UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES
lippe, qui tenait le vestiaire aux bals de Ja Cour et qui, en dernier lieu, remplissait les fonctions de maître des cérémonies adjoint à l'administration des Pompes funèbres. Cet homme-là doit savoir comment on reçoit les grands personnages.
M. Montléry l'appelle donc pour faire la répétition de l'arrivée :
— Voyons, Brossard... montrez-moi un peu comment vous procéderez tout à l'heure.
— Dame, monsieur... je m'avancerai et je dirai...
— Non ! non ! malheureux ! vous ne devez rien dire du tout. Vous vous inclinez tout simplement, le plus bas possible, vous m'entendez ? le plus bas possible !
— Bien, monsieur...
— Mais vos gants sont sales, mon ami ! Qu'est-ce que c'est que ces gants-là ?
— Ce sont des gants que l'habilleur m'a donnés.
— De quoi se méle-t-il, l'habilleur ? Vous ne pouvez pas garder ces gants-là !
— Mais...
— Je vous répète que vous ne pouvez pas garder ces gants-là !... Ah ! mon Dieu! mon Dieu! dire que je ne puis me reposer sur personne !... sur personne ! Ah!!!
.Et en disant «ah ! », M. Montléry jette à terre, avec un beau geste de violence, la patte de lièvre qu'il tient à la main.
On frappe à la porte. Brossard disparaît. M. Montléry ramasse sa patte de lièvre :
— Qu'est-ce que c'est, Léon ?
— Monsieur, on m'envoie du contrôle pour vous dire que les voitures commencent à arriver.
— Et nous ne sommes pas prêts ! Enfer!! Sur cet <t enfer! », M. Montléry va pour
jeter une seconde fois sa patte de lièvre au milieu de la loge, mais il se ravise et il achève de se grimer.
Dès qu'il est prêt, il descend sur le théâtre pour donner son coup d'œil, ce coup d'oeil auquel rien n'échappe :
— Voilà un portant qui est mal placé ! Reculez-moi ce châssis. Vous voulez donc mettre le feu au théâtre ?... Et vous, lâ-bas, qu'est-ce que vous faites avec votre faucille ?
— Monsieur, je suis du chœur des moissonneuses.
— Ce n'est pas une raison pour percer le décor ! Allons, retirez-vous ! On vous rappellera.
Brossard arrive tout essoufflé :
— Monsieur!...
Montléry ne fait qu'un bond :
UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES. igi
— Il est arrivé ?
— Oui, monsieur...
— Qu'est-ce qu'il a dit?
— Rien... Il a montré son billet.
— La suite est nombreuse ?
— Ils sont cinq. Trois messieurs et deux dames...
— Tiens! c'est curieux... je croyais que leurs femmes restaient dans les harems... Enfin, ça ne fait rien... Commençons !
On frappe les trois coups. Les musiciens jouent une ouverture au milieu de laquelle le chef d'orchestre a ingénieusement intercalé l'hymne persan, et la toile se lève sur le premier tableau des Dames de Mahille.
Ce premier tableau est assez bien accueilli. Toutes les scènes portent, sauf celle de l'Exposition, sur laquelle Montléry avait tant compté. Au mot d'Evelina : a Je m'en bats l'œil, de ton industrie », Rodolphe réplique : œ Oui, mais tu oublies l'industrie persane !» et il chante :
De la Perse, Le commerce Est toujours très florissant...
Effet nul. Le public ne bronche pas et l'acte finit froidement.
Mais les scènes suivantes sont plus goûtées
et après le second acte Fortunatus vient dire à son directeur qu'il a vu le schah de Perse applaudir frénétiquement le quadrille des dames de Mabille.
Montléry juge alors que le moment est venu d'aller présenter ses hommages à Sa Majesté.
Il passe un habit, il se rend à la « loge impériale », il frappe discrètement; il entre...
O surprise !
Le maître de la loge, celui que tout le monde prend pour le schah de Perse, n'est autre que l'individu qu'il a aperçu dans le salon du premier ministre, l'homme aux bottes et à la facture...
Montléry se trouble, mais très poliment, pour ne pas froisser les hôtes de Sa Majesté :
— Pardon, monsieur! comment se fait-il... Vous êtes donc autorisé à occuper la loge?
— Cette loge-là ? répond l'homme aux bottes. C'est le domestique qui nous l'a donnée.
— Quel domestique ?
— Vous savez bien ? pelui à qui vous avez parlé...
— Son Excellence ?
— Ah ! oui, vous avez cru ?... Moi aussi... Il vait fait tant d'embarras en entrant dans mon
UN GALA AUX FOLIES-PLASTIQUES. igS
magasin... Mais nous nous sommes expliqués quand vous avez été parti ; il ne savait pas que les bottes coûtaient cinquante francs; je les ai reprises et il m'a donné la loge pour me dédommager.
— Pour vous dédommager!...
Montléry, furieux, va faire un éclat... mais
à la vue du public tourné vers l'avant-scène, de ce nombreux public qui est venu pour voir le schah de Perse et qui ne reviendra plus s'il apprend qu'on l'a mystifié, le directeur des Folies-Plastiques maîtrise son indignation. Souriant au bottier :
— Je comprends, dit-il... c'est un malentendu... un simple malentendu... excusez-moi de vous avoir dérangé.
Et il se retire en saluant ostensiblement pour que le public reste bien convaincu de l'immensité du personnage auquel Montléry est venu rendre visite.
Le directeur est sorti de la loge; il peut enfin donner un libre cours à son émotion... lorsqu'il aperçoit Brossard :
— Qu'est-ce que vous faites là ? s'écrie-t-il.
— Moi, monsieur!... J'attends!
— Quoi?... qu'est-ce que vous attendez?
— Vous m'avez dit de me tenir aux ordres de Sa Majesté; alors...
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— C'est bon ! retournez au contrôle !
— Mais, monsieur...
Re-TOUR-NEZ au CONTROLE !
Brossard s'enfuit épouvanté.
Montléry, se contenant, traverse les couloirs, passe devant les ouvreuses d'un air indifférent, et arrive dans les coulisses... Tout le monde se précipite au-devant de lui ; on l'interroge :
— Eh bien?... vous l'avez vu'i*
— Oui... oui... fait Montléry en essayant de s'esquiver.
Séricourt l'arrête :
— Comment a-t-il trouvé notre couplet ?
— Très joli... nous le couperons.
— Oh !... vous voulez couper...
— Et mon ouverture ? demande le chef d'orchestre.
— J'étais gentille, n'est-ce pas? fait une des moissonneuses.
Montléry veut échapper à toutes ces questions; il s'élance sur la scène :
— Allons ! place au théâtre !
Et apostrophant deux petites figurantes qui sont restées devant le trou de la toile :
— Vous ne m'avez pas entendu, vous làbas?
L'une des figurantes se retourne :
UN. GALA AUX FOLIE S- PLAST IQUES. igS
— Nous regardons le schah.
Elles regardent le schah ! Ce mot met le comble à la fureur de Montléry; il est au bout de ses forces, il faut qu'il éclate :
— Ah ! vous regardez le schah !... Je vous en donnerai, moi, du schah!. .^ Roblot, vous leur collerez cinq francs d'amende !
Les petites pleurent :
— Oh! monsieur!...
Mais le féroce directeur n'entend plus rien, et d'une voix frémissante de colère :
— Cinq francs d'amende ! répète-t-il, cinq francs d'amende!... ça leur apprendra à regarder le schah !
— Antonia, des Délassements-Lyriques?
— Mais oui !
— L'ancienne maîtresse de Gaston de Rivesaltes ?
— Elle-même.
— Celle qui était avec Flambardet et qui l'avait quitté pour le petit Morsalin ?
— Parfaitemjent.
— Est-cequ'elle n'a pas vécu avec Evariste?
— Je crois bien ! c'est lui qui l'a lancée.
— Elle a connu aussi le marquis de la Roche- Langlevif ?
— Oh ! il y a longtemps !
— Et elle se marie ?
— De demain en huit.
— Pas possible !
C'était possible, pourtant ; c'était même vrai. Antonia allait devenir la femme légitime d'un a homme établi », un nommé M. Ovide Praberneau, marchand de bois à Melun.
M. Praberneau ne venait à Paris que lorsque
ses aifaires l'y obligeaient absolument, et, dans ce cas, il s'arrangeait toujours de façon à être rentré chez lui le jour même. Mais il lui arriva une fois de n\anquer le train de six heures ; il avait faim, il prit le parti de rester à Paris, d'y dîner et d'aller voir ensuite la Sirène de Bougival, cette fameuse Sirène qui attirait tant de monde aux Délassements-Lyriques, et dont il connaissait déjà les principaux airs pour les avoir entendu jouer par tous les pianos de Melun. M. Praberneau se rendit donc aux Délassements... et n'en sortit plus.
Antonia l'avait littéralement enivré..
C'est qu'aussi elle était bien charmante, l'actrice chargée du petit rôle de la bouquetière dans la Sirène de Bougival, un rôle dont personne n'avait voulu d'abord et qu'ellemême n'avait accepté que pour <t être quelque part ». Après l'échec de Romulus, Antonia n'avait plus revu Gaston de Rivesaltes, et comme elle ne voulait pas rentrer aux Folies- Plastiques, elle s'était décidée à embrasser définitivement la carrière de l'opérette, en signant l'engagement qu'on lui proposait aux Délassements-Lyriques. Cent-vingt francs par mois, ce n'était guère, mais, comme son nouveau directeur le lui avait fait observer, on la remarquerait là beaucoup plus qu'ailleurs.
Et on la remarqua, en effet, et tout de suite !
Quand elle parut pour la première fois dans son délicieux costume dessiné par Robida, ce fut un a; ah ! » général d'admiration. Le gros Rudolsheim, qui ne craignait pas, à l'occasion, de donner le la du succès, lança de sa voix sonore un a Prafo ! » suivi aussitôt de quelques applaudissements ; d'autres spectateurs crièrent <t Chut ! » mais la cause de l'actrice était gagnée. Antonia, enhardie par cet accueil . flatteur, s'avança en souHant, salua gentiment à droite et à gauche, et entonna le couplet suivant :
C'est la petite bouquetière Qui vient trouver les amateurs; Ne repoussez pas sa prière, Messieurs, achetez-lui des fleurs!
Si vous avez trop du bouquet Acceptez au moins un œillet;
Car la petite bou.
Car la petite bou, Car la petite bouquetière Aurait vraiment bien du malheur, Si vous ne preniez pas sa fleur.
Ce couplet, dit avec un air ingénu qui le rendait on ne peut plus piquant, produisit un effet énorme. Ajoutez que la musique était très
aoo SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
agréable et ne ressemblait nullement à celle qu'on avait entendue depuis le commencement de l'acte. On cria his; Antonia redit son couplet avec la même ingénuité, mais en accentuant cette fois le temps indiqué au dernier vers :
Si vous ne preniez pas... sa fleur.
Elle laissa tomber ces deux mots en baissant les yeux, et comme le public riait de plus belle, elle le regarda avec une expression étonnée qui voulait dire : « Eh bien, quoi? Qu'est-ce que vous avez? je ne comprends pas.... »
Le succès se changea en triomphe ; les applaudissements éclatèrent de tous côtés ; le gros Rudolsheim, debout au milieu de l'orchestre, criait de plus en plus fort : <t Prafo ! prafo!» et le jeune Gontran Souchard, frémissant d'émotion, ne cessait de se tourner vers ses amis en répétant : « C'est une Théo, mon cher ! une vraie Théo ! »
Antonia détermina ainsi le succès de la Sirène de Bougival, laquelle -Sirène , assez mal accueillie au début, excita, à partir de l'entrée de la bouquetière, les transports qui devaient la conduire jusqu'à sa cinq cent trentième représentation. De plus, et très heureusement
pour elle, la petite bouquetière ne revint pas après cette scène ; de sorte qu'elle garda son succès et que M. Adolphe Beauvisage put dire, en rendant compte de la pièce et en louant sa principale interprète : a On a vivement applaudi, à côté de madame Bolduc, une jeune actrice qui, dans un rôle trop court — ceci s'adresse à vous, M. Ferdinand du Chesne ! — a fait preuve de qualités sérieuses. Mademoiselle Antonia, connue surtout jusqu'à présent par ses succès incontestables de jolie femme, s'est révélée hier sous le double aspect — réellement sympathique — d'une chanteuse nuançant avec goût et d'une comédienne pleine de tact et de finesse. Si mademoiselle Antonia veut travailler, il y a en elle l'étoffe d'une artiste d'avenir. Qu'en pensez-vous, M. Chaumoncel? »
M. Chaumoncel (le directeur des Délassements-Lyriques) ne pouvait penser qu'au mal qu'il s'était donné pour inculquera Antonia cet air de parfaite ingénuité qui lui avait valu son succès; et M, Ferdinand du Chesne, l'auteur si malicieusement mis en cause par Adolphe Beauvisage, aurait pu répondre que le rôle de la bouquetière avait dû être écourté aux répétitions, par suite de l'insuffisance notoire de son interprète.
Quant à la question d'avenir, elle était déjà résolue. Le jour même de son succès, un des amis d'Antonia lui avait présenté au foyer des Délassements - Lyriques un monsieur très distingué qu'on n'avait pas revu depuis. Mais le bruit courait au théâtre que ce monsieur s'était lié plus intimement avec l'aimable actrice. On ignorait d'ailleurs son nom ; tout ce qu'on savait, c'est que le monsieur devait être marié, car on l'avait aperçu un soir dans une loge du rez-de-chaussée avec deux dames très bien mises, une jeune et une vieille ; et Flambardet avait remarqué que, la jeune dame s'étant penchée en avant de la baignoire, au moment de l'entrée d'Antonia, le monsieur s'était rejeté vivement en arrière.
A partir de ce jour aussi — le jour de son succès — Antonia ne fut plus la même personne. Soit qu'elle eût pris au mot les éloges d'Adolphe Beauvisage et qu'elle se considérât comme vraiment fiancée à l'art, soit que sa situation à l'égard du monsieur dont on ne savait pas le nom l'obligeât à plus de réserve, elle cessa d'être la « bonne fille » que tout Paris avait connue. On ne la vit plus aux courses, aux premières, à toutes ces réunions recherchées des demi-mondaines parmi lesquelles les chroniqueurs avaient longtemps
LE'MARIAGE d'aNTONIA. 2o3
marqué sa place. D'ailleurs elle n'avait pas encore manqué une seule représentation de la Sirène de Bougival; et cette Antonia qui s'était rendue célèbre autrefois, au temps où elle jouait les Princesses du macadam, par ce petit mot adressé à son directeur : « Tu sais, mon petit, il fait trop chaud aujourd'hui pour que j'aille me trémousser devant tes banquettes ! » cette même Antonia, convertie désormais à une vie régulière, chantait scrupuleusement tous les soirs :
C'est la petite bouquetière, etc.
Et presque tous les soirs, un coupé très sombre l'attendait à la sortie du théâtre; un valet de pied, très sombre également — et très muet, car on avait essayé vainement de le œ faire causer » — ouvrait la portière du coupé ; Antonia, enveloppée d'un voile épais, passait vivement devant les curieux, se jetait dans la voiture et disparaissait au galop de deux grands chevaux noirs.
Il y avait plus d'un an qu'Antonia menait cette existence, autrement dit, pour mieux préciser, on en était à la trois cent quatrevingtième représentation de la Sirène de Bougival, lorsque M. Praberneau fut frappé du
2o4 SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
coup de foudre dont il ne devait pas se relever.
Notez que ce coup de foudre était absolument spontané — ce qui, du reste, est le propre des coups de foudre. M. Praberneau n'alJait jamais au théâtre, lisait à peine les journaux et ne connaissait même pas de nom l'artiste qui l'avait si vivement impressionné.
Il interrogea l'ouvreuse.
— Pardon, madame, dit-il très ému, comment appelez- vous la personne qui joue le rôle de la petite bouquetière ?
L'ouvreuse regarda Praberneau et vit qu'elle avait affaire, non à un mauvais plaisant, mais à un brave spectateur qui brûlait véritablement du désir d'être renseigné.
Elle répondit :
— C'est mademoiselle Antonia...
Et comme Praberneau demandait si c'était une a actrice en réputation » :
— Pour ce rôle-là, oui monsieur, fit l'ouvreuse. Elle a un très grand succès.
— On l'applaudit autant tous les soirs ?
— Oh ! ce n'est rien, cela, monsieur ! Nous sommes à la trois cent quatre-vingtième; alors, vous comprenez? on commence à se relâcher... Mais si vous étiez venu les premières fois... c'est là que vous auriez entendu applaudir!...
LE MARIAGE d'aNTONIA. ao5
Et des bouquets ! ! ! elle en recevait presque autant que madame Bolduc !
— Elle est très courtisée ?
— Oh ! oui ; mais, vous savez, c'est comme si on chantait...
La figure du marchand de bois s'illumina.
— Elle est sage?
— Sage... si vous voulez ; je ne prétends pas qu'elle ait droit à un prix de vertu... dame, vous savez ce que c'est... dans les théâtres...
— Oui... oui... je sais, fit M. Praberneau d'un air entendu.
— Mais enfin, reprit l'ouvreuse, c'est une femme qui se tient très bien. On dit qu'elle a quelqu'un...
— Ah!
— Oui... un monsieur très comme il faut, paraît-il, et dans une belle position... Moi, je ne le connais pas, mais une de mes collègues l'a vu : c'est un brun, d'une cinquantaine d'années, très sec...
M. Praberneau fit un geste d'impatience :
— Je ne vous demande pas...
— Sans doute, monsieur... reprit l'ouvreuse; aussi, ce que je vous en dis, c'est dans l'intérêt de mademoiselle Antonia.
— Vous la connaissez ?
— Très peu, mais on a beaucoup parlé
2o6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
contre eJle et je ne trouve pas cela juste... Certainement, mademoiselle Antonia n'est pas à l'abri d'un reproche... elle est comme tout le monde; elle s'est un peu amusée... on est enfant, on ne connaît pas la vie... Mais aujourd'hui, il n'y a rien à dire... elle se conduit encore mieux que toutes les autres et, au moins, elle fait du bien autour d'elle...
— Elle est charitable ?
— Oh! oui, monsieur, très charitable...
Ainsi, tenez, dernièrement, une de nos collègues a été mise à pied pendant huit jours pour n'avoir pas rendu ses contremarques... Ce n'était pourtant pas de sa faute ! vous pouvez demander... c'est une femme très méritante... Madame Gondois, qu'elle s'appelle, et avec cela très malheureuse, sa fille venait justement d'accoucher... des gens qui n'ont pas un sou... enfin, la vraie misère ! Eh bien, quand mademoiselle Antonia a su cela, elle a parlé au contrôleur en chef pour faire lever la mise à pied, et elle a envoyé un billet de cinq cents francs à madame Gondois.
— Cinq cents francs !
— Oui, monsieur... et c'est ce qui me fait dire qu'on peut raconter tout ce qu'on voudra contre mademoiselle Antonia, il n'en est pas moins vrai qu'elle a des sentiments.
LE MARIAGE D ANTONIA. loj
La sonnerie du foyer annonçant la fin de l'entr'acte interrompit cette conversation. M.Praberneau regagna sa stalle et se prépara vainement à revoir la petite bouquetière. Nous vous avons dit qu'elle n'était que du premier acte.
Alors, M. Praberneau revint le lendemain... puis le surlendemain... puis les jours suivants. Il était pris.
Pourquoi? comment? par suite de quelles circonstances ? Ah ! voilà ! Je constate le- fait sans l'expliquer; tout ce que \e peux dire, c'est qu'après avoir entendu vingt ou vingtcinq fois les couplets de la petite bouquetière, M. Praberneau envoya à Antonia un bracelet accompagné du billet suivant :
Mademoiselle,
a Si ma présence assidue au troisième rang de l'orchestre ne vous a pas déjà fixée sur les sentiments que vous m'avez inspirés, permettez-moi de vous les exprimer en vous adressant avec cette lettre un faible témoignage de ça a sympathie.
» J'aurais voulu vous envoyer des fleurs, mais elles pâliraient à côté de celles que vous portez avec tant de grâce et ne vous rappelleraient
pas assez longtemps l'homme que vous avez captivé !
3> Daignez donc accepter ce simple souvenir de la part de celui qui se dit, mademoiselle, Votre plus fervent admirateur,
» Paul de Praberville. »
Hôtel des voyageurs, rue de Lyon, près de la gare, chambre n" 4.
M. Praberneau avait adopté ce nom et ce domicile pour les besoins de l'entreprise hardie qu'il méditait. Malgré ce que lui avait dit l'ouvreuse sur la vertu d'Antonia, il pensait que celle-ci ne serait pas insensible à l'hommage d'un spectateur qui l'applaudissait tous les soirs avec un enthousiasme si visible. Plusieurs fois, la petite bouquetière s'était tournée de son côté en lui décochant son plus gracieux sourire et, sans être trop présomptueux, l'ardent marchand de bois pouvait espérer qu'il n'avait pas déplu. Après tout, il était bel homme, il n'avait que trente-huit ans... Pourquoi cette actrice, si sage qu'elle fût, se serait-, elle montrée plus réservée que la femme de l'inspecteur des fortifications, une femme connue dans tout Melun pour la sévérité de
ses principes et qui n'avait pas craint de jeter tous ces principes par-dessus bord pour venir le trouver, lui Praberneau, alors qu'il ne songeait nullement à elle?
Praberneau, c'est-à-dire M. Paul de Praberville attendit donc une réponse à sa lettre et même... qui sait?., la visite d'Antonia venant lui dire en personne, comme la femme de l'inspecteur des fortifications : J'ai compris que vous m'aimiez... me voici... prenez-moi!
Il ne reçut que le billet suivant :
a Monsieur,
5> Je n'accepte pas de cadeau des personnes que je ne connais pas.
» Agréez mes civilités, » Antonia. 3>
Et, avec ce billet, l'écrin qui l'avait provoqué.
Praberneau, très dépité, écrivit une autre lettre pour protester de la pureté de ses intentions. Mademoiselle Antonia s'était étrangement méprise ; Praberneau n'avait pas cru l'offenser en exprimant une admiration toute respectueuse; son bouquet — car il persistait à appeler ainsi ce que mademoiselle Antonia prenait pour un cadeau — son bouquet s'adressait
non à la femme dont il connaissait les sentiments élevés, mais à l'artiste qui interprétait avec tant de talent les heureuses productions de nos musiciens français : ce n'était pas l'offre d'un adorateur vulgaire, c'était l'hommage d'un dilettante éclairé, etc..
Antonia ne répondit pas.
Cette seconde lettre fut suivie d'une troisième, d'une quatrième, d'une cinquième...
Antonia ne répondit pas davantage.
Il fallait en finir.
Prabemeau se présenta un matin chez l'actrice, comme envoyé par le directeur des Délassements-Lyriques. La femme de chambre d'Antonia le fit entrer dans le salon et courut prévenir sa maîtresse. Celle-ci à la vue de l'importun qu'elle reconnut tout de suite pour son « admirateur du troisième rang » eut un geste de colère :
— Que voulez- vous, monsieur? dit-elle.
L'honnête marchand de bois s'attendait bien
à un accueil quelque peu sévère, mais il ne se représentait pas la petite bouquetière sous cet aspect de Diane effarouchée. Il balbutia :
— Mon Dieu! mademoiselle... je voulais... Antonia le regarda froidement :
— Vous vouliez m'exprimer votre amour n'est-ce pas?
— Oh! mon amour... c'est-à-dire...
— C'est-à-dire ce qui en tient lieu... un petit dîner au Café anglais, une promenade en voi~ ture, deux ou trois bijoux et un billet de cinq cents francs par-ci, par-là...
Praberneau rougit :
— Oh! mademoiselle!... loin de moi, la pensée...
— Pas de billet, alors?
Le pauvre homme ne savait déjà plus où il en était ; cette brusque question le déconcerta complètement. Il s'embrouilla :
— Si!... non!... je veux dire... ou plutôt..^ enfin...
Antonia haussa les épaules.
— Enfin, vous supposiez que je serais trop heureuse de faire votre connaissance?
— Pardon!... j'espérais...
— Eh bien, mon cher monsieur, vous vous êtes trompé... Je ne suis pas du tout... oh! mais du tout!... la femme que vous croyez...
— Mais, mademoiselle, je vous jure...
Antonia poursuivit : •
— Je ne sais pas ce qu'on a pu vous dire contre moi...
Praberneau voulut protester.
— Oh! reprit l'actrice avec vivacité, je connais mes camarades, allez ! Il suffit qu'un*
femme se tienne bien pour qu'aussitôt on lui jette la pierre... Si je menais la vie de telle ou telle que je ne veux pas nommer, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, et trois ou quatre en même temps, on n'aurait pas assez d'éloges pour moi... Mais cette existence-là ne me va pas; je ne suis plus une petite fille; quand j'ai rencontré une personne qui me plaît et qui me témoigne des égards, je n'ai pas besoin de courir ailleurs... surtout quand je n'ai rien à désirer comrne en ce moment-ci. Voilà justement pourquoi on m'en veut! ... Demandez à Blanche d'Annecy si elle n'a pas essayé de me faire perdre ma position !
Praberneau, étourdi par ce flux de paroles, se raccrocha au dernier mot entendu :
— Blanche d'Annecy? fit-il.
— Oui, reprit Antonia.
Et regardant Praberneau bien en face :
— Qui sait? dit-elle brusquement... c'est peut-être elle qui vous envoie.
Praberneau, ahuri, ouvrit de grands yeux :
— Plaît-il?
Mais Antonia, toute à sa pensée, continua :
— La combinaison ne serait déjà pas si bête !... On ne serait pas fâché de pouvoir dire à la personne qui s'intéresse à moi : « Vous savez? votre Antonia... cette femme si fidèle?
LE MARIAGE D ANTONIA. 2l3
£h bien, elle reçoit un M. de Praberville qui lui envoie des bijoux!... »
Cette fois, l'honnête marchand de bois comprit à peu près ce qu'Antonia voulait dire, et bondissant :
— Oh! mademoiselle! s'écria-t-il... mademoiselle! comment pouvez- vous croire que moi, Praberneau...
Il se reprit :
— ... Que moi, Praberville, je serais assez infâme... assez indélicat... assez... Oh!...
Antonia fut touchée de cette indignation qui ne trouvait plus de termes pour s'exprimer, et, adoucissant sa voix :
— Eh bien, non! fit-elle... non! je ne le crois pas.
Praberneau respira bruyamment :
— A la bonne heure!... parce que... parce que...
Et le mot lui manquant encore, il essuya son front ruisselant de sueur,
Antonia n'avait pas besoin, d'ailleurs, d'une autre protestation pour être convaincue que le pauvre homme n'avait pas trempé dans la noire machination dont elle accusait Blanche d'Annecy. Mais elle ne pouvait perdre le bénéfice du beau mouvement oratoire qui avait si vivement ému Praberneau, et voulant rester .
2l4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
intéressante, elle prit un ton triste et doux :
— Vous n'avez pas voulu me blesser, monsieur... je le vois à présent... mais avouez qu'une femme dans ma position est bien à plaindre!
— Pourquoi? fit Praberneau.
L'actrice continua :
— Exposée sans cesse à des déclarations quelle ne peut éviter, vivant dans un monde où l'inconduite est considérée comme une obligation...
— Oh!
— Je vous dis ce qui est, monsieur! Nous n'avons pas le droit d'être honnêtes, nous autres, et quand nous le sommes, on ne veut pas l'admettre!...
Praberneau se récria :
— Qui vous fait supposer?...
— Eh! monsieur, seriez- vous venu chez, moi, si vous aviez pensé que je serais d'un abord difficile?
— Permettez!...
— Mais vous vous êtes dit : c'est une actrice, c'est une femme qui a un amant...
Praberneau devint très rouge :
— J'ignore...
— Eh bien, oui ! répliqua Antonia d'une voix vibrante, c'est vrai! j'ai un amant!... mais
LE MARIAGE d'anTOXIA. 2l5
personne ne peut dire que je l'ai trompé, entendez-vous? personne!
Cette affirmation jetée à la tête du pauvre marchand de bois l'embarrassa plus encore que tout ce qu'il venait d'entendre. 11 ne savait que répondre, et pourtant il ne pouvait laisser Antonia sous le coup d'une suspicion dont elle semblait souffrir si cruellement. Depuis qu'il l'écoutait, il se sentait pris pour elle d'une sympathie croissante; sa conversation avec l'ouvreuse lui revenait à l'esprit; la bonne opinion qu'il avait conçue d'Antonia se fortifiait de tous les témoignages d'honnêteté dont elle l'accablait depuis une demi-heure, et la. petite bouquetière Jui apparaissait maintenant comm.e une victime de l'injustice et de l'immoralité des temps modernes.
Après être resté quelques instants silencieux, dominé par les sentiments qui se combattaient en lui, Praberneau regarda Antonia et d'un ton pénétré :
— Eoutez, mademoiselle! s'écria- t-il... vous me jugez mal... je ne vous considère pas du tout comme vous le dites... bien au contraire! je sais ce que vous valez... je vous estime... je vous respecte... et je ne demande qu'à être votre ami... rien que votre ami !
Antonia se taisait.
ai6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Pour commencer, fit-il avec eftort, il faut que je vous avoue une chose : je ne m'appelle pas Praberville.
— Comment?...
— Je m'appelle Praberneau... Ovide Praberneau... je suis marchand de bois à Melun.
— Ah! fit Antonia avec une petite moue dédaigneuse.
Praberneau continua :
Je fais de bonnes affaires; j'ai vingt-cmq mille francs de rente....
Et comme Antonia allait l'arrêter :
Je vous dis cela, ajouta-t-il, pour vous montrer que je ne vous cache rien... J'ai toute confiance en vous; vous pouvez donc avoir confiance en moi...
L'actrice prit la parole :
Enfin, dit-elle, qu'espérez-vous?
J'espère, répondit le marchand de bois, que vous accepterez mon amitié, que vous me
permettrez de venir ici...
Antonia l'interrompit vivement :
Oh ! non !... pas ici !... c'est impossible...
je ne suis pas libre.
— Mais en ami? rien qu'en ami !
— Oh! non! non! il n'y a pas moyen... Je ne peux même pas recevoir mes camarades!...
La figure de Praberneau prit une expression désolée :
— Mais enfin! quand on veut vous voir...
— On ne me voit pas.
— Ah!
— C'est comme cela! Je vous l'ai dit : je mène une existence très retirée; en dehors de mon théâtre, je ne m'occupe de rien, je ne vais nulle part, je ne vis absolument que pour la personne avec qui je suis liée.
— C'est une triste existence ! murmura le marchand de bois.
— En effet, répliqua Antonia; ma vie n'est pas toujours d'une gaieté folle, mais jusqu'à nouvel ordre je ne peux pas en changer.
Et regardant son interlocuteur fixement :
— Ce n'est pas ce que vous me conseillez, je suppose ?
Praberneau se troubla :
— Cela dépend, répondit-il... vous pouvez rencontrer...
L'actrice sourit :
— Vous connaissez beaucoup de gens qui dépenseraient soixante mille francs par an pour les beaux yeux d'une femme ?
Praberneau fit un bond.
— Non! non! s'écria- t-il vivement... je ne prétends pas,..
ai8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Vous voyez bien, mon cher monsieur, reprit Antonia en soupirant, que je n'ai pas Je droit de vous entendre.
Cette résistance opiniâtre ne pouvait que surexciter la passion du marchand de bois.
— Alors, s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, il faut que je renonce au bonheur de vous contempler ?
— Vous pouvez me contempler au théâtre î
— Dans la Sirène de Bougival?... Hélas! je ne vous y ai que trop vue... puisque c'est là que vous m'avez ensorcelé.
— Que voulez-vous?... Je ne peux pourtant pas vous donner de rendez-vous autre part, et à moins de nous rencontrer dans ma famille...
Praberneau parut surpris :
— Dans votre famille?...
— Mais certainement ! Pourquoi n'aurais-je pas de famille?... J'en ai une... chez ma tante, une brave femme qui est mercière à Vaugirard, rue de la Procession... J'y vais de temps en temps, le dimanche, quand je suis libre. . Ça vous étonne?
--Du tout.
— Je ne fais pas d'embarras, moi ! Je ne suis pas comme tant d'autres qui rougissent de leurs parents... Ma tante est dans une posi-
tion modeste, c'est vrai ; mais c'est une honnête femme... et je ne crains pas d'aller m'asseoir dans son arrière-boutique. Vous n'avez qu'à y venir : vous m'y verrez !
— Je ne me permettrais pas...
— Pourquoi pas ?... Ma tante est une personne très convenable... elle se nomme madame Balizan... elle est veuve d'un lieutenant de dragons, un très bel homme, tué à Solférino... elle vous recevra très bien.
— Si vous m'autorisez...
— Sans doute ! puisque ma tante sera là ' Oh! si ma tante ne devait pas y être, ce serait autre chose...
Et comme Praberneau, abasourdi, se taisait:
— Eh bien ! vous ne me remerciez pas ?
— Si fait! comment donc! Je suis ravi... En disant cela,, le marchand de bois voulut
prendre les mains de l'actrice ; mais celle-ci les retira vivement :
— Un instant!... C'est à la condition que vous vous tiendrez tranquille! Si vous commencez déjà à n'être pas raisonnable...
— Je le serai...
— A la bonne heure!
Et regardant Praberneau avec sentiment :
— De cette façon, ajouta- t-elle,nous pourrons
nous voir sans crainte et au moins nous aurons la satisfaction de rester honnêtes !
Puis, lui tendant la main en souriant :
— Allons ! à bientôt, mon ami !
Praberneau se retrouva dans la rue sans savoir comment il y était descendu. Il était réellement bouleversé. Ces paroles gracieuses succédant à un accueil si brutal, l'assurance avec laquelle Antonia exprimait les sentiments les plus opposés, tant de candeur unie à une liberté de langage presque cynique, ses scrupules et ses calculs, le monsieur aux soixante mille francs, la tante de Vaugirard, le lieutenant tué à Solférino, tout cela était bien fait pour troubler une cervelle déjà ravagée par trente représentations de la Sirène de Bougival. Praberneau ne comprenait phis rien, ne voyait plus rien, ne savait plus rien, si ce n'est que la pelite bouquetière était encore mille fois plus séduisante à la ville qu'au théâtre...
Et deux jours après, il avait fait la connaissance de madame veuve Balizan et pleurait avec elle l'excellent époux que cette digne femme avait malheureusement perdu.
Antonia arriva, vêtue simplement d'une petite robe de cachemire qui dessinait à merveille sa taille élégante.
L'entrevue des deux nouveaux amis fut charmante et digne en tous points de figurer dans la bibliothèque des romans dits d'éducation. Le mot d'amour ne fut pas prononcé une seule fois et madame Balizan, qui assistait à l'entretien, s'étant éloignée pour vacfuer à quelques soins de ménage, Antonia quitta immédiatement le canapé où elle avait pris place avec Praberneau, pour aller s'asseoir près d'une fenêtre ouverte.
Ils parlèrent de tout, excepté de ce qui pouvait passionner l'ardent rharchand de bois. Et avec quelle délicatesse A.ntonia évita de nommer le monsieur qu'elle était obligée de faire intervenir dans ses récits ! Il n'était question que d'un être vague et impersonnel. « On était parti] avant-hier, mais on devait revenir ce soir; on ne se doutait pas qu'elle était à Vaugirard; on avait voulu l'empêcher de sortir; 071 lui avait fait une scène; on avait reconnu ses torts; on avait apporté une parure qui valait au moins dix mille francs, etc. » Ce on avait fait toutes sortes de choses qu' Antonia narrait avec une égale discrétion.
Quant au pauvre Praberneau, la moindre galanterie lui était absolument interdite. Il avait déposé sur la cheminée de l'arrière-boutique une magnifique botte de roses; Antonia le gronda
et refusa d'emporter ce bouquet, elle ne voulait qu'une simple fleur... et encore!
Le dimanche suivant, ce fut bien pis. Comme Praberneau tirait de sa poche un écrin renfermant deux petites boucles d'oreilles, deux simples' fleurs garnies de brillants, Antonia se montra véritablement contrariée et déclara qu'elle n'accepterait pas ces bijoux.
— Mais je les ai fait faire exprès pour vous, fit le pauvre amoureux; c'est un simple souvenir, ça n'a pas de' valeur!
— Peu importe! répondit l'actrice, vous connaissez nos conventions : je ne veux rien, absolument rien.
— Soit, je saurai cela désormais ; mais, pour cettefois, prenez mes boucles d'oreilles! Qu'estce que vous voulez que j'en fasse?... Je ne peux pas les mettre !
Antonia tourna cette difficulté.
— Donnez-les à ma tante, dit-elle simplement.
La tante accepta et, Praberneau continuant à apporter des présents qu' Antonia s'obstinait à refuser, ce fut la bonne dame qui hérita de tous les objets qu'on destinait à sa nièce, sans compter ceux qu'elle recevait pour ellemême; car la veuve du lieutenant de dragons,
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LE MARIAGE d'aNTONIA. ll'i
ne se trouvant pas comme l'actrice a dans une situation délicate », n'avait aucune raison de s'opposer aux «c politesses ■» du marchand de bois. C'est ainsi que madame Balizan s'enrichit successivement d'un magnifique cachemire, de six couverts d'argent, d'une armoire à glace... que sais-je? et sa nièce s'étant avisée un jour de railler plaisamment la simplicité du logis où elle était reçue, trouva, la semaine suivante, l'arrière-boutique de la rue de la Procession complètementtransformée. Praberneau l'avait fait meubler par un grand tapissier du boulevard. Antonia sourit... mais elle continua à refuser tous les cadeaux.
Plusieurs dimanches se passèrent ainsi. Praberneau arrivait un peu après midi et guettait le passage de l'omnibus qui s'arrêtait au coin de la rue pour laisser descendre Antonia. L'actrice était heureuse de venir en petite bourgeoise, d'abandonner pour un instant le coupé, les deux grands chevaux et le cocher anglais de monsieur Ox. Elle longeait la rue, elle entrait dans la boutique de la mercière... et c'est alors que commençaient ces causeries « amicales» au sortir desquelles l'innocent marchand de bois s'en retournait de plus en plus enflammé.
Et que disait-on, àMelun, pendant ce temps-
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là? Que devenait ce chantier où Praberneau, successeur de son père, avait passé trente-huit années d'une existence jusqu'alors irréprochable? •
On ne l'y voyait presque plus; il expédiait ses affaires dès le matin et partait à dix heures pour Paris afin d'apercevoir, du fond d'un fiacre, Antonia, se rendant à sa répétition. S'il rentrait l'après-midi à Melun, c'était pour repartir presque aussitôt. Quant à ses soirées, elles étaient toutes retenues d'avance, et les habitués du café du Commerce, grands amateurs du jeu de dominos, avaient fini par re- .noncer à une certaine « revanche » que Praberneau leur devait depuis six semaines. Les absences nocturnes du marchand de bois se produisaient si fréquemment que personne ne s'en inquiétait ; elles étaient même prévues : le premier commis avait ordre, au cas où le feu prendrait au chantier, d'envoyer une dépêche à l'orchestre des Délassements-Lyriques!
M. Praberneau était devenu le « Persan » du théâtre; avec cette différence que le fameux Persan dont je veux parler se montrait le même soir à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, tandis que notre marchand de bois ne quittait plus la stalle dans laquelle il s'était incrusté.
LE MARIAGE d'aNTONIA. îîS
Il savourait toujours avec délices les couplets de M. Ferdinand du Chesne et lorsque Antonia arrivait aux trois derniers vers :
Car la petite bouquetière
Aurait vraiment bien du malheur,
Si vous ne preniez pas sa fleur...
l'infortuné spectateur éprouvait dans tout son être un frémissement prolongé.
Sa raison n'y tint plus. . . ou du moins, comme il se l'expliqua à lui-même, sa raison triompha de tous les préjugés qu'elle battait en brèche depuis six semaines. Praberneau finit par se dire qu'il aurait bien tort de refuser le bonheur qui s'offrait à lui. Puisque Antonia, vouée à une fidélité sans exemple, voulait « rester honnête » pourquoi ne remplacerait-il pas, par des liens plus sacrés encore, ceux qui attachaient cette fière héroïne à là personne de monsieur On. C'était une actrice, une femme sans principes? Quelle calomnie ! Praberneau savait là-dessus à quoi s'en tenir. Combien de vertus soi-disant éprouvées auraient résisté comme la sienne aux attaques dont elle avait été l'objet? Les femmes mariées qu'il connaissait étaient-elles aussi attachées à leurs devoirs; et trouverait-il, parmi les jeunes filles qu'on
lui proposait en mariage; une ménagère comparable à cette artiste adulée qui avait renoncé volontairement aux plaisirs de la société parisienne pour se consacrer à une existence d'ordre, de travail et d'économie? Et comme elle était bonne, douce, gracieuse ! Comme elle aimait sa tante! Ah! ma foi, tant pis! qu'on l'en blâmât ou non, il l'épouserait... Après tout, il était maître de ses actions, il n'avait plus de parents, il ne devait rien à personne... On pouvait bien dire tout ce qu'on voudrait... Et puis on ne dirait rien... Antonia n'était pas connue àMelun; elle quitterait le théâtre, elle s'installerait au chantier... de cette façon, les clients ne se plaindraient plus de n'y trouver personne... et puis...
Et puis. . . toutes ces raisons-là ne signifiaient rien : Praberneau était fou d'Antonia; il la voulait... elle devait être à lui.
C'est pourquoi le lendemain dimanche, jour de la 450™" représentation de la Sirène de Bougival, Ovide Praberneau, pâle et vêtu de noir, demanda en tremblant à la petite bouquetière si elle consentirait à devenir sa femme.
Vous croyez peut-être qu'Antonia parut surprise ou joyeuse de cette proposition?
Ni joyeuse, ni surprise. Elle resta quelques instants absorbée dans ses réflexions, puis re-
LE MARIAGE d'ANTONIA. 227
gardant Praberneau avec une expression toute mélancolique :
— Mon pauvre ami ! dit-elle, notre bonne affection ne pourra donc pas durer?
Praberneau faillit tomber de stupeur.
— Sans doute! reprit Antonia; la demande que vous venez de me faire va changer forcément la nature de nos relations ; vous comprenez que je ne pourrai plus recevoir comme ami un homme qui se sera posé ouvertement en prétendu!...
Le marchand de bois devint livide.
— Rassurez-vous ! ajouta-elle. Je n'ai encore dit ni oui, ni non... Je vous demande huit jours pour réfléchir; dans la situation oîi je suis, il me faut bien cela !
C'est en effet ce qu'il lui fallut.
Huit jours après, la petite bouquetière revit Praberneau chez madame Balizan.
— Eh bien, c'est convenu! dit-elle. Je vous épouse... Voici ma main.
Et comme le pauvre homme, radieux, se précipitait pour couvrir de baisers cette petite main chérie :
— Mais n'oubliez jamais une chose ! s'écria solennellement Antonia : c'est que c'est vous qui me l'aurez demandée !
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La nouvelle du prochain mariage d'Antonia était très commentée au foyer des Délassements-Lyriques.
— Moi, disait Clara Peltier, je trouve qu'elle a tort.-
— Pourquoi?
— On sait ce qu'on perd; on ne sait pas ce qu'on retrouve.
Ces paroles dites d'un ton dogmatique ayant causé un certain étonnement, Clara Peltier éprouva le besoin de les expliquer en les soulignant :
— Certainement, reprit-elle; Antonia perd beaucoup.
— Ah ! fit quelqu'un, vous voulez parler de ce monsieur avec qui elle est?
— Sans doute!
— Qu'est-ce qu'il lui donnait donc?
A cette question brutale, Clara tressaillit, et brusquement :
— Est-ce que je le sais, moi, ce qu'il lui donnait?
— Dame... vous auriez pu...
— J'aurais pu le savoir, n'est-ce pas ? Je vais peut- être m'informer de ce que mes camarades
reçoivent OU ne reçoivent pas... Je vous trouve encore bon, vous!
— Mais, ma chère...
— Ah ! tenez ! c'est révoltant ! II n'y a qu'ici qu'on entende des choses pareilles!!...
Ce cri d'indignation trouva dans l'auditoire un écho sympathique. On blâmaunanimement l'indiscret personnage qui l'avait soulevé. Mais on ne pouvait arrêter la conversation au point où elle en était; il fallait qu'elle suivît son cours.
Blanche d'Annecy corrobora la déclaration de Clara Peltier en disant que le monsieur abandonné par Antonia devait être excessivement riche. Elle ne le connaissait pas plus que son amie, mais le silence gardé à cet égard par la première intéressée lui paraissait significatif. Pourquoi Antonia avait-elle caché si longtemps une liaison dont tant de femmes se seraient enorgueillies ? Pourquoi ce monsieur ne venaitil jamais au théâtre et pourquoi ne le voyaiton jamais chez Antonia quand, par hasard. Madame vous faisait l'honneur de vous recevoir? Tout simplement parce qu'elle avait peur qu'on ne le lui soufflât, son monsieur. Il fallait donc qu'il fût plusieurs fois millionnaire.
Et comme on rappelait que le monsieur en question était marié :
a3o SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— La belle raison ! s'écria Blanche d'Annecy. Est-ce que nous n'en connaissons pas toutes, des hommes mariés? Ce sont les plus entreprenants.
— Alors, fit Rose Lys, si ce monsieur est si riche, pourquoi Antonia le quitte-t-elle ?
— Mais, d'abord, êtes-vous sûr qu'elle le quitte?
— Oh! voyons!...
— Eh bien, quoi? Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait une femme se marier dans ces conditions-là !
— Certainement, dit Juliette Ardouin qui se piquait d'une certaine force en histoire — elle avait failli être institutrice — les rois faisaient toujours épouser leurs maîtresses par de grands seigneurs!
Blanche d'Annecy, encouragée par ce témoignage historique, allait poursuivre ses imputations... Flambardet l'arrêta.
— Pardon! ma chère... dit-il gravement.
Je n'ai pas à prendre la défense de mademoiselle Antonia, ni delà personne qu'elleépouse...
— Je ne les accuse pasi
— Pardon! vous accusez cette personne que je ne connais pas... et que je ne tiens pas à connaître...
— Eh bien, alors !
LE MARIAGE d'aNTONIA. 23 r
— Laissez-moi parler... Vous accusez cette personne d'une action infâme...
— Moi !
— Vous insinuez qu'elle accepte un marché honteux...
— Du tout! j'ai dit seulement...
— Eh bien, permettez-moi de vous répondre, ma chère Blanche...
Ici, Flambardet prit un temps.
Tout le monde se tut ; on sentait que l'acteur allait dire quelque chose de décisif...
Il reprit :
— Permettez-moi de vous répondre... que vous êtes un peu trop prompte en paroles !
Blanche, écrasée, baissa la tête.
Voilà les effets que produisait Flambardet quand il était sous l'empire d'un sentiment vrai. La commotion fut générale... Ses ennemis eux-mêmes durent reconnaître qu'il avait touché juste; la fermeté de son accent n'avait été égalée que par la dignité de son attitude, dans ces circonstances particulièrement délicates. On n'ignorait pas, en effet, que Flambardet avait été l'amant d'Antonia et l'on remarqua avec quel tact il avait évité, en parlant de son mariage,deprononcerlenomdeM.Praberneau.
Cet incident détermina une réaction en faveur d'Antonia.
— Flambardet a raison, s'écria impétueusement Sophie de la Tournelle. Il n'y a rien à dire contre Antonia.. Tout ce qu'on raconte est faux. D'abord, elle a rompu avec son monsieur.
— Vous en êtes sûre?
— Très sûre. C'est fini... archi-fini!
L'incorrigible Blanche d'Annecy ne put réprimer un sourire d'incrédulité.
— Comment le sais-tu? dit-elle à Sophie.
— Comment je le sais? Par ma couturière. On lui a fait dire d'apporter tous ses comptes.
— Qui s'élevaient à...?
— Dix-sept mille francs.
— Et elle a été payée?
— Net.
— C'est joli, fit Juliette Ardouin.
— Et je ne vous parle que de la couturière... reprit Sophie, mais vous pensez bien que ce monsieur a eu d'autres notes à payer, sans compter ce qu'il a remis à Antonia de la main à la main.
— Pourtant, si c'est elle qui a rompu...
— Raison de plus! Est-elle naïve, cette Juliette! Vous ne savez donc pas qu'il n'y a rien qui attache un homme comme de savoir qu'on veut le quitter?
LE MARIAGE d'aNTONIA. a'i3
La vérité de cet aphorisme frappa surtout Blanche d'Annecy.
— Qu'est-ce que je disais! s'écria-t-elle d'une voix triomphante. On m'a donné tort tout à l'heure... 11 ne fallait pas toucher à mademoiselle Antonia... je l'accusais... pauvre petite femme!., c'était indigne... on n'avait jamais vu cela... Et, pour changer, vous entendez Sophie !
— Oui, dit le premier régisseur qui venait d'entrer au foyer, eh bien?
— Le monsieur d' Antonia payera tout ce qu'on voudra...
— C'est possible... et puis après?
— Après?
Blanche d'Annecy regarda fixement le régisseur, pour s'assurer qu'il ne se moquait pas d'elle ; et poursuivant :
— Vous admettez qu'une femme comme Antonia renonce à une position pareille ?
— Pourquoi pas?
La placidité du régisseur désarma Blanche d'Annecy. Elle le considéra quelques instants avec un air de profonde, d'immense pitié; puis, du ton le plus doux :
— C'est bien, mon ami, dit-elle... vous avez absolument raison. J'aurais dû être convaincue plus tôt des vertus exceptionnelles de mademoi-
1î34 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
selle Antonia... Je vous demande pardon... je vous demande mille fois pardon.
Et Blanche se rassit sans ajouter un mot. Il y a des causes qu'on ne discute pas.
Mais il était dit que ce soir-là les sentiments purs seraient en honneur au foyer des Délassements-Lyriques.
— Ma foi ! fit Rose Lys, je ne vois pas pourquoi une actrice n'aurait pas le droit de se marier aussi bien qu'une autre femme.
— 11 y a des femmes mariées qui ne valent pas les actrices, ajouta Sophie de la Tournelle.
— Pour sûr ! dit Juliette Ardouin.
— Je le sais bien, répliqua Clara, et je suis persuadée que du jour où Antonia sera devenue madame Praberneau elle se tiendra mieux que personne et c'est pour cela que je me demande si elle ne serait pas plus heureuse en restant comme elle est. ^
— Pourquoi?
— Parce qu'elle est libre de faire ce qu'elle veut... tandis qu'une fois mariée elle ne s'appartiendra plus.
— Ah! dame!...
— Et qui sait si ce M. Praberneau sera aussi gentil pour elle que celui qu'elle quitte?
— On dit qu'il l'adore.
LE MARIAGE d'aNTONIA. a35
— Ce n'est pas une raison.
— Alors, vous la blâmez de se marier? ,
— Je ne la blâme pas; je dis que c'est scabreux, voilà tout.
Le régisseur intervint.
— Scabreux ou non, fit-il, je trouve qu'une femme doit toujours quitter l'inconnu pour le connu... Or, voyez- vous, mesdames, les amoureux, c'est bel et bien,... mais c'est l'inconnu!
— Ça dépend! dit une voix.
Le régisseur se tourna vers l'auteur de cette interruption. C'était une ancienne soubrette réduite à l'emploi des duègnes et qui vivait depuis vingt-sept ans avec le journaliste qui avait prôné ses débuts.
Le régisseur s'inclina et reprit :
— Je ne parle pas pour vous, madame Brusquin! Votre cas est différent... Vous êtes comme mariée.
— Je pourrais l'être!... Marins m'a proposé vingt fois de m'épouser!
— Je lésais bien. Aussi, je ne m'adresse pas à vous; c'est à ces dames...
Sophie de la Tournelle éclata de rire.
— Vous voulez que nous suivions l'exemple de madame Brusquin?
— Non, rha chère enfant...
— Eh bien, vous êtes poli !
— Vous ne me comprenez pas... Je veux dire simplement...
— Quoi? qu'est-ce que vous voulez dire?...
— Je veux dire que si vous rencontriez un mari, vous auriez tort de ne pas le prendre.
Juliette Ardouin interrompit :
— A la condition qu'il nous plairait!
— Naturellement; sans cela... Blanche d'Annecy s'était levée :
— Alors, fit-elle du ton le plus ironique, c'est un mariage d'amour?
— Il paraît.
— Et peut-on sa voir où madame Praberneau va passer sa lune de miel?
— Dans le pays de son mari... à Melun.
— Le pays des anguilles !
— Comment?
Blanche d'Annecy haussa les épaules :]
— Tenez ! dit-elle, voilà l'effet que vous me faites !
Ses camarades, directement atteintes par ce blâme muet, allaient répliquer... mais le régisseur éleva la voix.
— Allons, mesdames... le troisième acte va commencer... En scène, mesdames, en scène!
Et tout le monde quitta le foyer.
LE MARIAGE d'aNTONIA. 237
Sophie de la Tournelle ne s'était pas trop avancée en prenant la défense d'Antonia. Il était bien vrai que la petite bouquetière avait rompu définitivement avec le monsieur dont personne ne savait le nom et si cette rupture n'avait pas fait plus de bruit au théâtre, c'est qu'après -comme avant Antonia s'était renfermée dans cette discrétion diplomatique qui exaspérait si fort Blanche d'Annecy. Celle-ci dut se contenter des suppositions avec lesquelles ses camarades se plaisaient à entretenir sa jalousie et Sophie elle-même, qui se vantait quelquefois de recevoir les confidences d'Antonia, ne put ajouter qu'un renseignement à ceux qu'elle tenait déjà de la couturière : dans un moment d'abandon, son amie lui avait avoué que le personnage en question K s'était conduit comme un vrai gentilhomme ».
Par exemple, tout le monde .put remarquer que le coupé mystérieux n'attendit plus Antonia à la sortie du théâtre; et du jour où la nouvelle de son mariage fut officielle, l'actrice vint accompagnée d'une vieille dame qu'elle présenta à quelques-unes de ses camarades :
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a38 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Ma tante ! dit-elle.
La tante salua et alla s'asseoir dans un coin de la loge où elle se tint toute la soirée sans adresser la parole à personne, pas même à l'habilleuse. Elle avait évidemment reçu des instructions précises à cet effet.
N'importe ! cette réserve fut prise en très bonne part et Sophie de la Tournelle déclara que la tante d'Antonia avait des « façons on ne peut plus distinguées ».
Comment en vint-on à raconter que cette respectable dame était une ancienne maîtresse de Charles X? C'est ce que je ne saurais dire. Il y a des bruits qui, nés ainsi on ne sait où ni pourquoi, s'accréditent avec d'autant plus d'autorité, et celui-ci qui n'avait aucune raison d'être ne contribua pas peu à augmenter la considération acquise tout de suite par madame Balizan.
La digne mercière accompagna sa nièce tant qu'elle joua, c'est-à-dire jusqu'au jour du mariage, l'engagement d'Antonia ne devant être rompu qu'à cette époque. Praberneau aurait bien voulu que sa future femme renonçât plus tôt aux pompes du théâtre, mais celle-ci n'avait pas eu de peine à lui faire comprendre que c'était impossible, bien qu'il eût offert de payer lé dédit stipulé.
LE MARIAGE d'aNTONIA. a'ic^
— La question du dédit est à part, avait répondu Antonia. Vous paierez le dédit, puisque vous le devez, mais il ne s'agit pas de cela. Mon directeur a toujours été très gentil pour moi; je ne veux pas le mettre dans l'embarras, et je l'y mettrais si je le quittais brusquement. 11 faut que je lai laisse le temps de trouver quelqu'un qui soit en état de me remplacer... Certainement, il ne manque pas d'artisteâ à Paris, mais mon rôle ne peut pas être joué par une actrice quelconque...
Cette suprême raison ayant convaincu Prabérneau, il demanda à suivre sa fiancée sur le théâtre, mais celle-ci se récria :
— Pourquoi? dit-elle vivement. Vous vous défiez de moi ?
— Oh! quelle idée !
— Alors, je ne vois pas pourquoi vous m'accompagneriez. Vous n'êtes pas un homme de théâtre, vous n'avez pas accès dans les coulisses, vous auriez l'air de me surveiller... ce serait ridicule!
Praberneau n'insistant pas, Antonia prit un ton plus doux.
— D'ailleurs, ajouta-t-elle, n'ai-je pas ma tante?
L'honnête marchand de bois retourna donc au troisième rang de l'orchestre d'où il con-
2,'lO SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
tinua à applaudir, avec l'émotion inquiète d'un fiancé, celle dont il n'était autrefois que le plus fervent admirateur. Il eut ainsi la joie de constater qu'Antonia gagnait de plus en plus la faveur du public. L'annonce de son mariage avait ranimé autour d'elle un courant de curiosité très favorable à la Sirène de Bougival et le secrétaire du théâtre avait très habilement profité de cette circonstance pour envoyer aux journaux une petite note dans laquelle il constatait a le regain de succès obtenu par l'opérette quatre fois centenaire des Délassements Lyriques ».
Il y avait même eu, à ce sujet, une petite polémique entre Adolphe Beauvisage et l'un des rédacteurs de la Mouche théâtrale.
Adolphe Beauvisage avait publié ceci dans ses échos de coulisses :
a Un mariage artistique à l'horizon!
5) Une de nos plus brillantes et de nos plus sympathiques .étoiles des théâtres de genre, mademoiselle A'**, va s'échapper prochainement du firmament où elle venait de prendre place, pour se livrer aux douceurs de la vie conjugale.
» C'est un riche propriétaire d'une des grandes villes du centre, M. P***, qui est jesponsable de cette infidélité faite à l'art... et au succès!
» Nous n'avons pas le droit de lui refuser nos félicitations... — mais il nous permettra d'y joindre quelques regrets !
» La carrière de mademoiselle A'** s'annonçait sous des auspices trop heureux pour qu'on put prévoir un si brusque dénouement.
T> Enfin, nous nous consolerons en pensant que l'aimable actrice a réalisé l'idéal de son rôle... — puisqu'elle a pu placer toutes ses fleurs! »
Ces lignes ayant été reproduites « sous toutes réserves » par la Mouche théâtrale, Adolphe Beauvisage tomba dans une colère que ses amis les plus chers furent impuissants à conjurer. Il prit sa plume des grands jours et écrivit :
» Un de nos confrères s'approprie, suivant son habitude et sans en indiquer la source, — cet effort lui eût trop coûté! — la nouvelle que nous avons publiée hier au sujet d'un mariage dont nous étions seul, dans la presse, à avoir connaissance.
a Par un sentiment de discrétion qui s'explique de lui-même, — quand on est à même de le comprendre! — nous avions évité de prononcer le nom de mademoiselle A*'*; de sorte que notre confrère, nous supposant sans doute mal informé, a cru devoir joindre à la
reproduction littérale de notre texte, cette rubrique prudente : sous toutes réserves.
■t) Ce procédé, dont nous ne voulons pas nous faire juge, nous oblige à compléter nos premiers renseignements en apprenant à la Mouche théâtrale — avec la garantie de notre signature, qu'elle ne récusera pas, espéronsle ! — que l'actrice en question est mademoiselle Antonia des^ Délassements-Lyriques...
» Et nunc crudimini, cher confrère ! »
C'est ainsi que la nouvelle du mariage d' Antonia parvint à son ancien ami, Gaston de Rivesaltes. On se rappelle peut-être qu'après^ l'insuccès de sa tentative dramatique, le sympathique auteur de Romulus avait dû faire partie d'un voyage d'exploration au pôle nord. Mais au lieu de s'embarquer sur l'Atlantique, comme le Moniteur des coulisses l'avait annoncé, le sympathique auteur s'était tout simplement retiré en province, dans sa famille, où il avait pansé de son mieux les blessures faites à son amour-propre littéraire, et les plaies encore saignantes de l'héritage paternel.
Quand il revint à Paris au bout d'un an, il s'abstint d'aller voir Antonia. Le souvenir de ses dépenses le poursuivait encore, et comme il ne pouvait plus en supporter de semblables, il craignait d'être obligé de s'embarquer se-
rieusement cette fois pour les régions arctiques.
Cependant le fin profil d'Antonia revenait souvent dans ses rêves et quand il apprit que l'actrice allait se marier, il ne résista pas au désir d'aller voir jouer cette pièce où on la disait si charmante.
Il y alla, le pauvre jeune homme, et il fut charmé comme tout le monde, — plus que tout le monde! Les couplets de la petite bouquetière produisirent sur lui une impression qui n'aurait pu être comparée qu'à celle dont Praberneau allait bientôt être victime. Décidément, ces couplets étaient irrésistibles.
Comme Praberneau, Gaston sortit enthousiasmé à la fin du premier acte, mais plus heureux que lui, il put en sa qualité a d'auteur » pénétrer dans les coulisses où le marchand de bois n'était pas admis.
Il se dirigea vers la loge de l'actrice et frappa discrètement.
— Qui est là? cria une voix.
Gaston ne répondant pas (il était très ému), Antonia ouvrit vivement la porte et reconnut son ancien amant.
— Vous ! fit-elle.
Mais la petite bouquetière était habituée à ces sortes de rencontres et le premier moment
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de surprise passé, elle reçut Gaston avec une aisance pleine de cordialité.
— Entrez donc! dit-elle. Je suis bien contente de vous voir... Qu'est-ce qui me procure le plaisir de votre bonne visite ?
L'auteur de Romulus balbutia quelques compliment^ :
— Je suis dans la salle... Je vous ai applaudie... Vous jouez comme un ange...
— N'est-ce pas? reprit Antonia... Le rôle me va bien... Voilà ce qu'il me fallait, voyez-vous! un bon rôle... Celui-là est tout à fait dans mes cordes... Ce n'est pas comme celui de la vestale, dans notre malheureuse pièce... Étais-je assez mauvaise, mon Dieu! Et dire que je ne m'en rendais pas compte! Ma parole ! il a fallu qu'on me sifflât trois fois de suite... car on nous a siffles, mon pauvre ami, et joliment encore!... Mais, pardon! je vous fais de la peine 1
— Du tout! ily a longtemps que j'ai oublié...
— Vous avez raison... Il ne faut plus penser à ces choses-là... Qu'est-ce que vous avez fait depuis? Sophie m'a dit quelle vous avait rencontré l'autre jour au Prytanée... Est-ce que vous avez une autre pièce?
— Pas le moinsdu monde. J'ai renoncé complètement...
LE MARIAGE d'aNTONIA. 2'|5
— Vous avez bien fait. Ce n'était pas voire atîaire, voyez-vous. Vous êtes un homme du monde, vous n'êtes pas tenu d'écrire des pièces; c'est bon pour ceux qui y sont forcés.
Gaston voulut changer de conversation.
— Eh bien, et vous? dit-il avec un sourire contraint, vous renoncez aussi au théâtre, à ce qu'il paraît?
— Ah! on vous a raconté?... C'est vrai; je me marie dans huit jours, j'épouse un brave homme qui est tombé amoureux de moi... et pour le bon motif, comme vous voyez. Je crois qu'il me rendra heureuse. Ah! dame, il n'a ni vos manières, ni votre esprit... il sent un peu sa province; c'est justement ce qui m'a plu... Vous riez? Moi aussi, j'ai l'air de rire... Je suis dans un jour de gaieté et le plaisir de revoir un vieil ami comme vous me met de bonne humeur. Mais je ne suis pas ainsi avec tout le monde, il s'en faut! On dit même souvent que je fais ma tête... On a tort : je ne fais pas ma tête; seulement, je ne plaisante plus comme autrefois... Ah! j'ai changé, allez! depuis que nous ne nous sommes vus. Je suis devenue une femme sérieuse... Et savez- vous comment? Vous ne devineriez jamais : c'est à la suite de cette visite que nous avons faite ensemble à la vente de Maria Hurel!
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— Maria Hurel !... Une rousse?
— Oui... vous vous rappelez? On avait fait un tapage énorme autour de cette vente; les meubles seuls avaient rapporté, disait-on, cent cinquante mille francs... Ah! bien oui ! Quinze jours après, Maria venait m'emprunter deux louis.
— Allons donc !
— J'ai donné les deux louis qu'elle ne m'a pas rendus, comme de juste, mais j'ai fait des réflexions. J e me suis dit que les femmes étaient bien bêtes de faire tant d'embarras, pour être, après cela, à la merci d'une pièce de vingt francs!...
— Le fait est...
— Et c'est alors que j'ai commencé à changer d'existence. Vous veniez justement de partir... Je suis entrée ici, où j'ai fait la connaissance d'une personne dont on vous a peut-être parlé ?
— Non!
— Vous auriez pu savoir... quoique je n'aie jamais dit... C'est un homme du monde... très riche, très posé... vous devez le connaître... je crois qu'il fait partie de votre cercle.
— C'est possible, mais...
— Du reste, il ne s'agit pas de lui, puisque je l'ai quitté. Dieu sait pourtant s'il aurait
LE MARIAGE d'aNTONIA. 24?
voulu me retenir! Mais je n'ai pas cédé... et il n'a pas insisté non plus. Oh! c'est une justice à lui rendre : il a été parfait. Il a compris qu'il n'avait pas le droit de me faire manquer la position qui m'était offerte. Sans doute, celle que j'avais avec lui était plus brillante; mais c'est un homme marié ; il ne pouvait s'engager pour l'avenir. Dans ma nouvelle position, au contraire, l'avenir est garanti; mon mari a largement de quoi vivre, sans compter ce qu'il gagne dans son commerce; j'ai de mon côté quelques petites économies; avec cela je n'aurai plus aucun souci et je pourrai mener la vie régulière que j'ai toujours rêvée.
— Et vous ne regretterez pas...
— Quoi? mon théâtre? J'y ai du succès aujourd'hui ;mais vous connaissez le public : on lui plaît aujourd'hui, on lui déplaît demain. Mes camarades ? sauf deux ou trois, elles me détestent et seront enchantées de me voir partir. Il n'y aura que les bons amis comme vous que je regretterai... eh bien, je leur garderai un bon souvenir et j'espère qu'ils ne m'oublieront pas tout à fait...
— Oh! ma chère Antonia...
Gaston allait achever sa phrase, lorsque la voix du garçon de théâtre se fit entendre dans le couloir :
mam^m'^mpf^'^
— Mesdames!... le deuxième acte!
Antonia fit un saut :
— Le deuxième acte?... déjà! II y a longtemps que je devrais être partie...
Elle se tourna vers le jeune homme.
— C'est votre faute, s'écria-t-elle gaiement... Vous me faites bavarder depuis une heure... Allons, filez vite! que \e me déshabille...
En disant cela, l'actrice le poussa doucement vers la porte, et comme Gaston, silencieux, hésitait à sortir, elle lui tendit la main :
— Adieu! fit-elle... à moins que je ne vous revoie avant le grand jour. C'est mardi. Si d'ici là, vous avez occasion de venir me dire un petit bonjour, vous serez le bienvenu.
Et elle referma la porte sur lui.
L'auteur de Romulus resta quelques instants dans le couloir, en proie à une émotion dont il ne se rendait pas très bien compte.
Mais il faut croire que le lendemain il avait vu clair dans ses sentiments, car il se représenta dans la loge dAntonia un peu avant l'heure où la petite bouquetière entrait en scène.
11 poussa la porte entrebaillée et surprit l'actrice, au moment où elle ajustait son corsage.
Antonia poussa un cri.
LE MARIAGE d'aNTONIA. a^g
— Déjà vous! fit-elle... mais je ne suis pas habillée!
— Raison de plus ! répondit cavalièrement Gaston d,e Rivesaltes.
Et avec une hardiesse qui avait dû être préméditée, il appliqua un baiser sur l'épaule à demi couverte de la jeune femme.
Celle-ci se redressa, scandalisée ;
— Ah non!... fit-elle... pas cela!
Gaston resta saisi ; elle continua :
— Je vous ai reçu hier loyalement, en ami, parce que je vous considérais comme un homme d'honneur... mais si vous me prenez, vous, pour ce que je ne suis pas...
— Ma chère amie...
— Oh! il n'y pas œ d'amie » qui tienne... Les confidences que je vous ai faites auraient dû vous prouver que j'ai droit à quelque estime; si vous ne le sentez pas, j'en suis fâchée pour vous...
— Mais enfin...
— Non! mon cher, non! On ne se conduit pas ainsi avec une honnête femme... et si vous n'êtes pas venu pour autre chose, vous pouvez vous retirer.
— Écoutez-moi...
Antonia reprit avec calme, mais d'une voix qui ne souffrait pas de réplique :
aSo SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
— Veuillez vous retirer.
Gaston se retira.
Et il s'aperçut alors qu'Antonia était plus charmante que jamais et qu'il ne l'avait jamais tant aimée.
Le supplice du plus fidèle spectateur de la Sirène de Bougival touchait à sa fin.
Vingt-quatre heures encore, et Praberneau allait devenir, à la face de Dieu et devant les hommes, l'époux légitime de la petite bouquetière.
Toutes les formalités nécessaires avaient été accomplies à la mairie et à l'église. Antonia n'avait plus qu'à remettre au curé de sa paroisse le billet de confession sans lequel le sacrement n'aurait pas pu lui être conféré. Par un de ces scrupules honorables qui n'étaient pas rares chez elle, Antonia avait voulu que ce billet fût parfaitement mérité, autrement dit elle avait tenu à se confesser avec toute la conscience possible.
C'est dans cette intention qu'elle se rendit à Notre-Dame de Lorette.
Que dit-elle au prêtre? C'est ce que nous ne
LE MARIAGE d'axTOxXIA ' 25 1
saurions révéler. Le secret de la confession est chose sacrée et, si expansive que se fût montrée Antonia au sortir de l'église, nous n'aurions pas cherché à savoir de quelle façon elle avait ouvert son âme au digne prêtre chargé d'y porter la lumière... mais nous apprîmes, malgré nous, en traversant le foyer des Délassements-Lyriques, un détail qui a sa place marquée dans cette histoire.
— Croirais-tu, ma chère, disait Antonia à son amie Sophie, que je suis obligée d'y retourner demain matin!
— A l'église?
— Mais oui ! J'ai eu la bêtise de dire au curé que je jouais ce soir pour la dernière fois...
— Eh bien, puisque c'est pour la dernière fois?...
— a Ça ne fait rien, m'a-t-il dit. Je ne peux pas vous donner Tabsolution quand je sais que vous allez vous livrer encore à une profession que l'Église condamne. Jouez ce soir, puisque votre engagement vous en fait un devoir; mais revenez demain matin : votre confession pourra alors être complète et vous serez purifiée définitivement. »
Et voilà comment Antonia, qui s'était couchée à deux heures du matin, le jour où elle
ippiPiiir
joua pour la quatre cent soixante-douzième et dernière fois la Sirène de Bougival, se leva six heures après pour se rendre de son pas léger à Noire-Dame de Lorette,
Une nouvelle épreuve l'y attendait sous les traits de Gaston de Rivesaltes qui, après l'avoir suivie à la sortie du théâtre, avait passé la nuit sous ses fenêtres et se retrouvait devant elle au moment où elle allait franchir le seuil de l'église.
Depuis huit jours, la passion du pauvre garçon s'était manifestée sous toutes les formes. 11 avait écrit des lettres, il était allé épancher sa douleur dans le sein compatissant de Sophie de la Tournelle... Peines perdues! Antouia était restée inflexible et, comme elle le disait à son amie, rien ne pouvait la décider à tromper la confiance de l'honnête Praberneau.
En apercevant Gaston, blanc comme son plastron — le malheureux n'avait pas quitté l'habit qu'il portait la veille aux Délassements — Antonia eut un mouvement de pitié; mais elle se contint et d'une voix grave et triste :
— Écoutez, dit-elle à Gaston, je vous assure que vous me faites beaucoup de peine. Si je n'avais pas engagé ma parole et si je ne me considérais pas déjà comme mariée, je serais
LE MARIAGE d'aNTONIA. '3t53
peut-être capable de vous écouter encore... Mais il est trop tard; dans deux heures, je serai Madame Praberneau... En ce moment, on m'attend pour recevoir ma confession suprême... Adieu, mon ami; oubliez-moi comme je vais vous oublier moi-même.
Et ayant dit ces mots, elle entra dans l'église.
Elle en sortit transfigurée.
La grâce l'avait véritablement touchée de son aile et c'est avec une ferveur tout à fait édifiante qu'elle avait promis au curé...
Mais nous avons dit que cet entretien ne nous appartenait pas.
A onze heures précises, deux voitures de louage entraient dans la cour de la mairie du IX"^ arrondissement.
Antonia occupait la première avec sa tante et ses deux témoins : le directeur des Délassements-Lyriques, M. Chaumoncel, et un ancien officier que la veuve du lieutenant Balizan avait retrouvé à Vaugirard.
Dans la seconde voiture, M. Praberneau faisait face au propriétaire de l'Hôtel des voya-
geurs et à un boutiquier de la rue de Lyon, qui avait bien voulu remplir, comme son voisin, les fonctions de témoin.
La cérémonie se passa très simplement.
C'est à peine si, en récitant les formules d'usage, le maire fit semblant de remarquer la future. Madame Balizan eut beau soutenir qu'il avait souri en prononçant ces mots : a Mademoiselle Julie Anna Cruchot, consentez-vous à prendre pour époux... etc. », il demeura acquis que l'officier de l'état civil s'était montré digne de ses solennelles fonctions.
En sortant de la mairie, les mariés se dirigèrent vers l'église.
La cérémonie religieuse devait avoir, comme la précédente, un caractère essentiellement privé. Elle devait s'accomplir dans une chapelle des bas côtés. Antonia, qui avait revêtu pour la circonstance une toilette gris perle très simple, quoique élégante, s'était refusée à occuper le milieu de l'église.
— Si j'étais en blanc, avait-elle dit, je serais la première à le demander... mais, dans ma position, ce serait de mauvais goût !
De même, on n'avait pas envoyé d'invitations; mais les camarades de l'actrice avaient tenu à être lémoins de son bonheur, ainsi qu'un assez {jrand nombre de curieux et quelques
courriéristes de théâtre qui voyaient dans cette cérémonie la matière d'un piquant « écho ï>.
L'éghse était donc presque pleine, quand madame Praberneau y fit son entrée au bras de l'honnête marchand de bois.
Après la bénédiction, les mariés se rendirent à la sacristie, et leurs amis les y suivirent.
Parmi ceux-ci, on ne put s'empêcher de remarquer Flambardet pour le tact dont il ne se départit pas plus à l'église qu'au théâtre; alors qu'on prodiguait les embrassements â la nouvelle mariée et que Sophie, pour ne citer qu'elle, accablait Antonia de ses tendresses larmoyantes, Flambardet passa majestueusement devant le couple nouvellement uni et s'inclinant très bas :
— Madame, dit-il, à Antonia, je vous présente mes respectueux hommages.
A ce moment, les yeux de Sophie de la Tournelle se portèrent sur un personnage qui se dissimulait dans un coin de la sacristie. C'était ce malheureux Gaston. Le pauvre jeune homme avait voulu revoir encore une fois celle qui était définitivement perdue pour lui, et il la contemplait de loin avec une expression si douloureuse que la bonne Sophie en fut touchée. Elle profita d'un moment où M. Praberneau recevait les félicitations élo-
quentes d'Adolphe Beauvisage, pour se pencher à l'oreille de son amie :
— Regarde, dit-elle à Antonia... Il est là, près de la porte... Comme il est pâle! Ça fait pitié... Tu devrais lui dire une bonne parole...
Antonia regarda... et se frayant un chemin à travers le cohue des complimenteurs, elle alla droit à Gaston de Rivesaltes.
En la voyant s'approcher, le pauvre garçon faillit s'évanouir. Antonia lui prit la main :
— Écoutez, dit-elle... Je suis une honnête femme et je ne retire rien de ce que je vous ai dit : vous ne me ferez pas manquer à mes devoirs...
Gaston voulut parler.
— Seulement, ajouta-t-elle en baissant la voix, je veux que mon mari me soit fidèle, et s'il me trompe... c'est avec vous que je me vengerai!
UN SECRETARIAT
La scène se passe dans le cabinet de M. Alfred Mor-
salin, secrétaire général du théâtre des FantaisJes-
Comiques.
Il est une heure de raprès-midi. Louis, le garçon attaché au secrétariat, est seul dans
le cabinet. Il dépose sur le bureau de son chef un
gros paquet de lettres et de journaux
MORSALiN, entrant. — Ah! ah!... ça Commence déjà?
LOUIS. — Oh! oui, monsieur! J'ai eu beau leur dire qu'on ne donnait plus de places... il n'y a pas eu moyen de les renvoyer; ils sont enragés. C'est comme la grosse dame d'hier!...
MORSALIN. — Elle est revenue?
LOUIS. — Je crois bien! Elle était chez le concierge depuis onze heures; je lui ai dit que vous ne seriez pas ici de toute la journée.
MORSALIN. — Vous avez bien fait.
LOUIS. — Il y a aussi ce grand qui boite. . . vous savez bien?... il est venu l'autre jour avec une
1î58 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
dame... je ne me rappelle jamais son nom... il porte un lorgnon bleu...
MORSALiN. — Ah!... Latorille?
LOUIS. — Oui... c'est cela... Vaborille.
MORSALIN. — Mais il ne boite pas !
LOUIS. — Tiens ! il m'a semblé qu'il boitait.
MORSALIN. — Pas le moins du monde.
LOUIS. — Enfin, ça ne fait rien... Il m'a laissé une lettre pour vous; elle est là avec les autres.
MORSALIN. — Bon !
Pendant ce colloque, Morsalin a accroché son chapeau à une patère et a échangé sa jaquette contre une veste qu'il a prise dans une grande armoire où se trouvent aussi une cuvette, un pot à eau et divers objets de toilette. Il referme la porte de l'armoire et vient s'asseoir à son bureau.
LOUIS. — Vous allez me donner les réponses?
MORSALIN. — Oh! mais non! J'ai autre chose à faire!... Plus tard, les réponses! Et, vous savez ? que personne n'entre avant trois heures !
LOUIS. — Bien, monsieur.
Il sort.
MORSALIN. — Je n'aurai jamais le temps de
faire mes échos... (il ouvre quelques journaux.)
Voyons un peu ce que disent messieurs mes confrères... (Lisant.) a Meilhac et Halévyont lu hier aux Variétés... » Trop tard, mon bonhomme! C'est annoncé partout depuis trois
UN SECRÉTARIAT. aSg
jours! (Il prend un autre journal.) a Nous apprenons avec plaisir que madame Nilsson rentrera prochainement... » Oui... en i885... Sontils naïfs! a Nous sommes en mesure d'affirmer que Victorien Sardou... » Je crois bien! C'est moi qui ai donné la nouvelle!... « C'est de la bouche même de l'éminent auteur... » Parbleu! va donc! ne te gêne pas!... « On peut compter que l'œuvre nouvelle dujeune académicien... » Le jeune académicien!... Ils m'ont copié mot pour mot !...
UNE VOIX AU DEHORS. — ... Mais puisque je suis venu avec lui!
On ouvre la porte.
LA VOIX. — Vous voyez bien!
Chaudfroid apparaît sur le seuil de la porte.
MORSALiN, se levant. — Qu'est-ce qu'il y a donc ?
CHAUDFROID. — C'cst toH mameluckqui voulait me soutenir que tu n'étais pas là !
MORSALiN. — C'était sa consigne.. J'ai à travailler., i
CHAUDFROID. — Tiès bien... mais on reconnaît son monde, alors! Et qu'est-ce que tu fais de beau ?
MORSALIN. — Oh! pas grand'chose... mon courrier... As-tu des nouvelles à me donner?
iGo SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
CHAUDFROID. — On dit que Sardou...
MORSALiN. — Connu ! c'est de moi...
CHAUDFROID. — Ah!
MORSALIN. — Ils m'ont tous reproduit, sans me citer, naturellement. Quelques-uns ont encore essayé d'arranger la chose, mais Fortunatus n'a pas pris cette peine; c'est textuel, mon cher!... mot pour mot!
CHAUDFROID. — Ça ne m'étonne pas. Quand j'étais au Strapontin, il s'appropriait toutes mes nouvelles. A propos, tu peux annoncer qu'on va jouer la Petite Lucrèce aux Bouffes... Je viens de rencontrer Évariste et Valfleury.
MORSALIN, haussant les épaules. — Et ils t'ont
dit?... Mais on ne lajouera jamais, leur pièce !...
CHAUFROiD. — Pourtant...
MORSALIN. — Jamais! Voilà bien deux ans qu'ils en parlent à tout le monde... personne n'en veut. D'abord, elle n'est pas faite.
CHAUDFROID. — C'est unc raison...
MORSALIN. — J'en sais quelque chose... Ils m'ont proposé de ia faire avec eux... Trézard en était aussi... Ça n'est pas venu; ça ne viendra jamais.
ROBINET, entrant. — Je ne VOUS dérange pas ?
MORSALIN. — Ah! c'est ce gêneur de Robinet. Qu'est-ce que tu veux?
ROBINET. — Une loge pour ce soir... Y a-t-il moyen?
MORSALIN. ' — Mais oui!... (Il signe un coupon et le lui donne.) Tiens!
CHAUDFROiD. — Mâtin! comme tu le gâtes!... Ça ne va donc pas?
MORSALIN. — Heu!... Nous avons fait huit cents francs hier.
cHAUDFRoiD. — C'est euçorc trois cents francs de plus qu'au Prytanée.
ROBINET. — 11 fait si chaud!
MORSALIN. — Oui... eh bien, file !
ROBINET. — Au revoir.
Il sort.
CHAUDFRoiD." — Qucl type !
MORSALIN. — Ah! ne m'en parle pas... J'en ai plein le dos!
La porte s'ouvre brusquement et une petite femme se précipitant derrière Morsalin lui bouche les yeux.
LA PETITE FEMME, d'une voix flùtée. — Qui est^
ce?
MORSALIN. — Allons bou ! à l'autre, maintenant !
LA PETITE FEMME, même jeu. — Qui est-Ce?
MORSALIN. — Veux-tu me lâcher !
LA PETITE FEMME. — Pas avaut que tu m'aies donné deux places.
j.mmij^ «iii iiMiuMp
MORSALiN. — Tiens!... et fiche-moi la paix! LA PETITE FEMME. — Oui, mon ange !
Elle l'embrasse et se sauve en riant.
MORSALIN. — J'espère qu'on va me laisser un peu tranquille, à présent !
LOUIS, entrant. — Monsieur...
MORSALIN. — Qu'est-ce encore?
LOUIS. — C'est un monsieur qui veut vous parler à toute force... je lui ai dit que vous ne receviez pas.
MORSALIN. — Eh bien, alors !
LOUIS. — Mais il a tellement insisté... il prétend que c'est pour une affaire personnelle... voici sa carte.
MORSALIN, examinant la carte. — « Georges de Serquigny. » Connais pas ! (à Louis.) Faites entrer.
CHAUDFRoiD, se levant. — Jeté laisse... je reviendrai te prendre tout à l'heure.
MORSALIN. — C'est cela...
Chaudfroid croise près de la porte un monsieur fort bien mis qui se présente avec un très grand air.
MORSALIN. — Monsieur Georges de Serquigny?
LE MONSIEUR, s'inclinant. — Oui, monsieur. MORSALIN, lui indiquant un siège. — Veuille
prendre la peine...
UN SECRETARIAT. 263
M. DE SERQUIGNY. — MeFci bien... je ne veux pas vous retenir longtemps... je sais que vos instants sont comptés... (Il s'assied.)
MORSALiN. — En effet...
M. DE SERQUIGNY, avec importance. — Voici ce
qui m'amène : je suis représentant de la compagnie la Vigilante, et l'on m'a prié...
>ioRSALiN. — La Vigilante... c'est une compagnie d'assurances?
M. DE SERQUIGNY. — Non, mousieur... non!
Compagnie d'affichages... Nous avons le monopole de toutes les annonces sur les pontons des bateaux-omnibus, et à cette occasion...
MORSALIN, brusquement. — Ah! bon !... je comprends... mais nous ne faisons pas d'annonces!
M. DE SERQUIGNY, souriant finement — VoUS
pouvez en faire...
MORSALIN. — Non.
M. DE SERQUIGNY. — Votre vojsin M. Trubert nous a pris un abonnement, et il pourra vous dire que notre système d'affichage diurne et nocturne...
MORSALIN, sa levant. — C'est inutile, monsieur... Nous n'en avons pas besoin.
M. DE SERQUIGNY. — Je sais bien que vos succès vous dispensent de toute réclame; pourtant une publicité intelligemment comprise...
MORSALiN. — Je VOUS dis que nous n'en avons pas besoin !
M. de Serquigny atiré de sa poche un plan qu'il déploie sur le bureau de Morsalin.
M. DE SERQUIGNY. — Pcrmettez-moi, au moins, de vous expliquer en quoi consiste le système...
MORSALIN, repoussant le plan. — Je le connais.
M. DE SERQUIGNY, souriant. — VoUS m'éton-
nez, car notre monopole...
MORSALIN. — Voyons, monsieur, ne perdez pas votre temps, et ne me faites pas perdre le mien !
M. DE SERQUIGNY. — C'est différent... je me retire, (il replie son plan.) Je vous demanderai alors de vouloir bien me donner deux places pour ce soir...
MORSALIN, sèchement. — Impossible.
M. DE SERQUIGNY. — Dcux places quelconques...
MORSALIN. — Nous n'en donnons pas.
M. DE SERQUIGNY. — Ce n'cst pas ce qu'on m'avait dit... et, d'après la chaleur, je supposais...
MORSALIN, agacé. — Ah !
M. DE SERQUIGNY. — Enfin, monsicur... je n'insiste pas; j'espère être plus heureux une autre fois... Si vous me permettez de revenir...
MORSALIN, parcourant des lettres. — Oui... oui... un autre jour.
M. DE SERQuiGNY. — Au revoir, monsieur...
Il sort.
MORSALIN, seul. — Je n'aurai jamais le temps de signer mes billets.
Une porte s'ouvre derrière Morsalin. — C'est celle du cabinet directorial.
LAFERNET, passant sa tète. — Dites-donc, Alfred, vous avez envoyé la réclame au Paris- Cascade ?
MORSALIN. — Je m'en occupe.
LAFERNET. Bon !
La porte du directeur se referme — l'autre se rouvre.
UNE VIEILLE DAME entrant, suivie d'une jaune fille laide, chétive et mal habillée. ^ — Avance, mon enfant ; n'aie pas peur.
MORSALIN, levant les 3'eux. — Qu'est-ce que vous demandez, madame ?
LA VIEILLE DAME. — MonsicuT Alfred Morsalin.
MORSALIN. — C'est moi.
LA VIEILLE DAME. — Si VOUS voulcz bien prendre connaissance...
Elle lui remet une lettre.
MORSALIN, parcourant la lettre à voix basse. —
a66 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
a Mon cher ami, je vous recommande... » (Haut.) Eh bien, de quoi s'agit-il, madame ? Il se met à écrire.
LA VIEILLE DAME. — Mon Dieu ! monsieur... j'ai appris que vous cherchiez une bonne chanteuse pour votre nouvelle pièce et comme nous avons un parent qui est très lié avec votre ami, nous l'avons prié de vouloir bien...
MORSALiN. — Oui... Vous voudriez faire engager mademoiselle... (La regardant.) c'est votre fille ?
LA VIEILLE DAME. — C'est-à-dire, elle est comme ma fille... c'est moi qui l'ai élevée... elle est la fille de ma sœur... ses parents ayant perdu toute leur fortune, je me suis chargée...
MORSALIN. — Bon ! bon ! Où a-t-elle fait ses études ?
LA VIEILLE DAME. — A Amicus, chcz les sœurs Saint- Joseph de...
MORSALIN. — Vous uc me comprenez pas. Je vous parle de ses études musicales... Elle n'a pas été au Conservatoire ?
LA VIEILLE DAME. — Nou ! mousicur... je n'ai pas voulu; c'est trop mêlé.
MORSALIN, riant. — Mais ici aussi c'est mêlé!
LA VIEILLE DAME. — Oh! ça ue fait rien, monsieur, elle s'habituera... Elle a déjà joué et chanté en public... (Se tournant vers la jeune
fille.) Voyons, chante à monsieur cet air que tu nous as dit l'autre jour... tu sais bien? (Fredonnant.) œ Ah! je ris de me voir si belle en ce miroir... » Va! n'aie pas peur, monsieur ne te n;angera pas...
LA JEUNE FILLE. — Mais jc n'ai pas ma musique !
LA viEiLLEDAME. — Tu n'en as pas besoin... Allons, va !
LA JEUNE FILLE, chantant d'une voix aiguë :
a Je -voudrais bien savoir quel était ce jeune homme, » Si c'est un grand seigneur et comment... »
MORSALIN, se retenant de rire. — Cela suffit, mademoiselle... Je vois ce que vous savez faire.
LA VIEILLE DAME. — Alors, monsieuT, vous l'engagez?
MORSALIN, même jeu. — Oh! pas encore!... Les engagements ne se font pas si vite.
LA VIEILLE DAME. — Mais, mousieur, si vous avez besoin en ce moment...
MORSALIN. — Non, madame... notre troupe est au complet... Plus tard, je ne dis pas... nous verrons...
LA VIEILLE DAME. — Est-ce que vous ne pourriez pas nous fixer une époque ?
MORSALiN. — C'est bien difficile... Donnezmoi toujours votre adresse... on vous écrira.
LA VIEILLE DAME, à la jeune fille. — Alice, donne une carte à monsieur.
MORSALIN, se levant et prenant la carte. -;- Merci bien, mademoiselle.
LA VIEILLE DAME. — Vous peusercz à nous, n'est-ce pas, monsieur?
MORSALIN. — Soyez tranquille.
LA VIEILLE DAME. — Allous-nous-en, Alice... Monsieur, je vous salue bien.
Elle va pour entrer chez le directeur.
MORSALIN, vivement. — Non !.. l'autre porte !.. à votre droite... (Il va l'ouvrir — la vieille dame passe devant lui.) Suivez le couloir... c'est cela.
Il va pour refermer la porte.
UN MONSIEUR , entrant. — Pardon ! . . . Monsieur le secrétaire, s'il vous plaît ?
MORSALIN. — Il n'y est pas !
LE MONSIEUR, surpris. — Mais...
LOUIS, accourant derrière le monsieur et faisant des signes à Morsalin. — Si! c'est M. Lafernet qui m'a dit de vous amener monsieur... Monsieur vient réclamer un manuscrit.
MORSALIN, avec humeur. — A quel nom, monsieur?
LE MONSIEUR, — Urbain Haudrian.
UN SECllÉTAR lAT. 269
MORSALix. — Comment ?
LE MONSIEUR. — Haudrian... par une H... H, a, u... d, r, i, a, n... Haudrian.
MORSALIX, cherchant dans un répertoire. — Je ne
vois pas ce nom là... Quel est le titre de la pièce ?
LE MONSIEUR. — FiUppo FratelU.
MORSALiN. — Hein ?
LE MONSIEUR, détachant chaque S3llabe. — Fi~ lippo FratelU.
MORSALIX. — Ah ! bon !
Il ouvre un carton et en sort une pile de manuscrits.
LE MONSIEUR. — C'est un acte en vers... de 53 pages... une couverture bleue... (Se précipitant sur un manuscrit.) Tenez... le voilà... (Il le regarde.) Ah ! non ! (Il le rejette et veut en prendre un autre...) C'est peut-être celui-là.
MORSALIN. — Laissez-moi chercher, monsieur.
Il bouleverse tous les cartons.
LE MONSIEUR, inquiet. — Vous devez l'avoir, pourtant.
MORSALIN. — Sans doute... à moins qu'il ne soit resté chez le directeur.
LE MONSIEUR. — J'en viens !
MORSALIX. — Ou chez le concierge.
LE MONSIEUR. — C'est impossiblc... Il y a
plus d'un an que je l'ai déposé... Je suis déjà venu trois fois... On m'a dit qu'on avait dû le lire.
MORSALiN. — Enfin, monsieur, je n'ai pas le temps de le chercher en ce moment-ci... Si vous voulez bien repasser...
LE MONSIEUR. — C'est que j'ai aussi une pièce en quatre actes : BiancaLorbano... Pourriez-vous voir...
MORSALIN. — Non, monsieur... Je n'ai pas le temps... Repassez ou écrivez.
LE MONSIEUR. — Bien, monsieur... Je repasserai.
Il va pour entrer chez le directeur.
MORSALIN, vivement. — Non! l'autre porte... à votre droite.
LE MONSIEUR. — Ah ! pardon !..
Il salue et sort.
MORSALIN. — Il faudra que je fasse enlever cette porte-là !
LOUIS. — Vous n'oubliez pas mes réponses, monsieur? Le couloir est déjà plein de monde.
MORSALIN. — Attendez un peu... Je vous appellerai.
Louis se retire. Morsalin signe fiévreusement une quantité de billets.
UN SECRETARIAT.
ROSE LYS, montrant sa tète dans l'entre-baîllement de la porte. — Y en a-t-il pour moi?
MORSALiN. — Ah! c'est VOUS?... Entrez donc!
11 se lève et va à elle.
ROSE LYS. — Vous savcz que je viens vous demander une foule de faveurs.
MORSALIN, riant. — En échange de quoi?
Il lui prend les mains.
ROSE LYS. — A bas les pattes... (Elle le pousse vers son bureau.) Vojons, dépêchez-VOUS... Il
me faut une loge !
MORSALIN, prenant un air grave. — Oh ! oh ! c'est beaucoup !
ROSE LYS, câline.. — Ah ! voyons... mon petit Alfred...
MORSALIN, vivement. — Alfred!... Elle m'a appelé Alfred ! ! .
Il la lutine.
ROSE LYS. — Voulez-vous finir !...
MORSALIN. — Un baiser!... un baiser en échange de la loge ! !.. (il agite le coupon. — Rose Lys s'en empare et s'échappe.) Ah! scélérate, va!
Il la poursuit. Rose Lys tourne autour des meubles. Il l'attrape.
ROSE LYS, criant. — Voulez-vous finir!... Laissez-moi... Alfred !... Oh !...
Pendant cette lutte, un monsieur est entré dans le cabinet.
LE MONSIEUR, timidement. — Pardon ! Je VOUS
dérange peut-être ?
MGR SALIN, se retournant vivement. — Qu'est-ce que vous voulez ?
LE MONSIEUR. — Excuscz-moi si...
Rose Lys s'esquive en riant.
MORSALIN, brusquement. — C'est pour des
places?..
LE MONSIEUR. — Oui, monsieur ; j'ai osé espérer...
MORSALIN. — Des places pour vous ''
LE MONSIEUR. — Pour moi... c'est-à-dire pour les miens, car personnellement...
MORSALIN. — Enfin , vous demandez des places... A quel titre?
LE MONSIEUR, surpris. — Plaîtril ?
MORSALIN. — Je VOUS demande à quel titre vous venez demander des places. Vous êtes journaliste?
LE MONSIEUR, tressaillant. — Oh! non, monsieur... nullement! Je n'ai jamais tenu une plume, et je serais très embarrassé s'il me fallait...
MORSALIN. — Alors, je ne puis rien vous donner...
LE MONSIEUR. — Pourtant, M. Gondinet m'avait dit...
MORSALiN. — C'est M. Gondinet qui vous envoie?
LE MONSIEUR. — Sans doute! autrement, vous pensez bien que je ne me serais pas permis...
MORSALIN. — Bon! (Il s'assied à son bureau.) Donnez-moi votre lettre... (Le monsieur le regarde d'un air étonné.) Est-ce que M. Gondinet ne vous a pas remis de lettre?
LE MONSIEUR. — Il ne m'a rien remis du tout.
MORSALIN, furieux. — Qu'est- ce que vous me dites, alors?
LE MONSIEUR, ahuri. — Quoi?
MORSALIN,. criant. — Vous me dites que c'est Gondinet qui vous envoie.
LE MONSIEUR, criant plus fort. — Oui... mais il ne m'a pas donné de lettre!... Je l'ai vu à Limoges... nous sommes compatriotes... Il m'a dit : quand vous voudrez des places de théâtre...
MORSALIN. — Eh bien, que M. Gondinet nous écrive!
LE MONSIEUR, doucement. — Ah ! il faut qu'il vous écrive?
MORSALIN. — Certainement!... Vous com-
prenez, monsieur, je ne vous connais pas, moiî
LE MONSIEUR, piqué. — Ah! pardon!,., je ne croyais pas avoir l'air d'un voleur...
MORSALiN. — Je ne vous dis pas...
LE MONSIEUR. — Ma famille est honorablement connue à Limoges, et si vous avez besoin de références...
MORSALIN, souriant. — Non, monsieur; seulement vous comprenez que nous ne pouvons pas donner de places sur une demande verbale; ce ne serait pas régulier.
LE MONSIEUR, s'inclinant. — C'est différent... Du moment que vos formes administratives ne vous permettent pas de procéder autrement, je ne veux pas m'insurger...
MORSALIN. — Priez M. Gondinet de vous remettre un mot.
LE MONSIEUR. — Mais c'est que je ne le verrai pas...
MORSALIN. — Écrivez-lui.
LE MONSIEUR. — OÙ Cela? Je n'ai pas son adresse!...
MORSALIN. — Moi. non plus.
LE MONSIEUR. — Alors, Comment faire?
MORSALIN, s'échauffant. — Faites ce qu'il vous plaira. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise, moi?
UN SECRETARIAT.
LE MONSIEUR, très doux. — Pardon, monsieur... Je vois que nous ne nous entendons pas... je comprends, j'excuse votre irritation...
MORSALiN. — Monsieur !
LE MONSIEUR. — Mais veuillez vous mettre un instant à ma place... Croyez-vous que je sois bien aise de ne pas avoir de billets, alors qu'on m'en a formellement promis ?...
MORSALIN. — Ça ne me regarde pas !
LE MONSIEUR. — Comment! le service des billets ne vous regarde pas ?. . . Vous n'êtes donc pas secrétaire?
MORSALiN, furieux. — Si, monsieur ; mais je ne suis pas obligé de vous faire comprendre...
LE MONSIEUR. — Vous ne pouvez pas me donner un simple renseignement?... Je ne vous demande pas autre chose... je vous prie de me faire savoir...
MORSALIN. — Ah! tenez, monsieur... finissons-en. Qu'est-ce qu'il vous faut?
LE MONSIEUR. — Je vcux savoir où demeure...
MORSALIN, criant. — Mais non! je vous demande combien il vous faut de places.
LE MONSIEUR. — Ah! (Il réfléchit.) Ce que vous voudrez.
MORSALIN, signant un billet avec rage. — Tenez!
a-j6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
LE MONSIEUR. — MonsieuT, je vous prie d'agréer mes sincères remerciements.
MORSALiN. — Oui... Bonjour!
LE MONSIEUR. — J'ai bien l'honneur de vous saluer.
Il sort.
CHAUDFROiD, entrant. — Eh bien, me voilà... . Es-tu prêt?
MORSALIN. — Une minute!... (Il continue -à signer sas billets.)
CHA uDFRoiD, le regardant. — J'^spère ! ... Il y en a aujourd'hui!
MORSALIN, — Hélas! (Il sonne. — Louis entre.). Tenez, voilà vos réponses.
LOUIS. — Mais c'est que j'ai d'autres Teltres... ' '
MORSALIN. — Trop tard...
LOUIS. — En voici une qu'on m'a recommandée Spécialement... c'est d'un journal.
MORSALIN. — Voyons! (Il décacheté la lettre.)
a Le Moniteur de la Savonnerie... » (La déchirant.) Qu'il se fouille !
LOUIS. — El il y a plusieurs personnes qui demandent à vous voir,
MORSALIN. — Je suis parti.
LOUIS. — La grosse dame d'hier est revenue.
MousALiN. — La grosse dame! (A Chaudfroid.) Filons!
UN SECRETARIAT.
LOUIS. — Elle va vous arrêter au passage.
CHAUDFROiD. — Passc par chez L^fernet ! (Il ouvre la porte.) Tiens ! il n'y est pas... Dépêchons-nous !
MORSALix. — Attends un peu... (Il court à son armoire-toilette, — se ravisant.) Ah! bah! tant pis! Je me laverai les mains chez Brébant.
Ils disparaissent. — Au même moment, l'autre porte s'ouvre, et la grosse dame vient tomber dans les bras de Louis. — Tableau.
it)
PLUMAGEOT coxNtre LAFERNET
Huit heures sonnaient chez la petite Flore, c'est-à-dire qu'il était près de midi, — la pendule retardait comme toujours, — lorsque Géraldine vint réveiller sa maîtresse.
— Qu'est-ce que c'est? fit la petite Flore en se dressant d'un bond sur son lit.
Géraldine lui tendit un papier plié en quatre.
— Madame... c'est ça.
La petite Flore prit le papier.
— Quoi, ça? • Et elle lut :
a Extrait des minutes du greffe du Tribunal civil de première instance du département de la Seine, séant au Palais de Justice à Paris. — République Française — Au nom du peuple Français... »
La petite Flore regarda Géraldine :
•iSo SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
— C'est pour cela que tu me réveilles?...
— Mais madame...
— Je ne m'en fiche pas mal, du peuple Français. Tiens! voilà ce que je lui dis, au peuple Français!...
Et avec un geste d'épaule adorable, la petite Flore se replongea sous sa couverture.
Géraldine avait ramassé le papier tombé à terre.
— Madame, dit-elle, vous avez tort, c'est sérieux... c'est une signification...
La petite Flore qui s'était tournée du côté de l'alcôve se redressa de nouveau :
— Ah! ça! veux-tu me laisser dormir?
— Bien! bien! comme vous voudrez... je dirai au monsieur qu'il s'en aille, voilà tout.
— Quel monsieur?
— Celui qui a apporté la signification.
— L'huissier?
— Oh! non! ce n'est pas un huissier... il est trop bien! C'est un homme d'une cinquantaine d'années, très comme il faut... Il paraît qu'il a absolument besoin de vous voir... dans votre intérêt... je lui ai dit que vous ne receviez pas... alors, il m'a dit : remettez-lui ce papier; elle comprendra.
— Je comprends qu'il t'a promis vingt francs et que tu ne veux pas les perdre...
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. sSl
— Oh ! madame !
— Enfin! ça m'est égal... je suis réveillée, maintenant. Donne-moi mon peignoir.
Et la petite Flore sauta à bas du lit.
Mettre ses pantoufles, endosser son peignoir, passer dans son cabinet de toilette et revenir toute parfumée et poudrée, fut pour elle l'affaire d'un instant.
Cinq minutes après, Géraldine introduisait dans un boudoir orange et bleu le monsieur que sa maîtresse consentait à recevoir.
— Excusez moi, mademoiselle, dit celui-ci en entrant, de me présenter chez vous d'aussi bonne heure; mais il s'agit d'une affaire qui vous intéresse tout particulièrement; voici ma carte.
La petite Flore prit la carte, y jeta les yeux et aussitôt :
— Je m'en doutais! s'écria-t-elle d'une voix vibrante.
Le monsieur la regardait avec étonnement.
— Ah ! vous êtes monsieur Tabourel, huissier?... Très bien joué! Mais vous perdez votre temps, mon cher... tout le mobilier est au nom de ma mère... ainsi, bonsoir!
Et faisant un demi-tour, elle se dirigea vers la porte.
Tabourel l'arrêta.
— Vous VOUS trompez, fit-il en souriant, je ne viens pas pour saisir votre mobilier.
— Pour quoi, alors?
— Je vous apporte une simple signification... — Ah!... vous voyez bien!
— ■ Attendez-doncl... et quelques conseils qui ne vous seront peut-être pas inutiles.
Ce mot de « conseils » rappela la petite Flore au sentiment de la situation. Du moment qu'on ne venait pas pour la saisir, elle n'avait pas besoin de crier.
— Monsieur, dit-elle en prenant un air digne, je vous remercie, mais ie ne m'explique pas à quel titre...
Elle s'arrêta, marquant bien que le sens du discours était suspendu, précisément comme dans un lever de rideau où elle avait eu à dire la même phrase : a Je ne m'explique pas à quel titre... »
Et elle attendait que son interlocuteur l'interrompît, toujours comme dans le lever de rideau.
Heureusement pour elle, l'huissier avait la repartie prompte.
— A titre d'admirateur, répliqua-t-il; je vous ai applaudie assez souvent, mademoiselle, pour que vous ne vous étonniez pas de la sympathie que vous m'inspirez comme artiste... et comme femme.
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 283
Ces mots prononcés avec l'accent d'une conviction profonde désarmèrent la petite Flore.
— C'est différent, fit-elle; du moment que vous ne me prenez pas pour la première venue. . .
— Oh! mademoiselle !...
— Mettez- vous là et causons : qu'est-ce que vous vouliez me dire avec votre signification ?
La petite Flore s'était jetée sur un divan. L'huissier s'assit à côté d'elle.
— Je voulais d'abord vous engager à en prendre connaissance.
— A quoi bon ? ça vient encore de cette vieille canaille de Lafernet, n'est-ce pas? Voilà trois mois qu'il me scie avec ses papiers timbrés... il peut bien m'en envoyer tant qu'il voudra ; ce n'est pas cela qui me décidera à prendre son rôle !..
— C'est possible; mais en attendant M. Lafernet a obtenu un jugement contre vous.
— Un jugement !... quel jugement ?
— Celui que je viens vous signifier. Vous n'avez-donc pas compris ?... Vous avez été condamnée.
La petite Flore fit un soubresaut.
— Moi ! condamnée ?... Elle est forte, cellelà ! Et par qui ? et pourquoi?
— Condamnée par défaut... Vous n'avez pas compara... il fallait comparaître...
— Pour me trouver face à face avec cet exploiteur de femmes? Il n'y a pas de danger! Je le lui ai dit à lui-même : Allez devant la justice, si ça vous plaît... ce n'est pas moi qui vous y suivrai... Ah! mais non! par exemple !... Ah! mais non!...
La petite Flore était très montée; elle trépignait, elle s'agitait... Tabourel lui prit les mains.
— Calmez- vous, lui dit-il, et écoutez-moi. Il faut d'abord que vous connaissiez le jugement rendu contre vous... Voulez- vous que je vous donne lecture des attendus ?
La petite Flore n'était pas encore calmée. — Lisez-moi tout ce que vous voudrez ! fit-elle. Et entre ses dents, pensant toujours à son directeur :
— Horreur d'homme, va !
Tabourel commença sa lecture :
« Entre Jean Etienne Lafernet, directeur du, etc..
» Et Zoé -Florentine Plumageot, dite Flore, artiste dramatique, demeurant, etc.
» Le tribunal, etc..
» Après en avoir délibéré, etc., etc.
» Attendu qu'aux termes d'un acte sous seing privé en date du i" octobre 1877, Zoé Plumageot s'est obligée envers Lafernet à jouer en.
PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 285
chef, en double, en partage ou en remplacement... »
— Cen'est pas vrai, jamais en remplacement!
— Laissez-moi lire !...
— Je n'ai jamais joué en remplacement et on ne m'y forcera pas... ah ! mais non !
L'huissier reprit :
a ... En remplacement et deux fois par jour au besoin (matinée et soirée)...
— Pourquoi pas la nuit aussi ? Pendant qu'on y est, on peut me forcer à jouer la nuit!
— De grâce, mademoiselle...
— Allez ! allez !
«... Dans la compagnie du théâtre des Fantaisies-Comiques, tous les rôles anciens et nouveaux qui lui seront distribués, sans en pouvoir refuser aucun, sous quelque prétexte que ce soit, et à paraître dans toute les cérémonies, dans toutes les pièces à spectacle... »
— Ah ! elles sont jolies, leurs pièces à spectacle!...
«...Lorsqu'elle en sera requise; »
— Dit-on aussi qu'il faut se mettre à moitié nue ?
<t Attendu qu'elle s'est également obligée à assister à toutes les répétitions et â se conformer à tous les usages du théâtre et à tous les règlements...
— Comment donc ! mais tout de suite !
a Attendu qu'aux termes du même contrat les parties se sont soumises à l'exécution de cet engagement pendant toute sa durée, à peine d'une indemnité de dix mille francs, stipulée à titre de dédit, sans que la fixation de cette indemnité pût être regardée comme comminatoire ni être modérée sous aucun prétexte... s>
— Allez toujours !
oc Attendu que Zoé Plumageot a refusé d'exécuter ledit contrat, en n'acceptant pas le rôle qui lui était dévolu dans la pièce intitulée le Trou de la serrure. ^
— Je crois bien ! dix lignes et pas de costume !
« Qu'il est établi qu'après avoir été régulièrement convoquée aux répétitions de cette pièce, par les lettres d'avis ordinaires et par une sommation en date du 1 3 janvier 1870, elle a persisté à ne pas vouloir s'y rendre... »
— Tiens ! parbleu !
a Qu'ainsi Zoé Plumageot n'a pas exécuté l'engagement par elle contracté; que dès lors Lafernet est fondé à demander l'application de l'article i5 dudit engagement dont les clauses ont été ci-dessus mentionnées... »
— Dites donc ! est-ce que vous en avez encore pour longtemps ?
— J'ai fini :
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 287
a Attendu que d'ailleurs l'indemnité lixée à titre de dédit par ledit article n'a rien d'exagéré dans l'espèce... »
— Non ! presque rien !
a Qu'en effet le refus de Zoé Plumageot a eu pour résultat de retarder la représentation de la pièce mise à l'étude...
— Ils veulent dire : de retarder le four !
a Que Lafernet a dû engager spécialement pour remplir le rôle destiné à Zoé Plumageot une autre artiste... »
— Ah! parlons-en, de celle-là !
ce Dont il a été obligé de subir les conditions onéreuses... »
— Oui, trente francs par mois...
a Attendu, en conséquence, que la demande de Lafernet est de tous points fondée ;
» Par ces motifs :
» Donne défaut contre Zoé Plumageot,
» Et la condamne à payer à Lafernet à titre de dommages-intérêts, pour le préjudice à lui causé, la somme de dix mille francs avec les intérêts à partir du jour de la demande,
» Et la condamne aux dépens, d
— C'est tout?
« Ainsi jugé et prononcé à l'audience de la première chambre du tribunal civil de la Seine, tenue publiquement... »
— Ah ! non ! assez !... Je vous dispense du reste.
La petite Flore s'était levée.
Tabouret, toujours assis sur le divan, se tourna vers elle :
— Vous vous en allez? dit- il.
— Ce n'est donc pas fini ?
— C'est fini... si vous voulez. Acceptez-vous le jugement?
— Qu'est-ce que j'aurai à faire, si je l'accepte ?
— Vous aurez à payer dix mille francs... et les frais.
La petite Flore eut un beau mouvement :
— Eh bien, voilà tout! on les leur paiera, leurs dix mille francs, et dix mille sous avec, si ça leur fait plaisir ! Ce serait malheureux qu'une femme, dans ma position, n'eût pas le moyen de les trouver, ces dix mille francs; j'en trouverai vingt, j'en trouverai trente...
— C'est différent, fit Tabourel, je n'ai plus qu'à me retirer. J'avais espéré pour vous que vous feriez opposition ou que vous en appelleriez, et j'aurais été heureux de vous servir en cette circonstance...
— Vous êtes bien aimable...
— Mais puisque vous préférez vous acquitter envers M. Lafernet...
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 28;)
La petite Flore bondit :
— Je ne lui dois rien !
— Permettez ! vous lui devez actuellement dix mille francs...
— Dix mille claques !... Payer un sou à cet homme-là? vous ne le voudriez pas !
— Vous venez de me dire que vous consentiez.
— Jamais de la vie !
— Vous acceptez le jugement. .
— Je l'accepte, quant aux juges... Je leur paierai tout ce qu'il faudra, aux juges; ils ne sont pas au courant de l'affaire, ils ont cru tout ce qu'on leur racontait... je ne leur en veux pas. Mais quant à Lafernet, je lui dis : Flûte !
— Vous oubliez que le jugement est rendu en sa faveur...
— Je m'en moque bien, de son jugement. Il peut s'en faire des faux- cols...
— Alors, vous ne paierez pas?
— Certainement non !
— Nous sommes d'accord.
Et Tabourel se rassit.
— Voyons, fit-il, causons sérieusement. Voulez-vous faire opposition ?
Et comme la petite Flore ne comprenait pas, il lui expliqua que le jugement ayant été rendu par défaut, elle était en droit de faire
ago SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
revenir la cause devant les mêmes juges.
— A quoi bon? répliqua la petite Flore; si ce sont les mêmes juges, ils rejugeront de la même façon.
Sur cette réflex ion, qui indiquait que la petite Flore commençait à se rendre compte de sa situation, Tabourel la mit au courant de la marche à suivre pour interjeter appel du jugement rendu. Il fallait laisser passer les délais d'opposition et constituer un avoué, chez lequel la petite Flore élirait domicile.
Cette perspective la fit rire.
— Moi ! aller m'installer chez un homme que je ne connais pas? Je vous trouve encore drôle, vous!... Enfin, ça m'est égal; j'irai tout de même, si le prince y consent.
Tabourel eut quelque peine à lui faire comprendre qu'il s'agissait d'un domicile purement fictif.
— Tant pis, dit-elle, ça m'aurait amusée. Pour le second point, le choix d'un avocat,
la petite Flore n'hésita pas un instant et demanda à Tabourel quel était le meilleur avocat. C'était celui qu'elle voulait prendre.
Là encore, il fallut lui expliquer qu'il n'y avait pas de « meilleur avocat », que ces messieurs étaient tous aussi bons les uns que les autres et que la seule distinction à établir entre
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 291
eux consistait dans le nombre plus ou moins grand de leurs affaires. Ceux qui étaient très occupés se faisaient payer très cher; les autres étaient moins exigeants ou ne l'étaient pas du tout.
— Mais, au fait, dit la petite Flore, j'en connais, des avocats!
— Vous devez en connaître.
— Ce monsieur que je vois toujours chez Blanche d'Annecy, c'en est un, je crois?
— Comment s'appelle-t-il ?
— Albert!
— Albert... quoi?
— Attendez donc ! Elle m'a dit son nom une fois... c'est un nom d'oiseau... Moineau... Rossignol... Pinson... Ah! Loriot!... c'est cela!... Albert Loriot.
— Ah! oui... le secrétaire de M. Gallier.
— Est-ce que je peux le prendre pour avocat?
— Albert Loriot?... Si vous voulez. Il est jeune, ardent, plein d'enthousiasme... il défendra une jolie femme!... Eh! Eh! savez-vous qu'on va loin avec cela !
Et Tabourel, qui s'était rapproché tout en causant, saisit la taille de la petite Flore.
Celle-ci se recula.
— Dites donc ! dites donc ! vous ! Tenez-vous un peu, s'il vous plaît !
aga SCENES de la vie de théâtre.
— Je me tiens parfaitement. Comment ! voilà une heure que je suis là à ne m'occuper que cïe vos intérêts...
— Eh bien, occupez-vous-en encore; sinon...
— Ça suffit, chère amie, on sera sage. La petite Flore se rapprocha,
— Alors je vais écrire à M. Loriot de venir me voir?
— Ah! mais non! un instant!... on ne fait pas venir les avocats chez soi, on va chez eux.
— Quelle bêtise !...
— C'est la règle.
— Eh bien, alors, pourquoi vient-il chez Blanche d'Annecy?
— C'est différent : Blanche d'Annecy n'est pas une cliente; c'est plutôt lui qui...
— Taisez-vous donc, mauvaise langue!
— Je ne dis rien.
Et Tabourel baisa les mains de la petite Flore.
Quelque temps après, l'affaire Plumageot contre Lafernet était distribuée au rôle de Ja quatrième chambre de la cour.
La petite Flore avait suivi les conseils de Tabourel et tout entière au procès qu'elle
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. Ig3
poursuivait, elle était en consultations perpétuelles avec son avocat et son avoué.
On ne la trouvait plus chez elle. Ses amis s'en plaignaient. Le prince était particulièrement malheureux. Il s'était présenté plusieurs fois à l'entresol de la rue Prony et Géraldine avait toujours dû répondre :
— Madame est chez son avoué.
Ou:
— Madame est chez son avocat.
Et le fait est que la petite Flore donnait peu de répit à maître Laiguillon et à maître Loriot.
A maître Loriot, surtout.
Il y avait même eu à ce propos une scène assez vive entre la jeune plaideuse et son amie Blanche d'Annecy.
Celle-ci, étant venue un jour chez l'avocat, n'ayait pas été reçue.
— Monsieur est avec un client, avait dit le domestique.
La présence de ce client étonna Blanche, qui eut la curiosité d'attendre dans sa voiture la fin de la consultation.
Au bout d'une demi-heure, le client descendit et Blanche reconnut son amie Flore.
Dispute, explications... Ces dames remontèrent chez l'avocat où la scène ne se termina que grâce à l'intervention d'un jurisconsulte
ami de Loriot. Le jurisconsulte affirma à Blanche d'Annecy que les règles de l'ordre avaient seules empêché son confrère de la recevoir pendant que Flore était là... et, en signe de réconciliation, ils allèrent dîner tous les quatre au restaurant.
Cette aventure ne ralentit pas le zèle de la plaideuse. Non contente d'avoir eu des entretiens fréquents avec son conseil, elle voulut conférer aussi" avec l'avocat de son adversaire M^ Cabarraud.
Ce fut en vain qu'on l'engagea à s'abstenir d'une démarche qui semblait pour le moins déplacée.
La petite Flore ne voulut pas en démordre : — Je le connais, s'écria-t-elle, ce monsieur Cabarraud. Il vient souvent au foyer et il est toujours très aimable avec moi... L'autre jour encore, il m'a dit que je ressemblais à la Nema d'Yomède !
(Pour les profanes : Vénus Anadyomène.) M** Cabarraud était, en effet, un habitué du théâtre des Fantaisies -Comiques et de bien d'autres théâtres. Il ne manquait pas une première représentation et les chroniqueurs, qui l'avaient cité pendant longtemps au nombre des a personnalités » présentes à ces fêtes, avaient fini par le comprendre dans la foule
PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. ac)^
de ceux qu'on ne nomme plus. Il faisait partie du « Tout Paris obligatoire ».
M^ Cabarraud était l'avocat des directeurs.
Il avait dû souvent plaider pour eux, et cette situation jetait une certaine réserve dans les rapports qu'il entretenait avec les artistes. Toujours gracieux, d'ailleurs, et galant au besoin, M'' Cabarraud ne craignait pas de s'arrêter quelquefois dans les coulisses, et c'est ainsi que la petite Flore avait eu l'occasion de causer avec lui.
Elle n'hésita donc pas à venir le trouver.
Le premier mot de la petite Flore en entrant dans le cabinet de l'avocat fut celui-ci :
— Tiens ! c'est gentil chez vous !
M" Cabarraud ne répondit à cette exclamation que par un froid salut, et désigna un fauteuil à la visiteuse.
Celle-ci aborda résolument l'entretien :
— Vous savez ce qui m'amène? fit-elle.
— Non, mademoiselle.
— Comment! reprit la petite Flore, vous ne savez pas que je plaide contre mon directeur?
— Si fait.
— Eh bien ! alors?
M^ Cabarraud la regarda.
— Alors... quoi?
La petite Flore commençait à s'animer.
— Vous ne devinez pas que je viens m'entendra avec vous!
— A quel sujet, mademoiselle?
— Au sujet de mon affaire, parbleu ! Vous la connaissez bien... c'est vous qui avez plaidé devant le tribunal, où vous m'avez même un peu abîmée, à ce qu'il paraît!
— Mais, mademoiselle...
— Oh ! je ne vous en veux pas !... Ce vieux menteur de Lafernet vous avait raconté la chose à sa' façon, et comme dit le proverbe : qui n'entend qu'une cloche... C'est pour cela que je viens vous voir; on vous a dit le pour, je vais vous dire le contre...
M° Cabarraud sourit finement.
— Pardon, mademoiselle... ceci regarde votre avocat...
— Je le sais bien, seulement...
— Je suis l'avocat de votre adversaire...
— Qu'est-ce que ça fait ?
— Ça fait beaucoup. Mon devoir m'interdit...
— Quoi? d'être mis au courant de l'affaire? Je veux vous mettre au courant, voilà tout; vous n'étiez pas à la lecture : vous ne savez pas ce qui s'est passé !
— Pardon! je sais...
— Connaissez- vous seulement le rôle? vous l'a-t-on montré, le rôle ?
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 297
— Je n'ai pas besoin...
— Ah! voilà! on ne vous l'a pas montré!... et on viendra dire que je suis forcée de le jouer quand même... on parlera de mon engagement... comme si tout le monde ne savait pas que les engagements ne signifient rien... c'est rempli de choses impossibles; on vous dit qu'il faut être là tous les soirs, même quand on ne joue pas, qu'on n'a pas le droit d'être malade sans prévenir... des bêtises, quoi! on n'y fait même pas attention... et aujourd'hui on vient vous dire : œ Vous ne pouvez pas ceci, vous ne pouvez pas cela... » c'est trop ridicule, à la fin!...
La petite Flore avait débité toute cette tirade sans prendre haleine.
Quand elle s'arrêta, n'en pouvant plus, l'avocat parla à son tour.
— Mademoiselle, fit-il avec le plus grand calme, je vous répète que je suis Tavocat de M. Lafernet; les règles de mon ordre, autant que les plus simples convenances, m'interdisent donc de vous entendre plus longtemps.
Le ton froid de M'' Cabarraud déconcerta un peu la pauvre Flore. Elle voulut réagir, et, avec de petites mines d'enfant :
— Ta! ta! ta! ta! c'est très joli tout ce que vous dites là, mais ce n'est pas sérieux...
agS SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
M^ Cabarraud devint grave :
— Pas sérieux !
— Oui, oui, vous voulez faire le méchant et vous ne pouvez pas. Vous me parlez d'un air sévère comme si vous vouliez me manger... ma parole! si je ne vous connaissais pas, vous me feriez peur...
Et elle se mit à rire, montrant deux jolies rangées de dents blanches.
M*' Cabarraud était resté impassible.
— Je regrette, mademoiselle, dit-il, de ne pouvoir mieux accueillir votre démarche ; mais, encore une fois, les règles de mon ordre...
L'actrice rit plus fort :
— Ah! non, s'écria- t-elle. Pas celle-là! Je les connais, les règles de votre ordre... C'est bon pour Blanche, mais pas pour moi...
— Je ne comprends pas...
— Enfin, vous ne voulez pas vous occuper de mon affaire ?
L'avocat fit un mouvement d'impatience.
— Vous croyez peut-être que je perdrai mon procès?
— Je ne préjuge rien...
La petite Flore éclata :
— Eh bien, vrai ! ce serait fort, ça ! On me condamnerait à payer dix mille francs? le triple de ce que je gagne en une année? Et pour-
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 299
quoi? parce que je n'ai pas voulu accepter un rôle ignoble?
M'' Cabarraud se leva.
— Oui, ignoble ! comme tout ce qui se fait dans ce théâtre-là! Avec ça qu'elle est convenable, leur pièce !... c'est à faire rougir les gendarmes ! Et vous croyez que je les paierai, les dix mille francs? Ah! bien, vous ne me connaissez pas, par exemple ! On peut bien me condamner à mort, me mettre en prison, me faire tout ce qu'on voudra... je ne paierai pas. Ah ! mais non ! je ne paierai pas !
Et sur ce dernier mot, la petite Flore fut prise d'une attaque de nerfs.
M" Cabarraud essaya de la rappeler à elle. Il lui prit les mains :
— Mademoiselle... voyons, mademoiselle...
La petite Flore se débattait toujours.
M^ Cabarraud était très embarrassé.
Pouvait-il laisser cette jeune femme dans un état pareil? Devait-il lui porter secours? Fallait-il appeler ?
Après une minute d'hésitation, il se décida à appeler, et étendit le bras vers un cordon de^ sonnette...
Aussitôt Flore se leva, droite comme un piquet, et toisant l'avocat, qui la regardait tout hébété, elle lui dit sèchement :
3oo SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE,
— C'est bien, monsieur!,.. Je n'ai pas besoin de vos gens!
Puis, se dirigeant vers Ja porte et à part soi :
— Heu! les règles de son ordre!...
Et elle s'en alla.
— Cocher, rue Montmartre, 21 3 r
C'est à cette adresse que la petite Flore se fit conduire en sortant de chez M* Cabarraud. C'est là que demeurait Tabourel.
— Eh! bon Dieu! qu'avez-vous, fit l'huissier en la voyant entrer dans son cabinet, les 3'^eux rouges, les cheveux ébouriffés, la figure défaite...
La petiie Flore s'assit.
— Ecoutez-moi, dit-elJe brusquement. Etesvous mon ami?
L'huissier tressaillit :
— Quelle question!
— Eh bien ! vous pouvez me rendre un grand service. C'est sur vos conseils que j'ai entamé l'affaire contre Lafernet... il faut que vous m'aidiez à la terminer. Donnez-moi les noms de mes juges...
— Est-ce que Loriot ne les connaît pas?
PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 3oi
— Ah!... Loriot !... on ne peut rien lui demander. C'est un gentil garçon... il a l'air de s'intéresser à vous... il est plein de bonne volonté... mais il ne comprend rien!
— Devant quelle chambre vient votre affaire ? •
— Devant la quatrième...
— La quatrième? attendez!...
Tabourel se leva, entra dans l'étude et revint au bout d'un instant, avec une note à la main.
— Voici vos noms, dit-il : MM. Masson des Ormiers, président; Huguin-Bridonnet; Saint- Bérard, Fréminsel, de la Panouille, La Vayrautrie, Péquin des Bois...
— Ça fait sept. Et où demeurent-ils?
— Vous avez besoin aussi de leurs adresses?
— Tiens, parbleu!
— Vous voulez aller les voir?
— Certainement !
— Mais ça ne se fait pas!
— Eh bien, ça se fera.
— Mais, ma chère amie...
La petite Flore se leva :
— Ah! mon cher ami, vous allez commencer par me laisser tranquille, n'est-ce pas? Je ne suis pas venue ici pour que vous me fassiez de la morale ; je sors d'en prendre.
Lo2 SCExVES DE LA VIE DE THEATRE.
— Expliquez-moi...
— Je n'ai pas le temps. Tout ce que je peux vous dire, c'est que votre M. Cabarraud s'est conduit avec moi comme le dernier des lâches.. . et qu'il me le paiera ! . . .
— Qu'est-ce qu'il vous a fait?
— 11 a voulu m'épater avec les règles de son ordre... comme si je ne les connaissais pas aussi bien que lui, les règles de son ordre!...
— Calmez-vous.
— Oh! toujours!... c'est le grand mot : Calmez-vous!... Je me calmerai plus tard. Oui ou non, voulez- vous me donner ces adresses ?
— Écoutez-moi...
— Ne me les donnez pas; je les trouverai sans vous.
Et, arrachant la note que Tabourel avait gardée à la main :
— J'ai les noms, ça me suffit.
Tabourel voulut les lui reprendre; mais Flore était déjà près de la porte et lui adressant un petit salut de la main.
— Adieu, mon cher, fit-elle. Et vous verrez qu'on ne se moque pas d'une femme comme moi!
PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 3o3
La petite Flore se procura, comme elle l'avait dit, les adresses des conseillers et put commencer aussitôt ses visites.
Aussitôt? non! Elle se fit faire auparavant un joli costume, un peu sombre, sérieux et coquet, modeste et provocant, un costume enfin qui devait lui conquérir toutes les sympathies; puis elle entra en campagne.
Elle se présenta d'abord chez le président de la quatrième chambre, l'honorable M. Masson des Ormiers.
M. Masson des Ormiers la reçut poliment, mais froidement, et quand la petite Flore, très émue, eut égrené son chapelet, il lui adressa le speech suivant :
— Mademoiselle, j'ai pour habitude d'étudier scrupuleusement les afiaires qui me sont soumises; je prendrai connaissance de votre dossier, je m'entourerai de tous les documents . qui pourront éclairer ma religion et je me prononcerai dans le sens qui me sera indiqué par ma conscience.
Ce discours débité lentement, avec des inflexions douces mais nettes, refroidit un peu
3o4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
l'exubérance de la petite Flore. Elle se retira d'une manière assez gauche, en murmurant quelques paroles vagues : oc Certainement, monsieur... je pense bien que vous ne feriez pas... aussi, ce n'est pas pour cela... Bonjour, monsieur » et elle salua le président.
Uue fois seule, la petite Flore se remit de son trouble.
— Bah! dit-elle, ça n'en fait qu'un. . Et puis, après tout, il n'est pas contre moi. Allons voir le second.
M. Huguin-Bridonnet fut moins froid, mais il ne fut pas plus rassurant.
Tout le temps que parla la petite Flore, il prit des notes :
— Vous dites que vous avez refusé le rôle?
— Oui, monsieur, mais...
— Très bien! Vous jugiez que ce rôle était indigne de votre talent?
— Certainement, monsieur, puisque...
— Très bien! Et votre directeur. vous l'imposait?
— Oui, seulement...
— Très bien. Vous vous dérobiez donc à l'exécution de votre engagement?
— C'est-à-dire que je ne voulais pas...
— Très bien ! Et ce cas est prévu par l'article i5?
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3o5
— Il y a, en effet, un article...
— Très bien! je n'ai pas d'autres renseignements à vous demander.
— Mais, monsieur, je ne vous ai pas expliqué...
— Votre avocat s'expliquera à l'audience. Au revoir, mademoiselle.
Et, avec un sourire plein de grâce, l'honorable conseiller reconduisit la petite Flore jysqu'à la porte de son cabinet.
La petite Flore commença à s'inquiéter.
Qu'allait-elle devenir si tous ses juges l'accueillaient de la même façon?
M. La Vayrautrie lui rendit un peu de courage.
C'était un très aimable homme, ce M. La Vayrautrie. Il avait conservé les traditions galantes de l'ancienne magistrature et on lui reprochait même de les exagérer un peu. Son collègue, M. Fréminsel, lui -avait dit un jour avec la gravité dont il ne se départait jamais : a Rappelez-vous, mon cher, qu'en toutes circonstances le magistrat doitrester magistrat ! »
M. La Vayrautrie oublia absolument cette recommandation en recevant la petite Flore.
Il l'engagea d'abord à relever son voile, que la pauvre enfant tenait pudiquement baissé, et comme celle-ci , tout émue , s'y prenait
3o6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
assez mal, il ne craignit pas de l'aider en détachant le tulle qui se trouvait pris dans ses cheveux.
La glace était rompue.
La petite Flore, recouvrant aussitôt sa volubilité ordinaire, se mit à raconter toutes les misères qu'on lui avait faites, et la jalousie de ses camarades, et la méchanceté du régisseur, et la vilaine conduite de son directeur, qui voulait se venger de la froideur qu'elle lui avait toujours témoignée...
M.La Vayrautrie semblait compatir pleinement aux malheurs de la petite Flore :
Comment avait-on pu chagriner une personne aussi aimable, aussi sympathique ?... Estce que ces beaux yeux étaient faits pour pleurer!... Assurément la conduite de M. Lafernet était abominable... Sa passion seule pouvait l'excuser. M. La Vayrautrie admettait, dans une certaine mesure, que cet homme eût cherché à se venger des dédains de sa pensionnaire... On ne renonce pas facilement aux faveurs d'une si jolie personne, etc.. etc..
La petite Flore partit enchantée...
C'est dans des dispositions non moins riantes qu'elle se présenta le lendemain chez M. Fréminsel. Malheureusement, l'honorable conseiller était en voyage. Elle raconta son
PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. idj
affaire au valet de chambre — un garçon qui avait l'air très intelligent — et elle laissa une carte que le domestique promit de remettre à M. Fréminsel aussitôt que celui-ci serait de retour.
La petite Flore alla ensuite chez M. Saint- Bérard.
Là non plus, elle ne trouva personne, ou du moins elle ne trouva pas celui qu'elle demandait. Mais comme elle se désolait de ne pas rencontrer M. Saint-Bérard, disant qu'il s'agissait d'une affaire très importante, une affaire qui ne souffrait pas de retard, on alla chercher le précepteur des enfants, M. l'abbé Fulgence.
L'abbé Fulgence arriva tout effaré et rougit beaucoup en apercevant la visiteuse. C'était un jeune homme de vingt- trois ans, doux et timide ; il habitait Paris depuis peu de temps, et n'avait quitté le séminaire que pour se charger de l'éducation des petits Saint-Bérard.
— Pardon , madame, dit-il . . . donnez-vous la peine... je vous demande bien pardon... M. Saint-Bérard n'est pas là... je regrette vivement... Il s'agit, me dit-on, d'une affaire très importante.
— Oui, monsieur, très importante...
— Si vous voulez bien me suivre... je vous
3o8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
demande bien pardon... Parici !... donnez-vous la peine d'entrer... pardon !
La petite Flore, conduite par l'abbé Fulgence dans un grand salon, style Empire, s'assit sur un sopha où elle put prendre aisément la pose d'une héroïme éplorée. C'est dans cette attitude qu'elle expliqua à l'abbé Fulgence tout ce qu'il devait savoir, à commencer par les premières années de sa vie. Elle lui raconta comment elle avait été élevée, à quel âge elle avait perdu son père., par suite de quelles circonstances elle était entrée au théâtre... Ce mot de théâtre fit rougir le jeune précepteur, mais elle le rassura en lui expliquant qu'elle ne s'était faite actrice que pour garder son indépendance, qu'il y avait encore. Dieu merci! des femmes honnêtes, qu'elle se piquait d'être du nombre, qu'on n'avait jamais rien eu à lui reprocher... etc.
L'abbé Fulgence en était déjà convaincu. Pendant qu'elle parlait en gesticulant et en s'essuyant les yeux avec un mouchoir très parfumé, le jeune précepteur la regardait, rougissait, pâlissait...
Enfin, il se leva et, d'une voix émue :
— Je vous remercie, mademoiselle, de la confiance que vous avez bien voulu me témoigner... je suis très sensible à la preuve de
PLUMAGEOT CONTRE LAFERXET. 809
sympathie dont... croyez bien que de mon coté... si jamais j'ai l'occasion... nous nous rencontrerons peut-être...
— Venez me voir! fit vivement la " petite Flore... 59, rue Prony... à l'entresol.
— Je ne pourrai probablement pas... les devoirs de mon emploi... ma situation chez M. Saint-Bérard... mais en attendant je parlerai pour vous.
— C'est cela! protégez-moi, n'est-ce pas? Vous serez bien gentil !
Et ce a bien gentil y>, accentué avec une effusion charmante, mit fin à un entretien qui devenait gênant pour l'abbé Fulgence.
Chez M. de la Panouille, l'entrevue eut un caractère beaucoup plus libre.
La petite Flore attendait qu'on eût prévenu M. de la Panouille...
— Tiens! c'est toi ? fit une voix derrière elle. La petite Flore se retourna et reconnut...
qui? le fils du magistrat, Edgar de la Panouille, un bon garçon qu'elle avait rencontré souvent chez des amis communs et, avec qui elle s'était liée — en tout bien, tout honneur!
— Que venez-vous faire dans la maison de mon père, ô madame !
A cette question posée avec une emphase comique, la petite Flore répondit en quatre
3lO SCÈNES DE l'a VIE DE THEATRE.
mots. Edgar ne lui faisait pas peur, lui ! Il comprenait la situation.
Et, en effet, Edgar la comprit fort bien :
— Je vois ce que c'est, dit-il, nous avons assez des Fantaisies-Comiques et nous voudrions aller faire un petit tour à Monaco.
— Es-tu bête !
— La difficulté est d'expliquer cela à mon père. C'est un homme rigide, mon père... Il n'a jamais été à Monaco, ou, s'il y a été, il ne s'en souvient plus... Enfin, nous tâcherons de lui glisser la chose en douceur... Je lui dirai que Lafernet est un vieux voleur, un homme qui vit des femmes... mon père le condamnera.
— Oh! oui ! hein?
— Mais, si je réussis, qu'est-ce que tu me donneras? Réponds! qu'est-ce que tu me donneras?
— Edgar!... Quel grand fou!... si on entrait... laissez-moi!... Edgar!
La petite Flore s'échappa.
Elle n'avait plus qu'une visite à faire, une seule. Elle devait voir encore M. Péquin des Bois.
M. Péquin des Bois était un vieux magistrat qui touchait à l'âge de la retraite et que tout le monde au palais respectait pour son
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3ll
zèle et pour sa science... Malheureusement, il était sourd — très peu, disaient ceux à qui il avait donné gain de caus^; — effroyablement, disaient les autres.
Il reçut la jeune actrice avec courtoisie et l'invita à lui expliquer son affaire.
La petite Flore, encouragée par cet accueil bienveillant et aussi par les succès qu'elle avait déjà obtenus, s'engagea dans une série d'explications que le vieux magistrat ne parvenait pas à saisir. 11 tendait l'oreille :
— Comment dites-vous?... Une canne? on vous a donné des coups de canne ?
— Non, monsieur... une panne !
M. Péquin des Bois ayant l'air de ne pas comprendre. Flore élevait la voix:
— Une panne \... c'est un rôle de dix lignes; je n'ai pas un effet.
— Qu'est-ce que vous avez fait?
— Je dis : je n'ai pas un effet... il n'y a pas un mot qui puisse porter...
— Ah! très bien... Rien à porter... une panne.
Et M. Péquin des Bois répéta plusieurs fois ce mot inconnu qu'il voul*t graver dans sa mémoire :
— Une panne . . . une panne ! ... on lu i a donné une panne...
3l2 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
• L'entretien,, coupé ainsi de fréquentes interruptions, dura deux heures, au bout desquelles la petite Flore se retira brisée, mais ravie.
Elle avait vu tous ses juges, sauf un!
Et à peine était-elle rentrée chez elle, que quelqu'un demandait à lui parler. C'était le domestique de M. Fréminsel qui venait lui dire, de la part de son maître, que ce magistrat l'attendrait le lendemain matin, à dix heures !
L'affaire Plumageot contre Lafernet allait bientôt se juger. Depuis deux semaines, la petite Flore ne quittait plus le Palais de justice.
— Je veux connaître mon champ de bataille, disait-elle.
Et pour se préparer aux émotions qu'elle allait ressentir pour son compte, elle assistait aux audiences de la Cour, passant d'une chambre à l'autre £t demandant mille explications aux avocaifô dont elle était devenue l'amie... Elle arrêtait tout le monde et apostrophait les personnages les plus considérables :
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3l3
— Tiens! M. Gallier... Bonjour, mon cher maître... qu'est-ce que vous avez fait de votre secrétaire? 11 n'est pas sérieux, vous savez? Ah ! Voilà Chaleuil !... Et ce monstre de Cabarraud qui passe dans le fond... Oui, oui, fais semblant de ne pas me voir, va !
La petite Flore ne respectait même plus la robe des juges.
On la vit un jour accoster M. Fréminsel au sortir de l'audience... mais l'honorable conseiller s'éloigna vivement et elle ne put pas lui parler.
Aussi, l'affaire de l'aimable Flore avait-elle fait un certain bruit dans le petit monde du Palais et par les racontars des jeunes avocats qui étaient reçus chez elle, quelques femmes de magistrats avaient fini par savoir qu'une actrice à la mode, mademoiselle Flore, des Fantaisies-Comiques, allait avoir un procès avec son directeur.
Ces cancans vinrent aux oreilles d'une provinciale nouvellement arrivée à Paris, madame Marsouin de Fréville, femme de l'avocat général qui, tout justement, était appelé à conclure dans l'affaire Plumageot.
On imagine la joie de madame Marsouin de Fréville en apprenant que son mari, connu iusqu'alors par les succès qu'il avait rempor-
3l4 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
tés en province, allait débuter à la cour d'appel dans une affaire vraiment parisienne, dans une affaire scandaleuse!
M. Marsouin de Fréville voulut la détromper. Cette affaire Plumageot n'avait absolument rien de scandaleux ; il s'agissait d'une simple contestation entre une artiste et son directeur; l'actrice faisant beaucoup de tapage, on avait raconté des histoires impossibles, comme toujours, mais il n'y avait rien, absolument rien...
Cette déclaration, loin de calmer la curiosité de madame Marsouin de l^réville, ne fit que la surexciter.
Elle manifesta l'intention d'assister à l'audience.
— Je veux l'entendre parler, dit-elle à son mari. '
Celui-ci s'y opposa.
— Ce serait ridicule, s'écria-t-il, ça ne se fait pas... Tout le monde se moquerait de nous... A Paris, les femmes d'avocats généraux ne vont jamais entendre leurs maris.
Et plus il insistait pour que sa femme ne vînt pas à l'audience, plus elle s'entêtait à vouloir y aller.
La discussion s'envenima.
— On ne peut donc pas la voir, cette demoi-
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3l5
selle Flore, s'écria madame Marsouin de Freville ; elle est donc bien belle î
— Quel rapport...
— Oui... oui... je sais ce que je veux dire : il paraît que ton actrice a tourné la tête à tous ces messieurs ; ils lui font la cour... tu as peutêtre l'intention de te mettre aussi sur les rangs?
— Tu es folle !
— Je comprends que dans ce cas-là ma présence te gênerait... Aussi, sois tranquille, je cède ; je n'irai pas à l'audience.
— Mais, voyons...
— Je n'irai pas !
Et madame Marsouin de Fréville se retira dans ses appartements.
— La parole est à M. l'avocat général.
A ces mots, la petite Flore tressaillit. On allait encore entendre un avocat?... qu'est-ce que c'était que cet avocat général dont personne ne lui avait parlé?... à quoi servait-il?... pour qui était-il?... Enfin! elle allait bien voir.
D'ailleurs, elle n'avait rien à craindre... l'affaire marchait très bien. Albert Loriot s'était parfaitement tiré de sa plaidoirie.
3l6 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
Il n'avait eu qu'un mot malheureux, celuici :
— Je n'ai pas à vous dire, Messieurs, ce qu'est mademoiselle Flore comme artiste... Tout Paris la connaît.
On avait ri.
Mais cette impression ne pouvait pas nuire à la petite Flore, bien au contraire ! Et quand M* Cabarraud avait répondu à Albert Loriot, il s'était exprimé avec beaucoup de modération.
— Messieurs, avait-il dit, je n'examinerai pas plus que mon confrère les titres artistiques de mademoiselle Flore : le talent ne se discute pas, il s'impose; je m'incline et je passe. Ne parlons donc pas de cette aimable actrice. Audessus de la personne, si intéressante qu'elle soit, il y a une simple question de principe... Doit-on remplir, oui ou non, les engagements qu'on a contractés?
Et il avait continué sur ce ton.
— Il est très convenable, vraiment, disait la petite Flore, très convenable.
Quant aux conseillers, ils ne bougeaient pas ; mais ils paraissaient très bien disposés. Au moment où l'on avait ri — sur le mot maladroit de Loriot — M. La Vayrautrie s'était mouché et M. Fréminsel avait fait semblant d'examiner
PLUMAGEOT CONTTR'fe LAFERNET. 3l7
ses papiers, comme pour marquer qu'ils blâmaient l'inconvenance de l'auditoire.
Tout allait donc bien.
C'est alors que M. Marsouin de Fréville se leva.
Il était très ému.
oc Messieurs, dit-il, s'il est un point sur lequel tous les honnêtes gens soient d'accord, c'est assurément celui qui fait l'objet de la cause que vous êtes appelés à juger aujourd'hui; le respect de la parole donnée est inscrit à la première page de ce code humain, auquel nous sommes tous initiés sans études préalables, et je me félicite que, pour le premier jour où j'ai l'honneur de prendre la parole devant vous, il me soit donné d'affirmer une fois de plus les grands principes de morale et d'équité qui sont la base et la sauvegarde des sociétés civiles:
Cet exorde excita un murmure flatteur.
— 11 parle très bien, pensa la petite T' lore. M. Marsouin de Fréville continua Œ Qu'est-ce au fond, messieurs, que cette affaire Plumageot contre Lafernet? L'avocat de l'intimé vous l'a dit : une simple question de fait sur l'exécution ou la non-exécution d'un contrat. Mais cette question va aussi plus loin et plus haut : elle touche à un ordre
3l8 SCÈNES DE LA VIE DE THEATRE.
d'idées bien supérieur aux considérations personnelles qui forment la base du procès et c'est à cette hauteur que je voudrais m'élever.
» J'écarterai d'abord la personnalité de mademoiselle Plumageot. J'admets qu'elle ait eu des griefs sérieux contre son directeur et je suis prêt à reconnaître que les obligations résultant de son engagement avaient, dans l'espèce, un caractère particulièrement pénible. Il est certain qu'un rôle écourté et un costume qui ne l'est pas moins doivent répugner à une actrice sincèrement éprise de son art, et s'il faut vous l'avouer, messieurs, je me sens rempli d'indulgence pour ces artistes qui, forcées de sacrifier sur l'autel de Thalie toutes les pudeurs de la femme, se révoltent à la pensée d'une exhibition qui blesse leurs plus purs et leurs plus intimes sentiments. Ces femmes sont à plaindre, messieurs...
Sur ce mot, il y eut un mouvement dans l'auditoire.
Un «oh » étouffé venait de se faire entendre.
M. Marsouin de Fréville se tourna du côté où cette exclamation s'était produite, et aperçut sa femme qui se dissimulait de son mieux.
Sa femme était là! Elle le guettait! Elle
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 3ig
pouvait mal interpréter ses paroles et, jalouse comme elle l'était, provoquer un scandale. Quelle situation pour ce magistrat dont la nouvelle fortune excitait déjà tant d'envie!.. Qu'allait-on croire? qu'allait-on dire? C'était sa réputation compromise, son avenir perdu...
L'avocat général, un instant atterré, releva la tête... et, frappant sur son bureau :
— Oui, messieurs, je dis que ces femmes sont à plaindre, et j'ajoute...
11 prit un temps :
— ... J'ajoute que ce cas n'est pas celui de mademoiselle Plumageot.
Un second « oh » se fit entendre du côté où se tenait la petite Flore; mais, cette fois, l'avocat général n'y prit pas garde ; il continua :
— Mademoiselle Plumageot, messieurs, appartient à la catégorie de ces personnes sans principes qui, se jouant des sentiments les plus saints et foulant aux pieds les devoirs les plus sacrés, ne craignent pas d'apporter le trouble et la désolation dans les sociétés qui les acceptent. Sous un nom empriinté comme tout ce qui sert à les faire vivre, elles réclament le titre d'actrice ; et ce sont bien, en effet, des femmes de théâtre, ces créatures qui
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3lO SCENES DE LA VIE DE THEATRE.
s'introduisent dans les intérieurs respectables pour y jouer la comédie de l'amour et du désintéressement!... Les plus forts s'y laissent prendre, messieurs, et l'on a vu des hommes considérés et honorés, des hommes devant lesquels tout le monde s'était incliné — et s'incline encore ! — on a vu ces hommes céder à un entraînement que leurs fonctions, leur âge et leur caractère auraient rendu bien regrettable... si cette faute ne devait pas être considérée comme l'oubli d'un instant, oubli racheté par de graves et nobles travaux!
Ici, deux ou trois conseillers inclinèrent doucement la tête en signe d'approbation.
L'avocat général reprit :
— Il vaut mieux pourtant ne pas être exposé à ces défaillances... contre lesquelles on n'est vraiment garanti que par les mille joies de la félicité conjugale! Heureux, messieurs, ceux qui, trouvant à leur foyer les vertus domestiques unies aux charmes d'une maturité toujours aimable et toujours aimée...
Un nouveau mouvement se produisit dans l'auditoire.
— De l'air ! cria-t-on, de l'air!
Le président releva la tête d'un air à la fois interrogateur et sévère.
L'audiencier se précipita vers le fond de la
PLUMAGEOT CONTRE LAFERNET. 321
salle et revint tout essoufflé dire un mot à l'oreille du président.
— La cour suspend .'audience, dit gravement le magistrat.
C'était madame Marsouin de Fréville qui s'était évanouie.
Elle ne revint à elle que dans les bras de son mari et quelqu'un qui se trouvait près d'eux entendit cette phrase murmurée àl'oreille de l'avocat général :
— Ah! Paul!... C'est donc vrai!... Toujours aimée!...
«; La Cour... etc., etCc
» Statuant sur l'appel... etc., etc.
» Adoptant les motifs des premiers juges... etc.
» Confirme le jugement rendu contre... etc.
» Et la condamne en tous les dépens. »
Ce fut Tabourel qui apporta cet arrêt à la pauvre Flore.
L'actrice n'en parut pas surprise.
— C'est votre faute, dit-elle aigrement.
Et comme l'huissier la regardait sans comprendre :
— Dame! il fallait me donner le nom de l'avocat général!... J'ai vu tous ces messieurs : c'est le seul chez lequel je ne sois pas allée !