nous a-t-elle sciées pour avoir sa robe. C'est moi qui suis allée lui essayer... et comme la jupe faisait de mauvais plis, cette dame était dans une colère affreuse. Il a fallu tout recom-
niencer; j'ai même passé la nuit. Au fait, c'était le jour où je ne suis pas venue, même que vous étiez fâché après moi, et que vous disiez que j'avais été courir. Là, vous voyez bien que je ne vous avais pas menti. Elle est trèsmaigre, cette dame. Dites donc, Armand, est-ce que toutes les comtesses sont maigres comme ça?
— Il y en a, répondit celui-ci, qui souriait en pensant aux renseignements intimes que venait de lui fournir l'indiscrétion de la jeune fille. — Ah ça ! lui dit-il en voyant qu'elle s'acharnait à la lecture du volume rose, est-ce que vous n'avez pas bientôt fini de lire?
— Oh ! répondit-elle, c'est si joli, voyez-vous !
— Rose, fit Armand en lui enlaçant la taille, et en prenant le volume qu'il jeta sur un coin de son secrétaire; il est minuit, nous pouvons nous tutoyer.
— Prends donc garde, tu me chiffonnes, répondit la jeune fille en relevant le petit bonnet qui couronnait sa tête brune.
— Tu sais repasser, — dit Armand ; et, appuyé sur le dos de sa chaise, il souriait en contemplant cette gracieuse et fraîche créature, qui, coquettement posée devant un miroir, roulait sous ses doigts blancs les boucles d'une opulente chevelure noire, et les enfermait dans des papillottes.
Pour Armand, les premières vertus d'une femme étaient Ja beauté, la gaîté, la santé. A ce point de vue. Rose était une sainte, et Armand passait le meilleur de son temps à l'adorer et à l'admirer sous son auréole printaiiière.
M.VDAMi: OLVMl'lî. 241
Tel nous l'avons laissé tout à riicurC; ici nous le retrouvons, accoudé sur sa chaise, regardant la jeune fille préparer sa coifluro de nuit.
Comme il lui restait encore deux ou trois papillotes à faire, Rose chercha des yeux si elle ne trouverait pas un peu de papier fin.
Armand la devina; — il prit la lettre de madame Olympe, qui était restée sur sa table, la découpa on quatre morceaux et les tendit à sa maîtresse qui acheva de se coiffer.
Puis, comme s'il achevait tout haut une pensée commencée tout bas, Armand se mit à marcher dans sa chambre en s'écriant :
— C'est si beau la jeunesse !
Le surlendemain du jour où madame Olympe lui avait écrit, Armand rencontra son ami Eugène.
— Pourquoi donc ne vous a-t-on pas vu hier chez madame Delarue? lui demanda celui-ci.
— Mais, répondit Armand, on m'a fait avertir que la soirée de madame Delarue n'aurait pas lieu à cause de la maladie de son père.
— Qu'est-ce que cela veut dire? reprit Eugène; le père de madame Delarue a été indisposé il y a quelques jours, et madame Delarue n'aurait pas reçu si cette indisposition était devenue plus grave; mais elle a duré fort peu, et la soirée a eu lieu comme d'habitude. Je m'étonne que madame Delarue vous ait prié de ne pas venir, d'autant plus qu'elle s'étonnait hier de ne point vous voir.
— Mais, dit Armand, ce n'est pas elle qui m'a écrit.
— Qui donc, alors? demanda Eugène.
— C'est son amie, la comtesse Olympe.
— Ah ! déjà, dit Eugène en riant.
— Qu'est-ce que vous entendez par là?
— Oh! rien. — Comment était conçue cette lettre ? demanda Eugène; ■ — s'il n'y a pas d'indiscrétion, toutefois? ajouta-t-il.
— Aucune, continua Armand ; — c'était un billet fort simple, une rédaction de circulaire. — Maisdansquel but
madame Olympe voulait-elle m'empécher d'aller chez son amie?
— Ceci est son secret, dit Eugène. — Tout ce que je puis vous affirmer, — c'est que madame Delarue n'était pour rien dans cette lettre. Madame Olympe aura tout simplement voulu faire avec vous une tentative de correspondance.
— Mais, c'est qu'elle a réussi, répondit Armand. — Je lui ai écrit.
— A quoi bon ? ■ qu'aviez-vous à répondre à un
avertissement qui n'avait, dites-vous, d'autre but que de vous éviter une course inutile ?
— Ahl voici, répliqua Armand. A cette lettre était joint un volume de poésies d'une dame quelconque, et qui m'était adressé par madame Olympe, comme si je le lui avais demandé, — bien qu'il n'en fût rien. — Ensuite, elle me foudroyait de flatteries, à propos des vers que j'ai lus l'autre soir, et dont elle me demandait copie ; — voilà tout. — Je lui ai répondu par bienséance, et pour savoir dans quelle intention elle m'envoyait le volume de vers.
— Ehbien! je le vous disais. — Vous voilà en correspondance. Je gage que vous recevrez, avant peu, une lettre conçue de façon à nécessiter une nouvelle réponse, à laquelle madame Olympe répliquera par un nouveau billet qui ne vous permetttra pas de garder le silence. Les lettres se succéderont ainsi pendant huit jours, — et, comme vous comprendrez moins que jamais le motif de cette correspondance, dont la raison sera soigneusement embrouillée par madame Gympe, elle vous priera de passer chez elle pour vous expliquer de vive voix. — Peutêtre même sera-t-elle assez habile pour vous amener à y aller de vous-même.
— Mais pourquoi, — encore une fois? — demanda Armand, étions quel prétexte?
— Le prétexte, — c'est la moindre des choses à trouver pour une femme habile. — Madame Olympe en trouvera un, soyez-en sûr. — Et vous vous y laisserez prendre. Et, dans un mois — ou même avant, — vous
VOUS trouverez engagé avec elle dans des relations — dont la conclusion fera gagner à madame Olympe la gageure qu'elle a faite avec elle-même.
— Mais quelle gageure encore? — demanda Armand.
— Tenez, je serai indiscret jusqu'au bout : madame Olympe veut d'abord vous aristocratiser, — Ensuite, le peu d'empressement avec lequel vous avez accueilli les avances — non équivoques — qu'elle vous a faites depuis sa première rencontre avec vous, ont irrité son amourpropre. Vous lui avait fait une position difficile ; — trois ou quatre fois, — en public, — vous avez fait avorter les ironies qu'elle lançait autour d'elle. — Vous avez pris la défense de madame de Marènes, qu'elle voudrait voir clouée au pilori du scandale. Enfin, dans toutes les circonstances, vous avez fait preuve d'une hostilité permanente et presque systématique envers madame Olympe. L'autre jour encore, dans cette partie de campagne, chez madame Delarue, vous avez, devant dix personnes habituées à considérer la comtesse comme invincible dans les luttes d'esprit, — mis à néant et brutalement jeté sur le carreau, à la pointe du bon sens et d'une raison froide, toutes les opinions qu'elle avançait. Et pourtant elle avait su habilement vous attirer sur un terrain où elle avait fait avancer l'arrière-garde de ses paradoxes les plus excentriques, et qui sont depuis longtemps chevronnés par les succès. Eh bien! avec l'impertinence la mieux habillée de forme polies, vous avez forcé madame Olympe à faire retraite : vous avez subtilement
31 A DAME olv-Mïm:. 2-45
mouillé ce feu d'artifice avec lo([uo! olio a c Mitunio iVvblouir les avou[i;les,ettoutcssosfiiséo^nnt lait \o\)'y fou. — Comprenez-vous maintenant combien elle so voit compromise ? comprenez-vous combien semble pénible, pour une femme habituée aux (génuflexions, l'attitude indifférente que vous {jardez devant elle ? — Comment ? voilà tantôt un mois que vous la connaissez, — et vous ne vous êtes pas fait présenter dans les niaisons où elle va ? — vous n'avez pas sollicité la faveur d'être admis chez elle? — vous avez fait la sourde oreille quand elle vous a demandé des vers pour son album? — vous faites à tout propos, devant elle, l'apothéose de la jeunesse? — vous ne vous inclinez pasdevantses idoles? — vous étalez vos sympathies pour les artistes et les poètes dont les créations robustes et bien portantes protestent contre l'invasion de l'art poitrinaire et de la littérature sentimentalement trempée de larmes ? — en tout, partout et toujours, vous vous refusez à porter ses couleurs? — vous la mettez impitoyablement en dehors de la conversation toutes les fois qu'elle veut la dominer? — du premier rôle qu'elle occupait, vous l'avez réduite au rôle de figurante, et vous demandez innocemment ce qu'ellevous veut? — Votrequestion naïve me rappelle celle d'un misérable qui avait volé, pillé, assassiné, et qui , se trouvant devant la cour d'assisses, — demandait tranquillement — pourquoi on l'avait dérangé de ses petites affaires, et ce qu'on lui voulait ?
On veut que vous vous amendiez, mon cher ; — en
veut que vous cessiez d'être une exception, et qu'en toutes choses, devant le monde surtout, vous ne disiez plus non quand on aura dit oui. Car si, d'ici à peu de temps, vous n'êtes pas aussi génuflexe que vous avez été hautain, — vous aurez brisé le charme prestigieux d'une réputation qui ne compte jusqu'ici que des triomphes, et vous aurez à redouter la v endetta tevTihle d'une femme, de l'omnipotence de laquelle vous aurez fait douter.
— Heureusement qu'il n'y a plus de Bravi, dit Armand en riant. — En attendant, je vous remercie de vos avis, ajouta-t-il. — Et, après avoir serré la main de son ami, Armand le quitta pour rentrer chez lui.
Il y trouva une lettre de madame Olympe ; c'était la réponse au billet qu'il lui avait adressé la veille.
Cette lettre, dont le papier était entouré d'un filet rose, et timbré à sec de la couronne comtale, ne contenait que ce peu de lignes :
« Vous avez sans doute oublié, monsieur, que, l'autre » jour, chez madame Delarue, vous avez manifesté le » désir de lire un volume de vers dont il avait été ques- » tion. — J'ai eu précisément, deux ou trois jours après, » ce volume en ma possession, et croyant satisfaire votre » curiosité littéraire, j'ai songé à vous l'adresser. Vous » aviez oublié ce fait, et je me le suis rappelé ; voilà tout. » Je n'ai du reste aucun motif pour m'intéresser à ce » recueil, et je vous remercie de l'obligeante proposition » que vous avez eu la bonté de me faire. Je m'en souvien- » drai, et, d'ici à quelques jours, j'aurai peut-être l'occa-
D sion de VOUS la rappeler. J'altenrls avec bien de l'impa- » tience, monsieur, le moment où je pourrai lire votre » roman, et vous prie de ne me pas oublier pour un exem- » plaire. Je regrette beaucoup que nous n'ayons pu nous » rencontrer chez madame Delarue cette semaine ; — je i) vous aurais prié de mettre les vers que vous avez dits » l'autre jour sur mon album. J'en ai parlé à plusieurs » personnes, dont mon enthousiasme a excité la curiosité, » car on sait que je ne me passionne qu'à bon escient : » aussi, suis-je bien contrariée de ne pouvoir leur prouver, » en leur montrant cette charmante poésie, combien vous » méritez les éloges que je fais si souvent. » Recevez, etc. »
— Bon, dit Armand. — Eugène avait raison, et il s'apprêtait à allumer son cigarre avec le billet de madame Olympe, quand il lui vint soudainement à l'esprit une réflexion :
— Non, dit-il en serrant la lettre, — ne la brûlons pas.... Qui sait.... elle peut devenir matière à procès.... Dois-je répondre ? ajouta-t-il en se grattant le front, — signe qui lui était habituel quand il voulait appeler une décision. — Au fait, ajouta-t-il, l'écriture a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée, — et nous ne sommes pas au temps où l'on pouvait faire pendre un homme avec deux lignes de sa main.
Et Armand rédigea un billet laconique, précis.... dont les phrases polies n'offraient aucune prise à l'interprétation fausse. — Il évita soigneusement les mots janusy dont les
synonymes sont pleins de clan.gers. 11 en ordonna la ponctuation d'après les strictes lois grammaticales. Jamais il n'avait fait tant de virgules. — Bref, ce billet atteignait son but, et madame Olympe se cassa la tête pendant deux heures, — sans trouver le moyen de pouvoir faire dire à ces dix lignes autre chose que ce qu'elles disaient réellement, — c'est-à-dire ceci : « Vous êtes bien bonne, ma- » dame, de tant vous occuper de moi qui en suis si peu (' digne. J'ai l'honneur de vous saluer. » — Ce n'était pas compromettant, comme vous voyez.
Et maintenant voici en deux mots quels étaient les projets de madame Olympe sur xVrmand. D'abord, comme Eugène l'avait bien dit à celui-ci, elle était très-mortifiée du peu d'attention qu'il daignait lui accorder, — à moins que ce ne fût pour la contredire. — Elle avait publiquement perdu la première manche de la partie devant le public. — Mais madame Olympe était prévoyante et ne jouait qu'en partie liée : — aussi comptait-elle bien avoir sa revanche dans une lutte intime. — Elle avait, du reste, encore bien des ruses à appeler à la rescousse, et comptait beaucoup, nous devons le dire, avoir l'avantage dans la lutte épistolaire. Cependant les deux lettres d'Armand commençaient un peu à ébranler celte espérance; mais le motif particulier pour lequel elle tenait tant à s'allier Armand était celui-ci :
Elle avait appris sa collaboration active à une petite feuille satyrique, dont la publicité est immense à Paris, et dans laquelle on peut, en trois coups de plume, tuer un
MADAME OLYMPK. 24^9
homme OU compromettre une femme aux yeux de l'opinion, qui aime tant à prendre son café entre deux scandales. — Elle songea de quelle utilité pourrait être pour elle un homme qui consentirait à charger son escopette quotidienne avec les cartouches qu elle lui fournirait pour tirer sur les noms de ceux qui ne voudraient pas être ses amis, et le nombre commençait à augmenter; et puis, parce moyen, sa réputation de femme d'esprit, restreinte dans certains cercles, pourrait acquérir une immense popularité; et mille autres avantages qu'elle imaginait. Aussi, pour amener Armand à accepter cette complicité, elle était résolue à mettre en usage les plus merveilleuses perfidies qu'elle tenait en réserve, quitte à se venger cruellement, une fois son but atteint. Elle résolut de descendre jusqu'au dernier échelon de l'humilité pour arriver à ses fins.
VU
Celte petite luîte dura"t depuis quinz^ jours environ entre la comtesse et Armand, et madame Olympe n'avait pas encore remporté le plus petit avantage. Mais com:r.o elle était de ces natures obstinées qui adoptent pour de-
vise le perseverando de je ne sais plus quelle maison célèbre, elle ne se rebuta point, et continua avec Armand une correspondance sur les motifs les plus puérils. Tantôt elle lui écrivait : — Vous, monsieur, qui êtes par nécessité au courant de toutes les nouveautés artistiques et littéraires, soyez donc assez bon pour m'indiquer quelle est l'œuvre du moment qui mérite le plus d'attention. Le livre de M... est-il vraiment digne de curiosité? le drame du Théâtre- Français vaut-il la peine qu'on se dérange? dois-je aller voir l'opéra nouveau ? Et mille demandes de ce genre, auxquelles, sans faire preuve d'une brutalité de rustre, il était impossible de ne pas répondre.
Aussi Armand répondait-il ,- — mais il le faisait avec une mesure extrême. Ses lettres ne contenaient jamais plus que des affirmations ou des négations également, exprimées avec une grande sobriété.
Cependant, nous connaissons assez Armand pour affirmer qu'il avait, comme un autre, des côtés vulnérables; — mais les avis d'Eugène l'avaient mis en garde. — Il était instruit de la position que madame Olympe voulait lui faire dans le seul salon où il allait, — avec plaisir, d'ailleurs, maintenant qu'il savait entrer, sortir, s'asseoir et saluer selon les us et coutumes du monde des habits noirs et des cravates blanches; — mais comme tous les gens prévenus d'un danger, lorsqu'il savait devoir se trouver en rapport public avec madame Olympe, il avait soin de se revêtir d'une espèce de cotte de mailles morale qui pût déjouer toute attaque îenlée à l'improviste.
MADAME OLYMl'E. 251
Ayant compris, (railleurs, qu'il était observé pas madame Delarue et quelques peisonnes ({u'cllc recevait liabiluellement; sachant, par les rap[)orts d'Eugène, que sa lutte avec la comtesse excitait la curiosité de la galerie, qui en attendait avec impatience le résultat, Armand mit, une grande obstination à conserver l'avantage qu'il avait jusque-là obtenu et continua à se tenir sur la défensive.
Cependant, il est vrai dédire aussi, qu'intérieurement, cette poursuite d'une femme qui, après tout, tenait dans le monde une position distinguée, ne laissait pas de chatouiller agréablement les houppes sensibles de son amourpropre. Armand possédait, comme tous les hommes, celte corde de la vanité qui vibre au moindre contact, — et qui souvent vibre d'elle-même ; — et les lettres de madame Olympe contenaient toujours quelque post-scriptum dont les subtiles flatteries eussent faussé la cuirasse d'indifférence la plus solide, et fait tressaillir d'aise les Achilles de modestie, — qui ont toujours et malgré tout plusieurs talons.
Nous irons même plus loin : nous dirons, avec une métaphore dont Armand nous saura gré, que, malgré les attraits piquants qu'avait pour lui l'humble fleur des champs, vive en couleur, pleine d'un tendre parfum, humide de rosée, et tremblante sur sa modeste tige, il se fût volontiers glissé dans un aristocratique parterre, où la rose royale croît auprès du lis superbe, où le camélia étale orgueilleusement sa blancheur immaculée près des roses-tré-
252 SCtNCS D!i LA Vit DE JliUNtSSïî.
niières et des dahïias qui se pavanent dans leurs robes sompiueusement coloriées. — En d'antres termes, Armand, mené par sesinslincis d'artiste et de poëte, qui l'attiraient vers tout ce qui rayonne, aurait bien fait une infidélité passagère aux violettes et aux pervenches populaires, s'il avait vu la possibilité de pénétrer dans les serres choisies, c'est-à-dire dans le boudoir de quelque beauté aristocratique, — fùt-elle même à son automne.
Pour en finir, Armand approchait peut-être de celte époque où l'on abandonne les faciles intrigues qu'improvise le hasard, pour s'engager dans une passion qui aurait eu pour lui tout le piquant de la nouveauté et tout l'attrait qui résulte de la difficulté. — Et, n'eussent été les préventions qu'on lui avait fait concevoir, — il se fût peut-être, — en manière d'essai, — laissé aller à devenir un des sigisbées de madame Olympe, bien qu'elle ne réalisât en aucune façon les qualités plastiques et morales qu'il avait rêvées.
Mais, nous le répétons, il ne voulait pas s'enrôler dans rélat-major des adorateurs de madame Olympe, parce qu'il savait qu'on avait fait de lui l'objet d'une gageure; que son premier acte de soumission serait considéré comme une défaite, et qu'avant tout, — suivant une expression de son langage intime, — il ne voulait pas se laisser rouler.
Il y avait en effet gageure, — et madame Delarue, qui s'amusait beaucoup des luttes qui s'engageaient une fois par semaine dans son salon et se continuaient par corres-
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pondance entre Armand et la comtesse, railla un jour celleci, dcuicement, sur le peu de succès qu'elle obtenait avec le bohémien.
Avec son amie, madame Olympe avait, et pour cause, des moments de Cranchisc ; iiussi avoua-t-elle qu'elle était piquée au jeu. — Seulement, elle ajouta qu'elle pensait avoir contre elle quelque influence étrangère qui maintenait Armand dans la réserve.
— Mais je n'ai pas dit mon dernier mot, continua madame Olympe.
— Je crois qu'Armand a dit le sien, répliqua madame Delarue.
— Voulez-vous gager que, dans huit jours, il m'écrit des vers dans mon album?
— Oh 1 dit madame Delarue, ce serait là un résultat bien insignifiant... une pauvre victoire, indigne de vous.
— Mais, continua madame Olympe, j'entends des vers personnels, à moi adressés, — que je trouverai moyen de faire imprimer quelque part, avec mes initiales en tête, et
qui deviendront ainsi un hommage public un acte de
capitulation, après laquelle ce monsieur restera bellement convaincu d'être au nombre de mes servants...
— Je vois que vous voulez absolument le compromettre, répondit madame Delarue qui était en veine d'ironie... et qui n'eut pas plus tôt lancé ce mot qu'elle s'en repentit, car elle connaissait son amie. Madame Olympe avait une grande mémoire, rien n'y tombait en vain, et l'épigramme, — comme une graine jetée dans un sillon fécond, — ne
tardait pas à y développer les germes d'une belle et bonne vengeance.
Deux jours après, Armand reçut de la comtesse une nouvelle lettre, — un chef-d'œuvre en six lignes. — Elle lui demandait quelques vers inédits pour son album, qui était joint à la lettre, et terminait son épître par cette phrase : — «Vous serez là, monsieur, en belleet honorable compagnie. » Cet album était en effet une réunion de noms connus : artistes, poètes, musiciens, enfin tous les hommes qui marchent sur la grande route et sous le soleil de la célébrité, avaient jeté sur ces feuillets les charmantes improvisations de leur plume ou de leur pinceau.
Armand se campa gravement entre deux stances de Lamartine et vingt-cinq mesures arrachées un soir par madame Olympe à la paresse de Rossini, et avec un voluptueux frissonnement d'orgueil il attenta à la virginité de ce feuillet blanc qui offrait l'hospitalité à sa muse.
Deux heures après, madame Olympe recevait son album et une lettre dans laquelle Armand s'excusait de la tache qu'il venait de faire et qu'il conseillait à la comtesse de faire disparaître. Elle ouvrit l'album et y trouva un sonnet, tout personnel en effet, avec la dédicace : Â madame la comtesse Olympe^ et intitulé : Les Ruines.
Poussé à bout par les provocations de la comtesse, Armand avait répondu à sa lettre, qui était un chef-d'œuvre d'adresse, par un chef-d'œuvre d'insolence.
Chaque vers de son sonnet élait un stylet trempé dans le violent poison des allusions qui n'auraient pu échapper
màdàmb olympe. 255
à la myopie des moins intelligents. Chaque hémistiche était un audacieux défi jeté à la rancune d'une femme. Au milieu de tous les madrigaux, concetti ingénieux, et fleurs galantes dont on avait jonché cet album, le sonnet produisait le plus impertinent contraste, la protestation la plus énergique contre les louanges au milieu desquelles il se trouvait ; enfin c'était un coup de sifflet aigu qui retentissait avec sonorité au milieu d'un concert laudatif. — Et madame Olympe comprit alors la phrase d'Armand : a Je )) vous conseille, madame, d'effacer cette tache, que je » n'aurais pas commise dans ce beau recueil, sans vos « obligeantes sollicitations. »
— Ah 1 dit-elle en déchirant le feuillet... l'insolent I... je me vengerai...
Le soir même, elle rencontra madame Delarue dans un salon.
— Votre M.Armand est un personnage grossier, lui ditelle... auquel j'ai fait trop d'honneur jusqu'à présent.
— Pourquoi ? demanda madame Delarue.
— Je lui ai envoyé mon album...
— Et il a refusé d'y mettre des vers ?
— Cela n'eût été qu'une incivilité, dit madame Olympe ; il a fait ce que font les gens du commun, qu'on a la faiblesse d'admettre dans un lieu honorablement distingué. M. Armand, poëte de carrefour et bel esprit d'estaminet, à qui je faisais l'honneur de faire une place dans un endroit où se sont rencontrées toutes les illustrations de l'époque, a jeté dans mon album une production qui sent le
tabac, l'eau-de-vie, et qu'il a dii cent fois improviser en l'honneur des déesses de la Chaumière.
— Mais, ma chère, répondit madame Delarue, il était logique que ce garçon resiât, dans son style, ce qu'il est dans sa vie privée. Il n'a pas plus mis de boites vernies et de gants blancs pour entrer dans votre album qu'il n'en met pour entrer dans un salon. Au point de vue de l'art, ces vers peuvent avoir quekiue mérite... vous me les montrerez.
— Il est trop tard, dit madame Olympe, j'ai déchiré cette page écrite par une muse qui parle argot, et va jusqu'à l'obscénité.
— Ah ! si cela est, dit madame Delarue, j'en ferai des reproches à M. Armand.
— J'espère que vous ne le recevrez plus, dit madame Olympe.
— Permettez, ma chère, répondit son amie, vous pouvez, vous qui vous croyez offensée, fermer votre porte, ouverte jusqu'ici à M. Armand j mais je n'ai aucun motif pour en agir de même.
— M. Armand n'est jamais venu chez moi, dit la comtesse.
— Ah ! soyez franche, Olympe, ce n'est pas votre faute.
— Je vous demande de la discrétion, fit la comtesse, en ayant l'air de ne point prendre acte de la nouvelle ironie de son amie.
— Je serai muette, répliqua madame Delarue; le mauvais procédé de M. Armand restera ignoré, et ses vers
inédits : car vous ne les ferez pas imprimer, sans doute? Le mercredi suivant, Armand alla comme d'habitude chez madame Delarue, où se trouvaient madame de Marèncs, et M. de Svivers, qui, par des raisons de convenance et ayant appris le retour prochain de M. de Marines, s'était décidé à s'éloifjncr de Paris pendant quelque temps, et venait faire ses adieuM à madame D'iarue et profiter des derniers instants qui lui restaient à passer près delà femme qu'il aimait. Nous l'avons dit déjà, celte passion discrète avait été acceptée par le monde ; et une indulf[ence générale, qui avait déjà étouffé des tentatives de scandale, protégeait l'amour de M. de Sylvers pour madame de Marènes, une charmante femme que la position active de son mari dans l'armée laissait presque constamment dans un état de veuvage. Il se trouvait en outre plusieurs autres personnes qui venaient habituellement aux mercredis de madame Delarue. On pria M. Armand de lire ses vers. Il se défendit quelque temps ; mais, cédant aux sollicitations particulières de madame de Marènes, il annonça qu'il allait dire un sonnet.
— Je demande la permission de ne pas nommer la personne à qui sont adressés ces vers, demanda-t-il. Cet exorde indiscret fit sourire madame Delarue et fut entièrement compris par plusieurs personnes.
Armand lut son sonnet des Ruines, et fut très-complimenté. Madame Delarue n'y rencontra aucune phrase d'argot, et pas une des obscénités dont son amie avait cru devoir se plaindre.
Comme Armand venait d'achever ses vers, le domestique annonça madame la comtesse Olympe. En ce moment, Armand causait tout bas avec madame de Marènes et M. de Sylvers, qu'il venait de mettre en belle humeur par le récit de quelque anecdote du monde littéraire.
Le premier regard de madame Olympe se porta sur le groupe que son entrée paraissait ne point déranger. Elle vit des rires et entendit des paroles en sourdine qui lui donnèrent de l'inquiétude, surtout lorsqu'une personne lui eut dit :
— Ah ! madame, — vous avez perdu de n'être pas arrivée plus tôt, vous auriez entendu un charmant sonnet, que M. Armand vient de nous réciter tout à l'heure.
Madame Olympe pâlit soudainement ; elle jeta un nouveau coup d'œil sur Armand, madame de Marènes et M. de Sylvers, qui, restés à l'extrémité du salon, continuaient à rire. La comtesse pensa qu'on l'avait trahie et qu'elle était l'objet de cette gaieté insolente. Cependant elle reprit quelque fermeté, et se mêla à la conversation, qui redevint générale. On vint à parler de quelques gens de lettres, et la comtesse se montra très-agressive envers plusieurs.
— J'ai dîné hier avec M***, dit-elle.. ., c'est bien l'homme le plus grossier, le plus fat et le moins spirituel que je connaisse. — Il faut croire qu'il met tout son esprit dans ses livres... car il lui en reste bien peu pour le monde... Et elle se livra, avec un grand bonheur d*expressions, à une
attaque contre Técrivain pour qui Armand avait une sympathie qui allait jusqu'à ridolùtrie.
Il défendit donc l'auteur attaqué ; et comme madame Olympe, passant de l'homme à l'écrivain, se livrait à la critique de ses œuvres, la conversation s'engagea très-vive entre Armand et madame Olympe. — Souvent leurs auditeurs entendaient jaillir de part et d'autre des expressions que l'intention, le geste, le regard qui les accompagnaient, semblaient vouloir souligner, ce qui leur donnait, en certains cas, l'apparence d'une personnalité. Madame Delarue, craignant un éclat, intervint entre les deux champions, et fit en sorte qu'on parlât d'autre chose.
Tout le reste de la soirée, — et au grand étonnement de madame Olympe, Armand se montra très-assidu auprès d'elle.
— Serait-ce une façon de me présenter ses excuses ? se demanda-t-elle.... 11 a beaucoup à faire pour que je lui pardonne. — Enfin, voyons-le venir... Et, de son côté, elle se montra charmante avec Armand.
Pendant deux heures, — ils dépensèrent tous les deux des trésors d'hypocrisie.
Mais quand elle fut rentrée chez elle, — madame Olympe retrouva au fond de son âme toute la rancune qu'elle amassait depuis deux jours et qui demandait à déborder. — Seulement, comme Armand paraissait vouloir renouer avec elle, ce ne fut pas cette fois encore qu'elle voulut se venger de lui. — Elle attendit une meilleure occasion. Les rires qu'elle avait surpris chez M. de
Sylvers et chez madame de Marènes lui revinrent en mémoire. — Elle était au courant de tous les détails assez bizarres de leur liaison, et savait que Tarrivée du général de Marènes était le seul motif qui éloignait M. de Sylvers de Paris. — Elle résuma sous une forme assez plaisante cette petite histoire intime, émaillée d'initiales véritables et de traits qui devaient compléter Tindiscrélion , puis, après l'avoir transcrite sur un papier déchirée l'angle où étaient ses armes, elle le mit sous enveloppe, le ferma de cire ambrée avec un cachet de fantaisie ; et, appelant son domestique, elle lui ordonna de porter le lendemain même, au matin, — cette lettre à son adresse.
Le jeudi soir, — Armand, ayant affaire au petit journal où il travaillait, tomba, en corrigeant une épreuve, sur un article de vingt-cinq lignes intitulé Charge de Cavalerie. Après l'avoir lu, il reconnut dans tous ses détails l'histoire de madame de Marènes et de M. de Sylvers. On y racontait avec un art très-perfide la liaison des deux amants; on y donnait les détails les plus indiscrets sur les lieux et
l'heure ordinaire de leurs rendez-vous et on déplorait
l'arrivée subite du mari.... qui arrivait avec son chapeau à cornesy le sabre au poing et les fils de ses épaulettes hérissés de fureur. Bref, les initiales aidant, M. de Marènes devait absolument se reconnaître dans ce portait, et reconnaître aussi l'homme avec qui sa femme le trompait. — Ces quelques lignes pouvaient déterminer les plus scandaleux résultats.
— Qui donc a envoyé cet article ? demanda Armand.
MADAME OLYMPL'. 261
— On l'a trouvé dans la boîte, dit le rédacteur ; — il est très-amusant.
— Oui, mais il vous fera perdre doux abonnés : M. de S et madame de^F sont les vôtres.
— Diable, dit le rédacteur, — et sans prendre garde, — est-ce vrai, encore, Taveniure ?
— Pure diffamation, répondit Armand, — qui peut vous attirer un tas de mauvaises affaires, — avec un bon procès. — Je parie que c'est une femme — qui vous envoie ça.
— Ça m'en a tout l'air, dit le rédacteur; c'est écrit sur un papier fin comme de l'air tramé ; — et ça embaume comme une cassolette...
— Et c'est écrit avec de l'encre, ou plutôt du venin bleu, je parie ?
— Je crois que oui, dit le rédacteur ; au surplus, voilà la copie (le manuscrit).
— J'en étais sûr..., dit Armand en reconnaissant l'écriture de madame Olympe. — Je connais la vipère qui veut devenir votre collaboratrice.
-— C'est donc une vengeance.
— Odieuse, dit Armand, je vous le certifie, — et à laquelle de braves gens comme nous ne doivent pas prêter les mains. — Nous avons déjà eu trois procès ce moisci; ça doit suffire à notre gloire; — supprimons l'article.
— C'est dommage, dit le rédacteur; il aurait eu du succès.
— Supprimez l'article, continua Armand, — je vous en
promets un autre qui sera plus gai, et qui aura le mérite de dire une vérité. — J'en fais mon affaire; j'entame, d'ici à quelques jours, sur le personnage à l'encre bleue, une petite série qui sera bien réjouissante. Que personne n'y touche, messieurs, dit Armand aux autres rédacteurs. J'en fais ma spécialité — et je garantis dix abonnés au journal. — Ah ! que ça va donc être amusant !
— Je vais comme ça, — dit le rédacteur, — supprimer rarticle.
— Merci, dit Armand en emportant l'épreuve et le manuscrit.
Le lendemain matin, madame Olympe envoya chercher au cabinet de lecture le petit journal. Elle l'ouvrit avec impatience et le parcourut avec avidité, sans trouver, pour les raisons qu'on sait, l'article qu'elle cherchait.
— Allons, dit-elle, j'aurai envoyé trop tard, ou on n'aura pas eu de place ; ce sera pour demain.
En ce moment, son domestique vint lui demander si elle voulait recevoir.
— Qui ? demanda-t-elle.
— M. Armand.
IIIADAHE OLYMPE. 26$
— Faites entrer, dit madame. Olympe — Armand I que me veut-il ? pensa-t-elle en serrant précipitamment le numéro du journal qu'elle venait de lire.
Armand se présenta.
— Qui me procure, monsieur, le plaisir de votre visite ? lui demanda la comtesse.
— Je viens, un peu tardivement, madame, répondit lejeune homme, vous faire l'hommage de mon roman, que vous avez eu l'obligeance de me demander plusieurs fois.
— Ah !.... Je suis bien enchantée, monsieur. — Décidément il se rend, pensa la comtesse.
— Je viens, en outre, madame, continua Armand, vous rappeler que vous avez quelquefois témoigné, à moi particulièrement, le désir d'assister à un des bals publics qui ont le plus de célébrité. — L'un de ces établissements donne ce soir une fête extraordinaire, et je viens solliciter rhonneur de vous y accompagner.
— Mais, demanda madame Olympe, n'y a-t-il pas quelque danger à aller dans un lieu pareil ? — Ma curiosité est grande, il est vrai ; mais, ajouta-t-elle en riant, est-ce bien là ma place ?
— Oh ! rassurez- vous, madame; — il n'est pas rare de rencontrer en ce lieu des dames du monde, soit avec leurs maris ou leurs parents... Il se peut même que vous y trouviez des personnes de votre connaissance, qui viendront comme vous pour assister à un spectacle très-curieux et très-amusant,
— Eh bien, j'accepte, dit la comtesse décidée par ce
dernier argument. — Au moins, pensa-t-elle, ma victoire sera publique, et M. Armand sera descendu de son piédestal d'exception. — J'accepte, reprit-elie; — vous serez mon cicérone; vousm'indiquerez, pendant que j'étudierai sur nature leurs mœurs, les lionset leslionnesde la galanterie parisienne.
— Je serai à vos ordres quand il vous plaira, dit Armand.
— Venez méprendre à huit heures, dit madame Olympe en reconduisant Armand jusqu'à la porte du salon.
— La transition est un peu brusque, pensa-t-elle; — mais il n'importe, je le surveillerai; et, quel que soit son dessein, il n'en sera pas moins prouvé qu'il m'a poursuivie à son tour. — Etpuis, et puis, continua madameOlympe en elle-même, — mon petit artifice va faire explosion un de ces malins; — et quand je serai au mieux avec M. Armand, M. de Sylvers saura bien mettre une signature au bas de l'article anonyme qui viendra le foudroyer, — et il crèvera dix chevaux de poste pour revenir en hâte souffleter M. Armand, qu'il en croira l'auteur.
— Et alors... ma foi, ce sera drôle, dit madame Olympe en minaudant devant sa glace.
En sortant de chez la comtesse, Armand était monté chez Eugène.
— Je viens vous demander un service, dit-il en entrant.
— Parlez.
— Ayez l'obligeance d'accompagner ce soir ma mai-
tresse au ClîAloau-l\ou{îe. Je l'ai prévenue que je ne pourrais pas y aller, — ce qui est un mensonge.
— Mais alors... dit Eugène, si elle vous voit, et que vous nesoyoz pas seul, elle vous feraunescène en plein bal. Vous ne la connaissez donc pas ?
— Je ne serai pas seul. — Rose me fera une scène. — J'y compte beaucoup, et j'entrevois des horizons de comique. Tâchez donc d'amener quelques-uns des jeunes gens qui vont chez madame Delarueavec vous.
— Pourquoi?
— Vous verrez. Je veux vous payer la comédie.
— Quel le est cette faniaisie?demanda Eugène.
— Vous verrez, vous dis-je. — A ce soir. — Je dirai à ma maîtresse que vous viendrez la prendre.
— Et madame Olympe, où en êtes- vous?
— Je vous dirai cela demain. — A ce soir.
Le lendemain de la fête donnée au Château-Rouge, le petit journal satirique publiait un article intitulé : La Robe de soie et la Robe ct^indienne. Il était ainsi rédigé :
« Les nombreux habitués du Nouveau-Tivoli ont été régalés hier, au milieu delà fête, d'une délicieuse comédie
qui n'était point portée sur le programme, ce qui fait qu'elle a eu tout le charme et tout le succès d'une chose improvisée. Voici les détails dont nous avons été les témoins oculaires et auriculaires :
» Un jeune gendelettre, qui nous aprié de ne pas le nommer, accompagnait une dame du monde, venue incognito satisfaire sa curiosité piquée depuis longtemps par les rapports qu'on lui faisait sur ce lieu, qui est le rendez-vous de la haute et basse aristocratie de la galanterie. Voilée avec la plus grande discrétion, la compagne du jeune écrivain examinait la fête, tout en ayant soin de se tenir dans les endroits les moins éclairés et les moins fréquentés du jardin. — Cependant, ayant entendu dire que les quatre reines des bals publics , celles-là mêmes à qui la lithographie est en train de faire une apothéose, s'apprêtaient à danser, la dame voilée manifesta le désir d'assister de plus près au quadrille où devait figurer le célèbre quatuor des hétaïres populaires; elle pria donc son cavalier de la mener dans la salle de danse.
» Mais, comme ils s'apprêtaient tous deux à s'asseoir au milieu du centre le plus brillant, une fort jolie fille, mise avec plus de coquetterie que de somptuosité, quitta brusquement le bras d'un jeune homme avec qui elle s'apprêtait à danser; et abordant brusquement le couple, qui ne s'attendait pas à cette attaque, elle cria au jeune homme :
— C'est donc comme ça que tu me fais poser, toi? — Qu'est-ce que tu fais là?...
— Rose. . . balbutia le jeune homme interdit.
— II n'y a pas de Rose qui tienne, répondit la rubc rf'mdîVnnéî dont la voix atteignait alors le diap;ison le plus aigu de la colère. — Donne-moi le bras tout de suite ; j'ai à te parler entre quatre-z-yeux. — Allons, vite!
— Je nepuispas, — je suis en compagnie.
— Eh! qu'est-ce que ça me fait à moi, ta compagnie?
—J'irai te rejoindre tout à l'heure...
— Viens tout de suite, ou je fais du tapage, d'abord...
— ,Mais, mademoiselle, hasarda la roôerfe soie, vous faites une erreur... vous supposez...
— Comment! je suppose — Elle est bonne, la dame,
avec ses suppositions.
— Mais, Rose, dit à son tour le jeune homme avec qui celle-ci était.... prenez garde ! ceci n'est pas convenable... Tout le monde vous regarde; on s'amasse.... Laissez A sortir un instant; il viendra vous retrouver.
— Oui! crois ça, etboisdel'eau. — Je veuxqu'il vienne... à l'instant.
» Et comme la robe de soie, toute tremblante au bras de son cavalier, le suppliait tout bas de s'éloigner avec elle, celui-ci, repoussant de la main sa jalouse maîtresse, tenta de s'échapper avec sa compagne; mais il était trop tard. Ne pouvant vaincre son émotion intérieure, celle-ci se laissa languissamment tomber, évanouie, sur une chaise.
))Un groupede trois cents personnes entourait le théâtre de ce scandale qui ne fit qu'augmenter encore. Car, au moment où la robe de suie soulevait son voile pour respirer un peu l'air, plusieurs exclamations d'étonnement s'élevèrent simultanément du groupe nombreux qui l'entourait:
— Madame la comtesse 01...! s'écriait-on.
— La comtesse 01..., criait plus haut que tout le monde la petite Rose, qui reconnaissait aussi celle qu'elle prenait pour une rivale, la comtesse 01..., et là-dessus elle commença, en s'ad ressaut tout à coup à la comtesse et à son cavalier, une litanie d'ironiques révélations qui mettait dans une joie sans égale la foule des lorettes et des grisettes qui s'étaient juchées sur des chaises pour ne rien perdre de ce qui se disait :
— Comment! s'écriait la robe d'indienne tout enorgueillie de son succès, comment^ c'est vous, madame, qui avez eu le toupet de m'enlever mon amant. Et à celui-ci : Comment! c'est pour un pareil ma^qfwe que ce nigaud-là me fait des traits ! — Mais je la connais, moi, sa comtesse : elle est âgée comme le pont Neuf.
(Cris et Bravos à la galerie.)
— Ah ! dit Rose encouragée, en mettant les yeux sous le nez de sa rivale, — vous! une femme comme il faut ! vous venez ici pincer votre cancan en cachette avec les petits jeunes gens. C'est du beau, merci. — Si je le disais à monsieur votre époux, qui me pince le menton quand je vais vous essayer vos robes, qui me
donFien un mal, Dieu sait, car vous êtes faite comme un panior, — m'am la comtesse, llein, qu'est-ce qu'il dirait votre cher et tendre? ... il vous distribuerait un régiment do taloches, que Jupiter en prendrait les armes , — et que ça serait bien fait donc !
(Enthousiasme impossible à décrire parmi les spectateurs. — Un vaudevilliste lire son calepin et prend des notes.)
» La robe de soie veut parler à son cavalier, qui semble atterre auprès d'elle, mais la parole expire sur ses lèvres, et elle demeure immobilisée.
— Eh bien, s'écria la robe d'indienne, elle va se
trouver mal, la belle dame — Dis donc, loi, A ,
paye-lui donc quelque chose à cette pauvre créature
» Interrompu par les sergents de ville, demain nous donnerons la suite, — s'il y en a une. »
Le dimanche suivant, tous les courriers de Paris répétèrent l'aventure, avec mille variantes plus plaisantes les unes que les autres. — Ce fut un scandale tiré à 150,000 exemplaires.
Madame Olympe fut très-malade pendant quinze jours,
et ne voulut recevoir personne. Quand elle fut rétablie, elle partit pour l'Italie.
La veille de son départ, elle reçut un pli cacheté, dont l'écriture la fit tressaillir. Il contenait le manuscrit et l'épreuve imprimée de l'article sur madame de Marènes, qu'elle avait envoyé au journal satirique. En |^marge de cette épreuve, elle lut ces lignes:
« Il est inutile, madame, d'attendre encore l'explosion de votre petit brûlot diffamatoire; il a été suspendu par ma censure. Rose, à qui j'ai fait la leçon, me charge de vous présenter ses excuses.
» Signé A....»
Madame Olympe fut peu regrettée de ses amis. — Écrasée sous le coup du ridicule, elle ne trouva plus personne pour la défendre; et il arrive souvent que, dans les endroits mêmes où elle régnait habituellement de toute la hauteur de son ironie, — son nom devient l'objet des brocards des bouches qui, six mois avant, l'accablaient de leurs protestations.
Quant à son mari,^ — il n'a rien su ou n'a rien voulu savoir de l'aventure qui forçait sa femme à la fuite. — Cloîtré dans sa bibliothèque, — il met la main au dernier volume du grand travail historique qui l'occupe depuis vingt ans.
A l'époque où la rue Vanneau était en construction, un jeune peintre nommé René vint habiter dans l'une des trois ou quatre maisons nouvellement bâties. Son logement se composait de deux pièces, dont la plus grande, éclairée par un châssis vitré, était disposée en forme d'atelier. Aux murailles étaient suspendues plusieurs toiles achevées ou ébauchées qui semblaient indiquer que les grands coloristes n'avaient pas les sympathies exclusives du maître du logis. En effet, René était un des disciples les plus austères d'une école à laquelle l'art moderne doit Y Apothéose d' Homère etldi Stratonicey deux admirables basreliefs antiques que quelques personnes prennent pour des tableaux. René suivait son maître, non point comme un élève, mais comme une ombre suit un corps ; et si quelque
sentiment d'individualité venait par hasard à s'éveiller en lui.il l'étouffait systématiquement, comme s'il eût craint d'introduire un schisme dans la religion artistique dont il s'était fait le fervent. — C'était enfin un de ces hommes, trop humbles ou trop faibles, qui peuvent respirer librement en portant toute leur vie la livrée d'un système d'autrui.
Quoique peut-être passionné pour son art, mais toujours à un degré égal, René se rattachait à cette classe d'artistes dont le talent est plutôt fait de patience et de volonté que d'inspiration ; — gens opiniâtres et laborieux qui n'ont jamais à lutter contre les fièvres du découragement ou contre celles de l'orgueil, — et dont l'esprit, toujours prêt au travail, ne prend jamais le mot d'ordre du cœur.
René n'était pas riche; mais il pouvait librement se livrera l'étude sans avoir à redouter les atteintes de la misère, grâce à une pension de douze cents francs qui lui était faite par sa ville natale, jusqu'à l'époque où il serait envoyé à Rome. Il travaillait avec assiduité pour atteindre ce but. Ce revenu certain était encore augmenté par quelques gains provenant des leçons de dessin qu'il donnait dans quelques pensionnats. Aussi, parmi ses confrères les rapins il passait pour un capitaliste. C'était au reste un garçon d'une nature tranquille dont l'existence extrêmement rangée faisait l'édification du voisinage. Il ne recevait que peu de visites, ne rentrait jamais tard et payait fort exactement son loyer, ce dont s'étonnait beaucoup
son propriétaire, qui, suivant son expression, avait souvent été 6ri</t' par les rapins.
Dans un pciit cabinet obscur, ouvrant sur le corridor où était eiiué l'atelier de René, habitait une jeune fille italienne qui avait pour njéiier de chanter dans les cafés et dans les restaurants du quartier Latin. Elle avait dixhuit ans et se nommait Chcchina Mario. Son père, qui avait jadis eu quelque réputation dans les théâtres secondaires d'Italie, s'était réfugié en France à la suite d'affaires politiques où il s'était, sans le savoir, trouvé compromis. Mais il n'évita la prison autrichienne que pour trouver l'hôpital ; car au bout de quelques années de séjour à Paris, l'air de l'exil le fit tomber malade, et il mourut à l'Hôtel-Dieu. Restée seule, dans un pays qui n'était pas le sien, et où elle^ne connaissait personne, la fille du vieux Mario continua son métier de bohème, qui lui rapportait juste de quoi ne pas mourir de faim.
Chechina aussi vivait fort retirée et ne recevait jamais de visite. Elle sortait tous les jours, à la même heure, pour aller faire sa tournée, et rentrait ordinairement à minuit. Après la mort de son père, l'orpheline se trouva un peu en retard pour le payement de son modique loyer ; et comme son pauvre mobilier sans valeur n'inspirait pas grande confiance, le portier de la maison lui signifia un soir par ordre du propriétaire que, si la semaine suivante elle n'avait point donné d'argent, elle serait mise à la porte. Le délai expira sans que la jeune fille eût pu s'acquitter. Espérant obtenir un nouveau répit, elle alla
elle-même chez le propriétaire. Elle lui expliqua qu'on était encore dans la mauvaise saison, mais que les beaux jours allaient revenir; qu'il y aurait plus de monde dans les promenades et dans les cafés, que les recettes seraient plus productives, et qu'alors elle serait sûrement en mesure de le payer. Le propriétaire fut inflexible et ne voulut pas prolonger le délai d'un jour. — Mais où voulez-vous que j'aille, monsieur? disait la pauvre fille.
— Ce n'est pas mon affaire.
— Au moins deux ou trois jours, attendez.
— Pas une heure, — je vous ai prévenue, — vous avez jusqu'à demain, — c'est-à-dire toute une nuit. — Demain à midi, je tiendrai votre quittance prête ; et si je ne vois pas d'argent, — je fermerai la porte de votre chambre. C'est bien entendu. — Que diable, en une nuit, une jolie fille comme vous peut bien... Vous n'êtes pas une sotte.
Cliechina n'entendit point ces grossières équivoques^ et, les cùt-elles entendues qu'elle n'en aurait pas compris le sens. Elle rentra dans sa chambre, et passa toute la nuit à pleurer.
René, qui cette nuit-là travaillait dans son atelier, entendit ces pleurs et ces gémissements. Il eut d'abord ridée d'aller porter des secours ou des consolations à la douleur qui se lamentait si près de lui. Mais l'heure étant déjà avancée, il renonça à cette idée. Seulement, le lendemain matin, il s'informa auprès de sa femme de ménage, qui était ordinairement au fait de tout ce qui se passait dans la maison. Madame Jean lui apprit l'histoire de la pe-
tite chanteuse et la situation dans laquelle elle se trouvait.
— De sorte que ma voisine va être mise à la porte, dit l'artiste.
— Mon Dieu, oui, dans une heure ou deux au plus tard, répondit madame Jean.
René alla ouvrir un tiroir où il mettait son argent, il y prit la somme réclamée par le propriétaire, et monta le payer. — Le propriétaire sourit en donnant sa quittance, €l, en reconduisant l'artiste, il lui dit tout bas :
— La chambre de la petite est mitoyenne avec votre atelier, — on pourrait y percer une porte.
René ne répondit pas. Il redescendit chez lui et envoya sa femme de ménage porter la quittance acquittée à Che^ china.
— Vous lui direz qu'elle n'ait plus à s'inquiéter. — L'affaire est arrangée, ajouta René, et il sortit brusquement pour se rendre à l'atelier de son maître.
Chechina resta étourdie quand madame Jean vint lui annoncer l'heureuse nouvelle.
— Mais, dit-elle, ^- comment cela se fait-il ? je ne connais pas ce monsieur, et il ne me connaît pas. Je ne crois pas même que nous nous soyons jamais vus. Qui a pu lui apprendre ma situation, et d'où vient l'intérêt qu'il me porte?
— C'est tout simple, ça, dit la femme de ménage ; M. René vous a entendue pleurer toute la nuit dernière; il s'est informé auprès de moi ce matin ; je lui conte votre histoire, que le portier m'avait contée ; alors M. René a
eu pitié de votre malheur, et il a été payer le propriétaire. Tout ça va sûrement faire des cancans dans la maison. Un jeune homme qui oblige une jeunesse, quand elle est sa voisine, et jolie par-dessus le marché, vous comprenez qu'on ne peut pas faire autrement que d'en jaser. Moi, je vous conseille de laisser dire : M. René est un excellent jeune homme, il a bon cœur, et voilà tout. Cependant, s'il y avait des intentions, vous m'entendez, ma petite, eh bien, franchement, là, entre nous, vaudrait autant que ce soit lui qu'un autre; c'est un garçon économe, rangé, qui a du talent comme tout, et vous pourriez certainement, même en choisissant, tomber beaucoup plus mal. Après ça, ma petite, ce que je vous en dis, n'est pas pour vous influencer, et, au fait, je ne sais pourquoi je vous parle de ça : M. René ne vous connaît pas, et se peut qu'il n'ait agi que par charité.
— Par charité ! dit l'Italienne avec un regard plein de fierté. — Mais je verrai ce monsieur, — je le remercierai de ce qu'il a fait pour moi, sans me connaître, par charité, comme vous dites, madame; et il faut bien croire que je ne serai pas toujours si malheureuse, — je lui rendrai l'argent qu'il a donné pour moi. — C'est bientôt Pâques, et le soleil ; j'irai chanter le dimanche aux Champs-Elysées, il y a du beau monde, et on y gagne beaucoup plus que dans ce quartier-ci.
Le soir, Chechina laissa ouverte la porte de son cabinet pour apercevoir Tartiste et lui parler quand il passerait dans le corridor ; mais elle attendit vainement toute la nuit,
René ne rentra pas chez lui. Le matin, madame Jean fut toute surprise, en venant pour faire le ména^jo, de voir que le lit n'était pas défait. — Tiens, tiens, dit-elle, avec un sourire malicieux, s'il n'est pas chez lui, — de si bonne heure, — c'est qu'apparemment il est aiUieurs. Et elle alla frappera la porte de Chcchiiia. Comme on ne lui répondit point et que la porte n'était pas fermée, elle entra, et aperçut l'Iialienne qui dormait toute habillée sur son lit.
— Et monsieur René, — dit madame Jean après avoir jelé un regard inquisiteur dans tous les coins de la chambre— est-ce qu'il est déjà parti?
— Que voulez-vous dire, madame? répondit Chechina. Je n'ai pas encore vu M. René, et j'en suis bien fâchée, — car je voudrais lui parler. — Je l'ai attendu toute la nuit. Mais au matin il n'éiait pas encore rentré.
— C'est bien extraordinaire, ça, — fit madame Jean. — Depuis que je le connais, c'est la première fois qu'il lui arrive de passer la nuit hors de chez lui. — Est-ce qu'il lui serait arrivé quelque accident, par hasard? Il faut que j'aille à son atelier pour savoir des nouvelles.
— Oh madame, fit l'Italienne en hésitant à parler, si vous aviez occasion de repasser par ici, auriez-vous la bonté démonter jusque chez moi ? — S'il était arrivé un accident à M. René, j'en serais bien désespérée.
— Si vous êtes inquiète, dit la femme de ménage,— venez avec moi, — jusqu'à l'atelier. — Comme ça vous saurez tout de suite ce qui en est.
— Je vous suis, madame, dit la jeune fille en jetant à la hâte un châle sur ses épaules.
En arrivant sur le quai, madame Jean, suivie de Chechina, aperçut de loin René qui sortait de la cour de l'Institut où était situé l'atelier de son maître. L'artiste donnait le bras à une jeune femme mise assez singulièrement, qui sautillait comme une chèvre et riait tout haut en faisant toutes sortes de mines.
— Tiens, nous arrivons bien, dit madame Jean en montrant René qui venait devant elle. Voilà M. René.
— Où cela? demanda Chechina.
— Là-bas, — devant nous, — ce jeune homme qui est avec cette dame si drôle, — je la reconnais, c'est une modèle.
Chechina lâcha le bras de la femme déménage, — qui rejoignit René et lui parla quelques instants.
Lorsque madame Jean vint retrouver Chechina, elle la trouva toute agitée.
— Qu'a.vez-vous, ma chère? lui demanda-t-elle. —Rien, fit l'Italienne. — Et M. René, il ne lui est pas
arrivé d'accident heureusement?
— Non, dit madame Jean. Seulement, il m^a prévenue qu'il ne rentrerait pas ce soir, ni demain, ni même après peut-être.
— Ah ! fit Chechina... Elle est jolie cette dame qui est avec M. René.
— Ouh! ouhî fit madame Jean. C'est leur état à ces femmes-là. Les peintres s'en servent pour les mettre dans
leurs tableaux. C'est comme qui dirait des outils. Mais, dans le fond, c'est pas grand'chose de bon, allez.
— Est-ce qu'il vous a parlé de moi, monsieur René ? demanda Chechina.
— Parlé de vous ? non ; pourquoi ?
— Je croyais... comme il m'a vue avec vous.
— Il ne vous a pas aperçue, ma petite, et quand même il vous aurait vue. . . — puisqu'il ne vous connaît pas.
— Vous ne lui avez donc pas dit que je vous accompagnais? dit Chechina.
— Mais vous ne m'aviez pas chargée de le lui dire, répondit la femme de ménage.
— C'est vrai, lit Chechina ; — alors il ne sait pas que je l'ai attendu cette nuit.
— Non. — Mais qu'est-ce que cela fait ? — il reviendra... vous êtes gens de reyue, comme on dit.
Et madame Jean laissa Chechina, qui, de son côté, retourna chez elle.
Chechina avait dix-huit ans, c'était une admirable créature, et, au milieu de sa misère même, elle resplendissait comme ces chefs-d'œuvre à qui la pauvreté de l'artiste n'a pu donner qu'un méchant cadre de bois.
Née d'un père vénitien et d'une mère sévillane, Chechina, bien qu'elle offrît dans sa nature quelque chose de ces deux contrées, paraissaitpourtant plutôt fille d'Espagne que d'Italie. Enfant, elle avait trempé ses deux pieds dans les eaux du Guadalquivir et couru les cimes escarpées des Sierras. Adolescente, elle avait erré sur les plages d'Is-
chia, vu le Vésuve et respiré l'harmonie dans l'air mélodieux qui souffle au Pausilippe en agitant les lauriers du tombeau de Virgile. Jeune fille, elle avait, pendant quatre ans, dormi dans les cellules d'un cloître du ïyrol, moitié allemand; et au contact de ses compagnes, dont un grand nombre étaient nées au delà du Rhin, Chechina avait mêlé la rêveuse poésie germanique aux vivacités de son sang méridional. Plus tard, elle avait suivi, à travers l'Italie, dans leurs courses aventureuses, son père et sa mère. Elle avait agenouillé sa piélé fervente devant les chapelles flambantes de Saint-Marc, et couru le Corso de Rome pendant le carnaval ; novice, devenue bohème pour obéir à la nécessité, elle avait à quinze ans quitté le voile pour les oripeaux du théâtre. Elle avait figuré dans les chœurs hSan-Carlo, à la Fenice et à la Scala.
Maintenant, elle vivait misérablement, en courant les boues de Paris sous un soleil poitrinaire. Elle vivait seule et triste, fière et pauvre, chaste elbelle. Mais, quoiquetransplantée dans la terre d'exil, elle était restée dans toute la splendeur de sa jeunesse, la fleur dorée au soleil des zones ardentes. Sa beauté, qui devait plus tard fournir à l'art un type célèbre, rappelait surtout les vierges mondaines qui peuplent les bruns paradis dos peintres de l'école espagnole, et au front desquelles le nimbé chrétien de Marie sied moins que ne ferait la couronne amoureuse d'une déesse païenne.
Cependant, malgré cette vie accidentée, après avoir traversé les cloîtres et les coulisses, Chechina était vierge
comme Eve avant le premier baiser d'Adam, et innocente comme elle avant son dialogue avec le serpent. Jusqu'alors, toutes ses virginités avaient, sans le moindre instinct d'éveil, sommeillé au fond de son ignorance.
Pourtant, depuis son séjour à Paris, elle était forcée d'exister au milieu des centres où la corruption est la plus contagieuse. Quand elle faisait son métier dans les cafés et les restaurants du quartier Latin, ceux qui les fréquentent ne mettaient pas exprès pour elle de sourdines à leurs expressions. Elle assistait souvenià ces grossières comédies de l'amour qui s'ébauchent le soir dans la fumée des tabagies entre des jeunes gens dont le cœur est descendu dans le ventre ou remonté dans l'esprit, et des femmes dont la jeunesse n'a pas duré plus longtemps que la première robe de soie pour laquelle elles se sont jetées à corps et à cœur perdus dans les plus sales boues du vice. Chechina regardait, sans comprendre, ces galanteries équivoques : sans comprendre, elle écoutait ces refrains où des rimes obscènes cliquetaient au bout d'un vers boiteux, et dont les bruits rauques étouffaient les douceurs de ses chansons. Plus d'une fois on avait chuchoté à son oreille des madrigaux qui sentaient l'alcool, ou jeté dans sa quêteuse une aumône qu'enveloppait des billets libertins. Et chaque soir, pourtant, Chechina rentrait dans sa misère solitaire, sans qu'aucune des paroles qu'elle avait entendues eût troublé un seul moment la limpidité de sa pensée, — éveillé la curiosité de son esprit, ou dérangé l'immobilité de son cœur.
m SCÈNES DE LA VIE DE JEUNESSE.
Mais l'heure devait arriver où sa jeunesse viendrait lui révéler spontanément tout ce qu'elle ignorait encore des choses de la vie. Et cette heure arriva en effet.
Après cette rencontre, où elle avait vu René sans que l'artiste Teùt aperçue» Chechina rentra chez elle. Mais en se retrouvant dans cette chambre qu'elle avait failli quitter la veille, la jeune fille fut singulièrementémue. Tl lui semblait qu'elle n'était plus la même, et qu'elle vivait dans un air nouveau. Voulant s'étourdir un peu, elle essaya de chanter, mais elle ne le put pas longtemps. Comme malgré elle, toutes les chansons qui lui revenaient dans la mémoire parlaient de l'amour, de ses joies et de ses douleurs. Jusque-là ces chants ne produisaient aucune impression sur Chechina. Elle les répétait avec la fidélité d'un instrument, sans peine comme sans plaisir, — mais celte fois, ils lui causaient plaisir et peine. En sortant de sa bouche, ils tombaient dans son cœur et y éveillaient un essaim confus de pensées tumultueuses. Mais il en était une surtout à laquelle son esprit s'attachait particulièrement, malgré la vague douleur qu'elle éprouvait. — C'était l'idée de savoir René avec une autre femme.
Chechina entrait par la jalousie dans l'amour, et par l'amour, dans la vie.
Ainsi qu'il l'avait annoncé, René ne revint pas chez lui le lendemain ni le surlendemain. Il était allé aider son maître dans des travaux que celui-ci achevait au château
du duc de L Quant à la femme avec qui on l'avait
rencontré, c'était en effet un modèle que son maître l'avait
chargé de lui amener. — Mais, pour Chechina, cette femme restait une rivale, et la jeune fille, acharnée dans cette idée de rivalité, en torturait son amour naissant. Alors elle se rappelait le service que René lui avait rendu, sans la connaître, — sans la prévenir, par un seul instinct de charité; et la fierté native de Chechina se trouvait blessée. — Une espérance calmait pourtant, par moments, la douleur que la jeune fille attisait sans cesse. Elle pensa qu'à son retour, René viendrait la voir et s'expliquerait à propos du payement du loyer. — Mais, après quelques jours d'absence , l'artiste était rentré chez lui, et n'avait point parlé à Chechina, — n'avait même pas cherché à la voir. — Le lendemain du retour de René, Chechina guetta au passage la femme de ménage de l'artiste. — Elle l'interrogea avec un langage rusé, qu'elle n'aurait point eu quelques jours avant, et lui demanda si René lui avait parlé d'elle.
— Aucunement, répondit madame Jean. — Au reste, je ne l'ai vu qu'un instant ce matin ; — comme j'arrivais chez lui, la dame avec qui nous l'avons rencontré l'autre jour est venue le chercher ; ils sont sortis ensemble.
Cette révélation plongea encore plus avant le cœur de Chechina dans les rouges enfers d'une jalousie qui irrita jusqu'à l'exagération son amour-propre déjà si irritable. — Elle passa une nuit horrible, mettant son esprit à la torture pour trouver un moyen de rendre à René l'argent qu'il avait avancé pour elle ; et, s'efFôrçant de croire que ce service étant le seul lien qui
l'attachât à l'artiste, elle ne songerait plus à lui une fois qu'elle aurait pu s'acquitter de ce qu'elle considérait maintenant comme une dette. Un matin, brisée par la fatigue, elle s'endormit, avec un sourire sur les lèvres. Elle avait trouvé son moyen.
Le lendemain, — comme René entrait dans l'atelier de son maître et se disposait à travailler, une jeune fillle, assez pauvrement vêtue, entrait dans l'atelier, et, tout en baissant les yeux devant les dix jeunes gens qui se trouvaient réunis là, — demanda si l'on n'avait pas besoin d'un modèle.
— Qui vous envoie ici, mademoiselle? demanda René, en l'examinant avec curiosité.
— Personne, dit-elle; je viens de moi-même.
— Dans quels ateliers travaillez-vous ordinairement ? demanda un autre.
— Je n'ai jamais été dans aucun atelier, répondit-elle. Je sais seulement que celui-ci est un des plus célèbres, c'est pourquoi j'y suis venue.
Tous les peintres avaient quitté leurs chevalets et s'étaient rangés autour de l'étrangère, qu'ils examinaient avec curiosité.
— Elle est donc crânement bien dessinée qu'elle veut débuter ici, dit un des rapins.
— Messieurs, dit un autre, nous connaissons tous par cœur les femmes qui posent ici — nous pourrions bien, ce me semble, sortir un peu des Clara, des Adèle,
des Séraphine et autres créatures de la dynastie Salomon OU David.
— Vous êtes juive, mademoiselle ?demaniia René.
— Non, monsieur, — je suis de Naples. Mon père était Vénitien, et ma mère Espagnole.
— Fichtre, murmura un élève tombé en admiration — Murillo croisé de Véronèse, — des gens à poil, quoiqu'ils ne soient pas les amis delà maison.
— Vous voulez entreprendre un état bien fatigant, mademoiselle, dit René.
— Je suis jeune, et je suis forte, répondit la jeune fille.
— C'est qu'avant de nous entendre, il faudrait que nous vous vissions, murmura René à voix basse.
Le visage de la jeune fille se colora subitement d'une teinte pourpre.
— Mon Dieu ! dit un autre élève, — ce n'est point que nous mettions en doute votre beauté, qui paraît admirable; — mais c'est l'usage... Il faut que nous sachions à quelle école votre nature appartient.
— Je ferai ce qu'il faudra faire, dit la jeune femme en ôtant son châle et son chapeau.
Sur un geste de René, les élèves s'étaient retirés dans le fond de l'atelier. La jeune fille semblait encore hésiter; mais en voyant entrer dans l'atelier une autre femme, qui resta étonnée sur le seuil, elle déboucla vivement sa ceinture.
— Tiens, tiens ! dit la nouvelle venue, en s'adressant
à l'étrangère, la guitare ne va donc plus, ma chère, que nous donnons dans la plastique ?
— Qu'est-ce que tu veux dire, Clara? demanda René.
— Parbleu, répondit le modèle, c'est bien clair : mademoiselle est une virtuose célèbre dans le quartier, elle chante comme plusieurs rossignols, et je lui ai donné un sou bien souvent. Pas vrai, ma petite? Aussi je ne trouve pas gentil de sa part qu'elle vienne justement ici pour me faire concurrence. Ah mais ! continua Clara. Au fait, qui est-ce qui l'a envoyée ici? Je parie que c'est vous, René...
— Moi! non, pourquoi cela? répondit l'artiste.
— Parce que vous devez la connaître, puisqu'elle demeure dans votre maison. Je l'ai rencontrée hier dans votre corridor, faites donc l'ignorant un peu.
René regarda la jeune fille... Elle pâlissait à vue d'œil.
— Par grâce, monsieur, dit-elle à l'artiste, emmenezmoi d'ici.
Le soir, Chechina, assise auprès de René, lui racontait son histoire, jusqu'au jour où elle l'avait connu, et la métamorphose qu'elle avait éprouvée depuis qu'elle le connaissait. — Sans balbutier d'une syllabe, et avec toute l'audace de la naïveté, elle raconta son amour, sa jalousie, et les blessures faites à son orgueil.
— Mais pourquoi vouliez-vous vous faire modèle? — demandait René.
— Hélas! répondit-elle, vous m'aviez obligée et vous
COMMrNT ON DEVIENT COLORISTE. ^287
ne vouliez pas môme recevoir un remercîment ; j'étais offensée et ne pouvais pas supporter cette idée que vous m'aviez secourue avec indifférence, comme on fait l'aumône à un pauvre. Je voulais ne rien vous devoir, à vous qui vous refusiez à ma reconnaissance. Mais, comme il fallait trop de temps dans mon état pour amasser la somme que vous aviez avancée pour moi, j'ai voulu la gagner par un autre moyen. C'esr votre femme de ménage qui, sans le vouloir, m'en a donné l'idée en me parlant de celte demoiselle avec qui je vous avais rencontré, et que je croyais votre maîtresse. Voilà comment vous m'avez vue tantôt à votre atelier. — Mais j'étais bien honteuse.
— Et maintenant, fit René...., dont le cœur et l'enthousiasme commençaient un peu à s'allumer aux flammes chaudes qui sortaient des regards de la belle fille, me considérez-vous encore comme un créancier ?
— Maintenant, répondit Chechina, — c'est bien différent. — Vous êtes mon ami. — Puisque vous n'aimez pas Clara, — je ne me presserai pas tant.
... Un mois après, René apporta à l'atelier de son maître une magnifique étude peinte, représentant Vénus sortant des flots. — En voyant ce quasi chef-d'œuvre, tous les élèves poussèrent un hosanna d'admiration.
— De qui ça? — dit tout à coup le maître de René, qui venait d'entrer.
— De moi, monsieur, répondit René.
— De vous? — fit le grand artiste.... de vous? vous
i88 scèm;s de la vie de jeunesse.
êtes bien sûr? — Eh bien ! vous m'élonnez. Je ne m'attendais pas à cela — de vous : — vous faisiez le sournois, à ce qu'il me semble.
René hésita un instant avant d'oser répondre à son maître, qui examinait avec une attention de plus en plus étonnée cette belle peinture, qui, pour être conçue dans un autre esprit que celui de son école, n'en éiait pas moins appréciée par cet illustre artiste. — Après avoir longtemps examiné l'œuvre de René, il murmura en luimême: Allons encore un qui passe à l'ennemi.
— J'avais espéré que vous voudriez bien me donner quelques conseils, monsieur, dit René en balbutiant.
Son maître sourit, et, avec une douce ironie, répondit en lui serrant amicalement la main :
— Des conseils à vous?... Un de ces jours, c'est moi qui irai vous en demander... Et il sortit.
— Qu'est-ce que cela signifie? fit René quand il se trouva seul avec ses camarades...
— Parbleu ! dit un des rapins en considérant le tableau de plus près, — il me semble reconnaître cette Vénus-là... elle a joué de la guitare.
— C'est possible, répondit René... mais vous ne l'entendrez plus en jouer, messieurs.