RE-TOUR-NEZ AU CONTROLE
Brassard s'enfuit épouvanté.
Montléry, se contenant, traverse les couloirs, passe devant les ouvreuses d'un air indifférent, et arrive dans les coulisses.- Tout le monde se précipite au-devant de lui ; on l'interroge :
— Eh bien?... vous l'avez vu?
— Oui... oui... fait Montléry en essayant de s'esquiver.
Séricourt l'arrête :
— Comment a-t-il trouvé notre couplet ?
— Très joli... nous le couperons.
— Oh !... vous voulez couper...
— Et mon ouverture ? demande le chef d'orcaestre.
— J'étais gentille, n'est-ce pas! fait une des moissonneuses.
Montléry veut échapper à toutes ces questions; il s'élance sur la scène :
— Allons ! place au théâtre !
Et apostrophant deux petites figurantes qui sont restées devant le trou de la toile :
— Vous ne m'avez pas entendu, vous làbas?
L'une des figurantes se retourne i
UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES. I<p
— Nous. regardons le schah.
Elles regardent le schah ! Ce mot met le comble à la fureur de Montléry; il est au bout
de ses forces, il faut qu'il éclate :
— Ah ! vous regardez le schah !... Je vous en donnerai, moi, du schah!... Roblot, vous leur collerez cinq francs d'amende !
Les petites pleurent :
— Oh! monsieur!...
Mais le féroce directeur n'entend plus rien, et d'une voix frémissante de colère :
— Cinq francs d'amende ! répète-t-il, cinq francs d'amende!.,, ça leur apprendra à regarder le schah !
ses affaires l'y obligeaient absolument, et, dans ce cas, il s'arrangeait toujours de façon à être rentré chez lui le jour même. Mais il lui arriva une fois de manquer le train de six heures ; il avait faim, il prit le parti de rester à Paris, d'y dîner et d'aller voir ensuite la Sirène de Bougival, cette fameuse Sirène qui attirait tant de monde aux Délassements-Lyriques, et dont il connaissait déjà les principaux airs pour les avoir entendu jouer par tous les pianos de Melun. M. Praberneau se rendit donc aux Délassements... et n'en sortit plus.
Antonia l'avait littéralement enivré.
C'est qu'aussi elle était bien charmante, l'actrice chargée du petit rôle de la bouquetière dans la Sirène de Bougival, un rôle dont personne n'avait voulu d'abord et qu'ellemême n'avait accepté que pour « être quelque part ». Après l'échec de Romulus, Antonia n'avait plus revu Gaston de Rivesaltes, et comme elle ne voulait pas rentrer aux Folies- Plastiques, elle s'était décidée à embrasser définitivement la carrière de l'opérette, en signant l'engagement qu'on lui proposait aux Délassements-Lyriques. Cent-vingt francs par mois, ce n'était guère, mais, comme son nouveau directeur le lui avait fait observer, on la remarquerait là beaucoup plus qu'ailleurs.
Et on la remarqua, en effet, et tout de suite !
Quand elle parut pour la première fois dans son délicieux costume dessiné par Robida, ce fut un « ah ! » général d'admiration. Le gros Rudolsheim, qui ne craignait pas, à l'occasion, de donner le la du succès, lança de sa voix sonore un « Prafo ! » suivi aussitôt de quelques applaudissements; d'autres spectateurs crièrent « Chut I » mais la cause de l'actrice était gagnée. Antonia, enhardie par cet accueil flatteur, s'avança en souriant, salua gentiment à droite et à gauche, et entonna le couplet suivant :
C'est la petite bouquetière Qui vient trouver les amateurs; Ne repoussez pas sa prière, Messieurs, achetez-lui des fleurs!
Si vous avez trop du bouquet Acceptez au moins un œillet;
Car la petite bou,
Car la petite bou, Car la petite bouquetière Aurait vraiment bien du malheur, Si vous ne preniez pas sa fleur.
Ce couplet, dit avec un air ingénu qui le rendait on ne peut plus piquant, produisit un effet énorme. Ajoutez que la musique était très
agréable et ne ressemblait nullement à celle qu'on avait entendue depuis le commencement de l'acte. On cria bis; Antonia redit son couplet avec la même ingénuité, mais en accentuant cette fois le temps indiqué au dernier vers :
Si vous ne preniez pas... sa fleur.
Elle laissa tomber ces deux mots en baissant les yeux, et comme le public riait de plus belle, elle le regarda avec une expression étonnée qui voulait dire : c Eh bien, quoi?
Qu'est-ce que vous avez? je ne comprends pas.... »
Le succès se changea en triomphe; les applaudissements éclatèrent de tous côtés ; le gros Rudolsheim, debout au milieu de l'orchestre, criait de plus en plus fort : « Prafo! prafo!» et le jeune Gontran Souchard, frémissant d'émotion, ne cessait de se tourner vers ses amis en répétant : « C'est une Théo, mon cher ! une vraie Théo ! »
Antonia détermina ainsi le succès de la Sirène de Bougival, laquelle Sirène, assez ma' accueillie au début, excita, à partir de l'entrée de la bouquetière, les transports qui devaient la conduire jusqu'à sa cinq cent trentième représentation. De plus, et très heureusement
pour elle, la petite bouquetière ne revint pas après cette scène ; de sorte qu'elle garda son succès et que M. Adolphe Beauvisage put dire, en rendant compte de la pièce et en louant sa principale interprète : « On a vivement applaudi, à côté de madame Bolduc, une jeune actrice qui, dans un rôle trop court — ceci s'adresse à vous, M. Ferdinand du Chesne ! — a fait preuve de qualités sérieuses. Mademoiselle Antonia, connue surtout jusqu'à présent par ses succès incontestables de jolie femme, s'est révélée hier sous le double aspect — réellement sympathique — d'une chanteuse nuançant avec goût et d'une comédienne pleine de tact et de finesse. Si mademoiselle Antonia veut travailler, il y a en elle l'étoffe d'une artiste d'avenir. Qu'en pensez-vous, M. Chaumoncel? »
M. Chaumoncel (le directeur des Délassements-Lyriques) ne pouvait penser qu'au mal qu'il s'était donné pour inculquera Antonia cet air de parfaite ingénuité qui lui avait valu son succès ; et M. Ferdinand du Chesne, l'auteur si malicieusement mis en cause par Adolphe Beauvisage, aurait pu répondre que le rôle de la bouquetière avait dû être écourté aux répétitions, par suite de l'insuffisance notoire de son interprète.
aoa SCENES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
Quant à la question d'avenir, elle était déjà résolue. Le jour même de son succès, un des amis d'Antonia lui avait présenté au foyer des Délassements - Lyriques un monsieur très distingué qu'on n'avait pas revu depuis. Mais le bruit courait au théâtre que ce monsieur s'était lié plus intimement avec l'aimable actrice. On ignorait d'ailleurs son nom ; tout ce qu'on savait, c'est que le monsieur devait être marié, car on l'avait aperçu un soir dans une loge du rez-de-chaussée avec deux dames très bien mises, une jeune et une vieille ; et Flambardet avait remarqué que, la jeune dame s'étant penchée en avant de la baignoire, au moment de l'entrée d'Antonia, le monsieur s'était rejeté vivement en arrière.
A partir de ce jour aussi — le jour de son succès — Antonia ne fut plus la même personne. Soit qu'elle eût pris au mot les éloges d'Adolphe Beauvisage et qu'elle se considérât comme vraiment fiancée à l'art, soit que sa situation à l'égard du monsieur dont on ne savait pas le nom l'obligeât à plus de réserve, elle cessa d'être la « bonne fille » que tout Paris avait connue. On ne la vit plus aux courses, aux premières, à toutes ces réunions recherchées des demi-mondaines parmi lesquelles les chroniqueurs avaient longtemps
LE MARIAGE d'aNTONIA. 2o3
marqué sa place. D'ailleurs elle n'avait pas encore manqué une seule représentation de la Sirène de Bougival; et cette Antonia qui s'était rendue célèbre autrefois, au temps où elle jouait les Princesses du macadam, par ce petit mot adressé à son directeur : « Tu sais, mon petit, il fait trop chaud aujourd'hui pour que j'aille me trémousser devant tes banquettes ! » cette même Antonia, convertie désormais à une vie régulière, chantait scrupuleusement tous les soirs :
C'est la petite bouquetière, etc.
Et presque tous les soirs, un coupé très sombre l'attendait à la sortie du théâtre ; un valet de pied, très sombre également — et très muet, car on avait essayé vainement de le « faire causer » — ouvrait la portière du coupé ; Antonia, enveloppée d'un voile épais, passait vivement devant les curieux, se jetait dans la voiture et disparaissait au galop de deux grands chevaux noirs.
Il y avait plus d'un an qu'Antonia menait cette existence, autrement dit, pour mieux préciser, on en était à la trois cent quatrevingtième représentation de la Sirène de Bougival, lorsque M. Praberneau fut frappé du
ao/i SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
coup de foudre dont il ne devait pas se relever.
Notez que ce coup de foudre était absolument spontané — ce qui, du reste, est le propre des coups de foudre. M. Praberneau n'allait jamais au théâtre, lisait à peine les journaux et ne connaissait même pas de nom l'artiste qui l'avait si vivement impressionné.
Il interrogea l'ouvreuse.
— Pardon, madame, dit-il très ému, comment appelez- vous la personne qui joue le rôle de la petite bouquetière ?
L'ouvreuse regarda Praberneau et vit qu'elle avait affaire, non à un mauvais plaisant, mais à un brave spectateur qui brûlait véritablement du désir d'être renseigné.
Elle répondit :
— C'est mademoiselle Antonia...
Et comme Praberneau demandait si c'était une « actrice en réputation » :
— Pour ce rôle-là, oui monsieur, fit l'ouvreuse. Elle a un très grand succès.
— On l'applaudit autant tous les soirs ?
— Oh ! ce n'est rien, cela, monsieur ! Nous sommes à la trois cent quatre-vingtième; alors, vous comprenez? on commence à se relâcher...
Mais si vous étiez venu les premières fois. . c'est là que vous auriez entendu applaudir!...
LE MARIAGE d'aNTONIA. aoS
Et des bouquets ! ! ! elle en recevait presque autant que madame Bolduc !
— Elle est très courtisée ?
— 'Oh! oui; mais, vous savez, c'est comme si on chantait... La figure du marchand de bois s'illumina.
— Elle est sage?
— Sage... si vous voulez; je ne prétends pas qu'elle ait droit à un prix de vertu... dame, vous savez ce que c'est... dans les théâtres...
— Oui... oui... je sais, fit M. Praberneau d'un air entendu.
— Mais enfin, reprit l'ouvreuse, c'est une femme qui se tient très bien. On dit qu'elle a quelqu'un...
— Ah!
— Oui... un monsieur très comme il faut, paraît-il, et dans une belle position... Moi, je ne le connais pas, mais une de mes collègues Ta vu : c'est un brun, d'une cinquantaine d'années, très sec...
M. Praberneau fit un geste d'impatience
— Je ne vous demande pas...
— Sans doute, monsieur... reprit l'ouvreuse; aussi, ce que je vous en dis, c'est dans l'intérêt de mademoiselle Antonia.
— Vous la connaissez ?
— Très peu, mais on a beaucoup parlé
*o6 SCENES DE LA. VIE DE THEATRE.
contre elle et je ne trouve pas cela juste... Certainement, mademoiselle Antonia n'est pas à l'abri d'un reproche... elle est comme tout le monde; elle s'est un peu amusée... on est enfant, on ne connaît pas la vie... Mais aujourd'hui, il n'y a rien à dire... elle se conduit encore mieux que toutes les autres et, au moins, elle fait du bien autour d'elle...
— Elle est charitable î
— Oh! oui, monsieur, très charitable...
Ainsi, tenez, dernièrement, une de nos collègues a été mise à pied pendant huit jours pour n'avoir pas rendu ses contremarques...
Ce n'était pourtant pas de sa faute ! vous pouvez demander... c'est une femme très méritante... Madame Gondois, qu'elle s'appelle, et avec cela très malheureuse, sa fille venait justement d'accoucher... des gens qui n'ont pas un sou... enfin, la vraie misère ! Eh bien, quand mademoiselle Antonia a su cela, elle a parlé au contrôleur en chef pour faire lever la mise à pied, et elle a envoyé un billet de cinq cents francs à madame Gondois.
— Cinq cents francs !
— Oui, monsieur... et c'est ce qui me fait dire qu'on peut raconter tout ce qu'on voudra contre mademoiselle Antonia, il n'en est pas moins vrai qu'elle a des sentiments.
LE MARIAGE d'aNTONIA. 207
La sonnerie du foyer annonçant la fin de l'entr'acte interrompit cette conversation.
M.Praberneau regagna sa stalle et se prépara vainement à revoir la petite bouquetière. Nous vous avons dit qu'elle n'était que du premier acte.
Alors, M. Praberneau revint le lendemain...
puis le surlendemain... puis les jours suivants. 11 était pris.
Pourquoi? comment? par suite de quelles circonstances? Ah! voilà! Je constate le fait sans l'expliquer; tout ce que ]e peux dire, c'est qu'après avoir entendu vingt ou vingtcinq fois les couplets de la petite bouquetière,. M. Praberneau envoya à Antonia un bracelet accompagné du billet suivant :
Mademoiselle,
« Si ma présence assidue au troisième rang de l'orchestre ne vous a pas déjà fixée sur les sentiments que vous m'avez inspirés, permettez-moi de vous les exprimer en vous adressant avec cette lettre un faible témoignage de ma sympathie.
» J'aurais voulu vous envoyer des fleurs, mais elles pâliraient à côté de celles que vous portez avec tant de grâce et ne vous rappelleraient
ao8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
pas assez longtemps l'homme que vous avez captivé !
» Daignez donc accepter ce simple souvenir de la part de celui qui se dit, mademoiselle, Votre plus fervent admirateur,
» Paul de Praberville. »
Hôtel des voyageurs, rue de Lyon, près de la gare, chambre n° 4.
M. Praberneau avait adopté ce nom et ce domicile pour les besoins de l'entreprise hardie qu'il méditait. Malgré ce que lui avait dit l'ouvreuse sur la vertu d'Antonia, il pensait que celle-ci ne serait pas insensible à l'hommage d'un spectateur qui l'applaudissait tous les soirs avec un enthousiasme si visible. Plusieurs fois, la petite bouquetière s'était tournée de son côté en lui décochant son plus gracieux sourire et, sans être trop présomptueux, Tardent marchand de bois pouvait espérer qu'il n'avait pas déplu. Après tout, il était bel homme, il n'avait que trente-huit ans... Pourquoi cette actrice, si sage qu'elle fût, se seraitelle montrée plus réservée que la femme de l'inspecteur des fortifications, une femme connue dans tout Melun pour la sévérité de
LE MARIAGE d'aNTONIA. 20J)
ses principes et qui n'avait pas craint de jeter tous ces principes par-dessus bord pour venir ie trouver, lui Praberneau, alors qu'il ne songeait nullement à elle?
Praberneau, c'est-à-dire M. Paul de Praberville attendit donc une réponse à sa lettre et même... qui sait?., la visite d' Antonia venant lui dire en personne, comme la femme de l'inspecteur des fortifications : J'ai compris que vous m'aimiez... me voici... prenez-moi!
Il ne reçut que le billet suivant :
« Monsieur,
d Je n'accepte pas de cadeau des personnes que je ne connais pas.
» Agréez mes civilités,
» Antonia. »
El , a vec ce billet, 1 ecrin qui l'avait provoqué.
Praberneau, très dépité, écrivit une autre lettre pour protester de la pureté de ses intentions. Mademoiselle Antonia s'était étrangement méprise ; Praberneau n'avait pas cru l'offenser en exprimant une admiration toute respectueuse ; son bouquet — car il persistait à appeler ainsi ce que mademoiselle Antonia prenait pour un cadeau — son bouquet s'adressait
non à la femme dont il connaissait les sentiments élevés, mais à l'artiste qui interprétait avec tant de talent les heureuses productions de nos musiciens français : ce n'était pasl'offre d'un adorateur vulgaire, c'était l'hommage d'un dilettante éclairé, etc..
Antonia ne répondit pas.
Cette seconde lettre fut suivie d'une «troisième, d'une quatrième, d'une cinquième...
Antonia ne répondit pas davantage.
Il fallait en finir.
Praberneau se présenta un matin chez l'actrice, comme envoyé par le directeur des Délassements-Lyriques. La femme de chambre d' Antonia le fit entrer dans le salon et courut prévenir sa maîtresse. Celle-ci à la vue de l'importun qu'elle reconnut tout de suite pour son « admirateur du troisième rang » eut un.
geste de colère :
— Que voulez- vous, monsieur? dit-elle.
L'honnête marchand de bois s'attendait bien
à un accueil quelque peu sévère, mais il ne se représentait pas la petite bouquetière sous cet aspect de Diane effarouchée. Il balbutia :
— Mon Dieu! mademoiselle... je voulais.. - Antonia le regarda froidement :
— Vous vouliez m'exprimer votre amour n'est-ce pas?
LE MARIAGE d'aNTONIA. 211
— Oh! mon amour... c'est-à-dire.
— Cest-à-dire ce qui en tient lieu... un petit dîner au Café anglais, une promenade en voiture, deux ou trois bijoux et un billet de cinq cents francs par-ci, par-là...
Praberneau rougit :
— Oh! mademoiselle!... loin de moi, la pen-
ovCt . .
— Pas de billet, alors?
Le pauvre homme ne savait déjà plus où il en était; cette brusque question le déconcerta complètement. Il s'embrouilla :
— Si!... non!... je veux dire... ou plutôt..,, enfin...
Antonia haussa les épaules.
— Enfin, vous supposiez que je serais trop heureuse de faire votre connaissance?
— Pardon!... j'espérais...
— Eh bien, mon cher monsieur, vous vous êtes trompé... Je ne suis pas du tout... oh!
mais du tout!... la femme que vous croyez..»
— Mais, mademoiselle, je vous jure...
Antonia poursuivit :
— Je ne sais pas ce qu'on a pu vous dire contre moi...
Praberneau voulut protester.
— Oh! reprit l'actrice avec vivacité, je connais mes camarades, allez! Il suffit qu'une
femme se tienne bien pour qu'aussitôt on lui jette la pierre... Si je menais la vie de telle ou telle que je ne veux pas nommer, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, et trois ou quatre en même temps, on n'aurait pas assez d'éloges pour moi... Mais cette existence-là ne me va pas; je ne suis plus une petite fille; quand j'ai rencontré une personne qui me plaît et qui me témoigne des égards, je n'ai pas besoin de courir ailleurs... surtout quand je n'ai rien à désirer comme en ce moment-ci. Voilà justement pourquoi on m'en veut! ... Demandez à Blanche d'Annecy si elle n'a pas essayé de me faire perdre ma position !
Praberneau, étourdi par ce flux de paroles, se raccrocha au dernier mot entendu :
— Blanche d'Annecy? fit-il.
— Oui, reprit Antonia.
Et regardant Praberneau bien en face :
— Qui sait? dit-elle brusquement... c'est peut-être elle qui vous envoie.
Praberneau, ahuri, ouvrit de grands yeu:-: :
— Plaît-il?
Mais Antonia, toute à sa pensée, continua :
— La combinaison ne serait déjà pas si bête !... On ne serait pas fâché de pouvoir dire à la personne qui s'intéresse à moi : « Vous savez? votre Antonia... cette femme si fidèle?
LE MARIAGE d'ANTONIA. ai3
Eh bien, elle reçoit un M. de Praberville qui lui envoie des bijoux!... »
Cette fois, l'honnête marchand de bois comprit à peu près ce qu'Antonia voulait dire, et bondissant :
— Oh! mademoiselle! s'écria-t-il... mademoiselle! comment pouvez- vous croire que moi, Praberneau...
Il se reprit :
— ... Que moi, Praberville, je serais assez infâme... assez indélicat... assez... Oh!...
Antonia fut touchée de cette indignation qui ne trouvait plus de termes pour s'exprimer, et, adoucissant sa voix :
— Eh bien, non! fit-elle... non! je ne le crois pas.
Praberneau respira bruyamment :
— A la bonne heure!... parce que... parc2 que...
Et le mot lui manquant encore, il essuya son front ruisselant de sueur,
Antonia n'avait pas besoin, d'ailleurs, d'une autre protestation pour être convaincue que le pauvre homme n'avait pas trempé dans la noire machination dont elle accusait Blanche d'Annecy. Mais elle ne pouvait perdre le bénéfice du beau mouvement oratoire qui avait si vivement ému Praberneau, et voulant rester
2l4 SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
intéressante, elle prit un ton triste et doux :
— Vous n'avez pas voulu me blesser, monsieur... je le vois à présent... mais avouez qu'une femme dans ma position est bien à plaindre!...
— Pourquoi? fit Praberneau.
L'actrice continua :
— Exposée sans cesse à des déclarations quelle ne peut éviter, vivant dans un monde où l'inconduite est considérée comme une obligation...
— Oh!
— Je vous dis ce qui est, monsieur! Nous n'avons pas le droit d'être honnêtes, nous autres, et quand nous le sommes, on ne veut pas l'admettre!...
Praberneau se récria :
— Qui vous fait supposer?...
— Eh! monsieur, seriez-vous venu chez moi, si vous aviez pensé que je serais d'un abord difficile?
— Permettez!...
— Mais vous vous êtes dit : c'est une actrice, c'est une femme qui a un amant...
Praberneau devint très rouge :
— J'ignore...
— Eh bien, oui ! répliqua Antonia d'une voix vibrante, c'est vrai! j'ai un amant!... mais
LE MARIAGE d'aNTONIA. 2l5
personne ne peut dire que je l'ai trompé, entendez-vous? personne!
Cette affirmation jetée à la tête du pauvre marchand de bois l'embarrassa plus encore que tout ce qu'il venait d'entendre. Il ne savait que répondre, et pourtant il ne pouvait laisser Antonia sous le coup d'une suspicion dont elle semblait souffrir si cruellement. Depuis qu'il l'écoutait, il se sentait pris pour elle d'une sympathie croissante; sa conversation avec l'ouvreuse lui revenait à l'esprit; la bonne opinion qu'il avait conçue d'Antonia se fortifiait de tous les témoignages d'honnêteté dont elle l'accablait depuis une demi-heure, et la petite bouquetière Jui apparaissait maintenant comme une victime de l'injustice et de l'immoralité des temps modernes, , Après être resté quelques instants silencieux, dominé par les sentiments qui se combattaient en lui, Praberneau regarda Antonia et d'un ton pénétré : •
— Éoutez, mademoiselle! s'écria-t-il... vous me jugez mal... je ne vous considère pas du tout comme vous le dites... bien au contraire! je sais ce que vous valez... je vous estime... je vous respecte... et je ne demande qu'à être votre ami... rien que votre ami !
Antonia se taisait.
ai6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Pour commencer, fit-il avec effort, il faut que je vous avoue une chose : je ne m'appelle pas Praberviile.
— Comment?...
— Je m'appelle Praberneau... Ovide Praberneau... je suis marchand de bois à Melun.
— Ah! fit Antonia avec une petite moue dédaigneuse.
Praberneau continua :
— Je fais de bonnes affaires; j'ai vingt-cinq mille francs de rente....
Et comme Antonia allait l'arrêter :
— Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous montrer que je ne vous cache rien... J'ai toute confiance en vous; vous pouvez donc avoir confiance en moi...
L'actrice prit la parole :
— Enfin, dit-elle, qu'espérez- vous ?
— J'espère, répondit le marchand de bois, que vous accepterez mon amitié, que vous me permettrez de venir ici...
Antonia l'interrompit vivement :
— Oh! non !... pas ici!... c'est impossible... je ne suis pas libre.
— Mais en ami? < rien qu'en ami !
— Oh! non! non! il n'y a pas moyen...
Je ne peux même pas recevoir mes camarades!...
La figure de Praberneau prit une expression désolée :
— Mais enfin! quand on veut vous voir...
— On ne me voit pas.
— Ah!
— C'est comme celai Je vous l'ai dit : je mène une existence très retirée; en dehors de mon théâtre, je ne m'occupe de rien, je ne vais nulle part, je ne vis absolument que pour la personne avec qui je suis liée.
— C'est une triste existence ! murmura le marchand de bois.
— En effet, répliqua Antonia ; ma vie n'est pas toujours d'une gaieté folle, mais jusqu'à nouvel ordre je ne peux pas en changer.
Et regardant son interlocuteur fixement :
— Ce n'est pas ce que vous me conseillez, je suppose ?
Praberneau se troubla :
— Cela dépend, répondit-il... vous pouvez rencontrer...
L'actrice sourit :
— Vous connaissez beaucoup de gens qui dépenseraient soixante mille francs par an pour les beaux yeux d'une femme ?
Praberneau fit un bond.
— Non! non! s'écria-t-il vivement... je ne prétends pas...
— Vous voyez bien, mon cher monsieur, reprit Antonia en soupirant, que je n'ai pas le droit de tous entendre.
Cette résistance opiniâtre ne pouvait que surexciter la passion du marchand de bois.
— Alors, s ecria-t-il avec l'accent du désespoir, il faut que je renonce au bonheur de voos contempler?
— Vous pouvez me contempler au théâtre !
— Dans la Sirène de Botigival ?... Hélas f je ne vous y ai que trop vue... puisque c'est là que vous m'avez ensorcelé.
— Que voulez-vous?... Je ne peux pourtant pas vous donner de rendez-vous autre part, et à moins de nous rencontrer dans ma famille...
Praberneau parut surpris :
— Dans votre famille?...
— Mais certainement 1 Pourquoi n'aurais-je pas de famille ?... J'en ai une... chez ma tante une brave femme qui est mercière à Vaugirard, rue de la Procession... J'y Tais de temps en temps, le dimanche, quand je suis libre... Ça vous étonne?
— Du tout.
— Je ne fais pas d'embarras, moi! Je ne suis pas comme tant d'autres qui rougissent de leurs parents... Ma tante est dans une posi-
tion modeste, c'est vrai ; mais c'est une honnête femme... et je ne crains pas d'aller m'asseoir dans son arrière-boutique. Vous n'avez qu'à y venir : vous m'y verrez !
— Je ne me permettrais pas...
— Pourquoi pas?... Ma tante est une personne très convenable. . . elle se nomme madame Balizan... elle est veuve d'un lieutenant de dragons, un très bel homme, tué à Solférino... elle vous recevra très bien.
— Si vous m'autorisez...
— Sans doute ! puisque ma tante sera là !
Oh ! si ma tante ne devait pas y être, ce serait autre chose.. .
Et comme Praberneau, abasourdi, se taisait:
— Eh bien ! vous né me remerciez pas ?
— Si fait! comment donc! Je suis ravi...
En disant cela, le marchand de bois voulut
prendre les mains de l'actrice; mais celle-ci les retira vivement :
— Un instant !~» C'est à la condition que vous vous tiendrez tranquille! Si vous commencez déjà à n'être pas raisonnable...
— Je le serai...
— A la bonne heure!
Et regardant Praberneau avec sentiment :
— De cette façon, ajouta-t-elle,nous pourrons
nous voir sans crainte et au moins nous aurons la satisfaction de rester honnêtes !
Puis, lui tendant la main en souriant
•*- Allons ! à bientôt, mon ami !
Praberneau se retrouva dans la rue sans savoir comment il y était descendu. Il était réellement bouleversé. Ces paroles gracieuses succédant à un accueil si brutal, l'assurance avec laquelle Antonia exprimait les sentiments les plus opposés, tant de candeur unie à une liberté de langage presque cynique, ses scrupules et ses calculs, le monsieur aux soixante mille francs, la tante de Vaugirard, le lieutenant tué à Solférino, tout cela était bien fait pour troubler une cervelle déjà ravagée par trente représentations de la Sirène de Bougival. Praberneau ne comprenait plus rien, ne voyait plus rien, ne savait plus rien, si ce n'est que la petite bouquetière était encore mille fois plus séduisante à la ville qu'au théâtre...
Et deux jours après, il avait fait la connaissance de madame veuve Balizap et pleurait avec elle l'excellent époux que cette digne femme avait malheureusement perdu.
Antonia arriva, vêtue simplement d'une petite robe de cachemire qui dessinait à merveille sa taille élégante.
L'entrevue des deux nouveaux amis fut charmante et digne en tous points de figurer dans la bibliothèque des romans dits d'éducation.
Le mot d'amour ne fut pas prononcé une seule fois et madame Balizan, qui assistait à l'entretien, s'étant éloignée pour vaquer à quelques soins de ménage, Antonia quitta immédiatement le canapé où elle avait pris place avec Praberneau, pour aller s'asseoir près d'une fenêtre ouverte.
Ils parlèrent de tout, excepté de ce qui pouvait passionner l'ardent marchand de bois. Et avec quelle délicatesse Antonia évita de nommer le monsieur qu'elle était obligée de faire intervenir dans ses récits ! Il n'était question que d'un être vague et impersonnel. « On était parti avant-hier, mais on devait revenir ce soir; on ne se doutait pas qu'elle était à Vaugirard; on avait voulu l'empêcher de sortir; on lui avait fait une scène; on av§ût reconnu ses torts; on avait apporté une parure qui valait au moins dix mille francs, etc. » Ce on avait fait toutes sortes de choses qu' Antonia narrait avec une égale discrétion.
Quant au pairvre Praberneau, la moindre galanterie lui était absolument interdite. Il avait déposé sur la cheminée de l'arrière-boutiqueune magnifique botte de roses; Antonia le gronda
et refusa d'emporter ce bouquet; elle ne voulait qu'une simple fleur... et encore !
Le dimanche suivant, ce fut bien pis. Comme Praberneau tirait de sa poche un écrin renfermant deux petites boucles d'oreilles, deux simples fleurs garnies de brillants, Antonia se montra véritablement contrariée et déclara qu'elle n'accepterait pas ces bijoux.
— Mais je Jes ai fait faire exprès pour vous, fit le pauvre amoureux; c'est un simple souvenir, ça n'a pas de valeur !
— Peu importe! répondit l'actrice, vous con* naissez nos conventions : je ne veux rien, absolument rien.
— Soit, je saurai cela désormais ; mais, pour cettefois, prenez mes boucles d'oreilles ! Qu'estce que vous voulez que j'en fasse?... Je ne ceux pas les mettre !
Antonia tourna cette difficulté.
— Donnez-les à ma tante, dit-elle simplement.
La tante accepta et, Praberneau continuant à apporter des présents qu* Antonia s'obstinait à refuser, ce fut la bonne dame qui hérita de tous les objets qu'on destinait à sa nièce, sans compter ceux qu'elle recevait pour ellemême ; car la veuve du lieutenant de dragons,
LE MARIAGE d'aNTONIà. aa3
ne se trouvant pas comme V actrice « dans une situation délicate », n'avait aucune raison de s'opposer aux * politesses » du marchand de bois. C'est ainsi que madame Balizan s'enrichit successivement d'un magnifique cachemire, de six couverts d'argent, d'une armoire à glace... que sais-je? et sa nièce s'étant avisée un jour de railler plaisamment la simplicité du logis où elle était reçue, trouva, la semaine suivante, l'arrière-boutique de la rue de la Procession complètement transformée. Praberneau l'avait fait meubler par un grand tapissier du boulevard. Antonia sourit... mais elle continua à refuser tous les cadeaax.
Plusieurs dimanches se passèrent ainsi. Praberneau arrivait un peu après midi et guettait le passage de l'omnibus qui s'arrêtait au coin de la rue pour laisser descendre Antonia. L'actrice était heureuse de venir en petite bourgeoise, d'abandonner pour un instant le coupé, les deux grands chevaux et le cocher anglais de monsieur On. Elle longeait la rue, elle entrait dans la boutique de la mercière... et c'est alors que commençaient ces causeries « amicales » au sortir desquelles l'innocent marchand de bois s'en retournait de plus en plus enflammé.
Et que disait-on, àMelun, pendant ce temps-
ai4 SCÈNES DB LA VIE DE THÉÂTRE.
là? Que devenait ce chantier où Praberneàu, successeur de son père, avait passé trente-huit années d'une existence jusqu'alors irréprochable?
On ne l'y voyait presque plus; il expédiait ses affaires dès le matin et partait à dix heures pour Paris afin d'apercevoir, du fond d'un fiacre, Antonia, se rendant à sa répétition. S'il rentrait l'après-midi à Melun, c'était pour repartir presque aussitôt. Quant à ses soirées, elles étaient toutes retenues d'avance, et les habitués du café du Commerce, grands amateurs du jeu de dominos, avaient fini par renoncer à une certaine c revanche » que Praberneàu leur devait depuis six semaines. Les absences nocturnes du marchand de bois se produisaient si fréquemment que personne ne s'en inquiétait ; elles étaient même prévues : le premier commis avait ordre, au cas où le feu prendrait au chantier, d'envoyer une dépêche à l'orchestre des Délassements-Lyriques!
M. Praberneàu était devenu le « Persan » du théâtre; avec cette différence que le fameux Persan dont je veux parler se montrait le même soir à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, tandis que notre marchand de bois ne quittait plus la stalle dans laquelle il s'était incrusté.
LE MARIAGE d'aNTONIA. 225
Il savourait toujours avec délices les couplets de M. Ferdinand du Chesne et lorsque Antonia arrivait aux trois derniers vers : *
Car la petite bouquetière
Aurait vraiment bien du malheur,
Si vous ne preniez pas sa fleur...
Finfortuné spectateur éprouvait dans tout son être un frémissement prolongé.
Sa raisonn y tint plus... ou du moins, comme il se l'expliqua à lui-même, sa raison triompha de tous les préjugés qu'elle battait en brèche depuis six semaines. Praberneaû finit par se dire qu'il aurait bien tort de refuser le bonheur qui s'offrait à lui. Puisque Antonia, vouée à une fidélité sans exemple, voulait « rester honnête » pourquoi ne remplacerait-il pas, par des liens plus sacrés encore, ceux qui attachaient cette fière héroïne à la personne de monsieur On. C'était une actrice, une femme sans principes? Quelle calomnie! Praberneaû savait là-dessus à quoi s'en tenir. Combien de vertus soi-disant éprouvées auraient résisté comme la sienne aux attaques dont elle avait été l'objet? Les femmes mariées qu'il connaissait étaient-elles aussi attachées à leurs devoirs ; et trouverait-il, parmi les jeunes filles qu'on
*a6 SCÈNES D& LA VIE DE THÉÂTRE.
lai proposait en mariage, une ménagère comparable à cette artiste adulée qui avait renoncé volontairement aux plaisirs de la société parisienne pour se consacrer à une existence d'ordre, de travail et d'économie? Et comme elle était bonne, douce, gracieuse! Comme elle aimait sa tante! Ah! ma foi, tant pis! qu'on l'en blâmât ou non, il l'épouserait... Après tout, il était maître de ses actions, il n'avait plus de parents, il ne devait rien à personne... On pouvait bien dire tout ce qu'on voudrait... Et puis on ne dirait rien... Antonia n'était pas connue à Melun; elle quitterait le théâtre, elle s'installerait au chantier... de cette façon, les clients ne se plaindraient pins de n'y trouver personne... et puis..,
Et puis... toutes ces raisons-là ne signifiaient rien : Praberneau était fou d'Antonia; il la voulait... elle devait être à lui.
C'est pourquoi le lendemain dimanche, jour de la 45o"* représentation de la Sirène de Bougival, Ovide Praberneau, pâle et vêtu de noir, demanda en tremblant à la petite bouquetière si elle consentirait à devenir sa femme.
Vous croyez peut-être qu' Antonia parut surprise ou joyeuse de cette proposition?
Ni joyeuse, ni surprise. Elle resta quelques instants absorbée dans ses réflexions, puis re-
LE MARIAGE d'ANTONIA. 227
gardant Praberneau avec une expression toute mélancolique :
— Mon pauvre ami! dit-elle, notre bonne affection ne pourra donc pas durer?
Praberneau faillit tomber de stupeur.
— Sans doute! reprit Antonia; la demande que vous venez de me faire va changer forcément la nature de nos relations ; vous comprenez que je ne pourrai plus recevoir comme ami un homme qui se sera posé ouvertement en prétendu!...
Le marchand de bois devint livide.
— Rassurez- vous ! ajouta-elle. Je n'ai encore dit ni oui, ni non... Je vous demande huit jours pour réfléchir; dans la situation où je suis, il me faut bien cela !
C'est en effet ce qu'il lui fallut.
Huit jours après, la petite bouquetière revit Praberneau chez madame Balizan.
— Eh bien, c'est convenu ! dit-elle. Je vous épouse... Voici ma main.
Et comme le pauvre homme, radieux, se précipitait pour couvrir de baisers cette petite main chérie :
— Mais n'oubliez jamais une chose! s'écria solennellement Antonia : c'est que c'est vous qui me l'aurez demandée !
La nouvelle du prochain mariage d'Antonia était très commentée an foyer des Délassements-Lyriques.
— Moi, disait Clara Peltier, je trouve qu elle a tort.
— Pourquoi?
— On sait ce qu'on perd; on ne sait pas ce qu'on retrouve.
Ces paroles dites d'un ton dogmatique ayant causé un certain étonnement, Clara Peltier éprouva le besoin de les expliquer en les soulignant :
— Certainement, reprit-elle; Antonia perd beaucoup.
— Ah ! fit quelqu'un, vous voulez parier <te ce monsieur avec qui elle est?
— Sans doute!
— Qu'est-ce qu'il lui donnait donc?
A cette question brutale, Clara tressaillit, et brusquement :
— Est-ce que je le sais, moi, ce qu'il lui donnait?
— Dame... vous auriez pu...
— J'aurais pu le savoir, n'est-ce pas? Je vais peut-être m'informer de ce que mes camarades
reçoivent ou ne reçoivent pas... Je vous trouve encore bon, vous !
— Mais, ma chère...
— Ah! tenez! c'est révoltant! Il n'y a qu'ici qu'on entende des choses pareilles ! !...
Ce cri d'indignation trouva dans l'auditoire un écho sympathique. On blâmaunanimement l'indiscret personnage qui l'avait soulevé. Mais on ne pouvait arrêter la conversation au point où elle en était; il fallait qu'elle suivît son cours.
Blanche d'Annecy corrobora la déclaration de Clara Peltier en disant que le monsieur abandonné par Antonia devait être excessivement riche. Elle ne le connaissait pas plus que son amie, mais le silence gardé à cet égard par la première intéressée lui paraissait significatif. Pourquoi Antonia avait-elle caché si longtemps une liaison dont tant de femmes se seraient enorgueillies? Pourquoi ce monsieur ne venaitil jamais au théâtre et pourquoi ne le voyaiton jamais chez Antonia.quand, par hasard, Madame vous faisait l'honneur de vous recevoir? Tout simplement parce qu'elle avait peur qu'on ne le lui soufflât, son monsieur. Il fallait donc qu'il fût plusieurs fois millionnaire.
Et comme on rappelait que le monsieur en question était marié :
»3o SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
— La belle raison 1 s'écria Blanche d'Annecy. Est-ce que nous n'en connaissons pas toutes, des hommes mariés? Ce sont les plus entreprenants.
— Alors, fit Rose Lys, si ce monsieur est si riche, pourquoi Antonia le quitte-t-elle ?
— Mais, d'abord, êtes-vous sûr qu'elle le quitte?
— Oh! voyons!...
— Eh bien, quoi? Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait une femme se marier dans ces conditions-là !
— Certainement, dit Juliette Ardouin qui se piquait d'une certaine force en histoire — elle avait failli être institutrice — les rois faisaient toujours épouser leurs maîtresses par de grands seigneurs!
Blanche d'Annecy, encouragée par ce témoignage historique, allait poursuivre ses imputations... Flambardet l'arrêta.
— Pardon! ma chère... dit-il gravement.
Je n'ai pas à prendre la défense de mademoiselle Antonia, ni de la personne qu'elle épouse...
— Je ne les accuse pasl
— Pardon! vous accusez cette personne que je ne connais pas... et que je ne tiens pas à connaître...
— Eh bien, alors!
LE MARIAGE D'ANTONIA. *3l
— Laissez-moi parler... Vous accusez cette personne d'une action infâme...
-*Moi!
— Vous insinuez qu'elle accepte un marché honteux...
— Du tout ! j'ai dit seulement...
— Eh bien, permettez-moi de vous répondre, ma chère Blanche...
Ici, Flambardet prit un temps.
Tout le monde se tut; on sentait que l'acteur allait dire quelque chose de décisif...
Il reprit :
— Permettez-moi de vous répondre... que vous êtes un peu trop prompte en paroles î
Blanche, écrasée, baissa la tête.
Voilà les effets que produisait Flambardet quand il était sous l'empire d'un sentiment vrai. La commotion fut générale... Ses ennemis eux-mêmes durent reconnaître qu'il avait touché juste; la fermeté de son accent n'avait été égalée que par la dignité de son attitude, dans ces circonstances particulièrement délicates. On n'ignorait pas, en effet, que Flambardet avait été l'amant d'Antonia et Ton remarqua avec quel tact il avait évité, en parlant de son maria ge,4e prononcer le nom de M.Praberneau.
Cet incident détermina une réaction en faveur d'Antonia.
a3l SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Plambardet a raison, s'écria impétueusement Sophie de la Toumelle. Il n'y a rien à dire contre Antonia.. Tout ce qu'on raconte est faux. D'abord, elle a rompu avec son monsieur.
— Vous en êtes sûre?
— Très sûre. C'est fini... archi-fini!
L'incorrigible Blanche d'Annecy ne put réprimer un sourire d'incrédulité.
— Comment le sais-tu? dit-elle à Sophie.
— Comment je le sais? Par ma couturière. On lui a fait dire d'apporter tous ses comptes.
— Qui s'élevaient à...?
— Dix-sept mille francs.
— Et elle a été payée?
— Net.
— C'est joli, fit Juliette Ardouin.
— Et je ne vous parle que de la couturière... reprit Sophie, mais vous pensez bien que ce monsieur a eu d'autres notes à payer, sans compter ce qu'il a remis à Antonia de la main à la main.
— Pourtant, si c'est elle qui a rompu...
— Raison de plus! Est-elle naïve, cette Juliette I Vous ne savez donc pas qu'il n'y a rien qui attache un homme comme de savoir qu'on veut le quitter?
LE MARIAGE d'ANTONIA. a'33
'■^ La vérité de cet aphorisme frappa surtout
Dlanche d'Annecy.
" — Qu'est-ce que je disais! s'écria-t-elle
=- d'une voix triomphante. On m'a donné tort tout à l'heure... 11 ne fallait pas toucher à mademoiselle Antonia... je l'accusais... pauvre petite femme!., c'était indigne... on n'avait ja-
ï mais vu cela... Et, pour changer, vous en-
tendez Sophie 1
t — Oui, dit le premier régisseur qui venait
d'entrer au foyer, eh bien?
: ; — Le monsieur d' Antonia payera tout ce
qu'on voudra...
— C'est possible... et puis après?
— Après?
Blanche d'Annecy regarda fixement Te régisseur, pour s'assurer qu'il ne se moquait pas d'elle; et poursuivant :
t — Vous admettez qu'une femme comme
e Antonia renonce à une position pareille?
, — Pourquoi pas?
La placidité du régisseur désarma Blanche d'Annecy. Elle le considéra quelques instants avec un air de profonde, d'immense pitié; puis, du ton le plus doux :
— C'est bien, mon ami, dit-elle... vous avez absolument raison. J'aurais dû être convaincue plus tôt des vertus exceptionnelles de mademoi-
selle Antonia... Je tous demande pardon... je ^rous demande mille fois pardon.
Et Blanche se rassit sans ajouter un mot.
Il y a des causes qu'on ne discutç pas.
Mais il était dit que ce soir-là les sentiments purs seraient en honneur au foyer des Délassements-Lyriques.
— Ma foi ! fit Rose Lys, je ne vois pas pourquoi une actrice n'aurait pas le droit de se marier aussi bien qu'une autre femme.
— Il y a des femmes mariées qui ne valent pas les actrices, ajouta Sophie de la Tournelle.
— Pour sûr! dit Juliette Ardouin.
— Je le sais bien, répliqua Clara, et je suis persuadée que du jour où Antonia sera devenue madame Praberneau elle se tiendra mieux que personne et c'est pour cela que je me demande si elle ne serait pas plus heureuse en restant comme elle est.
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est libre de faire ce qu'elle veut... tandis qu'une fois mariée elle ne s'appartiendra plus.
— Ah! dame!...
— Et qui sait si ce M. Praberneau sera aussi gentil pour elle que celui qu'elle quitte?
— On dit qu'il l'adore.
LE MARIAGE D'ANTONIA. a35
— Ce n'est pas une raison.
— Alors, vous la blâmez de se marier .
— Je ne la blâme pas; je dis que c'est scabreux, voilà tout.
Le régisseur intervint.
— Scabreux ou non, fit-il, je trouve qu'une femme doit toujours quitter l'inconnu pour le connu... Or, voyez-vous, mesdames, les amoureux, c'est bel et bien,... mais c'est l'inconnu 1
— Ça dépend ! dit une voix.
Le régisseur se tourna vers l'auteur de cette interruption. C'était une ancienne soubrette réduite â l'emploi des duègnes et qui vivait depuis vingt-sept ans avec le journaliste qui avait prôné ses débuts.
Le régisseur s'inclina et reprit :
— Je ne parle pas pour vous, madame Brusquin! Votre cas est différent... Vous êtes comme mariée.
— Je pourrais l'être!... Marius m'a proposé vingt fois de m'épouser!
— Je le sais bien. Aussi, je ne m'adresse pas à vous; c'est à ces dames...
'Sophie de la Tournelle éclata de rire.
— Vous voulez que nous suivions ^exemple de madame Brusquin?
— Non, ma chère enfant...
— Eh bien, vous êtes poli l
— Vous ne me comprenez pas... Je veui dire simplement...
— Quoi? qu'est-ce que vous voulez dire?...
— Je veux dire que si vous rencontriez un mari, vous auriez tort de ne pas le prendre.
Juliette Ardouin interrompit :
— A la condition qu'il nous plairait!
— Naturellement; sans cela...
Blanche d'Annecy s'était levée :
— Alors, fit-elle du ton le plus ironique, c'est un mariage d'amour?
~ Il paraît.
— Et peut-on savoir où madame Praberneau va passer sa lune de miel?
— Dans le pays de son mari... à Melun.
— Le pays des anguilles !
— Comment?
Blanche d'Annecy haussa les épaules :
— Tenez ! dit- elle, voilà l'effet que vous me faites !
Ses camarades, directement atteintes par ce blâme muet, allaient répliquer... mais le régisseur éleva la voix.
— Allons, mesdames... le troisième acte va commencer... En scène, mesdames, en scène!
Et tout le monde quitta le foyer.
LE MARIAGE d'anTONIA. a$7
Sophie de la Tournelle ne s'était pas trop avancée en prenant la défense d'Antonia. Il était bien vrai que la petite bouquetière avait rompu définitivement avec le monsieur dont personne ne savait le nom et si cette rupture n'avait pas fait plus de bruit au théâtre, c'est qu'après comme avant Antonia s'était renfermée dans cette discrétion diplomatique qui exaspérait si fort Blanche d'Annecy. Celle-ci dut se contenter des suppositions avec lesquelles ses camarades se plaisaient à entretenir sa jalousie et Sophie elle-même, qui se vantait quelquefois de recevoir les confidences d'Antonia, ne put ajouter qu'un renseignement à ceux qu'elle tenait déjà de la couturière : dans un moment d'abandon, son amie lui avait avoué que le personnage en question « s'était conduit comme un vrai gentilhomme ».
Par exemple, tout le monde put remarquer que le coupé mystérieux n'attendit plus Antonia à la sortie du théâtre; et du jour où la nouvelle de son mariage fut officielle, l'actrice vint accompagnée d'une vieille dame qu'elle présenta à quelques-unes de ses camarades:
— Ma tante ! dit-elle.
La tante salua et alla s'asseoir dans un coin de la loge où elle se tint toute la soirée sans adresser la parole à personne, pas même à l'habilleuse. Elle avait évidemment reçu des instructions précises à cet effet.
N'importe! cette réserve fut prise en très bonne part et Sophie de la Tourâelle déclara que la tante d'Antonia avait des « façons on ne peut plus distinguées ».
Comment en vint-on à racontar que cette respectable dame était une ancienne maîtresse de Charles X? C'est ce que je ne saurais dire. Il y a des bruits qui, nés ainsi on ne sait où ni pourquoi, s'accréditent avec d'autant plus d'autorité, et celui-ci qui n'avaitaucune raison d'être ne contribua pas peu à augmenter la considération acquise tout de suite par madame Balizan.
La digne mercière accompagna sa nièce tant qu'elle joua, c'est-à-dire jusqu'au jour du mariage, l'engagement d'Antonia ne devant être rompu qu'à cette époque. Praberneau aurait bien voulu que sa future femme renonçât plus tôt aux pompes du théâtre, mais celle-ci n'avait pas eu de peine à lui faire comprendre que c'était impossible, bien qu'il eût offert de payer le dédit stipulé.
LE MARIAGE d'aNTONIA. 25$
— La question du dédit est à part, avait répondu Antonia. Vous paierez le dédit, puisque vous le devez, mais il ne s'agit pas de cela. Mon directeur a toujours été très gentil pour moi; je ne veux pas le mettre dans l'embarras, et je l'y mettrais si je le quittais brusquement. 11 faut que je lui laisse le temps de trouver quelqu'un qui soit en état de me remplacer... Certainement, il ne manque pas d'artistes à Paris, mais mon rôle ne peut pas être joué par une actrice quelconque...
Cette suprême raison ayant convaincu Praberneau, il demanda à suivre sa fiancée sur le théâtre, mais celle-ci se récria :
— Pourquoi? dit-elle vivement. Vous vous défiez de moi ?
— Oh! quelle idée!
— Alors, je ne vois pas pourquoi vous m'accompagneriez. Vous n'êtes pas un homme de théâtre, vous n'avez pas accès dans les coulisses, vous auriez l'air de me surveiller... ce serait ridicule!
Praberneau n'insistant pas* Antonia prit un ton plus doux.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, n'ai-je pas ma tonte?
L'honnête marchand de bois retourna donc au troisième rang de l'orchestre d'où il con-
tinua à applaudir, avec l'émotion inquiète d'un fiancé, celle dont il n'était autrefois que le plus fervent admirateur. Il eut ainsi la joie de constater qu'Antonia gagnait de plus en plus la faveur du public. L'annonce de son mariage avait ranimé autour d'elle un courant de curiosité très favorable à la Sirène de Bougival et le secrétaire du théâtre avait très habilement profité de cette circonstance pour envoyer aux journaux une petite note dans laquelle il constatait < le regain de succès obtenu par l'opérette quatre fois centenaire des Délassements Lyriques ».
Il y avait même eu, à ce sujet, une petite polémique entre Adolphe Beauvisage et l'un des rédacteurs de la Mouche théâtrale.
Adolphe Beauvisage avait publié ceci dans ses échos de coulisses :
c Un mariage artistique à l'horizon!
» Une de nos plus brillantes et de nos plus sympathiques étoiles des théâtres de genre, mademoiselle A***, va s'échapper prochainement du firmament où elle venait de prendre place, pour se livrer aux douceurs de la vie conjugale.
» C'estun riche propriétaire d'une des grandes villes du centre, M. P**% qui est responsable de cette infidélité faite à l'art... et au succès!
» Nous n'av&ns pas le droit de lui refuser nos félicitations... — mais il nous permettra d'y joindre quelques regrets!
» La carrière de mademoiselle A*** s'annonçait sous des auspices trop heureux pour qu'on pût prévoir un si brusque dénouement.
» Enfin, nous nous consolerons en pensant que l'aimable actrice a réalisé l'idéal de son rôle... — puisqu'elle a pu placer toutes ses fleurs! »
Ces lignes ayant été reproduites « sous toutes réserves » par la Mouche théâtrale, Adolphe Beauvisage tomba dans une colère que ses amis les plus chers furent impuissants à conjurer. Il prit sa plume des grands jours et écrivit :
9 Un de nos confrères s'approprie, suivant son habitude et sans en indiquer la source, — cet effort lui eût trop coûté! — la nouvelle que nous avons publiée hier au sujet d'un mariage dont nous étions seul, dans la presse, à avoir connaissance.
» Par un sentiment de discrétion qui s'explique de lui-même, — quand on est à même de le comprendre! — nous avions évité de prononcer le nom de mademoiselle A***; de sorte que notre confrère, nous supposant sans doute mal informé, a cru devoir joindre à la
reproduction littérale de notrte texte, cette rubrique prudente : sous toutes réserves.
* Ce procédé, dont nous ne voulons pas nous faire juge, nous oblige à compléter nos premiers renseignements en apprenant à la Mouche théâtrale — avep la garantie de notre signature, quelle ne récusera pas, espéronsle ! — que l'actrice en question est mademoiselle Antonia des Délassements-Lyriques...
» Et nunc erudimini, cher confrère ! »
C'est ainsi que la nouvelle du mariage d' Antonia parvint à son ancien ami, Gaston de Rivesaltes. On se rappelle peut-être qu'après l'insuccès de sa tentative dramatique, le sympathique auteur de Romulus avait dû faire partie d'un voyage d'exploration au pôle nord. Mais au lieu de s'embarquer sur l'Atlantique, •comme le Moniteur des coulisses l'avait annoncé, le sympathique auteur s'était tout simplement retiré en province, dans sa famille, où il avait pansé de son mieux les blessures faites à son amour-propre littéraire, et les plaies encore saignantes de l'héritage paternel.
Quand il revint à Paris au bout d'un an, il s'abstint d'aller voir Antonia. Le souvenir de ses dépenses le poursuivait encore, et comme il ne pouvait plus en supporter de semblables, il craignait d'être obligé de s'embarquer se-
LE MARIAGE d'aNTONIA. *4$
rieusement cette fois pour les régions arctiques.
Cependant le fin profil d'Antonia revenait souvent dans ses rêves et quand il apprit que l'actrice allait se marier, il ne résista pas au désir d'aller voir jouer cette pièce où on la disait si charmante.
Il y alla, le pauvre jeune homme, et il fut charmé comme tout le monde, — plus que tout le monde! Les couplets de la petite bouquetière produisirent sur lui une impression qui n'aurait pu être comparée qu'à celle dont Praberneau allait bientôt être victime. Décidément! ces couplets étaient irrésistibles.
Comme Praberneau, Gaston sortit enthousiasmé à la fin du premier acte, mais plus heureux que lui, il put en sa qualité « d'auteur » pénétrer dans les coulisses où le marchand de bois n'était pas admis.
Il se dirigea vers la loge de l'actrice et frappa discrètement.
— Qui est là? cria une voix.
Gaston ne répondant pas (il était très ému), Antonia ouvrit vivement la porte et reconnut son ancien amant.
— Vous! fit-elle.
Mais la petite bouquetière était habituée à ces sortes de rencontres et le premier moment
de surprise passé, elle reçut Gaston avec une aisance pleine de cordialité.
— Entrez donc! dit-elle. Je suis bien contente de vous voir... Qu'est-ce qui me procure le plaisir de votre bonne visite ?
L'auteur de Romulus balbutia quelques compliments :
— Je suis dans la salle... Je vous ai applaudie... Vous jouez comme un ange...
— N'est-ce pas? reprit Antonia... Le rôle me va bien... Voilà ce qu*il me fallait, voyez- vous ! un bon rôle... Celui-là est tout à fait dans mes cordes... Ce n'est pas comme celui de la vestale, dans notre malheureuse pièce... Étais-je assez mauvaise, mon Dieu! Et dire que je ne m'en rendais pas compte! Ma parole ! il a fallu qu'on me sifflât trois fois de suite... car on nous a siffles, mon pauvre ami, et joliment encore I... Mais, pardon! je vous fais de la peine !
— Du tout! il y a longtemps que j'ai oublié...
— Vous avez raison.. . Il ne faut plus penser à ces choses-là... Qu'est-ce que vous avez fait depuis ? Sophie m'a dit quelle vous avait rencontré l'autre jour au Prytanée... Est-ce que vous avez une autre pièce?
— Pas le moins du monde. J'ai renoncé complètement...
— Maria Hurel !... Une rousse?
— Oui... vous vous rappelez? On avait fait un tapage énorme autour de cette vente; les meubles seuls avaient rapporté, disait-on, cent £nquante mille francs... Ah! bien oui! Quinze jours après, Maria venait m 'emprunter deux louis.
— Allons donc !
— J'ai donné les deux louis qu'elle ne m'a pas rendus, comme de juste, mais j'ai fait des réflexions. Je me suis dit que les femmes étaient bien bêtes de faire tant d'embarras, pour être, après cela, à la merci d'une pièce de vingt francs!...
— Le fait est...
— Et c'est alors que j'ai commencé à changer d'existence. Vous veniez justement de par» tir... Je suis entrée ici, où j'ai fait la connaissance d'une personne dont on vous a peut-être parlé?
— Non!
— Vous auriez pu savoir... quoique je n'aie jamais dit... C'est un homme du monde... très riche, très posé... vous devez le connaître... je crois qu'il fait partie de votre cercle.
— C'est possible, mais...
— Du reste, il ne s'agit pas de lui, puisque je l'ai quitté. Dieu sait pourtant s'il aurait
voulu me retenir! Mais je n'ai pas cédé... et il n'a pas insisté non plus. Oh! c'est une justice à lui rendre : il a été parfait. Il a compris qu'il n'avait pas le droit de me faire manquer la position qui m'était offerte. Sans, doute, celle que j'avais avec lui était plus brillante; mais
a;8 SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
— Mesdames!... le deuxième acte!
Antonia fit un saut :
— Le deuxième acte?... déjà! Il y a longtemps que je devrais être partie...
Elle se tourna vers le jeune homme.
— C'est votre faute, s*écria-t-elle gaiement... Vous me faites bavarder depuis une heure...
Allons, filez vite! que je me déshabille...
En disant cela, l'actrice le poussa doucement vers la porte, et comme Gaston, silencieux, hésitait à sortir, elle lui tendit la main :
— Adieu! fit-elle... à moins que je ne vous revoie avant le grand jour. Cest mardi. Si d'ici là, vous avez occasion de venir me dire un petit bonjour, vous serez le bienvenu.
Et elle referma la porte sur lui.
L'auteur de Romulus resta quelques instants dans le couloir, en proie à une émotion dont il ne se rendait pas très bien compte.
Mais il faut croire que le lendemain il avait vu clair dans ses sentiments, car il se représenta dans la loge d'Antonia un peu avant l'heure où la petite bouquetière entrait en scène.
11 poussa la porte entrebaillée et surprît l'actrice, au moment où elle ajustait son corsage.
Antonia poussa un cri.
LE MARIAGE D.'ANTONIA. ait)
— Déjà vous ! fit-elle... mais je ne suis pas habillée!
— Raison de plus ! répondit cavalièrement Gaston de Rivesaltes.
*5o SCÈNES DE LA VIS DB THÉÂTRE.
— Veuillez vous retirer.
Gaston se retira.
Et il s'aperçut alors qu'Antonia était plus charmante que jamais et qu'il ne l'avait jamais tant aimée.
Le supplice du plus fidèle spectateur de la Sirène de Bougival touchait à sa fin.
Vingt-quatre heures encore, et Praberneau allait devenir, à la face de Dieu et devant les hommes, l'époux légitime de la petite bouquetière.
Toutes les formalités nécessaires avaient été accomplies à la mairie et à l'église. Antonia n'avait plus qu'à remettre au curé de sa paroisse le billet de confession sans lequel le sacrement n'aurait pas pu lui être conféré.
Peur un de ces scrupules honorables qui n'étaient pas rares chez elle, Antonia avait voulu que ce billet fût parfaitement mérité, autrement dit elle avait tenu à se confesser avec toute la conscience possible.
C'est dans cette intention qu'elle se rendit à Notre-Dame de Lorette.
Que dit-elle au prêtre! C'est ce que nous ne
LE MARIAGE D ANTONU »5l
saurions révéler. Le secret de la confession est chose sacrée et, si expansive que se fût montrée Antonia an sortir de l'église, nous n'aurions pas cherché à savoir de quelle façon
*5l SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
joua pour la quatre cent soixante-douzième et dernière fois la Sirène de Bougival, se leva six heures après pour se rendre de son pas léger à Notre-Dame de Lorette.
Une nouvelle épreuve l'y attendait sous les jraits de Gaston de Rivesaltes qui, après l'avoir suivie à la sortie du théâtre, avait passé la nuit sous ses fenêtres et se retrouvait devant elle au moment où elle allait franchir le seuil de l'église.
Depuis huit jours, la passion du pauvre garçon s'était manifestée sous toutes les formes. Il avait écrit des lettres, il était allé épancher sa douleur dans le sein compatissant de Sophie de la Tournelle... Peines perdues l Antonia était restée inflexible ef, comme elle le disait à son amie, rien ne pouvait la décider à tromper la confiance de l'honnête Praberneaiu
En apercevant Gaston, blanc comme son plastron — le malheureux n'avait pas quitté l'habit qu'il portait la veille aux Délassements — Antonia eut un mouvement de pitié; mais elle se contint et d'une voix grave et triste :
— Écoutez, dit-elle à Gaston, je vous assure que vous me faites beaucoup de peine. Si je n'avais pas engagé ma parole et si je ne me considérais pas déjà comme mariée, je serais
LE MARIAGE D ANTONÏA, a53
peut-être capable de vous écouter encore...
Mais il est trop -tard; dans deux heures, je serai Madame Praberneau... En ce moment, on m'attend pour recevoir ma confession suprême... Adieu, mon ami; oubliez-moi comme je vais vous oublier moi-même.
Et ayant dit ces mots, elle entra dans i'é-
geurs et à un boutiquier de la rue de Lyon, qui avait bien voulu remplir, comme son voisin, les fonctions de témoin.
La cérémonie se passa très simplement.
Cest à peine si, en récitant les formules d'usage, le maire fit semblant de remarquer la future. Madame Balizan eut beau soutenir qu'il avait souri en prononçant ces mots :
« Mademoiselle Julie Anna Cruchôt, consentez-vous à prendre pour époux... etc. », il demeura acquis que l'officier de l'état civil s'était montré digne de ses solennelles fonctions.
En sortant de la mairie, les mariés se dirigèrent vers l'église.
La cérémonie religieuse devait avoir, comme la précédente, un caractère essentiellement privé. Elle devait s'accomplir dans une chapelle des bas côtés. Antonia, qui avait revêtu pour la circonstance une toilette gris perle très simple, quoique élégante, s'était refusée à occuper le milieu de l'église.
— Si j'étais en blanc, avait-elle dit, je serais la première à le demander... mais, dans ma position, ce serait de mauvais goût !
De môme, on n'avait pas envoyé d'invitations; mais les camarades de l'actrice avaient tenu à être témoins de son bonheur, ainsi qu'un assez grand nombre de curieux et quelques
courriéristes de théâtre qui voyaient danscette cérémonie la matière d'un piquant ■ écho »,
quentes d'Adolphe Beauvisage,' pour se pencher à l'oreille de son amie :
— Regarde, dit-elle à Antonia... U est là, près de la porte... Comme il est pâle! Ça fait pitié... Tu devrais lui dire une bonne parole...
Antonia regarda... et se frayant un chemin à travers le cohue des complimenteurs, elle alla droit à Gaston de Rivesaltes.
En la voyant s'approcher, le pauvre garçon faillit s'évanouir. Antonia lui prit la main :
— Écoutez, dit-elle... Je suis une honnête femme et je ne retire rien de ce que je vous ai dît : vous ne me ferez pas manquer à mes devoirs...
Gaston voulut parler.
^- Seulement, ajouta-t-elle en baissant la voix, je veux que mon mari me soit fidèle, et s'il me trompe... c'est avec vous que je me vengerai !
UN SECRETARIAT
La scène ae passe dans le cabinet de M. Alfred Morsalin, secrétaire général du théâtre des Fantaisie- Comiques.
Il est une heure de l'après-midi.
Louis, le garçon attaché au secrétariat, est seul dans le cabinet. 11 dépose sur le bureau de son chef un gros paquet de lettres et de journaux.
a5S SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
dame... je ne me rappelle jamais son nom... il porte un lorgnon bleu...
morsalin. — Ah!... Latorille?
louis. — Oui... c'est cela... Vaborille.
morsalin. — Mais il ne boite pas !
louis. — Tiens ! il m'a semblé qu'il boitait
morsalin. — Pas le moins du monde.
louis. — Enfin, ça ne fait rien... Il m'a laissé une lettre pour vous ; elle est là avec les autres.
morsalin. — Bon !
Pendant ce colloque, Morsalin a accroché son chapeau à une patère et a échangé sa jaquette contre une Teste qu'il a prise dans une grande armoire où se trouvent aussi une cuvette, un pot à eau et divers objets de toilette. Il referme la porte de l'armoire et vient s'asseoir à son bureau.
louis. — Vous allez me donner les réponses?
morsalin. — Oh! mais non! J'ai autre chose à faire!... Plus tard, les réponses! Et, vous savez? que personne n'entre avant trois heures!
louis. — Bien, monsieur.
H sort.
morsalin. — Je n'aurai jamais le temps de faire mes échos... (Il ouvre quelques journaux.) Voyons un peu ce que disent messieurs mes confrères... (Usant.) « Meilhac et Halévy ont lu hier aux Variétés... » Trop tard, mon bonhomme! C'est annoncé partout depuis trois
a6o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
chaudfroîd. — On dit que Sardou...
morsalin. — Connu ! c'est de moi...
CHAUDFROID. — Ah !
morsalin. — Us m'ont tous reproduit, sans me citer, naturellement. Quelques-uns ont encore essayé d'arranger la chose, mais Fortunatus n'a pas pris cette peine; c'est textuel, mon cher !... mot pour mot !
chaudfroîd. — Ça ne m'étonne pas. Quand j'étais au Strapontin, il s'appropriait toutes mes nouvelles. A propos, tu peux annoncer qu'on va jouer la Petite Lucrèce aux Bouffes... Je viens de rencontrer Évariste et Valfleury.
morsalin, haussant les épaules. — Et ils t'ont dit?... Mais on ne la jouera jamais, leur pièce !...
chaufroid. — Pourtant...
morsalin. — Jamais! Voilà bien deux ans qu'ils.' en parlent à tout le monde... personne n'en veut. D'abord, elle n'est pas faite.
chaudfroîd. — C'est une raison...
morsalin. — J'en sais quelque chose... Ils m'ont proposé de la faire avec eux... Trézard en était aussi... Ça n'est pas venu; ça ne viendra jamais.
robinet, entrant. — Je ne vous dérange pas?
morsalin. — Ah! c'est ce gêneur de Robinet. Qu'est-ce que tu veux?
UN SECRÉTARIAT. a6l
robinet. — Une loge pour ce soir... Y a-t-il moyen?
MORSALIN. — Mais OUÏ!... {Il signe un coupon
et le lui donne. ) Tiens!
!»6a SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
morsalin. — Tiens!... et fiche-moi la paix!
la petite femme. — Oui, mon ange !
Elle l'embrasse et se sauve en riant.
morsalin. — J'espère qu'on va me laisser un peu tranquille, à présent !
louis, entrant. — Monsieur...
morsalin. — Qu'est-ce encore ?
louis. — C'est un monsieur qui veut vous parler à toute force... je lui ai dit que vous ne receviez pas.
morsalin. — Eh bien, alors!
louis. — Mais il a tellement insisté... il prétend que c'est pour une affaire personnelle... voici sa carte.
MORSALIN, examinant la carte. — « Georges de Serquigny. » Connais pas ! (à Louis.) Faites entrer.
chaudfroid, m levant. — Jeté laisse... je reviendrai te prendre tout à l'heure.
morsalin. — C'est cela...
Chaudfroid croise près de la porte un monsieur lort bien mis qui se présente avec un très grand air.
morsalin. — Monsieur Georges de Serquigny?
le monsieur, s'înclinant. — Oui, monsieur.
MORSALIN, lui indiquant un siège. — Veuille
prendre la peine...
a64 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
morsalin. — Je vous dis que nous n'en avons pas besoin !
M. de Serquigny a tiré de sa poche un plan qu'il déploie sur le bureau de Morsalin.
m. de serquigny. — Permettez-moi, au moins, de vous expliquer en quoi consiste le système...
morsalin, repoussant le plan. — Je le connais.
M. DE SERQUIGNY, souriant. — VOUS m'éton-
nez, • car notre monopole. . .
morsalin. — Voyons, monsieur, ne perdez pas votre temps, et ne me faites pas perdre le mien !
m. de serquigny. — C'est différent... je me retire, (il replie son plan.) Je vous demanderai alors de vouloir bien me donner deux places pour ce soir...
morsalin, sèchement — Impossible.
m. de serquigny. — Deux places quelconques...
morsalin. — Nous n'en donnons pas.
m. de serquigny. — Ce n'est pas ce qu'on m'avait dit... et, d'après la chaleur, je supposais...
morsalin, agacé. — Ah !
m. de serquigny. — Enfin, monsieur... je n'insiste pas ; j'espère être plus heureux une autre fois... Si vous me permettez de revenir...
UN SECRETARIAT. *65
MORSALIN, parcourant des lettres. — Oui...
oui... un autre jour.
h. de serquignt. — Au revoir, monsieur...
Il sort.
morsalin, seul. — Je n'aurai iamais le temps de signer mes billets.
Une porte s'ouvre derrière Morsalin. — C'est celle du cabinet directorial.
LAFERNET, passant sa tète. — Dites-donc, Alfred, vous avez envoyé la réclame au Paris- Cascade f
morsalin. — Je m'en occupe.
• lafernet. — Bon !
mp
« Mon cher ami, je vous recommande... »
(Haut) Eh bien, de quoi s'agit-il, madame ?
Il se met à écrire.
la vieille dame. — Mon Dieu ! monsieur...
j'ai appris que vous cherchiez une bonne chanteuse pour votre nouvelle pièce et comme nous avons un parent qui est très lié avec votre ami, nous l'avons prié de vouloir bien...
morsalin. — Oui... Vous voudriez faire engager mademoiselle..» (La regardant.) c'est votre fille î
la vieille dame. — C'est-à-dire, elle est comme ma fille... c'est moi qui l'ai élevée... elle est la fille de ma sœur... ses parents ayant perdu toute leur fortune, je me suis chargée...
morsalin. — Bon ! bon ! Où a-t-elle fait ses études ?
la vieille dame. — A Amiens, chez les sœurs Saint- Joseph de...
morsalin. — Vous ne me comprenez pas. Je vous parle de ses études musicales... Elle n'a pas été au Conservatoire ?
la vieille dame.* — Non ! monsieur... je n ai pas voulu; c'est trop mêlé.
morsalin, riant. — Mais ici aussi c'est mêlé!
la vieille dame. — Ohî ça ne fait rien, monsieur, elle s'habituera... Elle a déjà joue et chanté en public... (Se tournant vers la jeune
fille.) Voyons, chante à monsieur cet air que tu nous as dit l'autre jour... tu sais bien?
(Fredonnant.) « Ah! je ris de me voirai belle en ce miroir... ■> Va! n'aie pas peur, monsieur ne te mangera pas...
la jeune fille. — Mais je n'ai pas ma musique !
la vieille dame. — Tu n'en as pas besoin...
a68 SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
morsalin. — C'est bien difficile... Donnezmoi toujours votre adresse... on vous écrira.
la vieille dame, à la jeune fille. — Alice, donne une carte à monsieur.
MORSALIN, se levant et prenant la carte. — Merci bien, mademoiselle.
la vieille dame. — Vous penserez à nous, n'est-ce pas, monsieur?
morsalin. — Soyez tranquille.
la vieille dame. — Allons-nous-en, Alice...
Monsieur, je vous salue bien.
Elle va pour entrer chez le directeur
morsalin, vivement. — Non !.. l'autre porte !..
à votre droite... (Il va l'ouvrir — la vieille dame
passe devant lui.) Suivez le couloir... c'est cela.
Il va pour refermer la porte.
un monsieur , entrant. — Pardon ! . . . Monsieur le secrétaire, s'il vous plaît ?
morsalin. — Il n'y est pas !
le monsieur, surpris. — Mais...
LOUIS, accourant derrière le monsieur et faisant des signes à Morsalin. — Si! c'est M. Lafernet qui m'a dit de vous amener monsieur... Monsieur vient réclamer un manuscrit.
morsalin, avec humeur. — A quel nom, monsieur?
le monsieur, — Urbain Haudrian.
morsalin. — Comment ?
le monsieur. — Haudrian... par une H...
H, a, u.*. d, r, i, a, n... Haudrian.
Mo us a-lin, cherchant dans un répertoire. — Je ne vois pas ce nom là... Quel est le titre de la pièce ?
le monsieur. — Fitippo Frateïlt.
morsalin. — Hein 1
LE MONSIEUR, détachant chaque syllabe. — Fîlippo Frateïli.
morsalin. — Ah! bon !
plus d'un an que je l'ai déposé... Je suis déjà venu trois fois... On m'a dit qu'on avait dû le lire.
morsalin. — Enfin, monsieur, je n'ai pas le temps de le chercher en ce moment-ci... Si vous voulez bien repasser...
le monsieur. — C'est que j'ai aussi une pièce en quatre actes : BiancaLorbano... Pourriez-vous voir.-
morsaun. — Non, monsieur... Je n'ai pas le temps... Repassez ou écrivez.
le monsieur. — Bien, monsieur... Je repasserai.
Il Ta pour entrer chez le directeur.
morsaun, vivement. — Non! l'autre porte...
à votre droite.
le monsieur. — Ah ! pardon !..
D salue et sort
morsalin. — Il faudra que je fasse enlever cette porte-là !
louis. — Vous n'oubliez pas mes réponses, monsieur ? Le couloir est déjà plein de monde.
morsalin. — Attendez un peu... Je vous appellerai.
Louis se retire. Morsalin signe fiévreusement une quantité de billets.
ROSE LTS, montrant sa tète dans l'entre-balllement de la porte. — Y eu a-t-îl pour moi î
morsalin. — Ah! c'est tous ?... Entrez donc !
11 se lève et va à elle.
Pendant cette lotte, un monsieur est entré dans le
binet.
le monsieur, timidement. — Pardon ! Je vous dérange peut-être ?
MORSALIN, se retournant Trament. — Qu'est-ce que vous voulez?
le monsieur. — Excusez- moi si...
Rose Lys s'esqarre en riant.
MORSALIN, brusquement. — Cest pour des
places?..
le monsieur. — Oui, monsieur; j'ai osé espérer...
morsalin. — Des places pour vous?
le monsieur. — Pour moi... c'est-à-dire pour les miens, car personnellement...
morsalin. — Enfin, vous demandez des places... A quel titre?
LE MONSIEUR, surpris. — Plaît-il ?
morsalin. — Je vous demande à quel titre vous venez demander des places. Vous êtes journaliste?
le monsieur, tressaillant. — Oh! non, monsieur... nullement! Je n'ai jamais tenu une plume, et je serais très embarrassé s'il me fallait...
morsalin. — Alors, je ne puis rien vous donner...
le monsieur. — Pourtant, M. Gondinet m'avait dit...
morsalin. — C'est M. Gondinet qui vous en voie ï
le monsieur. — Sans doute! autrement, vous pensez bien que je ne me serais pas
prenez, monsieur, je ne vous connais pas, moi!
le monsieur, piqué. — Ah! pardon!... je ne croyais pas avoir l'air d'un voleur...
morsalin. — Je ne vous dis pas...
le monsieur. — Ma famille est honorablement connue à Limoges, et si vous avez besoin de références...
morsalin, souriant. — Non, monsieur; seulement vous comprenez que nous ne pouvons pas donner de places sur une demande verbale; ce ne serait pas régulier.
le monsieur, ^inclinant. — C'est différent... Du moment que vos formes administratives ne vous permettent pas de procéder autrement, je ne veux pas m'insurger...
morsalin. — Priez M. Gondinet de vous remettre un mot.
le monsieur. — Mais c'est que je ne le verrai pas...
morsalin. — Écrivez-lui.
le monsieur. — Où cela? Je n'ai pas son adresse!...
morsalin. — Moi non plus.
le monsieur. — Alors, comment faire?
morsalin, Réchauffant, — Faites ce qu'il vous plaira. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, moi?
ON SECRETARIAT. V}?t
is. monsieur, très doux. — Pardon, monsieur... Je vois que nous ne nous entendons pas... je comprends, j'excuse votre irritatioi .
le monsieur. — Monsieur, je vous prie d'agréer mes sincères remerciements.
morsalin. — Oui... Bonjour!
le monsieur. — J'ai bien l'honneur de vous saluer.
, D sort
chaudfroid, entrant. — Eh bien, me voilà...
Es-tu prêt!
morsalin. — Une minute!... (H continue a
signer ses billets.)
CHA udfroid, le regardant. — J'espère ! ... Il y en a aujourd'hui !
MORSALIN. — Hélas! (Il sonne. — Louis entre.)
Tenez, voilà vos réponses.
louis. — Mais c'est que j'ai d'autres lettres...
morsalin. — Trop tard...
louis. — En voici une qu'on m'a recommandée spécialement... c'est d'up journal.
MORSALIN. — Voyons! Çl décacheté la lettre.)
« Le Moniteur de la Savonnerie... » (La déchirant.) Qu'il se fouille !
louis. — Et il y a plusieurs personnes qui demandent à vous voir.
morsalin. — Je suis parti.
louis. — La grosse dame d'hier est revenue.
morsalin. — La grosse dame ! (A Chaudfroid.) Filons !
UN SECRÉTARI,
t-ouis. — Elle va vous arrêter au passage.
chaud froid. — Passe par chez Lafernet! (Il ouvre la porte.) Tiens! il n'y est pas... Dépêchons-nous !
morsalin. — Attends un peu... (Il court à son
Sic:
PLUMAGEOT conthe LAFERNET
a8o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— C'est pour cela que tu me réveilles?...
— Mais madame...
— Je ne m'en fiche pas mal, du peuple Français. Tiens! voilà ce que je lui dis, au peuple Français!...
Et avec un geste d'épaule adorable, la petite Flore se replongea sous sa couverture.
Géraldine avait ramassé le papier tombé à terre.
— • Madame, dit-elle, vous avez tort, c'est sérieux... c'est une signification...
La petite Flore qui s'était tournée du côté de l'alcôve se redressa de nouveau :
— Ah! ça! veux-tu me laisser dormir?
— Bien! bien! comme vous voudrez... je dirai au monsieur qu'il s'en aille, voilà tout.
— Quel monsieur?
— Celui qui a apporté la signification.
— L'huissier?
— Oh! non! ce n'est pas un huissier... il est trop bien ! C'est un homme d'une cinquantaine d'années, très comme il faut... Il paraît qu'il a absolument besoin de vous voir... dans votre intérêt... je lui ai dit que vous ne receviez pas... alors, il m'a dit : remettez-lui ce papier; elle comprendra.
— Je comprends qu'il t'a promis vingt francs et que tu ne veux pas les perdre...
PLUMAGEOT CONTRE LAFEBNET. »S(
— Oh! madame!
— Enfin! ça m'est égal... je suis réveillée, maintenant. Donne-moi mon peignoir.
Et la petite Flore sauta à bas du lit.
a8a SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
— Vous vous trompez, fit-il en souriant, je ne viens pas pour saisir votre mobilier.
— Pour quoi, alors?
— Je vous apporte une simple signification..
— Ah!... vous voyez bien !
— Attendez-donci... et quelques conseils qui ne vous seront peut-être pas inutiles.
Ce mot de « conseils » rappela la petite Flore au sentiment de la situation. Du moment qu'on ne venait pas pour la saisir, elle n'avait pas besoin de crier.
— Monsieur, dit-elle en prenant un air digne, je vous remercie, mais je ne m'explique pas à quel titre...
Elle s'arrêta, marquant bien que le sens du discours était suspendu, précisément comme dans un lever de rideau où elle avait eu à dire la même phrase : «Je ne m'explique pas à quel titre... »
Et elle attendait que son interlocuteur l'interrompît, toujours comme dans le lever de rideau.
Heureusement pour elle, l'huissier avait la repartie prompte.
— A titre d'admirateur, répliqua-t-il ; je vous ai applaudie assez souvent, mademoiselle, pour que vous ne vous étonniez pas de la sympathie que. vous m'inspirez comme artiste... et comme femme.
PLOMAGEOT CONTRE LÀ.FERNET. »83
Ces mots prononcés avec l'accent d'une conviction profonde désarmèrent la petite Flore. — C'est différent, fit-elle; du moment que
— Pour me trouver face à face avec cet exploiteur de femmes? Il n'y a pas de danger! Je le lui ai dit à lui-même : Allez devant la justice, si ça vous plaît... ce n'est pas moi qui vous y suivrai... Ah! mais non! par exemple !... Ah! mais non!...
La petite Flore était très montée; elle trépignait, elle s'agitait.. Tabourel lui prit les mains.
— Calmez- vous, lui dit-il, et écoutez-moi.
Il faut d'abord que vous connaissiez le jugement rendu contre vous... Voulez- vqus que je vous donne lecture des attendus ?
La petite Flore n'était pas encore calmée.
— Lisez-moi tout ce que vous voudrez ! fit-elle. Et entre ses dents, pensant toujours à son directeur :
— Horreur d'homme, va !
Tabourel commença sa lecture :
« Entre Jean Etienne Lafernet, directeur du, etc..
» Et Zoé -Florentine Plumageot, dite Flore, artiste dramatique, demeurant, etc.
» Le tribunal, etc.
» Après en avoir délibéré, etc., etc.
» Attendu qu'aux termes d'un acte sous seing privé en date du i er octobre 1877, Zoé Plumageot s'est obligée envers Lafernet à jouer en
PLUMAGEOT CONTRE LAFEBNET. a85
chef, en double, en partage ou en remplacement... ■ — Ce n'est pas vrai, jamais en remplacement!
— Comment donc ! mais tout de suite !
« Attendu qu'aux termes du même contrat les parties se sont soumises à l'exécution de cet engagement pendant toute sa durée, à peine d'une indemnité de dix mille francs, stipulée à titre de dédit, sans que la fixation de cette indemnité pût être regardée comme comminatoire ni être modérée sous aucun prétexte... ^
— Allez toujours !
< Attendu que Zoé Plumageot a refusé d'exécuter ledit contrat, en n'acceptant pas le rôle qui lui était dévolu dans la pièce intitulée le Trou de la serrure. »
— Je crois bien ! dix lignes et pas de costume « Qu'il est établi qu'après avoir été régulièrement convoquée aux répétitions de cette pièce, par les lettres d'avis ordinaires et par une sommation en date du i3 janvier 1879, elle a persisté à ne pas vouloir s'y rendre... »
— Tiens ! parbleu !
< Qu'ainsi Zoé Plumageot n'a pas exécuté l'engagement par elle contracté; que dès lors Lafernet est fondé à demander l'application de l'article i5 dudit engagement dont les clau-' ses ont été ci-dessus mentionnées... »
— Dites donc ! est-ce que vous en avez encore pour longtemps ?
— J'ai fini :
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 387
« Attendu que d'ailleurs l'indemnité fixée à titre de dédit par ledit article n'a rien d'exagéré dans l'espèce... »
— Non ! presque rien I
x88 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Ah ! non ! assez !... Je vous dispense du reste.
La petite Flore s'était levée.
Tabouret, toujours assis sur le divan, se tourna vers elle :
— Vous vous en allez? dit-il.
— Ce n'est donc pas fini ?
— Cest fini... si vous voulez. Acceptez-vous le jugement?
— Qu'est-ce que j'aurai à faire, si je l'accepte ?
— Vous aurez à payer dix mille francs... et les frais.
La petite Flore eut un beau mouvement :
— Eh bien, voilà tout ! on les leur paiera, leurs dix mille francs, et dix mille sous avec, si ça leur fait plaisir ! Ce serait malheureux qu'une femme, dans ma position, n'eût pas le moyen de les trouver, ces dix mille francs; j'en trouverai vingt, j'en trouverai trente...
— C'est différent, fit Tabourel, je n'ai plus qu'à me retirer. J'avais espéré pour vous que vous feriez opposition ou que vous en appelleriez, et j'aurais été heureux de vous servir en cette circonstance...
— Vous êtes bien aimable...
— Mais puisque vous préférez vous acquitter envers M. Lafernet...
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 289
La petite Flore bondit :
— Je ne lui dois rien !
— Permettez ! vous lui devez actuellement dix mille francs...
a<)0 SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
revenir la cause devant les mêmes juges.
— A quoi bon? répliqua la petite Flore; si ce sont les mêmes juges, ils rejugeront de la même façon.
Sur cette réflexion, qui indiquait que la petite Flore commençait à se rendre compte de sa situation, Tabourel la mit au courant de la marche à suivre pour interjeter appel du jugement rendu. Il fallait laisser passer les délais d'opposition et constituer un avoué, chez lequel la petite Flore élirait domicile.
Cette perspective la fit rire.
— Moi ! aller m'installer chez un homme que je ne connais pas? Je vous trouve encore drôle, vous!... Enfin, ça m'est égal; j'irai tout de même, si le prince y consent.
Tabourel eut quelque peine à lui faire comprendre qu'il s'agissait d'un domicile purement fictif.
— Tant pis, dit-elle, ça m'aurait amusée. Pour le second point, le choix d'un avocat,
la petite Flore n'hésita pas un instant et demanda à Tabourel quel était le meilleur avocat. C'était celui qu'elle voulait prendre.
Là encore, il fallut lui expliquer qu'il n'y avait pas de « meilleur avocat », que ces messieurs étaient tous aussi bons les uns que les autres et que la seule distinction à établir entre
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET, %Ql
eux consistait dans le nombre plus ou moins grand de leurs affaires. Ceux qui étaient très occupés se faisaient payer très cher; les autres étaient moins exigeants ou ne l'étaient pas du tout.
*9 a SCÈNES DELA VIE DE THEATRE.
— Je me tiens parfaitement. Comment ! voilà une heure que je suis là à ne m'occuper que de vos intérêts...
— Eh bien, occupez-vous-en encore; sinon...
— Ça suffit, chère amie, on sera sage.
La petite Flore se rapprocha.
— Alors je vais écrire à M. Loriot de venir me voir?
— Ah! mais non! un instant!... on ne fait pas venir les avocats chez soi, on va chez eux.
— Quelle bêtise !...
— C'est la règle.
— Eh bien, alors, pourquoi vient-il chez Blanche d'Annecy?
— C'est différent : Blanche d'Annecy n'est pas une cliente; c'est plutôt lui qui...
— Taisez-vous donc, mauvaise langue!
— Je ne dis rien.
Et Tabourel baisa les mains de la petite Flore.
Quelque temps après, l'affaire Plumageot contre Lafernet était distribuée au rôle de Ja quatrième chambre de la cour.
La petite Flore avait suivi les conseils de Tabourel et tout entière au procès qu'elle
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. agî
poursuivait, elle était en consultations perpétuelles avec son avocat et son avoué.
*g4 SCÈNES DB LA VIE DE THÉÂTRE.
ami de Loriot. Le jurisconsulte affirma à Blanche d'Annecy que les règles de Tordre avaient seules empêché son confrère de la recevoir pendant que Flore était là... et, en signe de réconciliation, ils allèrent dîner tous les quatre au restaurant.
Cette aventure ne ralentit pas le zèle de la plaideuse. Non contente d'avoir eu des entretiens fréquents avec son conseil, elle voulut conférer aussi avec l'avocat de son adversaire M* Cabarraud.
Ce fut en vain qu'on l'engagea à s'abstenir d'une démarche qui semblait pour le moins déplacée.
La petite Flore ne voulut pas en démordre :
— Je le connais, s*écria^t-elle, ce monsieur Cabarraud. Il vient souvent au foyer et il est toujours très aimable avec moi... L'autre jour encore, il m'a dit que je ressemblais à la Nana d'Yomède!
(Pour les profanes : Vénus Ânadyomène.) M* Cabarraud était, en effet, un habitué du théâtre des Fantaisies -Comiques et de bien d'autres théâtres. Il ne manquait pas une première représentation et les chroniqueurs, qui l'avaient cité pendant longtemps au nombre des « personnalités » présentes à ces fêtes, avaient fini par le comprendre dans la foule
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. sg5
de ceux qu'on ne nomme plus. Il faisait partie du « Tout Paris obligatoire »;
M" Cabarraud était l'avocat des directeurs.
Il avait dû souvent plaider pour eux, et cette situation jetait une certaine réserve dans les rapports qu'il entretenait avec les artistes. T se H
*gd SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
— Vous ne devinez pas que je viens m'entendre avec vous!
— A quel sujet, mademoiselle?
— Au sujet de mon affaire, parbleu ! Vous la connaissez bien... c'est vous qui avez plaidé devant le tribunal, où vous m'avez même un peu abîmée, à ce qu'il paraît!
— Mais, mademoiselle...
— Oh ! je ne vous en veux pas !... Ce vieux menteur de Lafernet vous avait raconté la chose à sa façon, et comme dit le proverbe :
qui n'entend qu'une cloche... C'est pour cela que je viens vous voir; on vous a dit le pour, je vais vous dire le contre...
M e Cabarraud sourit finement.
— Pardon, mademoiselle... ceci regarde votre avocat...
— Je le sais bien, seulement...
— Je suis l'avocat de votre adversaire...
— Qu'est-ce que ça fait?
— Ça fait beaucoup. Mon devoir m'interdit...
— Quoi? d'être mis au courant de l'affaire?
Je veux vous mettre au courant, voilà tout; vous n'étiez pas à la lecture : vous ne savez pas ce qui s'est passé !
— Pardon! je sais...
— Connaissez- vous seulement le rôle ? vous l'a-t-on montré, le rôle ?
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. ît)7
— Je n'ai pas besoin, ,.
—Ah! voilà! on ne vous l'a pas montré!... et on viendra dire que je suis forcée de le jouer quand même... on parlera de mon engage-
M e Cabarraud devint grave :
— Pas sérieux !
— Oui, oui, vous voulez faire le méchant et vous ne pouvez pas. Vous me parlez d un air sévèrecomme si vous vouliez me manger... ma .parole! si je ne vous connaissais pas, vous me feriez peur...
Et elle se mit à rire, montrant deux jolies rangées de dents blanches.
M Cabarraud était resté impassible.
— Je regrette, mademoiselle, dit-il, de ne pouvoir mieux accueillir votre démarche ; mais, encore une fois, les règles de mon ordre...
L'actrice rit plus fort :
— Ah! non, s'écria-t-elle. Pas celle-là! Je les connais, les règles de votre ordre... C'est bon pour Blanche, mais pas pour moi...
— Je ne comprends pas...
— Enfin, vous ne voulez pas vous occuper de mon affaire?
L'avocat fit un mouvement d'impatience.
— Vous croyez peut-être que je perdrai mon procès?
— Je ne préjuge rien...
La petite Flore éclata :
— Eh bien, vrai ! ce serait fort, ça ! On me condamnerait à payer dix mille francs? le triple de ce que je gagne en une année? Et pour-
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quoi? parce que je n'ai pas voulu accepter un rôle ignoble?
M* Cabarraud se leva.
— Oui, ignoble ! comme tout ce qui se fait dans ce théâtre-ià ! Avec ça qu'elle est convenable, leur pièce!... c'est à faire rougir les gendarmes ! Et vous croyez que je les paierai, les dix raille francs? Ah! bien, vous ne me connaissez pas, par exemple! On peut bien me condamner à mort, me mettre en prison, me faire tout ce qu'on voudra... je ne paierai pas. Ah ! mais non ! je ne paierai pas !
Et sur ce dernier mot, la petite Flore fut prise d'une attaque de nerfs.
M* Cabarraud essaya de la rappeler à elle.
3oo SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
— C'est bien, monsieur 1... Je n'ai pas besoin de vos gens !
Puis, se dirigeant vers la porte et à part soi :
— Heu! les règles de son ordre!...
Et elle s'en alla.
— Cocher, rue Montmartre, a 1 3 !
C'est à cette adresse que la petite Flore se fit conduire en sortant de chez M e Cabarraud. C'est là que demeurait Tabourel.
— Eh! bon Dieu ! qu'avez- vous, fit l'huissier en la voyant entrer dans son cabinet, les yeux rouges, les cheveux ébouriffés, la figure défaite...
La petite Flore s'assit.
— Ecoutez-moi, dit-elle brusquement. Ètesvous mon ami?
L'huissier tressaillit :
— Quelle question!
■*- Eh bien ! vous pouvez me rendre un grand service. C'est sur vos conseils que j'ai entamé l'affaire contre Lafernet... il faut que vous m'aidiez à la terminer. Donnez-moi les noms de mes juges...
— Est-ce que Loriot ne les connaît pas?
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— Ah!... Loriot!... on ne peut rien lui demander. C'est un gentil garçon... il a l'air de s'intéresser à vous... il est plein de bonne volonté... mais il ne compread rien!
— Devant quelle chambre vient votre affaire?
3o* SCÈNES OR LA VIE DE THÉÂTRE.
— Expliquez-moi...
— Je n'ai pas le temps. Tout ce que je peux tous dire, c'est que votre M. Cabarraud s'est conduit avec moi comme le dernier des lâches... et qu'il me le paiera!...
— Qu'est-ce qu'il vous a fait?
— 11 a voulu nVépater avec les règles de son ordre... comme si je ne les connaissais pas aussi bien que lui, les règles de son ordre!...
— Calmez-vous.
— Oh! toujours!... c'est le grand mot :
Calmez-vous!... Je me calmerai plus tard. Oui ou non, voulez-vous me donner ces adresses?
— Ecoutez-moi...
— Ne me les donnez pas; je les trouverai sans vous.
Et, arrachant la note que Tabourel avait gardée à la main :
— J'ai les noms, ça me suffît.
Tabourel voulut les lui reprendre; mais Flore était déjà près de la porte et lui adressant un petit salut de la main.
— Adieu, mon cher, fit-elle. Et vous verrez qu'on ne se moque pas d'une femme comme moi!
PLOMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3o3
3o4 SCÈNES DB LA VIE DE THÉÂTRE.
l'exubérance de la petite Flore. Elle se retira d'une manière assez gauche, en murmurant quelques paroles vagues : « Certainement, monsieur... je pense bien que vous ne feriez pas... aussi, ce n'est pas pour cela... Bonjour, monsieur » et elle salua le président.
Uue fois seule, la petite Flore se remit de son trouble.
— Bah! dit-elle, ça n'en fait qu'un. . Et puis, après tout, il n'est pas contre moi. Allons voir le second.
M. Huguin-Bridonnet fut moins froid, mais il ne fut pas plus rassurant.
Tout le temps que parla la petite Flore, il prit des notes :
— Vous dites que vous avez refusé le rôle ?
— Oui, monsieur, mais...
— Très bien! Vous jugiez que ce rôle était indigne de votre talent?
— Certainement, monsieur, puisque...
— Très bien ! Et votre directeur vous l'imposait?
— Oui, seulement..,
— Très bien. Vous vous dérobiez donc à l'exécution de votre engagement?
— C'est-à-dire que je ne voulais pas...
— Très bien 1 Et ce cas est prévu par l'article i5?
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3o5
— Il y a, en effet, un article...
— Très bien ! je n'ai pas d'autres renseignements à vous demander.
— Mais, monsieur, je ne vous ai pas expliqué...
— Votre avocat s'expliquera à l'audience.
Au revoir, mademoiselle.
Et, avec un sourire plein de grâce, l'honorable conseiller reconduisit la petite Flore jusqu'à la porte de son cabinet.
La petite Flore commença à s'inquiéter.
Qu'allait-elle devenir si tous ses juges l'accueillaient de la môme façon?
M. La Vayrautrie lui rendit un peu de courage.
C'était un très aimable homme, ce M. La Vayrautrie. Il avait conservé les traditions galantes de l'ancienne magistrature et on lui reprochait même de les exagérer un peu. Son collègue, M. Fréminsel, lui avait dit un jour avec la gravité dont il ne se départait jamais : « Rappelez- vous, mon cher, qu'en toutes circonstances le magistrat doit rester magistrat ! »
M. La Vayrautrie oublia absolument cette recommandation en recevant la petite Flore.
Il l'engagea d'abord à relever son voile, que la pauvre enfant tenait pudiquement baissé, et comme celle-ci , tout émue , s'y prenait
3o6 SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
assez mal, il ne craignit pas de l'aider en détachant le tulle qui se trouvait pris dans ses cheveux.
La glace était rompue.
La petite Flore, recouvrant aussitôt sa volubilité ordinaire, se mit à raconter toutes les misères qu'on lui avait faites, et la jalousie de ses camarades, et la méchanceté du régisseur, et la vilaine conduite de son directeur, qui voulait se venger de la froideur qu'elle lui avait toujours témoignée...
M. La Vayrautrie semblait compatir pleinement aux malheurs de la petite Flore :
Comment avait-on pu chagriner une personne aussi aimable, aussi sympathique ?... Estce que ces beaux yeux étaient faits pour pleurer!».. Assurément la conduite de M. Lafernet était abominable... Sa passion seule pouvait l'excuser. M. La Vayrautrie admettait, dans une certaine mesure, que cet homme eût cherché à se venger des dédains de sa pensionnaire... On ne renonce pas facilement aux faveurs d'une si jolie personne, etc.. etc.
La petite Flore partit enchantée...
C'est dans des dispositions non moins riantes qu'elle se présenta le lendemain chez M, Fréminsel. Malheureusement, l'honorable conseiller était en voyage. Elle raconta son
PLUMAGEOT CONTRE LAFEBNET. 3<>7
affaire au valet de chambre — un garçon qui avait l'air très intelligent — et elle laissa une carte que le domestique promit de remettre à M. Fréminsel aussitôt que celui-ci serait de
Jo8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
demande bien pardon... Par ici !... donnez- vous la. peine d'entrer... pardon !
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sympathie dont... croyez bien que de mon côté... si jamais j'ai l'occasion... nous nous rencontrerons peut-être...
— Venez me voir! fit vivement la petite
mots. Edgar ne lui faisait pas peur, lui ! Il comprenait la situation.
FLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 511
zèle et pour sa science... Malheureusement, il était sourd — très peu, disaient ceui à qui il avait donné gain de cause ; — effroyablement, disaient les autres.
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3ia' SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
• i ■ ■ i ii »
L'entretien, coupé ainsi de fréquentes interruptions, dura deux heures, au bout desquelles la petite Flore se retira brisée, mais ravie.
Elle avait vu tous ses juges, sauf un !
Et à peine était-elle rentrée chez elle, que quelqu'un demandait à lui parler. C'était le domestique de M. Fréminsel qui venait lui dire, de la part de son maître, que ce magistrat l'attendrait le lendemain matin, à dix heures !
L'affaire Plumageot contre Lafernet allait bientôt se juger. Depuis deux semaines, la petite Flore ne quittait plus le Palais de justice.
•— Je veux connaître mon champ de bataille, disait-elle.
Et pour se préparer aux émotions qu'elle allait ressentir pour son compte, elle assistait aux audiences de la Cour, passant d'une chambre à l'autre et demandant mille explications aux avocats dont elle était devenue l'amie... Elle arrêtait tout le monde et apostrophait les personnages les plus considérables 2
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3l3
— Tiens! M. Gallier... Bonjour, mon cher maître... qu'est-ce que vous avez fait de votre secrétaire ? Il n'est pas sérieux, vous savez ? Ah! Voilà Chaleuil !... Et ce monstre de Cabarraud qui passe dans le fond... Oui, oui, fais semblant de ne pas me voir, va !
La petite Flore ne respectait même plus la robe des juges.
On la vit un jour accoster M. Fréminsel au sortir de l'audience... mais l'honorable conseiller s'éloigna vivement et elle ne put pas lui parler.
Aussi, l'affaire de l'aimable Flore avait-elJe fait un certain bruit dans le petit monde du Palais et par les racontars des jeunes avocats qui étaient reçus chez elle, quelques femmes de magistrats avaient fini par savoir qu'une actrice à la mode, mademoiselle Flore, des Fantaisies-Comiques, allait avoir un procès avec son directeur.
Ces cancans vinrent aux oreilles d une provinciale nouvellement arrivée à Paris, madame Marsouin de Fréville, femme de l'avocat général qui, tout justement, était appelé à conclure dans l'affaire Plumageot.
On imagine la joie de madame Marsouin de Fréville en apprenant que son mari, connu jusqu'alors par les succès qu'il avait rempor-
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tés en province, allait débuter à la cour d'appel dans une affaire vraiment parisienne, dans une affaire scandaleuse!
M. Marsouin de Fréville voulut la détromper. Cette affaire Plumageot n'avait absolument rien de scandaleux ; il s'agissait d une simple contestation entre une artiste et son directeur; l'actrice faisant beaucoup de tapage, on avait raconté des histoires impossibles, comme toujours, mais il n'y avait rien, absolument rien . . .
Cette déclaration, loin de calmer la curiosité de madame Marsouin de Fréville, ne fit que la surexciter.
Elle manifesta l'intention d'assister à l'audience.
— Je veux t'entendre parler, dit-elle à son mari.
Celui-ci s'y opposa.
— Ce serait ridicule, s'écria-t-il, ça ne se fait pas... Tout le monde se moquerait de nous...
A Paris, les femmes d'avocats généraux ne vont jamais entendre leurs maris.
Et plus il insistait pour que sa femme ne vînt pas à l'audience, plus elle s'entêtait à vouloir y aller.
La discussion s'envenima.
— On ne peut donc pas la voir, cette demoi-*
pr.UMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3iî
selle Flore, s'écria madame Marsouin de Fre-
3l6 SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
II n'avait eu qu'un mot malheureux, celuici :
— Je n'ai pas à vous dire, Messieurs, ce qu'est mademoiselle Flore comme artiste...
Tout Paris la connaît.
On avait ri.
Mais cette impression ne pouvait pas nuire à la petite Flore, bien au contraire ! Et quand M* Cabarraud avait répondu à Albert Loriot, il s'était exprimé avec beaucoup de modération.
- Messieurs, avait-il dit, je n'examinerai pas plus que mon confrère les titres artistiques de mademoiselle Flore : le talent ne se discute pas, il s'impose ; je m'incline et je passe. Ne parlons donc pas de cette aimable actrice. Audessus de la personne, si intéressante qu'elle soit, il y a une simple question de principe... Doit-on remplir, oui ou non, les engagements qu'on a contractés?
Et il avait continué sur ce ton.
— Il est très convenable, vraiment, disait la petite Flore, très convenable.
Quant aux conseillers, ils ne bougeaient pas ; mais ils paraissaient très bien disposés. Au moment où Ton avait ri — sur le mot maladroit de Loriot — M. La Vayrautrie s'était mouché et M. Fréminsel avait fait semblant d'examiner
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ses papiers, comme pour marquer qu'ils blâmaient l'inconvenance de l'auditoire.
Tout allait donc bien.
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3l8 SCÈNES DE LA VIE DE THÉÂTRE.
d'idées bien supérieur aux considérations personnelles qui forment la base du procès et c'est à cette hauteur que je voudrais m'élever.
» J'écarterai d'abord la personnalité de mademoiselle Plumageot. J'admets qu'elle ait eu des griefs sérieux contre son directeur et je suis prêt à reconnaître que les obligations résultant de son engagement avaient, dans l'espèce, un caractère particulièrement pénible.
Il est certain qu'un rôle écourté et un costume qui ne l'est pas moins doivent répugner à une actrice sincèrement éprise de son art, et s'il faut vous l'avouer, messieurs, je me sens rempli d'indulgence pour ces artistes qui, forcées de sacrifier sur l'autel de Thalie toutes les pudeurs de la femme, se révoltent à la pensée d'une exhibition qui blesse leurs plus purs et leurs plus intimes sentiments. Ces femmes sont à plaindre, messieurs...
Sur ce mot, il y eut un mouvement dans l'auditoire.
Un « oh » étouffé venait de se faire entendre.
M. Marsouin de Fréville se tourna du côté où cette exclamation s'était produite, et aperçut sa femme qui se dissimulait de son mieux.
Sa femme était là! Elle le guettait! Elle
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pouvait mal interpréter ses paroles et, jalouse comme elle l'était, provoquer un scandale.
Quelle situation pour ce magistrat dont la nouvelle fortune excitait déjà tant d'envie!.. Qu'ai lait- on croire? qu'allait-on dire? C'était sa réputation compromise, son avenir perdu...
L'avocat général, un instant atterré, releva la tête... et, frappant sur son bureau :
— Oui, messieurs, je dis que ces femmes sont à plaindre, et j'ajoute...
Il prit un temps :
— ... J'ajoute que ce cas n'est pas celui de mademoiselle Plumageot.
Un second « oh » se fit entendre du côté où se tenait la petite Flore; mais, cette fois, l'avocat général n'y prit pas garde ; il continua :
— Mademoiselle Plumageot, messieurs, appartient à la catégorie de ces personnes sans principes qui, se jouant des sentiments les plus saints et foulant aux pieds les devoirs les plus sacrés, ne craignent pas d'apporter le trouble et la désolation dans les sociétés qui les acceptent. Sous un nom emprunté comme tout ce qui sert à les faire vivre, elles réclament le titre d'actrice ; et èe sont bien, en effet, des femmes de théâtre, ces créatures qui
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s'introduisent dans les intérieurs respectables pour y jouer la comédie de l'amour et du désintéressement!... Les plus forts s'y laissent prendre, messieurs, et l'on a vu des hommes considérés et honorés, des hommes devant lesquels tout le monde s'était incliné — et s'incline encore ! — on a vu ces hommes céder à un entraînement que leurs fonctions, leur âge et leur caractère auraient rendu bien regrettable... si cette faute ne devait pas être considérée comme l'oubli d'un instant, oubli racheté par de graves et nobles travaux!
Ici, deux ou trois conseillers inclinèrent doucement la tête en signe d'approbation.
L'avocat général reprit :
— Il vaut mieux pourtant ne pas être exposé à ces défaillances, .contre lesquelles on n'est vraiment garanti que par les mille joies de la félicité conjugale! Heureux, messieurs, ceux qui, trouvant à leur foyer les vertus domestiques UDies aux charmes d'une maturité toujours aimable et toujours aimée...
Un nouveau mouvement se produisit dans l'auditoire.
— De l'air ! cria-t-on, de l'air!
Le président releva la tête d'un air à la fois interrogateur et sévère.
L'audiencier se précipita vers le fond de la
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salle et revint tout essoufflé dire un mot à l'oreille du président.
— La cour suspend .'audience, dit gravement le magistrat.
— Dame! il fallait me donner le nom de l'avocat général!... J'ai vu tous ces messieurs : c'est le seul chez lequel je ne sois pas allée !