DANS LES COULISSES
octavie, à Valfleury. — Mon cher auteur, je vous présente M. le marquis de Vieillestampe.
valfleury, saluant. — Monsieur le marquis...
le marquis. — C'est à vous, monsieur, que je dois d'avoir pu pénétrer dans ce lieu interdit aux profanes...
valfleury. — Du tout, monsieur... N'en
rendez grâce qu'au talent de mademoiselle, dont le nom seul...
le marquis. — Oh! Monsieur... Vraiment...
La conversation est interrompue par les machinistes qui placent le décoi.
— Attention... là...
— Chargez!
— Gare les mains ! .
— Baissez la herse !
— Vous ne pouvez pas regarder devant vous, imbécile!...
— A toi, Jumeau !
— Allez-y... doucement!... Doucement, vous dis-je!...
— Allons, place au théâtre!...
— Sonnez, Lucien!...
— En scène pour le deuxième acte!...
le garçon de théâtre à Octavie. — Mademoiselle... Ce monsieur vous appelle.
octavie. — Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?
le garçon. — Il demande à passer dans la salle.
octavie. — C'est bon. ..je vais le conduire... En voilà une scie!
On commence le deuxième acte. — Succession de scènes sur les inventions de l'année jusqu'au tableau
de l'Exposition de géographie. — Les Nations défilent devant la France.
la france. — Qui vient là , maintenant?
l'espagne, fièrement. — C'est moi... le Champagne! (Se reprenant vivement.) — Non! non!
l'Espagne... C'est moi, l'Espagne!
Rires dans la salle et sur la scène. — Les Nations se tordent.
boulingrin, furieux. — Petite cruche, va !.. .
LA PETITE CRUCHE, fondant en larmes. — Hi !
Hi!Hi!
boulingrin. — Allons! emmenez-la!
séricourt. — Voyez- vous cet effet, le jour de la première 1
trézard. — Et figurez-vous qu'hier elle le disait très bien... mais là... très bien!
boulingrin. — Allons, un peu de silence!
(Au chef d'orchestre.) Reprenez, monsieur Gervois.
La répétition continue jusqu'à la scène des tableaux vivants.
boulingrin, aux inspecteurs. — Ah! voici les tableaux du dernier Salon. Vous allez voir, c'est très joli... et iln'y arien à dite... c'est d'un gazé !
Exhibition de plusieurs tableaux.
L'ACTRICE chargée du rôle du Génie des Arts.
« Voici maintenant le tableau de Paris hésitant entre les trois déesses... »
Le Génie des Arts lève sa baguette. On aperçoit le tableau en question. Junon et Minerve ont le costume mythologique. Seule, Vénus est en toilette de ville.
les inspecteurs, à Boulingrin. — Est-ce que Vénus va rester ainsi?
boulingrin. — Mais non!... je n'y comprends rien. (A haute voix.) Arrêtez!... (Silence général.) Comment se fait-il que vous ne soyez pas habillée, vous, là-bas? (Vénus ne répond pas.) Voyons, Crochard, c'est votre affaire... Répondez pour elle.
le régisseur. — Mais je ne savais pas, monsieur... Je croyais qu'elle avait son costume. (A Vénus, en lui lançant un regard furieux.) Est-ce que vous ne l'avez pas reçu hier?
VÉNUS, à voix basse. — Oui.
le régisseur. — Elle dit : oui.
boulingrin. — Eh bien, alors, pourquoi ne Tavez-vous pas mis? Voyons, répondez...
Messieurs les inspecteurs l'exigent... N'est-ce pas, messieurs?
les inspecteurs. — Certainement.
venus. — Parce que je n'ai pas besoin de le mettre avant la première représentation.
boulingrin. — Est-elle bête !
vénus. — Monsieur, vous n'avez pas le droit de ta'insulter. Je ne m'habillerai pas en Vénus pour une simple répétition.
boulingrin. — Mais pourquoi? Voyons!
pourquoi?...
venus, avec l'accent de la dignité blessée. — Parce
que mon amant me l'a défendu... (Cette déclaration produit un efiet indescriptible; ce que voyant, Vénus continue avec force.) Oui, monsieur!... Il veut bien que je paraisse en Vénus devant le public — parce que c'est mon devoir d'artiste... — mais jamais devant mes camarades! !!
Explosion de bravos. — Vénus descend de son piédestal et reçoit les félicitations des autres déesses. — La répétition est suspendue.