AU CARLO-FELICE
he Sully rentrait en France, venant de Naples ; il y avait à bord cent trente passagers , les trois quarts Anglais, selon l'usage : la mer n'avait pas été bonne depuis Gaëte : nous avions fait à Civila-Vecchia trois jours de relâche: nous en étions partis avec une tempête, parce qu'un paquebot a d'impérieuseséchéances à subir : il faut qu'il arrive à tout prix au jour de décade révolue. La vapeur a éié inventée
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pour cela. Nous étionsenreiard extraordinaire, et le capitaine Arnnand disait qu'il lui était impossible de toucher à Gênes, ce qui jetait la société voyageuse dans une sorte de tristesse ; Gênes est une ville qu'on veut toujours revoir.
La mer s'était calmée ; le golfe de Gênes où nous entrions était uni comme un miroir ; la matinée annonçait un jour magnifique ; voyageurs et voyageuses montèrent sur le pont pour jouir après la tourmente; on couvril de fleurs la dunette ; on déploya la tente sur le pont : la brise de terre rendit à nos dames le courage, la fraîcheur et l'appétit ; la conversation s'anima : elle roulait sur cette Italie que nous quittions, et oùchacun de nous avait laissé des amis nouveaux, des souvenirs tout frais, et tant de reconnaissance pour tant d'émotionsqui nous vibraient encoreaucœur. On parla musique, surtout, on parla de la Rosmomia d'Inghiiterre deT>onhe{[\. l'opéra
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de la dernière saison à FJorence : on parla do la jeune et mélodieuse Persiani, la digne fille de Tacchinardi : mais pardessus tout de l'opéra deBelIini. la Norma; quelque-uns d'entre nous l'avaient vue ; mais tous, nous avions entendu dans le monde, à Naples. à Rome, à Florence, à Bologne, les morceaux favoris de l'œuvre à la mode. 11 n'est pas une Italienne de bon ton qui ne chantât la cavatine de Cas ta Diva, soit pour sa jouissance égoïste, soil pour les plaisirs du salon; on savait que la Norma se jouait à Gènes : il y aurait eu bien du bonheur de descendre à terre, ce jour là, de s'asseoir au Carlo-Felice, de donner à ses loges un public supplémentaire tombé du Sully, et de rapporter en France les derniers chants de la prêtresse des Druides. Gênes était en face de nous ; le paquebot courait déjà devant son faubourg, qui se déroule, comme un admirable décor d'opéra, entre les rives du golfe cl la bordure des Apennins.
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A neuf heures, nous étions au port. La superbe ville nageait dans la lumière vaporeuse d'un matin de printemps : tous les clochers sonnaient des messes . tous les couvens, étayés sur les montagnes, chantaient leurs offices au milieu des villas amoureuses encore endormies: les fumées du chantier s'élevaient sur le môle, et flottaient comme des nuages d'azur entre les cordages des vaisseaux; le Sully animait la tristesse du port génois, en l'agitant des derniers battemens de ses puissantes ailes, en le couvrant de son magnifique drapeau tricolore, que le vent des Apennins avait reconnu.
Le capitaine se jeta dans un canot, et nous promit un prompt retour : notre sort allait se décider dans les bureaux de l'administration: nous allions bientôt savoir s'il fallait continuer notre route sans avoir baisé le pavé de la Strada Balbi, ou si la prochaine nuit nous donnerait le doux sommeil de Thôtellerie génoise, après les voluptés de la Norma.
Allenle d'une heure! Les passagers couvraient le pont : tous les yeux étaient tournés vers l'escalier de la fontaine de Saint-Christophe, pour épier le premier élan du canot qui devait nous ramener le capitaine avec ou sans la Norma. Les Anglais faisaient des paris.
Enfin le bienheureux canot prit la direction du Sully ; nous cherchions à deviner dans la pose du capitaine la nature du message dont il était porteur. L'impatience se perdait en conjectures. Il a les bras croisés, mauvais signe ! — Non c'est preuve de satisfaction ! — Il est sérieux. — Les capitaines sont toujours sérieux. — Le canot de la douane ne le suit pas.
— Cela ne prouve rien. — Cela prouve que nous ne descendons pas à terre. — Voilà le canot de la douane ! — C'est un bateau pêcheur.
— Je reconnais le préposé à sa bandoulière.
— Non . c'est un douanier qui va visiter ce trois-mâts.
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— Que voyez- VOUS . monsieur, avec votre lorgnette?
— Rien du tout.
— Tout est perdu ! le capitaine a fait signe au timonier que nous partions.
Le capitaine était impassible : il monta gravement l'échelle du Sully. On se précipita autour de lui. comme autour dun général, le matin d'une bataille: un grand silence se fit. Le capitaine . debout sur un banc, dit d'une voix tonnante : Messieurs . { tous les cœurs palpitèrent) messieurs , nous passons la journée à Gènes , et ce soir, je vous invite tous à la Normal
Dix salves dapplaudissemens couvrirent cette proclamation . la plus belle qui ail relenti en Ligurie , depuis le passage de ^las^éna. On porta le capitaine en triomphe de la poupe à la proue ; des dames se permirent même de l'embrasser , dans leur enthousiasme pour les Druides. En un instant . le Sully fut entouré
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de canots , comme le vaisseau de Robinson ; chaque passager s'y laissait tomber avec tant de rapidité , qu'on eût dit que le Carlo-Fehce ouvrait ses bureaux à dix heures du malin. La colonie voyageuse inonda bientôt la solitaire strada Balbi; on courut au cartello ; là étaient écrits , en lettres colossales . ces mots : Oggi , aile Otto : la Norma del maestro Bellini. Lies Anglais prirent leur dictionnaire de poche , et firent une version.
Tous les passagers furent exacts au rendezvous du cartello ; le Sully avait transbordé sa colonie devant le péristyle du Carlo-Feà'ce;en tète rayonnait la figure méridionale du capitaine : il était digne de prendre part à la fête italienne ; il adore la musique avec toute la passion délirante et fougueuse d'un Marseillais.
Le Carlo-Felice esl le plus beau théâtre de l'Italie, après le San-Carlo de Naples et la Scala de Milan. Ce n est pas un théâtre provisoire comme on en bâtit quelquefois chez nous
pour le drame et l'opéra ; provisoire qui , d'ailleurs, est éternel. Six colonnes cannelées de marbre blanc parent son péristyle ; il est entouré de galeries à arcades de granit d'un style sévère ; les murs n'ont d'autre ornement que des bas-reliefs isolés sur la frise , et représentant des jeux antiques, des courses de chars. L'ensemble du monument est si grandiose, que des yeux exercés peuvent seuls en saisir les fautes assez nombreuses de détail. L'intérieur est admirable de majestueuse simplicité ; c'est bien là une salle de drame lyrique : point de colonnes , point d'angles , point de frises , point de corniches ; rien de heurté, de saillant, de contourné , rien de ce qui peut briser, égarer, fausser les sons de l'orchestre et de la voix. La musique court dans l'immense ellipse, sans trouver en route une feuille d'achante qui la gêne. Six rangs superposés de loges s'arrondissent gracieusement, avec les contours les plus purs et les plus déliés. La sc^ne est aussi
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vaste que celle de notre Opéra ; on la dirait pavée de marbre , tant elle est travaillée avec le génie de la solidité. Les décors peuvent remonter sans se replier, tout d'une pièce , aux voûtes supérieures. Les escaliers de communication, les corridors, les vomitoires , sont dans les larges et belles proportions antiques ; le foyer est délicieux ; il sert souvent de salle d'harmonie et de bal. Toutes les loges ont, du côté opposé du corridor, leurs cabinets de toilette ou de conversation : ce sont les antichambres des loges. Le rideau d'avant-scéne n'irait pas à notre goût, ce qui n'empêche qu'il ne soit fort gracieux et fort amusant sous l'ennui de l'entr'acte. T^ert - Vert et L'Entr'acte n'ont pas encore traversé le golfe de Gènes : ce rideau en tient momentanément lieu. C'est un tableau d'une dimension prodigieuse représentant l'églogue de Silène. Le vieillard chante ses hymnes divins dans une riante forêt d'Arcadie . et il a pour auditoire
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un corlége de nymphes , de faunes , de satyres, d'égipans et de bergers. La bucolique latine ne pouvait être traduite avec plus de charme , de fraîcheur et d'imagination.
Ce rideau se leva . et découvrit une magnifique décoration représentant la forêt sacrée d Erminsul. Les Italiens excellent dans les décors. Le célèbre San-Quirico a fondé une école qui possède ses secrets d'optique . de perspective . d'efTels de tons eî de couleurs. La Norma commençait : les Druides chaulaient un chœur sous l'arbre du gui de l'an neuf: c'est un chœur ravissant d'expression religieuse. Toujours Bellini vous saisit dès les premières notes, vous place sur une escarpolette musicale . et vous balance avec tant de voluptueux abandon, qu' on se laisse aller aux ondulations de cette gracieuse mélodie , comme aux vagues molles du golfe voisin. Aucune secousse ne fait bondir l'orchestre; c'est un fleuve de notes limpides, d'accords suaves, qui coule avec un
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divin murmure de voix aériennes et de timbre d'or. Bellini donne à la volupté une teinte de mélancolie, à la douleur un parfum de sérénité; on a des larmes pour ses larmes, et encore des larmes pour ses joies. Ce soir-là,. je descendais d un bâtiment : j'avais à l'épiderme du cœur le froissement du roulis, et ce malaise qu'on rapporte toujours de la mer. Quel baume qu'une pareille musique pour les organisations nerveuses qui ont adopté les musiciens pour leurs médecins ! Le balancement de la céleste harmonie me fit oublier la tribulation du tangage : c'était la gondole vénitienne après les secousses de la berline des Apennins. A peine l'ai -je entrevue, la Norma. Je n'ai pu que l'embrasser au vol, dans un relais de voyage; mais la verrais-je cent fois, comme j'ai vu Robert . jamais les impressions qui m'attendent n'égaleront, toutes ensemble, les délices de cette première représentation au Carlo - Felice. Madame Schùtz jouait la
Norma; je l'avais entendue à rOdécn et. je crois aussi, aux Italiens, sous le règne de Pasta. Depuis, elle a bien grandi de talent; c'est une âme pleine d'intelligence et de feu : sa belle voix est bien posée, bien fraîche, sûre de tous ses effets dans ses élans d'audace. Elle ravit le théâtre avec la touchante cavatine, Cas ta Diva! Les loges même avaient fait silence; au parterre, toutes les poitrines s'inclinaient en avant vers l'actrice qui chantait; par intervalles, il s'en exhalait un vaporeux murmure d'admiration impatiente. Le chant fini , l'enthousiasme italien éclata sous toutes les formes d'expression: il y eut des cris d'extase, des soupirs étouffés, des roucoulemens de joie, des prières d'actions de grâce à mains jointes, des tonnerres sans fin d'applaudissemens. C'était un faisceau de reconnaissance que le parterre envoyait à Bellini, à l'actrice, à l'orchestre. Heureux le peuple qui se donne de telles émotions! L'hymne de guerre.
chanté ensuite par les Druides, me parut d'une facture originale, et surtout inattendue : le cri guerra! guerra! que je lisais sur le libretto, m'annonçait une explosion terrible, an fracas précipité d'instrumens et de voix, une sorte de Marseillaise druidique : il n'en est point ainsi : c'est un chant de guerre empreint d'une harmonie sauvage qui court avec une certaine légèreté d'accords, et ne donne ni secousses brusques , ni entraînement. Beîlip.i a réservé tous les trésors de l'excitation pour le trio final du premier acte; là, l'escarpolette se brise, et l'orcheslre vous lance à cent pied;^ du sol. C'est une situation parfaitement amenée : c'est PoUion qui se trouve placé entre deux amantes rivales. Adalgisa et Norma. Le trio éclate comme un volcan: la jalousie, l'amour, le desespoir, se serrent, se heurtent, se déchirent . et bondissent avec une furie de passion . qui s'affadirait sous des mots que la .seule langue de l'orchestre peut parler. Je ne con-
nais que le trio de Robert et celui de Guillaume Tell qui n'aient rien à redouter au parallèle du trio de la ISorma, si toutefois le final divin de Robert peut être comparé à quelque chose. Un jour, le parterre des Italiens sera sans doute appelé à entendre le chef-d'œuvre de Bellini ; il se lèvera spontanément d'enthousiasme pour saluer ce trio sublime; le duo d'/ Puritani n'en est que le reflet.
Des chœurs ravissans, de beaux duos, de délicieux morceaux d'ensemble, tout cela, magnifiquement accompagné d'une délicieuse orchestration, vous amène d'extase en extase à la péripétie.Celte scène finale est la même que la grande scène du second acte de la Vestale : c'est une prêtresse coupable . condamnée et voilée de noir; le grand-prêtre, seulement, n'est pas farouche comme le ministre de Vesta : les chœurs sacerdotaux ne rugissent pas l'anaihéme : ce sont des effets tout différens. On
n'est pas frappé de terreur, on s'abandonne à une pitié douce; on pleure: le théâtre entier pleure: je n'ai jamais vu plus d'allendrisseraent devant une catastrophe dramatique: et il n'y a pas de sang, de poignard, de poison, de cris d'agonie : ce sont des scènes simples et pathétiques que l'orchestre accompagne en pleurant, avec des notes créées pourNorma: c'est un mélancolique et déchirant dies l'rœ dont tous les accords brisent l'âme, mouillent les yeux, brûlent le visage d'émotion. Dans ce flot d'harmonie dolente éclate par intervalle une plainte sublime qui tinte et meurt comme un son de glas, et mêle ses dernières vibrations au funèbre chœur des Druides. Une désolation calme et religieuse environne cette scène . comme un crêpe diaphane semé de quelques fleurs. Le pardon est à côté du crime, la grâce à côté de la mort, le baume consolant à côté du désespoir. Ainsi s'éteint le drame, ainsi Norma tombe aux genoux du prêtre paternel.
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au milieu d'une plaintive afnaosphère de deuil. Quand le rideau descend , tous les visages sont humides; on regarde avec tristesse l'orchestre muet; on écoute encore les chants expirés: l'âme est tant émue, que les mains oublient d'applaudir.
Quel souvenir de rêve le lendemain, lorsqu'appuyé sur le balcon du Sully, on aperçoit les côtes de France, la tête toute pleine encore des lamentations de la Normal