‹ Scènes de la vie de théatreChapitre 55 sur 57 · UN GALA AUX FOLIE S -PL AS T I QUES · texte numérisé non relu

UN GALA AUX FOLIE S -PL AS T I QUES

— Il n'3- en a pas !

— Comment! il n'y a pas d'oflicierdepaix... un jour comme celui-ci ! C'est inconcevable !

— Nous sommes trois hommes et un brigadier...

— Où est-il, le brigadier?

Le brigadier s'approche et salue,

— Ah! c'est vous, brigadier... Vous avez vos hommes? Bien... Comment les placezvous ?

— Comme ils sont... Voyez.

— Très bien ! Mais les voitures? Par où arriveront les voitures?...

— Par ici... Il y a de la place.

— C'est que vous aurez beaucoup de voitures... je vous en préviens! Prenez garde d'être débordés !

— Nous ferons pour le mieux.

— Vous serez débordés, c'est évident. Vous n'êtes pas assez nombreux...

— Dame ! pour cela... nous ne savons pas, n'est-ce pas?... On nous envoie...

— Parfaitement, mon ami, ce n'est pas votre faute. C'est celle du commissaire de police qui aurait dû prévoir... Enfin, i'espère que je ne serai pas forcé de me plaindre au préfet.

Et M. Montléry s'éloigne majestueusement, laissant le brigadier ébloui et iuauiet.

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C'est un beau jour pour M. Montléry, que le jour où il peut commander ainsi à la force publique. Il n'est plus l'imprésario d'un a théâtre à femmes » ; il s'élève au rang de directeur subventionné, il reçoit les souverains, il a son petit gala, lui aussi; il peut se moquer d'Halanzier. Quelle joie !

Son secrétfciire, le jeune Fortunatus, du Paris-Cascade, ne voulait pas y croire, et, la veille encore, il avait cherché à le dissuader de son projet.

— Inviter le schah de Perse à venir voir les Dames de Mahille ! c'était insensé. Le schah n'y consentirait jamais. On se moquerait d'eux, etc., etc.

Mais M. Montléry s'était obstiné, déclarant que le schah allait partout, qu'il avait visité les bureaux du Scapin, qu'il s'était fait faire un a complet » aux Docks de l'habillement, et qu'il n'y avait pas de raison pour .qu'il n'assistât pas â une représentation des Folies- Plastiques, où les héritiers présomptifs de telle ou telle couronne avaient souvent passé leur soirée.

Il s'était donc rendu au Grand Hôtel.

Là, le gardien des appartements réservés aux souverains avait fait quelque difficulté pour le laisser passer; mais que peut- on dire

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à un homme qui porte si bien la cravate blanche et qui écarte les huissiers d'un seul geste, avec ces simples mots jetés vivement : <c Je suis attendu. Affaire urgente. »

Tout le monde, du reste, était attendu ce jour-là par S. M. le schah de Perse. Les couloirs étaient encombrés d'individus de tout rang, de tout âge et de tout sexe : commis, ouvrières, apprentis, placiers, commissionnaires, dames en deuil, vieillards décorés; les uns avec des paquets, des boites, des cartons, des portefeuilles, des objets de forme inconnue cachés sous une serge opaque; les autres ayant les mains vides, froissant des papiers ou boutonnant fiévreusement des gants trop étroits, tous attendaient une réponse ou une audience et s'accrochaient aux basques des gens de service pour obtenir la faveur d'être introduits immédiatement auprès des différents personnages composant la suite de Sa Majesté. Ces personnages sortaient de temps en temps pour appeler quelqu'un, et, par la porte laissée entrouverte, on pouvait apercevoir un commis déballant des marchandises, un monsieur expérimentant quelque machine nouvelle : Baratte de salon, Glacière de voyage, Appareil pour faire son café soi-même ; ou un autre monsieur essayant un instrument quel-

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conque : le Piano-flûte, V Accordéon-guitare y le Trombone-orchestre... Du bruit, de la musique, des supplications en toute langue et des injures en persan, voilà ce qu'on entendait dans les couloirs du Grand-Hôtel quand Montléry y fit son entrée.

L'intelligent directeur des Folies-Plastiques comprit tout de suite qu'il n'aurait aucun avantage à se perdre dans la foule des solliciteurs, et il s'approcha d'un groupe d'hommes basanés qui, couchés le long d'une porte et insensibles au spectacle bruyant qui se donnait près d'eux, fumaient tranquillement l'opium dans de magnifiques narguilés.

— Pçirdon, messieurs, leur dit Montléry, avec une politesse exquise, j'ai une communication des plus importantes à faire à votre auguste maître. Puis-je entrer?

Les hommes basanés levant sur Montléry des yeux remplis d'extase, il prit ce regard pour un signe d'acquiescement et, passant sur le corps des fumeurs, il entra dans un petit salon où un autre homme basané était aux prises avec un individu qui lui présentait une paire de bottes d'une main et une facture de l'autre.

— Trop cher! trop cher! Moi pas payer, criait l'homme basané.

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Le bottier répliquait d'une voix dolente : •

— J'en demande bien pardon à votre Excellence; mais quand Votre Excellence est entrée hier au magasin, je lui ai dit le prix; ainsi...

— Bon, pensa Montléry, une Excellence ! un des ministres du schah ! Voilà mon affaire.

Et comme l'Excellence, apercevant ce nouveau venu, le regardait avec inquiétude, Montléry prit les devants :

— Que Votre Excellence daigne m'excuser, dit-il en s'avançant. Je suis M. Montléry, directeur des Folies-Plastiques, et je viens prier Votre Excellence d'être mon interprète auprès de Sa Majesté pour la supplier d'agréer l'hommage de mes humbles respects et de m'accorder l'insigne faveur que je sollicite, en lui demandant d'honorer de sa présence une des représentations de mon théâtre...

— Ah ! vous, théâtre ? fit l'homme basané.

— Oui, moi, théâtre, répéta Montléry par obéissance.

Et reprenant sa phrase apprise par cœur :

— Je me flatte de l'espoir...

— Vous, billets?

— Oui, moi, billets... — de l'espoir que Sa Majesté...

— Donnez billets.

-r C'est inutile; Sa Majesté n'a pas besoin...

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Mais l'Excellence tendait toujours la mam, si bien que Montléry finit par comprendre ce qu'on attendait de lui.

Le schah voulait bien assister à une représentation des Folies-Plastiques, mais incognito, comme y avaient assisté les héritiers présomptifs de telle ou telle couronne, et, par conséquent, il tenait à présenter son billet au contrôle, comme le premier spectateur venu.

Comment Montléry, homme de tact autant qu'artiste de talent, n'avait-il pas compris cela tout de suite ?

Il sentit sa faute et s'en excusa avec un grand bonheur d'expressions :

— L'incognito de Sa Majesté sera scrupuleusement respecté, dit-il en remettant à l'Excellence un coupon de loge sur papier rose ; avec ce billet, votre auguste maître et les personnages de sa suite n'auront qu'à se présenter au théâtre des Folies- Plastiques, sans craindre qu'aucune manifestation extérieure ne les signale à l'attention du public ^ mes artistes et moi-même nous jouerons comme si nous n'étions pas en présence d'un des potentats de ce globe, et rien, hormis les battements de notre cœur, ne viendra trahir nos sentiments de vive gratitude et d'ardent respect.

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Ayant dit ces mots, M. Montléry s'inclina profondément et disparut.

Voilà pourquoi Fortunatus s'était borné à faire publier dans les journaux que œ le succès des Dames de Mahille s'affirmant de plus en plus, S. M. le schah de Perse avait manifesté le désir d'assister à une représentation de la charmante pièce de MM. Séricourt et Luchot 3>, et voilà pourquoi l'on avait illuminé la façade des Folies-Plastiques.

Voyons maintenant ce qui se passe dans les coulisses.

On ne s'y tient pas d'aise, et le régisseur est obligé de rappeler de temps en temps au silence celles de ces dames qui vont avoir l'honneur d'attirer les premiers regards du schah de Perse :

— Ah ! ma chère, j'ai tellement peur que je vais manquer mon entrée.

— En voilà une bêtise I

— Que veux-tu? c'est plus fort que moi; je suis émue.

— Parce que le schah est dans la salle? c'est un homme comme un autre.

— Merci ! un souverain ! tu appelles ça un homme comme un autre ?... Tu n'as pas vu ses diamants à son bonnet?... Ah ! ma chère... avec un seul on achèterait les Tuileries !

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— Il n'y a plus moyen, on va les démolir.

— Pourquoi? parce qae noas n'avons plus de souverains. C'est ça qui me plaît dans le schah de Perse; c'est un souverain !

— Et puis après ?

— Après ? Ça me console de la République.

— Et puis après ?

— C'est la République qui a perdu la France.

— Et puis après ?

— Ah! flûte!

— Flûte toi-même ! en voilà une andalouse d'occasion !

— Comment as-tu dit?., andalouse?

— Oui...

— Répète-le encore !

— Voyons, voyons, mesdames ! Un peu de silence, je vous prie !

Dans le cabinet directorial, Montléry a réuni les auteurs de la pièce et leur tient le discours suivant :

— Vous comprenez, mes enfants, ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi, mais pour vous. Je crois que vous ferez bien d'ajouter un couplet en son honneur. Ça le flatterait et il vous en saurait gré.

— Mais puisqu'il veut garder l'incognito !

— Raison de pliis !.. ça n'en serait que plus délicat. Ce n'est pas un compliment que vous

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