Scènes de la vie maritime
On cheminait gaiement et assez vite. Le temps était superbe , et tout promettait à In Julie un des plus beaux voyages qu'elle eût faits encore. L'équipage attendait le déjeuner. Riches de cette poésie naïve qui colore les récits des matelots , heureux en troupes comme le peuple spirituel des halles de Paris , des narrations animées trompaient l'appétit des hommes qui avaient pris le quart du jour. Les passagers avaient paru
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sur le pout pour la première fois de la journée; celui-ci fumant , celui-là faisant dans sa tète Je compte , cent fois recommencé depuis son départ du Havre , de sa toile vendue à la Havane ; cet autre chantant, un quatrième triste et soupirant après Ja terre qu'il n'avait pourtant quittée que depuis vingt jours. En bas, une femme faisait sa toilette avec une coquetterie qui ne paraissait pas sans intention; le lieutenant rendait compte au capitaine delà navigation calme de la nuit; et le second du navire, M. Dupuis#%ieillard provençal, dévot jusqu'à la superstition , faisait sa prière aux pieds d'une image de la vierge, dont la cire coloriée était recouverte d'une cage de verre .
Cette vierge entrait dans l'inventaire d'une pacotille , et le second n'avait jamais voulu consentir à la voir emballer avec tous les objets profanes qu'on devait placer dans le faux-pont; il lui avait fait une sorte de niche près de la mèche du gouvernail , ayant grand soin de l'assurer contre le tangage et le roulis du bâtiment. On le raillait souvent sur ses attentions pour la madone, soigneusement voilée quand on était à table , apparemment de peur qu'elle n'entendit des propos inconvenans , ou qu'elle ne vît , le vendredi , le mousse servir une poule , tant fïit-
elle amaigrie déjà par. le voyage. Il ne se fâchait pas, il prêchait, et l'on finissait par lui laisser le champs de bataille de la discussion , parce qu'il était bon homme; et puis la foi sincère commande le respect, même aux incrédules. Je ne sais de méprisable qu'une sorte d athée, celui qui tyrannise le croyant; c est un homme cruel que je hais à l'égal de l'inquisiteur.
Or , tout était dans cêt état à bord de la Julie; la soupe , coupée dans les gamelles, allait être bientôt trempée , quand de l'écoutille de devant une vapeur puante sortit assez épaisse, et se répandit sur le pont qu'elle infecta.
— Qu'est ceci, dit M. Pierre, le maître d'équipage ? est-ce que c'est le cuisinier du diable qui nous fait la soupe aujourd'hui ?
— Vous verrez que c'est notre sale coq qui aura laissé tomber sa veste dans le feu , reprit un matelot en se bouchant le nez.
— Ou plutôt qui sera tombé lui-même dans la chaudière et la tête sur la braise , dit un autre marin, en faisant une grimace horrible
— Oui , ajouta en riant le mousse , car ça sent le cochon qui grille.
— Qu'il cuise Je dégoûtant, tant qu'il vou~
dra , répartit maître Pierre , ce n'est pas moi qui boira le bouillon toujours !
— Je le crois, sacrebleu bien ; si on en jetait une cuillerée à la mer, elle empoisonnerait les requins à cent lieues à la ronde .
— Eb ! coq de malheur , qu'est-ce que tu fais donc là bas?
— Si c'est les aromates que tu mets dans la viande , je t'en dispense; j'aime le lard naturel !
— Ah ça ! il se moque de nous , le damné fabricant de ratatouilles ! Voyez s'il répondra seulement!
Une voix étouffée, venant du grand panneau , interrompit ce colloque , où les jurons assaisonnaient les pensées et donnaient aux phrases cette accentuation énergique que les gens bien élevés trouvent de si mauvaise compagnie , tant qu'ils sont calmes, et sans doute aussi quand ils n'ont pas appétit. L'équipage de la Julie était fort peu délicat d'ordinaire sur le choix dés adverbes d'expression qui ajoutent au mouvement du langage ; et il est juste de dire que ce n'était pas la faute de M. Dupuis, car il travaillait journellement à le réformer sur ce
point, comme sur son indifférence religieuse , et ilyperdaitson temps et sa peine; l'équipage, disje , qui avait un vocabulaire habituel assez peu édifiant, jurait , sacrait , roulait les R en ballottant le nom de Dieu dans ses clameurs , à tel point que ce ne fut qu'après trois ou quatre cris : (( Au feu ! » que la voix du grand çanneau et celle du matelot timonnier qui lui servait d'écho parvinrent sur le gaillard d'avant.
— Au feu ! au feu ! et la voix se tut.
— Au feu! répéta-t-on de toutes parts.
— Où est le feu? dit le capitaine qui monta
à l'instant sur le pont, le visage tout effrayé.
— Le feu! bon Dieu ! s'écria M. Dupuis.
Sainte Vierge , ayez pitié de nous !
Le timonnier avait attaché la barre un peu au vent, et criant : « Au secours ! » quand tout le monde criait : « Au feu ! », il s'était empressé cl aller retirer du grand panneau la personne évanouie qui, la première, avait appelé l'attention des matelots sur l'événement qui menaçait la Julie. C'était une femme dont la pâleur mortelle ajoutait à la beauté. Le timonnier n'eut pas le temps de remarquer ce que l'incident prêtait de charmes à la passagère mourante , un jeune homme
qui passait rapidement au pied du grand mât en fut frappé. — « Qu'elle est belle ainsi ! » fut sa première parole , heureusement perdue dans le tumulte confu$ des voix qui criaient : — « Au feu! de l'eau! Nous sommes perdus ! »
— Georges , dit le lieutenant , car c'était lui qui n'avait pu maîtriser l'exclamation admirative qu'une seule oreille peut-être avait recueillie ; — Georges , prends soin de madame , porte-la derrière , et va chercher à ma chambre un flacon pour la faire revenir.
Il n'avait pas achevé sa phrase , que d un seul bond il s'était élancé près du mât de misaine.
— Silence ! cria-t-il d'une voix puissante. N'y a -t-il ici quedesenfans timides, des vieillards qui tremblent en récitant les litanies et des femmes qui syncopent. Silence !
Tout l'équipage se . tut. Une seule voix répondit à celle du lieutenant; ce n'était pas de l'avant qu'elle venait.
— Adolphe! fut tout ce qu'on entendit,
et le lieutenant parut troublé.
— Que nul de vous ne bouge , jusqu'à ce que je revienne; et. qu'on se laise partout.
, Ce dernier, mot fut prononcé avec un açcent particulier que personne ne put définir ou ne chercha à analyser.
— Maître Pierre , reprit le lieutenant, descendez avec moi.
Cependant les passagers s'agitaient; le capitaine faisait de vains efforts pour avoir l'air calme; chacun interrogeait son visage et y lisait la teUreur. M. Dupuis était plus rassurant; la peur dont il était plein avait un caractère de résignation qu'on pouvait prendre pour de la confiance. A chaque question qui lui était adressée sur 'le péril présent, il répondait :
— Nous nous sauverons. Elle n'abandonne jamais ceux qui ont recours à sa miséricorde. Prions la conservatrice des affligés.
— Oui, dit le lieutenant qui parut tout à coup à l'escalier de la chambre, rœil rouge et
mu
échappé à l'asphyxie ; — oui, prions, il est temps, car le feu est à bord et le navire aux mains de gens incertains ou qui disent des patenôtres! Prions , car l'incendie ne s'éteindra pas ; à moins, a jouta-t-il , avec un sourire où il n'y avait pas tant
de colère que de pitié , à moins que le crédit de M. Dupuis au ciel ne nous tire d'affaire!
Il arracha alors sa cravate qui l'étouffait et la jeta au vent : — Mousse , donne-moi de l'eau , je suffoque.
Une femme s'élance , une carafe à la main.
— Tenez , monsieur , buvez , mais doucement et à petites gorgées.
II but , remercia d'un coup d'œil cette fftnme (vous avez deviné laquelle); puis :
— C'est bien. Maintenant, pensons sérieusement et sans crainte à Tétat où est la Julie. Capitaine , je suis descendu dans la cale ; c'est là qu'est le feu. 11 fait des progrès rapides, et nous ne saurions nous en rendre maîtres.
Un cri douloureux accueillit cette déclaration. Maître Pierre en réprima promptement l'explosion par un : « paix donc! » qui fittremr blerla mâture.
— Ecoutez le lieutenant ; lui seul doit parler ici, parce que lui seul est brave. Il a parcouru la cale et le faux-pont tout entier; je n'ai pas eu la chose de l'y suivre , moi , Pierre ; qui në recule guère pourtant ! L'haleine des cinq cents
mille diables d'enfer n'est pas plus puante que l'odeur qui empeste le bâtiment. C'est une fumée épaisse et noire comme celle d'une pigouière , et pas de flamme ! Satan n'y tiendrait pas.
— Diéu punit les parpaillots , dit tout ba s M. Dupuis en se signant. Mère des pécheurs, priez pour nous !
— Le feu a commencé au pied du mât de misaine , reprit le lieutenant qui, pendant le discours du maitre d'équipage , avait bu un peu d'eau présentée par madame Oppic , dont les soins pour le jeune officier redoublaient , chaque fois qu'un symptôme de malaise passait sur son front , alternativement pâle et coloré. — C'est du vitriol qui l'a communiqué. Une caisse qui renfermait la bouteille s'est apparemment brisée dans un coup de tangage ; et voilà la cause de notre malheur. ,
— - Du vitriol à bord ! c'est impossible. Qui a embarqué éu vitriol sans ma permission? Si je savais qui, je le ferais jeter à la mer.
levant les yeux au ciel .
— S'il faut jeter quelque chose à la mer,
capitaine , c'est la calère quand elle est inutile. Du sang-froid et pas de plaintes. Ce n'est pas le* moment de récriminer; le mal est fait. On a eu tort d'embarquer du vitriol; on a eu un tort plus grand, c'est de l'emballer maladroitement et de l'arrimer sans intelligence ; c'est quelque marin stupide qui aura fait cela.
Le second se frappa trois fois encore la poitrine.
— Mais n'en parlons plus ,, et voyons promptement cè que nous avons à faire. Que feronsnous , capitaine?
Le capitaine balbutia quelques paroles sans
suite. « Il faudrait il sera bonde — la terre
est si loin ! »
— ■ A deux cents lieues à peu près, dit le lieutenant. Et vous, monsieur, quel est votre avis? demanda- t-il au second.
— D' nous confesser, n'est-ce pas , monsieur Dupuis? reprit avec une incrojftble accent de gaieté moqueuse un matelot qui entendait le vieillard murmurer tout bas des paroles dans une langue étrangère.
Dn éclat de rire, qui passa au milieu de
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l'agitation grave auquel l'équipage était en proie , comme un rayon fur tif du soleil perce les nuages que la tempête a amoncelés, tira M. Dupuis de sa méditation religieuse.
-II faut mourir, si Dieu l'ordonne, répondit, le second à la double intei£>èHatio#qui lui était faite. Mais Dieu ne permettra pas que tant de braves gens meurent à cause de moi; car c'est moi qui suis ce marin stupidé qui a embarqué la caisse fatale et l'a mal arrimée. Si l'intercession de la Vierge Marie est inutile , si le ciel a condamné la Julie à périr par le feu, tout est dit , et c'est à la mort seulement que nous devons songer. Alors, je vous demanderai pardon du tort que je vous fais à tous de la vie, et j'espère
Maître Pierre l'interrompit :
— Vieux capucin! assez de prône. Il n'y a sous ta perruque qu'une tète vide ; prie , c'est bien , mais ne décourage pas nos £ens.
La fumée sortait avec violence par toutes les
voies ouvertes ; l'incendie gagnait vers le grand
mat.
— r Eh bien ! nous restons les bras croisés !
i j INCENDIE A LA MER.
Ordonnez Jonc , capitaine , dit le lieutenant impatienté. Nous attendons vos ordres.
Il se fit im mouvement parmi les passagers et les matelots, qui effraya le commandant de la Julie.
— Lieuteflant , di| l'un deux, c'est à vous de nous sortir d'embarras , car ces deux badernes nous brûleraient comme si elles en avaient pris l'engagement' avec l'armateur.
— Oh oui ! sauvez-nous , monsieur ; sauveznous, s'écria M mr Oppic , en se jetant aux genoux du lieutenant et en lui pressant la main d'une manière suppliante. Je ne suis qu'une pauvre veuve , une pauvre marchande , mais soyez-en sûr , ma reconnaissance se signalera quand nous serons arrivés à la Havane.
Puis elle se leva et l'entraîna avec force derrière le mât d'artimon, et d'une voix rapide qui se faisait entendre à peine :
— Vous m'aimez , monsieur , je le sais , je l'ai compris. Eh bien ! le danger où nous sommes veut que je sois vraie; je vous aime aussi. Oui , je vous aime, Adolphe, et je voudrais être marin pour vous tirer du péril où vous êtes... Ma chétive fortune est ici , si vous la préservez elle
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est à vous. Mon cœur r ma main , tout ce que possède Désirée Oppic vous appartient dès ce moment, si vous le voulez.... Croyez-vous que nous puissions éteindre l'incendie ?
— Non.
— Il nous faudra donc périr ici ?
— Peut-être.
— Que je meure au moins avec vous.
Le lieutenant réfléchit une minute : — Eh bien! oui, reprit-il après : tù mourras avec moi, Désirée. Dans ce moment solennel je te reconnais pour ma femme. Ton sort est lié au mien...
— Que faites-vous là , imbéciles , à me regarder? s'écria Adolphe , en s'interrompant et se précipitant au milieu de l'équipage qui paraissait glacé d'effroi ; parce qu'une femme devient folle, faut-il que vous deveniez fous?
Madame Oppic fondit en larmes et M. Dupuis marmotta entre ses dents :
— Ayez pitié d'eux, Seigneur, parce qu'ils ne savent ce qu'ils font !
— Allons , reprit le lieutenant, qu'on monte ici tout ce qu'on pourra de vivres, des objets
les. plus précieux r et nous aviserons ensuite à fermer l'abîme qui se creuse sous le pont.
Les matelots se hâtèrent. On hissa quelques quarts de salaisons , quelques barils d'eau , dè la farine et du biscuit. Les passagers prirent en bas du linge , des couvertures, de l'argent; quant à M. Dupuis , il mit une relique dans sa veste ; il eût emporté sa madone, s'il n'eût craint que les matelots ne la jetassent par dessus le bord. Lorsque ce déménagement fut fait , Adolphe dit au charpentier :
— Il faut maintenant condamner les écoutilles , les fenêtres de la chambre , les pOmpes , afin de ne donner aucun nouvel aliment au feu. Etouffons l'incendie , le temps est beau , il nous faut peu de jours pour. arriver à la plus prochaine des Antilles; le ciel... et M. Dupuis feront le reste.
— Impie ! murmura le second.
Tout le monde se mit à l'œuvre. On calfata les panneaux avec ce qu'on eut détoupe ; puis chacun donna ce qu?il possédait ; celui-ci ses chemises , celui-là la seule pièce de soierie qu'il eût sauvée , cet autre sa redingote , M n " Oppic un schall précieux. M"" Oppic , heureuse désormais ,
et fière de la reconnaissance que tous témoignaient à son époux , allait d'une extrémité du navire à l'autre , légère comme une hirondelle* gaie comme un enfant, insouciante de l'avenir comme si le présent était un passé déjà lointain > comme si demain ne pouvait pas être aussi terrible qu'aujourd'hui. Elle se niultiplait, travaillait ainsi qu'un matelot, toujours près du lieutenant qui dirigeait son activité et grandissait ses forces par la confiance d'un prompt succès, 11 fallait la voir, se faisant un marteau du coin d'un dés petits canons dont était armé le gaillard d arrière de la Julie , et un ciseau à calfater d'un côté brisé de la boucle d'acier qui avait tenu, sa ceinture ! elle ne laissait sans tampons aucune des voies au travers desquelles s'échappait quelque filet de fumée. Au milieu de tous ces hommes agités par la crainte et l'espérance, cette belle jeune femme , aux longs cheveux blonds flottant à demi sur ses épaules , au teint pâle , aux yeux noirs, quelquefois mouillés de larmes de joie et de douleur, encourageait les plus abattus par quelques saillies d'une vive imagination ; priait sincèrement avec le second qui récitait un latin inintelligible; consolait ceux dont l'incendie dévorait la fortune, et qui n'avaient pas trouvé , comme elle , sur le cratère du volcan 11. 2
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qu'on refoulait, une passion tendre pour remplir leur cœur , de douces illusions pour tromper les angoisses de leur agonie. Vous l'auriez prise pour une de ces ravissantes fées qui ne manquaient jamais autrefois — c'était le beau temps ! — d'intervenir quand le danger était pressant, pour aider et consoler les hommes.
Elle était vive , rieuse , éloquente ; un instant l'avait ainsi transformée : hier, timide, froide, parlant comme une petite bourgeoise, aujourd'hui
Personne ne comprenait cette métamorphose $ en l'entendant plaisanter dans des circonstances si graves , on se disait : — La pauvre femme , elle a perdu la raison.
— C'est dommage , au moins , à vingt ans !
— Tant mieux , quand la mort sera ici , entre la ilamme et l'eau , elle ne s'en apercevra point!
— Elle a prié, pensait M. Dupuis, et Dieu lui a donné la force !
— Elle aime , se disait avec bonheur le lieutenant , qui seul pouvait expliquer la conduite de M"' Oppic; elle aime, elle est aimée; l'amour partagé rend si gai ! il est si fort contre
le malheur ! C'est un génie ! je l'ai éprouvé toutà-Fheure moi aussi , c'est lui qui m'a inspiré !
Et ce monologue dont aucune syllabe ne vint sur ses lèvres , Adolphe le termina par un cri qui lui échappa malgré lui : — Je l'ai sauvée !
Tout le monde répondit à cette exclamation:
— Il a sauvé la Julie / Il nous a sauvés !
M me Oppic ne se trompa point sur le sens des paroles du lieutenant, elle se précipita vers lui et l'embrassa avec effusion.
— Ah! voilà qu'elle a un moment lucide é dit un passager.
Chacun imita le mouvement de la jeune femme ; Adolphe fut accablé de caresses. Maître Pierre , en lui baisant les mains , lui dit :
— Vous êtes ben le fils de votre père, monsieur Adolphe , brave et savant î Sans vous qd'allionsnous devenir? Nous aurions donné aux poissons une ration de chrétiens grillés ; et c'eût été , ma foi , dommage. pour cette jolie dame. Car, pour
nous, c'est notre métier, bouillisou rôtis, nous revenons à la cuisine de ces grands gdsiers pavés de dents pointues î Aujourd'hui , demain , il n'importe pas ! C'est pas l'emjrarras , j'avoue , lieute-
nant , que j'aimerais mieux mourir de l'eau que du feu ; ça me paraît plus conforme. Le pompier meurt dans une incendie , c'est bien ; mais le marin , c'est bète !
Il aurait ajouté beaucoup d'autres bonnes raisons aux raisons excellentes dont il appuyait son opinion, si le lieutenant ne l'avait inter-
rompu.
— - Tout n'est pas fini encore , maître Pierre , le moyen de salut est trouvé , peut-être , mais nous avons bien des précautions à prendre , achevons notre ouvrage. Que tout ce qu'on a ici de couvertures, de matelas, de manteaux, soit mouillé et appliqué sur les voies calfatées ; que le pont soit immergé d'heure en heure ; que les manoeuvres de forces soient faites avec ménagement , de peur d'un trop grand ébranlement dans le mât de misaine dont le pied doit être brûlé par le vitriol. Nous serons avertis, par la chaleur du pont, des progrès intérieurs du feu ; quelque grande qu'elle soit , n'ayez pas peur; de l'eau partout et toujours; et ouvre l'oeil aux moindres fentes d'où s'échapperait un peu de fumée.
L'ordre fut exécuté prompteinent et avec intelligence.
— Maintenant reprenons notre route; la Martinique est la terre la moins éloignée de nous , gagnons-la. A-t-on pensé aux instrumens qui étaient dans la chambre ?
On chercha. Ils avaient été oubliés. Heureu sèment que , dans un coffre placé sur l'arrière du bâtiment , on trouva par hasard un octant , un quartier de réduction , du papier, une plume et de l'encre , enfin ce qui était nécessaire pour la conduite de la Julie. La navigation à l'ouest est facile quand on a atteint les vents alisés; et depuis quelques jours on avait dépassé le tropique : la latitude était le point important ; un octant et le beau ciel de la torride suffisaient à cette difficulté ; le lieutenant se hâta de rassurer à cet égard les passagers que cette circonstance effrayait.
L'équipage n'avait pas encore pu déjeuner, et l'espoir d'une nourriture abondante était perdu pour lui. Il fajlut rationner tout le monde. Il était impossible de faire du pain , parce que l'eau douce manquait, et que d'ailleurs on n'avait pas de bois pour chauffer le four. On fut contraint de se contenter de biscuit, hélas! en bien petite quantité.
Quand ce premier repas fut pris , et l'on peut
croire que la gaieté ne l'assaisonna point, Adolphe appela sur l'arrière le capitaine et M. Dupuis :
— J'ai à m'excuser, capitaine, dit-il, pour tout ce que j'ai fait aujourd'hui. Je viens loyalement avouer mon tort. Je sais que j'ai manqué à ce que je devais de déférence à vous et à votre second; je sais que je vous ai ravi en un moment le respect de l'équipage et la confiance des passagers ; mais je vous ai vu hésiter, et....
— Qui vous a dit que j'hésitais , monsieur ?
— Capitaine , ce n'est pas la première fois que nous courons la mer ensemble ! Je vous tiens pour un brave homme que le danger n'effraie point, mais qu'il paraît déconcerter. Votre seconde pensée est toujours bonne; la première est lente, timide, et ici tout dépendait de la première résolution. Vous ne la preniez pas; il fallait pourtant...
- — Il fallait peut-être attendrè , monsieur , reprit le capitaine fortement agité.
— Attendre > quand l'incendie serpentait dans la cale, en ruisseaux dévorans ! Attendre, quand le choc de Pair, avec la matière attaquée par le feu, pouvait tout perdre ! Nous n'avons
que trop attendu , capitaine ; car qui sait si nous sauverons le navire ?
— Votre jeunesse vous a fait oublier le respect que vous me deviez. Je reconnais que vous avez pris des dispositions sages; mais, pour ménager ma position , pour ne pas livrer mes cheveux blancs au mépris de Y équipage , ne pouviez-Vous pas me communiquer votre projet !
— Maintenant que je suis plus calme , capitaine, j'avoue que je l'aurais dû. Mais , si vous saviez quel puissant motif m'a fait agir ainsi , vous me pardonneriez.
— Je vous pardonne, Adolphe, quoique vous m'ayez déshonoré. Oui, vous m'avez deshonoré , ajouta-t-il , une larme dans les yeux , et cependant j'ai bien servi autrefois; plus d'un des vaisseaux de l'état le sait. Votre père m'a vu à Trafalgar , à Cadix et dans l'Inde! Alors aussi j'étais jeune; alors aussi j'avais l'esprit vif, le coup d'oeil prompt et sûr, l'ame vigoureusement trempée. On disait de moi ce qu'on dit de vous : c'est un bon officier! Alors, il m'est arrivé de me moquer des vieillards , de me jouer de leur ancienne réputation , de chercher à les faire rougir de leur âge, de les avertir durement comme vous l'avez fait aujourd'hui , monsieur
qu'il est temps de quitter le métier de la mer , quand on a perdu la force et l'énergie.
— Ah ! croyez bien, capitaine , — dit le lieutenant , en lui pressant cordialement la main ; — croyez-bien que je n'ai pas eu cette intention cruelle.
— Non; mais l'effet est le même...,. Je ne naviguerai plus !
Un soupir profond accompagna cette dernière parole , qui fit sur le cœur d 'Adolphe une impression douloureuse.
-^Pardon., cent fois pardon, capitaine!
— Vous m'avez puni bien sévèrement des présomptueuses actions de ma jeunesse. Puissiezvous, Adolphe, ne jamais trouver un homme
qui me venge de vous ! Retirez- vous à temps , quelque faible que soit votre fortune ; la misère vaut mieux que le cuisant chagrin qui suit un affront pareil à celui que j ai reçu.
M. Dupuis n'avait pas mêle un mot à cet entretien ; il avait aussi à se plaindre du lieutenant , mais il n'osait lui faire des reproches. U se hasarda cependant après quelques minutes de silence , à lui dire :
— Vous donnez des retraites plus vite , monsieur le lieutenant , et avec moins d'égards que ne le fait le ministre. Deux en un instant ! Par les cinq plaies de notre Seigneur, cela est dur ! car, ce qu'il me reste de mieux à faire, s il plaît au ciel , par l'intercession de Maine , que nous arrivions u la Martinique, cest d'aller à cent lieues de tout rivage de la mer, et d'y mourir comme un vieux congre (i) qui s'est échoué à la marée montante , et n'a pas eu Ja force de regagner la première lame au juzant.
Adolphe , abattu , car la douleur du capitaine qu'il aimait l'affligeait sincèrement, ne répondit pas d'abord au second de la Julie.
— Ah ! reprit à part lui et à demi - voix M. Dupuis, les jeunes gens s'imaginent qu'ils en savent plus que Dieu. Ils ne croient à rien , et ils regardent comme des fous ceux qui croient à quelque chose. Avec ça on fait de la jolie besogne ?
Ce bourdonnement arracha le lieutenant à ses réflexions.
— Mon Dieu, monsieur Dupuis, je sais bien que je suis coupable envers vous.... Certainement, j'ai foi à la vierge et à tous les saints du paradis ;
{\) Anguille de mer.
mais j'ai foi aussi à la prudence humaine, et je crois qu'il ne faut lever les bras au ciel que lorsqu'on ne peut plus les mieux employer.
— Oh ! monsieur Adolphe , que dites-vous là ! c'est un blasphème plus gros qu'une montagne. Avec vos plaisanteries athées vous nous ferez périr. Et tenez , justement, ne voilà-t-il pas que le feu nous gagne ; voyez la fumée sortir abondamment de partout.
• C'était la vérité. La fumée se dégageait par. un grand nombre de coutures que la chaleur du soleil et celle de l'incendie avaient ouvertes. Cette irruption, assez soudaine , effraya l'équipage, et un cri simultané : « le feu! » la signala aux trois ofliciers que Ton croyait tenir conseil, et qui avaient ensemble l'explication à laquelle Je lecteur vient d'assister.
— Mouillez le pont , dit le capitaine ; et le lieutenant répéta aussitôt : — Allons enfans , mouillez le pont; le capitaine l'ordonne.
— Le capitaine ! le capitaine ! — murmurèrent quelques voix qui témoignaient ainsi de leur éionnement irrespectueux; — tiens! le capitaine , il se réveille donc !
— Taisez-vous , reprit vivement Adolphe ,
qui s'empressa de couvrir de son commandement la rumeur injurieuse , et affecta les formes de respect pour consoler le vieux marin.
— Obéissez ! Qui commande , quand le capitaine est sur le pont?
Les murmures recommencèrent.
— Vous les entendez , monsieur ! dit le capitaine. Je vous sais gré de la réparation publique que vous vouliez me faire; mais c'est tini. Je ne commande plus ici , c'est vous.
11 arracha alors le ruban rouge qu'il avait à sa boutonnière , et le jeta à la mer. — Je l'avais bien gagné, pourtant! reprit-il, en le voyant flotter, quand j'étais officier de manœuvre de l'Impétueux quand je mouillais de mon sang la dunette du Jupiter/ Puis il ajouta avec amertume : — Je voudrais mourir aujourd'hui ! Pourquoi ce navire ne s'ouvre-t-il pas?
Il se baissa , et touchant de la main le gaillard sur lequel il se promenait d'un air égaré :
— Il est bien chaud; mais pas assez ! Ah! je voudrais voir la fumée sortir de chaque fente , grosse comme le grand mât ! . . . Mon Dieu ! que tous ces insolens soient dévorés avec moi !
L'eau qu'on jetait abondamment sur le pont ne suffisait pas à comprimer la fumée ; elle s'échappait plus noire et plus dense près du panneau qui descendait à la chambre. A mesure qu'elle s'épaississait et qu elle sortait par une nouvelle issue, le capitaine paraissait plus calme. Chaque bouffée était une cause d'émotion pénible pour tout le monde; pour lui c'était un motif de joie. D ne respirait plus que la vengeance ; le lieutenant Favai$ blessé , l'équipage avait rendu terrible l'agonie de son amour propre. Le calfatage recommença ; mais alors
— Folie ! dit le lieutenant ; et où ire?vous ? Encore une fois , vous êtes à deux cents lieues des îles. Si un navire passe près de nous, il est tout simple qu'il vous recueille; mais jusqu'à ce que nous en apercevions un , il faut rester ici.
Cet avis, qui prévalut, fit un bien incroyable au capitaine. Il sourit comme si une proie qui allait lui échapper venait de lui être rendue. Le second qui le regardait, sans se rendre compte de la situation violente où il se trouvait , dit en lui-même :
— Rire dans un pareil moment ! c'est bien
étrange. Il n'y a que le diable qui puisse rire quand des ames de chrétiens sont en perdition !
Maître Pierre , voyant que la fumée gagnait l'arrière du bâtiment , pensa que le feu faisait des progrès dans ce sens ; et , tout en cherchant parmi les manoeuvres celle qu'il pouvait sacrifier à faire de l'étoupe pour aider au calfatage , il fut frappé d'une pensée qui le fit frissonner.
— Dites donc , vous autres , quand on a déménagé la chambre , quelqu'un a-t-il pensé au baril de poudre qui était dans la petite soute?
Un instant de silence succéda à cette interrogation du maître d'équipage ; silence affreux î On se regardait , on s'interrogait , on cherchait partout.
— Il n'est pas sur le pont, dit , après avoir feit un rapide mais sûr inventaire , le mousse alerte qui , .depuis le matin, avait donné vingt preuves de courage et d'intelligence.
, — Jésus! Maria! s'écria M. Dupuis, nous sommes donc perdus ! car le feu gagnera la poudre et nous 'sauterons.
Il n'y a peut-être pas dans aucune langue humaine d'expressions pour peindre le sentiment
3o INCENDIE A LA MER.
qui, à cette nouvelle, fit battre le cœur du capitaine. Il avait la fièvre de la colère. Sa rage qui se contenait encore fit irruption à ce moment :
— Nous sauterons, Dupuis, répliqua- t-il en éclatant de rire; tant mieux! j'ai toujours eu envie de faire un voyage en l'air.
Des malédictions accueillirent cette parole insensée.
— Est-il vrai que nous ayons cette épouvantable chance , dit M me Oppic au lieutenant que le souvenir de maître Pierre avait pétrifié. Parlez , mon ami , parlez.
Adolphe gardait obstinément le silence .
— J'entends, reprit la passagère; nous sommes condamnés à cette nouvelle appréhension.
— Oui , Désirée , répondit enfin le lieutenant ; le baril est resté en bas. J'allais le prendre quand je me 'suis senti défaillir au milieu de la fumée : je suis remonté avec l'intention de l'aller rechercher ; vous savez si , depuis , j'ai pu quitter le pont.
— Eh bien! cela déplus! dit tranquillement M me Oppic. *
INCENDIE A LA MER. 3l
Et la fumée , loin de diminuer semblait augmenter encore.
— Oh ! mes amis , une excellente idée ! Nous
n'avons plus ni chanvre , ni laine , ni étoffe quelconque pour remplir les joints du pont; mais nous avons de la farine. Faut la délayer avec de F eau de mer , ça fera une pâte qui nous servira de brai.
Le matelot qui venait de faire cette proposition donna tout de suite l'exemple , et en moins d'une heure la fumée fiit emprisonnée dans te faux-pont. Ce mastic constamment mouillé durak assez long- temps ; on le remplaçait quand la chaleur l'avait desséché. Son effet rassura un peu ceux que la crainte de l'explosion avait vivement alarmés. Il n'y avait guère à bord que trois personnes qui n'eussent pas de bien grandes terreurs : M. Dupuis que soutenaient la prière et sa confiance en la Vierge Marie ; le lieutenant qui ne croyait pas à la très-grande rapidité du feu , et ne la mesurait point à la distance que parcourait la fumée sous le pont ; enfin M me Oppic que la sécurité apparente d'Adolphe guérissait de la frayeur, et qui d'ailleurs avait fait le sacrifice de sa vie parce qu'elle devait mourir
avec quelqu'un dont elle pourrait être la dernière pensée.
Le paroxisme de la fureur à laquelle le capitaine s'était abandonné depuis que l'équipage l'avait outragé céda enfin à quelques bonnes paroles d'Adolphe, et tout prit sur la Julie une attitude plus tranquille. La nuit vint , on s*arrangea comme on put pour prendre quelque repos. Tant d'émotions successives avaient fatigué les plus forts : le sommeil vainquit les plus craintifs ; on dormit sur le volcan , comme on aurait dormi si aucune raison de trembler pour sa vie n'avait pu traverser les songes.
Le lieutenant veilla, et, avec lui, celle qu'il n'osait appeler tout haut encore du nom de sa femme. Entreprendrai- je de dire ce qui se pas* sait au fond de ces deux cœurs , sans cesse bal* lottés entre l'espoir d une existence future embellie par l'amour , et l'appréhension du dénouement peut-être très-prochain de ce drame où ils étaient acteurs? Long- temps M me Oppic resta assise sur le banc de quart à coté d'Adolphe sans lui adresser une parole ] celui-ci avait l'œil attaché sur les coutures mastiquées , et il épiait attentivement la fumée , qui heureusement ne sortait plus. M"" Oppic prit
enfin la main de son mari ; il ne s'en aperçut pas.
— Qui vous préoccupe ainsi , monsieur? ditelle d'une voix émue.
Le lieutenant garda le silence; il n'avait pas entendu. Puis , tout à coup , sortant de sa rêverie :
— Jacques , dit-il à un homme qui était debout contre le grand mât, dù mastic, vite, vite, du mastic !
Jacques arriva promptement.
— Tiens , là bas , Jacques , près du canon. Ne vois- lu pas? *
-Non, lieutenant, je ne vois rien.
— Rien!... je vois, moi ! c'est que je vois pour deux ? c'est tout simple !
— Il est sûr , lieutenant , que je vois à peine pour un , puisque j * suis borgne ; mais Joeil que m'ont laissé les Anglais à Algésiras n'est pas mauvais , allez ! et je défierais votre longue vue pour ce qui s'appelle distinguer .de jour et de
nuit un vaisseau à l'horizon.
— Oui, Jacques, tu distinguerais un vaisseau au milieu de la brume , un oiseau dans
ii. 3
les images, un petit poisson à dix brasses dans Peau troublée , tout ce que tu voudras ; mais tu
ne vois pas cette colonne de fumée ,
En disant ces mots, il se précipita , et les deux genoux sur le pont, alla boucher un trou im-
— Diable , lieutenant , vous avez de bons yeux ! c'est affaire à vous. 11 sort d'uue fente gros de fumée ce qu'il en sortirait du tuyau de la pipe d'un colibri, si un colibri a une pipe comme tout le monde , et vous l'apercevez !
— Il faut bien veiller quand on a une grande responsabilité , Jacques ; et tu ne sais pas quelle est la mienne !
• - *• Je «lus que vous avez presque répondu du navire; je dis du natire et je pourrais dire de son écorce , car dedans tout brûle sans doute. Et puis , il y a une chose dont vous ne pouvez pas répondre, c'est que le feu ne prendra pas au baril de poudre.
Adolphe tressaillit involontairement.
— Ce ne sera pas de votre faute , au moins, si noms sautons , et c'est consolant pour vous ; personne après n'aura' de reproche à tous faire,
INCENDIE A LA WRR. 35
pas même ma pauvre Marianne que j'ai laissée
à Ingou ville C'est par rapport à elle qtie
je serais fâché de mourir sitôt. Marianne, voyez- vous lieutenant, c'est ma femme; elle est jolie et jeune comme notre passagère que voilà, sauf le respect que je dois à madame,
Adolphe se retourna et vit M me Oppic derrière lui; elle paraissait agitée. Georges continua :
— -Vous n'êtes pas marié, monsieur Adolphe, et alors vous serait égal de mourir, pas vrai ? Un garçon, qu'est-ce que ça fait? Ça ne fait de tort à personne , à moins qu'il n ait sa vieille mère \ un homme marié, c'est bien différent. Il y a un an, je n'aurais pas eu la moindre peine à m'en aller là haut, ou là bas, dame, j'ne sais pas lequel; maintenant, je barguignerais, oui , à appareiller pour l'autre monde. C'est drôle r comme ça vous attache une femme! Le cœur de l'homme, sans comparaison , est le fond où la femme jette l'ancre. Marianne a trouvé là un bon mouillage, sans me vanter, lieutenant.
—Oui, tu es un brave homme, Jacques, je le sais, et ta femme dojt être heureuse.
— Oh! que oui qu'elle est heureuse , quand
je suis à terre , sentend ! c'est une bonne créature , et ]>our le mal que je vous veux > je vous en souhaiterais une comme ça...... Mais que je
suis bete de parler de mariage, pendant que nous sommes si près d'aller dans l'éternité sans feuille de route.
— Vous croyez donc . monsieur Jacques , que nous sommes* perdus sans ressource, dit madame Oppic vivement?
* — Perdus! ça se pourrait ben, car nous sommes ici à la grâce de Dieu et de NotreîDame de la Garde. Voyez-vous , c'est un coup de dé ; nous pouvons gagner , mais il y a dix à parier contre un que nous devons perdre.
— Gardez votre peur et. vos provisions pour vous, reprit Adolphe d'un ton sévère. *
— r Excusez , lieutenant , mais ce n'est pas la peur qui me fait parler ainsi. Madame me demande mon idée sur le danger où nous sommes ; je lui dis ce que je pensé, parce que, dans des momens comme ceux-ci, il ne faut pas mentir, et tromper une personne qui , peut-être bën, n'est pas fâchée d'avoir un moment pour régler sçs comptes ayqç la terre.
INCENDIE A LA MER. 3j
—Jacques ! s'écria le lieutenant, vous tairezvous?
Cette parole^ prononcée avec. autorité, imposa silence au matelot dont le bavardage avait fait un mal visible à ses deux interlocuteurs. Adolpbe alla se rasseoir sur le banc de quart où le suivit M mc Oppic qui, penchant sa téte sur Fépatile de son mari , lui dit en pleurant : — Quelle nuit de noces , mon ami î »
^ Affreuse, en effet ! • ,, ,„v,: wi; ; .J.,
— Et sans lendemain peut-être »...
— Non , reprît avec inspiration Adolphe , qui sortit de rabattement dans lequel il était plongé depuis long-temps , comme d'un sommeil que le cauchemar a rendu douloureux ; — non, le mal n'est pas si grand que tu le crois et que j'ai eu la faiblesse de le croire moi-même un moment! nous ne périrons pas ici. .. Tl ajouta avee tendresse : — Rassure-toi. . . Que de délicieuses nuits suivront cette nuit d'angoisses et de terreurs ! Et , mais cette nuit n'à-t-elle pas son charme ?
— Je commence à le croire , Adolphe.
— N'est-ce rien que de pouvoir parler d'amour
38 INC£»DJE \ LA MER,
en présence d'un péril aussi imminent? N!y a-t-il pas quelque chose de grand et de beau dans cette situation de deux amans qui deviennent époux , n*-ayant pour témoins de leur union que Dieu et là mort ?
— Oui, cela est grand, pour vous qui avez une ame forte; mais pour une femme faible et que l'amour soutient à peine au-dessus du précipice..! Je né puis me défendre d'uu sentiment pénible qu'il faut que tu me pardonnes, Adolphe ; maintenant , j'ai peur. D'abord . j'étais pleine de confiance , parce que je te voyais tranquille ; je t'ai vu tout-à-l'heure doutant du sort et de toi-meme, j'ai frémi. De funestes pressentimens m'accablent.
— Je te l'ai dit, Désirée, rassure -toi. Vois que le ciel est beau ! La mer, le vent sont favorables à notre navigation , rien n'annonce un changement qui puisse nous alarmer. La brise nous seconde et ne soulève pas les lames de manière à fatiguer le bâtiment et à faire craindre pour sa mâture. Si les circonstances où. nous sommes restent les mêmes , si uous veillons toujours avec soin à comprimer l'incendie , avant peu de jours nous aborderons une des Antilles; la Julie marche bien, tu le sais.
— Oui, mais si nous trouvons la tempête !
reprit eii soupirant M me Oppic ?
Puis elle -ajouta avec un de ces accens de Famé que la plume est impuissante à caractériser;
il me .fallait mourir avant d eire ta femme , Adolphe,!....
Un regard , qui brilla au milieu de la nuit comme un éclair magique, accompagna cette parole et porta dans le cœur du lieutenant une angoisse où le bonheur d'être si énergiquement maté était combattu par de sinistres craintes. Adolphe fit cependant eflprt sur lui-même pour se débarrasser des idées dont il était obsédé, et que l'amour assombrissait encore; il affecta la gaieté, et donnant à M me Oppic son premier bai-
en riant :
— Folle que tu es , tiens , voilà la signature du contrat. ,
Quel effet produisit sur ceux qui l'entendirent cet embrassement inattendu ? Ce n'était ni le temps ni le lieu de faire des commentaires; on en fit pourtant, mais si bas qu'aucune imprudente parole n'en arriva aux oreilles du jeune officier. Que lui importaient , d'ailleurs , les ju-
gemens des hommes dans une circonstance pareille? M. Dupuis, qui était appuyé sur le platbord et regardait machinalement ce qui se passait vers le banc de quart, prononça entre ses dents quelques mots latins et se signa deux fois. C'était un exorcisme qu'il proférait ; il était trop bon, trop indulgent pour soupçonner la vertu de M me Oppicet accuser Adolphe ; il croyait à un maléfice du diable et cherchait à en combattre les funestes conséquences. Le pauvre homme fut pris d'un tremblement que le jour ne fit pas cesser ; l'espèce d'hallucination sous l'influence de laquelle un baiser donné l'avait placé, se dissipa à peina lorsque tous les passagers lui eurent affirmé que le démon n'était pour rien dans la scène dont il avait été effrayé , et que c'était la chose du monde la plus naturelle de voir deux jeunes gens s'aimer et se le témoigner.* «
— Mais pas quand l'éternité est là , près de commencer pour eux, objecta le second, à moins qu ils ne soient tous.
— L'amour est une folie , répliqua un vieux marchand juif, dont l'idée fixe était la fortune qu'il poursuivait depuis soixante ans sur toutes les mers, sans l'avoir rencontrée encore.
Êk
INCENDIE A LA MER. 4 l
— Vous avez raison , monsieur Samuel , il n'y a de sagesse que dans l'amour de Dieu.
— Et de l'argent, monsieur Dupuis.
La seconde journée fut plus calme que la première. On commençait à s'accoutumer à l'idée de ce danger dont les progrès cachés échappaient à toutes les suppositions. Il semblait que vingtquatre heures passées dans des transes si douloureuses avaient dù user les sensibilités les plus délicates , et qu'avoir survécu un jour c'était avoir conquis tout un avenir. La gaieté reparut sur la plupart des visages , les plaisanteries reprirent leur cours, on souffrit en riant, on compta les privations auxquelles on était condamné , mais sans amertume et philosophiquement; personne ne penga'à reprocher à M. Dupuis son inconcevable'maladresse dont il s'était confessé tout haut la veille et qu'il rappelait naïvement à chaque plainte qu'il entendait, en demandant grâce pour cette faute ; les souvenirs de périls , égaux au moins à celui qu'on courait et qui avaient épargné cependant les voyageurs , revenaient dans des conversations vives qui faisaient le tour du navire , et après les récits , les chansons. Oui , les chansons ! . . . . Le capitaine ne partageait pas l'espèce de joie à laquelle tout le monde se
livrait; il était grave, rélléchi, abattu : on le vit plusieurs fois cacher sa figure dans ses deux mains et l'en retirer toute baignée de larmes. Adolphe allait de temps en temps causer avec lui, et lui prodiguer les soins d'une piété vraiment filiale; inutiles efforts, trop semblables à ces complimens de condoléance qu'on adresse aux malheureux dont ils redoublent le chagrin. On remarqua que M œ * Oppic était plus aimable qu'elle ne l'avait paru avant l'incendie. Elle ne tarissait pas de propos agréables , elle était pleine de bienveillantes attentions. Ce n'était plus la passagère qui recherchait timidement un appui , dont une femme, seule à bord d'un bâtiment, a tant besoin ; c'était une sorte de reine. qui , sans le vouloir , sans s'en douter , exerçait une autorité d'esprit dont chacun avait à se louer. Elle partageait l'empire que le lieutenant gardait toujours, quoi qu'il eût pu taire pour le restituer aux deux officiers qui lui étaient supérieurs. Certains passagers en rirent peut-être ; le plus grand nombre comprit cela très-bien.
Un peu avant la soirée, le. mousse s'aperçut que la cafetière à l'huile était vide et qu'il n'y avait plus de quoi garnir la lampe de l'habitacle. Naviguer le jour seulement et mettre en panne aussitôt que la nuit viendra, c'est se condamner
par nécessité p doubler à peu près le temps du séjour à la mer; c'est augmenter les chances d'accident : cette réflexion si simple vint à tous les esprits. Un remède fut promptement trouvé au mal ; les marins sont-ils jamais embarrassés? Maître Pierre monta dans la grande hune, et, du milieu des haubans, dit au capitaine :
— J'aurai là-haut ce qu'il nous faut ; espérez un peu , avant de vous tourmenter, capitaine. Nos gens ont sans doute des provisions entre le ton du grand mât et la caisse du mât de hune , je vais les chercher.
Un gabier se hâtait de monter pour en éviter la peine au maître d'équipage ; mais Pierre était arrivé que le matelot n'atteignait pas encore la dixième enlléchure. Pierre se laissa affaler par un galhauban pour être plus tôt en bas , et il présenta à tout l'équipage , qui attendait le résultat de son exploration dans la cachette des gabiers, un petit pain de suif de trois ou quatre livres,
— Vlà notre affaire ; il y a de quoi faire une v ingtaine de chandelles.
— Oui, dit Adolphe , mais les mèches !
— C est pardieu vrai, les mèches ! Du fil de caret, donc , reprit maître Pierre.
— Tenez , tenez , j'ai mieux que cela , dit en éclatant de rire M ,ne Oppic, voilà du coton.
— Du coton ! ma foi ca se trouve ben. Et où ce qu'il est ce coton ? répliqua Jacques qui avait déjà effilé un morceau de bitord.
— Le voilà, messieurs, c'est le bonnet de M. le lieutenant.
M me Oppic tira en effet de la veste du lieutenant un bonnet de coton qui se trahissait par une belle houppe, sortie audacieusement de la poche extérieure.
— Vous permettez, n'est-ce pas, monsieur Adolphe ?
Elle le lança à Jacques. Adolphe avait à peine eu le temps de s'apercevoir du larcin ; il se retourna, étonné , du côté de sa femme, qui , sans lûi laisser dire un mot, s'approcha de son oreille, et lui dit :
— Faites ce sacrifice à tous et à moi en particulier — Je n'aime pas les. bonnets de coton.
Chacun fit sa chandelle , et M""* Oppic comme
les autres, bien qu'on l'eût engagée à épargner ses jolies mains.
— S'il nous en reste une, se prit à dire gaiement Adolphe , nous la brûlerons à la bonne Vierge.
C'était une provocation à M. Dupuis qui ne répondit pas.
— La vierge Marie n'aime peut-être pas l'odeur du suif, reprit maître Pierre.
M. Dupuis offensé cette fois :
— L'odeur du suif ne l'incommode pas plus que celle de méchans chrétiens comme vous n'incommode Lucifer , quand ils grillent.
M me Oppic fit un signe à Adolphe et au maître d'équipage, et cette conversation , qui déplaisait au dévot provençal , oi'alla pas plus loin.
— . A force de soins, et grâce à une continuité de beau temps , le huitième jour après la rupture de la caisse de vitriol , la Julie attérit à la Martinique. Elle fit des signaux pour prévenir le commandant d'un bâtiment de guerre, mouillé sur la rade de Saint-Pierre , que le feu était
à bord, et qu'elle avait besoin de prompts secours. Une chaloupe , munie d'une pompe à incendie et de vivres frais, fut expédiée aussitôt par l'officier militaire. L'équipage de la Julie était exténué de fatigue fet de faim : les matelots de la chaloupe manœuvrèrent le navire pour l'entrer dans la baie ; un chirurgien présida au premier repas , et modéra l'ardeur des pauvres affamés. Tout le monde fut débarqué et conduit à terre; puis, pour éteindre le feu qui n'avait pas discontinué, on alla échouer le bâtiment près de la côte. On fit à l'un de ses flancs, un peu au-dessus de la quille , une large ouverture qui rempli |, d'eau la cale où le vitriol avait promené sa substance incendiaire. Quelques jours après , on épuisa cette eau et Ton songea à retirer les marchandises . Mâture et marchandises, tout étai t calciné. La plupart des étoffes brûlées avaient cependant conservé leur forme. On ne trouva intactes que peu de pièces de toiles placées vers l'arrière du grand mât. Le feu s'était arrêté, ou. pour mieux dire , il n'était pas arrivé encore à la soute qui renfermait le baril de poudre, dont l'absence , sur le pont, avait causé de si grandes inquiétudes. Presque toute la fortune de M™* Oppic avait été détruite ; il ne lui resta que pour six mille francs environ de dentelles
comprises dans un petit ballot que, par hasard, on avait tiré du feux-pont, au moment du déménagement. C'était une faible dot pour Adolphe ; mais il n'avait pas songé à une dot quand il avait accepté l'offre de la femme qu'il aimait.
Vous pouvez croire que les passagers étaient sur la plage quand cette exploration affligeante fut faite. Les larmes coulèrent plus d'une fois. Tant qu'avait duré le voyage, auquel 1 incendie semblait, à toute heure, devoir mettre un terme fatal , on s'était cru trop heureux si l'on sauvait sa vie. Lorsqu'on eut touché la terre, l'espoir d'une préservation pour # quelques parties de fortune lrappa toutes les tètes. Le sacrifice qu'on avait déjà fait , on en vint à le marchander ; on trouva le ciel avare, injuste, implacable; on se perdit en plaintes , en malédictions , en blasphèmes. M me Oppic ne pleura pas ; elle avait sauvé le plus précieux des biens pour elle.
Adolphe était content aussi ; cependant sa pacotille brûlée lui revint un instant en mémoire. M. Dupuis, tranquillement assis à terre, entouré de son manteau , regardait d'un œil sec et indifférent la scène qui se passait autour de lui.
— 11 faut être bien philosophe pour ne pas laisser échapper un soupir à l'aspect d'un si grand
désastre , dit le lieutenant , que cette apparence de résignation étonnait.
— C'est peut-être plus que de la philosophie, mon ami! reprit M" e Oppic.
Le vieux Samuel furieux : — De la philosophie , madame; dites de l'imbécillité.
Cette insulte n'émut pas M. Dupuis , qui était comme ravi en extase et absolument insensible. Le juif s'avança alors vers lui , et le secouant avec force :
— Eh bien , tête chrétienne , voilà pourtant le résultat de tes sottises inspirées ! Pleure donc, au moins, avec nous.
— Moi, pleurer! monsieur Samuel! non. Je rends grâce à la Vierge qui nous a préservés de la mort.
— Oui, ta Vierge!.. S'est-elle pu seulement préserver elle-même? Où est-elle? Elle a fondu avec les bougies du capitaine !
— La voilà , dit naturellement le second qui n'avait pas joué une comédie dont il voulait que le dénouement eût de l'éclat.
Et, pour la montrer , il souleva son manteau sous lequel était cachée la statuette de cire qu'il
était allé chercher à bord, un quart d'heure aupar a van t.
— - La voilà î répétèrent tous les assis tans , que cette apparition confondit.
C'était elle en effet. M. Dupuis sourit de l'impression que la vue de cette image, intacte quand tout avait péri, produisait sur tous ses compagnons , et d'un ton convaincu , il prononça ces mots , après lesquels Samuel lui-même se découvrit avec respect :
— Il fallait un miracle pour nous sauver; le miracle s'est fait.
\OTKS.
Incendie de la Jeune Sophie, en 1847. — Incendie à» bord du vaisseau
le Conquérant, en 1829.
La scène qu'on v ient de lire n'est point h istorique; les principaux détails le sont pourtant. Le drame appartient h Fauteur; le fait sur lequel il est fondé se reproduisit deux fois au commencement de la restauration , sur des navires partis du Havre : l'un en \ 816, l'autre en 1 817. Le second de ces bâtimens était un brig nommé la Jeune Sophie, commandé par M. Devaux ; il allait aux îles de France et de Bourbon. Le premier était aussi un brig , dont je ne sais pas le nom; il se rendait a la Havane.
L'incendie de la Jeune Sophie eut lieu dans des circonstances plus terribles encore que celles où j'ai placé la Julie. La mer était très-mauvaise, les vents menaçaient le bâtiment dans sa mâture, que le feu travaillait par en bas, et dans sa voilure, qui ne pouvait pas être changée, parce que les voiles de rechange avaient été renfermées avec le reste dans l'entrepont. Quatre jours après celui (6 août 1#17) où l'incendie éclata, les bordages étaient réduits a une épaisseur de trois lignes environ ; ils avaient perdu plus de trois pou-
INCENDIE A LA MER. 5l
ces et demi. Le capitaine Devaux, qui était a cent lieues de toute terre quand le feu se manifesta a son bord , se décida à aller chercher la Trinité, île déserte qui ne pouvait offrir aûcune ressource aux naufragés , mais sur laquelle on débarquerait pour se sauver de la mort que tout rendait imminente. Le 10 août, a quatre heures du soir, il fit côte en effet dans une desfltaies de l'île et saborda son navire a la flottaison pour le remplir d'eau et éteindre l'incendie. Le bâtiment fut brisé par les vagues. Treize personnes qui n'avaient pu mettre encore le pied sur le rocher de la Trinité, se jetèrent dans la chaloupe, a peu près sans vivres, et y restèrent deux jours , n'ayant plus pour se nourrir qu'un pen de beurre salé , infecté par le vitriol. Le 20 août, le capitaine, son lieutenant, M. Girette. M. d'Amerval , l'armateur de la Jeune Sophie, et cinq matelots, se décidèrent a tenter les chances d'une pénible navigation pour aller a Rio- Janeiro demander des secours pour leurs compagnons qu'ils laissaient sur l'île. La chaloupe franchit heureusement les deux cent quarante lieues qu elle avait a faire, malgré les difficultés que lui opposaient une mer très-houleuse. Pendant que M. Devaux obtenait a Rio qu'un navire portugais irait prendre à la Trinité les dix-neuf personnes qui y étaient restées, ces malheureux étaient sauvés par un brig américain qui passait par hasard auprès de l'île.
Le bâtiment dont le nom m'est inconnu , mais dont j'ai suivi à peu près l'histoire, se trouvait , je ne sais pourquoi, hors de sa route, quand une caisse renfermant de l'huile de vitriol se brisa et mit le feu dans le faux-pont. J'ignore fuelle fut, dans cette circonstance difficile, la conduite du
capitaine et de son second ; je n'ai voulu ealomnier ni l'un ni l'autre en prêtant seidement au troisième officier do navire l'énergie nécessaire pour sauver l'équipage. Je n'ai pas cherché a raconter ce qui fut , mais à peindre ce qui ft pu être : il entrait dans mon plan de faire une chose générale. Je dois avertir cependant le lecteur que j'ai entendu dire qu'un des officiers du brig était uu hoi#me fort dévot , et que par un hasard étrange la vierge de cire qui lui appartenait fut piéservée de la destruction. Cette particularité m'a été affirmée par M. de Fleuriau, capitaine de vaisseau, qui commandait alors en qualité de lieutenant le brick de guerre l'Ewyale, en station a la Martinique, et par mon camarade M. Aubry-Bailleul , lieutenant de vaisseau , alors aspirant de première classe , qui commandait l'embarcation envoyée par le capitaine de VEuryale au secours du navire incendié. Le lieutenant qui joue le principal rôle dans la scène qu'on vient de lire était , je crois , fils de M. Robin, qui s'acquit dans la dernière guerre une bonne renommée comme capitaine de vaisseau. — Il est inutile d'ajouter que le personnage de la passagère n'est point historique, pas plus que ceux des matelots dont les noms se trouvent dans mon récit. — La farine transformée en mastic , le suif des gabiers roulé en chandelles , et le bonnet de coton du lieutenant servant a faire des mèches sont des détails que je tiens pour exacts.
À bord d'un bâtiment de guerre' le ^premier soin , quand le *■ feu se déclare, est de mettre des factionnaires aux sabords e#
aux embarcations, pour empêcher la fuite des hommes qui seraient pris par la peur. Il faut que tout le monde coure les mêmes chances, et que chacun participe aux fatigues que l'événement prépara à l'équipage. Je pourrais citer un grand nombre de cas remarquables d'incendies qui prouvent ce qu'il y a d'élévation et de courage chez les hommes de mer dans les plus graves occurrences ; je me contenterai de mentionner un des plus récens. En 1829, a Smyrne, le feu prit dans la soute au charbon du vaisseau le Conquérant, le 30 octobre, a i i heures du soir. On vint aussitôt en avertir M. l'amiral de Rigny, qui avait son payillon a bord; il descendit dans la batterie basse, où on parlait de fermer les sabords, pour empêcher quelques matelots de s'en aller à la nage. Le général s'y opposa, en disant tout haut : « Qu'on laisse tons les sabords ouverts, M. le commandant ; je suis sûr qu'il n'y a pas ici un homme assez lâche pour fuir et laisser ses camarades dans le danger. » On ne songea plus qu'a rincendie, dont a deux heures du matin on s'était rendu complètement maître. Tout se passa avec tant de calme qu'aucun des bâtimens français et étrangers qui étaient sur la rade de Smyrne ne s'aperçut que quelque chose d'extraordinaire agitait l'intérieur du Conquérant. L'ordre ne cessa pas de régner un moment dans ce grand désordre; l'équipage fut admirable de zèle, d'obéissance, d'adresse et de dévouement. Aussi M. le vice-amiral de Rigny écrivait-il le 5 novembre 1829 au ministre de la marine : « Je puis dire qu'il n'y a eu d'autre confusion que celle qui résultait de l'empressement de tous a se porter aux endroits les plus dangereux. Je dois ce témoignage au commandant, aux of-
ficiers et a tout l'équipage. Mais je citerai particulièrement le lieutenant de vaisseau Alix , second du vaisseau , et j'appelle sur lui la bienveillance de V. E. ; le maître canonnier Thomas ; le maître charpentier Bouziac , et le deuxième maître Daniel (i ) . »
(4) Ce Daniel fut tué à Smyrne; il en est question dans les note* du chapitre de cet ouvrage intitulé : La mort du Matelot. (Voyea quelques pages plus loin.) t
VOCABULAIRE
Aff ALER (s*). — Se laisser glisser le Joog d'un mât ou d'un cordage. Tout le monde a vu des enfans quitter très-rapidement les hauteurs d'un mât de cocagne ; c'est ainsi que les matelots s'aflalent le long des mâts de perroquet et d'embarcations , et le long des principaux cordages. — Ce mot est de la même famille qu'aval (en descendant) , avalanche , raffole, être raffolé. Affaler est la vieille expression des mariniers : avaler , descendre. Montaigne dit au chapitre de l'Institution des Enfans : a Je marche plus seur et plus ferme à mont qu'à val. »
Alizés. — Les vents alizés sont des vents réguliers qui, entre les tropiques , soufflent presque toujours de l'est à l'ouest. On conçoit que la Julie étant, au moment de son malheur , à l'est , c'est-à-dire au vent des Antilles , il y a peu de difficultés pour elle à gagner la Martinique. C'est une navigation vent arrière, ou vent en poupe , comme on dit dans le monde, poétique , qui n'est pas marin.
Baderne. — Terme de mépris en usage pour caractériser les marins âgés qui n'ont plus l'énergie nécessaire au métier, ou ceux qui sont incapables de fortes résolutions ; c'est le synonyme de ganache. D'où vient-il? Je n'ose dire qu'il sorte du mot anglais
bad , qui signifie mauvais , qui ne vaut rien j il est plus simple de le trouver dans baderlo, musard, mot italien dont nous avons fait badaud.
Barre do gouvernail. — On l'appelait autrefois timon , et ce nom lui est resté sur les rivières. Elle est de bois ou de fer; manœuvree à l'aide d'une roue, d'une corde qui passe dans deux poulies fixées à chacun des bords du navire , ou seulement à la main. La barre change de forme , de matière et d'installation selon le bâtiment. Quelques navires , mais ce sont ceux d'une petite dimension , ont leur barre implantée extérieurement dans la tête du gouvernail. On conçoit aisément que la combinaison des chaînes ou drosses qui la font mouvoir doit être tout-à-fait contraire à celle des' agens qui la dirigent quand elle est dans l'intérieur du bâtiment , ou qu'il faut la compliquer pour que la manœuvre du gouvernail soit la même.
Bitord. — Cordage composé de deux ou plusieurs fils de caret tordus ensemble. — Son nom dit assez que dans l'origine il n'admettait que deux fils (bis tortus ).
Caisse d'un mat. — C'est la base quadrangulaire du mât de hune et du mât de perroquet.
Calfater. — Remplir d'étoupes les coutures d'un bâtiment et les recouvrir de brat chaud. — Autrefois on disait calfader ; c'était au temps de la marine de Louis XIV. Au i5 e siècle, on disait calfeuUrer , témoin ce passage d'une chanson d'Olivier Basselin :
Si refaizons voyaige , Fault le vaisseau tourner Pour le recalfeultrer ; Amis, prenons couraige.
L'opération indiquée par le poète normand est un radoub. C'est tourner le vaisseau sur un de ses côtes , ou , comme on dit en langage de port, l'abattre en carène,' puis le chauffer pour enlever le vieux brai qui a été introduit dans les entre-deux des bordages , enfin le cafeultrer. Dans calfeutrer, feutre serait-il pour quelque chose? Long-temps entre la coque des navires et la couche de bordages dont on les doublait , on a mis delà bourre, qui était un véritable feutre , et cela semblerait expliquer le vieux mot exprimant l'action du calfatage ; mais que veut dire cal? Est-ce le mot cale qui s'est contracté mec feutre pour composer le verbe ? Dans cette hypothèse , calfeutrer signifierait couvrir la cale de feutre. Je suis loin d'affirmer que cela soit raisonnable ; je fais une supposition , à laquelle je ne. m'arrête d'ailleurs pas plus qu'il ne convient. Je viens de dire que dans le radoub on cliduffe la carène du bâtiment ; n'est-ce pas dan* cet acte que serait la véritable étymoiogie? Calfater ressemble beaucoup au latin calefactare , réchauffer, et je suis fort disposé à croire qu'il sort de là. Quoi qu'il en soit , le mot calfater est dans la plupart des langues européennes avec la forme que je suppose laline j le hollandais a kaalfateren , le portugais et l'espagnol ont calafetar, l'italien a caleffar; le turc, qui l'a pris sans doute aux langues du bassin de la Méditerranée, comme a fait probablement le hollandais , qui l'a ensuite habillé à sa mode , le turc a qalfat y et le grec moderne kalaphatès ; que ces mots procèdent ou non du latin , il paraît évident qu'ils ont une origine commune. Autrefois on disait calfad, calfadeur et calfader ; c'était une mauvaise prononciation normande qui avait prévalu. Les calfats sont l'objet de mille plaisanteries, l'exercice de leur profession exigeant peu d'intelligence : le bruit qu'ils font avec leur marteau sur le ciseau , qui a pour point d'appui le corps retentissant du navire , ce bruit les empêchant de communiquer
la parole avec leurs camarades , les matelots ont établi à priori la stupidité des calfats. Une circonstance assez singulière c'est qu'en italien caleffatore, qui signifie calfat, veut dire aussi moqueur.
Coq. — Matelot qui fait la cuisine à l'équipage. Son nom est antique. Le coq descend du cuisinier romain Coquus; il y a
loin de ce pauvre et malpropre serviteur aux cuisiniers d'Api-
cius, de Lucullus ou de Néron. (Voir le chapitre de la Cuisine, dans ce '2 e volume. )
Equipage. — Les Anglais l'appellent ship*s people, le peuple du vaisseau , comme les Hollandais scheeps volk. L'équipage se compose de tous les hommes embarqués pour le service du bâtiment , à l'exception de l'état-major. Le mot équipage, appliqué aux harnais du cheval, vient évidemment de eqùum parare préparer ou parer le cheval j tout ce qui ensuite est devenu costume complet, parure, ensemble d'outils et ustensiles, s'est appelé équipage; on a eu équipage de guerre et de chasse , équipage de canon ; on a pu avoir équipage de navire , pour exprimer le gréement , et par extension les hommes. Plaute dit quelque part , en parlant d'un navire : Equus ligneus, le cheval de bois.
Enfléchures. — Échelons en corde attachés aux divers haubans de chaque mât. Autréfois on appelait ces degrés de l'échelle figures ou figules. Je n'ai pu découvrir une origine raisonnable à ces trois mots ; car je ne vois rien qui ressemble à une flèche dans le hauban qui sort de dessus l'enfléchure , je ne sais pas quelle figure particulière on a vue dans l'échelon des haubans , et je ne conçois pas quel rapport le figulus latin ( potier de terre ) aurait avec une échelle de corde.
Gabier. — Matelot chargé du service d'une hune. — Le ga-
INCENDIE A LA MER. 5g
hier est l'homme de la gabie. Gabie était l'ancien nom de la hune; c'est le mot italien gabia, cage.
Habitacle. — Sorte d'armoire qui renferme une boussole ou compas de route. Maintenant , sur presque tous les bâtimens de guerre, l'habitacle est en cuivre. La de'pense est bien compensée par la durée. — Habitacle vient du latin habitaculum , logement, séjour, habitation. L'habitacle est la maison de la boussole.
PigOuïère. — Bateau et chaudière où l'on fait chauffer le brai. L'un et l'autre sont fort malpropres; aussi disait-on en plaisantant que pigouïère vient de l'anglais pig, cochon. Il vient de picis, génitif du mot latin pix , poix. Dans le midi, on dit de la pegue pour : de la poix; dans le Lyonnais, de la pege^ ailleurs de la pigue. •
Tangage. — Mouvement de l'avant à l'arrière que fait un bâtiment lorsque , soulevé par une lame qui le prend à la poupe ou à la proue , il tend à reprendre la position horizontale. Le tangage', quand il est fort , fatigue beaucoup le vaisseau , dont il désunit les différentes parties.
Timonnier. — Matelot qui est à la barre du gouvernail; l'homme du timon.
Ton d'un mat. — La partie supérieure du mât, autour de laquelle les haubans et les étais sont attachés comme des colliers ou des cravates.
£t Marin îTautttfots
On s'est fait dans le monde un marin de convention , et, depuis un siècle , on Ta gar& ainsi qu'on garde le polichinelle antique. C'est une espèce de sauvage bizarre , grossier , bruyant , blasphémateur, ivrogne, que sais- je?
A ce personnage fantastique on a prêté un caractère , une allure , un idiome , des moeurs qui n'ont leur analogue nulle part dans la société. Chez lui , la fermeté est devenue entête-
62 LE MARIN d'àUTREFOIS
ment , la bonhomie simplicité bouffonne, la loyauté franchise brutale , la volonté tyrannie ; et quel jargon on a mis dans sa bouche ! des triples sabords ! des mille bombardes / et toute l'absurde phraséologie d'une caricature de vocabulaire maritime.
Le fou qu'on a imaginé est devenu si étrange que peu d'auteurs se sont fait faute de ce moyen de comique ; il a été employé tour à tour comme un CaHban pour produire de gros effets de poésie, comme une providence universelle débarquée de la Guadeloupe pour enrichir le premier venu, comme un Croquemitaine pour faire peur aux enfans et aux femmes.
Des pistolets à sa ceinture , un large sabre , un vaste habit bleu , un long gilet rouge , une perruque ronde , une grande canne , une pipe , d'épaisses moustaches , et jusqu'à des gants à la Crispin, voilà ce dont on l'a affublé* Pour le faire plus original., on l'a gonflé comme une outre qui laisse échapper de temps en temps des monosyllabes et des jurons. C'est à la fois le Gilles et le Capitan de la parade italienne , naïf et tapageur.
Qui a pu donner prétexte à la création de ce type?
ET CELUI d'aUJOVRD*HUI . 63
Jean Bart renverse à coups de poings les courtisans qui lui demandent le récit d'une de ses batailles; il fait doubler de drap d'argent l'habit dedrapd'or qu'il doit porter pour sa présentation à Versailles : on part de là , et tous les of ficiers de marine donneront des coups de poings et ils seront empruntés, maladroits; car Jean Bart était un homme tout d'une pièce , brave , ignorant et gauche dans un salon, et comment ressemblerait-on à Jean Bart, c'est-à-dire comment serait-on brave et marin s\ Ton n'est pas en même temps étrange et impoli?
Le préjugé a germé , il a grandi, et à ce point qu'un marin aurait été fort mal venu à n'être pas selon les idées reçues. On n'aurait pas cru au mérite et surtout à la valeur d'un officier qui aurait bu de Teau et battu le briquet pour allumer sa pipe autre part que sur un baril de poudre.
Il n y avait pas à protester contre de si singulières opinions ; elles avaient pour ainsi dire force de loi. En vain, sous Louis XV et jusqu'à la révolution , la marine eut des officiers qui luttaient d'élégance , de bonnes manières et de distinction avec ce qu'il y avait de mieux à la cour et à la ville; le marin, quel que fût son grade , resta ce qu'on l'avait fait, ce qu'était en
réalité le matelot, esprit inculte, enfant du peuple f et que son existence spéciale autant que les sévérités d'une discipline rigoureuse mettaient en dehors de la société.
A la vérité , certains officiers du grand corps , de ceux que leur naissance destinait à la marine, mais qui n avaient aucune des qualités qui font 1 homme de mer, affectaient, quand ils revenaient à Versailles ou à Paris, quelques-unes des manières typiques du marin convenu; et par là se perpétuait la tradition. Ainsi on avait établi le caractère de l'officier sur une exception, et c'est dans l'exception que se jetaient ceux qui voulaient passer pour marins.
Que la vie du bord, ces longs divorces forcés avec les femmes, cette obligation de parler aux matelots une langue bien différente de celle dont on se sert dansles relations entre gens de bonne compagnie , ces ennuis qui suivent la réclusion dans un étroit espace où l'on trouve souvent des hommes avec lesquels on sympathise peu et qui sont vos camarades, vos commensaux, vos collaborateurs, votre société unique et constante pendant toute une campagne ; que la nécessité d'être obéi promptement, parce que le marin n'a qu'un moment à lui ; que ces causes aient une certaine influence sur le caractère et le langage , ce n'est
pas douteux ; mais qu'elles les changent complètement, et les dénaturent, jusqu'à en faire , par l'exagération , de véritables parodies , c'est ce qui n'est pas.
Ainsi , paroles grossières . humeur hourrue , brusquerie qui va jusqu'à l'impolitesse , impatiences qui ressemblent à de la colère , abus du franc-pari er , tout ce la n'appartient qu'au marin mal élevé. Le métier ny fait rien, mais l'éducation. Il y a des exceptions sans doute , soyez convaincu qu'elles sont rares aujourd'hui.
Quand j'entends dire d'un officier : « II est rude , il a dans la conversation des formes âpres , des mots désobligeans , c'est un franc marin , » je sais tout de suite à qui j'ai affaire. On veut me parJer d'un homme qui joue une comédie ou qui n'a rien appris de ce qu'on doit savoir pour paraître, même dans ce monde sans prétention où l'on a horreur des manières précieuses et de la fausseté , mais où l'on a trop de bon goût pour aimer l'impertinence sous couleur de franchise et de misantropie. Cet homme peut être un marin naviguant bien , intrépide ; mais c'est un original qui charge un caractère pour se faire remarquer , ou bien c'est tout simplement un matelot dessalé.
Car , nous ne sommes plus au temps où à sa
tournure , à une espèce de tumeur de l'une des deux joues , à son salut à peine incliné , à son chapeau qui rie quittait pas sa tète, à l'odeur du tabac qu'il exhalait par tous les pores de ses vêtemens et qu'il dégageait avec chacune de ses paroles , on reconnaissait un officier de marine lorsqu'il entrait dans un salon. Maintenant on ne croit plus qu'il soit absolument nécessaire de jurer, de chiquer, de fumer, de battre et de boire pour être marin. L'ivrognerie est réputée un défaut chez l'officier, tout aussi bien que chez le matelot; elle nuit à la considération de celui qui s'y adonne ; on sait qu'elle le rend impropre à certains- devoirs de son état qui demandent une continuelle présence d'esprit ; enfin elle le dégrade à tous les yeux. L'épée dont l'officier est armé est toute à la patrie et non plus à ces vaines querelles de l'amour-propre , de la jalousie et de l'oisiveté. Le duelliste avoué n'inspirerait plus aucun respect ; on le regarderait comme un fou qui a l'ambition d'une réputation mauvaise parce qu'il n'a pas ce qu'il faut pour en acquérir une bonne. Quelques officiers , mais en très -petit nombre,' mâchent encore du tabac; c'est un reste de l'ancien préjugé auquel ils sacrifièrent en prenant la profession de la mer. Ce n'est guère d'une pipe
aux noires transpirations , au court tuyau, au culot bistré que se servent les rumeurs ; le cigare et surtout l'élégant cigarrito ont remplacé le brûle-gueule, renvoyé au gaillard d avant. Il avait foit invasion derrière, avec des habitudes qu'on répudie et un langage qu'on réforme. ,
L'officier d'àujourd'hui est en général xin personnage que la société recherche parce qu'il est instruit , qu'il a vu beaucoup, quîil a beaucoup à raconter. Il s'habille comme tout le monde. Auprès des femmes, il est aimable et poli comme tout le. monde. Sciences naturelles et physiques , littérature , politique, beaux-arts, il a des notions de tout; quelquefois il excelle dans une des branche* de ces connaissances élevées. En. aucun temps, il n'y eut dans la marine française autant de capacités variées' qu'il y en a dans les trois générations qui composent aujourd'hui l'étal-major de la flotte.
Croyez-vous qu'il y ait beaucoup de ressemblance entre cet officier que je viens de vous peindre, sans flatter son portrait, et^le loup de mer idéal dont k figure vous a été dessinée par vos nourrices à coté de celle de l'ogre du Petit- Poucet? Croyez-vous que pour n etifepas féroce, violent, bretteur, constamment aviné, il soit ma-
68 LE MARIN d'aLTREFOIS
nœuvrier moins habile , militaire moins courageux que le maria fait à plaisir dont on vous a parlé si long- temps , composé hideux et grotesque des vices de certains corsaires, hommes t\e sang et d'orgies à qui il ne faut rien comparer, pas même les autres corsaires i
A une époque qui n'est pas bien éloignée , existaient des hommes occupant quelques-uns des grades supérieurs de lâ marine; ils étaient là pour le plaisir de nous autres enfans de la révolution qui sortions des lycées où nous avai t élevés l'empire , et qui aimions assez à nous moquer de tout et de tous. Les dires de ces braves officiers nous amusaient autant que leurs faits et gestes nous pénétraient d'admiration. La plupart avaient vaillamment combattu avant 1 789 e t depuis; très-peu avaient appris à écrire et à parler français. Quand un de leurs compagnons d'armes nous racontait leurs exploits , c'était un grand bonheur pour nous : nous étions fier* d'être les contemporains de ces héros que nous nous proposions pour modèles dans un avenir que la présence de Napoléon au trône faisait nécessairèment guerrier ; quand on nous citait un de leurs mots , une de leurs lettres , un de leurs discours d'apparat , c'était une joie , une gaieté, diifiéijë à rendre. C'est que ces discours
et ces mots étaient les plus étranges du monde ! Voulez- vous que je vous en fasse juges , et vous verrez si la manie de dénigrer nous rendait seuls si joyeux.
Qui vous dirai- je d'abord? sera-ce ce capitaine de vaisseau , vieux pilote de la Manche , qui connaissait mieux les passes des plus petits ports, les trous les\uoins abordables, que les déniés de la grammaire française ? Il avait fait à Brest des emplettes de linge et de pommes de terre; il expédiait cela à sa femme. Le sac qui renfermait la toile et les patates avait été confié à un petit caboteur dont le commandant n'était pas bien sûr; aussi l'envoi était- il accompagné d'une lettre. Lisez :
« Je t'envoie ci-inclus du Laval pour c Le mise » et de la semence de pommes de terre pour Je » jardin. Sème l'une et coupe l'autre; le temps )> est bon pour cela. Je me porte bien. Adieu » mon vache, que je t'embrasse; ton, etc. ».
Il est bien entendu que je vous fais grâce de l'orthographe.
Voici le post-scriptum : « De peur qu'elle ne » s'égare, tu trouveras la lettre an fond du sac. »
La suscription était ainsi conçue : « A madame » madame G., oflicière de la légion-d'honneur ,
» capitaine de vaisseau , commandante en second » l'île de......
Cette lettre a couru , vers 1812, toute la division de Brest. Ecoutez celle-ci , qui eut un grand succès dans le même temps à l'armée de l'Escaut. Elle est d'un capitaine de frégate qui ne manquait pas de prétentions pourtant. C'est un rapport fait au vice-amiral Missiessy :
« Rien de nouveau à mon bord. J'ai envoyé » la chaloupe à terre , elle m'est revenue avec quatre hommes de moins. »
J|e ne sais pas assez les détails orthographiques de cette épitre pour vous les donner, et il ne faut faire tort à personne. Ce que je sais, c'est que quatre hommes étaient écrits ktrom; et le reste était à l'avenant. Au surplus, l'auteur de ce rapport avait du bonheur; il rencontrait presque toujours bien. C'est lui qui vint un jour à bord du vaisseau où il était embarqué , l'air satisfait , se frottant les mains et disant à l'officiei* de garde : J'ai fait aujourd'hui une fameuse acquisition. — Et qu'avez -vous donc achété, capitaine? — Une littérature complète. — Le Cours de littérature - de La Harpe ! — La Harpe ! attendez donc ! La Harpe ! Je ne connais pas de tapissier à Anvers de ce nom-là. — Mais , capi-
taine , je vous parle des leçons de littérature et de poésie faites au Lycée par M. de La Harpe. — Il s'agit bien de poésie mon cher ! quand je dis une littérature complète , je veux dire deux matelats , un sommier de crin , un traversin et une couverture ! »
C'est devant ce capitaine de frégate qu'un officier, parlant à des apprentis marins, leur disait en. plaisantant: « Allons, courage, pères conscrits ». — Et pourquoi les appelez-vous pères conscrits? S'ils sont conscrits, ils n'ont pas assez d'âge pour être pères; c'est clair. — Je leur donnais le nom qu'on donnait aux sénateurs de Rome. — Ah ! parbleu voilà qui était plaisant! appeler conscrits des. hommes qui avaient commandé des armées. C'est bien étonnant de la part de ces vieux Romains , les plus sages de la Grèce !
Le commandant dont je parle n'était pas à beaucoup près aussi étrange que ce bon Provençal qui a laissé la double réputation d'un des plus braves capitaines «Je vaisseau de la marine française et du plus naïf des hommes. Que vous raconterai- je de lui, entre toutes les histoires auxquelles est attaché son nom? J'ai l'embarras du choix. Deux traits seulement; il faut savoiv se borner.
11 était allé faire une partie de campagne avec quelques amis. On avait pris des ânes, et les rétives montures donnaient à leurs cavaliers tous les ennuis qui suivent les caprices ordinaires aux animaux de cette espèce. L'âne du commandant se distinguait, parmi les autres, par son entêtement. Il était battu , éperonné, prêché , poursuivi de jurons ; rien n'avait action sur sa volonté. Si c'était à droite qu'on prétendait le faire tourner, il fallait feindre de vouloir prendre le chemin de gauche ; l'esprit de contradiction le mettait dans la bonne voie. On arriva près d'un petit ruisseau , l'âne refusa tout net de passer, et le monologue le plus plaisant commença. Le commandant n'ayant pas arraché la concession qu'il avait espéré d'obtenir en s'y prenant avec douceur , mit pied à terre et tira le quadrupède par la bride. Immobile. La colère se mit alors de la partie : « Comment coquine » d'ase , moi que ze fais virer le vaisseau de sa » mazesté l'empereur, le Donavert y de 80 canons, » et que ze n'ai pour ça qu'un mot à dire : à » dieu-vat ! ze ne pourrai pas te faire virer de » bord ! » Si bon que fût l'argument , l'âne ne bougea pas. « Ze te parie, vilain, » ajouta le commandant, en mettant son point fermé sous le nti du récalcitrant , « ze te parie six francs que
ET CELUI D'AUJOURD'HUI. j3
» ze va te faire marcher ! » L'âne gagna le pari , il falhit rebrousser chemin.
Vous, savez que d'ordinaire , devant la poulaine (à la proue) de chaque bâtiment, il y a une statue de bois qu'on appelle la figure; cette image fournit à notre capitaine de vaisseau le sujet du mot que voici. Il s'agissait d un^ toast porté à M. le vice-amiral Emérîau : « Ze porte » une santé bien cère ! A la santé de notre brave » amiral ! Puissent le bon Dieu lui conserver la » vie , et l'empereur le commandement de l'es- » cadre, zusqu'à ce que la figure du Donavert » il zoue du violon ! »
Cette éloquence burlesque était un peu dans les habitudes oratoires des officiers supérieurs de cette époque. Ecoutez le discours prononcé par un capitaine de vaisseau commandant un équipage de haut bord, le jour où il reçut l'aigle que le ministre envoyait à son équipage. Il avait fait assembler tout son monde sur les gaillards du vaisseau qu'il montait , et après un roulerment solennel , levant son chapeau pour saluer l'aigle que portait tin jeune officier, il dit : « Sol- )> dats et matelots, nous sommes tous rassemblés » ici à l'occasion de l'oiseau que vous voyez. » L'empereur nous le confie ; il est en bonnes » mains , n'est-ce pas? — Oui", oui ! — Eh bien î
i> je jure et jurons tous , par cette veine droite )) que ?oici (et en prononçant ces mots, il allon- » geait le bras droit dont il relevait la manche), » que j tant qu'il y restera une goutte de sang , » il ne sera pas plumé. Vive l'empereur! Main- » tenant à la soupe; double ration pour le dîner » et le souper. Maître i — Plaît-il, commandant? » — Sonne la cloche et mange le monde! »
Cette harangue a de l'énergie; le tour en est singulier $ les matelots .la comprirent très-bien. Je doute que ceu* d'un vaisseau où fut faite la protestation orale que dans la marine tout le monde sait par cœur , et dont je ne dois pas vous faire tort, parce qu'elle est admirable , aient eu le même bonheur. Jean-Bon-Saint- André, commissaire' de la convention nationale aux cotes de l'Océan, vint à Brest, avec Breard son collègue ; il démonta un commandant , je ne sais pour quelle cause. Cet officier , au moment de quitter la rade et le vaisseau dont on le dépossédait, monta sur sa dunette, et dit à l'équipage :
<( Il est un préalable dont sans lequel les choses >» resteraient dans une morosité excessive. On )> me débarque , enfans ! Je sais qu on en peut » subjuguer un autre à ma place ; mais je dis j> qu'on doit m'en prodiguer les raisons aus-
et celui d'aujoukp'hui. 75
» traies. On ne le fait pas. C'e6t pourquoi je m'é- » vacue fort mal content de dessus mon gaillard » d'arrière , laissant la parole à Jean-Bon-Saintm André qui vous dira le reste. Vive cependant » la république! » m
Eu est-ce assez? Dois-je vous parler de ce capitaine qui , écrivant au ministre , terminait sa lettre par la formule ordinaire : « Je vous salue avec respect , » et l'écrivait « je vous salul. » Quelqu'un lui fit remarquer qu'il se trompait, et qu'il fallait un e au lieu d'un t. — Vous me la f..... belle , mon cher, avec votre e ! Prenezvous le ministre pour une femme? Salu avec un e est du féminin ! »
Aimez-vous mieux celui à qui le janotisme était si familier , qu'il demandait son habit pour aller faire visite à l'amiral tout bleu, et son chapeau pour le mettre sur sa tète à trois cornes ? Ou bien celui qui criant à un gabier de la grande hune : « Quel est l'imbécile qui t'a fait gabier ? » et recevant pour réponse : « c'est vous , commandant ! )> termina ce court dialogue par le mot d'habitude , « à la bonne heure ! » qu'on employait toujours alors pour faire savoir qu'une réponse était parvenue à Tinterrogant.
Les officiers de la génération actuelle ne légueront pas à leurs successeurs d'aussi divertis-
santés traditions. Il en est un cependant, — mais il faut ajouter qu'il ne lait partie du corps de la marine que comme auxiliaire; — il en est un qui vaut tous ceux dont vous venez de lire les facétieuses parois. Il naviguait dans les mers du Levant , en qualité de second d'unbrig de guerre. Un jour qu'on approchait de l'île de Candie , Un jeune élève , plein des souvenirs du collège , sauta comme un enfant au cou du vieux Provençal , et lui montrant le mont Ida : « lieutenant , voilà la Crète et le mont des Corybantes. — Eh! mon cer, laissez-moi donc tranquille ! ze me moque de la Grèce comme d'une vieille cique! Ça ne me regarde pas la Grèce ; c'est le capitaine qui est sarzé de la diplomatie ; moi ze n'ai que le détail du bord. — Mais c'est là qu'a été élevé Jupiter. — Zupiter! Zupiter ! eh ! que' ze me f. . . pas mal de Zupiter ! c'est oune canaille de grec comme les autres. — Oh! répliqua l'aspirant., dont l'enthousiasme dégénéra bien vite en gaieté : Jupiter, grec , lieutenant ! il était turc. — Pardine, sûrement qu'il était tur, Zupiter; ze le savais avant que soyez au monde. »
Et tout lui est Jupiter à ce bon capitaine au long cours !
ît Conteur.
Maître Pipi «tait de quart; et le quart de maître Pîpi é tait le grand quart j de six heures à minuit. Il ventait petit- frais, la corvette était établie sur la bordée de tribord, et à moins d'accident, on rie devait guère changer d'amures avant le lendemain matin : car le bâtiment tenait ainsi sa véritable route. 11 faisait chaud et il (allait tenir éveillé tout le monde. Maître Pipi eut une idée. C'était un homme
78 LE CONTKIIR.
d'esprit que ce vieux matelot, et s'il avait su lire, il serait certainement devenu officier, comme le devinrent , après l'émigration , tant d'autres braves gens qui s'avaient à peu près lire, mais n'avaient pas d'esprit du tout. Il aimait à conter, il savait de vieilles histoires qu'il habillait à sa manière; on Técoutait et c'était tout ce que maître Pipi voulait.
Or ce jour-là Pipi eut envie de conter : l'occasion était belle , parce que l'équipage de VUranie était composé en majorité de jeunes novices , conscrits d'un an , qui ne connaissaient pas plus les belles fables du gaillard d'avant que la manœuvre d'un navire, , et qui se trouvaient au large pour la première fois , bien étonnés sans doute des phénomènes du ciel et de la mer; hommes fort disposés , par conséquent , à recevoir tout ce qu'on Voudrait leur faire adopter.
Le merveilleux est à la portée des intelligences les plus vulgaires ; il n'en e6t point qui le rejette tôtit-à-fait. Le ban sens se révolte d'abord , puis l'imagination se laisse fasciner, surtout quand on a foi au conteur qui a vu beaucoup, et qu'on est sur le pont d'un bâtiment qui va, parce qu'une voix lui a dit d'aller , et que c'est la seule cause du mouvement qu'on soit encore à portée de comprendre. Les contes de la veillée,
LE CONTEUR. ng
faites les en plein midi, au milieu d'un champ , sous un arbre que le soleil inonde de ses br'û-» lan tes clartés , ils perdront de leur poésie et de leur effet ; il leur faut le coin de la cheminée , les reflets rares et passagers de la flamme que jette au milieu d'une fumée bleuâtre le bois coupé le matin dans laforêt, la lueur douteuse d'une lampe au lumignon couronné de petites lentilles rouges comme des rubis , le bruit du vent qui gronde dans la maison et tourmente les portes sur leurs gonds, la parole affirmative, lente et cassée de la vieille grand'mère , le cri du hibou qui se pçrche sur le toît de la cabane, Tisolement du logis et le souvenir .peureux de cent aventures qui , de nourrice; en nourrice, sont venus jusqu'aux auditeurs actuels et resteront comme l'histoire du canton. Voilà ce qu'il faut aux contes de la veillée ; ce cadre mystérieux leur convient, ainsi qu'aux peintures de Rembrandt une bordure à ornemens fantastiques dont For est noirci par le temps. Les récits des rapsodes d'un vaisseau veulent aussi la nuit , le vent , la confiance en celui qui parle, et l'horizon immense sans un autre navire que celui où le conteur va se faire entendre. Maître Pipi avait l'instinct de cela ; aussi cer fut seulement vers neuf heures qu'il s'assit à l'abri de la chaloupe de la corvette , lè
8o LE CONTEUR.
dos appuyé contre la drôme , le corps enveloppé dans une large veste de drap brun à long poils , la tete couverte d'un gros bonnet catalan. 11 appela Briant, le quartier-maître, et lui dit :
— Fais-moi venir un peu mes oiseaux des montagnes que je leux parle.
Briant lui eut envoyé, en moins de cinq minutes, quinze apprentis marins que le recrutement était allé prendre en Auvergne et dans le Jura. Ils se rangèrent autour du maître , les uns assis , d'autres debout contre le bastingage , deux ou trois coucbés dans les embarcations et la
tète en dehors., au-dessus de l'auditoire convoqué par Pipi. ^
— Abca! z-enfans, commença le narrateur, il est trop tard pour faire des épissures, des queues de rat ou des culs de porc, il faut pourtant s'occuper et s'instruire. Jevas vous raconter queuque chose.
— C'est bien vu, maître Pipi, répondirent tous les novices. Racontez-nous , là , quelque chose de beau, de soigné, du fameux enfin.
— Qu'est-ce que je pourrais ben vous dire?
Voyons un peu... Vous savez déjà l'aventure de
LE CONTEUR. 8l
la princesse Indienne qui rencontrait un jour, en louvoyant sur le Gange , dans un beau hrig tout d'or et d'argent , un matelot malouin qu'elle prit pour un prince, parce qu'il avait mis ce jour-là, par hasard, une chemise blanche et
qu'il n'avait qu'une barbe de trois jours
— Non, maître Pipi, vous ne l'avez pas encore narrée la' princesse. .
— Eh b.en !*soit, la princesse; mais un peu d'attention, parce que c'est fièrement joli. D'abord, qui est-ce qui me donne une chique , faut que j'aie pas la bouche sec pour bien vous conter ça.
Plusieur? matelots s'empressèrent d'ouvrir leur blague à tabac, et d'offrir à maître Pipi une pincée de feuilles hachées , qvie celui-ci tourna entre ses doigts goudronnés jusqu'à ee qu'elles se fussent contractées en une boule , qui bientôt repoussa la joue gauche de Pipi, une minute auparavant rentrée comme l'autre par la mai-
—Merci , Aubert, dit le maître, il est bon ton tabac ; on voit ben que t'es le fils d'un vigneron, tu sajsr les choses de ce monde , t'arroses tes chiques avec un peu de ta ration d'eau-de-vie ; ça leur donne du montant , ce qui est bon contre ii. 6
le froid et pas très-mauvais pour la conversation. Voyons, la princesse maintenant. Cric!
— Crac, répondirent ensemble quinze voix, qui annonçaient ainsi que tout le monde était éveillé et attentif.
Et maître Pipi reprit : — Une vieille morue dans ton sac, une belle tille dans- mon-n-hamac.
On se mit à rire.
Oh! je dis ça, enfans , parce que c'est l'habitude , et que je Suis de l'ancien temps où toutes les histoires commençaient par c'tte rocambole. Car, devrai, pour moi, une vieille môrue, j'en ferais quelque chose pour la faim; mais une belle fille , voyez-vous , çà irait mieux après le
quart dans votre hamac que dans le mien.
»Après cette explication que le maître avait crue utile pour prévenir ses auditeurs qu'il était sans fatuité sur le chapitre de la galanterie, il
continua la ritournelle de son conte, suivant
l'usage des vieux matelots.
— C'est ddnc pour vous dire en vôus disant que trois petits écus font neuf francs, c'est de l'argent blanc que je. n'avons pas souvent; je saute un fossé , me v'Ià de l'autre côté; je trouve
perruque , sac à poudre , poudre , peigne à retaper, peigné à déniéler ; plus j'en dirai, plus je mentirai. Je traverse trois cents lieues de mer et j'arrive dans Un pays....
Dites donc, maître Pipi, toute votre histoire est-y comme ça ? dit un des écoutans qui ouvrait de grandes oreilles et ne comprenait rien à ce préambule dont chaque phrase, terminée et coupée par des espèces de rimes , ne présentait aucun sens raisonnable.
—Won, mon garçon, sois tranquille, répondit le maître ; mais je commence comme y faut commencer; on a toujours commencé ainsi depuis que je me connais , et je me connais depuis longtemps. Mon père qu'était nn vieux loup et qu'en savait long, m'a, bercé avec des histoires , et il commençait par les pètits éçus, la fille à l'hamac,
le fosaé et la perruque. Vois-tu, c'est sacré pour débuter dans un conte marin, comme le signe de la croix dans les prières du curé de Saint- Louis... Maintenant, que personne ne m'inter* rompe, mev'là-z-à la princesse. C'tte princesse était belle ; c'est entendu , une princesse est toujours belle , parce que les princes ont des beaux enfans , des belles femmes comme, des beaux diamans et des beaux habits. ÈUe aimait à se pro-
mener sur îe Gange , le soir à la fraîche , ni plus ni moins que vous et moi , après le chaud de la journée , sur le quai du port , ou sur le pont de
VUranie.
— Ou sur le Doubs , dit un Juratien, en soupirant.
— C'est sur un hrig quelle se promenait, la princesse. Le hrig était heau, reluisant aux rayons du soleil qui se couchait , comme la cafetière d'argent du capitaine reluit quand la lampe vient s'y regarder au miroir à la lin du diner . J'ai vu ça une fois , et je ne l'oublierai pas ; c'était superbe, c'était pour la Saint-Antoine, mon patron , que le commandant m'avait invité à diner. Le brig que je vous parle, il était d'or et d'argent fine; ç aurait été une fameuse prise à faire , si on avait été en guerre. Mais , y paraît qu'on avait la paix avec le roi de là-bas; car il y avait dans le Gange un bâtiment français. Sur ce bâtiment se trouvait un matelot qu'était un beau garçon et pas maladroit comme vous verrez. Il était aller pécher avec une embarcation, un peu loin du navire. V'ià qu'après avoir remis un hain ( i ) à la place de celui qu'avait été emporté
• ■ * • éi
(0 IlMncfon.
LE ÇONTEUR. 85
par un gros poisson, et l'avoir garni d'une bouaite (i),illevitla têteetvit, àunedemi-eneâblure de lui , un brig brillant comme mon sifflet quand je l'ai passé au blanc d'Espagne* Ça Fétonnitbeaucoup. Les voiles du brig elles étaient de coton blanc, fin, ma foi , autant que vous le voudriez pour des fichus à votre hôtesse ; les haubans et les autres manœuvres étaient de soie noire, brillante comme les plumes d'un pétrel; « Oh! du brig, » qu'y dit-dit-y en le hélant. Quelqu'un parut sur le couronnement; c'était pas un homme de quart , mais une femme.: Le matelot français est gajant , le camarade ôtit son chapeau et fit un beau salut que la princesse lui renda; car c'était la princesse. Le matelot lui dit : « Vous êtes bien bonne ; mais espérez un peu, je vas vous voir, » quy lui dit, dit-y. Il levit son grapin , bordit ses avirons et allit au brïg. Quand il arriva-z-à l'échelle , on fit passer du monde sur le bord; c'était des jeunes filles. « Bon , qu'y , se dit en lui-même , y aura gras, ici! ça se trouve ben , car je n'haïs pas le sexe, et y a deux ans que j'ai quitté Saint-Malo. » Y dit bon jour aux pilotines, en passant: mais, pas si bête que -de tomber amoureux tout de suite
(\) Appât.
d'une de ces citoyennes-là \ II avait bien reconnu à la beauté du navire que la femme qu'en était l'armateur et le capitaine, c'était une princesse ; il voulait faire son chemin et passer prince dans l'Inde, parce qu'en France il avait tout au plus l'espoir de passer quartier-maître; il allit drôit au gaillard d'arrière , et pour flatter la princesse ( voyez-vous le malin ) , il fit une petite voix et lui prenant la main, y lui dit , dit-y : « Cré nom de nom, princesse que vous êtes jolie! — Vous êtes bien honnête , beau prince; mais >c*est pour vous f... de moi ce que vous en dites, répondit la princesse avec modestie.. — Non, foi de malouin, vous êtes très-belle, et je vous aime; et si ça ne vous fait pas de peine je vous épouserai tout de même, demain, ce soir, tout-à-l'heure , quand vous voudrez , avec la permission dé mon commandant et de M. votre père. » La princesse rougit jusqu'au blanc des yeux; elle dit, dity, au matelot : « Ça n'est pas de refus; vous avez du beau linge , vous succéderez à mon père qu'est un grand roi sur le bord de la rivière. 11 sera tres-lla t té que vous m'épousiez, et moi aussi. Voulez-vous boire une goutte ensemble , d'abord , mon prince ! — Ça va , ma belle princesse, justement j'ai soif . » La princesse fit venir une bouteille de liqueur : c'était du parfait-amour !
Quand le matelot en eut bu non pas un boujaron, parce qu'on ne connaît pas les petites rations dans l'Inde , mais une pleine calebasse*, >
il dit qu'y dit ? u Ah ça î sans façon, princesse, aureriez-vous du tabac à chiquer? » Figurez-vous qu'y n'y avait pas de tabac à chiquer à bord du brig ! Ne m' par^z pas des bâtimens des princesses de l'Inde ; j'aimerais mieux trouver un bateau de Plougastel, dans la rivière de Châteaulin, parce que si je n'y rencontrerais pas une jolie princesse, je suis sur au moins que j'y aurais la pipe ou la chique de la femme du patron ! Le matelot se mit à bisquer qu'y n'y avait pas de chique ; mais la princesse le consolit bien vite, a Nous allons chiquer les vivres, qu'elle lui dit , et ça vaudra mieux. Mon cuisinier va nous servir un morceau, et j'espère que vous y ferez honneur. » On mit la table un moment-z-après , et on servit-z-un repas qui comptait; un beau repas x qu'il n'y en a pas un de vous qu'il aura son pareil le jour de sa noce ou du baptême de son premier garçon. ■ : ,
— Pas de fayots, maître Pipi !
— Des fayots! iinbécille , ah bien oui! J' te demande un peu comment une princesse d'esprit aurait pu offrir des fayots à un matelot qu'est
venu de Saint- Malo dans l'Inde à travers les mers , les biscuits et les fayots? Le cuisinier %s«rvit des poulets rôtis et une salade !
— Je voudrais-t-etre ce matelot-là , sàcrebleu !
— Tiens , tu n'es pas encore trop dégoûté , Jean-Pierre ! Pour vin d'ordinaire le cambusier donnit du Bordeaux ; et au dessert , je ne sais pas quoi, mais il fallait que ce fusse bien bon, car le malouin tournait l'oeil comme une poule qu'a le mal de mer. Enfin finale , la princesse trouvit le matelot fort aimable , et quand il eut achevé de boire et dç rabiauter toutes les bouteilles , elle fit pendre un-n-hamac pour lui dans sa chambre. Le lendemain, la princesse mena son amant au roi qui lui donnit une bonne poignée de main et lui dit : « Si ça conyieh-s-à ma fille, ca me convient-z-aussi , vous serez mon beau-fils » .
Le matelot s'instalht dans la maison du papa, où c'était tous les jours féte ; du vin à discrétion, du tabac à la brasse et pas de quart à faire ; ah ! si fait, le grand quart, mais pas sur le pont d'un bâtiment. Il eut soixante-sept garçons en 20 ans. C'est ce qui vous prouve, mes enfans, qu'il n'y a rien d'impossible au bon matelot et qu'il peut arriver à tout-
LE CONTEUR. 8g
— Hein! elle n'est pas mauvaise cëlle-là, reprit maître Pipi , après avoir ajouté à la dernière phrase de sa narration : « Cric ! >> à quoi tout le monde avait répondu le Crac d'usage.
— Elle est seulement bien courte, dit Brian t; j'aime les longues histoires moi , en savez-vous
pas des plus allongées que ça , maître ?
— Oh ! ([ne si fait j'en sais.
— Dites-nous en donc une, si c'est un effet de votre part. Voyez , tout est tranquille , on n'a pas besoin de nous ; j'avons le temps , le pilotin vient de piquer la demie de neuf heures.
— Ehben soit ! Je m'en vas vous en compter deux au lieur d'une : mais celles-là c'est du sérieux. Vous autres gens des montagnes et de l'intérieur , vous avez des revenans , des esprits , des fantômes ; vous croyez p't-ëtre que nous n'en n'avons pas aussi? Ecoutez bien, je vas vous parler du oltigeur Hollandais et du Grand chasse f. . .
On se rapprocha de maître Pipi , qui buvait un verre de vin que le mousse des maîtres était allé chercher au poste. Quand le silence fut parfaitement rétabli et le vin bu, le conteur commença à peu près en ces termes :
« Y avait. autrefois, et y y a bien longtemps de ça , un capitaine de navire qui ne croyait à saints, à Dieu ni autres. C'était un-n -Hollandais, qu'on dit, je ne sais pas de quelle ville; mais ça n' fait rien à la chose. 11 partit un jour pour aller dans le Sud. Tout allit ben jusqu'à la hauteur du cap Bonne-Espérance ; mais là, y „ reçut un coup de vent; quel vent que je vous dirai ? de ce vent qui décornerait des bœufs , de ce vent qui arrache les vieux arbres et les maisons quand il s'y met. Le navire était en grand danger ; tout le monde disait au capitaine : » Capitaine, faut relâeher; nous sommes perdus si vous vous obstinez à rester à la mer; nous mourirons infailliblement , et y n'y a pas à bord d'aumônier pour nous absoudre. » Le capitaine riait de ces peurs de l'équipage et des passagers ; y chantait, le, scélérat, des chansons horribles, à faire tomber cent fois le tonnerre sur sa mâture. Il fumait tranquillement sa pipe et buvait de la bière comme s'il aurait été assis à une table d'un cabaret d'Anvers. Ses gens le tourmentaient pour relâcher, et tan t. plus qu'y le priaient, tant plus qu'y s'obstinait à rester toutes voiles dehors. Car il n'avait pas seulement mis à la cape, ce qui faisait trembler tout le monde. 11 eut des mâts de cassés, des voiles: d'emportées,
LE CONTELK. 91
et à chaque accident , il riait comme vous feriez vous autres si on vous apprenait une bonne nouvelle : par exemple; que vous avez votre congé; car vous n'aimez pas encore la mer vous ne l'avez -pas vue assez long-temps pour la trouver bien mieux sans comparaison que la terre. -
Donc , le capitaine se moquait de la .tempête , des avis des matelots, des pleurs des passagères. On voulut le forcer à laisser arriver dans une baie qui offrait un abri, mais il jetit à la mer ^celui-là qu'était venu à lui .pour le menacer. Alors un nuage s'ouvra et une grande figure descenda sur le gaillard d'arrière du bâtiment. On dit que cette figure , c'était le Père Eternel. Tout le monde eut peur ; le capitaine continua à fumer sa pipe ; il ne leva pas même son bonnet quand la figure lui adressit la parole.
— Capitaine , qu'elle lui dit, dit-y, t'es-t-un entêté.
— Et vous un malhonnête f que le capitaine lui réponda; f..... moi la paix; je ne vous demande rien ; allez- vous en vite d'ici, ou je vous brûle la cervelle ».
Le grand vieux ne répliquit rien , il haussit les épaules. Alors le capitaine sautit sur un de
ses pistolets , Tarant et. ajustit la figure des nuages. Le coup, au lieur de blesser l'homme à la barbe blanche , percit la main du capitaine ; ça l'embêta un peu, vous pouvez le croire. Il se leva pouj» aller porter un coup de poing dans la figure au vieillard ; mais son bras retombit frappé d'une parélysie. Oh! ma foi alors, il se met ta dans une colère , jurant , sacrant comme un impie et appelant le bon Dieu je ne sais pas comment!
La grande figure lui dit pour lors : — T'es-t-un maudit, le ciel té condamne à naviguer toujours, sans jamais pouvoir relâcher , ni mouiller , ni te mettre à l'abri dans une rade ou un port quelconque. Tu n'auras plus ni bière ni tabac; tu boiras du fiel à tous tes repa? , tu mâcheras du fer rouge pour toute chique ; ton mousse aura des cornes au front, le museau d r un tigre et la peau plus rude que celle d'un chien de mer.
Le capitaine poussit un soupir; l'autre con-
tinua:
—Tu seras-4-éterneUement de quart , et tu ne pourras pas t'endormir quand tu auras sommeil, parce qu'aussitôt que tu voudras fermer l'œil , une longue épée t'entrera dedans le* corps. Et
LE CONTEUR. q3
puisque tu aimes à tourmenter les marins , tû les tourmenteras.
Le capitaine sourit.
— Car tu seras le diable de la mer : tu couriras sans cesse par toutes les latitudes ; tu n'auras jamais de repos ni de beau temps ; t'auras pour brise la tempête ; la vue de ton navire qui voltigera jusqu'à la fin des siècles , au milieu des orages del'Oxcéan, portera malheur à ceux ou celles qui 1 apercevront.
— Amen* donc ! que cria le capitaine , en riant
à gorge déployée.
—Et quand le monde finira, Satan te donnera
pour retraite une chaudière de damné.
Je m'en f.... fut toute la réponse du capitaine.
Le Père Eternel disparut , et l'Hollandais se trouvit seul à bord avec son mousse qui était déjà masqué comme que lui avait dit le vieillard. Tout l'équipage s'en allait dans le nuagef avec la grande figure , le capitaine le vit et il se mit à blaphémer. Oui; blaphème , ça te sèrvira à grandchose! ,
Depuis ce jour-là, Y Voltigeur navigue au
milieu des gros temps , et tout son plaisir est de faire du mal aux pauvres marins. C'est lui qui
leu-z-envoye les grains blancs; qui jette leu
vaisseaux sur des bancs qui n'existent pas , puisqu'ils ne sont pas marqués dans le Neptune ; qui leu donne les fausses routes et leu fait faire naufrage. Je ne l'ai jamais aperçu qu'une fois , sur les côtes du Mexique*, et je sais que j'ai eu une fameuse peur. J'étais tout jeune , je fis une neuvaine à Notre-Dame -de -Recouvrance , que j'ai scrupuleusement accomplie , tellement que notre brig est pendu k la voûte de l'église ; sans
ça, je suis sûr que nous étions péri corps et
bien, sans sauver not'e malle.
Il y en à qui disent comme ça que 1' Voltigeur Hollandais a quelquefois l'audace de venir visiter les bâtimens qui passent ; alors il y a révolution à la Cambuse; le vin aigrit et tout devient fayots. Souvent il envoie des lettres à bord des navires qii'il rencontre; et si le capitaine a la chose de les lire, perdu; il devient fou, son bâtiment danse en l'air et il finit par sombrer dans-n-un tangage sans pareil. Si je savais coinment qu il est peint 1' Voltigeur , je vous le dirais pour que vous en dédissiez; mais on ne le sait pas. Il se peint comme il veut , et il change dix fois par jour , le vilain forban , pour ne pas être re-
connu ! Qu'est que ça fait au capitaine? Sa peinture ne coûte rien au magasin général du diable! Le jour que je l'ai vu il était tout noir du haut en bas; Michaud, le maître de la Phigénie ,en 72, m'a dit, dit-y, qu'il était rouge et jaune quand il le rencontrit dans les mers de l'Inde. . Des fois qu'A y a , il a l'air d'un lourd chameau hollandais qu'a peiné à haler dans le ven,t son grosderrièrej d'autres fois il se fait corvette, et il fend la mer comme un corsaire léger. J'en sais d'autres qu'il a voulu attirer , le gredin qu'il es t , en tirant du canon d'alarme ; mais il n'a pas pu les genoper , parce qu'ils s'en sont méfiés. Enfin, il est capable de tous les tours, et ce qu'on a de mieux à faire quand il arrive au milieu de Forage, e'est de laisser courir, et, si on peut ajouter quelque chose à la voilure , de le faire bien vite pour éviter sa rencontre. Son équipage est aussi damné que lui , c'est un tas de mauvais sujets. Tout ce qu'il y a eu de faillis matelots , de coquins morts sous la garcette pour vol à bord des navires , de lâches qui s'est caché dans les combats est sur son bâtiment ; et ça fait une jolie société ! C'est le Père Eternel qui lui a donné c'te racaille, après les difficultés qu'il ont eues ensemble. Il se recrute avec ce qui
96 le Conteur.
meurt dans ce genre-là sur tous les vaisseaux du monde. \ •
Ainsi , veillez au grain-z-enfans ! Si vous ne vous comportez pas bien dans le service > vous aurèrez pour retraite le navire du Voltigeur Hollandais ! Et il y a de l'ouvrage à bord de lui (i) , croyez -moi. On est toujours à yîfer de bord, parce qu'il faut être partout au même moment. Vous trouvez le quart long sur VVrahie; et cependant vous avez maître Pipi pour vous compter des histoires ! Là point d'histoires, point de maître Pipi ; la faim , la #oif , la fatigue > l'envie de dormir , tout le tremblement , quoi ! Avec ça, que si on se plaint, si on ne marche pas droit, les officiers mariniers a des fouets dont les mèches sont finies en lames de rasoir, qui vous coupent un homme en deux comme mon couteau couperait, sans comparaison, une demionce de beurre. Dire ensuite que ce métier-là les matelots du Foltigeur ne le feront pas longtemps , n*on ! tout le temps de l'éternité seulement ! C'est-à-dire , vingt-cinq millions de millions d'années de plus que ma, grand'mère n'avait de poil de barbe au menton.. . Allez-Vous y frotter! .
(\y A «on bord; locution très-familière anx matelots.
Moi, j'ai travaillé toute ma vie, et je navigue depuis cinquante ans pour être gabier après ma mort dans la grand'hune d u Grand Chasse- F
Celui-là c'est différent de l'autre. On y est bien : de la viande à tous les repas ; pas trop de gourganes ; du vin de Bourgogne le matin , du Madère-z-à diner, et le soir une chopine de rhum. C'est ça-z-un fameux navire , et dont le capitaine est un bon enfant ! et puis il y a de la place, allez, pour pendre son-n -hamac. Le bâtiment a on ne sait pas combien de mille lieues de quille, et tout en proportion. Les bas-mâts sont si hauts qu'un mousse qui monte à la hune pour porter la soupe aux gabiers à la barbe blanche avant d'être arrivé-z-aux gambes de revers.
Par exemple, le Grand Chasse- F ne marche
pas vite ! C'est une vraie bouée pour Je plus près. Il reste cent ans à virer de bord, et deux siècles pour lever-z-une ancre. Son catacois de perruche est plus grand que l'Europe entière , en y comprenant Landernau. Vingt-cinq mille hommes font l'exercice du fusil sur la pomme de son grand mât ( i) , qui est si tellement plus haut
(1 ) Au sommet de chaque mât de perroquet est un large disque de bois horizontal et par conséquent traversé perpendiculairement par le mât ; on
que la lune, que c'est elle qui fait les esclipes de lune , et ses différens quartiers en passant devant le soleil. Le capitaine est un grand, gros, bel homme, qu'est vieux, mais vieux qu'on n'en sait pas de plus âgé. Ses moustaches sont toutes blanches; on dit qu'elles sont si épaisses, qu'y aurait de quoi faire-z-avec chacune un câble pour un vaisseau de 80.
Quand vous voyez dans le ciel , après un coup de vent-z-à orage, ç'te grande banderolle, bleue, rouge , jaune, verte, violette, blanche , que saisje encore? vous croyez, mes garçons, que c'est l'arc-en-ciel , comme on dit partout ; eh bien !
non, c'est la flamme du Grand Chasse-F Elle
est de toutes les couleurs quelconques , parce que le navire est de toutes les nations. Le bruit que vous entendez dans les poulies , quand il vente la peau du diable et que nous courons les huniers au bas ris, c'est le son aigu du sifflet du maître. Le tapage qui a l'air de se faire là-haut, pendant les tempêtes, et que vous autres campagnards vous appelez le tonnerre , c'est pas autre chose que les paroles de l'oflicier de quart , quand il commande une manœuvre
\t nomme la pn/nni; . 11 < *t romim m mit unr pomme plaie au liant «l'une ranne.
dans son porte-voix. Les marées (vous savez , le flux et le reflux qui remplissent et laissent ensuite à sec le port de Brest) , on veut dire comme ça que c'est la lune qu'en est cause; des bêtises! Il y a flot , ou, pour mieux vous faire comprendre à vous autres qui êtes tout nouveaux dans le métier , la mer monte, quand le capitaine du Grand Chasse-F va à sa bouteille
rendre ce qu'il a bu-z-à son diner-z-et à son déjeuner ; la mer descend-z-au contraire pour le juzant, quand l'équipage du bâtiment tire de l'eau pour laver le pont.
« Le Grand Chasse-F est-z-un monde ; dans
chaque poulie il y a-z-une auberge; la pipe du moindre mousse est grande comme une frégate; la chique d'un seul homme nous ferai t-z-à nous tous de YUranie notre provision pour une campagne de dix-huit mois ; les drisses de pavillon sont grosses au moins comme la grosse tour de Toulon, alors jugez du câble î
(Je vaisseau , tQut de même que Y Hollandais maudit , naviguera-z-éternellement ; niais ce sera-z-un plaisir d'être à bord, parce qu'il y a bonne compagnie. Tous les plus braves et les plus bons garçons sont dessus ; et quand mon commandant mourut- z-à Trafalgar , il me dit dit-il, en me serrant la main: « Pipi, mon
JOO LE CONTEUR.
homme, nous nous retrouverons sur le Grand Chasse-F. . . Oui, que nous nous y reverrons! Car il doit-z-y être mon commandant , si c'est vrai que les crânes y vont î . . C'en était un de crâne, celuilà , et je peux le dire ! Comme il est bien mort î u Pipi qu'il me dit, dit-y , je suis f.... — Case pourrait ben que je lui dis, dit-y ; mais maintenez-vous un peu, commandant, pour voir amener l'Anglais. Je m'en vas vous chercher quelque chose à boire. » Je lui montisben vite un bon verre de vin ; mais , plus personne ; je fus obligé de le boire . Le commandai! t avai t changé ses amures et pris la bordée de l'éternité. Il était mort, le brave homme, sans» faire plus de grimace pour avaler le biscayen qui lui a-z-entré dans la poitrine , que s'il avait maugé-z-une prune à l'eaude-yie , comme y faisait des fois avec l'officier de garde et maître Pipi.
Tiens ! en parlant de mon commandant, v'ià que je pleure, et que j'oublie de vous dire qu'estce qui a construit le Grand Chqsse-F C'est un
homme tout seul qui l'a fait-z-au commencement du monde. Je ne peux pas vous dire dans quel chantier. 11 a resté vingt-cinq mille ans. à le faire et autant à le gréer....
— Ohî maître Pipi, interrompit Briant , ceci
LE CONTEUR. mi
est un peu fort. Le reste , passe encore ! mais vingt-cinq mille ans pour gréer un naître !...
— Ça t'é tonne , Briant ! et cependant t es quartier-maître à bord ! T'as donc jamais rien lu? Si t'avais lu fencéclopétrie de M. de Voltaire , tu saurais ca.
— Vous l'avez donc lue , vous , maître Pipi , l'encé... l'encé ... Je ne sais pas quoi de M. de Vor taire? C'était-y un marin, ce particulier-là? Je parie encore que non! C'était què'que faiseur de rébus et de cbansons, qui n'aurait pas < ; té capable tant seulement de prendre une empointure proprement dans un grain.
— 11 est vrai de dire que je ne l'ai jamais lu, et que je n'ai jamais entendu nommer M. de Voltaire parmi les officiers ou les maîtres de la flotte; mais c'est égal , c'était un malin. M. Orfray , un de nos officiers d'autrefois, m a dit que cet homme-là en savait long , et qu'il a fait-z-un livre où tout se trouve. Si tout s'y trouve, le GrandChasse-F doit-z-y être comme les autres.
— -C'est vrai. Escusez maître Pipi, c'était pas pour vous lâcher ce que j'en voulais dire ; c'était i>oiir apprendre, car vous savez diablement des
choses
— Oui , que j'en sais pas mal ; et un autre jour je vou» en dirai des nouvelles. En v'ià-zassez pour ce soir; j*ai le gosier sèche , et je vat-aller boire un coup... Eh benî garçons, êtes vous contens ?
— Merci ben , M'sieur Pipi, faudrait que nous serions ben difficiles pour ne pas l'être. Ça peut s'appeler un quart ben employé.
— Mais , sacredie* , mes fils , n'allez-pas oublier ça, non ! Souvenez-vous ben d'être des bons matelots pour ne pas trimer sur le Voltigeur Hollandais; ét si vous allez dans des pays, où ce qu'il y a des princesses , soyez aimables , galans et polis pour devenir princes , et manger des poulets rôtis.
— On s'y conformera , maître.
LE CONTEUR. 1 o3
NOTES
Les traditions s'effacent. — Le poète du lougre le Grandville. — Maître Pipi. — Contes r habilles par les matelots. — L'homme au manteau blanc. — Moralil^u Grand Chasse-F et du Voltigeur Hollandais. — The Merry dunn of Dover. — Le Navire inconnu , tradition populaire, par M. H. de Latouche.
Les vieux marins sont conteurs ; ils aiment a tromper l'ennui des longues heures d'un quart sans manœuvre ou d'une garde en rade par les récits de leurs campagnes ou par les souvenirs d'anciennes traditions. Autrefois il n'y avait guère de bâtiment qui n'eût son conteur et sou poète en tjtre; c'était toujours un homme d'imagination, habile a égayer une histoire par une profusion de lazzis , de comparaisons bouffonnes, de plaisanteries triviales, presque tous empruntés a des idées d'érotisme , qu'un regret de célibat forcé et la mémoire de grossières amours rendent assez naturelles ; presque tous parés des grâces d'un langage figuré, dont les tropes appartiennent au vocabulaire maritime.
Le nombre de ces légendaires diminue : la loi du recrutement amène maintenant abord des vaisseaux des hommes de l'intérieur, —comme les appellent les matelots de la popu-
1q4 LE CONTEUR.
lation des côtes, — qui ont leurs habitudes toutes faites, leurs traditions nationales, leurs langues particulières, et qui, passagers seulement clans une profession qu'ils ne sont tenus
d'exercer que six ans, prennent peu d'intérêt à ce qui plaît tant a l'esprit des marius. Les anciens types s'effacent en France ; ils se conserventebez les Anglais, chez les Americains et en Hollande. C'est un des cotés poétiques de notre marine que nous perdons; j'en pleurerais volontiers! et je n'ai pas pour me consoler l'espoir de trouver un jour une compensation a ce malheur dans les services que rendra a l'escadre le recrutement, s'il est maiuteriPtel que la loi l'a fait.
C'était le bon temps du gaillard d'avant que celui où le poète-conteur rassemblait autour de lui , sous un cagnard quand il pleuvait, ou au grand air quand il faisait beau , une moitié des gens de quart, pourleur faire entendre quelques-unes de ces vieilles légendes qui courent la mer depuis des siècles, avec les chansons matelotes ! On conte encore un peu, mais les traditions s'altèrent et s'oublient. La bibliothèque bleue et les féeries de village envahissent les navires, comme le vaudeville moderne et les airs de Rossini. C'est pitié d'entendre des navigateurs chanter : Di tanti palpiti et les couplets de M. Scribe, ou se dire des histoires dont les héros n'ont pas seulement le pied marin !
Quand les conteurs et les faiseurs de grotesques ballades maritimes étaient encore en honneur, ilétaittels de ces beaux esprits qui recevaient une haute-paie de leurs camarades. Je me souviens d'un de ces favoris de la muse a qui chaque ma-
LE CONTEUR. lo5
telot donnait un sou par mois, pour payer ses inventions épigramiuatiques. C'était a bord d'un lougre de guerre, convoyeur a Brest, qui avait pour capitaine M. Biloquet, et M. David pour lieutenant en pied ; l'équipage était peu nombreux ei courait la grande bordée, c est-a-dire se partageait en deux quarts, qui se relevaient de six en six heures. Ce métier était fatigant, les matelots se plaignaient, mais la plaiute n'amendait nullement leur marché , comme aurait dit Lafontaine. Ils pensèrent que l'épigramme obérait ce que n'obtenaient pas des observations qui leur paraissaient pourtant raisonnables. Le poète fut chargé de la satire vengeresse, et voici ce dont il s'avisa :
Oli ! Moriphé' , cher Moripliéc !
Largue en grand tes pavots sur les ralingues <I im-/>haniai> , Et fait, cher Moriphe , qu' Biloqucl-z-et David N'nous fasse phis vourir le grand quart.
Cette phrase , qui avait la prétention d'être •en vers , où quart rimait a hamacs, eut un grand succès; tout le inonde ; le poète eut deux sous, ce mois-la, au lieu d'un , grand quart continua. La mythologie, mêlée au matelotage, devait être pourtant d'un effet certain; l'auteur l'avait pensé; MM. David et Biloquet n'y furent pas sensibles. Bien que la littérature de l'empire eu fût aux pavots de MoiÇhée, et qu'une prière au dieu du sommeil, adressée en forme de réclamation épi gra m ma tique par de pauvres marins qui dormaient peu , lut une chose assez ingénieuse, les officiers ne purent pas changer l'ordre du serv ice. Lesci vers il \ a dans re morceau, est un modèle de
TQÔ LE COWTEUH.
style matelotique ; un poète couronné par l'Institut aurait dit:
Verue à pleines inaiu« tes pavot»
Sur les bord» désolés de nia fatale cuuilie
ce qui serait fort mauvais assurément ; le satiriste du bord fut original en traduisant dans son langage technique la vieille idée qui décorait tous les almanacbs des muses de l'époque. Pour moi je trouve a cela deux mérites : l'auteur se faisait Comprendre de ses camarades, qui savaient très-bieri que larguer en grand c'est lâcher tout de suite, et que les ralingues d'un hamac ce sont ses bords; puis il était peu in telligible pour les gens du monde , qui avaient déjà bien assez de Morphée et de ses classiques pavots. En vérité, je suis tenté de dire que, sous ce double rapport, le poète du lougre de Brest était un homme plein de goût.
Le maÎtré Pipi , dont il est question dans le chapitre qu'on vient de lire, n'est pas un être imaginaire; il était quartier-maître à bord du vaisseau le Tourville , quand nous y apprenions notre métier. C'était un ancien serviteur , un de ces matelots de la vieille roche pleins de superstitions , de préjugés et de croyances d'un autre siècle, un de ces hommes enfin tels que Walter Scott et Cooper les aiment, tels qu'ils les savent si bien mettre en relief pour nous*faire connaître les types des professions. Combien de fois me suis-je promené le soir sur les passavans avec ce chevalier de l'artimon , écoutant ses amusans radotages si colorés , si naïfs . sî plaisamment sérieux, auxqùelsfil croyait avec tant
LE CONTEUR. IOJ
de bonne foi ! Que n'ai-je alors pensé à recueillir sous sa dictée toutes les traditions que ma mémoire me rappelle trop incomplètes! C'est a Pipi que j'ai entendu raconter le mieux les merveilleuses histoires du vaisseau maudit et de ce navire gigantesque qui a reçu des marins la dénomination étrange que je n'ai pas osé écrire tout entière, parceque , comme le disait fort bien Dumarsais , « si le mot est françaisfl est malhonnête. » Le Fokigeur Hollandais et
le Grand Chasse- F sont des canevas sur lesquels chacun ,
au gré de son imagination , jette de bizarres broderies. Le plus grand nombre fait de ces légendes des choses qui manquent de sens , sinon de poésie et de comique; j'ai dû leur restituer le but moral, dont les fables maritimes ne manquent pas plus que les autres , mais qui échappe souvent aux auditeurs, parce que le conteur l'ouhlie ou le dissimule sous les détails dont i) enjolive son récit.
Une des pensées, et celle-là est un peu vaniteuse , qui sert de dénouement ordinaire aux contes du gaillard d'à va ut, qu'une ancienne tradition n'a pas consacrée, c'est le succès du matelot en toutes circonstances. Le conte de la princesse indienne épousant le marin de Saint-Malo, est un exemple entre cent de cet amour des belles catastrophes au profit de l'homme de mer. Je ne sais si on aurait bonne grâce a se moquer d'une pareille prétention . Les raccoleurs ne manquaient jamais de dire aux "badauds qu'ils pressaient Sur le quai de la Ferraille : « Viens avec nous, mon ami ; le roi te nourrira bien, et, en pays étranger, tu ne peux pas manquer d'épouser une princesse. » Nos soldats ont en effet épousé quelques princesses* a l'étranger, pendant cette pé-
riode de gloire et de grandes aventures qui a presque fait oublier les miracles des Mille et une Nuits ; les matelots ont été moins heureux jusqu'à présent. Les illusions de cet avenir leur sont plus permises qu'à d'autres. L'existence à laquelle ils sont condamnés est si dure , elle leur impose tant de privations,. qu'ils ont besoin de se mentir au moins sur le chapitre du mariage ; ils rêvent, une heure, la perspective d'un royaume près du Thibet , par la conquêt^'une jeune fille de bonne maison , et à la fiii ils épousent la fille d'un calfat ou d'un charpentier, la veuve d'un pêcheur ou d'un camarade de l'escadre.
Tous les contes qui ont cours dans les littératures des différons pays, sont rajustés par les beaux diseurs des vaisseaux pour les lieux où ils doivent se produire et pour les auditeurs qu'ils vont trouver. Je sais plusieurs des fabliaux empruntés parLafontaine à Boccace qui ont eu les honneurs de la traduction en langue marine. Figurez-tfous Joconde raconté pendant le quart , mais Joconde devenu matelot et ayant affaire aux princesses et aux servantes de cabaret ! Micromegas aussi est passé dans la marine ; il fallait entendre l'Eldorado de maître Pipi ! Je n'ai pas osé le peindre pour ne pas déshonorer par mes inventions ou mes oublis les imaginations gastronomiques et le fantastique libertin de mon vieux conteur. Je ne sais guère que l'histoire sublime de Robinson Crusoéqueles matelots n'aient pas arrangée pour se la redire; c'est tout simple, ce qu'il y a d'ingénieux dans la création de Daniel de Foë, cê qui v ous frappe beaucoup
LE CONTEUR. ÎOO,
ilans ce livre admirable ne peut pas les toucher. Robinsou n'est point merveilleux pour eux, il est trop moderne, car il est vrai comme un fait d'hier. Ils ont tous vu quelqu'un qui ressemble a Robinson ; tous- ils ont eu dans leur vie un chapitre plus étonnant peut-être qu'aucun de ceux de l'Odyssée du matelot anglais.
Une tradition qui court la marine, et surtout la marine marchande , c'est celle de r Homme ait manteau blanc. Pipi ne la savait pas sans doute, puisque je ne l'ai pas dans mon répertoire. Voici tout ce que j'en ai appris. Un navire étant a la mer, au milieu d'un brouillard, on entendit du côté du beaupré une voix plaintive : — Ho ! du navire ! — Ho! — Àvez-vous un chirurgien a bord? — Oui. — Pourriez-vous nousleprêtcr! — Tiens, vous le prêter! — Oh! j'en ai bien besoin. — Eh bien! venezabord. — Et un homme maigre, pâle, enveloppé dans un grand manteau blanc, parut sur lebout de dehors de foc, il descendit lentement sur le pont, passa sur le gaillard d'arrière, et demanda de nouveau le chirurgien. Quand celui-ci se présenta, l'homme au manteau blanc tendit son bras comme pour se faire tâter le pouls; mais il saisit le docteur, le mit sous son manteau et l'emporta. Ils disparurent dans la brume , et on ne sait ce qu'ils devin- > ent. Peu! -être est-ce depuis ce temps-la qu'il n'y a plus d'autres chirurgiens à bord des batimens du commerce que ce livre où le capitaine trouve des formules médicales poulies cas de maladie des gens de sou équipage et qu'on appelle le médecin de papier.
1 ÎO LE CONTEUR.
J'ai fait de vaines recherches pour découvrir l'origine du
Grand Chasse- F , j'ai pensé que le dernier mot de son
nom était la corruption de quelque autre qui avait à peu près la même consonnance ou un certain rapport de lettres. Je me suis demandé si ce ne serait pas le grand chasse foudre, parce que sa mâture vajusqu'aucielet chasse devant elle la foudre et les uuages ; si ce ne serait pas le grand chassefortune, dont la mission serait assez clairement expliquée; si par hasard des mots de deux langues n'auraient pas concouru a composer ce nom , et si on n'auiait pas pris aux Allemands leur fort (continuellement), aux Hollandais leur fun (en avant) ou leur fout (faute ) pour dire que le vaisseau va toujours, ou pour punir les fautes. Rien de tout cela ne m'a satisfait et ne pourrait satisfaire personne. Le juron aura remplacé une origine, et ce sera accolé la comme partout dans le langage énergique des marins ; voilà tout. Quant au navire en lui-même, peut-être n'est-ce autre chose que l'arche de Noé. Si ce n'est seulement qu'un jeu de l'imagination des matelots qui se sera plu a bâtir un vaisseau gigantesque , par un bonheur d'exagération assez ordinaire , il ne faut pas s'en étonner. Pourquoi ne ferait-on pas a la mer ce qu'on fait partout? D'ailleurs, cette exagération ne peut-elle avoir pour origine la vaste renommée d'une de ces galères du quatorzième ou quinzième siècle, qui furent la terreur des Africains , sous la conduite des chevaliers de Malte ; et cela aurait donné lieu a la tradition d'un grand chasse-fourhan , vaisseau suscité par Dieu pour poursuivre ces pirates , qu'on appelait fourbans ou forbans. Ce-
* ii "H 1
lui qui a pensé le premier a faire du Grand-chasse F.....
l'élysée naviguant des marins a été conséquent aux idées religieuses , qui sont celles delà majorité des vieux matelots; où il y avait un enfer il fallait un paradis (1 ).
(I) La tradition du Grand ckasse-F..... est dans la marine anglaise comme dans la notre. Un poèfe dont j'ignore le nom l'a mise en vers ; la voici :
The Merry Dunn of Dover.
The vessel the Merry Dunn chisten'd of Dover ,
In length many leagues of the Océan wnuld coverî
At Sunderland cargoes of coal would reçoive
At her bow-port! and what you'U scarce believe ,
vVoxild at the same time, from her stern-port discharge ,
Bèlon London Bridge,, irrto lighter and barge!
A boy sent aloft the ship's pendant to ctear,
In ascent and dercent for many a year,
So long was about it, as ail might présage,
That when he came down he was grey vith oldage !
This ship from the Downs white her way working out,
In length was so great , that in tacking a bout,
Like some monntain , the dread of the people ,
Her flying-gib-boom thon knock d down Calais steeple !
Same time that her ensign's long tail by a sweep
From dover heights struck on* a large flock of sheep !
Traduction. — « Le. Merry Dunn Je Douvres. — Le vaisseau hap- » tisé le Merry Dunn , de Douvres , couvrait , sur la mer , un espace de m plusieurs lieues. Il aurait pu embarquer-, par Pavant, une cargaison de » houille , à Sunderland, ét (ce que vous aurez peine à croire) le déchar- » ger en même temps, par un sabord d'arcasAç *, dans des berges et allèges » près du pont de Londres. Un mousse envoyé à la pomme du mât pour » parer la il a m me mil tant d années à monter et a descendre, qu'à son » retour, il avaU les cheveux gris. Ce même vaisseau , sortant de la rade
L'enfer, c'est /<? Fokigeur Hollandais. J'avoue en toute humilité que j'ignore la date de cette tradition ; cependant je la crois plus ancienne que le nom du bâtiment ne
pourrait le faire penser. Au temps où la Hoilaude avait toute puissance et toute fortune sur mer, elle se sera répandue; voila pourquoi sans doute ï Ajax du cap de Bonne- Espérance, ou pour mieux l'appeler le Juif errant des mers, est hollandais. Le navire maudit ne serait-il pas le premier égrier? Quoiqu'il en soit, une tradition existe dans les ports de la Manche, qui parle du premiervoleur de nègres; elle est très-touchante, surtout dans les vers suivans de mon ami M Hyacinthe de Latouche , qui avait eu le dessein de publier un volume de poésies sur les traditions populaires. M. de Latouche a renoncé a ce projet, dont la réalisation aurait ajouté sans doute encore a la renommée poétique de l'auteiir si spirituel du Roi des aulnes , des Classiques vengés, à' Arlequin et le Pape et de Fragoletta. Voici le Navire inconnu de M. de L.
Vieux matelot, dis-moi, la nuit tombe et les venls Dorment .silencieux sur ces déserts mou vans- Quel objet , des hauteurs de la dune escarpée , Enchaîne encor ta vue ardemment occupée?
» des dunes et louvoyant pour passer le détroit, dan» un virement de » bord son mât de clin-foc abattit la flèche du clocher de Calais , tandis » que son grand pavillon'de poupe , agité par le venl, balayait un im- » mensc troupeau de moutons sur les hauteurs do Douvres *. »
* Il y n ici contradiction : car un bâtiment qui serait capable de virer de bord dnns le Pas de-Cu)ais , ne pourrai» avoir enlouyneur la distance de Leudres À Snndcrlnnd.
Un #orige t'a promis «es fabuleux trésors ?
Ou crains-tu qu'abusant de la paix de nos bords , Le «orsatre africain, errant sur ces rivages ]Vy jette avec la tiuit lo- meurtre et le* ravages? Ta main presse ton cœur : tu dis qu'un saint amour Vient d'un vivant trésor implorer le retour.
Et ton «il plein d'un feu qui me rend l'assurance Regarde aVcc fierté les pavillons de France.
Oh! qui tient si long- temps tous vos vœux excité»?
— 3tf on fils , dans le repos des lointaines cités , Sous l'abri des vallons le ciel vous a fait naître:
Les hommes de la mer les savent reconnaître Nos périls, nos destins, mystérieux hasards.
A l'horizon des flots étendez vos regards.
Voyez-vous sous les feux de ces pâles étoiles Ondoyer un point vague et noir? ce sont des voiles.
— Eh bien ! lancez le câble aux flexibles anneaux j
Du phare qui s'éteint rallumons les signaux; Au-devant des rameurs de la rive étrangère Envoyez de nos bords la barqueliospitalière ; Que l'esquif, las des mert , avec un doux transport, Touche au sol de Neustrie. — Il n'aborde aucun port: Errant navigateur, sans guide, sans boussole , Incessamment battu d'un pâle à l'autre pôle ; Il fuit , et , des autans défiant les efforts, Il brave impunément l'airain tonnant des forts. Jamais d'un pavillon la flottante richesse N'a nommé la patrie où ton retour s'adresse.
Qui dira de quel bord ce navire est venu?
Où va-t-il ? — On l'ignore. — Et son nom ? — L'ut couru .
On raconte, mon fils, qu'un grand forfait s'expie Dans les flancs habités de ce navire impie.
Ses, rameurs , se frayant d'homicides chemins , Ont osé contre l'or éehanger les humains j
il. 8
Les premiers y Amérique aux larmes condamner ,
T'apporter les entons de la noire Guinée;
Vendre l'homme a son frère, et, le front menaçant ,
Marchander les sueurs et s'enrichir du sang.
Dieu , le Dieu courroucé qui frappe el nous éclaire ,
Au vaisseau parricide attacha sa colère.
Le maudit , par la soif au sein des flots brûle ,
Offrirait les trésors dont il marche accabla
Pour aborder la terre, obtenir un asile .
Quelque sable, un de>ert , un rocher.. .. Voeu stérile!
L'éternité des temps le consacre au remord ;
De naufrage en naufrage il échappe a la mort.
O mon fils, j'ai connu la céleste vengeance ; Et dans l 1 âge où l'amour rougit de l'indigence. J'osai, dans les hasards d'un irafic abhorré, Amasser un peu d'or qui n'a pas prospéré Ce signe , il vient pour moi menacer nos rivages.. . Lequel de nos pécheurs ne tremble à ces présages ? Que vers les hautes mers par les vents retenu Dans les vapeurs du soir le navire inconnu Apparaisse a ses veux — sa femme gémissante Ne verra plus rentrer la voile blanchissante. Ses avirons, ses cris , ses vœux sont superflus ; Le chaume qui l'attend ne le reverra plus; Ses enfans orphelins , vers la naissante aurore. Traînant de ses filets la trame humide encore , N'iront plus cueillir l'algue et chanter près des finis. J'ai des enfans aussi ! deux jeunes matelots Qu'exila le tourment de voir souffrir un père. Souris , Dieu qui pardonne à leur retour prospère !
Il disait le ciel tonne el 1 esquif agité Approche, grandissant . du rivage habité; L'éclair devant ses pas déchirait les nuages , L'aquilon révolte bat tous ses noirs cordages;
La terreur le précède , et seul dans ce moment Où nu) n'élèverait vers un ciel inclément Les voiles, les agrès, tissu» des mains humaines , Avec son artimon , ses vergues , ses antennes. Ses huniers , ses hauhans, jusqu'au pied du fanal Voguait appareillé le rfavire infernal } Et l'écho des rescifs épouvantait la plage Des rires et des cris de Terrant équipage.
Trois fois prêt à périr, trois fois son vaste bord De la vague écumante a repoussé l'abord ; Et l'oiseau du naufrage effleurant les abîmes De ses mâts (lamboyans n'osa toucher les cimes. Enfin, chassé du port, battu des flots amers, Terrible, il disparut à l'horizon des mers.
11 avait fui j la grève était encor déserte;
Nul objet sur la mer, au loin d'horreurs couverte
N'avait encore frappé nos regards étonnés,
Et pourtant sous ces rocs vers l'abîme inclinés
Touchait un autre esquif. Voyez l'éclair des armes
Ecoutez l'Océan répondre aux cris d'alarmes ! Le matelot pâlit ; une horrible clarté Illumine le flot qui roule ensanglanté.
L'Océan tout entier se soulève, et l'orage Apporte sous nos pieds les débris d'un naufrage.
Pourquoi le père errant , avec ces cris de deuil , Va-t-ii porter ses pas sur le glissant écueil ? O spectacle , o remords , effroyable torture! Ces vêtemens connus , cette rouge ceinture, Que jadis, dans l'espoir de les voir triomphons, Le coupable vieillard offrit a ses enfans , Les voilà — Tant de biens, de richesses lointaines Qu'un filial amour conquit par tant de peines , L'Océan les remporte , et pour derniers présens Lui jette les débris de ses Gis innocens.
VOCABULAIRE
Cag.\ard v — Abri en toile goudronnée ou peinte, sous lequel les matelots se mettent pour se garantir de la pluie et de l'eau que dégage la mer quand les grosses lames s'entrechoquent. I>a langue maritime a pris ce mot à la langue usuelle. Aux quinzième et seizième siècles , on appelait caignard un lieu à l'abri du so-
leil et de la pluie où se retiraient les gueux. Caignard, applique à un homme , signifiait gueux ou paresseux; il vient de canis, chien.
Chamberder, — Renverser, abattre , briser.
Cul-de-porc. — Nœud arrondi fait, à l'extrémité d'un cordage, pour y former un point d'arrêt solide.
Epissure. — Jonction faite de deux bouts de corde par l'entrelacement des parties diverses de ces deux morceaux. V épissure est une espèce de nœud fort solide et qui augmente peu le diamètre primitif du cordage.
Laisser courir. — Continuer sa route.
Mousse. — Jeune garçon qui apprend le métier de matelot, et qui fait quelquefois à bord le service de domestique. Notre
marine militaire a des compagnies de mousses dont les sujets sont élevés de manière à pouvoir devenir Maîtres dans les différentes facultés de la marine. Beaucoup de nos officiers les plus distingués , de ceux à qui les anciens privilèges auraient ferme l'eûtes du grand corps, parce qu'ils n'étaient pas nobles , ont commencé par être mousses. Autrefois les mousses s'appelaient pages. — L'orthographe actuelle du mot mousse pourrait tromper sur sa véritable étymologie, et l'on serait peut-être tenté de croire qu'il y a quelque analogie entre ce mot et celui qui signifie émoussé , amoindri , petit ; il n'en est rien. La véritable orthographe est celle-ci :'mouce; c'est évidemment le mot portugais mcço, jeune homme. Il est dans le vocabulaire de nos marins depais moins de cent ans.
QtJEUE-DE-RAT. — Travail que l'on fait au bout d'une corde pour la terminer en cône allongé du pour lui donner la figure que rappelle le nom de queue-de-rat attribué à cette façon.
Ctt €\m'\nc au Camp et à la Mtv.
Souvenir e/e fit C tct*m/iq>p*t* d t^fw.
A M. CARÊME, Contrôleur de la boyche chez M. le baron Rouehild
« Dans un de vos plus beaux ouvrages , vous avez considéré, monsieur, la campagne de Russie sous un point de vue qui avait échappé à tout le monde , et même à M. le général Philippe de Ségur , qui est cependant dé l'académie; vous avefc constaté les pertes que lit. l'art culinaire dans ce grand naufrage où s'abîma l'empire.
D'autres ont peint Napoléon luttant contre la
mauvaise fortune; vous avez peint Laguipière succombant au sort qui poursuivait tout ce qu'il y avait là d'hommes de génie , généraux et cuisiniers !
» A chacun sa tâche dans l'histoire ; à chacun ses sympa tj^es pour le panégyrique. Fléchier célébrait Turenne mourant au champ d'honneur ; vous avez arrosé de pleurs la tombe des artistes de la maison dç M. de Narbonne, frappés par le trépas sur une terre de malheur et de désolation. C'est un devoir pieux dont vous.uous êtes acquitté; c'est la dette de la reconnaissance, de l'admiration et de Famitîé que vous avez payée ; c'est une lacune que vous avez remplie. Grâce aux historiens militaires, nous savions quç nous avons perdus dans la campagne de Russie cent mille soldats ; grâce à vous , nous savons que nous y avons perdu trente cuisiniers.
)> Je crois que la campagne d'Alger n'a point coûté de larmes à la cuisine ; je n'ai pas lu dans les bulletins qu'on ait eu le malheur de perdre quelques-uns des Vatel du quartier-général; vous n'aurez dont point d'oraisons funèbres à fiaire. Aussi n'est-ce pas pour vous engager à remplir l'office douloureux de nécrologue que j'ai rhonnçur de vous écrire v monsieur; c'est pour vous parler de l'état de la cuisine pendant
la guerre, et vous prier de faire un rudiment classique où tout ce qui met la marmite au feu dans une armée et dans une escadre vienne puiser des préceptes , dont j'ai vu qu on avait bien besoin.
» Vous avez nourri des empereurs et des rois ; vous avez traité des plénipotentiaires réunis en congrès ; vous avez fait mieux , vous avez travaillé à la conservation des vrais principes dans la maison de M. de Talleyrand, aux relations extérieures; tant de gloire ne vous a point enflé d'un fol orgueil. Vous avez votre dignité , vous savez ce que vou^alez ; vous ne fricoteriez pas pour un bourgeois 7 et il faut à votre talent la table d'un banquier baron, qui traite de puissance à puissance avec les monarques , et prête , sur le gage d'un sceptre , de l'argent aux souverains qui en manquent : c'est juste , il ne faut pas déroger. Mais ce n'est pas descendre que de s'occuper de la théorie d'un art et de faire des traités élémentaires , quand il y va de la propagation des bonnes doctrines et du bien-être d'une classe entière de citoyens. Voyez Tissot
qui a fait la médecine du pauvre ! Vous
admireriez Sackoski se faisant le Boileau ou le Lhomond de l'escarpin , après avoir chaussé des têtes couronnées.
» J'ai vu creuser , dans le sable de Sidi-el-Ferruch , les petits trous , garnis de trois pierres , ou quelquefois de trois bidons de fer-blanc (1) , qui servaient d'âtre et de fourneaux pour les cuisines; je suis demeuré convaincu que vous pourriez déterminer et établir par une règle générale la meilleure forme à donner à ces excavations pour concentrer mieux la chaleur, et produire dans le moins de temps possible l'efljet le plus sûr. Vous entendez bien , monsieur , *qùe je vous indique ce mal , parce qu'il m'a paru être le principe de tout ce qu'il y a de mauvais dans le régime culinaire des n^dats. C'est chose importante que le principe, en cuisine comme en constitution politique; changez le point de départ et tout change.
» Disons pourtant qu'eussent-ils eu de ces excellens fourneaux qu'on trouve dans les maisons modèles, et du bois aussi bon que l'était peu celui qu'ils coupaient dans la brousse voisine pour faire l'ordinaire , nos soldats n'auraient pas obtenu de bons résultats. L'eau trouvée à quelques pieds sous le sable est agréable ; mais les
(.) On trouvait fréquemment de ces bidons dans les broussailles. Les soldats , beaucoup trop charges pour faire la guerre de tirailleurs , se débarrassaient de tout ce qui les gênait. Ces petites boites à eau furent les premiers objets dont ils se défirent.
bœufs de M. Sellière étaient maigres , et la marmite était de fer- blanc ! Que de tristes él.émens pour un bouillon ! Ajoutez à cela l'impatience des cuisiniers qui écumaient à demi Fonde du pot, pour avoir le temps de regarder mieux les Bédouins et d'étudier leurs mouvemens.
» Là, encore , j'ai reconnu que l'homme qui s'occupe de la cuisine doit être tout entier à la casserole, n'eût-il à faire que le ragoût le plus vulgaire. Le bonhomme Chrysale a raison de se plaindre à sa sœur et à sa femme de ce qu'elles ont infecté de l'air du bel-esprit toute sa maison ! Son valet brûle le rôt en lisant une histoire et cela excite justement la colère de la pauvre victime de Bélise et de Philaminte les savantes. Nadmirea-vous pas ici, monsieur, le génie de Molière? Rien ne lui échappe; il comprend tout, mesure toutes les difficultés. 11 sait qu'un rôt brûlera $i celui qui doit tourner la broche et arroser la viande distrait un seul instant sa pensée de l'objet où elle doit être attachée !
» Molière avait pour vptre art la profonde estime qu'il mérite. Comme madame de Sévigné , il ne jeta pas les hauts cris quand l'illustre serviteur du grand Coude mit fin à des jours qu'il croyait déshonorés ; mais il dit, avec la
supériorité d'une raison qui appréciait le talent à sa juste valeur , que
Malherbe et Balzac , si savans en beaux mots , En cuisine peut-être auraient été des sots.
Peut-être est une politesse. Il n'y a pas de peutêtre, monsieur; je ne voudrais pas plus manger de la cuisine faite par M. de Lamartine, qui vaut bien Malherbe, que de celle des braves de l'armée d'Afrique. Le poète rêverait à des vers, comme lçs soldats rêvaient sans cesse à la prise d'Alger. La gloire fait oublier le sel ou éteindre le feu. Il faut au cuisinier une seule ambition , celle de réussir à se faire un nom digne de vos éloges.
» Vous m'objecterez , monsieur, qu'à bord des vaisseaux, le coq n'a pas la prétention d'être un héros ou un Balzac, et que le plat n en est pas plus heureux. C'est vrai , mais le coq est la honte de la cuisine et il ne faut jamais le citer. Le coq., voire le plus habile, est au dernier marmiton sous vos ordres ce qu'un magister qui sait les quatre règles par routine est à M. Ampère, ce que le marmiton à qui je le compare est à vous. (1 ne sait rien ; jamais il n'a eu lés premières idées de la coction des viandes et des légumes. Quand il a jeté dans une grande chaudière les morceaux de bœuf ou de lard que lui a donnés
Je commis aux vivres , il a fait tout ce qu'il peut faire. Ne lui demandez pas de saler à point et d'écumer à temps ; il ne vous comprendrait pas. C'est un être noir, sale, enfumé, dégoûtant, ordinairement coiffé d'un bonnet de laine qui métamorphoserait en bouillon gras Teau où a cuit la viande , si par hasard il s'égarait cinq minutes dans la marmite. Presque tous les coqs se ressemblent ; il leur faudrait , comme à la plupart des paysannes basses-brètes , un bain de quinze jours pour avoir figure humaine. Ils jouissent de peu de considération , comme vous pensez. Quelques-uns ont mérité cependant d'être distingués , mais ce n'est pas à titre de cuisiniers. Le j 4 }uin , par exemple , au moment où le débarquement s'opérait, le coq d'un bâtiment marchand se jette à la mer; on court après lui avec un canot et on Je ramène à bord. Interrogé pourquoi il se sauvait, il répond? — «Je voulais aller aux avant-postes. » Cet homme qui désertait la cuisine pour marcher à l'ennemi est certainement digne d'éloges , à le considérer comme citoyen; c'était un brave, mais vous voyez que c'était un mauvais coq, car il exposait tout un équipage à se passer de dîner parce qu'il lui prenait la fantaisie d'aller tuer quelques Bédouins.
I2Ô LA CUISINE AU CAMP ET A LA MERi
» Les coqs ne sont pas les seuls officiers de bouche qu'on ait à bord des bâtimens de guerre et de commerce. Chaque capitaine a son cuisinier , l'état-major à le sien , les aspirans ont le leur. Ce dernier est à peu près de la force des cuisinières de Paris à cent cinquante francs de gage; quelques-uns des autres pourraient prendre rang avec les cordons bleus , mais il en est très- peu que vous voulussiez pour premier aide. On dine oependant bien chez certains commandàns et à quelques tables d'état-major; en général pourtant , on peut dire comme le cuisinier de Buffon , du mets le mieux apprêté : « C'est ça , et ce n'est pas ça. » David disait la même chose , dans son atelier, aux élèves qui approchaient du beau et du vrai ; la perfection est partout si rare ! Je ne crois pas , monsieur, qu'il y ait dans toute l'armée navale ce qu'on peut appeller un Artiste. S'il en était. un, vous lç sauriez, n'est-ce pas? Les hommes supérieurs se devinent l'un l'autre et se recherchent ; ce maitre serait en correspondance avec vous.
» Les cuisiniers des vaisseaux ont une excuse à donner , si on leur reproche de manquer de fini dans l'exécution; ils sont souvent fort mal à l'aise à bord; et puis, que de choses leur sont refusées ! Il est bien difficile de tirer un grand
parti de poules , de salaisons , d'œufs , de légumes secs ( provisions constantes pour la mer), surtout quand on n'a pas cette foule d'admirables ingrédiens à Faide desquels on déguise les plus médiocres choses. La soupe au caillou du capucin , qu'on raconte aux enfans , est une ingénieuse fiction que vous réalisez tous les jours^ messieurs les habiles. La base du mets vous importe assez peu , quand vous avez les trois règnes de la nature à votre disposition. N'est-ce pas le cuisinier de Sully qui disait à son illustre maître : « Pourquoi jeter cette culotte de peau, quand on peut la faire manger à des ambassadeurs ? » Et dans ce temps-là qu êtait la cuisine ! Si vous vous le mettiez en te te, monsieur, vous feriez manger à M. le baron Rothschild ses parchemins , qui , à la vérité , sont assez nouveaux pour n'être pas encore trop durs !
>» A bord du bâtiment de transport qui m'a conduit à'ia côte d'Afrique , nous avions un cuisinier, le plus singulier homme du monde. Il avait nom Juan, et tout l'équipage lui donnait du signor gros comme le bras. C'était un vieux Castillan , à la figure grave , basané , ridé , fier , calme , riant peu , péchant à la ligne souvent , portant un scapulaire au côu , et invoquant tous les saints honorés en Espagne et en Italie, pour
I 28 LA CUISINE AU CAMP ET A LA ME|l.
happer de gros poissons qui lui échappaient presque toujours. Vous l'eussiez pris , à sa barbe blanche qu'il coupait rarement , pour un de ces docteurs de la loi que vous devez voir traverser la cour de l'hôtel de votre seigneur (i). Maître Juan était actif, bien qu'il marchât avec lenteur. Dçs le point du jour on le voyait , son grand couteau à la main, venir vers le gaillard d'arrière choisir la poule qu ? il devait nous servir , ou prendre à un gigot de bœuf, pendu au gui , le beftéack du déjeuner. Quelquefois, pendant son opération, le capitaine commandait une manœuvre; don Juan posait alors son glaive sur le banc de' quart , hâlait sur les bras et les boulines comme un matelot , puis retournait à son affaire qu'il faisait con&ciencieusenient.
» Signor Juan n'était pas très-fort au ragoût, mais il excellait à la macaronade. Sa cuisine hispano-gallo-italienne était bonne pour nous que le grand vent mettait en appétit; pour un gourmand , pour feu M. le duc d'Escars , par exemple , qui a laissé une illustre mémoire parmi les gastronomes, c'eût été un bien triste régal. Qui sait si Brillât-Savarin (vous l'estimez;
(I) M. Carême me disait un jour : « Je suis très-bien chex M. le baron, cYst un bon seigneur. » C'est un mot .de cuisinier de grande maison de l'ancien régime.
je crois ) n'eût pas mieux aimé être condamné à jeûner trois jours, lui qui ne pratiquait guère l'abstinence , qu'à manger certaines omelettes au cervelas, cent fois plus dures que la culotte de peau de Sully avant la cuisson.
» Eh bien ! monsieur , de tout le convoi, signor Juan était sans comparaison le meilleur cuisi-" nier, et nous étions les plus heureux passager». Nous trouvions tout fort passable , et pour corriger une mauvaise sauce ou débordait l'huile sicilienne et que noircissait le poivre, nousavions la bonne grâce du capitaine Llambi, sa gaieté communicative et la vivacité de son esprit naturel. Nos repas se passaient en conversations agréables et en longs éclats de rire , arrachés par de fréquens coups de roulis qui avaient vraiment l'air d'une conjuration de la mer et du vent contre notre estomac.
» Les convives que vous servez sont à leur aise à table, bien assis, au large, ayant tout ce que le comfort gastronomique a droit de réclamer : que nous étions loin de ce luxe ! A la mer, nous dînions sur le pont , autour d'un coffre d'armes, calés les uns par les autres, sans cesse occupés de retenir un plat qui %yait , ou un verre qui allait chercher son point d appui sur le plat-bord n. 9
l3o -LA CUISINE AU CAMT> ET A LA MER.
du navire, bôrizontal quand nous étions en l'air sur un plan incliné. C'était vraiment le métier d'équilibriste qu'il nous fallait faire deux fois par jour ; car le bâtiment ne roulait jamais plus que pendant nos repas. Le divin Neptune semblait y mettre de la malice.
» Dois- je vous dire où le mousse mettait le couvert?.,. Auprès d'une certaine cabane verte appelée bouteille. Mais, monsieur, il y a bouteille et bouteille. Comment vous faire comprendre celle dont il s'agit ici ? Molière n'y aurait pas mi$ tant de façon ; il ne s'y serait pas repris à deux fois, il aurait dit tout simplement.. Fi de Molière! nous sommes meilleure compagnie maintenant; notre langue s'est embégueulée, Dieu sait, et Ton siffle par fois les témérités de l'auteur du Malade Imaginaire. Et, tenez, à propos du Malade Imaginaire, Ja bouteille d'un bâtiment c'est la chambre où va si vite M. Àrgant quand il a fini son compte avec M. Fleurant; c'est le certain lieu de Regnard, le cabinet où Alceste voudrait met^ tre le sonnet d'Oronte , celui où Gros-René, dans son dépit, prétend anéantir les lettres de Marinette ; entendez-vous? A-t-on jamais convoqué là des épicuriens^ je vous le demande ?
J'ai vu des gens délicats qui ne peuvent souffrir
Fodeur de la cuisine dans la salle à manger, qu'auraient-ils dit à bord du Federico de Pa^ lerme ?
» Revenons au camp . La cuisine du soldat, vous la connaissez. Certain bon employé des vivres , me montrant une gamelle pleine , me dit avec un air satisfaction : a Vous voyez , le soldat est bien nourri ! » Lé traître disait cela en se curant les dents ; il venait de manger du pâté de foies gras.
— Mais où avait-il trouvé ce pâté de foies gras ? — Je vous attendais, là, monsieur. Il y a loin de Strasbourg à Torre-Chica, mais les courriers vont vite et les bâtimens du budget sont si complaisans ! Que n'ont - ils pas apporté en Afrique , «ans compter les choses utiles qui n'étaient pas nécessaires !
w Le i5 juin je vis débarquer, sur la plage de Sidi-el-Ferrucb des caisses sur lesquelles on avait écrit, en belles majuscules , chlorure de chaux , munitions de guerre > cartouche^ j^Vc. « Bon , me dis-je , tout marche- de front ; on * songé à l'état sanitaire de l'armée en même temps qu'à sa gloire ; voilà de quoi désinfecter tout un champ de bataille, après-, uûe- victoire remportée. » " )) Bon homme «pae j'étais ! Ooyez maintenant aux majuscules,! Celles-là , monsieur , étaient menteuses comme celles des affiches qui annon-
l32 LA CUISINE AU CAMP Et A LA MER.
cent pompeusement de bons dîners à 22 sous.
Le chlorure c'était dû vin de Champagne ; les cartouches , des saucissons d'Arles ; les munitions de guerre, de beaux et gras pâtés strasbourgeois, destinés à Tétat-major , à l'intendance, à l'aristocratie de l'armée enfin. Je vous vois rire; vous trouvez la plaisanterie de bon goût. Certes , il n T y a pas grand mal à cela; faire passer se9 provisions de bouche sous le couvert du pharmacien en chef, et du garde général de l'artillerie , c'est une chose fort innocente.
» Nos pauvres matelots, qûèlîe peine ils se donnaient pour mettre a terre ces caisses trompeuses! Je les vois encore suant à grosses gouttes, se hâter de porter aux magasins les colis* confiés à leurs soins; ils semblaient nous dire : « Puisque nous n'aurons pas le plaisir de tirer des coups de fusil, aidons au moins nos frères qui en tirent; fournissons-leur les cartouches. Après tout , le pourvoyeur est canonnier comme le chef de pièce ! » Oh s'ils avaient pu savoir pourquoi leur zèle était requis, quel tour d'écoliers ils auraient joué à leurs maîtres ! Ils auraient plus «ue partagé avec les babi* brodé, Qu'auraiton dit de leur effraction? Vous lès auriez absous, monsieur? Moi aussi-, et de grand cœur : mystification à mystification. Lès matelots auraient
LÀ CUISINE AU CAty* ET A LA MER. 1 33
hienfeit; l'état-major avait eu raison aussi;, car enfin il faut nourrir le feu sacré , et ne pas laisser périr l'amour de la. bonne chère, parce qu'on va dans un pays d'ignorans où l'on n'a jamais pétri de foies d'oies pour un pâté. ,
» Souvent, monsieur , vous déplorez J a décadence du goût , vous vous plaignez de l'état actuel de l'art. Vos larmes éloquentes sur d'illustres tombes, les glorieux efforts que vous faites pour sauver du naufrage ce qui reste des anciennes traditions , vos livres et vos timballes vos travaux surtout chez le riche amateur qui a eu le honneur de vous fixer, tout cela vous fait infiniment d'honneur. Yous luttez contre l'indifférence en matière de cuisine, parce que l'indifférence est jencore plus dangereuse que le faux zèle. La cuisine déchoit peut-être, mais il est encore des hommes qui aiment et comprennent le plaisir de la table. Sans doute nous sommes bien loin du temps des petits soupers que je vous ai. entendu regretter si justement ! Le gouverne ment constitutionnel est fatal à la gourmandise; les chambres et leurs longues discussions font qu'on dîne tard et mal ; un sot discours, une mauvaise loi aigrissent l'esprit et préparent f£çheusemeut l'estomac pour le dîner- S'il faut au
cuisinier, comme je le crois , une complète attention à l'œuvre , il faut au dîneur un renoncement à toute autre idée que celle de l'acte important auquel il se livre; et comment être calme en parlant de politique? Les pet ils soupers avaient cela de bon que toute affaire était finie quand vous serviez ; on était à soi , point à la chose publi que: on causait ; on courtisait des femmes jolies et spirituelles; on faisait assaut de bons mots et de chansons ; on goûtait les mets parce qu'on *en avait le loisir ; on passait la moitié de la nuit en joyeusetés et l'on rentrait le matin chez soi , si l'on pouvait rentrer. Que nos mœurs sont différentes de celles-là ! On mange, mais vite, mais sans s écouter manger, et adieu la cuisine. Plus d'émulation pour l'artiste qui ne trouve plus de connaisseurs ? Ne voilà- t-il pas à peu près ce que vous disiez? Jérémie versait des larmes moins amères... Cependant, consolez-vous, monsieu i : je sais des adeptes pour qui c'est une affaire que manger ; ils sont jeunes et feront souche de gasti onomes. Et. pour ne pas sortir de notre sujet, certainement ceux qui firent traverser la mer aux truffes et aux foies gras, et qui, à la barbe des Bédouins, dînaient sous un petit dôme de téréhinthe et de myrthe , comme ils auraient
LA CUISINE AU CAMP ET A LA MER. l35
dîné chez les frères proveneeauop > ceux-là doivent être pour vous de v grands sujets de consolation et d'espérance.
» Le 1 4 et le 1 5 juin furent à Sidi-el-Ferruçh des jours de jeûne forcé pour les gastronomes de Tannée. On avait débarqué et on s'établissait. A peine au quartier-général avait-on du pain. Les états-majors des régimens ne vécurent guère que des provisions apportées, de la meilleure grâce du monde , parles capitaines des bâtimens de guerre et leurs officiers , aux passagers qu'ils avaient déjà nourris dans la traversée. Les jours suivans le régime changea. On commença à sentir Paris sur la côte d'Afrique ; un restaurateur arriva. Que ce fut un génie, ce cuisinier voyageur , je ne le pense pas ; mais enfin sa présence fut un bienfait pour ceux qui avaient la ceinture garnie. Sa carte était fort chère, mais assez riche ; il l'envoya aux tentes des officiers supérieurs , et j'étais là quand un colonel la reçut en même temps qu'un ordre de marcher en avant. L'ordre fut exécuté, mais la carte ne fut point oubliée; le restaurateur eut seulement un mille de plus à faire pour porter le repas.
» Le 18, nous allions aux avant-postes; en nous y rendant, nous entrâmes chez deux maréchaux de camp à qui nous voulions faire A'isite. Nous
l36 LA CUISINE AU CAMP ET A LA MER.
trouvâmes l'un, homme fort distingué (1), qui a lait long-temps la guerre ,• lavant une paire de gants de peau. Rien n'était plus plaisant que ce blanchisseur , avec sa croix de commandant de la Légion- d'Honneur au cou. L'autre officier général, vieillard aimable, était à table. Un berceau artistement fait , et couvert de branches vertes, lui servait de salle à manger. Nous fûmes étonnés de voir une belle vaisselle plate, un diner bien complet , auquel faisaient honneur six personnes ; et un service aussi bien dressé qu'il aurait pu l'être dans un hôtel du faubourg Saint-Germain. Le général nous offrit avec beaucoup d'obligeance du vin de Champagne qui était excellent ; nous avions déjà bu chez son honorable collègue du vin de la Malgue aux succès des armes françaises. Ah ! monsieur, il ne faut pas désespérer de la cuisine , quand on a vu la table du général Bertier de Sauvigny, à une portée de canon des lignes arabes 1 C ? est l'ancien régime de la gastronomie.
» Puisque je suis en. train de vous consoler, permettez que je vous raconte le fait suivant. On attendait impatiemment à Ïorre-Chica des nouvelles du quartier-général , établi alors en
(1) M. le général Hurch
LA CUISINE AU CAMP ET A LA MER. l3*]
ayant de Sidi-Kalef ( c'était le 3o juin ) ; un haut fonctionnaire de l'armée arrive à bord de la Provence; Y amiral l'interroge avec une sorte d'inquiétude : « A-t-on attaqué le fort de l'Empereur? » A cette demande , quelle croyez-vous que soit la réponse ? Oui , non? Point du tout. Notre fonctionnaire , dont l'estomac est reconnaissant, raconte l'accueil que lui a fait le matin un des 'consuls', et l'admirable déjeuner qu'on lui a servi; puis, quand il a bien savouré, par le souvenir , ce repas délicieux , il dit ce qu'il sait de l'attaque de Soultan Cal-Aci^eX des mouvemens du général en chef. Ce trait n'est-il pas attendrissant, monsieur? Allez dire ensuite que tout est perdu pour l'art culinaire !
» Voulez- vous encore une preuve qu'on pense beaucoup plus à la cuisine que vous ne croyez ? Ecoutez. On avait dirigé de Staoueli sur Sidiel-Ferruch les hommes blessés à l'affaire du 19; des vaisseaux devaient les recevoir ; il fallait donc les embarquer dans des canots pour les transporter à bord de ces bàtimens. Ce fut bientôt fait; mais une formalité restait à remplir pour que les embarcations quittassent la plage; un officier de l'intendance devait signer la feuille d'évacuation. Cet officier dînait, il fallut attendre. Un autre que vous croirait qu'il y avait né-
l38 LA CUISINE AU CAMP ET A LA MER.
gligence ; j'entends même d'ici crier à l'inhumanité. Injustice , monsieur. Dites bien à ceux qui accuseraient cet employé que son fait n'était ni l'égoisme , ni la dureté , ni la paresse , ni l'oubli du devoir ; mais la passion gastronomique. Assurément il eût donné un an de sa solde, la moitié- de son dîner peut-être , pour sauver ces pauvres diables atteints de balles et de coups de yatagan ; niais abandonner la table avant la fin du second service, risquer de compromettre sa digestion, c'est ce qu'il n'aurait pas fait. L'intendance est classique en cuisine , voyez-vous , elle met en pratique ces beaux aphorismes :
Un dîner réchauffé ne valut jamais rien.
Rien ne doit déranger l'honnête homme qui dîne.
Ce n'est pas vous , monsieur, qui blâmerez ce jansénisme gastronomique ; quant à moi , je me hâte de l'expliquer comme il doit l'être, de peur que quelqu'un n'en fiasse un crime à M. le sous-intendant, et ne lui dérobe par une fâcheuse accusation une part des récompenses qui lui sont acquises pour son zèle entre les repas. »
» J ? ai l'honneur d'être, etc. »
LA CUISINE AU CAMP ET A LA MER. l3g
NOTES
Repas et organisation des tables à manger.
Autrefois, sur nos bâtiraens de guerre, les repas se prenaient sur le pont ou dans les batteries; peu d'ordre régnait pendant cette opération ; les plats occupaient quelquefois une place désignée, le plus souvent ils campaient a l'aventure ; les hommes se groupaient a leur fantaisie , assis , debout , agenouillés , se gênant l'un l'autre ; une gamelle de bois , quelques cuillers dé bois ou de fer composaient tout le service; le pont servait de table et chaque jour ajoutait a la malpropreté de la partie du navire où l'on dînait quelque soin qu'on mît ensuite à balayer, a gratter, à laver, a sabler. Aujourd'hui de meilleures dispositions sont prises ; on a généralement des tables qui s'accrochent a la muraille du bâtiment et s'appuient a leur extrémité sur un pied de fer ; on a des bancs organisés comme les tables. Tables et bancs s'enlèvent et se logent entre les barreaux , aux planchers des batteries , où ils tiennent si peu de place qu'on ne les aperçoit pas. Chacun s'asseoit par ordre de numéros , et l'on a pour les repas quelque chose d'analogue
l4o LA CUISINE AU CAMP ET A LA MER.
au rôle de combat, une organisation fixe, invariable, connue de tous. Ce comfort dans l'existence des matelots est une amélioration qui se combine heureusement avec celle qu'on a apportée dans le vêtement et dans le régime sanitaire. Il n'y a pas de comparaison entre la vie matérielle des marins depuis dix ans et celle que leur avaient faite les coutumes anciennes.
Les articles 75 , 76, et 92 du deuxième règlement, qui traitent des repas sont ainsi conçus :
» Chaque plat de l'équipage mangera dans le poste qui lui aura été assigné, et il n'en pourra changer sans ordre de l'officier en second.
» Le plus élevé en grade des hommes de chaque plat , ou le plus ancien sera chef du plat. Il fera observer le bon ordre pendant le repas , maintiendra le silence %t la propreté , et, exigera que les ustensiles du plat soient entreténus avec soin, nettoyés après chaque repas, et reportés au heu désigné, a l'heure prescrite.
» Une heure pourra être accordée pour le repas de l'équipage, afin qu'après cela les hommes aient le temps nécessaire pour nettoyer le poste et les ustensiles du plat , etc.
» Le capitaine d'armes parcourra les parties du bâtiment dans lesquelles l'équipage prendra son repas : il y fera observer les dispositions ci-dessus prescrites , et veillera a ce que personne ne trafique d'aucune partie de sa ration. »
VOCABULAIRE
Gui. — Espèce de vergue sur laquelle se borde la voile appelée brigantine. Le gui est une forte pièce de bois qui tient au mât d'artimon , à cinq ou six pieds du pont , comme la corne ou pic tient à ce mât, à deux ou trois pieds au-dessous de la hune. Le gui a un autre nom : on l'appelle la bâme. Borne vient de l'anglais boom, arbre ou mât du navire. Les Anglais disent : tfù boom , l'arbre principal , pour dire le gui — Gui ou guj , suivant l'orthographe ancienne, est hollandais; c'est gyp qui se prononce guyp. *
Mm a l'iau îTuti ttoteerau.
C'est fête au port ; on lance aujourd'hui le vaisseau qui, depuis plus de trois ans commencé , attendqu'on le fasse descendre dans la mer . La solennité promet d'être belle ; le temps est magnifique, et , hier, un bulletin de la grande armée , arrivé à Brest , annonçait une victoire ! La joie est dans tous les coeurs ; elle éclatera en transports bruyanâ. Ah ! si une frégate , entrée dans la rade, orté la nouvelle d'un succès remporté
l44 MISE A L * E AU D'UN VAISSEAU.
par Farinée navale , toute cette population maritime, heurëuse des nouveaux triomphes de l'empereur, serait dans le délire ! Elle n'est pas destinée à de si grandes félicités!...
La marée sera haute à midi ; on a annoncé qu'à onze heures le vaisseau devra descendre du chantier. On se hâte. Le port est déjà barré de débris de vergues et de mâtures qui arrêteront, par des résistances successives , la marche du vaisseau fendant la mer. De vieux câbles sont tendus à l'extrémité de la cale , qui se briseront à mesure que le bâtiment viendra les choquer et concourront avec les bois floitans à borner sa course , dont son propre poids et l'inclinaison du plan sur lequel il doit glisser en allant chercher l'eau rendront la rapidité extrême. Le chemin que va parcourir le vaisseau est suivé, afin quelesfrottemens soient diminués , et qu'il n'y ait pas d'hésitation dans là marche du bâtiment. On n'a pas fait , comme on faisait jadis, un trou sur la cale pour cacher le forçat qui enlevait la dernière pièce de bois servant de soutien au vaisseau ; cette cachette est devenue inutile ; de sages précautions dispensent de l'ancienne coopération du condamné à qui Ton accordait sa grâce quand il avait échappé aux dangers du lancement. Une estrade est établie auprès du chantier ; des fais-
--Éf
ceaux de drapeaux tricolores , de brillans pavois l'ornent et la recouvrent . Les autorités maritimes s'y assoieront dans une heure avec l'élite de la population brestoise.
Le quai de l'arsenal est garni de monde ; les hauteurs dominant le port, les fenêtres des maisons s'ouvrant sur le chantier , les salles des magasins et ateliers ont reçu tout ce qui , dans la ville, s'intéresse à la solennité du jour. DeS ombrelles , des parasols de toutes couleurs , groupés sur plusieurs points , jettent une grande diversité d'effets dans ce tableau qui aurait convenu à la palette chatoyante et prestigieuse de Va tteau. De momens en momens la foule augmente, se presse ; elle bourdonne ; elle est impatiente du spectacle qui lui est promis. Le cadran de l'horloge du port est interrogé par tous les yeux ; dix heures et quart seulement! — Encore trois quarts d'heure d'attente ! On s'asseoit sur les pyramides de canons démontés qui bordent le quai, sur les dalles qui servent de degrés aux portes des ateliers , sur les bancs qu'on a improvisés avec tout ce qui s'est trouvé sous la main. On s'appuie contre les groupes d'ancres, contre les murs échauffés par un soleil brûlant , partout où l'on peut avoir un point solide qui , soutenant le haut du corps, soulage les jambes h. 10
l46 MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU.
déjà fatiguées. Et, pour abréger le. temps on re garde les femmes, on se redit les bruits de la petite ville , on tire des inductions- de certains voisinages et de certaines promenades, on- déchire tout bas le préfet maritime et le sous^-pré- 4et de rarrondissement , on jase de l'avancement de tel officier et du commandement donné au mari de telle dame, on parle de la guerre, de la victoire récente , et même aussi duhulletin qu'on analyse, sans oser le critiquer ouvertement niais dont on met en doute certains passages «ex* échangeant seulement des regards qui puissent échapper à la police de l'empereur. Oisiveté est mère de médisance! que voulez -vous ? Napoléon^ le comprenait bien , aussi donnait-il une continuelle occupation à l'esprit actif du peuple français pour l'empêcher de penser et de faire de ces commentaires qui , tôt ou tard , mènent à Faction, . ( j î; , ri > i b >l- aif]>
Cependant les ouvriers ne restent pas les bras croisés sur le chantier. Les ingénieurs apprêtent tout pour le lancement. Les poutres qui soutiennent le vaisseau de chaque côté, comme des béquilles, sont enlevées tour à tour et symétriquement; celles de l'avant à gauche , en même temps que celles de l'arrière à droite , et ainsi jusqu'à ce qu'il n'en reste plus qu'un petit nora-
bre absolument nécessaire pour aider le ber à appuyer le bâtiment.
Mais voici qu'un mouvement a lieu parmi les spectateurs. Les conversations sont suspendues. Toute l'attention est appelée du coté de Recouvrance par l'arrivée de plusieurs canots à la cale voisine de celle où est Je vaisseau. Des hommes brodés en sortent; les lorgnettes sont dirigées sur eux, et on les nomme successivement. D'abord, le préfet maritime. — Le major général. — L'ingénieur en chef. — Le commissaire général. — Le chef des mouvemens du port. — Le législateur avec son habit de velours noir. — Le souspréfet. — Le général commandant l'artillerie.
— Le colonel du régiment en garnison. — Puis des commissaires, des sous-commissairés ; une légion d'habits bleus de ciel, à collet rouge brodé d'argent. — Des officiers de la majorité du port.
— Le chirurgien en chef de la marine. — Le colonel et le gros-major de l'artillerie . — Le médecin en chef dans son grand habit bleu de roi, galonné d or, qui lui donne l'air d'un cocher de sénateur. — Le général commandant/la place, t— Mesdames telles qui vont prendre place sur l'estrade des autorités. — Ah ! voilà le curé de Saint-Louis dont lé toi e brille au soleil.
En effet , cet ecclésiastique vient de débarquer.
i4# BUSB A l'eau d'un vaisseau.
Il est en surplis de dentelle; une riche étole de drap d'or pend sur sa poitrine ; sa tête blanche est plutôt surmontée que couverte d'une petite calotte luisante qui accroche un rayon lumineux comme ferait le cimier d'un casque. Un prêtre suit le curé , précédé de quelques enfans de choeur et du suisse de la paroisse qui étale fièrement sa longue épaule t te à frange d'argent parmi les épaulettes militaires. Ils se dirigent vers un petit autel dressé sous une tente ; et se revêtent des ornemens qu'on a déjà portés de l'église à la chapelle du chantier.
La cérémonie va commencer ! Un' ah I général se fait entendre sur les deux rives du port. Un profond silence lui succède. La population qui , tout à l heure, faisait de la médisance par désœuvrement va faire de la piété par habitude , par imitation , par convenance. On se met à genoux au premier roulement du tambour. La messe commence ; on se relèvera dans un moment pour s'incliner encore à l'élévation de l'hostie.
Voulez-vous savoir où sont les plus recueillis dans cette masse de chrétiens qui font un acte public de dévotion? cherchez les vieux matelots, (^eux-là prient avec ferveur; ce n'est ni en latin, ni en français , ni en bas-breton qu'ils parlent à Dieu; c est dans une langue qui n'a rien des lan-
gues connues. Que leurs lèvres murmurent quelques paroles défigurées d'une oraison catholique ou d'une invocation dont ils ignorent le sens , c'est hasard; ils demandent intérieurement que le vaisseau soit heureux dans sa .première campagne et toujours ; et si je pouvais vous traduire cet élan de leur cœur, vous seriez étonnés de voir combien cela ressemble à un juron , et combien cela est beau cependant.
A la messe succède la bénédiction. Le curé fait le tour du vaisseau en récitant une prière ; il jette quelques gouttes d'eau bénite sur ces larges lianes qui vont bientôt se baigner dans la mer. Pendant ce temps-là , la musique du i Pr régiment d'artillerie de la marine joue une marche grave et religieuse dont les échos du port répètent les effets qu'ils affaiblissent. Immobilité, silence chez tous les spectateurs. Cela est très -imposant , je vous assure. Le prêtre se retire; il a fait son devoir ; les charpentiers vont achever le leur. Alors partout on s agite ; on se lève sur la pointe de ses pieds pour mieux voir , on interroge son voisin.
— Y a-t-il encore beaucoup d élançons à oter ? ,,i jj> ; '.i^.l i; /hiv .tfui fin
— Trois de chaque côté ; mais ce ne sera pas long ; ils descendent bien vite.
l5o MISE A L^EAU D 9 UN VAISSEAU.
— Pourvu qu'il nè lui arrive pas d'accident à ce pauvre vaisseau ! * i ' i
— Oh î il y a tant de précautions prises !
— Qu'il ne s'arrête pas au moins ! car c'est mauvais signe , dit un matelot dont l'attention t est détournée un moment par ces dernières paroles* J'ai vu lancer bien des navires ici èt partout, et j'ai, toujours remarqué que celui qui s'arrêtait en route , ou qui se couchait, n'importe pas / finissait mal et souvent à son premier
voyage.
— À h ! le voilà entièrement dégagé de ses époutilles ! Il est sur son ber , debout comme nu grand garçon qui va essayer son premier pas ! Il n'y a plus qu'une clef qui le retienne.
Ml %
— L'ingénieur en chef lève son chapeau et fait signe que tout est prêt.
— Ce que dit monsieur est parfaitement vrai ; car voilà le préfet qui se lève et regarde de ce côté -ci , pour voir l'heure sans doute.
— Onze heures moins deux minutes , amiral !
crie une voix de la foule qui ne peut parvenir de l'autre côté du port.
— Taisez- vous donc ! disent tous les voisins.
MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU. l5l
Où avez-vous jamais vu qu'on cviàt dans des momens semblables. Il n'y a qu'une bouche qui ait le droit de parler haut, encore n'est-ce pas à tue-tète qu'elle s'aviserait de donner ses ordres.
— C'est vrai, reprit le matelot de tout-à- Fheure ; ne voyez-vous pas que le vaisseau est en équilibre et qu'en criant vous risquez de le faire tomber ! Sans comparaison , c'est exactement la même chose qu'un novice qui est sur une vergue de perroquet et qui n'a pas encore le pied fait à la chose , ou qu'un apprenti couvreur sur le toit d'une maison. Il suffit d'un cri pour l'amener en bas.
Le premier son de l'horloge, qui annonce l'heure frappa en ce moment, et d'un commun accord, sans invitation, tous les spectateurs se découvrirent. Le préfet fit un geste; l'ingénieur commanda : — Coupe 1 et le charpentier qui attendait cet ordre enleva d'un coup de masse là clef f dernière résistance qu'éprouvât pour son départ le vaisseau qu'on lançait. Le plus grand silence régna alors sur l'un et l'autre bord du canal; chacun retenait son haleine, comme i) arrive quand on attend avec anxiété l'issue d'urf grand événement. • ,4 J'
Le vaisseau eut un moment d'hésitation ; il
i5a mise a l'eau d'un vaisseau.
resta quelques secondes en équilibre sur ce plan où il devait glisser, puis il partit! D'abord sa marche fut lente ; il se balançait doucement d'un côté à .l'autre, ainsi que fait un éléphant qui avance à pas comptés, majestueux et fier; il courut ensuite, course périlleuse, qui jetait tant d'émotions dans tous les cœurs î Un craquement formidable se fit entendre ; une fumée bleuâtre , épaisse , se dégagea soudainement du chantier embrasé par le frottement ; enfin il arriva à l'eau la poupe la première, et sa masse énorme ouvrit la mer qu'elle repoussa à droite et à gauche en lames écumantes. Ce furent alors d'unanimes clameurs de joie , des battemens de mains > des cris de : Vive l'empereur ! qui dominaient le bruit des tambours battant aux champs, celui des fanfares éclatantes de la musique, et les détonations du canon de la batterie impériale ; car , à l'instant ou le bâtiment s'était séparé du point où si lentement on l'avait vu grandir , les troupes avaient présenté les armes, la musique avait accueilli ce commencement de la vie du navire avec un des airs nationaux, et l'artillerie, qui fêtait une nouvelle victoire, avait en même temps salué ce nouveau combattant qu'on donnait à la flotte.
Les dames agi taie ni leurs mouchoirs et applau-
MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU. l53
«lissaient ; elles recevaient le vaisseau avec enthousiasme , comme si déjà sa carrière militaire avait été illustrée par quelque brillant fait d'armes. Ce n'étaient pas des souvenirs , mais des espérances et des craintes qui le leur recommandaient. Bien des intérêts s'attachaient d'avance à cette coque encore sans agrès , sans armement, sanséquipagesanscapitaine.— Qui commandera ce vaisseau? — Qui sera embarqué à bord? — Quelle affaire aura-tril? Le combat se résoudrat r il en triomphe ou en cap ti vi té ? — Mon père , mon mari , mon frère , mon fils aura-t-il de l'avancement 9 la croix d'honneur ou la prison en Angleterre? Voilà ce qui faisait battre tous les coeurs féminins. Il y avait là quelque chose de vague, de confus , de senti que l'analyse rendrait mal si elle osait entreprendre une pareille tâche ; que vousdirai-je? des idées de gloire et de deuil , de fortune et de mort , d'ambition et de séparations cruelles, de vanité, mais de cette vanité mesquine qui n'est ni celle de la tendre mère , ni celle de l'épouse fière de son époux , de cette vanité de la petite ville qui veut avoir un mari contre-amiral parce qu'on sera appelée Madame la générale et qu'on aura le pas dans la société sur toutes ses bonnes amies ; de vanité , dis-je , et de profond désenchantement. Tout cela se
l54 MISE A L'EAU d'un VAISSEAU.
résolvait en exclamations , en éclats de voix , en longs vivat!
Cependant, oblique un instant dans sa marche, ainsi que la baleine qui plonge en laissant une moitié de son corps hors de l'eau , le vaisseau prit promptement la position horizontale ; soulevé , abaissé , soulevé encore par la vague qu'il avait formée , courant comme si quelque voile le poussait, rompant toutes les barrières qu'on avait opposées à sa vitesse, et laissant loin de lui le ber qui l'avait soutenu et accompagné.. Libre, marchant ensuite tout doucement, et s'éloignant de ce point d'appui que vous voyez flotter sur la surface agitée du canal , le bâtir ment ne ressemble- t-il pas au nageur enhardi qui se tient fièrement sur l'eau , dégagé du liège dont il s'est servi pour aider ses premières tentatives loin du rivage?
Le vaisseau s'arrête à la fin , et des chaloupes vont le conduire au poste qui lui est assigné. C'est sous la machine à mâter qu'ils le mènent d'abord. Le voilà qui passe et tous les petits navires que ballotte la mer , encore agitée par (a violence du choc qu'elle a reçu quand le soixante-quatorze s'est élancé du chantier , tanguent , s'agitent et ont l'air de le saluer.
La foule remplit la grande rue , vomie par la
MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU. l55
grille du port et les nombreux batelets qui reviennent de Recouvrance ; elle s'écoule bruyante, joyeuse , causant de l'empereur , de sa victoire et du vaisseau. Quant au matelot que vous avez entendu il u y a qu'un instant sur le quai de l'Arsenal , il reste là , planté comme un de ces vieux canons qui servent de point d'attache le long du port; il regarde le bâtiment s'en aller , il l'examine , l'étudié , estime par la pensée quelle sera sa marche , quelles autres qualités il aura à la mer , et se dit tout bas : — je mettrais volontiers mon sac à bord ! — Lorsque le vaisseau sera trop loin de lui pour que sa rêverie ne se dissipe pas, il s'en ira au bureau de la marine demander à embarquer dessus , parce qu'il le trouve beau , et qu'il est descendu à Teau sans accident'.
io6 mise a l'eau d'un vaisseau.
NOTES
Pourquoi, dans plusieurs ports, on lance ks bâtimens par rarrièrc. — Pourquoi une heure environ avant la haute mer. — Bénédiction des navires. -Un usage anglais. ;t <
Il est dit, page 152, que le vaisseau arrive a l'eau la poupe la première; tous les bâtimens ne se lancent pas ainsi. La scène se passe à Brest , et j'ai voulu être fidèle en tout à la vérité; a Brest , tous les bâtimens de guerre d'un certain rang , qui ne se construisent pas dans les cales couvertes des bassins, sont mis a la mer par l'arrière. Voici, je crois , les raisons de la préférence donnée a la poupe sur l'avant pour cette opération. Un grand bâtiment lancé par l'avant doit aller plus loin, dans l'eau où il entre, que s'il est lancé par l'arrière, les œuvres de l'avant étant plus fines que celles de l'arrière, et éprouvant par conséquent moins de résistance de la part de l'eau qu'elles divisent ; il faut donc un plus grand espace pour le lancement par la proue. Les ports étroits ne peuvent lancer que par la poupe ; Brest est dans ce cas ; son canal a peu de largeur, et, bien que les cales de construction soient presque parallèles a la longueur du
port , les vaisseaux et frégates n'auraient pas assez de champ à courir pour se présenter du côté le plus favorable à la marche. Une autre considération donne au lancement par la poupe un avantage assez marqué : le bâtiment en entrant dans l'eau reçoit un choc violent , il est donc nécessaire d'opposer a cet effort la poriion la plus solide de cette construction , qui est assurément l'arrière.
On aura remarqué peut-êlre qu'il est dit au commencement de ce chapitre que la marée étant haute a midi, c'est à onze heures qu'on lancera le vaisseau. Quelques mots suffiront pour faire comprendre la raison de cette avance prise par les officiers de génie sur le moment de la haute mer. H peut arriver des accidens aux bâtimens qu'on met à l'eau ; s'il se couche, par exemple (comme fit, je crois, la frégate la Guerrière construite à Marseille pour le pacha d'Égypte) (i), la marée montante pendant une heure, pourra la relever. C'est donc un moyen et comme un instrument qu'on se réserve en cas de besoin. Il est bien entendu que la différence d'une heure n'est pas obligatoire, et
(I) Elle périt dans la baie de Navarin la nuit qui suivit le combat. Pendant la bataille, cette frégate était mouillée dans le fond de la baie, presqu'en face de l'entrée j elle souffrit beaucoup. La nuit venue , la Guerrière alla s'échouer sur le* rochers de Sphacterie , où elle coula. Son cadavre est un des très-nombreux obstacles au mouillage que présente maintenant la rade de Navarin , dont le fond est semé d'ancres et de carcasses de bâtimens, depuis l'affaire des escadres. combinées contre la flotte
l58 MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU.
qu'on peut prendre une heure et quart aussi bien que trois quarts d'heure. Je n'ai pas besoin de dire non plus que si j'ai cité l'exemple de la Guerrière , ce n'est pas qu'il puisse y avoir quelque analogie entre sa position quand elle descendit du chantier de Marseille et celle d'un bâtiment lancé dans un port de l'Océan; laJVféditerranée n'a pas de marées sensibles, je ne l'ai point oublié. Cet exemple est venu à mon souvenir plutôt qu'un autre, parce que le fait est plus récent; voila tout.
L'usage de là bénédiction donnée au navire qu'on lance à l'eau est fort ancien ; il s'étendait autrefois à tout bâtiment et à toute flotte qui entrait en campagne. Xercès, quand il fit passer ses troupes d'Asie en Grèce , monta sur un de ses vaisseaux et offrit un sacrifice au soleil , puis il jeta dans VHellespontla coupe d'or qui avait contenu la liqueur du sacrifice, et un glaive, emblème de la guerre qu'il avait entreprise. La flotte mit a la voile quand cet hommage aux- dieux du jour et de la mer eut été rendu, en présence de tous les chefs de l'armée et de l'escadre.— Procope raconte qu'en 55.Î Justin ien ayant résolu de chasser les Vandales de l'Afrique fit équiper une flotte considérable , et donna le commandement de l'expédition a l'illustre Bélisaire. Avant de lever l'ancre, Épipbane, évêque cte Constantinople, se transporta sur le port d'où devait partir l'armée , fit les prières solennelles , selon la coutume , et donna sa bénédiction aux vaisseaux qui allaient courir de grands hasards. On sait quelle fut l'issue de l'entreprise; Bélisaire aborda a Carthage, dont il s'em-
para. — Joinville parle en ces termes de rembarquement du roi saint Louis, son maître, pour la Terre-Sainte, en i 248 : « Le maistre (capitaine) de la nau (le navire) s'escria a » ses gents qui estaient au bec (la proue) de la nef : Sommes- » nous a poinct ? et ils lui dirent : Ouy, vraiment. Et quand » les prestres et clercs furent entrés, il les fit monter au » chasteau de la nef, et leur fit chanter au nom de Diai qu'il » nous voulist bien tous conduire. Et tous commencèrent » a chanter à haute voix ce bel hymne, F eni, creatorSpi- » rit™, tout de bout en bout. Et en chantant les raari-
» niers firent voile de par Dieu. »
Les Anglais ont une pratique singulière , entre toutes celles que l'usage a consacrées , pour le lancement des navires. Avant que les dernières pièces de bois qui retiennent le bâtiment sur le chantier soient enlevées, une femme va casser une bouteille contre l'avant , et c'est comme le signal du départ pour le vaisseau. Je ne sais quel est le sens de cette cérémonie: si c'est un symbole, et cela est probable, quelle idée peut- il représenter? a moins que ce ne soit celle du vœu formé que le navire résiste aux écueils comme il a résisté au choc du verre, qu'il triomphe de tous les obstacles comme il a triomphé de celui-la. Mais pourquoi une femme?
l()U MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU
VOCABULAIRE
Ber. — Berceau. Système de poutres et de cordages qui supporte le vaisseau sur la cale de construction , et sert à le garantir contre les dangers des oscillations à droite et à gauche qu'il peut faire pendant son trajet du point de départ à la mer. — Ber est un vieux mot de la langue française ; il n'est plus en usage que dans le vocabulaire maritime et dans quelques patois de Test et du midi de la France. Olivier de la Marche , chroniqueur contemporain du duc de Bourgogne, écrivit, pour les fêtes des noces du noble duc , une espèce de mystère compose' de plusieurs tableaux vivans dont le sujet était la vie d'Hercule. Un de ces tableaux avait pour explication , ou légende écrite sur la toile , le quatrain suivant :
Hercules en son bers, sous pouvoir de nourrice, Tua deux grans serpens de force , sans malice ; A luy donc se monstra la fortune propice^ Et son frère mourut innocent et sans vice.
Ce n'est pas sans intention que je cite ces vers. J'y trouve le mot ber, que nous écrivons sans s dans la langue maritime, écrit comme nous l'écririons au pluriel. Cette singularité me met sur la voie de l'étymologie beaucoup mieux que ne pourrait faire le mot berceau , dont ber n'est qu'une abréviation. Le bers d'O-
MISE A L'EAU D'UN VAISSEAU. l6l
Jivjer de la Marche se trouve tout près de son origine : verso , je tourne, du verbe versare. Le verso est devenu facilement berso, <pii , appliqué à la provocation du sommeil de F enfant, a signifie' je tourne , je remue , et comme on a dit plus tard , je verse on je berse. Le meuble a pris ensuite le nom de Faction , et le berso a e'te' construit de manière à tourner, à verser de la droite à la gauche et à revenir en bersant de la gauche à la droite. Puis l'orthographe a change' et le mot a dénié sa parenté ; on a écrit berceau et bercer , et nous avons ber au lieu de bers , qui valait bien mieux.
> • Spontilles. — Pièces de bois de bout qui servent de support aux ponts du bâtiment , comme dans l'architecture les colonnes soutiennent les frontons et les planchers. Quand ces pièces de bois font un effort oblique pour retenir le navire sur le 'chantier, elles pguvent s'appeler épontiljes; mais leur nom ordinaire est étancon. — Autrefois on écrivait espontiUe ou ès-pontille , ce qui exprimait assez clairement que le morceau de bois remplissait une fonction qui le liait au pont : ès-pont.
ii. M
ta Movt toi Mattlat.
— Eh bien , Hervay , comment va- t-il ce soir, notre pauvre Chardin ?
— Pas mieux, capitaine , répondit Hervay. Il parle, il est assez tranquille; mais, voyez-vous, dans ce calme-là, il est comme qui dirait un navire pris dans un courant 1 , sans vent et sans mer ; le courant l'entraîne tout doucement sur la cote, et puis, arrivé aux brisans, vot' serviteur de tout mon cœur, faut périr.
Le capitaine feuilletait un volume rempli de formules et de prescriptions médicales ; il cherchait un remède dont l'application put soulager le matelot agonisant; il se frappait le front et la cuisse , s'impatientait , jurait , maudissait son ignorance en matière de médecine. On aurait pu prendre cet homme, ouvrant de grands yeux sur des pages qu'il ne comprenait pas , et cherchant à en deviner le sens , pour un de ces alchimistes d'une autre époque , qui usaient leur vie à poursuivre le grand arcane. La figure de Gaspard Dunoyer portait l'empreinte d'une noire tristesse ; ses sourcils , contractés et rapprochés de leur naissance par l'abaissement des muscles du front sur les orbites des yeux qu'ils recouvraient en partie ; les profondes rides verticales qui semblaient prolonger son nez outre mesure ; l'abaissement des coins de sa bouche , dont les contorsions rapides avaient l'air* de suivre le mouvement vif et brusque de ses pensées ; la rougeur ardente de sa face , tout démontrait que le capitaine éprouvait quelque chose de plus qu'un chagrin passager.
Hervay lisait cela sur les traits de Dunoyer, et tout en répondant aux questions qui lui étaient faites à d'assez longs intervalles , il étudiait la douleur de son maître , et il s'étonnait qu'elle
pût être si profonde. Gaspard Dunoyer pie naît d'ordinaire plus philosophiquement les chagrins de la vie ; jamais , depuis vingt ans qu'il était avec lui , à terre ou sur des navires , Hervay ne l'avait vu comme il était ce jour-là. Jamais peutêtre, aussi, le cadre qui entourait le capitaine n'avait été plus rembruni , ou , si vous voulez , plus fantastique.
Il était neuf heures du soir , et la chambre du Thémistocle n'avait pour toute lumière qu'une petite lampe , dans une verriné , et suspendue au plancher près du compas renversé. Sa clarté rougeâtre ne s'étendait guère au-delà d'un cercle de deux pieds, -si bien que la tête et le livre du capitaine étaient à peu près seuls dans son foyer, et que tout le reste se trouvait dan§ une pé nombre laissant à peine apercevoir les objets.
Il faisait froid ; Dunoyer avait son large caban de couleur brune , une haute cravate de laine rouge , une casquette de peau de loup', dont le poil fauve se mêlait étrangement à ses longs cheveux argentés ; n'aurait-on pas dit, à le voir ainsi accoutré *^t éclairé par en haut, une de ces figures expressives dont abonde l'ombre sauvagement pittoresque de Salvator Rosa ? La membrure du bâtiment,, successivement poussé et relevé par la lame , gémissait; le vent, qui sifïïah
• l66 LA MORT DU MATELOT.
dans la mâture, se Élisait entendre aussi en bas, aigu , plaintif, se mariant au bruit de la mer qui froissait les flancs du navire , et à un autre bruit plus importun encore , le hurlement lugubre de Squila , la chienne de Dunôyer ; ce hurlement qui, dans les idées superstitieuses du peuple , annonce une mort prochaine.
Si Hervay n'avait pas été brave , si Hervay n'avait pas été éprouvé par toutes les chances terribles dont la vie aventureuse des marins est semée ; ou bien , s'il avait eu , par malheur , la tête farcie des idées diaboliques de certaines écoles littéraires, certes , il aurait eu peur. Mais, ce qu'il voyait, il le connaissait; ce qu'il entendait il l'analysait tout de suite ; d'ailleurs il l'avait entendu si, souvent qu'il ne pouvait en avoir l'imagination saisie. Et , pour ce qu'il ne voyait qu'à moitié , pour ce qu'il entendait mal , il ne s'en mettait point en peine ; il ne cherchait à donner ni une forme, ni un sens , au vague d'un rideau qui s agitait, ou d'un son bizarre qui lui arrivait parmi cent autres. Ce qu'il comprenait très-bien , c'étaient les jurons de son maître ; ce qu'il comprenait un peu moins, c'était la mélancolie subite du capitaine; ce qui l'ennuyait fort , c'était les hou! prolongés de Squila ; il en fut si impatienté , à la fin , qu'au risque d'être
réprimandé par Dunoyer, il donna un coup de pied à la chienne qui hurlait en allongeant le cou du côté du faux-pont.
— Te tairas- tu , vilaine bète ?
— Oh ! tu as bien raison, Hervay ! Fais donç taire Squila, dit le capitaine, à qui cette apostrophe du domestique rendit la parole. — Si . Chardin l'entendait!
— Avec ça que les malades ont l'oreille ^terriblement fine, capitaine! Et d'ailleurs cette chienne lait un tapage... ! ■ * .
— J'ai bien peur qu'elle n'ait raison d'entonner ainsi un de profundis Depuis que je ne
l'ai vu , a-t-il ep la fièvre?
— Certainement;, capitaine. Elle ne le quitte plus.
Dunoyer feuilleta précipitamment son livre , en souriant , comme si quelque espoir lui était revenu. Il parcourut des yeux et du bout du doigt plusieurs pages , qu'il avait , hélas ! déjà lues bien des fois , depuis le commencement de la maladie de Chardin ; puis il laissa retomber avec découragement le formulaire stérile ; mit, d'un air désespéré , son coude sur la table et sa
l68 LÀ MORT DU MATELOT.
tete dans sa main gauche , el garda un moment le silence. Hervay ne se serait pas hasardé à continuer la conversation; il était d'un naturel discret, et son respect pour celui qu'il appelait son maître empruntait de l'événement un caractère tout particulier. Il resta appuyé contre la porte de la chambre , attendant qu'il plût à Dunoyer de lui adresser la parole.
— Rien , je ne trouve rien ! se dit à lui-même le capkaine , dont le regard fixe avait quelque chose d'effrayant. Ignorant! sot que je suis! La fièvre!.... Et quelle fièvre?... Il y en a de vingt
espèces ; ce maudit livre en est plein! Un
homme comme Chardin , le perdre, Hervay!
— Ce sera dommage, capitaine.
— Ce sera.... Imbécille ! Tu regardes donc cela comme certain? Il n'y a donc plus d'espé^ rance ? ,
— Dam', capitaine , j'en ai' peur. Comme on dit chez nous, la mort y est.
Le capitaine prit son livre , en déchira les feuillets , et le jetant à Squila , dont les lamentables cris continuaient :
— A quoi me sert ce médecin de papier?
Qu'il aille au diable ! . , . Un bon et brave matelot qui m'aime depuis si long-temps, qui m'en a
donné tant de preuves dans toutes les parties du monde !.... Un homme, vois-tu, Hervay , un homme d'une trempe particulière. Je n'en ai point rencontré de semblable... Il a bourlingué celui-là , il a souffert ! Eh bien ! jamais une plainte... Vous autres , vous ne savez rien endurer . . . — Oh ! Squila, tais-toi, ou gare ! . . . Prophétesse de malheur , encore un cri , et je te fais jeter à la mer.
— Voulez-vous que je la monte sur l'avant ?
je rattacherai dans le filet du grand foc, et on ne pourra plus l'entendre de la partie du faux pont où est couché Chardin.
— Oui , dis qu'on vienne la prendre.
Hervay fut aussitôt redescendu que monté.
Un matelot le suivait qui chargea la chienne sur ses épaules , et la porta sur le gaillard d'avant.
— >Nous serons plus tranquilles , maintenant.
— Oui , capitaine, et Chardin aussi. 11 pourra mourir au moins sans être troublé par cette voix, qui est , à ce qu'on dît, celle d'un de ses parens qui l'appelle.
— Je ne crois pas aux voix des morts qui parlent par la gueule des chiens, parce que c'est impossible, reprit le capitaine impatienté; mais je sais que ces gémissemens.sontde mauvais augure.... je l'ai toujours entendu dire. — Hervay!
— Capitaine !
— Qui est-ce qui est auprès du cadre de Char-
— Mamzelle Jeannies, capitaine. , . ,
— Toujours elle ! la bonne fille ! Infatigable, aux petits soins! excellent cœur de femme!.... Tu sais que je ne crois pas à grand chose , Hervay ! , \
— C'est vrai , capitaine , et je ne vois pas qu'il y ait de quoi se vanter.
— Eh bien ! miss Jeannies me fait croire aux
anges.
— C'est bien honnête pour elle , capitaine.
— On n'a pas plus de dévouement que cette jeune personne , on n'est pas plus obligeante.
— Je le sais bien, monsieur Dunoyer ; depuis deux mois que nous l'avons, cette jolie Irlandaise, s'est-il passé quelque chose de malheureux sur le
T.hérhistocle quelle n'ait voulu y avoir sa part? 1J n'y a pas éu un malade qu'elle n'ait soigné , pas une blessure qu'elle n'ait pansée ; et ça, faut le dire , avec une habileté que personne n'aurait, quand même y saurait par cœur votre damné de Médecin de papier.
~ C'est surtout depuis la maladie de Chardin, ajouta le capitaine avec vivacité , qu'elle s'est bien montré! Une vrai sœur de charité... Elle ne sait pas quel plaisir elle m'a fait en sacrifiant ainsi son repos pour soigner Chardin ! . . . Je vous aime tous, vous autres, et c'est tout simple J je vous ai choisis, vous êtes mes enfans...
— Oh ! pour ça , personne ne peut dire le
contraire. Vous n'avez point de préférence; la goutte pour tout le monde quand vous êtes content , un grand coup de poing à chacun quand
ca va mal
— * Mais Chardin ! — 11 a commencé par être corsaire avec moi , et il m'a sauvé plus souvent la vie dans nos affaires que je ne lui ai donné de sacs de mille livres après les combats. &i je suis riche, si le Thémistocle m'appartient, si j'ai pu acheter Je Gaspard qui me gagne de l'argent en Amérique , je le dois en grande partie
à Chardin. Aussi, Hervay , s'il fallait que je le visse glisser sur la planche du coq ! . . .
Dunoyer ne put achever qu'avec difficulté cette phrase dont chaque syllabe avait l'air de l'étrangler ; il se tut, et une minute après , Hervay vit quelque chose de brillant rouler le long de ses joues et tomber sur la table en accrochant la lumière , comme des globules de cristal.
— Tiens , y pleure , se dit-il tout bas. Je n'ie savais pas si sensible î c'est la première fois depuis que j'ie connais. Faut qu'il aime fièrement Chardin î *
— Du moins , reprit le capitaine qui venait d'essuyer ses larmes , je n'aurai rien à me reprocher. J'ai fait tout ce que j'ai pu ! — Tu l'as vu , Hervay , je lui ai donné de tout ce qu'avais dans ma pharmacie ... et le ciel m'est témoin que, pour le conserver, je donnerais maintenant ma maison d'Harlleur et le Gaspard avec; le Gaspard qui est un beau trois mâts , oui , qui porte mon nom, qui marche si bien et dont je ferai , quand je voudrai , une corvette pour la course comme j'en ai lait un transport pour les marchandises. . . Si je croyais , ajouta Dunoyer en soupirant , si je croyais , Hervay , je ferais un vœu !
— C'est ce que j'allais vous conseiller , capitaine.
— Mais , je ne crois pas au pouvoir des vœux .
— On en a tant vu réussir, capitaine! Au surplus , n'allez pas dire des choses semblables devant mamzelle Jeannies; elle est dévote.
— Oui, Irlandaise et catholique !
Un mousse vint avertir Dunoyer que Chardin était f<jrt mal et qu'il avait demandé à le voir.
— Allons-y tout de suite, Hervay. Il a raison. Pourquoi l'ai -je quitté ! Miss Jeannies ne l'a pas quitté, elle; et ce n'est pas son ami, et elle ne lui doit rien! Oh ! c'est bien mal , cela... il peut
croire que je suis un ingrat ! .. . .
Dunoyer et Hervay furent en un instant au-
près du lit de Chardin. Jeannies était à genoux lisant dans un livre de prières, et appuyée contre une grande caisse sur laquelle on avait posé un des deux fanaux qui éclairaient le faux -pont.
— Ah! vous v'ià, capitaine, dit dune voix presque éteinte le malade en cherchant la main de Dunoyer. J n' voulais pas appareiller pour l' voyage inconnu sans vous avoir dit adieu.
— Quelle idée, Chardin, répondit lè capitaine qui faisait tout son possible pour rassurer sa voix tremblante. C'est avec nous que tu feras le voyage , mon ami ; tu guériras certainement.
Miss Jeannies récitait les psaumes de la pénitence ; l'arrivée de Dunoyer ne l'avait -pas distraite de ces pieuses occupations. Elle prononça , en ce moment , les paroles suivantes que le capitaine comprit un peu et qui le firent tressaillir : Cor mundum créa in me Deus : et spriùim rectum innova in visceribus meis !
Hervay s'était machinalement agenouillé auprès de la jeune Irlandaise ; il répétait consciencieusement chacun des mots , pour lui tout-à-fait inintelligibles , qui parvenaient à son oreille , et il regardait Jeannies. Jamais elle né lui avait paru si belle.
Elle était admirable en effet î Ce que la circonstance ajoutait de gravité à ses traits naturellement calmes et sévères était un fard dont
on ne peut bien s'imaginer l'effet , si l'on ne connaît pas quelques-unes des belles tètes de saintes créées par les peintres inspirés du quinzième siècle. Ses longs cheveux noirs désordonnés tombaient par boucles inégales sur son visage qui avait la pâleur du marbre de Carrare ; ses mains
étaient jointes avec ferveur ; — ces mains pures qui ne s'étaient refusées à aucun des pénibles devoirs de la sœur hospitalière ! —«on corps élégant, niais si frêle, si débile, s'inclinait de temps à autre quand sa bouche prononçait un oertain nom , qui fit baiser quelquefois aussi la tête
au capitaine, comme malgré lui Oh! que la
religion chrétienne était respectable, adorable dans sa représentante à bord du Thémistocle I Tant de conviction, tant de naïveté, tant de pudeur sans affectation touchaient la réunion d'hommes qui composaient l 'équipage du navire . Aucun n'avait trouvé une plaisanterie à faire contre cetté étrangère, personne ne passait à côté d'elle .sans la saluer , tout le monde s'empressait à lui être agréable. Elle avait fondé son empire par la bonté. Seule à bord pour un long voyage , jolie , belle , âgée de seize an$ , protégée par sa vertu plus encore que par les lois de la police du bord , Jeannies avait su se créer une existence douce sans ennuis. Toujours occupée d'être utile , elle s'ingéniait à ajouter au bienêtre des matelots , tantôt en distribuant à ceux qu'abattaient la fatigue où quelque indisposition les provisions dont elle s'était pourvue y tantôt en descendant pour les moins bien vêtus aux travaux vulgaires de la 1 ingère ou du tailleur. Cha-
que jour trois heures étaient consacrées par
HT
WÊâà
ses doigts (le moindre effort aurait semblé devoir les rompre ! ) lutter- contre les résistances que leur opposait le drap grossier des habits de ces marins du nord. Ce n'était pas pour se faire pardonner sa piété , dont elle ne cherchait pas plus à dissimuler les actes qu'elle ne songeait à en faire parade , que miss Jeannies avait pris le rôle de mère de famille ; une si misérable combinaison d'hypocrisie était trop indigne d'elle ; c'était par entraînement du cœur, par sympathie vraie pour la douleur ou les misères humaines. Quelle ame! et seize ans!
Donc , miss Jeannies récitait les psaumes de la pénitence, et la conversation continuait entre Chardin et le capitaine affligé.
— Oui , tu guériras , mon garçon. Ce n'est pas la dernière campagne que nous ferons ensemble.
— Vous vous souvenez, capitaine, de notre défunt brig le. Dragon, sur la côte de Madagascar j il était en naufrage , tout défoncé, démâté , battu par la lame , et en travers sur les rochers; on sauvait ce qu'on pouvait —
- — Oui, Chardin, je ne l'ai pas oublié , c'est
là que tu as mis dans la chaloupe une certaine
caisse.....
— Oh î capitaine , fi donc ! c'est pas pour ça que je vous rappelle le Dragon ; c'est pour vous remémorier que vous me disiez : « Chardin, nous nous tirerons de là ; j'ai idée que le brig se relèvera et que nous l'emmènerons. » Je vous répondis : « Capitaine , il faudrait un miracle, et les miracles sont rares. »
— Oui, tu me répondis cela.
— Et le brig coula une heure après.
— C'est vrai, Chardin.
— J'suis plus malade que le Dragon , capitaine , et avant une heure ! . . . .
— Tu t'effraies à tort, mon ami, reprit Dunoyer qui jouait mal l'assurance.
— M'effrayer ! Oh ! que non. J'ai ben dû mourir cent fois , depuis que nous sommes ensemble, et je n'ai jamais été effrayé de l'idée de lever mon lof. J'ai cinquante ans, et j'ai tant fatigué ! . . . Y n'y a plus d'huile dans la lampe , faut bien qu'elle s'éteigne ! . .. Je n'ai que vous à regretter; ma femme m'attend il y a long-temps dans l'autre monde; mon fils est un mauvais sujet; toute ma
famille c'est vous..... Pensez* seulement à moi
queuquefois; v'ià tout ce que je demande
Remerciez ben mamzelle Jeannies , au moins ; elle a été plus bonne pour moi que fille et que mère Vous voyez ben que c'est fini , puisqu'elle n'est plus là.
— Je suis là , au contraire , master Chardin , répondit d'une voix douce Jeannies qui venait de se relever et s'approchait du hamac du ittatelot pour l'engager à ne pas se fatiguer. Je suis là, et je trouve que vous parlez trop.
— Faut ben être honnête , ma bonne demoi selle. Quand on sort d'une maison, on lève son chapeau et on dit adieu au maître ; je vas sortir du Thémistocle , et je souhaite le bonjour au capitaine.... Mais puisque vous le voulez, j'dois
vous obéir, c'est tout simple Je n'ai pas le
droit de répliquer quand vous parlez.... Adieu donc , capitaine Dunoyer
11 serra la main au capitaine qui se baissa pour l'embrasser.
— Est-ce que tu vas dormir , Chardin , dit Hervay ?
— Dormir . . . , oui , mon camarade , dormir. . .
plus long- temps qu'à l'ordinaire. C'est le quart de l'éternité que je vas faire.
— Avant de vous assoupir , si vous buviez un peu de votre tisane , mas ter.
— Oui, répondit Chardin .... Lavèr le vaisseau avant le combat.
Il but et se cacha sous sa couverture , gardant toujours la main de Dunoyer. Miss Jeannies était du coté opposé à celui que le capitaine occupait; Hervay se tenait debout au pied du cadre, et le plus triste silence régnait dans rentre pont. Qu'on se figure ce groupe : Dunoyer plus sombre peut-être qu'il n'était dans la chambre où vous l'avez vu d'abord, Hervay pleurant, Jeannies calme , résignée , priant tout bas et éclairant cette scène mélancolique des relie ts de sa robe blanche sur laquelle se concentrait toute la lumière d'un seul fanal qui était resté allumé; car le second venait de s'éteindre , et au moment où sa chandelle finissait, on avait entendu la voix sépulcrale de Squila , coïncidence fatale qui n'avait point échappé à Hervay. Un quart d'heure se passa ainsi , après lequel le capitaine sentit Chardin lui presser convulsivement la main . Dunoyer s'approcha du moribond qui re-
l8o LA MORT DU MATELOT.
poussait avec effort le drap dont sa figure était couverte.
, — Eh ! bien , mon vieux compagnon , comment te sens-tu ?
Chardin ne répondit pas; mais un sourire souleva ses lèvres pâles. 11 entrouvrit des yeux qu'il referma presqu aussitôt. Jeannies le regarda attentivement et fit au capitaine un signe qu'il ne comprit que trop bien , et le capitaine cacha son visage dans sa main. Cependant le matelot n'était pas encore mort; quand ou le croyait toutà-fait abattu , il se redressa sur un de ses coudes, et dit à Dunoyer :
— ^-Vous voyez bien que les miracles sont rares! . . Je coule dans la mer sans fond...
Chardin resta dans cette position pendant quelques i as tans. Il était effrayant à voir avec sa figure cadavéreuse, ses yeux qu'un dernier sentiment de vie avait largement ouverts, sa bouche livide et sa barbe grisonnante. Il roula sa tête sur son chevet , et son regard étonné paraissait appeler quelqu'un.
— Miserere mei j Deus, secundum magnani misericordiam tuam > dit tout bas, en fléchissant
LA MORT DU MATELOT. id 1
le genou, miss Jeannies qui s'était emparée de celle des deux mains du mourant que ne tenait pas le capitaine.
— Mouille ! cria tout d'un coup Chardin comme s'il avait commandé une manœuvre à l'équipage.
— Sa tête se perd , dit Hervay ; il bat la campagne.
Ces paroles imprudentes furent proférées trop haut, quoique Hervay eût cru mettre une sourdine à sa grosse voix; elles frappèrent Chardin.
— Oh! que non, répliqua celui-ci avec une
certaine vivacité ; je ne suis pas fou Je jette
l'ancre sur la cote de l'autre monde. . . parce que
le voyage est fini.
Il secoua fortementles deux mains qu'il tenait; sa poitrine se souleva plusieurs fois ; ses yeux hagards cherchèrent la lumière du fanal ; et , dans son dernier soupir , qui s'exhala à l'instant même , deux noms s'échappèrent à la fois : Jeannies , capitaine !
— Dieu l'appelle à lui ! dit avec inspiration l'Irlandaise qui, en ce moment, semblait un
ange conduisant Famé d'un chrétien au pied du trône dp l'Eteraçl.
Squila s'était échappée de sa prison et avait pu descendre dans le faux-pont; elle était auprès du capitaine qui ne l'apercevait pas. Hervay la vit et la menaça du poing , lui attribuant sans doute la mort de Chardin , et bien plus convaincu encore qu'il ne Tétait déjà de l'influence fatale de certains aboiemens des chiens sur la vie des malades.
La cloche sonna onze heures.
Miss Jeannies rompit la première le silence ; il ne pesait qu'à Hervay , car il aurait voulu pouvoir réprimander et battre Squila qui remuait tristement la queue en léchant la main du capitaine, tout-à-fait étranger à ce qui se passait autour de lui.
— Capitaine ! dit l'Irlandaise , il ne vous reste plus qu'un devoir à remplir. C'est à vous à fermer les paupières de votre ami.
Dunoyer , tiré comme d'un rêve , de l'anéantassement douloureux où il était, frissonna quand il entendit l'invitation que lui faisait miss Jeannies. Il n'y résista pas cependant, et la jeune fille l'aida dans l'accomplissement de ce cruel office.
— Maintenant , retirez-vous, capitaine. Tant d'émotions ont dit vous fatiguer. Moi , je passerai la nuit auprès de master Chardin,
— Mais, mamzelle , objecta Hervay , le pauvre cher homme n'a plus besoin de rien.
— Non , master Hervay , de rien que de nos.
prières.
Toute la nuit elle pria, cette femme si forte , dont huit jours de pénibles occupations et l'horrible spectacle d une lente agonie n'avaient pu faire fléchir le courage ; toute la nuit elle demeura prosternée auprès du cadavre de Chardin : on ne put l'en arracher.
— Allons , mamzelle , vint lui dire , à minuit, le bon Hervay qui la voyait avec chagrin prolonger, cette scène de dévouement; c'est assez prier. Dix paroles de recommandation de votre part au ciel ça vaut tout ce qui est imprimé dans 3e plus grps livre de la cathédrale ; c'est comme un mot de billet du capitaine à un négociant de New-Yorck , qui en fait plus pour bien terminer une affaire que toutes les lettres que je pourrais écrire, si je savais écrire. Ainsi, venez , mamzelle Jeannies; vous vous rendrez malade , et quel bien ça fera- 1 -il à ce corps ?
l84 LA MORT DU MATELOT.
Jeaunies résista.
— Laissez , laissez , master Hervay , il me semble que j'acquitte ici la dette d'une fille. Mou père , — je ne Fai jamais connu , mon père ! — on m'a dit qu'il était marin. Qui sait s'il n'est pas mort sur quelque vaisseau du roi Georges ! . . . Qui l'aura assisté à ses derniers momens ? Qui aura prié pour lui ? — ces devoirs , je les remplis auprès d'un autre , n'ayant plus l'espoir de les remplir auprès de mon père. ,
Elle reprit son livre et ne répondit à aucune des interpellations, d'ailleurs fort obligeantes, du matelot domestique.
Le capitaine était rentré dans sa cbambre ; il s'était jeté sur son lit pour oublier par un peu de sommeil le cbagrin qu'il ressentait : il lui fut impossible de trouver un moment de repos. Il monta sur le pont, et passa le reste de la nuit arpentant à grands pas le gaillard d'arrière du Thémistocle , sans mot dire et sans s'apercevoir probablement qu'il était à bord d'un navire. En effet, on manœuvra , on changea de route souvent , et Dunoyer ne fit pas une observation , il ne leva pas une fpis la tète pour voir si les voiles étaient bien orientées , et si on usait de tous les moyens que la pratique , à la fois prudente et
LA MORT DU MATELOT. l85
hardie , donne au marin pour abréger le temps de la navigation. Lui, ordinairement scrupuleux en fait de détails , à ce point qu'aucun officier militaire de la nouvelle école n'aurait pas eu peut-être la moindre chose à reprendre quand il avait fait exécuter un de ses ordres , il laissait à . ses lieutenans la charge du bâtiment. C'était la première fois qu'il paraissait sur le pont comme un simple passager ; mais c'est que c'était la première fois qu'il éprouvait une commotion morale aussi violente.
L'annonce de la mort de Chardin, toute attendue qu'elle fût par l'équipage , produisit parmi ses camarades une impression douloureuse. Il était aimé de tous ; c'était un homme si bon, et un marin si précieux ! Que ne savait-il pas de toutes les choses qui font du vieux matelot un être presque exceptionnel dans la civilisation? Où n'avait-il pas été? et puis , comme il contait, Chardin ! Combien il avait à lui d'histoires et de chansons ! Voilà ce que se disaient les gens du quart ; et ils savaient bon gré au capitaine d'être triste , anéanti , et d'avoir tout oublié pour ne songer qu'au mort.
Il fallut s'occuper de rendre à Chardin les honneurs funèbres. Le maître d'équipage avec Hervay se chargea de l'ensevelir, et ce fut au
l66 LA MORT DU MATELOT.
moment de cette opération que miss Jeannies s'éloigna enfin du feux-pont. Chardin , dépouillé de ses vëtemens, fut cousu dans la toile d'un hamac. Le maître , qui avait un peu de cette dévotion vulgaire, traditionnelle parmi Les gens de mer, et dont les pratiques ne sont guère oubliées dans les circonstances importantes , attacha à Tintérieur du linceul une image de la Vierge . et récita , quand cela fut fini , une oraison à saint François Xavier , patron de tous ceux qui sont sur mer. Hervay approuva très-fort cette double attention , et , pour préserver le cadavre de la dent odieuse du requin , il traça , ayec le noir de la fumée du fanal, une croix sur le hamac à la hauteur du cœur du défunt.
Deux matelots vinrent chercher le corps et le portèrent sur le gaillard d'avant. Une planche était disposée pour, le recevoir; on l'y plaça. Puis la cloche appela tout le monde sur le pont. Le Thémistocle qui courait au plus près se mit en panne ; et quand , la t .te découverte , chacun eut pris sa place dans un cercle dont les restes glacés de Chardin occupaient le centre , on vit arriver le capitaine et miss Jeannies , en deuil , autant qu'il leur avait été donné de pouvoir s'y mettre. Jeannies se mit à genoux et chanta , d'une voix altérée , le psaume i 29 dont personne
à bord , excepté elle , ne savait plus que les deux premiers mots : De profundis.
Quatre inarins prirent alors la planche et firent processionnellement le tour du navire , suivis de tous les autres , allant deux à deux , comme à un cpnvoi à terre. Arrivés à tribord , en arrière du mât d'artimon , ils levèrent leur espèce de brancard et le reposèrent sur le platbord , les pieds du mort du côté de la mer , et attendirent que le capitaine donnât le signal de la dernière séparation. Dunoyer s'avança alors près de Chardin , et parla ainsi :
— Je ne veux faire ici de tort à personne ; mais le Thémistocle a perdu son meilleur matelot. J'ai connu long-temps Chardin; je l'ai vu dans le danger, au feu , dans les naufrages , partout ; et partout tel que j'aurais toujours voulu être , calme , intrépide, humain, serviable. Vous l'aimiez tous, et vous aviez bien raison; je l'aimais aussi , moi ! Ah 1 Chardin , je ne savais
pas que je fusse capable d'aimer ainsi ! S'il y a , comme on le dit , un endroit réservé pour les bonnëtes gens et les braves marins, là-bas où tu es allé avant nous , tu dois y avoir ta place , mon cpprpagnon; garde-m'en une à côté de toi, pour que nous puissions passer ensemble plus d'an-
l88 LA MORT DU MATELOT.
nées que nous n'en avons passées sur quinze navires où nous nous sommes rencontrés. Nous te disons adieu , Chardin ; et il y a en ce moment quelque chose qui fait mieux ton éloge que mes paroles , c'est la tristesse de tout cet équipage , ce sont les larmes de gens qui ne pleurent jamais. — Jetez.... ajouta le capitaine en détournant la tète.
Le cadavre glissa sur la planche et tomba lourdement a Teau dont il fit jaillir de nombreuses gouttes sur l'arrière du Thémistocle . Jeannies se courba pieusement sous cette pluie en chantant : Asperges me, hjrssopo . . . Elle ne put en dire davantage ; tout ce qu'il y avait d'énergie dans cette ame puissante n'était pas usé , mais la fatigue avait épuisé le corps. Miss Jeannies tomba sur le pont, et l'on put croire qu'on ne la relèverait que morte. Cet incident ajouta au malheur de la journée , mais les craintes qu'on avait se dissipèrent promptement; la tutrice du navire lui fut rendue par les soins de tous.
La nuit tombait quand on avait immergé Chardin ; le vent changea et devint très-fort. On s'arrangea pour ne pas perdre ce qu'on avait gagné de chemin , et on resta à peu près où on était quand la bourrasque était survenue. Au point
du jour , Hervay entendit Squila hurler sur l'avant du bâtiment»
— Qu'a-t-il encore cet animal maudit ? A qui en veut-il ?
11 courut sur le gaillard, le fouet à la main, pour contraindre la chienne à cesser son chant de mauvais augure. 11 la trouva assise, la tête tournée d'un certain côté , et aboyant ; il regarda dans la direction où Squila paraissait envoyer sa voix , et il vit quelque chose qui flottait : c'était le corps de Chardin. Cela fit une impression terrible à bord.
— Comprenez- vous maintenant , master Hervay , que je n'ai pas assez prié !
— Que votre conscience soit en repos, ma bonne demoiselle Jeannies, interrompit le maître d'équipage , je sais pourquoi Chardin reparaît. Ce n'est pas pour vous reprocher de n'avoir pas assez prié , mais pour nous montrer notre sottise à Hervay et à moi. J'avons oublié de mettre des pierres et des boulets dans le hamac du défunt; c'est le secret du revenant.
— Pourvu qu'y n'nous poursuive pas! dit Hervay , en faisant un signe de croix.
\OTES.
Immersion des morts. — Côté du bâtiment où on jette lei cadavres. — Honneur» funèbres rendus aux officiers dans la flotte française. — La planche du coq. — Tradition sur le premier tombeau de lord Nelson. — Enterrement de Daniei à Smyrn*.
La cérémonie qui se pratique a peu près dans toutes les marines , et, en France, principalement à bord des bâlimens du commerce, pour l'immersion des morts, est une imitation de celle de l'enterrement. SousLouis XIV, et déjà avant cette époque , elle se faisait comme on la fait aujourd'hui. L'aumônier récitait les prières et l'office des morts, ou à son défaut le plus vieux matelot du navire. On lavait le défunt et on l'ensevelissait dans une couverture ou mante, dans une natte ou dans un vieux morceau de toile a voile; on attachait a ses pieds une grosse pierre ou un boulet (les Portugais seuls négligeaient cette précaution ) et on le jetait a la mer sous le vent de la route, avec un tison de feu, ajoute un voyageur du seizième siècle. Les Hollandais constataient sur leurs registres du bord la mort du marin par cette formule assez singulière : « Un tel quitta un tel
jour notre vaisseau pour entrer dans la nacelle de Coron. Pour de* navigateurs chrétiens ceci est assez peu orthodoxe; mais le plaisir d'un jeu de mots — le choc du vaisseau avec la barque fatale de Càron — remportait sur l'orthodoxie. Quant au tison de feu dont parle le père Fournier, on y a renoncé depuis assez long-temps, je crois. Pourquoi le jetaiton à la mer? Était-ce pour rendre sensible aux yeux de l'équipage la transition de la vie a la mort? Je le pense , car autrement qu'aurait pu signifier cet emblème?
Il est assez naturel que ce soit du côté opposé au vent qu'on jette les cadavres à la mer; cependant sur beaucoup de navires on déroge a cet usage qui blesse les idées de la majorité des matelots. Les marins se sont habitués k regarder tribord comme plus honorable que bâbord; faire passer sur bâbord un défunt, c'est, dans leur idée, outrager sa mémoire, c'est le déprécier, lui faire pour ainsi dire son procès. Tout homme qui n'a été ni un voleur, ni un mauvais sujet avéré, ni un camarade méchant aura l'honneur de
quitter le bâtiment par-dessus le bord de droite ; on ne ferait l'injure de l'immersion par la gauche qu'au matelot absolument mésestimable. Ce préjugé , fondé sur un sentiment assez étrange de vanité, est bien vieux; on en retrouve la trace dans les récits des auteurs les plus anciens ; il est de la famille de celui dont j'ai parlé ailleurs , qui fait que le matelot pend son hamac les pieds du côté de l'avant, et la tête a la poupe. Tribord et l'arrière sont nobles, bâbord et l'avant le sont moins. Si le matelot ne peut habiter la du-
nette et se promènera tribord derrière, parce que -ces lieux sont réservés au commandant et aux officiers, il faut qu'il ait une consolation : il pendra son hamac la tête a Tanière, il sera immergé par tribord !
L'ordonnance de 1829, sur le service a la mer, prescrit les honneurs funèbres a rendre aux officiers de tous grades de la marine militaire. Voici les dispositions de l'art. 7i 3 :
« Lors du décès d'un officier commandant un bâtiment du roi , il lui sera rendu les honneurs suivans :
» En rade, le jour de l'enterrement, le bâtiment aura les mâts de hunes et de perroquets guindés , ses vergues en pantenne, le pavillon de poupe en berne , et la flamme amenée a mi-mât, depuis le lever du soleil jusqu'à la fin de la cérémonie.
» A la mer, le pavillon du bâtiment sera en berne et la flamme amenée a mi -mât, pendant la cérémonie funèbre seulement. Tous les bàtimens du roi qui se trouveront réunis auront leur grande voile carguée pendant le même temps.
» Dans les deux cas , la moitié de l'équipage prendra les armes et fera trois décharges de mousqueterie, au moment de l'immersion ou de l'enterrement. De plus, il sera tiré pour un capitaine de vaisseau sept coups je canon, pour un capitaine de frégate cinq, pour un lieutenant de vaisseau trois, pour un enseigne (lieutenant de frégate) deux.
Si un amiral (maréchal) meurt a la mer , tous les bàtimens cargueront leurs voiles pendant la cérémonie funè-
LA. ïtfORT DU MATELOT. 1^3
brë , ils feront trois salves de treize coups de canon et trois salves de mousqueterie.
Glisser sur la planche du coq est une locution proverbiale dans la marine , synonyme de mourir. Son origine est fort bien expliquée par tous les ternies de la phrase. Quand le mort est enseveli, on le place sur la planche qui sert au coq a descendre sa marmite , puis on le fait glisser sur cette planche jusqu'à la mer.
Lord Nelson , quoique mort a la mer, — on se rappelle qu'il fut tué à Trafalgar, — ne fut point immergé avec tant d autres victimes de cette célèbre journée. On ramena ses restes a Londres ; et jamais restes ne fut le mot plus vrai pour caractériser ce que la mort a laissé d'un homme : il avait subi dans sa longue carrière militaire de si nombreuses mutilations ! On voulut donc que la terre gardât les cendres de ce marin illustre. Pour le transporter des côtes d'Espagne en Angleterre, on mit, dit- on , son corps dans une barrique de rum. Ce fait a donné lieu a une plaisanterie, de celles que les ennemis échangent a défaut de coups de canon , quand ils ont de ces haines étroites , qu'un esprit national mal compris fait naître , qu'une politique mesquine entretient ; on a raconté que les matelots chargés de veiller en gardes d'honneur sur cette barrique , ou plutôt sur ce mausolée, burent le rum qui baignait le cadavre de leur général. Cette bouffonnerie fut sans doute inventée a plaisir , c'est ùhe des iimombrables charges qu'on a faites
il. 43
11)4 hA *ORT DU MATELOT.
sur le goût des Anglais pour les liqueurs fortes. Au reste, en supposant qu'un matelot eût eu l'idée de boire de ce mm où infusait un homme de mer, que la flotte britannique et la Grande-Bretagne tout entière honoraient comme un génie supérieur, comme le dieu de l'Océan, ce ne serait pas une chose bien étonnante ; les hommages de ce genre ne sont ridicules que pour les esprits qui ne comprennent pas le fanatisme. ,On a pu faire de cela une chose niaise ; mais serait-ce plus niais que l'action des soldats de la garde impériale portant un toast a l'empereur dont ils se séparaient, en buvant les cendres de leurs aigles ? Serait-ce plus niais que le trait de ce jeune soldat de la république > qui , assistant a la profanation des tombes de Saint-Denis, coupa la moustache de Henri IV, se l'appliqua sur la lèvre, et s'écria dans un accès de délire enthousiaste : — « Cette » moustache me portera bonheur, je suis sur que je serai » brave ! »
Nelson trouva des monumens dignes de lui dans toute l'Angleterre. Les colonnes, les pyramides s'élevèrent a l'envi, décorées de son nom, seul ornement qui convînt en effet a la mémoire glorieuse de l'amiral; les choses qui lui avaient appartenu devinrent comme autant de reliques; on se les disputa, on les acquit au prix de nombreuses guinées. Le duc de Clarence, — aujourd'hui régnant sous le nom de Guillaume IV, — eut une des plus précieuses, le tronçon du mât d'artimon de la Victoire, sur lequel s'appuya en tombant le mort dé Trafalgar. Ce débris historique, après avoir paré une chapelle du Busy-House, fut transporté dans la salle a manger de cette maison royale; un
buste de Nelson le surmontait. C'est dans la partie élevée de la salle a manger que ce bout de mât était ou est encore placé. Un boulet de gros calibre avait traversé de part en part ce cylindre tronqué ; le duc de Clarence n'eut garde de faire disparaître une pareille blessure; le trou resta, et M. Jesse raconte dans ses Gleanings of natural history (Glanures d'histoire naturelle ) , que des rouges-gorges allèrent y faire leur nid et y élevèrent leur famille. Cette singularité a mis un instant a la mode le mât d'artimon du vaisseau la Victoire qu'on avait un peu oublié. Si l'on nous disait que le casque de François I pr est devenu le berceau d'une lignée de tourterelles, nous courrions tous pour voir la petite nichée, et, par occasion, l'admirable ciselure de Cellini. Il y aurait ample matière a méditation sur les hôtes du mât de la Victoire , si on était Allemand et poète.
J'ai cité, a propos de l'incendie du Conquérant (voir page 54- de ce volume), le nom d'un matelotappelé Daniel ; la Mort du matelot me fait souvenir de ce brave et malheu-
reux marin. Daniel était patron du canot de M. de Rigny, dans le Levant, en 1 830. C'était un homme plein de cœur et de dévouement ; il aimait l'amiral plus qu'il n'est ordinaire qu'un matelot aime un officier placé si loin de lui dans l'échelle hiérarchiquede la société militaire ; et de cette affection sincèré , dont aucune parole n'aurait osé révéler l'existence, Daniel donnait de fréquentes preuves a M. de Rigny. Sans cesse il veillait sur l'amiral quand il allait à Smyrne ; débarqué du canot quelques minutes après lui, il le suivait
comme son ombre, pour le défendre des attaques possibles d'une certaine partie de la population étrangère, menaçante pour tout le monde. Ce patron portait pour seule arme un bâton , dont il savait jouer a merveille , et avec lequel il aurait pu repousser toutes les agressions qui lui auraient été faites en face. Attaché aux pas de l'amiral, il était quelquefois gênant ; M. de Rigny l'avertit un jour qu'il n'entendait pas qu'on marchât ainsi comme un janissaire a sa suite : « — Je te remercie de tes soins ; mais je n'en ai pas besoin , et tu peux te dispenser de ces courses dans la ville, toujours sur mes talons. — Ah! par exemple, amiral, pour qui me prenez-vous? — Et moi donc, pour qui veuxtu qu'on me prenne? tu me feras passer pour un poltron. — Qui est-ce qui répond de vous ici? c'est moi, p'têtre bien , votre patron. Eh bien ! je ne dois pas vous laisser exposé aux perfidies d'un tas de coquins, qui ont plutôt arrangé un guet-apens qu'ils n'ont eu une bonne pensée ; et vous aurez beau me le défendre, sauf vot' respect, je continuerai , amiral , a veiller sur vous. »
Un soir que Daniel, fidèle a la consigne qu'il s'était donnée , marchait sur le quai de Smyrne^ a une certaine distance de M. de Rigny, il entendit des cris ; il courut du côté d'où ils partaient, et il trouva un matelot anglais ivre aux prises avec desRagusais, qui lui cherchaient une méchante querelle , pour le tuer sans doute après l'avoir volé. Bientôt, avec son bâton , il eut dégagé le matelot, et mis en fuite ses provocateurs. 11 prit ensuite l'Anglais dans son canot, et l'emporta à bord de la frégate tJsis , sur laquelle il était embarqué. Le nom de Daniel courut de bouche en bouche
dans l'équipage , et Ton se promit bien a la première occasion de témoigner sa reconnaissance au matelot français. Quelques heures après, Daniel étant retourné a terre pour chercher l'amiral deRigny, fut assailli par les Ragusais , qui le guettaient, et poignardé. Ce fut un deuil véritable abord dû bâtiment anglais comme a bord du Conquérant. L'amiral de Rigny fit faire a son patron des funérailles honorables \ les Anglais ne voulurent pas être en reste d'hommages envers celui qui avait perdu la vie pour avoir sauvé celle d'un des leurs , et l'on vit descendre à Smyrne une grande partie de l'équipage du bâtiment de S. M. Brilanniqué , les officiers en tête , pôur assister au convoi de Daniel.
VOCABULAIRE
Berne. — Le pavillon en berne est hisse' à la place ordinaire, mais roule et non déployé" ; c'est un signe de deuil et un signal de détresse. ' #
Filet du foc. — Le petit foc se plie dans un filet au-dessus du beaupré , à peu près en dehors du bâtiment. Les matelots aiment à s'y coucher ; ils ont bien raison : rien n'est doux comme de se sentir bercer par le navire au-dessus d'une mer légèrement agitée, à l'ombre du foc, dont on reçoit doucement la fraîcheur. Que la flânerie intellectuelle , le rien- faire occupé de l'imagination, est agréable dans cette espèce de hamac , d'où l'on voit le haut de la mâture décrire des dessins bizarres dans les nuages blancs du ciel ! Le filet du foc est un charmant sopha pour le poète.
Lof. — Le côté du vent. Le coin de la basse voile de ce côté s'appelle le point d'amure ou le lof. Quand on vire de bord vent devant, c'est-à-dire l'avant du vaisseau cherchant d'abord le vent pour le dépasser, de manière à l'avoir à gauche quand il l'avait à droite , ou à droite quand il l'avait à gauche , on lève le lof, qui est très-lourd , afin de changer facilement la direction des voiles de chaque mât. C'est à cette opération que fait allusion le dire des marins : // a levé ou il va lever son lof, pour exprimer l'idée d'une mort accomplie ou future ; lever son lof signifie enrce cas
virer de bord , aller de vie à trépas , passer de la bordée de la vie à celle de l'éternité. — Virer lof pour lof, c'est virer vent arrière. De lof on a fait le verbe lof fer, venir du côté du vent. Lorsqu'on veut porter l'avant du navire plus près de la ligne du veut, on commande : Loffe î — La forme du mot lof me semble indiquer suffisamment son origine. Il est dans l'allemand comme dans le français ; le hollandais a loef ; l'anglais , loof ; le portugais a 16. En italien , loff est l'expression de cette flatuosilé malhonnête , mais peu bruyante, que l'auteur du Mercure galant a définie dans l'énigme de l'abbé Beaugénie.
Orienter. — C'est présenter convenablement les voiles au vent. On trouve partout orienter écrit comme s'il venait du latin oriens, l'orient ; je suis fort tenté de croire qu'il a subi une transformation orthographique , et qu'on a confondu deux choses fort distinctes : S'orienter à terre , en prenant l'orient comme point fixe, et orienter les voiles. Je crois quedans cette dernière acception , le mot devrait s'écrire : aurienter, où se retrouve étymologiqiiement le sens véritable, puisqu'il y a : aura, le vent.
Pantenne ( en ). — Les vergues sont en pantenne quand elles ne sont pas carrément assises sûr leurs balancines , c'est-à-dire quand elles ne sont pas perpendiculaires à leurs mâts. Les voiles déchirées et pendantes aux vergues sont dites en pantenne. — Je ne sais d'où peut venir pantenne , s'il ne vient pas de l'italien pantana , ou de l'espagnol et du portugais pantano , qui signifient bourbier, difficulté , embarras dont on a peine à se tirer. Quand les voiles sont en pantenne, criblées par les boulets ou la-
cérées par le vent , on est en effet dans un grand embarras , et comme on dit trivialement , bien embourbé.
îlonîie îrr ttuit
La nuit tombe. Les rondes vont commencer.
Le commandant de la rade a signalé, à midi, quels bâtimens feraient le service de surveillance, et dans quel ordre ils devraient le faire.
11 est nécessaire de se bien garder ; une division anglaise bloque le port de Brest; et, à la faveur de l'ombre, des embarcations légères peuvent entrer dans la rade et tenter d'attacher à quelques-uns des bâtimens français des chemises in-
cendiaires ou des marons d'artifice , pour leur causer des avaries. D'ailleurs, il faut ne pas laisser les abords faciles, même aux espions.
La chaloupe qui va faire la tournée de la rade et passer parmi les bâtimens de l'escadre , pour tenter de surprendre les factionnaires et tenir leur vigilance en haleine, s'apprête promptement. Un officier monte cette embarcation armée en guerre. La brise est fraîche et la mer moutonneuse. Chaque coup d'aviron, si habiles que soient les matelots à nager à sec, enverra à l'arrière du canot une poussière humide , doublée par les chutes répétées de l'avant dans la lame que le patron n'est pas toujours maître de bien couper. Aussi tous les matelots ont mis leur grosse veste d'Alpaga bleu; tous sont coiffés du chapeau de cuir bouilli , souvent mouillé par la mer, et qui conserve une légère couche de sel sur ses bords et autour de sa calotte , dont la couleur est devenue presque grise, de noire qu'elle était avant cette adhérence de l'eau cristallisée. L'officier a mis par-dessus son uniforme une longue capote à manches, en taffetas imperméable; c'est le costume d'hiver. Chaleur et préservation de l'humidité sont les avantages de ce vêtement ciré , qui a ses inconvéniens , car il colle sur le corps quand il pleut, il gène quel-
quefois les mouvemens , puis il se déchire si le vent est fort.
La chaloupe part , et ses lourds avirons font entendre le double bruit de leur chute dans l'eau qu'ils partagent , et de leur frottement contre le tolet de fer où ils trouvent un point d'appui. Bientôt elle approche d'un bâtiment, et des paroles grossies par le porte-voix du factionnaire
l'avertissent qu'on IV aperçue .
— Oh! de la ch 'loupe!
— Ronde ! répond le patron , qui s'est muni d'un braillard pour transmettre toutes les répliques du dialogue uniforme qui se renouvellera vingt fois, si vingt navires hèlent l'embarcation de ronde.
— Vient-elle à bord? reprend la sentinelle*
— Non.
— A la bonne heure !
— Bon quart ! bon quart !
Le souhait est rendu par le factionnaire, qui dépose son porte-voix , s'enveloppe dans la robe encapuchonnée faite pour le préserver de la pluie et du froid , et recommence sa promenade sur le l>asse-avant , jusqu'à ce qu'on le relève , ou que
l'arrivée d'un autre canot le force à rompre le silence de la rade , troublé seulement par le bruit des lames et des hélemens.
Le canot de police poursuit sa route , vu partout, excepté par un bâtiment dont le factionnaire s'est endormf. L'officier de garde s'est assis et cause dans une chambre sous la dunette : tous les gens de quart sont blottis sous un cognant, qui les abrite contre le mauvais temps. Personne ne veille donc où l'on devrait redoubler d'attention, car le vent peut fraîchir, et, d'un moment à 1 autre , on peut avoir besoin délaisser tomber une troisième ancre. L'officier de ronde accoste , monte à bord , et du haut de l'escalier : « Oh! du Marengo! est-ce que tout le monde dort, ici! »
Le matelot de faction se réveille en sursaut. •
^— Qui vive ! Caporal , venez reconnaître !
— Il est trop tard. Où est l'officier de garae?
Le capitaine , attiré par le bruit , sort de sa chambre.
— Qu'est ceci, messieurs ? d'où vient ce tapage ? L'officier de garde paraît sur le pont, les ma-
te lots marchent sur le gaillard d'avant comme s'ils n'avaient pas quitté leur poste; on cherche à s'excuser, peine inutile ! Le commandant punit
RONDE DE NUIT. 2o5
sévèrement, parce que le manquement est grave.
— Faites relever le factionnaire, et qu'il aille achever son somme aux fers. Quant à vous, mon^ sieur l'officier, qui vous laissez surprendre , puisque vous aimez mieux être dans une chambre que sur le pont, demain vous garderez les arrêts dans la vôtre. — Bonne fin de ronde, monsieur!
— Bonne nuit, commandant!
Il se rembarque , l'officier de ronde :
— Pousse !
La chaloupe va finir sa tournée. Elle a rencontré sur son chemin plusieurs canots qui revenaient de la ville; elle a entendu crier: « Au large ! » à tous ceux dont la destination n'était pas celle du bâtiment qui les hélait, et : « Y a-t-il des officiers? » aux autres. La voilà déjà un peu loin du mouillage des vaisseaux et frégates ; elle va près de la côte nord , afin qu'il soit dit qu'elle n'a pas laissé sans l'explorer celte route du Goulet au port. Le patron , qui a l'œil sûr, remarque un point se mouvant à une demi-portée de canon.
— Lieutenant , v'ià qui ne me paraît pas clair.
— Qu'y a-t-il, patron?
— Un canot suspect. Ça ne peut être à aucun bâtiment de l'escadre ; quoi qu'il viendrait chercher sous le vent de tous les navires? Ça n'est pas non plus au stationnai re , qui n'a pas de bateaux si grands. Faut voir un peu.
— Mets le cap. dessus.
— « Allons , enfans , double un coup ! » commande le patron à mi-voix.
Et les chaloupiers nagent comme s'ils avaient entre les mains les longs et minces avirons d'une yole légère.
— Tiens ! continue le patron , il disparaît.
C'est pas une vision, pourtant. Mon vieux père n'aurait pas manqué de dire que c'est un fantôme de canot, monté par le diable pour inquiéter les rondiers. Je voudrais qu'il serait là, le bonhomme , y verrait que ce fantôme c'est une belle et bonne embarcation, et que le diable c'est un Anglais... — Eh ben! mes gars, vous mollissez! Avant! avant partout !.. . Ah! le v'ià qui reparaît. Le voyez-vous, lieutenant, là-bas, dans la direction de la pointe Saint-Pierre?
— Oui; il nous a vus aussi, et il cherche à nous passer au vent. Mais , nageons ferme , et nous en aurons le cœur net.
— Il ne fait pas grand bruit, toujours, dit le brigadier de la chaloupe ; car nous v'ià assez près de lui , et on n'entend pas le bruit de ses avirons.
— Pardi ! tu sais ben qu'ils garnissent leurs
dames et leurs avirons de peaux de mouton, pour empêcher le bruit. Faut-y les héler, maintenant, lieutenant? nous les avons à une portée de fusil; et s'ils ne parlent pas bon français comme vous et moi pourrions faire , lâche les chiens et saute dessus ! Il y a long-temps que je n'ai fait de prise, ça m'amusera.
— Approchons encore, patron, et ne t'inquiète
de rien.
Quand on fut à bonne distance : —Voyons un peu ce que ces promeneurs à la nuit close ont dans le ventre , dit le quartier-maître ; ça vat-etre drôle, la conversation.
— Oh! dfk la ch'loupe !
Le canot ne répond pas.
— Ah ! ils ont l'oreille dure. A refaire. — Oh! ch'loupe!...
Le canot : — Oh !
— C'est bien, reprend le patron; mais oh!
toutes les marines sait ça ; c'est dans les langues n'importe les quelconques. Oh! ne veut rien dire. Attendez , je vais l'embarrasser. — De quel bord étes-vous?
Silence.
— Voyez-vous , ça les attrappe ! Avant toujours , mes fils , et nous allons les genoper ! — Où allez-vous?
— A Brest.
— Tiens, à Brest. — Accoste ! venez nous donner le mot d'ordre.
— Ils virent de bord, dit le lieutenant; mais forçons un peu ; avant ! avant ! et nous les aurons. Criè-leur que je vais faire feu s'ils n'accostent pas.
— Oui , lieutenant , et ce sera bien fait.— Accoste! ou nous tirons dessus.
Le canot ne tint compte de l'avertissement.
— Est-ce que mon père aurait raison , par hasard? c'est -y le diable qui s'amuserait à nous faire lui appuyer la chasse? Tirons, lieutenant , tirons î Nagez , vous autres , et mon espingole va parler un français qu'ils entendront peut-être mieux que celui du porte-voix.
Le patron tire en effet son espingole ; le lieutenant et le brigadier l'appuient de coups de fusils; les chaloupiers redoublent d'ardeur, et malgré le poids de l'embarcation française , malgré le vent et les lames , les deux canots se rejoignirent assez promptement. Une portion de l'équipage de ronde s'était armée pendant que l'autre accrochait le bateau anglais.
— Que voulez-vous? Je vais vous donner le mot de passe , dit une voix étrangement accentuée.
— Le mot de passe , reprit le patron , c'est : Empoigne ! Il est changé depuis tout à l'heure. Tu ne t'attendais pas à cela , monsieur TEnglishman. Pas de mais , pas de si; il fait froid, il fait sombre ; nous ne sommes pas bien ici , et puis nous n'avons pas de chandelle pour faire connaissance ; y a des fanaux bien clairs à bord du Nestor * nous allons vous y mener.
— Goddam ï
Un grand éclat de rire accueillit cette exclamation poussée avec bien plus de tristesse que de colère.
te l'avais bien dit, John , nous voilà pris comme des sots, sans nous être défendus; et tout cela pour une folie , pour un pari , monsieur l'ofh. U
ficier français , ajouta la voix anglaise en s'adressant au lieutenant de ronde.
— Vous me raconterez cela, répondit le lieutenant, quand nous aurons organisé notre voyage d'ici au vaisseau. Passez dans ma chaloupe , messieurs, avec vos six canotiers... Patron , dispose ces six gaillards-là de trois en trois avirons; mets six chaloupiers à leur place , et que le canot anglais nous donne la remorque.
On s'arrangea en effet ainsi , et l'on fit route du côté du vaisseau , en passant cependant près du stationnaire , à qui Ton apprit, au portevoix , ce qui venait d'arriver.
— Vous disiez tout à l'heure , je crois , monsieur , que vous êtes victimes d'un pari?
— Oui, monsieur; dix guinées. Sir John a parié cette somme que nous irions' ce soir au spectacle à Brest. Cette gageure ayant réussi une fois à un de nos camarades, il a voulu essayer. J'avais un mauvais pressentiment, mais je suis trop l'ami de John pour ne pas tenter l'aventure avec lui. Ce qu'il y a de plus cruel, c'est que les dix guinées sont comptées d'avance à notre adversaire, et qu'elles nous seraient fort utiles à présent.
— A vous? dit tout bas le patron; je ne crois pas. Si vous les aviez , elles ne vous saliraient pas les poches demain.
— Je ne comprends pas , dit l'officier français, qu'on puisse, pour rien , s'exposer ainsi.
— Que voulez-vous? répliqua le capitaine Bellow avec gaieté, il faut bien faire quelque chose. Le blocus est d'un ennui mortel ; John aime le' spectacle, il a veulu y venir pour se distraire.
— La comédie de Brest , interrompit le patron, n'est pas bonne; vous aurez plus de plaisir à celle de Verdun (i).
— Tais-toi , maître Jean , dit avec vivacité le lieutenant français ; il faut être généreux.
— Plus souvent ! J'ai été au ponton , lieutenant, et y n'iront pas, eux. Une plaisanterie ne fait pas grand mal, après tout.
— Goddam ! dit une seconde fois en soupirant sir John.
— Allons , John , un peu de philosophie ; c'est un petit malheur; nous nous ferons échanger facilement.
(Jl) Verdun était la ville où les prisonnier» anglais étaient en dépôt.
NOTES
Prise de sir Sydney Smith au Ha vie. — Officiers anglais venus au spectacle
à Brest, pendant la guerre.
On a raconté , mais je ne puis affirmer ce fait , que je n'ai pas le moyen de vérifier , on a raconté que le célèbre amiral Sydney Smith, croisant devant le Havre avec la frégate le Diamant, s'embarqua dans un de ses canots,pour aller amariner un petit corsaire, que le courant l'emporta loin du point où il tendait, et qu'il fut pris par des canots armés du port. On a ajouté que l'amiral déclara qu'il venait tous les soirs a terre et au spectacle.
Des officiers anglais de l'escadre de l'amiral Nell, qui bloquait Brest en 1 813, firent quelque chose de semblable; ils allèrent au théâtre et purent retourner a leur bord sans être aperçus. Es avaient probablement choisi une nuit obscure et acheté le mot d'ordre de quelque douanier. On ne connut leur expédition que par une guinée que trouva l'ouvreuse de loges parmi les pièces de monnaie de sa recette d'une soirée.
3l6 RONDE DE NUIT.
VOCABULAIRE
Braillard. — Un des noms donnés au porte-voix. Les plus sonores sont en airain. Leur nom est très-significatif.
Cap (mettre le). — C'est diriger l'ayant du bâtiment sur un point donné. — Le cap c'est l'avant , la tête : caput.
Dame. — Ouverture rectangulaire faite dans le bordage supérieur des embarcations d'une certaine espèce , pour servir de point d'appui à l'aviron. — Damm , dans quelques-unes des langues du nord, signifie digue ; je ne sais si c'est de là que vient le mot dame qui est en effet un point d'arrêt , et comme une digue imposée à certains mouvemens de l'aviron .
Héler. — Appeler pour ordonner, interroger , causer et se faire des souhaits réciproques ou des saluts. — C'est le mot anglais to hail , saluer.
Moutonneuse ( mer). — Lorsqu'il vente une fraîche bise , la mer se couvre de petites lames dont la crete est blanche comme la toison du mouton. Vues de loin , ces masses ecumeuses ont l'air de brebis dans une plaine. Moutonneuse est un trope; on dit quelquefois : a II y a des moutons sur le pré. »
Tolet. — Cheville de fer ou de bois qui , sur le bord des chaloupes et de quelques autres canots, sert de point d'appui à l'aviron , qu'on y attache avec un petit cercle de cordage appelé cstrope (du latin strophium, couronne et corde tournée). — Tolet vient il de tolerare, soutenir, parce qu'il soutient l'aviron , ou de toits, employé par Festus comme sponyme de tons Ma, qui était un pieu ferré fiché en terre sur le rivage , pour amarrer les barques? La première étymologie me semble plus simple, plus naturelle que l'autre , parce qu'elle est plus vulgaire.
ÎUlàcljf.
PALM A DE MAJOHQUE.
i/ouverur </c /a, *iaaan/iapn6 c/eyéd^er.
Mai et Juin 1830.
Et l'on dit que le* vcuU «upendettt leurs haleiuc* • Un soir à iU Grande dam **s plaine»
Répand ses femmes et se* fleur».
Victor Hugo. Les Orientales .
Quoique tous no» vœux tendissent vers Alger, balottés depuis plusieurs jours par une mer ennuyeuse et fatigante, nous aspirions à un repo». Nous passions devant Majorque , et une relâche à Palma nous tentait infiniment , moi surtout
2l8 RELACHE.
qui avais un si grand désir de voir une de ces tant poétiques baléares, et d'étudier une ville sarrasine d'Espagne !
L'amiral devina ce vœu des passagers du convoi. Un brig de guerre vint le 3 juin , avant midi, apporter Tordre à M. le capitaine de vaisseau Hugon (1) , d'aller mouiller dans la baie de Palma, avec tous les navires marchands qu'il avait la pénible et difficile tâche de conduire en Afrique : escadre peu disciplinée, timide, assez malhabile et mauvaise voilière , celle-là ! Notre Federico était près de la corvette la Créole , où M . Hugon avait son guidon de commandement ; on nous héla de ce bâtiment * à la poupe duquel nous allâmes passer quelques minutes après.
— Rendez-vous à Palma avec votre division, dit le commandant à mon camarade et ami M. Aubry-Bailleul, qui avait sous ses ordres immédiats les dix navires - écuries du premier convoi. Je tressai liai de joie.
Le Federico fit signal à ses neuf suivans d'imiter sa manœuvre, et nous forçâmes dé voiles pour gagner promptement Majorque.
A quatre heures , un peu en dehors de la
(i) Cet excellent officier c»l aujourd'hui contre-amiral.
baie, nous trouvâmes .l'escadre qui Élisait des exercices. Il y avait trois jours que nous l'avions quittée; elle évoluait, ne pouvant aller plus loin. Le temps était superbe , le soleil splendide, la mer belle. Cette armée navale, dont chaque bâtiment suivait avec rapidité celui qui le précédait , cQmme sur un grand pré se suivent en courant des chevaux agiles guidés par leurs cavaliers, nous donnait un spectacle magnifique. Vaisseaux, frégates, corvettes, brigs allaient dans ce manège , dont le diamètre avait plus d'une lieue , sans que nous, qui passions auprès d'eux , entendissions d'autre bruit que celui de leur sillage, quelques cris des sifflets des maîtres qui répétaient les commandemens, les musiques des régimens embarqués, et les, gémissemens des poulies , quand on brassait, les vergues. Tous les passagers étaient sur les ponts de leurs navires , émerveillés comme moi de ce bel effet que je peins mal sans doute, mais qui fut bien saisi , je le sais ; car au moment où le vaisseau le Duquesne passa sur l'avant du Federico j je vis Gudin occupé à faire une étude. Nous nous dîmes bonjour , et nous échangeâmes des nouvelles de nos santés depuis le moment du départ.
Le convoi se trouva un instant tout entier au centre du grand cercle que parcourait l'escadre j
nos petits navires ainsi ralliés, avaient T air de ces nombreuses familles .de brebis autour desquelles courent les chiens du berger , pour les faire avancer plus vite ou les préserver du loup. A sept heures , nous eûmes la baie de Palma tout-à-fait en vue. La brise mollissait, et nous avancions lentement; une heure après, cependant, nous entrions dans l'hémicycle profond , au sommet duquel ma longue vue cherchait une ville. Depuis que nous avions aperçu la baie, mes yeux s'étaient alternativement fixés sur la terre que j'aspirais à connaître , et sur cette mer calme où je devinais les traces , dès long-temps effacées cependant , du vaisseau de Scipion , revenant d'Espagne et de Carthage qu'il venait de saccager ; et celles des galères de Torquatus , le lieutenant de Pompée., venu pour purger les approches des Baléares de la présence des pirates.
Le soleil descendait derrière Vile , à notre gauche et un jteu en avant de notre petit brig; ses rayons brillaient encore dans la rade de Palma , et jaunissaient une large masse que j'apercevais sans y pouvoir reconnaître autre chose que des ondulations d'ombre qui , de si loin, ne me dessinaient aucun objet. A mesure que nous approchions, ces côtes vertes, cette masse lumineuse se nommaient davantage ; les haxiteurs
s'accusaient plus vivement sur le fond rouge, orangé, violet du ciel , un ciel espagnol Ou africain , qui , dans ses jours d'éclat , à l'heure où nous étions , est traversé horizontalement de nuages qui, avec leurs chaudes nuances, semblent couler de la fournaise d'un fondeur.
Enfin, je voyais la ville et j'y cherchais des monumens ! Le jour tombait, et j'accusais le jour et la longue vue qui me trahissaient à^la-fois. Cette longue vue était bien bonne pourtant.
Le jour était encore bien clair pour qui n'aurait eu qu'à se ressouvenir en voyant des objets ; mais , pour moi qui faisais des découvertes ! Et puis ma vue était fatiguée; je n'avais pas cessé, depuis trois heures, de regarder avec attention, l'escadre d'abord, ensuite la baie de Pàlma. Cependant, au-dessus de la ville , à droite, je reconnus une grande église; et, soit hasard , soit qu'en effet la rosace qui recevait les derniers regards du soleil ne m'eût pas trompé , je notai pour l'aller visiter le lendemain cet édifice du i5 e sièole.
Ce n'était pas assez ; je ne pouvais me coucher tranquille sans avoir vu un monument moresque ; j'en aperçus un en abaissant ma longue vue à gauche de l'église. Sa couronne crénelée ne me
laissait aucun doute. J'étais sûr de passer une bonne nuit! ■
Nous arrivâmes au mouillage à onze heures et demie ; le roulementdes chaînes dans les écubiers, tout autour de nous , nous apprit que nos compagnons de voyage avaient jeté l'ancre comme on le leur avait prescrit. Ce son des câbles de fer , rapide et qui dura quelques minutes , à divers intervalles , pendant une heure environ, fut le dernier bruit que nous entendîmes de la journée. Une des divisions du convoi , et la réserve étaient dans la rade de Palma, quand nous y arrivâmes ; ils nous avaient précédés de trois jours sur cette anse qui, depuis bien long-temps, n'avait vu ses eaux céder sous le poids de tant de bâtimens.
Je n'ai pas besoin de dire qu'au lever du soleil j'étais sur le- pont, le visage tourné du côté de la cité. J'examinais avec curiosité les monuinens; la jetée incomplète qui forme le port; le rempart , incapable de défense, qui enceint Palma ; la porte de mer , qui garde un certain aspect guerrier , mais qui a plutôt l'air refrogné d'un bourgeois jouant sérieusement au soldat , que la tournure franchement militaire d'un respectable invalide ; la ligne de moulins à vent
qui s'étend à Test sur une grève plate où ils semblent ne pouvoir guère recevoir que la brise du large; le lazaret, triste et solitaire demeure sur le revers de la côte ouest de la baie. Je me passionnais pour cette ville que je voyais si brillante , si coquette dès le point du jour ; je lui prêtais des charmes merveilleux ; je la rêvais comme on rêve une jeune fille qu'on aime sans la connaître encore , et seulement pour avoir vu en passant ses beaux yeux et l'éclat de son teint.
J'attendais avec impatience qu'un canot allât à terre ; je touchai enfin au quai du port. Espagne ! Espagne ! criai-je en moi-même ; et la première chose qui me frappa fut une file de meuniers et de paysans , passant devant la porte de mer. Parmi ces hommes , tous fort beaux , celui qui me pàrut surtout remarquable, c'était le meunier qui ouvrait la marche. Sa tête, énergiquement caractérisée et d,'un ton chaudement bistré ; ses yeux vifs , dont une jeune fille de France aurait peut-être eu peur ; ses belles moustaches tombantes; son large cou découvert jusqu'aux clavicules que cachait une chemise fermée en haut par un très-petit col ; ses fortes épaules , ses bras musculeux , ses jambes nues , ses pieds à moitié cachés par la chaussure classique du midi de l'Europe ; son large chapeau blanc
aux bords retroussés , attaché sous le menton ; ses cheveux longs flottans jusqu'au bas du cou ; sa veste d'étoffe grise , à peine un peu plus longue que celle dont les raffinés du temps de Louis XIII paraient leurs élégantes tailles ; son gilet grisclair, plus court encore queJa veste, et ouvert comme elle; sa brague large, en toile blanche; sa ceinture rouge cordée autour de ses reins , et presque partout débordée par les plis refluans de sa chemise ; tout cela composait un superbe ensemble. Ce meunier était à califourchon sur la croupe d'un âne qui portait un sac de grain, et trottait en faisant sonner le grelot suspendu à son cou. Le cavalier , armé d'une houssine, se laissait aller mollement au pas allongé de sa monture, et chantait pour passer le temps.
Presque tous les paysans ressemblent à celuilà, à la beauté des formes près. Quelques-uns portent à leur chapeau , et par derrière , une branche d arbre ou d'arbuste lleuri, ce qui est très- élégant. D'autres , au lieu du vaste sombrero, ont seulement lacalote ronde en étoffe de laine de couleur , que recouvre ordinairement le chapeau. Le villano de Majorque ressemble, tout à la fois, au paysan Grec et au bas-Breton. Les femmes de la campagne n'ont rien de remarquable; seulement, elles mettent une coiffe en
mil»
Lsseline qui découpe l'ovale du visage, et enveloppe le menton comme, une guimpe. Cette coiffe se termine, par derrière et par devant, en une pèlerine , que les plus élégantes garnissent de mousselines brodées.ou de dentelles. Le profil de la Majorcâise , — ce bonnet est particulier à File , — ressemble un peu à certains cajhails de prêtres ou au chaperon des bourgeois du moyen
âge(i). '
Je franchis la porte sous laquelle étaient en fou^e^les .matelots italiens et français, et quelques solda t$ qui avaient querelle ensemble. Le vin épais et brûlant du pays, qu'ils avaient bu en trop grande quantité ,. malgré les défenses , leur avait rendu l'humeur tracassière. La garde de la porte , plusieurs officiers de notre marine et de nos troupes cherchaient à apaiser le dif-
(♦) Le peuple de Palma n r a aucun trait original *, son costume est à peu près celui des habitans de nos contrées méridionales. On voit bien quelques hommes fièrement drapés dans le manteau castillan , mais d'élégans Jigaros,}*» un. Au lieu de ces lestes, vifs, sémillans Espagnols, nous avons rencontré certains mendians tout déguenillés et portant par-dessus leurs lambeaux , une peau de chien dont la queue leur pendait par derrière entre les jambes. Cette couverture de poil n'a pas le mâle et sauvage caractère du sayon de chèvre que portent, avec leuis bonnets rouges, les paysans des environs* de Vannes : elle est hideuse et dégoûtante. Les enfans pullulent dans les rues de Palma* Beaucoup sont petits , maladifs j très-peu promettent de devenir des hommes. On ne peut concevoir de si chetives créatures sortant <Tune si belle race.
férend. La garde espagnole mettait beaucpup de douceur à remplir ce devoir pacifique. Le régiment dont elle faisait partie est assez beau; il ressemble , par son uniforme, à une de. nos légions du commencement de la restauration. Habit blanc, collet et parement bleu-clair. Les officiers, avec qui nous causâmes souvent, faisaient des vœux ardens pour le succès de notre campagne d'Alger; ils regrettaient beaucoup que la politique européenne n'eût pas agrandi cette expédition de manière à la transformer enfuie espèce de croisade chrétienne qui # leur aurait permis de courir les chances d une telle entreprise... Enfin , j'étais dans la ville ! Hélas î chaque coup d œil que je donnais à droite, à gauche et dans la petite rue qui conduit de la porte de Mer à la place de Ferdinand VII, faisait tomber une de mes illusions du matin ! On n'a pas un plus cruel désenchantement, quand on a soulevé le voile d'une femme qu'on a crue belle, et qu'au lieu de trouver un de ces visages , que l'imagination féconde eu ses désirs sait si bien créer , on découvre des joues sillonnées par l'âge ou la maigreur, des yeux éteints, des lèvres flétries, des dents longues et noires , et la poitrine hideuse de la plus vieille des trois Parques. L'entrée de Palma ressemble horriblement à celle de
petites villes les moins jolies : un pavé décharné avec des alternatives de pierres larges et pointues , plus mauvais que le célèbre pavé de Lyon ; de l'eau stagnante dansvie grands creux , que l'incurie de l'administration locale laisse Ouverts ; des maisons petites , laides, malpropres ; l'aspect de la misère enfin. — « Ce n'est qu'un faubourg, me disais-je ; là ville est là-haut , et nous serons dédommagés tout à l'heure ! »
En entrant dans la rue , le souvenir d'une certaine perruquière dont l'histoire pous avait été contée par le gai capitaine palermitain de notre Federico, me revint à l'esprit. Je trouvai la
tique du barbier , • mais je cherchai vainement dans les profondeurs obscures de cette maison la charmante sefiora qui m'avait été signalée par M. Llamby. Je fus bien dédommagé, quelques pas plus loin , en voyant à la fenêtre d'une maison deux jeunes filles, deux sœurs , très-jolies. Elles brodaient au tambour en chantant, car tout Je monde chante dans les rues excepté les personnes de la belle société ; elles avaient l'air fort décent, et le fait est que, parmi toutes les femmes que la vanité de mes compatriotes compromit pendant notre relâche à Palma, beaucoup plus encore j'imagine que la facilité de ces
23Ô HELACHE.
je n'ai pas entendu citer les petites brodeuses de la rue du Port.
La place de Ferdinand VII est assez grande.
C'est un cavré long , peu régulier , pavé d'un coté et pas tout à-fait de l'autre . Il y a là quelques maisons d'une assez bonne apparence , aux fenêtres grillées , ou seulement garnies d'abat- jour en sparteries. La première femme que j'aperçus derrière la jalousie qu'elle en tr 'ouvrai t , me fit penser à la Rosine de Beaumarchais ; et je ne pus m'empêcher de rire quand je vis sortir quelques secondes après , de la porte , fermée bien vite avec grand soin, son Barthold qui cependant n'était pas un vieillard.
Une maison ornéed'une terrasse et d'un jardin jette quelque agrément sur la place de Ferdinand. Tout de suite en sortant de la rue du Port , à droite , sont des rues montantes qui conduisent au quartier haut de la ville. A l'extrémité de l'une d'elles j'aperçus des palmiers , dépassant de la moitié de leur hauteur les murs d'un petit parc. Je m'arrêtai machinalement devant ces arbres , et à tous les Français qui passaient je les montrais comme une curiosité. Je n'avais jamais vu de palmier , ailleurs qu'au Jardin des Plantes , et je ne puis dire l'impression que ceux-
là produisirent sur mon esprit. Tous mes camarades se moquèrent de moi ; c'était tout simple : pendant quinze ans , ils ont toujours navigué, ils ont vu tous les pays,' toutes les végétations ; ils sont rassasiés de poésie. Un palmier est pour eux un palmier, tout simplement; pour moi c'était tout autre chose; c'était la Bible, c'étaient l'Egypte de Pharaon et celle de Bonaparte , c'était l'Afrique que nous allions voir ; c'était Oordoue ou Grenade, c'étaient les Maures, les Abencerrages ; que sais-je? C'était mon Barruch , à moi , comme l'autre était celui de Lafontaine ! On est bien heureux d'avoir beaucoup vu , parce qu'on peut rire de ceux qui se font une joie de voir un rien , un palmier , par exemple ! Mais dans ce moment je n'aurais pas changé ce bonheur pour mon ignorance de Parisien, pour ma naïveté d'enfant.
J'avais entendu parler d une promenade agréable au milieu de la ville ; j'allais la chercher. Je passai , en m'y rendant , devant une maison curieuse, qu'on appelle, je crois, la maison du roi More. Une tradition dont je ne suis pas à même de vérifier l'origine , dit que c'est là que logeait le prince more qui gouverna autrefois Majorque. Quoi qu'il en soit, cette casa moresque est d'un aspect sévère. Elle est peu élevée ,
23o RELACHE.
percée d'un petit nombre de fenêtres séparées par de larges surfaces de murs unis , et ceinte , par le bas , d'une muraille de pierre de taille ouvrant avec le sol un angle obtus , comme celui des murs d'une forteresse. Les ornemens n'ont point été prodigués dans cette construction trèssiérieuse. La cour de la maison est jolie ; l'escalier est d'un goût élevé ; des colonnes courtes et fortes supportent les voûtes de la galerie intérieure où les écuyers du prince africain mettaient leurs chevaux , où les vassaux du seigneur sarrazin attendaient à l'entrée et au fcais qu'il plût à leur maître de les recevoir èt de leur faire justice. J'ai vu dans quelques autres logis , des cours presque aussi jolies que cellçlà ; mais ces maisons n'ont point F aspect de celle du roi more. Presque toutes ont été refaites , modernisées ; et leurs façades , entées sur les vieilles ruines, ne sont remarquables que par la prodigieuse quantité de débris antiques qui y sont employés, soit comme montans de fenêtres , soit comme corniches , soit comme dessus de portes. J'ai vu là les plus délicieuses ara* besques à demi cachées par le gâchis d'un maçon ignorant; j'y ai vu des petites figures dignes de nos plus belles collections, boucher un trou ou servir de base au nid d'une hirondelle. Plusieurs de ces
maisons m ont rappelé certains murs des salles de notre si regrettable Musée des Petits- A ugustins , laborieusement couverts de morceaux de marbre et de pierre sculptés de différens sujets et de diverses époques; et encore celui de la petite cour du Musée du Louvre où sont juxtàposés , comme dans les commentaires de nos vieux savans , cent fragmens de bas-reliefs , citations véritables des oeuvres des génies d'un autre temps.
UAlamedaj qui serait infiniment plus agréable si elle vôyait la campagne ou la mer, est encaissée dans une place assez grande , bordée d'un côté par des maisons et de l'autre par des couvens; c'est une promenade , longue environ de deux cents pas. Des platanes, des accacias, des peupliers, plantes alternativement , encadrent ce rectangle ; ces arbres sont jeunes et en ont remplacé, il y a quelques années, de très-vieux qui prêtaient à la promenade une physionomie triste. Des bancs de pierre courent le long des deux rangées d'arkres. Des fleurs telles que roses , oeillets , pensées , pieds d'alouettes , pois de senteur, etc. , croissent derrière eux. Toutes étaient dans leur éclat , pendant notre séjour à Palma; aussi le soir YAlameda était parfumée. A l'extrémité de la promenade est une fonlaine ,
ombragée par quelques satiles pleureurs , et surmontée par une petite statue fort médiocre, mais pourtant d'un assez bon effet. Des lanternes carrées, portées par des piliers de pierres, éclairent le cours. Tout cela est assez joli pendant la journée; à la chute du jour c'est charmant. Les femmes viennent s y promener , la plupart sans mantilles, et y faire admirer leurs grâces dégagées, leurs yeux brillans si bien enchâssés dans de grands sourcils noirs, et leurs robes à la française. '
— Car , maintenant à Majorque , le costume national se perd ; les modes de Paris ont fait invasion, et les manches énormes, auxquelles on a donné ici le nom ridicule de gigots , ont remplacé , chez les élégantes Palinitaines , les manches colantes qui se terminent au coude et s'y ferment par quelques petits boutons. Le noir si aimé dans toutes les Espagnes par les femmes qui ont admirablement compris l'harmonie de cette couleur avec leur beauté particulière, bien des dames à Pahna le négligent pour nos indiennes ou nos mousselines imprimées. C'est cependant une admirable chose qu'une femme , comme j'en ai vu là plusieurs , vêtue d'une robe de soie noire garnie de franges séviliennes , portant un spencer à manches- À madis cou-
pées au milieu de l'avant-bras; haut coiffée, avec un peigne géant qui retient de grosses et luisantes coques de cheveux et supporte la montilla de soie ou de dentelle , voile plus coquet que modeste qui entoure la tête , les épaules , le visage et laisse apercevoir à peine les yeux , le nez , la moitié de k bouche et le front que découpent en triangle sphérique deux larges bandeaux de soie; jouant avec un éventail dont chaque mouvement a un sens télégraphique ; se promenant gravement, d'un pas ferme et assuré , et faisant ondoyer quelquefois sa robe autour de sa taille , comme les palikares grecs font tourner leur foustanelle (1) autour de leurs hanches.
La ma'n tille est devenue trop, bourgeoise , elle sent trop son vieux temps pour quelques dames fashionables de Majorque ; elles l'abandonnent. Jamais cependant leur coquetterie ne pourra inventer rien qui leur aille mieux que cette coiffure discrète. J'ai remarqué que peu de jeunes personnes portaient la mantille sur la tète , elles l'avaient, comme un mantelet, sur leurs épaules; dans leurs cheveux frisés sur les faces
(I) C'est cet élevant cotillon court et ample dont la jaquette de nos boulangers et celle de nos brasseurs semblent une burlesque parodie.
ou aplatis en bandeaux , quelques-unes avaient des fleurs naturelles, ce qui m'a paru fort joli.
Un costume original et qui, je crois, appartient en propre aux îles Baléares , est celui de quelques femmes de la bourgeoisie ; il admet la superposition de deux ou trois jupons étagés, de différentes couleurs; le corsage noir , serré, garni aux manches et sur la taille de tresses de soie que les paysanes portent d'or , d'argent ou de- soie de couleur , va toujours avec ce triple jupon. Une colère tte blanche , plissée à larges plis comme celle de Pierrot , froncée sur une petite bande d'étoffe noire , dont la partie postérieure s'élève en pointe et monte jusque dans les cheveux où elle s'attache avec une épingle ,* cette colère tte coupe environ par la moitié le corsage noir. Je pense qu'elle se fixe aux cheveux pour garantir le cou de l'ardeur du soleil, car la plupart des femmes qui la portent s abstiennent de la mantilla.
Ce n'est pas seulement à XAlameda qu'on rencontre les dames à la tombée de la nuit. Quelques-unes vont chercher la brise du soir sur la jetée du port. Cette promenade avait un caractère assez singulier quand nous étions à Palma ; la curiosité y amenait beaucoup de monde attiré par 1 attrait du mouvement continuel des embar-
cations , et par la beauté du tableau qu'offrait la baie calme , réfléchissant les mâtures élevées de deux cents navires et s'iUuminantdes derniers rayons du soleil.
Les moines abondaient sur la jetée. Il y en avait de toutes les couleurs ; quelques-uns jeunes et fort bien, aussi proprement vêtus que le permettait la règle de leur ordre. Un moine blanc et un autre , couverts d'un longue robe d'un drap gris-bleu , m'ont paru remarquablement beaux . Leurs têtes nues, couronnées d'une étroite bande de cheveux , étaient dignes du pinceau de Velasquez ou de Ribera; ils portaient des barbes courtes , bien peignées ; marchaient noblement mais sans affectation ; regardaient autour d'eux sans effronterie et sans timidité; causaient, riaient avec réserve et décence. Le chartreux ou le prémontré je ne sais pas bien à quelle observance appartenait ce moine que je crois cependant un enfant de saint Bruno , parlait un peu le français. Il se prêta obligeamment à toutes les questions que nous lui fîmes sur une foule de petits usages dont nous voulions nous instruire. Les capucins de Palma , un peu moins sales que ceux de Marseille , conservent cependant la malpropreté traditionnelle de Tordre de Saint-François; ils faisaient presque tache sur le port au
milieu de tous leurs frères des autres couvens. Quelques moines se promenaient , causant avec des dames ; je n'en ai vu qu'un donner le bras à la femme dont il écoutait la conversation. Du reste , personne , excepté moi peut-être , n'a fait attention à cela ; ce n'est pas que j'en aie été scandalisé , c est que j'ai été étonné de ne trouver qu'un seul exemple de ce scandale qu'on m'avait dit si fréquent. Les prêtres des paroisses affluaient aussi sur la jetée , avec leurs costumes à la Basile , leur grand chapeau et leur large rabat; ils ajoutaient leur pittoresque à celui de tous ces vêtcmens divers qui se pressaient à la promenade.
Le coup d'œil était délicieux. Ce pêle-mêle de femmes, de paysans , de moines, de soldats espagnols et français, de prêtres , d'élégans officiers d'état-major, aux longues plumes de coq, de matelots-militaires , vêtus de blanc , d'officiers de marine et de bourgeois , était d'une gaieté , d'une vivacité de couleur et de mouvemens qui me charmaient. Je sais tout ce qu'on peut dire contre les moines , contre les moines d'Espagne particulièrement, mais j'avoue qu'en les voyant je n'ai pas eu une seule pensée libéi*ale ; je les ai regardés en artiste , et ils faisaient si bien dans la foule , dans les galeries de leurs cloîtres , et au
soleil couchant sur les pierres encore inattachées
de l'extrémité de la darse de Palma ! Je ne suis ici législateur, historien ni publiciste, et je conviens qu'une belle barbe me plaît plus qu'un menton rasé ; qu'une robe brune , blanche ou bleue, à grands partis d'ombres et de clairs, me parait préférable à un de nos habits étriqués , qui ont la prétention de laisser voir les fcAnes humaines et les défigurent si horriblement en les dessinant.
Il n'est qu'une robe monacale qui me fit reculer la première fois que je l'aperçus , c'est celle des dominicains. Je ne pus m'empêcher de songer à l'inquisition ; mais ce souvenir fatal me passa bien vite .J'ai visité le couvent avec le prieur qui' m'a comblé de politesses , de prévenances obligeantes , qui m'a fait l'honneur de me parler en excellent latin , — et moi je causais avec lui comme un pauvre écolier de troisième,— qui m'a montré sur les antiquités du pays de très^-beaux livres que j'espérais parcourir le lendemain , ce que je n'ai pu faire parce que nous sommes partis ; et je n'ai pas compris l'inquisition sous cette bonté , cet air cordial , cette manière parfaite de recevoir un homme du monde qui, dès l'abord, s'était annoncé comme collaborateur
dun journal de l'opposition française ( i ). Le prieur des dominicains reçut Jrès-bien tous ceux de nos compatriotes qui allaient frapper chez lui; un des artistes de l'expédition , M. Waschemutt, y fut accueilli particulièrement avec une grande distinction.
Je suis entré un jour au couvent des carmes don % le cloître m'avait paru, de dehors, d'un goût architectural assez distingué; j'ai trouvé dans la galerie un frère dont je n'oublierai jamais la figure. C'était une grosse tète d'homme sur le large cou d'un taureau. Cette face rouge annonçait l'ennui plus encore que l'intempérance, et c'était pitié de voir cette forte musculature affaissée par latrislesse. Le moine portait à la main une écuelle de terre pleine de charbon allumé ; il m'offrit un cigàrre et tout ce qu'il eut le courage de me dire (il me parlait espagnol et je lui répondis , Dieu sait en quelle langue mêlée de français , d'italien , d'espagnol et de latin ! ) c'est que du temps du roi Joseph Napoléon il avait vu beaucoup de Français. Le frère portier était un petit homme fort laid, mais plein d'intelligence; il me donna toutes les explications que
(1) Le Constitutionnel
je désirais. Je lui demandai si le couvent était riche ; — « Oh! non, me répondit-il, pauvre, trèspauvre ; Godoy , le prince de la paix , nous a ruinés. » Je ne pouvais rien pour réparer les torts de l'ancien favori de la reine envers le couvent des carmes de Palma ; je pouvais quelque chose pour le moine-portier : deux piécettes (1) le rendirent très-content ; il me remercia en me disant que ce serait pour acheter du tabac, et que d'ailleurs il prierait Dieu pour le succès des Français contre les infidèles.
C'est un prêtre qui , le premier jour de notre arrivée à Palma, me servit de cicérone. Il vint à moi , le chapeau à la main , m'offrant tous ses services; et, à ce propos, il me fit une phrase que je compris mal , mais que n'interprétai pas de même, comme eurent T imprudence de le faire mes compagnons , qui s'en fiaient certainement plus à Ja réputation équivoque de certains ecclésiastiques espagnols qu'à la connaissance fort incomplète qu'ils avaient de la langue de Majorque. Ce prêtre était chétif, enveloppé dans un manteau noir très-usé , couvert d'un feutre rougi par le temps , paré d'un rabat d'un blanc plus que douteux ; une grande calotte
^1) Pièce de monnaie d'argent qui vaut à peu près vingt «ou*.
noire , couvrant ses oreilles ^amaigrissait encore sa figure ; sa barbe grisonnante n'avait pas été feite depuis trois ou quatre jours ; enfin , tout en lui annonçait la misère. Il avait une quarantaine d'années, parlait le françaisà peuprèsaussi bien que je parlais la langue divine de Cervantès, montrait de l'esprit dans ses reparties, et affectait une certaine gaieté pour me plaire. Je lui demandai s'il était prêtre d'une des églises de Palma , ou précepteur de quelques enfans de la ville , ou prédicateur ; il me dit en souriant qu'il n'avait pas assez d'éloquence pour monter en chaire , qu'il ne savait pas assez de beau latin pour le montrer à des enfans de bonnes familles , et qu'il avait une petite place au lutrin de la cathédrale. 11 médit que son occupation ordinaire était de faire des quêtes pour les malheureux; il portait en effet sous son manteau une assiette de faïence peinte , au centre de laquelle se tenait debout la statuette de je ne sais quel
saint. J'aurais volontiers acheté ce petit bassin aux aumônes qui me paraissait assez joli ; je ne sais pourquoi je n'osai pas proposer le marché au malheureux cantor. Quelques quartos ( i ) e t une piécette se trouvaient dans le plat , comme un
[\) Petite monnaie de cuivre de très-peu de valeur.
appât au bout d'une ligne ; hélas ! peu de bons chrétiens y avaient mordu ! Le prétre-cpiêteur me promena pendant quelques heures par la ville ; puis il me quitta en m'assurant que je n'avais .pas de serviteur plus dévoué , et que si j'avais besoin de lui , je n'avais qu'à envoyer demander Don... ■ — j'ai oublié son nom, — demeurantdans telle rue . Ce compliment me coûta quelques pièces de monnaie que j'offris au chantre de la cathédrale pour les pauvres de la rue qu'il venait de me nommer.
J'ai vu à Majorque bon nombre de prêtres portant , comme celui dont je viens de parler , la livrée du malheur et réduits à peu près à mendier leur pain ; d'autres m'ônt paru phis heureux. Ceux-là sont bien vêtus, gras, rebondis ; le soir, on les trouve assis sur \e pas de la porte des boutiques avec les marchandes à qui ils racontent les histoires de la ville , ou avec les enfans qu'ils bercent, qu'ils amusent, qu'ils font danser aux chansons X)u au son de la guitare.
Et puisque je parle de la guitare , je dois dire que ce fut un de mes désenchantemens. Je ne m'attendais pas à trouver dans les rues de Palma des Sor , des Castellacci ou des Regondi , mais j'espérais entendre parmi les amateurs du peuple que la nuit fait sortir par douzaines, 'quelques n. 16
guitaristes passables ; je nen ai pas rencontré un seul, et j'en ai écouté beaucoup. La guitare est aux mains de tous ces gens-là le plus monotone des instrumens à timbres faux ; c'est une poitrinaire qu'ils fatiguent sans en rien obtenir ; les cinq cordes leur sont un luxe inutile , une seule leur suffirait pour l'usage qu'ils font de la guitare. . * .
Quant aux voix humaines, trèsrpeu de belles ; je n en ai, je crois, remarqué que deux ou trois ; c'étaient des voix de femmes qui se mêlaient au brouhaha d une ronde chantée dans la maison d'un tailleur. Les ateliers de tailleurs sont, ainsi que presque toutes les boutiques , un peu audessous du niveau du sol, larges, hautes, recevant le jour par une seule fenêtre dë la devanture ; c es t pour y concentrer la fraîcheur qu elles ont cette forme et cette apparence de caves. Le tailleur coupe les habits ; ce .sont des femmes et des jeunes filles qui les cousent. Ces ouvrières sont réunies en cercle auprès de la fenêtre ouverte; toute la journée elles chantent. Cette partie de la population féminine de Palma , qui correspond à nos grise ttes , est fort bien ; et il m'a semblé qu'en général les femmes de la petite bourgeoisie sont mieux que celles d une société plus élevée. Je me hâte cependant de faire des
exceptions pour de très -jolies personnes du beau monde de Palma, envers qui je serais bien façhé
de me rendre coupable, d'un crime analogue à celui que commit mon ami Charles Nodier à Tégord de quelques dames écossaises.
Si la musique n'est pas dans les rues de Palma, elle est dans tous les salons. Il y a là quelques amateurs et d'assez distingués , à ce que m'a dit M. Struntz, compositeur de Munich (1), que la fortune la plus étrange avait conduit à Palma, et que j'eus tant de plaisir à y. rencontrer. Vieux, habitués l'un et l'autre de l'ancien foyer des artistes de Feydéau , si charmant . alors , nous étions loin de croire que nous nous trouverions un jour à la Fonda de lus très Palomas , dans une ville des Baléares. M. Struntz avait fait une infidélité de quelques mois a la muse lyrique pour la fourniture des vivres et fourrages de l'armée d'Alger; mais T artiste était toujours sous l'adV ministrateur. Aussi , entre nous , fut -il très-peu question de farine et de foin, et beaucoup de peinture, d'architecture, de musique. Il me raconta que les dames de Palma avaient eu la bonté de se réunir pour lui donner une soirée mu-
( \ ) Il a donné à Foydenu quelques mm-ages, parmi lesquels les Courses de Ne\v-M arket .
sicale, et qu'une trentaine de ces jeunes femmes avaient exécuté fort bien tout l'opéra de la Semiramide, airs, morceaux d'ensemble et chœurs, lime cita particulièrement trois ou quatre dames ou demoiselles dont le talent serait àpprécié dans les meilleures réunions d'amateurs à Paris. J'ai beaucoup regretté d être resté trop peu de temps a Majorque pour assister à un de ces concerts dont M- Struntz me faisait une peinture si agréable.
La visite des monumens occupa presque tout le temps de mon séjour à *Palma. Le plus considérable, mais non pas le plus beau , selon moi , c'est la cathédrale. Elle domine la ville et la baie. Elle fut fondée par Jean II , au siècle ; elle a été terminée en i5p;4; du moins cette date se trouve écrite sur deux des, colonnes du portail. Ce portail et la façade sont restés inachevés. I5es grandes rosaces sont pleines, ce qui ne doit pas étonner parce qu'on parait avoir voulu que la plus petite quantité possible de jour pénétrât dans l'église; elles ne sont pas sculptées. Le cintre a huit rangs de caissons, enfoncés, à petites rosaces. Quatre figures d'évèques , une de saint Jean-Baptiste, et, en pendant, une de saint Jean l'évangéliste , ornent le portail , et sont placées dans des niches, les unes sur les autres,
entre les colonnes accouplées qui supportent le cintre.
La nef est limitée par quatorze colonnes à huit faces, très-hautes et assez élégantes. Les bas-côtés ont contre le mur des pilastres correspondons aux colonne». La partie où est Tau tel est encore plus mystérieuse que le bas de l'église. Les longues fenêtres en ogives sont seulement indiquées , et la lumière ne pénètre que par trois petits yeux ouverts au sommet de chacune des croisées. Au-dessus des stalles est une tenture de velours cramoisi à larges raies de Damas de la même couleur. L'autel est immédiatement entouré d'un ouvrage de marbre rougeâtre , veiné de blanc , avec des incrustations de marbre noir ; une tenture de velours rouge , sur laquelle sont brodées en relief d'or et d'argent , des figures assez belles des quatre évangélistes , cache une partie de cette muraille. L'autel est fort simple ; mais derrière lui s'élève une espèce dé gloire ou de tabernacle d'un goût détestable, surchargé d'or et de peintures grossières. La face postérieure du mur de marbre rouge dont je viens de parler est enrichie de sept figures dans le genre des bas-reliefs qui entourent le choeur de la cathédrale de Chartres; c'est de la sculpture du i4 p siècle d'un assez beau style. Vis-à-vis ces fi-
gures , c'estrà-dire dans le mur même de l'église, est une niche gothique extrêmement délicate ; elle couvre un fauteuil de pierre qui' servait sans doute à 1 intronisation des évoques.
Entre Tau tel et le chœur où se chantent les offices est un tombeau royal fort simple , ayant un peu la forme des grandes cuvettes oblongues, en marbre, qui servaient de baignoires aux anciens. Un matelas de marbre blanc placé audessus du couvercle de cette vasque , — elle est en marbre jaune , — supporte une couronne de fer doré. Une grille entoure ce tombeau qui renferme la momie habillée de Jayme de Aragon II, ro y de Mallorca , mort le 28 mai 1 3 1 1 j le monument fut érigé en 1779 , par ordre du roi Don Carlos III. Le cadavre noir et sec de Jean d'Aragon est étendu dans une boît^ doublée de velours ; le roi de Majorque est vêtu d'une robe moresque; il a des pantoufles, et, si je m'en souviens bien, un chaperon. Lé sacristain fit d'assez bonnes afïaires pendant notre relâche , à montrer son auguste mort et à raconter deux ou trois anecdotes que j'ai tout de suite oubliées»
Le chœur qui renferme le lutrin est isolé au milieu de l'église , construit en pierre et en marbre , et orné, du côté de l'autel , de deux chaires
d'inégale grandeur, où se lisent l'épître et Tévan-
gile. Ces deux chaires sont des morceaux déli cieux , moins sous le rapport de la forme que par les sculptures dont elles sont ornées. L'une , e : est la plus grande > est entourée de bas-reliefs du » 6 e siècle, représentant l'histoire de la Vierge Ce sont de charmantes choses que ces petites compositions , d'une exécution excellente. J'ai beaucoup regretté , en présence de cette chaire, d'être un si mauvais dessinateur ! Les stalles de boisoù s asseoient les chanoines sont bien travaillées ; elles sont enrichies de quelques-unes de ces fantaisies bouffonnes dont le génie des artistes du moyen âge ne se faisait pas faute , même quand il avait à parer les lieux saints. La collection des missels et psautiers que j'ai visitée , n'offre rien de bien curieux ; je m'étonne même qu'elle ne soit pas mieux fournie en miniât ures.
Les arguës de la cathédrale de Palma sont belles; outre leurs tuyaux verticaux, elles ont une rangée de tuyaux presque perpendiculaires aux premiers qui , vus d'en bas , forment comme un éventail et dominent la tribune , ainsi que pourrait faire une batterie de tromblons. C'est dans la tribune que se placent les enfàns de chœur. J'ai assisté à une leçon que leur donnait un maître de chapelle , en surplis , battant
la mesure arec un petit bâton d'ivoire . Ces jeunes, choristes chantaient bien et de bonne musique. La musique militaire du régiment en garnison àPahna , et cette répétition d'un motet dans la cathédrale , sont les seules récréations musicales que j'aie eues à Majorque ; car je ne puis compter une séance d'orgue que j'entendis , un soir, pendant l'office de la Saint- Jean , célébré à une petite église, sur la place de Ferdinand VII. L'artiste n'était pas en verve.
Il y a plusieurs chapelles dans la cathédrale ; toutes sont surchargées d'ornemens d'un goût plus que médiocre. Elles ressemblent^ nos églises de campagne , avec leurs jambes , leurs bras , leurs coeurs de cire appendus aux autels privilégiés par de petits rubans bleus ou roses. La peinture y abonde mais je n'y ai pas découvert un bon tableau. Dans la chapelle de Saint-Martin , j'en ai remarqué un assez curieux ; il représente saint Camille méditant sur la mort. Le saint homme est absorbé dans sa rêverie chrétienne ; sur la table , auprès de lui , est un crucifix; la figure de Jésus s'anime , se détache du bois de la passion, auquel elle reste adhérente seulement par le bas du corps ; et le Sauveur , penché vers la téte de Camille , la touche de la main droite comme pour le réveiller Çette idée est
singulière ; évidemment le peintre a voulu exprimer , par ce mouvement du Christ , que le saint recevait ses inspirations directement de Dieu. Un peintre dont l'ouvrage est aussi dans la cathédrale de Palma n'a pas été moins ingégénieux que l'auteur du Saint-Camille ; il a représenté Jésus descendu sur un nuage dans le réfectoire d'un, couvent de religieuses* Un Carme
y est , je ne sais comment il se trouve là; à la vue de leur divin maître , le père s'agenouille ,■ et la mon/a aussi. Jésus-Christ offre alors au Carme un morceau de viande au bout d'une fourchette , et à la bonne sœur une assiette de potage. Tous deux font signe de la main qu'ils ne sont pas dignes d'être servis à table par un tel serviteur. C'est là, on en conviendra , une étrange traduction des paroles : « Prenez et mangez, ceci est mon corps; buvez, ceci est mon sang ! et du domine non sum dignus.
Pour le style, l'élégance et l'originalité, je préfère à l'église dont je viens de parler un petit monument élevé sur une place , près de la porte de Mer. Je ne sais ce que fut jadis cet édifice religieux ; mais à sa dimension et à l'absence de tout emplacement pour un autel, je crus reconnaître que ce n'était ni une église , ni une chapelle. Il a la figure d'un carré long, de 4^ pieds de
25o RELACHE .
côté sur 3ô. Quatre grandes statuas ornent les angles extérieurs , à la hauteur d'environ 35 pieds ; un ange aux ailes étendues remplit le cintre de la porte principale; il y est d'un bon effet. Les gargouilles ont pour supports des figures accrou-
pies de moines ou de lévites. Aux quatre angles intérieurs, au-dessus de portes -qui conduisent à des tours , sont les évangélistes eja pierre , dans les proportions de demi-nature. Ces hauts-reliefs sont fort bons ; le Saint-Luc surtout , largement drapé et couché dans une belle attitude , a l'air d'une réminiscence de Michel - Ange. Six colonnes, fortes, cannelées en spirales peu profondes, soutiennent la voûte. Six fenêtres éclair rent l'édifice qui reçoit aussi le jour par deux grandes portes ouvertes dans le mur , à droite de la porte principale. Des trous pratiqués à hauteur d'appui tout autour de cette salle attestent qu'autrefois un banc de pierre y régnait ; et c'est ce qui m'a fait croire que cette maison avait pu être un lieu d'audience , dépendant de quelque habitation royale ou épiscopale , ou le parloir d'un couvent tombé depuis. L'alliance des styles moresque et gothique donne à ce . monument un caractère particulier. C'est une des plus jolies choses , j'oserais presque dire un des plus jolis meubles que j'aie encore vus ; c'est ce qui m'a
le plus vivement coloré Palma , Palma la vieille ville des Mores et de Jean d'Aragon. Si j'avais pu lire les livres que m'offrit le prieur des dominicains , je ne serais pas réduit à des conjectures sur le beau petit édifice qui sert maintenant de bourse et quelquefois de salle de bal : Un jour de plus à Majorque m'aurait appris bien des choses que je ne saùrai peut-être jamais , maintenant que j'ai perdu l'occasion de m'en instruire !
L'hôtel-de-viHe de Palma m'a peu frappé ; La façade, chargée d'écussons et de sculptures en bois r ' n'est guère plus élégante que celle du logis blasonné d'an hidalgo. Ces sculptures sont pourtant d'une assez bonne main ; je les crois de la fin du i6- siècle.
L'entrée du couvent des moines de saint Do minique est intéressante , non par la porte qui est petite et sans autres ornemeiis qu'un médiocre bas-relief et un écusson armorié de pierre > mais par la salle qu'on traverse pour arriver de cette porte au cloître. Ce vestibule a la forme d'un grand parré, à l'un des coins duquel on aurait coupé un carré , égal en surface au quart de la superficie générale ; une colonnette gothique, fine, élancée, hardie, soutient les arceaux en ogive sur lesquels la voûte a plutôt l'air de
reposer que de s'appuyer. Le fuseau a son pied au centre d'une vasque ronde à double cuvette Cet ensemble est plein de grâce. Le cloître qui s'ouvre à droite sur cette pièce est d'un aspect charmant , la verdure se joue autour de ses colonnes comme elle ferait dans un jardin autour des supports d'une tonnelle. De bien mauvais tableaux m'ont presque gâté ce parloir , qui gagnerait beaucoup à perdre la grande et froide apothéose que la piété des dominicains accrocha, il y a quelque cent ans, aux murailles du couvent.
Près du marché, dans le haut de la ville, est une église dont quelques sculptures du portail m'ont rappelé notre Saint- Eus tache de Paris , du côté de la rue des Prouvaires. C'est la même légèreté , la même diversité de formes ; mais ce n'est pas la même grandeur et la même élégante richesse. J'ai vu le clergé de cette paroisse processionner en pompe et cérémonie . Ses ornemens étaient usés, vieux, mais si variés de tons, si surchargés d'or et d'argent , si amples , si largement taillés dans les formes anciennes , qu'ils étaient imposans ; il y avait là je ne sais quoi d'une religion qui s'en va, d'une fortune colossale qui croule , d'une misère profonde qui se cache sous des haillons de velours. Les prêtres portaient ces chapes, ces chasubles, sans dignité,
kelaghe. 253
comme par habitude, pâr obligation. Ils chantaient ; je n'ai pas le droit de dire qu'ils chantaient , comme des choristes de l'Opéra , des lèvres seulement et point du cœur, mais enfin je puis dire que la ferveur était chez eux distraite et peu communicative. Il est vrai que c'est au milieu des herbes et des fruits du marché qu'ils promenaient leurs psaumes , et que les acheteurs et les marchands faisaient un bruit qui m'é tonna fort , car enfin nous étions en Espagne. Les soutanes violettes ou purpurines, les roche ts courts et d'un blanc jaune , les ceintures rouges, les calottes noires ou cramoisies , les aumusses , les camails relevaient médiocrement ces hommes, et cependant, vus à l'effet , leurs tètes blanches pour la plupart, leurs beaux costumes formaient un ensemble harmonieux et puissant qui m'a rappelé les plus brillans tableaux de l'école coloriste de Venise. Rien n'y manquait , ni le vernis de l'âge qui avait, par Y usure , émoussé le tranchant des couleurs, ni le cadre noirci et guilloché , car la procession marchait dans une rue bordée de maisons pittoresquement irrégulières et sillonées par le ciseau capricieux du temps.
Quand le dais fut rentré, le marché prit un autre aspect. Les soldats, les matelots faisaient
leurs provisions , et c'était une chose fort divertissante que d'entendre tout ce monde-là crier bien haut, chacun dans sa langue, qui en français, qui en italien j qui en allemand, pour se faire comprendre des paysanes majorcaises, espagnolisant tant qu'elles pouvaient de leur côté , pour jeter dans cette Babel aux légumes un idiome, une difficulté de plus. Puis aux paroles incomprises succédaient la pantomime; entre gens du Midi, c'était alors bientôt fini; mais nos soldats du Nord n'avaient pas la perception assez vive pour suivre les signes rapides des marchandes espagnoles; et alors, impatiences et juremens de part et d'autre , quelquefois querelles et gourmades*
Une marchande dut augmenter sa fortune pendant notre séjour à Palma ; c'était une trèsjolie femme, grasse, fraîche, bien faite, vêtue avec une sorte de recherche , les doigts et le cou parés d'anneaux, de chaînes, de diamans, le sourire sur les lèvres , l'œil au guet pour répondre à toutes les agaceries , à tous les complimens, car la senora fruitière , qui ne parlait que le vulgaire patois de Majorque , entendait à merveille toutes les galanteries qu'on lui adressait, quelque accent étranger qu'elles empruntassent. Jamais je n'ai vu femme tirer un plus grand parti
de ses avantages ; elle se multipliait pour paraître aimable , répliquait avec esprit et gaieté aux folies grivoises que lui lançaient tous les officiers qui chaque matin composaient sa cour et fai- «tient cercle autour de ses paniers d'oranges et de prunes, ,de ses tables pliant sous les choux et la salade. Sa coquetterie lui avait fait la clientèle à épaule ttes ; ses belles mains potelées et rehaussées de bagues lui avaient donné celle des matelots et soldats. Dans les rues voisines du coin où était installée la marchande à la mode , on entendait les troupiers se dire : « Où as-tu acheté çà? — Tiens, parbleu! chez la belle rieuse, qui vous sert des carottes avec des diamans. C'est un un peu bon genre ! et ce n'est pas plus cher qu'ailleurs! Ça fait plaisir à l'œil sans blesser le prêt* Elle gagne sur les officiers! »
Avant de quitter les églises de Palma, je dois dire un mot d'une petite chapelle bien obscure , bien cachée, qui ressemble plus à une boutique de vieuxmeubles et d'oripeaux qu'à un sanctuaire consacré ; c'est là seulement que j'ai remarqué les crucifix pudiques de l'Espagne. Le Christ n'a pas, comme en France et ailleurs, une large ceinture, mais un cotillon d'étoffe plissé. Ces panetes des crucifix, c'est la feuille de vigne, fort immodeste selon moi , qu'on attache au
marbre de nos statues , et que les imaginations soulèvent d'autant plus curieusement que ces voiles avec lesquels on a voulu préserver leurs écarts sont plus grossièrement trompeurs. A qui a-t-on donc espéré de faire croire que le tronc humain pousse des feuilles comme le cep de la vigne?
Les Français furent très-bien reçus à Palma ; la bonne société de la ville se montra très-em^ pressée à nous être agréable. Une maison surtout s'ouvrit à nous de la manière la plus engageante et la plus loyale; ce fut celle du marquis de Cardona, gentilhomme d'une haute naissance et d une fortune assez grande, je crois. Je fus présenté chez M. de Cardôna par mon ami , M. Rolland , lieutenant de vaisseau , commandant de la bombarde le Finistère, et fils du brave amiral Rolland, qui illustra le vaisseau le Romulus, en 1 8 1 4 » a Toulon. Le marquis ne me parut point du tout marquis ; loin d'être infatué de sa noblesse , il a le cœur libéral et l'esprit sans préjugés. Il parle avec aisance et bon goût; sa conversation a du trait et de la vivacité. Ses manières sont simples , prévenantes , affables. Il n'a pas dépensé les années de sa jeunesse dans les vains amusemens dont les gens de sa cour et de son pays se font trop ordinairement une occu-
pation sérieuse ; il a fait de bonnes études, et partout^ serait, non pas peutrétre un savant , mais un homme distingué. M. de Cardona a environ quarante ans; mais, avec cela, c'est toùt-à-fait un jeune homme. Sa figure est bonne et fine , un peu longue , effilée par le menton , qui est garni
• de favoris , touffus de la bouche à l'extrémité de la mâchoire , fort clair- semé s au contraire de la bouche aux oreilles. Son costume est anglo-français x sans affectation, mais élégant et suivant d'assez près la mode. Il aime beaucoup la France, qu'il a vue trois fois, et dont il sait la langue
• comme nous voudrions tous savoir l'espagnol. Ses voyages à Paris ont fait de ses salons un centre de plaisirs délicats. L'Espagne n'y a pas perdu ses droits, mais ce n'est pas l'impitoyable chocolat qu'on vous y offrira toujours ; vous y trouverez le thé , le café, et, ce qui vaut mieux, le doux laisser-aller d'une causerie vagabonde où les arts seront judicieusement appréciés, la politique abordée sans timidité et sans aigres préventions, les ridicules analysés et poursuivis avec bienveillance.
Madame la marquise de Cardona est une trèsaimable et très-bonne dame faisant on ne peut mieux les honneurs de sa maison, et que l'on prendrait , à sa toilette toute française , pour une 11. i7
femme de la meilleure compagnie de la Chausséed'Antin. Elle a de jolis yeux , de l'élégance' dans la taille , et un pied pour lequel le diminutif espagnol piececillo semble avoir été inventé. Gela m'a frappé d'autant plus que j'avais entendu vanter beaucoup le pied des femmes espagnoles, et qu'à Palma, si j en ai vu de courts, j-'en ai peu vu qui ne parussent pas trop larges. C'est chez madame de Cardona que nous rencontrâmes toutes les personnes distinguées de la ville ; la réunion des dames était extrêmement agréable ; i^y avait quelques demoiselles , surtout, du plus beau, type national : embonpoint qui n'exclut pas la grâce, sourcils noirs bien arqués, œil brillant et chaud , mains d'une charmante forme, gaieté spirituelle, pudeur sans contrainte de convention. Peu de ces dames parlaient français; madame de Cardona y était plus habile qu'aucune d'elles : elle parle comme une étrangère qui a peu d'occasions de s'exercer.
Le marquis de Cardona nous fit faire connaissance avec le marquis de la Bomana, fils du célèbre la Roinana. C'est un jeune homme, marié à une des riches héritières de Madrid, femme mignonne comme un enfant de douze ans. Ces deux gentilshommes ont choisi l'île de Majorque pour retraite, afin d'être à l'abri, je pense, des
tracasseries que leurs opinions leur susciteraient peut-être sur le continent , de la part de leur très-gracieux souverain Ferdinand VII. Ils ont fondé là une petite colonie libérale , qui ne peut porter aucun ombrage à la métropole , car où pourrait s'étendre son influence?
Les officiers de la marine , qui avaient reçu un accueil si cordial à Palma , arrangèrent une féte à bord d'un de leurs bâtimens. La gabarre la Dordogne fut choisie pour y recevoir toute la société de MM. de Cardona et la Romana. M. Mathieu , son capitaine , faisait les honneurs du navire et du bal, quand il reçut l'ordre d'appareiller à l'instant même pour remplir une mission. On dansait, on s'amusait beaucoup, quand il fallut se quitter ainsi brusquement ; mais le bal ne finit pas pour cela , il ne fut qu'interrompu. Notre camarade , M. Sarlat, capitaine du bateau à vapeur le Sphinx \, offrit galamment à Ges dames le beau et large pont de son bâtiment , pour y continuer la contredanse , et y apprendre la galopade j qui leur plaisait infiniment.. Tout le monde alla de la gabarre au bateau à vapeur; M. Sarlat leva aussitôt l'ancre , et ses palettes emportèrent le Sphinx j qui. promena tout autour de la baie son noir panache de fumée tournoyante; audessus de la machine, qu'uni accident pouvait
2ÔO RELÂCHE.
faire sauter, on dansa avec passion, on se divertit avec insouciance , comme on se divertit, comme on danse au pied du Vésuve. Le volcan ne fit point irruption; la fête fut joyeuse; la collation française fut reçue aussi bien que les quadrilles et la galopade de France , et on se sépara le soir, fort contens les uns des autres.
Nos aimables hôtes, les marquis de Cardona et de la Romana , nous proposèrent une fête à la campagne; nous l'acceptâmes avec empressement , et le 9 mai , par le plus beau temps du monde, elle eut lieu. On -se réunit dans une petite maison près de la Quarantaine , sur la cote occidentale de la rade. Une grande terrasse , bordée de haies épaisses d'oreilles d'ours et d'aloès , d'où sortaient des grenadiers vieux , lézardés , portant encore cependant d'éclatantes fleurs , servit de salle de danse . Une grande tente la couvrait; sous une autre tente perpendiculaire à la terrasse était dressé un couvert magnifique. On n'attendit pas que le soleil baissât un peu et que la mer apportât quelque fraîche brise pour commencer à danser ; à midi Forchestre se mit en devoir d'émoustiller toute notre jeunesse , qui aspirait à cet heureux instant. Danses françaises et espagnoles, valses marchées, sautées, courues, active et bruyante galopade se succédèrent avec rapi-
RELACHE. 26l
dité, pendant quatre heures sans repos. Les dames espagnoles étaient infatigables. Bien que lesFrançaises ne manquenfrguère d'énergi e au bal , je crois qu'il en est peu qui eussent le courage de danser aussi long-temps au milieu de la poussière et sous * le poids d'une atmosphère embrasée, A chaque moment l'ordre d'appareiller pouvait être donné, car notre relâche se prolongeait sans que nous en comprissions la cause; et , plus elle durait , plus nous devions croire qu'elle devait avoir un terme prochain : aussi nous autres , simples spectateurs du bal , pour qui la danse n'est plus un plaisir, avions-nous des longues-vues sans cesse braquées sur les mâts de la frégate et de la corvette d'où pouvait venir le signal. Il ventait si peu que les pavillons étaient à peine agités ; il n'y avait donc pas d'apparence de départ ; cependant on le craignait, et c'était toujours avec anxiété que nos gracieuses Palmitaines voyaient monter au bout des vergues d'un bâtiment de guerre quelquesunes de ces combinaisons de couleurs dont chacune répond à un des besoins du service.
L'amiral Duperré régala, sans le savoir, la compagnie d'un spectacle fort nouveau pour elle ; il vint, avec une portion de son escadre , se promener à l'entrée de la baie. Ses vaisseaux chargés de voiles avançaient lentement sur une
mer dont les agitations n'étaient guère perceptibles que parce que chacune de ses petites lames, du point élevé et éloigné où nous étions, avait l'air d'un diamant chatoyant au soleil ; ils restèrent dans cette position jusqu'au soir, et de cette vaste décoration si resplendissante de lumière, si pittoresque , où la ville était à gauche , la rade couverte de deux cents bâtimens au milieu , et le large à droite , chacun avoua qu'ils étaient un des plus beaux détails. Pendant le dmer, qui fut d'une gaieté folle, les vins d'Espagne et de France coulèrent abondamment ; les toasts se croisaient, s'échangeaient, se vidaient, se reprenaient, s'amendaient, se sous-amendaient avec une chaleur de sympathies et de bienveillance incroyables ; et si personne ne fut malade , ce ne rut pas faute d'avoir bu à la santé de tout le monde.
Le vin de Champagne jeta au milieu de la fête une verve de joyeuse té à laquelle les plus graves convives se laissèrent aller de fort bonne grâce. Un vieux marquis , dont j'ai le tort d'avoir oublié le nom (il est vrai que j'écris ceci avec des souvenirs de deux années, que ne peuvent aider quelques notes bien incomplètes), versait tyranniquement le vin mousseux d'Aï, et vous contraignait de boire avec ces phrases pressantes : — « Si vous n'acceptez pas, c'est que Téchanson vous déplaît.
Vous ne m'aimez donc point, que vous me refusez 7 » Et, en vérité , il aurait fallu être de bien mauvaise composition pour ne pas aimer ce bon gentilhomme , qui se donnait tant de peine , tant de mouvement, qui suait de si grosses gouttes, qui mettait tant de cœur et d'action pour nous être agréable à tous ! Je Faimais beaucoup , quant à moi ; j'aimais sa prévenance , et j'en étais fort reconnaissant; j'aimais ses grandes effusions de tendresse paternelle; je l'aimais me montrant avec complaisance tous ses enfans, un grand, jeune , beau garçon surtout, qui portait l'uniforme de la garde royale espagnole ; je l'aimais analysant les charmes de sa nièce , qui méritait bien, au surplus, cet éloge vif, senti, et que j'aurais certainement entendu de la bouche du bel officier de grenadiers , l s'il n'avait pas valsé avec sa cousine ; je Faimais , s'efforçant par politesse à nous épargner les difficultés d'une langue que nous comprenions difficilement, et travestissant avec enthousiasme la nôtre , qu'il me disait avoir cultivée long-temps ; et cômme il avait bien deviné que je l'aimais, il m'offrait à tous tnomens dè grandes rasades dont heureusement de complaisans amis me débarrassaient en cachette.
La fête dura jusqu'à la fin de la journée. On revint de la campagne à la ville, et la société se partagea en deux ; l'une qui descendit chez le marquis de Cardona, l'autre qui alla finir la soirée à bord de la goélette de M. Schneider, le fournisseur de l'armée. Cette dernière ne fut pas la plus tranquille ; il n'y avait pas une femme , mais beaucoup de bouteilles* Parmi les acteurs de la fête champêtre que je viens de raconter, figuraient MM. les généraux Berthier de Sauvigny et Hurel; j'y vis aussi le jeune M. Alfred Berthier, neveu et aide-camp du général , qui ne se doutait pas que dix-huit mois plus tard on l'appellerait devant un juge correctionnel pour se défendre de la prévention atroce d'avoir voulu écraser un homme, parce que cet homme est un roi issu d'une révolution.
Le lendemain matin, à quatre heures, nous quittâmes Palma. Nous avions fait notre provision d'oranges sur le quai du port , où des marchands les avaient en monceaux comme on a les pommes à cidre en Normandie. Nous en emportâmes quelques bouquets , car on en trouve souvent plusieurs réunies sur une seule branche garnie de feuilles. C'était une agréable nouveauté pour moi. A sept heures nous dîmes adieu
à la ville qui nous avait donné une si douce hospitalité , et j'adressai à la mer calme et qui nous emportait dans un mouvement presque insensible cette strophe de Lamartine :
Sur quelque plage Que tu me fasses dériver, Chaque flot m'apporte une image; Chaque rocher de ce rivage Me fait souvenir ou rêver.
ignizea oy
Je me souviens de cela comme si le fait datait d'hier.; et cependant il y a vingt et un ans, presque jour pour jour ! J'arrivais à Brest, c'était en mai 1811. — J'allais entrer à l'Ecole de la marine. Je n'avais jamais vu la mer et j'étais impatient de faire connaissance «avec elle.
En arrivant à Pains, la première chose que
j'avais voulu voir c'est le Palais - Royal ; je m'y étais rendu tout de suite. C'était le soir; le Palais-Royal me parut superbe ; le tourbillon des vieilles galeries de bois me sembla un nouveau monde ; une chose m'étonna surtout, c'était la bonne grâce , la parure , la beauté de quelques-unes des Calypso de l'endroit : j'avais quinze ans.
Lorsque je fus descendu de la diligence à Brest , avant d'avoir fait porter ma malle à un hôtel, je demandai où était la rade. En un instant j'y fus.
Tout le long du chemin Je cœur me battait ; il m'avait battu aussi quand j'étais allé de la rue Saint-Denis au Palais-Royal.
Je vis bientôt cette baie fermée que j'avais à peine aperçue en descendant la montée du télégraphe. La, tète me tourna; je me cramponnai au parapet qui borde le cours d'Ajot , et je restai ainsi sans mouvement , sans voix , mes jambes ployant sous le poids de mon corps , les yeux fixes, les pulsations de mon cœur suspendues. A la fin je pleurai ; je pleurai long-temps ! Je pleurai de joie, de cette joie qui ne ressemble à aucune autre et qu 'heureusement ou ne peut pas analyser, parce que si on en connaissait ja-
mais la cause , et pour ainsi dire le mécanisme , on ne la ressentirait plus ; et je ne veux pas qu'elle soit sitôt perdue pour moi , cette joie ; j'espère bien la ressentir encore quelquefois! Elle m'a fait bondir quand nous mouillâmes , le 1 3 juin i83o , dans la rade de Sidi-el- Ferruch ! Ah ! la bonne chose qu'une telle émotion! On en a trop peu dans sa vie !
Voilà donc la mer , me disais- je. — Outre la rade, je voyais le large, l'Océan, l'infini par l'ouverture du goulet. — Voilà la mer ! Dieu, que c'est beau! que c'est vaste! que c'est imposant !... Que c'est terrible! ajoutai- je en frémissant, car la rade était agitée.
Il ventait fort ; les vagues battaient la côte et le mur sur lequel je me reposais ; une poussière humide montait jusqu'à moi. L'écume blanchissait la crête des lames. Les bàtimens mouillés sur la rade avaient l'air tourmentés , ils s'agitaient , se penchaient à droite , à gauche , se soulevaient et retombaient. Des embarcations luttaient à l'aviron contre le vent et la mer. J'eus un moment d'hésitation et de doute sur mon avenir ; je n'étais pas bien sûr que ma i ésolution tînt contre ce spectacle. Je fermai les yeux ; j'avais peur.
Alors je fis des réflexions amères. J'étais tout
frais émoulu de la rhétorique , et je m'écriai avec l 1 accent d'une conviction profonde :
Illi Robur, et ces triplex
Cirea pectut erat, quifragilem truci
Commisit pelago ratent Primus.
Je tremblais de tous mes membres. En reportant mes regards sur la mer , je vis un bâtiment à la voile. 11 cherchait à sortir de la rade; mon
Horace mè vint encore aider, et tout bas , les mains jointes, comme aurait fait un chrétien achevant ces paroles du Pater : libéra nosàmalo, je récitai pieusement :
O navis, réfèrent in mare te novi Fluctus : 6 quUf agis? Fortiter occupa Portum : nonne vides ut
JYudum remigio latus Et malus céleri saucius Africo Antennœque gemant? Ac sine funibus
Vix durare carinas
Possint ùnperiosius
jEquor?
Et tout de suite revenant au vaisseau qui portait Virgile :
% Reddas incolumcm, precor!
Ce vaisseau semblait voler à l'horizon; c'était une alerte, fine et jolie goélette. Quant au Vir-
gile qu'elle portait , c était un corsaire allant mettre à profit le vent de suroit pour tâcher de surprendre les marchands anglais qui auraient imprudemment rallié la côte de France.
J'appris cela tout de suite, car pendant que je faisais ma prière à Neptune , et que je me perdais en imprécations glyconiques et asclépiades contre le premier qui eut l'audace de livrer à la mer une feible barque, j'avais marché du coté du château et j'étais tombé , sans m'en douter , dans un groupe de vieux marins. Ces braves gens causaient entre eux du temps qu'ils appelaient beau, du bâtiment dont ils admiraient les formes , du capitaine corsaire qui s'était fait un nom célèbre dans la Manche , des probabilités de succès que les circonstances donnaient à ce téméraire officier, enfin du bonheur qu avaient ses matelots d'être avec lui.
Adieu les rivages athéniens où j'adressais le vaisseau de l'ami du chantre des odes ! Adieu le lycée et les citations de la rhétorique! J'entrais dans le vrai, dans le positif; et ce réel, voyez vous , était aussi chaud de poésie que les plus riches inventions d'Horace. Ce n'était pas sans doute ce langage pur , cette harmonie de syllabes heureusement accentuées , ces hardis enjambemens d'un vers sur un autre , cette con-
cision élégante qui s'accommode de quelques belles épithètes ; mes poètes étaient des matelots , des matelots bretons , parlant une langue dure , barbare , à demi-française tout au plus ; mais leurs idées avaient un tour singulier qui me frappait; mais leurs images étaient toutes nouvelles pour moi ! Ils ne se donnaient pas la peine de faire de la couleur en cbercbant leurs comparaisons et en les accommodant avec des mots sonores; ils étaient simples et pourtant incroyablement colorés ! C'est qu'ils étaient convaincus ; ils prévoyaient ce qui arriverait au corsaire, avec leurs souvenirs d'un autre temps.
Et ce bâtiment qui s'en allait, blâmé par quelques-uns parce qu'il avait telle voile dehors plutôt que telle autre; loué par plusieurs pour sa manœuvre ; ce bâtiment ne fut bientôt plus que le prétexte des conversations dont le sujet vagabond courut au hasard de la vanité, de l'imagination et de la mémoire des interlocuteurs. Toute la guerre de la Révolution et de l'Empire vint alors dans le cercle de ces invalides; amiraux et capitaines furent traduits à leur conseil de guerre où la défense ne manqua pas aux prévenus, si l'accusation fut quelquefois terrible. Remontant plus en arrière, on alla dans l'Inde avec le bailli de Sufïren , en -Amé-
rique avec le comte d'Estaing; on alla partout; partout des combats» partout des tempêtes, partout des plaisirs.
J'écoutais. Il y avait là pour moi comme la révélation d'une poésie, d'une langue inconnues. Pendant que ces marins causaient , je regardais la mer et les bâtimens. Slon rêve d'effroi était fini. La mer qui m'avait paru cruelle ( truce), me sembla magnifique ; je compris la grandeur de, ce spectacle. C'était beau, en effet!
Qu'étaient, au prix de cela, les merveilles du Palais-Royal? Quelques rayons de soleil passant entre des nuages noirs et éclairant un point de la surface de la rade ne valaient -ils pas mieux que les milliers de lumières réfléchies dans les cristaux des magasins de ce bazar? Le choc des lames. avait une voix bien autrement haute que celle de la multitude bourdonnant dans les galeries. Ces navires .ballottés, . qui avaient le naufrage derrière eux , si leurs câblés cassaient , parlaient bien plus puissamment à mon cœur que tout ce qu'on m'avait pu montrer d'intéressant à Paris ! Le métier de la mer, malgré ses dangers , me sembla dans ce moment plein de séductions ; j'aurais voulu être sur un de ces bâtimens , peut-être même sur le corsaire qui disparaissait derrière une des terres
avancées et allait bientôt jouer, contre le sort, la partie où quarante hommes avaient mis pour enjeu leur vie ou tout au moins leur liberté. Je conçus qu'on se passionnât pour la marine ; et quand je revins chez mes hôtes , je ne pus dire qu'une chose : « C'est bien beau la mer ! »
J'étais fatigué d'émotions , beaucoup plus que des cahots d'une route détestable ; pendant les vingt ou trente minutes que je venais de passer sur le cours d'Ajot, j'avais fait un immense voyage au pays des fantaisies : j'avais découvert un monde. Je dormis une longue nuit, inquiet, agité par des songes bizarres.: je crois que j'eus le mal de mer pendant mon sommeil.
Ma mère m'avait accompagné à Brest. Jamais encore elle ne s'était séparée de ses . trois fils., et sa tendresse avait voulu reculer de quelques semaines l'instant où elle allait être obligée de laisser un^ d'eux privé de ses soins qu elle lui Savait si nécessaires. Elle voulait voir à quelle vie seraient condamnés les élèves de cette école de 18 1 1 , que Napoléon eut le bon sens de faire matelots afin qu'ils commandassent un jour aux matelots avec plus d!autorité ; elle voulait me recommander à tout le monde, pour que la transition de ma paresseuse vie d'humaniste à celle de marin , qui devait être pénible , fut moins
brusque et me préparât moins de regrets. On nous avait adressés de Paris à l'excellent M. Guilhem, qui a laissé dans le commerce et à la chambre des députés la réputation d'un homme bien honorable ; nous fûmes accueillis par lui et par tout ce qui composait sa charmante maison , avec une bonté dont le souvenir me trouvera toujours reconnaissant. Une autre famille aussi nous traita comme de vieilles connaissances; c'est celle d'un homme distingué et modeste de la marine militaire (M. Bas...) , où je suis encore aimé comme un fils, et que j'affectionne tendrement. Là, ainsi que chez M. Guilhem, je vif beaucoup d'officiers de marine dont l'obligeance nous fut très-précieuse . Ils nous facilitèrent les moyens de connaître tout ce qu'il y a de curieux dans un grand arsenal maritime ; un d'eux nous offrit de nous présenter à bord d'un vaisseau.
C'était là surtout ce que je souhaitais ! Un, vaisseau ! j'avais tant entendu parler de vais- «
seaux ! j'étais impatient d'en connaître un, comme une fille qu'on marie sans qu'elle ait pu choisir son époux est impatiente de voir ! homn^è avec qui il lui faudra vivre. J'étais déjà fiancé au TouMlle ; mais je ne l'avais pas vu, il était dans le port entre les mains des menuisiers.
Le vaisseau que nous devions aller visiter,
c'est le Nestor, II était commandé par M. Lucas. Ce nom avait retenti plus d'une fois à mon oreille ayant mon voyage , et si je ne l'avais pas encore connu , je l'aurais appris le jour de mon arrivée, car il fut prononcé plus d'une fois , à porpos du combat ' de Trafalgar , par un de mes matelots de la pointe aux blagueurs. — J'ai su, depuis, que c'est de ce nom plaisant qu'on appelle le lieu où se réunissent les vieux marins pour causer , critiquer les manœuvres des bâtimens qui évoluent sur les rades , louer le temps passé au détriment du présent , et se redire leurs vieilles histoires de navigations lointaines. C'est la Petite Provence de ces invalides des ports.
Le jour fut pris pour notre visite. D faisait un temps superbe, assez calme, et chaud. Un canot vint nous chercher. Je n'oublierai point— j'arme^ comme on voit, à payer toutes mes dettes (1) — que l'aspirant qui nous fit les honneurs de cette ¥ embarcation était l'aimable et bon M. Turpin, aujourd'hui capitaine de frégate.
En peu de temps , nous fûmes transportés de la cale de la Rose au Nestop. C'est par un des
\\)* « Rien n'est doux comme de publier les services qu'on a reçus. »
Chateaubriand, préface de V Itinéraire.
sabords d'areasse que nous entrâmes dans levaisseau; la porte me sembla étrange. Un petitescalier descendait du sabord à la hauteur du canot; il était recouvert d'une étamine rouge.
Quand on était parvenu à lâ quatrième marche, il fallait se baisser beaucoup pour entrer. Nous nous introduisîmes donc dans le vaisseàu, comme on s'introduirait dans une maison par la fenêtre. En me redressant je fus frappé du coupd'oeil que me présentait la longue et vaste galerie où j'étois : des canons à droite et à gauche , bien alignés , bien noirs , bien sévères , des canons de 36! Il y en avait à perte de vue.
•Le calme de cette batterie , le jour oblique qui l'éclairait , la forme colossale des pièces , leur nombre , le silence de quelques matelots qui travaillaient près des sabords , commandèrent mon respect; je me découvris machinalement et j'interrogeai à voix basse notre complaisant conducteur , ainsi que j'aurais fait si j'étais entré dans une église; dans une prison, dans l'amphithéâtre ruiné de Nîmes , dans les caveaux de Saint-Denis. Tout ce qui a de la majesté , de la poésie, produit sur moi cette impression; je l'avais éprouvé en voyant les jardins de Versailles , les riches galeries de peinture du Louvre et la figure de Napoléon.
On nous conduisit à la chambre du commandant du Nestor > et, en passant, mon. regard plongea dans une seconde batterie. — « Ohl quand tout cela tire , dis-je en moi-même , quel fracas ! et quand un nombre égal de canons répond à ceux-là ! . . . . » Je baissai la tête , alors > comme si le combat était engagé ; je pie bouchai les oreilles. Cette fascination de la crainte dura peu. Nous arrivâmes chez M. Lucas à qui nous fumes présentés.
J'avais fait mon Lucas avant de voir le véritable ; le vainqueur de Nelson était , dans mes idées , un homme imposant par la taille et la figure, d'un abord froid , sec et peut-être du* ; un de ces marins dont on avait bercé mon enfance : ie ne trouvai rien de tout cela. M. Lucas vint à nous avec beaucoup de politesse. C'était un petit homme , de quatre pieds et neuf pouces environ, bien fait, vêtu d'un habit bleu uniforme, tout simple , sans autres dorures que deux grosses épaulettes ; il avait Tépée au côté et le chapeau à la main pour nous faire complètement honneur. Sa figure était franche et spirituelle, son air était vif comme son geste; ij-paraissait avoir quarante ans , quoiqu'il en eût davantage. Il se montra fort aimable. Je L'examinais avec une attention curieuse : — « Quoi , c'est là
PREMIÈRES IMPRESSIONS. â^O
un héros ! » Et au fait je trouvai très-bien assortis la taille du héros marin et le théâtre de
ses exploits ; car , depuis un moment , je m'étais frappé deux ou trois fois la tète au plancher du vaisseau.
Une collation nous fut offerte ; puis le com mandant nous engagea à visiter le Nestor dans le plus grand détail. Je marchai de surprise en surprise , de ravissemens en ravissemens ; je né comprenais pas et cependant j'admirais; c'est qu'il y a dans cette belle organisation d'un bâtiment de guerre quelque chose de puissant , d'impérieux, qui frappe et subjugue. Les batteries qu'un instant auparavant j'avais vues endormies, se réveillèrent quand nous y arrivâmes avec M; Lucas. Les hommes, étaient aux pièces , et , à un signal , commença le simulacre du combat. Quelle activité ! quelle énergie ! Le feu cessa , et nous allâmes dans lès profondeurs du vaisseau, parcourant les chambres, les magasins , la cale. Tout cela était propre, rempli , bién ordonné, intéressant à examiner comme l'intérieur dune ruche. Que de choses une femme qui se croit très-habile dans l'art d'ordonner une maison a encore à apprendre pour arriver à cette perfection d'arrangement ! Ma mère dut penser à cela ; pour moi , je songeais à
2$b PREMIÈRES IMPRESSIONS.
répondre à une lettre que j'avais déjà reçue à Brest. — (( Dis-moi , m'écrirait naïvement mon aïeule, s'il est vrai, comme on me l'a conté, qu'un vaisseau est plus grand que notre Hôtel-de-Ville de Lyon ?» — Non , grand'mère , l'Hôtel-de- Ville est six fois grand comme un vaisseau de ligne; mais le vaisseau cacherait tout ce que renferme l'Hôtel -de-Vil le : préfet , maire et tapissiers de la préfecture ne pourraient mettre dans- notre vaste maison commune ce que M. Lucas a dans son Nestor. .
Nous remontâmes sur le pont. A l'instant toutes les voiles se déployèrent , sans bruit, à la voix d'un sifflet, quand le commandant eut
prononcé quelques mots. Nous marchions , c'est tout ce que je saisis de .cette énigme qui s'embrouillait devant moi , et pendant que nous suivions une certaine route, les canons du gaillard d'arrière tiraient; des matelots étaient sur les ver* guesavec des haches, des sabres, des pistolets, attendant l'abordage ; lâmousqueterie faisaitfeu de dessus lespassavans. M. Lucas parla dans un porte-voix ; à l'instant là scène changea , les hommes des vergues descendirent,, d'autres se disposèrent de certaine manière sur le pont pour faire mouvoir les voiles ; j'entendis sortir du cornet de cuivre qu'avait embouché le commandant
cette parole : A-Dieiï-va , et aussitôt le vaisseau changea de direction , il tourna avec docilité comme le soldat à qui Ton dit : marche, comme le cheval dont on presse un peu le flanc d'un coté. Cela- ressemblait à de la magie.
Une si grande machine , un si grand nombre d'hommes obéir à un son convenu et sans résistance , sans murmurés ! cela me passait.
Quelle hauteur d'idée dans la combinaison de ce mécanisme ! Quelle abnégation de volontés devant une volonté unique ! Il y avait là pour moi copime un reflet de l'empire ; ce vaisseau se mouvait au gré de son capitaine , ainsi que le monde français , d'Amsterdam à Rome , allait à la voix.de l'empereur. Je sus plus tard, ce que valait ma comparaison. J'ai vu l'empire gouverné par lés successeurs .de Napoléon , j'ai vu des vaisseaux virer de bord au commandement de gens qui étaient loin de valoir M. Lucas; les vaisseaux viraient, le , royaume ne restait pas statiônnaire : la nécessité, la loi, la discipline, avaient remplacé ja gloire et le génie. Le génie est un accident ; heureusement que les royaumes et les vaisseaux ne sont pas condamnés à son régime tout à fait exceptionnel.
Combat , abordage , avarie simulés , manœuvre, visite d'un vaisseau, j'eus tout cela en moins
de deux heures ; en moins de deux heures , je passai par des émotions si diverses et si nombreuses que j'en étais fatigué. La joie où j'étais ne se peut dire . Vous rappelez-vous la première fois que vous assistâtes à la représentation d'un opéra ? Sans savoir la musique, on a presque toujours un certain sentiment musical, quand on est un peu finement organisé , et je vous suppose ainsi fait ; eh ! bien -, ne sortîtes-vous pas du théâtre en nage, la téte grosse et comme enflée, les membres courbaturés, la poitrine oppressée et dilatée tout à la fois, éohauffe- de mélodie ainsi qu'on Test de vin après un long repas, indigéré d'harmonie commede viandes trop substantielles, agité par une fièvre et pressé du besoin de dormir? c'est justement dans cet état que je me trouvai en quittant le Nestor. J'avais tout examiné sans rien saisir passablement. Un officier qui me voyait regarder ce grand jeu. des cordages du vaisseau me dit que chacune de ces cordes avait un nom particulier ; quelle nomenclature! Je fus découragé. -Mais Un mousse était là, je le pris a part et lui demandai s'il savait les noms de tout cela. *
— Certainement , monsieur , que je les sais.
— Et quel âge avez-vous ?
— Treize ans.
Je me rassurai un peu. J'avais deux ans de plus que le petit matin, et puis, après tout , j'avais appris des choses aussi difficiles que celleslà ! Je savais par cœur.Virgile , Horace , La Fontaine , Boileau , bien d'autres auteurs encore ; et quoique je n'eusse jamais pu me mettre dans la tête le Jardin des mêmes grecques , je ne désespérai pas de savoir bientôt le vocabulaire maritime. Deux ans après, j'étais un matelot fort passable , mais un fort mauvais humaniste. LescallieretRomme avaient remplacé dans ma mémoire Boileau , La Fontaine, Horace et Virgile.
NOTES
Sur ces souvenirs. — Lery, le poète de lajempéie (1.556)., — Le capi-
taine Etienne Lucas. — Combat du Redoutable à Trafalgar , en 4805. — Infernet, capitaine de V Intrépide pendant la même bataille.
Il ii y a que les hommes célèbres qui aient le droit d'écrire leurs mémoires ; la personnalité est permise a eux seuls, aussi je comprends combien serait ridicule ce chapitre si on pouvait y trouver une prétention que rien en moi ne saurait justifier. Tous ceux qui ont vu la mer et des vaisseaux savent combieff est vive ^l'impression qu'on éprouve a ce spectacle imposant-, c'est cette impression que je voulais rendre. Çomment s'identifier assez avec les sensations d'autrui pour les analyser complètement, et les bien peindre? C'est s'exposer au roman que supposer, un individu et lui prêter des émotions qui risquent fort de n'être celles de personne; c'est être faux par je ne sais quelle pensée de respect humain. Il est plus simple de s'analyser soi-même et de raconter ce qu'on a éprouvé. Qu'importe, en ce cas , au lecteur le moi que je lui donne? Je ne suis rien pour lui ; c'est l'impression que je lui dis qui peut être quelque chose, parce qu'elle a été sentie, que je nie la rappelle bien, et que
je suis sûr de ne la point travestir. Si j'avais pu lui donner les premières impressions maritimes de Byron, de Chateaubriant, de Bonaparte, je n'y aurais pas manqué. Mais je ne suis point dans la confidence du génie, je ne sais rieû deviner de ce qui se passe au-dessus de moi. Je me suis souvenu , et ce souvenir m'a rajeuni de vingt ans. Je demande grâce pour ces pages qui m'ont reporté a une époque de bonheur, d'espérance, dont quelques années m'ont promptement désillusionné ! • •
J'ai cité les vers célèbres de l'ode d'Horace au vaisseau de Virgile: Jlli robur, etc. , j'en sais une traduction faite au milieu de la tempête par un nommé Lery. Ce Lery était un protestant, parti avec un grand nombre de religion naires pour aller au Brésil rejoindre Nicolas Durand de Villegagnon , chevalier de Malte et vice-amiral de Bretagne, qui s'était éloigné de France sous prétexte de fonder une colonie française en Amérique, mais en réalité parce que le protestantisme l'avait mis en mauvaise odeur a la cour de Henri II.
Villegagnon avait fait un petit établissement où il avait bâti le fort Coligny ; il crut pouvoi^ appeler auprès de lui des réformés avoués ou déguisés, et il manda a l'église de Genève qu'en Amérique la liberté de conscience n'ayant point d'ennemis , il engageait ses amis a y venir. L'amiral Coligny favorisa cette émigration , et Dupont de Corguilleray, vieux calviniste, emmena sur trois vaisseaux tout ce qui voulut aller s'établir au Brésil. Le roi avait équipé les vaisseaux a ses frais, ne se doutant pas qu'il favorisait les
desseins des ennemis de Rome; on y Avait mis des artisans de tous les métiers , des instrumens de tontes sortes.
La division protestante partit de Honfleur au son des trompettes et des tambours, au bruit du canon; c'était en 4556. Quelques jours après son départ de France, elle éprouva une tempête violente qui -dura treize fois vingtquatre heures. Ce fut alors que Lery, auteur d une relation de cette campagne, devint poète , et que, .pénétré de la folie des hommes aventureux qui abandonnent leur pays pour courir les hasards de la mer, il paraphrasa le passage d'Horace dont il est question. •
Voici l'imitation du protestant Lery :
Quoique la mer, par ton onde bruyante »
Fasse hérisser de peur cil qui la hante, Ce nonobstant , l'homme se Ge au bon Qui d'épaisseur n'a que quatre ou cinq doigts , De quoi est fait le vaisseau qui le porte; Ne voyant pas qu'il vit en telle sorte Qu'il a la mort à quatre doigts de lui.
Réputcr fol on peut donc bien celui Qui va sur mer, si en Dieu ne se fie ; Car c'est Dieu seul qui peut sauver sa vie.
Ces vers ne sont pasjxms sans doute ; mais ils furent in» spirés par une circonstance terrible, et faits au moment du danger par un homme qui eut assez de sang-froid pour maîtriser la peur, quand tout le monde y succombait. D'ailleurs Lery n'avait jamais écrit en vers, et si le tour de cette paraphrase n'est pas élégant on doit convenir qu'il
est assèz facile. Le détail matériel du navire
* Qui d'épaisseur n ? a que quatre ou cinq doigts ,
et qui fait qne l'homme a la mort a quatre doigts delui, me
semble médiocrement poétique , mais d'une vérité que je
préfère a toutes les ligures recherchées dont tant de poètes
chargent, leurs peintures maritimes.
M. le comte Daru, de l'Académie française, atraduitflo-
race, comme chacun sait, et voici ce qu'il a mis sous ces vers latins : , , .
Il eut un coetfr f airain celui qui de l'orage Affronta le premier l'impétueuse rage Sur un fragile Loi».
En conscience la naïve imitation de Lery ne vaut- elle pas mieux que celle-là? Pourquoi M. Daru a-t-il substitut l'impétueuse rage de l'orage a la mer 'cruelle d'Horace, qui avait si judicieusement pensé a jeter d'abord le vaisseau fragile dans un danger immédiat , par le fait de l'onde, avant de le montrer en proieau vent d'Afrique? Pourquoi?. . Mais je reviens a l'expédition des compagnons de Lery. Les navires arrivèrent a Rio-Janeiro, et la colonie dura peu. Les Portugais la prirent sur les Français, qui accusèrent Villegagnon de leurs malheurs et l'appelèrent le Caïn protestant.
Le capitaine de vaisseau Lucas est un des hommes les plus remarquables delà marine de l'empire. Il naquit en 1764, a Marennes^Charente-Inférieure), non pas d'un marin, mais d'un huissier. 11 entra au service en 1778; il avait treize ans. Il commença par être mousse, fut successivement pilotin, volontaire, timonnier, aide-pilote, pilote , enseigne de
vaisseau, non entretenu. C'est ce grade qu'il avait en 1772. Embarqué de -1779 à 4792 avec M. le comte de la Touche sur VHerrnione , il assista aux cinq combats qu'eut cette frégate , et il fut blessé au bras gauche. A la bataille de Trâfalgar il commandait le vaisseau le Redoutable, dé 74 canons ; c'est là qu'il s'acquit une grande gloire.
Le Redoutable avait dans la ligne de bataille le rang de troisième vaisseau derrière le Buce0aure, que montait l'amiral . Nelson, qui avait son pavillon a bord de la Victoire, vaisseau de HO canons , manœuvrait pour attaquer le centre de l'armée de Villeneuve ; il s'avançait avec le Téméraire, portant aussi HO canons. Les deux vaisseaux qui séparaient le Bucentaure du Redoutable étaient tombés sous la ligue ; ils avaient perdu leur poste ; un grand espace restait donc vide entre le vaisseau amiral et celui de Lucas. Le Bucentaure courait un danger réel; Nelson voulait évidemment couper la ligne française derrière lui et l'envelopper avec le peloton qu'il guidait ; Lucas força a l'instant de voiles, et alla placer le beaupré àn Redoutable sur la poupe du Bucentaure ; a onze heures trois quarts le feu commença, et la Victoire, qui persistait a vouloir passer entre les deux bàtimens français, n'ayant pu faire plier le Redoutable pour le séparer de son matelot , se décida a l'aborder par bâbord.
Les bordées s'échangèrent a portée de pistolet. Pendant que les canonniers faisaient de chaque coté leur Revoir avec une incroyable activité, les gabiers du Redoutablehnçaïent les grapinsdansle gréement de Ut Victoire, et rendaient impossible la séparation des deux vaisseaux . Alors la division d'à-
bordage Se présenta pour assaillir l'anglais, qui était dans une position bien avantageuse , étant beaucoup plus élevé que le Redoutable. La Victoire dominait le pont du vaisseau de Lucas de toute la supériorité de sa troisième batterie; mais l'équipage du Redoutable égalisa les hauteurs en montant dans les haubans et sur les bastingages. Le combat delà mousqueterie fut terrible, plus de deux cent grenades«furent jetées a bord de F amiral Nelson. Ce brave officier se promenait sur le gaillard de la Victoire, excitant ses gens de cette voix qui avait une si grande aurorité sur eux. Une balle partie, dit-on, de la grande hune du Redoutable lui perça la poitrine; il tomba sur le pont de la Victoire, déjà tout couvert de cadavres sanglans. Le feu des Anglais cessa en ce moment ; le bruit de la mort de l'amiral, qui semblait ne devoir jamais mourir , tant il avait échappé de fois au trépas ! le bruit de cette mort ayait jeté la consternation parmi les matelots de Nelson. Le vaisseau allait être pris; l'aspirant Yon, suivi de quatre matelots, montait a bord de la Victoire par une de ses ancres de tribord, et tout l'équipage du Redoutable se disposait a marcher sur leurs traces, quand Le Téméraire vint aborder Lucas du côté opposé a celui où l'avait accosté Nelson.
Le Téméraire avait remarqué que la Victoire ne combattait plus ; il craignait de voir le pavillon anglais remplacé par les trois couleurs françaises ; il s'était hâté. En approchant du Redoutable il lui lâcha une bordée horriblement meurtrière; tout ce qui, de l'équipage français , ne combattait pas a bâbord contre la mousqueterie de la Victoire se
porta vivement aux canons de tribord, et des décharges à bout portant se succédèrent avec rage, si cruelles, si rapides , qu'en un instant plus de deux cents hommes furent hors de combat. Comme si ce n'était pas assez pour le Redoutable de ce nouvel ennemi qui venait au secours du pavillon de Saint-Georges, le Tonnant, vaisseau de 80 canons, passa a poupe du bâtiment français, 'et a portée de pistolet le canonna par enfilade. Il ne le quitta plus jusqu'à la fin du combat.
Ainsi le Redoutable avait sur lui trois vaisseaux , deux a trois ponts et un de 80 ; il avait réduit le premier , qui , secouru cependant au moment de se rendre, s'était ranimé ef lui occupait beaucoup de monde; il avait fait des avaries considérables au second, dont il serait peut-être venu a beut sans l'arrivée du Tonnant. *
Ce ne fut qu'après trois heures de combat que le capitaine Lucas amena son pavillon. Ir avait alors, de 645 hommes d'équipage, 522 hors de combat, dont 500 morts et 222 grièvement blessés (tous les officiers, et 10 aspirais sur \\ étaient du nombre de ces derniers ) . Le Redoutable avait perdu son grand mât et son mât d'artimon ; le premier était tombé sur le Téméraire et y avait fait un grand mal. Sa poupe était entièrement enfoncée et ne formait qu'un vaste trou, tant les canons du Tonnant l'avait travaillée. Presque» toute l'artillerie avait été démontée par les abordages , par les boulets , et enfin par la rupture d'un canon de 18. et d'une caronade de 36 qui avaient, en crevant, causé beaucoup de dégât. Le vaisseau* était, de chaque côté, percé à jour, et ne présentait plus aux regards
qu'une carcasse délabrée ; les boulets ennemis ne trouvant plus de murailles qui leur résistassent, tombaient* dans le faux-pont et y tuaient de pauvres blessés sortant des mains des chirurgiens, ou attendant leurs secours. Le feu avait pris a la braie du gouvernail, lequel était entièrement privé de ses moyens d'action. Plusieurs larges voies d'eau s'étaient ouvertes, les pompes étaient prisées, et rien ne pouvait empêcher le vaisseau de couler à fond. Lucas avait fait tout ce que humainement il pouvait faire pour sauver son bâtiment; mais cette tâche était au-dessus des forces de son courageux équipage; la partie était trop inégale; il fallait succomber. LaFietoire et le Téméraire, attachés aux flanc» déchirés du Redoutable, étaient incapables de Tamariner; ils ne pouvaient même plus s'en éloigner ; semblables a deux tigres haletans qui meurent auprès du liort qu'ils ont tué. Le vaisseau anglais le Swiftsure vint vers 7 heures du soir donner une remorque au commandant Lucas, et le 30 au matin il envoya un canot chercher ce brave officier avec son second M. Dupotet, et l'enseigne de vaisseau Dncrest. A cinq heures du soir, le même jour, le Redoutable coula. On n'eut que le temps d'en retirer H9 hommes, le reste périt ou fut^auvé, le 1 er brumaire, par les embarcations du Swiftsure.
Lucas fut conduit en Angleterre, où on le traita avec une distinction toute particulière. L'homme qui s'était mesuré avecNelsonet l'avait tué devait être accueilli d'autant mieux que la perte de l'Angleterre était plus grande. Les Anglais estimaient trop leur illustre amiral pour ne pas accorder une grande considération au capitaine vaincu. Orgueil si Ton veut, c'était un orgueil bien entendu. Rabaisser son ennemi
2y2 PREMIÈRES IMPRESSIONS.
c'est s'ôter uue partie du mérite de la victoire ; rarement les Anglais ont fait cette faute ; et d'ailleurs il faut leur rendre cette justice, qu'ils sont d'équitables appréciateurs du mérite et du courage de leurs adversaires. Presque tous les officiers qui ont défendu contre eux l'honneur du pavillon français ont reçu d'eux de nobles témoignages de leur admiration. Un esprit de parti /nesquin, étroit et sottement passionné, a méconnu long-temps cette vérité , mais les faits déposent en faveur de ce que j'avance : la politique , les préventions nationales, firent de la prison et des pontons anglais d'horribles séjours pour nos pauvres marins, mais cette faute du gouvernement né fut pas, en général, celle des officiers de la marine britannique. Ils rendirent presque toujours hommage au noblè caractère de ceux de nos capitaines qui se montrèrent réellement braves. Quelquefois aussi, comme dans certain combat de deux corvettes françaises contre une frégate anglaise., en exaltant l'intrépidité d'un officier, ils témoignèrent leur mépris pour un autre qui avait manqué a son devoir. Cela est bien.
Lucas fut peu de temps prisonnier; on l'échangea promptement^t il revint en France, où Napoléon le décora lurmêmede la croix d'or de commandant de la légion d'honneur.
Ce fut le 4 mai 1 806 , a Saint-Cloud , en présence de toute cejte cour militaire , qui pouvait apprécier le mérite de l'action du commandant à\\ Redoutable, que l'empereur récompensa Lucas. Un autre capitaine de vaisseau, qui s'était couvert de gloire aussi a Trafalgar, partagea l'honneur auquel il était appelé; c'est Infernet , commandant du vais-
PREMIÈRES IMPRESSIONS. SQ.l
seau Y Intrépide (i). Il avait continué son feu jusqu'à ce que les caronades de ses gaillards fussent au niveau de la mer où s'enfonçait F Intrépide; puis après avoir fait embarquer ses blessés et son équipage dans ce «qui lui restait de canots , il avait pris son fils sur ses épaules et avait gagné a la nage le "vaisseau anglais auquel il se rendait.
Napoléon félicita ces deux braves hommes et leur attacha lui-même au cou l'aigle de commandant.
Étienne Lucas voulut perpétuer le souvenir de son combat à Trafalgar , dont la peinture et la poésie auraient dû . s'emparer ; il fit graver un cachet , seul monument que je connaisse de cette mémorable affaire. Sur ce cachet ovale, d'un pouce de large sur. dix lignes de haut, se voient deux pyramides surmontées d'urnes cinéraires. Le monument de gauche porte ces mots : Aux braves du Redoutable; celui de droite : Nelson , mort le 21 octobre 1805; entre les deux pyramides est une écusson surmonté d'un aigle, avec le chiffre E. L. ; dans le fond , sur la mer, on aperçoit h Redoutable entièrement désemparé > mais ayant encore son pavillon. J'ai trouvé l'empreinte de ce sceau historique au bas d'un certificat fait par Lucas, le 40 juillet 1807, abord du vaisseau le Régulus, en rade de Brest, et douné a un nommé Pierre Benoît , quartier-maître de manœuvre , qui s'était distingué a Tràfelgar, et avait reçu une blessure a la
M) Lucas et Internet étaient vulgairement appelés, à la fin de l'empire, du nom de leurs vaisseaux : on disait le Redoutable Lucas et r Intrépide Infernet.
cuisse gauche, en lançant a la Victoire un des grapins d'abordage du Redoutable.
Lucas mourut à Brest le 6 novembre' 4 81 9 ; il était en retraite; il n'avait que 55 ans. Le juste regret d'avoir été éloigné du service quand il y 'voyait rentrer des hommes
tout-à-fait incapables, et dont 'bien peu avaient quelques
titres a cette faveur, hâta 'sa mort. Il avait pris part à neuf combats, d'où il était revenu avec une seule blessure; une injustice le tua.
VOCABULAIRE
A-Diel-va ! — C'est le commandement que fait l'officier au moment où, voulant virer de bord vent devant, il juge que l'évolution du bâtiment doit commencer. Quand ces trois monosyllabes ont été' prononcés , le timonnier pousse la barre sous le vent pour faire venir la proue dans la direction même du vent, et la lui faire dépasser immédiatement. Entre ces deux momens , qui sont fort rapproches , il y a un instant de doute , et les circonstances sont quelquefois telles que ce doute est affreux , car le sa-
lut du navire peut dépendre du virement de bord. C'est l'appréhension de ce danger qui a donné à la marine ce commandement en forme de souhait , A Dieu , va ! c'est-à-dire : Va , je te recommande à Dieu. C'est dans le même sens qu'on dit à quelqu'un qui va éternuer : Dieu vous bénisse ! l'éternuement ayant été considéré autrefois comme une crise fâcheuse pour celui que l'on voyait ferme/ ses yeux , refrogner son nez , et remonter à la fois sa bouche et ses épaules pour préluder à cet acte terrible. — Une mauvaise habitude de prononciation a consacré Adieuvat , pour A-Dieu-va. Du reste A-J)ieu-va est passé de mode ; on commence généralement la manœuvre du virement par : Lève • le lof Lia barre dessous; file V écoute du foc! etc.
fcif en Jjtostf .
Allons , allons , ôhè * le patron de la case !
Manions-nous plus vite que ça ! v'ià à ma montre
d'or, qui va bien la belle puisqu'elle est toute neuf
d'hier,* v'ià dix minutes que j'ai demandé du vin .
chaud pour six , et je ne le vois guère arriver !
— On va vous servir toul-à-l'heure , monsieur Ledru, répondit poliment le maître du café.
— C'est que vous vous imaginez p't-étreftgue
j'ai du temps à perdre ! La vie est courte , et j'ai encore tant d'argent que je n'aurai jamais assez de force et dé jeunesse pour Je dépenser... Ah ça, dites donc que la ration soit ample, au moins ! pas d'économie ; j'ai de. l'or dans ma ceinture. N'oubliez pas la cannelle , de la cannelle à pleines mains ! j'aime la cannelle, c'est bon à l'estomac. ... Si ta tisane n'est pas bonne , marchand d'eau chaude , je te \sk fais boire toute entière ; et si le feu te prend au corps , pauvre bourgeois qui ne sais pas ce que. c'est .que se gargariser avec une potion de corsaire , il y a des pompes dans le port; on t'éteindra, sois tranquille.
Ledru se mit à rire de toutes ses forces, et frappa du poing sur une table de marbre qu'il cassa.
— Tiens ! pas plus solide que ça ! Du marbre qui se déchire quand, on lui donne une chiquenaude ! C'est comme le nez de ce particulier que j'ai voulu redresser hier' soir au spectacle, parce qu'il était tordu , et que la guibre d'un homme doit être droite entre ses deux écubiers comme celle d'un navire ; il m'en est resté la moitié dans la main ! Il n'y a donc rien qui tienne dans votre ville de Saint-Malo?
Ql*lques personnes qui lisaient tranquillement
le Journal de l'Empire dans un coin du café et
d'autres qui jouaient aux dominos se levèrent
pour s'en aller, quand le matelot eut conté ce
premier exploit. • .
— Est-ce que vous avez peur , messieurs , leur dit Ledru avec l'accent d'une étrange gaieté ? Si j'ai offensé un de vous ou tous , n'importe , je suis tout prêt à vous en rendre raison. Cest-y le bâton , le sabre , le pistolet ou l'épée que vous choisissez? Moi, ça m'est parfaitement égal; tout ce que vous voudrez. Aimez- vous mieux une décoction de' giroflée à cinq feuilles ; je ne suis pas trop maladroit non plus dans ce genre-là. — J' boxa avec deux Anglais sùr le gaillard d'avant du linôt que nous avions pris dans Tlnde et je les abattis comme deux veaux de six mois. Ah ! ah! ah !.. . Imaginez-vous que ces goddemAk n'étaient pas contens d'être prisonniers l y s'avisèrent de se plaindre ; y-z-ëtaient pourtant très-bien à bord delious, parce que je peux dire qu'il n'y avait un corsaire où les prisonniers fussaient mieux traités que sur le Zephir. Je les entendis murmurer comme un vent sourd , que je n' comprenais pas bien; ça me vexa. Y parlèrent anglais; ça me parut malhonnête, car qu'y a rien de plus malhonnête que de parler étranger devant un
quéquuu qui ne sait que le français. Je leur dis tout bonnement : — « Vous êtes des cochons et des mal élevés; la soupe du Zépkir est bonne ; on vous traite ici comme des autres nous-mêmes, et y a loin cependant de votre espèce à la nôtre ! Tachez donc de vous taire ou Ledru vous apprendra à vivre.... Y en eut un qui grogna; alors j' commença la danse. C'était charmant à voir. Ah.! les jolies calottes ! Ça pleuvait sur eux , comme la pluie du ciel sous les tropiques. Y fallait entendre leurs chansons pendant que je tannais leur cuir ! Quand j'en eus assez de ce* exercice, je les laissa sur le pont et j alla déjeuner. Y-z-en ont eu pour deux mois dans leurs-z-hamacs sans changer d'amures..... Maintenant , voyons qui veut commencer.
Tout en parlant, le corsaire avait ôtéson habit, sa cravate , son chapeau, et il avait retroussé les manches très-blanches et très-fines de sa chemise de percale. Après ses dernières paroles, if se mit en garde, le talon droit appuyé à la porte
du café pour la tenir fermée afin que personne ne pût sortir. Il est aisé de croire qu'aucun des assistans ne vint lui prêter le collet.
— Eh bien ! vous saignez du nez , tas d'individus ! C'est y parce que je n' suis qu'un ma-
VIE <EJS POSTE. 3oi
telot de corsaire que vous ne voulez pas recevoir un coup de poing de moi , ou m'en régaler ?
mais un matelot vaut bien des ' pékins comme vous, -eX puis d'ailleurs je suis riche, et l'égal de
tout le monde !
Il resta là, attendant qu'un de ses auditeurs interdits interrompît le long monologue , moitié bouffon, moitié terrible , qu'il débitait avec une* incroyable volubilité , en accompagnant chacune de ses phrases de gestes menaçans et (Je gros rires. Lorsqu'il vit que l'un s'était retranché dans un angle du café armé d'un tabouret pour parer les coups, qu'un autre plus effrayé encore avait ouvert un grand couteau et le tenait sur sa poitrine , comme une. épée , pour la couvrir ; qu'un troisième .avait couru à la salle de billard et s'é-. tait pourvu d'une queue pour en faire une massue , et gu'en définitive aucun ne voulait accepter le combat qu'à son corps défendant , Ledru redescendit tranquillement les manches de sa chemise qu'il avait roulées jusqu'au-dessus de * ses coudes, se rhabilla, remit son chapeau et alla s'asseoir à une table ; puis, revenant à sa première idée :
— Y n'est donc pas possible d'avoir ce qu'on veut dans cette baraque ! J'ai, une soif d'enra-
gé et on ne m'apporte pas à boire !.. Au diable le maudit apothicaire qui est si long pour apprêter un cordial que nous faisons nous autres pendant le temps qu'y faut pour virer de bordi •
Le large bol au vin chaud fumant parut enfin, porté par le limonadier.
• — Ah ! vive Dieu ! le v'ià donc mon gargarisme! Merci cafetier. Mais reste là, parce que si ça n'est pas bien accommodé, mon camarade, tu sais que c'est toi qui boiras tout.
— J'espère que vous le trouverez bon.
Ledru mit de ce punch dans un* verre , le goûta , et souciant avec une certaine dignité gastronomique :
— Pas ma vivais. . . . Mais tu te moqués de moi , mon bon ami, parole d'honneur, ceci a l'air d'une farce ! Qu'est-ce que c'est que ça ? un verre ! Tu prends ça pour" un verre ! le dé de ma maîtresse serait un seau en comparaison. Nous ne buvons rien , quoique ce soit dans des petits verres comme çui-là ; donne-moi -z-eh un autre , et si tu n'en as pas qui tienne bouteille - qu'y puisse contenir au moins le nez d'un chrétien.
'En .achevant sa recommandation, il jeta le verre au plancher , le suivit de l'œil dans son
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voyage en l'air et dans sa chute ; et quand il Je vit brisé en cent morceaux sur la dalle de marbre du café , il fit la grimace joyeuse du singe qui a cassé un miroir. On lui apporta un gobelet hollandais , un gobelet à bière.
— A la bonne heure donc ! di t-il en l'apercevant. Au moins ça n'a pas l'air d'un godet à serin ! Un honnête homme qui n'aura pas une trop grande bouche pourra y boire. Mais, ajouta-til en affectant l'air aimable , faut donc que je vous apprenne la politesse , moil cher ami. Me prenez-vous pour un porc? Croyez-vous que je bois seul ? C'est les avares et les mal élevés qui boivent sans trinquer ; j'ai été bien éduqué , et j' suis corsaire : j'aime à faire des honnêtetés. Ces bourgeois sont des braves gens quoiqu'y n'aient pas osé se battre avec moi , je veux leurz -offrir des rafraîchissemens... . Vous me ferez
l'honneur, n'est-ce pas, Messieurs? Vous
voyez que je n'ai pas de rancune. . . Allons î approchez-vous.
Personne ne s'avisa de refuser , parce que Ledru prononça cesderniers mots avec l'accent d'une courtoisie qui n'admettait pas la discussion î il souriait, les poings fermés. On fit cercle autour de la table , et le matelot servit à pleine poche la
3o4 VIE EN POSTE.
liqueur aromatisée que le limonadier avait faite, un peu trop peut-être , selon la formule prescrite par le corsaire. — Il avait eu si grand'peur de déplaire au consommateur brutal qu'il traitait ! — Pour les paisibles rentiers de Saint-Maloquise trouvaient pris dans l'invitation de Ledru comme dans un véritable guet-apens, ce fut un moment terrible; le puncb leur brûlait le palais, renforcé qu'il était par une forte dose d eau-de-vie, couvert de trancbes épaisses de citrons et d'écorce de Ceylan, je crois même un. peu poivré ; ils n'osaient se plaindre ni grimacer , mais ils restaient la boucbe ouverte comme un enfant qui vient de goûter une sauce au karry , ou un paysan qui mange des' glaces; ils étaient obligés de rire aux propos grossiers de leur bote ,'et d'endurer les gesticulations familières qui gravaient ses plaisanteries sur l'épaule de l'un , sur la cuisse ou dans la poitrine de l'autre. Pauvres gens î Ledru — pour parler son langage — portait bien la voile , c'est-à-dire qu'il pouvait boire longtemps sans compromettre tout-à-fait sa raison ; aussi s'amusajt-il beaucoup au spectacle du supplice qu'il imposait aux cinq convives que le hasard et sa singulière politesse lui avaient donnés ; il se réjouissait en tyran qui voit mourir ses viclimes.
VIE EN POSTE. 3o5
Au reste, ce n'était pas méchanceté , mais désœuvrement. Il avait tant d'argent à dépenser ! il fallait bien qu'il s'ingéniât à mettre à bout ses parts de prise et le long séjour à terre que lui promettait la somme^'argent qui lui restait encore dès profits de sa dernière course. Quel embarras ! Que faire dans une ville connue Saint- Malo pour s'amuser beaucoup et vite ? Que n'allai t-il à Paris ? Ledru à Paris ! Mais à Paris où est la mer? Croyez -vous qu'un homme comme Ledru puisse vivre ailleurs que sur le bord d'un Océan? S'il lui faut, parce qu'il est riche aujourd'hui , une table abondante et délicate , le matin il lui faut aussi l'excellente soupe -aux choux d'un cabaret du port ; s'il lui faut par vanité l'arôme fin , émôustillant du café moka , il lui faut l'odeur du goudron si douce au cerveau du matelot. A Paris vous lui donneriez des sor bets , des glaces ; lui donneriez-Vôus le petit poisson qu'il va pêcher lui-même avant le lever du soleil , et qui lui paraît excellent parce qu'il l'a attendu long-temps au bout de sa ligne ? Un carrossier de votre capitale lui fournira berline , cabriolet ou landau rapide ; où trouvera-t-il un bateau bien voilé , bon marcheur , le bateau qui s'incline et glisse comme l'hirondelle rasant la surface des eaux , le bateau qui se balance , se h. 20
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cabre , et court pour dévorer toute une mer ? Un port, la mer , un canot , sa pipe noire, sa vieille pipe au calumet de cuivre , quelques onces de tabac tordu dans le gousset de sa veste goudronnée, vpilà «e àju'il lui faut essentiellement; le reste, bon vin, chère lie, danse, liqueurs, maîtresse , beaux habits , ce n'est qu'un accessoire pour Ledru. Car Ledru si riche , Ledru qui fait sonner l'or et l'argent dans sa poche comme un capitaliste ou un gros joueur, n'a renoncé à aucune de ses habitudes ; matelot pendant quelques heures chaque jour , il ne se travestit que vers le milieu de la journée , imitant sans le savoir les gens de la bonne compagnie qui sont en chenille toute la matinée, et ne font toilette que pour le soir. Et alors il s'étonne de lui-même , il rit en se regardant au miroir , il se moque du corsaire petit-maître... Il a un domestique ; c'est un nègre.
— Homme de couleur !
— Monsieur.
— Habille-moi , donne moi du linge , bien fin , bien blanc ; s'il n'y en a plus , va chez le marchand et apporte moi-z-en du beau, qu'il n'y en ait pas de plus beau , entends tu? Y gn'a rien de trop superbe pour le corsaire qu'a fait des prises.
— Il y a ici tout ce qu'il faut pour monsieur . Monsieur mettra-t-il une chemise à jabot?
— Des jabots ! parbleu certainement , animal, des jabots ! deux , trois , le plus possible. Trois jabots , cest-y plus riche que deux ?
— Un suffit, monsieur.
— Mais qu'y soit grand , comme le grand foc.
— Vous raserai-je , monsieur ?
— Non y non , assez comme ca. Tu m'as rasé
avant-z-hier; tu m'userais le cuir. On ne gratte pas tous les jours le pont d'un navire quand on veut le conserver un peu long-temps.
— Je vous laverai?
— Je n'aime pas votre eau douce ; un matelot a que de reste des occasions de se laver dans les naufrages. Apportè-moi mes bottes.
Le nègre apporte des bottes a revers , et Ledru tend avec dignité ses jambes au domestique qui s'y prend assez mal.
— Maladroit ! capèle donc ça comme y faut ; tu vas me casser la jambe. Cré invention que les bottes ! et dire qu'y faut en porter quand on est riche !.... Mets-y de la graisse , du suif , qucque
3o8 VIE- EN POSTE.
chose... Prends c'tte chandelle, frotte-moi les talons et frotte aussi le dedans de la botte ; tu sais ben que c'est comme ça qu'on fait quand on veut qu'un mât d'hune passe facilement dans son chouquet, ou un clou dans une planche.... A la bonne heure ! Mes gilets !
— Combien , monsieur , et lesquels ?
— Trois , au moins ; le celui de velours noir , le blanc en piqué des Indes qui m'a coûté deux louis d'or, le chamois en drap de casimir que m'a apporté le tailleur à ce m a tin. Tout dehors, basses voiles, huniers et perroquets. . . Mon habit maintenant. Frotte un peu les boutons. Faut que ce soye brillan t comme le cuivre de notre habitacle . Un habit, vois tu, Pierre, un habit de beau drap bleu qui vaut plus de cent francs! Y gn'a pas dans tout Saint-Malo trois armateurs mieux babillés que Jacques-Ferdinand Ledru*, n'est-ce pas, Pierre? Et puis , quel lusque, un valet , un domestique , un homme de couleur à mon service.
Ledru avait raison, il était magnifique ! à tout ce que vous connaissez de son costume , ajoutez un pantalon de tricot vert-clair avec de beaux rubans à Tanglaise , au-dessus du revers de la botte ; un gros paquet de breloques sortant de
VlE EN POSTE. 309
dessous le triple rang de ses gilets; une épingle d'or figurant une ancre; un chapeau à claque; des gants blancs pour cacher ses mains et ses ongles jaunis par le goudron ; de longs éperons d'argent et une cravache : c'était dans cette tenue élégante que le corsaire était arrivé au café. Que la cravache et les éperons ne vous étonnent pas ; Ledru , comme presque tous les marins , aimait beaucoup à monter à cheval , il venait de s'amuser à lutter de vitesse avec la marée montante , sur la grève aplatie de Saint- Malo, et avait fai t ensuite son entrée dans l'île d'Aron (1), comme autrefois l'envoyé de Louis XIV, venu pour remercier les Malouins du don généreux de tien te millions qu'ils avaient fait au roi , pour soutenir la guerre de 171 1 .
Nous avons laissé pour un moment Ledru accablant de vin chaud les politiques et les joueurs de dominos du café de la Bourse ; pendant que vous êtes venu avee moi assister à la toilette du matelot , un nouveau personnage est entré chez le limonadier , bien heureusement pour les pauvres bourgeois que le bishop avait déjà
\y) Nom de Pile mu laquelle est bâ tie Sàtnt-Malo. Celle île est joiiHe i la (erre ferme par une chaussée.
3lO VIE EN POSTE.
violemment colores et qu'il menaçait d'un prochain sommeil troublé par un odieux cauchemar. L'arrivant est de la connaissance de Ledru; c est un homme grand, beau, de bonnes manières; c'est un fameux capitaine Je corsaire dont le bâtiment tout prêt , tout espalmé , est mouillé dans le port, les perroquets en croix, attendant un renfort d'équipage et le bon vent pour aller, à la grâce de Dieu , chercher fortune sur la côte de Bretagne.
— Tiens, c'est vous, capitaine Bouteville, lui dit Ledru, en se levant et lui offrant un tabouret. Asseyez- vous donc ! Vous prendrez bien un peu de ce chauffe-le-four ? Ces messieurs qui me tiennent compagnie , parce que j'aime la conversation , sont des bon-n-enfans ; vous pouvez aborder votre verre au leur.
Le capitaine accepta ; il n'aurait eu garde de refuser le matelot qu'il venait séduire. Quand Ledru lui eut versé une double rasade :
— Ah ! ça, capitaine , sans vous commander r qu'est-ce qui vous amène ici à c'tte heure?
J'vous croyais à bord de votre Junon, arrimant vos barils de poudre et nettoyant vos armes.
— C'est toi que je cherchais , Ledru.
VIE ÈN POSTE. 3l 1
— Moi , capitaine , c'est ben de l'honneur que vous m'faites; mais enfin puisque c'est moi , et que m'v'là, qu y a-t-il pour vous obliger?
— Je veux t'emmena 1 , mon garçon.
— Oh ! capitaine Bouteville , pas avant que nous ayons essuyé le fond de ce bol avec la cuillère d'argent que v'Ià.
— Non, mais dans quatre jours.
— Et où ca.
— Dans la Manche, sur la côte, au nord de l'Angleterre.
— J'ne peux pas , capitaine.
— Tu ne peux pas , Ledru ; vraiment ?
— Non, foi d'homme.
— Et pourquoi cela.
— Ah ! pourquoi 7 parce que j'ai encore de l'argent , beaucoup d'argent.
— Qu'importe ?
— Sauf votre respect , si ça ne vous importe pas, je m'en importe, moi, capitaine. L'ancre est au fond à Saint-Malo tant que la provision durera.
— Et si tu laissais un peu de ton argent à terre pour ton retour. »
— Parbleu, m'sieur Bouteville, pour quelqu'un qu'a de l'esprit et de l'expérience comme vous , v'ià qu'est bien mal raisonné. Et si je ne retourne pas î si je tombe à la mer, si je suis tué dans une affaire, si on me prend prisonnier. . . rs T, faut rien remettre au lendemain de ce qu'on peut faire le jour : mon grand-père, qu'était un ancien, m'a toujours dit ça; aussi je mange et je bois tant que je peux, et faut que ça aille comme ça jusqu'à la fin de la filoche.
— Tu as raison de t'amuser , Ledru, et je n'oserais pas te blâmer de faire ce que nous faisons tous. Que le marin quand il revient à terre se dédommage des privations qu'il a éprouvées, c'est juste ; que le corsaire mène joyeuse vie , lui qui double ou triple ses cbances de mort , c'est à merveille ; mais qu'il ne songe pas un peu à l'avenir.... ... . •
Ledru interrompit vivement le capitaine Bouteville, à qui il versait toujours à boire, en puisant dans un second bol qu'il venait de faire apporter :
— Bah ! - l'avenir ! est-ce qu'il y a des avenirs ?
Je n'sais pas ce que c'est que demain ! A présent est à présent, j'ensuis sûr, je l'touche ; comment Tout-à-l'heure a-t-il le nez fait ? Faut vivre vite , tout de suite, en poste , vent arrière , et avec ca on arrive où on peut. L'argent dés prises me glissé dans les doigts comme une amarre mouillée quand le canot que j'veux retenir est plus fort que moi ; y me semble qu'y me brûlerait la poche si je Yy tenais long-temps. Ce qui vient aisément doit s'en aller de même , v'ià mon dire ; aussi , tant qu'y me restera quéques pièces ron-
des, y gn'a Junon ni autre qui puisse se flatter de m'avoir.
— Et combien te reste-t-il, Ledru?
— Encore autant d'écus de trois francs qu'il en -faudrait bout-à-bout pour faire la longueur du câblot de votre chaloupe : huit cents francs qui ne doivent rien à personne.
— Tu avais donc eu de grosses parts ?
— Le Rusé a été bien heureux, allez capitaine Bouteville , et je souhaite que la Junon n'ait pas plus à se plaindre ! — J'ai en cinq mille francs.
— Et il t'en reste encore huit cents , depuis vingt jours que tu as touché ton argent !
3l4 VIE EN POSTE.
— Mou Dieu , capitaine , j'ai cependant ben
fait tout ce que j'ai pu pour aller vite.
— C'est que tu ne sais pas t'y prendre.
— Sans vous commander , capitaine , j'vou-
drais ben savoir comment vous aureriez mieux fait que moi. D'abord , — excusez la liberté , à votre santé, capitaine, et à celle de madame votre épouse, une belle femme qu'on peut dire et vous pouvez vous en llatter; — d'abord j'ai envoyé mille francs à ma mère qu'est parélétique en Normandie.
— Bien.
— Mille francs à mon ancien matelot de Vinlœ'pide jqu zélé blessé y a cinq ans, et qu'a les
Invalides , juste pour avoir du pain et du tabac.
— Très-bien , Ledru.
— Parbleu, certainement c'est très- bien. Il l'aurait fait pour moi, Yves Aubert , j'en suis physiquement sûr. Après , cinquante écus au curé de chez nous , pour des messes , des vêpres , des prières, que sais -je moi, pour la défunte ame de mon père qui croyait à tout ça. Si ça peut lui faire plaisir, au cher homme, j'en serai bien aise; il était si bon et si brave ! Il a fait la
VIE EN POSTE. 3l5
course aussi , m'sieur Bouteville, et d'une fière force encore, c'vieux chrétien-là !.,. Quand j'y pense....
— Je n'ai rien à dire à cela. Ensuite.
—Ensuite... — Y fout boire un peu; je me sens l'estomac sèche; c'est drôle, j'humecte pourtant depuis une heure ! — Ensuite donc, j'ai pris une maîtresse. J'ai choisi dans ce qu'il y avait de plus cher , une belle brune aux yeux bleus , c'est rare ; aussi j'en ai pour mes cinquante francs par jour; vous entendez qu a Saint-Malo on doit avoir quelque chose de bien à ce prix-là î J'en suis très-content.X'est l'ancienne d'un armateur; je l'ai parée comme la châsse d'une Notre- Dame. Hien de trop cher pour elle : des robes de soie , des fichus de dentelle , des bagues à pleines mains , autant qu'il en tiendrait sur la draille d'un grand foc; des colliers en 6r, longs et lourds comme les suspendes des basses vergues; enfin tout ce que vous pouvez imaginer . Eh bien ! avec tout ça, je n*ai pas djépensé plus de douze cents livres ! Quand je vous dis que c'est très-difficile d'user cinq mille francs!
— Mais outre ta maîtresse.... •
— J'ai pris un domestique , un homme de
3l6 VIE EN POSTE.
couleur. C'est la mode qu'on m'a dit. Je lui donne la paie d'un premier matelot , et y faut bien que ce soye par genre, car je les déteste ces pariaslà !.. . Ça m'ennuie d'être servi comme ça , d'être le valet d'un domestique qui ne va jamais aussi vite que j'irais moi-même; mais, vous me direz on est riche , il faut faire comme les riches ! Pierre monte derrière mon carrosse, car j'ai aussi un carrosse.. Je vas au théâtre dans les plus belles loges, à côté du sous -préfet et de tout ce qu'y a de plus hupé dans Saint -Malo. Ma Mélanie éclipse les plus jolies Malouines , ça me flatte. Et puis , y paraît que ça vexe les filles et les femmes des négocians, et & m'amuse. J'ai le meilleur traiteur ; J'ai acheté une montre à répétition chez un fameux horloger ; des nipes chez un tailleur de Paris qui vend plus cher que les autres , et trois fois ce qu'il en faudrait pour remplir . le sac d'un matelot embarqué ; un petit cheval breton pour aller faire le beau tout le long du Sillon (i) et dans la campagne ; le cheval, la maîtresse, le domestique et moi, je nourris et loge tout ça , et j'ai toutes les peines du monde à faire filer cent francs par jour . Vous voyez, capitaine, qu'à ce compte-là, j'en ai au ♦moins pour huit jours encore.
(<) La jetée qui joint Sainl-Malo k la cote de Bretagne.
— Huit jours î reprit Bouteville qui ne pouvait pas attendre si long-temps.
— Oui , et après ça j'suis absolument a vous. La Junon marche bien , vous savez notre métier mieux que beaucoup d'autres ; ainsi je veux bien aller où vous voudrez. J' ne demanderais pas mieux que ce serait demain, tout de suite , mais
ces maudits huit cents francs !
- — Mais , Ledru , il y a un moyen bien simple d'en finir plus tôt.
— Bah ! capitaine, vous croyez. Par exemple, ce ne serait pas gauche d'avoir trouvé ce moyen là ! Avec ça que je nedemandepas mieux que d'aller au large, car je commence à m'embéter un peu ici. La terre me fait mal aux pieds ; Pierre m'ennuie, mon cheval a un tangage dur qui me fatigue quèquefois ; ces habits me serrent et mè gênent; au spectacle j' bâille, parce que c'est toujours la même chose : des individus qui parlent de leurs affaires , de leurs amours, qui vous chantent des chansons qu'on n'y comprend rien , qui pleurent pour des femmes ; c'est insupportable , quoi ! Gn'a que Mélanie !...... celle-là ne
m'ennuie pas encore , et je semis fâché de la quitter si tôt.... Oh ! y a bien bien long* temps
que j' suis revenu de la mer ! Je vas bën la voir
tous les jours ; mais je sens que ça ne me suftit pas. Via un mois que j'ai débarqué; depuis six ans c'est la plus longue station que j'eusse faite
sur le plancher des vaches.
— ■ Tu t'habitues à la terre, mon garçon.
— Ce n'est pas ça, M, Bouteville , c'est que jamais je n'avais eu tant de parts de prises. La dernière fois j' n'ai eu que mille francs , et ça m'a duré quatre jours.
— Tu savais mieux dépenser dans ce tempslà! ■'•
— C'est ma foi vrai , capitaine. Mais n'disiez-
vous pas que vous aviez un moyen....
— Parbleu , c'est très-simple ; tu as pour huit jours de tes huit cents francs avec une voiture , un cheval, un domestique et une maîtresse; avec deux voitures , deux chevaux , deux domestiques et deux maîtresses , tu n'en auras que pour quatre jours .
— Cœt juste , capitaine. Y a en tout ça des
choses qui sont faciles , mais d'autres qui ne se
if-.
peuvent guère. Deux voitures , rien de plus aisé; j'aime assez l'idée de deux voitures , ca fera un tapage d'enfer, sur le pavé de la ville : quand on
me verra passer, on demandera quel est cerichard qui passe dans ces carrosses? c'est-y un milord anglais ou un riche armateur pour la morue ?
Non , qu'on répondra ,. c'est M. Ledru , matelot du corsaire le Rusé qui va-t-àla promenade : et on fera là-dessus un tas d'histoires ! Le président du tribunal de commerce qui n'a qu'une méchante cariole, le sous-préfet qui n'a qu'un cabriolet, les négocians qui n'ont chacun qu'une voiture en crèveront de dépit. Vlà qui va bien. Deux chevaux, c'est facile encore : Pierre en montera un , quand j > irai cavalcader ou quand j' sortirai dans mes deux voitures. Pour les deux domestiques , que diable voulez-vous que j'en fasse ? Un m'embarrasse déjà , si j'en prends un autre, ce sera ben pire. Si j'avais deux corps à habiller, j' ne dis pas le contraire; vous verrez que si j'ai un second valet je serai obligé de les * servir pour m'occuper. Quant à une seconde maîtresse , ça m'est impossible.
— Et pourquoi cela , Ledru?
— Parce que je n* pourrai pas en aimer deux ,
donc ?
— C'est vrai , tu n és pas assez civilisé pour cela. Mais tu aimes donc Mélanie?
3ao vie en poste;
~ Certainement , capitaine. Ce n'est pas pour l'argent qu'elle me coûte , c'est parce qu'elle est gentille, aimable. J' n'ai pas eu besoin de la
battre une seule fois, parole d'honneur!
— Mais, mon garçon, tous les jours on a
deux femmes qu'où aime également.
— C'est-à-dire qu'on n'aime pas du tout.
— Tous les hommes riches ont au moins deux
maîtresses. Tu auras Mélauie que tu aimeras ,
et une autre que tune seras pas forcé d'aimer, mais que tu paieras. Cela te donnera du relief dans la ville, d'ailleurs il faut bien quelqu'un dans ta seconde voiture.
— C'te raison vaut mieux que l'autre, capitaine ; mais j'ai peur d'une chose , c'est que les deux femelles n'se battent , et n' me battent si j'veux les séparer.
Ledru topa cependant à cette idée; il quitta le capitaine enchanté des conseils qu'il avait donnas. Il n'eut pas à dire adieu à ses premiers invités; car pendant que le matelot causait avec Bouteville ils s'étaient échappés , un à un > tout aises de fuir le supplice auquel on les avait condamnés. Le soir même , Ledru eut deux voitures,
deux chevaux , deux domestiques , voire deux maîtresses ! C'était jour de spectacle, le corsaire y alla avec tout son monde.
— Gare ! gare ! laissez passer M. Ledru , criait Pierre , monté en piqueur devant la voiture de son maître et portant une torche, moins pour éclairer la marche de l'équipage que pour attirer l'attention des bons habitansde Saint-Malo.
Et les cochers faisaient claquer leurs fouets affilés qui tranchèrent plus d'un visage dans leurs révolutions en l'air; les chevaux piaffaient, sautaient , ruaient , effrayaient les enfans et les femmes; les voitures couraient, brûlaient le pavé. Mélanie était étendue nonchalamment au fond de la calèche , et Ledru , debout au milieu , saluait comme un prince reconnaissant de l'accueil qu'il reçoit. La seconde conquête du matelot, seule dans la voiture de suite, mettait la tète à la portière , et disait en passant aux jeunes filles de sa connaissance :
—Dis donc, je vas au spectale ! C'est joliment bon d'être dans un beau carrosse comme j y suis ! la tète m'en tourne ! Vous payez , vous autres , quand vous allez à la comédie ; moi , je ne paie pas, au contraire.
— Sophie, cria Ledru, veux tu bien t' taire!
c'est mauvais genre de parler comme ça du haut d'une voiture avec les gens de pied. Ça a un air de petits bourgeois qui ne convient pas à not' fortune !
Il lui héla ces deux phrases , en se faisant un porte-voix de sa main droite, et sur le ton du reproche , comme ferait un amiral mécontent au capitaine d'un bâtiment passant à poupe pour se justifier d'une mauvaise manœuvre. Ledru arrivé au théâtre se plaça entre Sophie et Mélanie , regardant de tous ses yeux autour de lui si son bonheur faisait envie à quelqu'un. Les deux femmes ne se parlaient pas ; le matelot fit son possible pour engager une conversation qui leur devint coauuune.il n'y réussit point.
— J'avais bien dit au capitaine que ça irait mal ! se dit-il tout en soupirant.
Il avait besoin de se distraire , et comme le spectacle n'avait pas le pouvoir de lui faire oublier cette contrariété , il chercha un ami avec qui causer. Dans le parterre , il aperçut un matelot de sa connaissance ; sans s'inquiéter de l'effet qu'il allait produire en l'interpellant tout haut pendant que la chanteuse disait son grand air, il lui jela cette interrogation :
— Ohé ! toi là-bas qui es-t-én vareuse , dans le parterre contre la musique, n'es-tu pa9 Paul Huguet ?
Le matelot qui dévorait des yeux l'actrice , et ne perdait pas un des sons qu'elle filait en grimaçant , n'entendit pas d'abord la voix de Ledru; mais les : chut ! paix donc ! silence ! qui partirent de tous les coins de la salle le tirèrent de la douce extase où il était plongé , et lui firent retourner la tête du côté du corsaire 'qu'il reconnut tout de suite. Au milieu de l'orage qu'il avaitsoulevé, Ledru était d'un calme admirable. 11 ne perdait pas de vue son idée, et il faisait signe à Paul Huguet de venir vers lui.
— Huguet ! c'est Ledru.
— A la porte ! disait le public en masse.
— Viens donc dans ma loge.
— Silence ! vous interrompez la pièce.
Cette observation frappa Ledru.
— C'est f vrai, messieurs, v'ià que madame
ne chante plus et que la musique ne musique plus , et que c est moi qui vous dérange ! Escusez... allons, continuez, madame la comédienne !
Hardi, les violons, jouez ! et toi Paul Huguet, viens me trouver là-haut !
Ledru salua le plus poliment qu'il put et se rassit. La cantatrice recommença , les Malouins l'applaudirent, et Paul Huguet arriva à la loge. Ce matelot, en habit de bord, tout maculé de goudron , faisait un singulier effet sur un fauteuil de damas rouge , à côté de Ledru , mis comme vous savez , et entre deux jeunes et jolies femmes parées , sinon avec une élégance de bon goût , du moins avec toute la profusion de bijoux etd'ornemens que la vanité et la fortune inintelligentes ont pu réunir. Le spectacle fut là plus quesur la scène , pendant un assez long temps. Les deux matelots s'embrassèrent en s'abordant, puis ils firentunecomversation qui amusa leurs voisins plus que le vieil opéra de Monsigny qu'on exécutait. Huguet et Ledru furent d'ailleurs très- discrets , ils mirent une sourdine à leur voix, mais le charme des souvenirs qu'ils se rappelaient mutuellement , la gaieté des propos leur tirent oublier plus d'une fois la gène qu'ils s'étaient imposée pour ne pas contrarier les habitués du théâtre et surtout le commissaire de police qui leur avait envoyé un gendarme les prier , sous peine de prison , de se te-
VIE EN POSTE. 3a5
nir dans les bornes des convenances. Pendant l'en tr 'acte on fit venir des rafraîchissemens , et le quatuor ne se fit faute de punch aux œufs et autres liqueurs aussi rafraîchissantes ! Après cela , la causerie reprit entre les deux amis. Sophie écoutait de toutes ses oreilles ce qui se disait sur la scène , Mélanie s'endormit dans un coin de la loge ennuyée d'avoir trop écouté. A 1 a fin , Ledru dit à Huguet :
— Tu ne nous quitteras pas , Huguet. Viens chez moi, nous passerons la nuit à boire, à fumer et à rire ; et demain matin je te reconduirai dans mon carrosse chez ton hôtesse , si mon carrosse peut entrer dans la rue de ton hôtesse.
Huguet accepta, et la nuit se passa au milieu des joies de l'orgie , une orgie de corsaires ivres , quelque chose de moins hideux pourtant qu'une orgie de nos mélancoliques imberbes de la belle société parisienne , quand ils veulent se consoler du chagrin de vivre et donner trêve à leurs pensées de suicide !
Le surlendemain, Ledru alla chez le capitaine Boute ville.
— Eh bien ! mon garçon , lui dit le capitaine, encore deux jours.
— Encore deux heures au plus , capitaine.
Diable ! tu es donc allé bien vile ! Com-
— Ce n estpas que j'aie mis les morceaux doubles , capitaine, répondit le matelot en soupirant. J'aimerais mieux que ce serait ça. Mais j' n'y peux plus tenir, v'ià la vérité. Le satané ménage que vous m'avez conseillé, capitaine! c'est un enfer ; quoi ï Mélanie peste après Sophie, Sophie jure après Mélanie ; j'peste et j'jure après Mélanie et Sophie; j'suis obligé de les rapatrier , d* me raccommoder avec elles, et ça toute la journée. J'n'ai pas seulement le temps de fumer une pipe et d'aller prendre quelques pironneaux (i) au large.
~ Pauvre garçon !
— Ajoutez à ça que mes deux domestiques font comme les deux maîtresses ; ils se querellent, et rien ne se fait. J'ai bûché dessus hier soir comme sur du stock-Jish (2) pour l'attendrir; yz-on porté plainte chez le commissaire, j'ai payé l'amende , et ce matin y m'a fallu-t-étriller mes
(I) Petits poisions fort communs sar les côtes de France.
,8) Poisson irr.
deux chevaux. Brosser, frotter, laver le pont d'un navire r tant qu'on voudra , mais étriller des chevaux! Enfin finale, j' n'en veux plus. Y m' restera quatre cents francs , tant pis pour moi ! A la grâce de Dieu ! Aussi , je viens vous dire, capitaine Bouteville, que je suis paré à embarquer demain si vous voulez.
— Si je le veux , mon garçon ? certainement.
Mais as- tu bien réfléchi, avant de prendre ton parti ?
— Oh ! que oui , capitaine , j'ai réfléchi. Déjà une maîtresse et un domestique m'avaient ôté ma liberté ; maintenant qu'il faut que j'en aie absolument deux , parce que c'est l'usage du monde riche , jugez de ce que ça peut être ! Je redeviens matelot plus tôt que je ne croyais; on ne m'appellera pas monsieur Ledru , mais Ledru tout court ; j'aurai des mains gantées de goudron et non pas envcrguées*(i)dans de la peau de mouton blanche ; je porterai mon palteau (2) au lieu de mon habit bleu ; je me servirai moi-même, et j'en serai mieux servi ; au moins , j'serai libre ! quand jaurai fait mon quart, attrape àm'alon.-
(1) Embarrassées.
(S) Veste ronde des matelots.
Di
ger dans mon-n-hamac , et on ne viendra pas me tirer par la manche pour me faire mettre le holà dans la maison ; je pourrai fumer tant et plus sur le gaillard d'avant ; ce que depuis avantz-hier je ne peux plus faire parce que mamzelle Sophie haït la pipe , qu'elle dit ! Si ça ne fait pas pitié , une fille de Saint-Malo , qui déteste l'odeur du tabac ! Donc , j 'serai heureux sur la Junon , j'ne l'suis guère dans mon hôtel à dépenser deux cents francs par jour.
— Allons , à ton aise , Ledru ; viens demain à hord.
— Ce soir, capitaîne, pour y coucher, s'y vous plaît , ce sera ça de gagné en sommeil.
— Ce soir , si cela te convient mieux. Ah ! ça Ledru , tu sais comme je navigue ! Je suis dur , je t'en avertis; il faut marcher droit avec moi.
— Vous seriez le diahle capitaine Bouteville , que j'vous aimerais encore mieux que les quatre démons que je vas quitter ; allez , j'ai fait un hon apprentissage !
Ledru alla se déshabiller et congédier toute sa maison. Il fit venir Huguet pour lui faire part du sa résolution soudaine.
— Huguet, lui dit-il, j'embarque sur laJunon. J'me suis tant amusé , j'ai fait si bien la vie , que j'ai fini par en avoir de trop. Y me reste quatre cents francs, je te les donne; fais-en ce que tu voudras. Toi , t'es sage , philosope , rangé comme une fille qui serait rangée , ça peut t'ètre utile , profites-en ; vois -tu c'est un coup de la providence du bon Dieu ; j'suis bien aise d'être sa main c'te fois-ci à la providence, parce que tu es-t-un bon enfant et un fameux matelot.
Huguet remercia cordialement et accepta sans façon. Ledru s'adressa ensuite à Mélanie et à Sopbie :
— Nous allons dîner ensemble pour la dernière fois , mes cbères amies ; j'vous quitte ce soir, parce que vous m'avez rendu depuis deux jours la vie insupportable. Vous êtes deux péronelles fort embêtantes , à qui j'aurais pu mettre les yeux au beurre noir si j 'avais- 1- été un homme , comme il y en a tant , sans éducation et sans vergogne. J vous laisse tout ce que j'vous ai donné , c'est plus qu'y n'en faut pour vous consoler, j 'pense. Si je reviens de la course, riche encore une fois, j 'n'aurai qu'une maîtresse, et j'ne dis pas que ce ne sera pas toi, Mélanie,
car tu n'es devenue méchante que le jour où Sophie est arrivée ici.
— Pardine ! c'est que j'étais jalouse , interrompit Mélanie , en pleurant.
— Pauvre petite , n'pleure pas comme ça, tu m'attendrirais , et c'eîst pas le moment d être sensible quand on va monter sur un corsaire.
Tu m'aimais donc , Mélanie ?
— Tiens , si je t'aimais , certainement ! Il aurait fallu que j'aie bien peu de cœur pour ne pas aimer un homme qui m'avait requinquée comme Une sous-préfette , et qui me donnait cinquante francs par jour.
■—Tu vois, Huguet, dit Ledru à son ami; c'est un'brave fille !
— Oh ! oui , Ledru ; ben consciencieuse.
— Pierre , reprit Ledru , après un moment de silence , et le cœur gros , tu n'es plus à mon service , ni toi non plus , Daumont ; vous v'ià redevenus mes égals. J'vous ai battus hier un petit peu , j'vous ai payés pour ça par ordre du commissaire; nous sommes quittes. J'veux que nous ne nous quittions pas fâchés ; vous dînerez avec
nous. Dans c't'ar moire y doit y avoir mon habillement de matelot, donne-le-moi, Pierre.
Pierre le lui donna ; il fut promptement ha billé comme il lui convenait de l'être.
— Ah , que c'est bon d'être ainsi à son aise î d'être soi , Jacques Ledru , et pas déguisé ! Ces habits, je vous les donne. Tu porteras ma montre à l'horloger pour qu'y la mette à l'écurie jusqu'à mon retour. Et à propos d'écurie , Huguet, j'te donne mes chevaux: fais-les seller ou saler; garde-les, vends-les, comme tu voudras ; y sont à toi... Daumont , mets quatre chemises dans mon sac , sans te commander , et deux paires de bas , mon caban , ma grosse veste de laine
rouge, mon bonnet et ma ceinture Dînons
maintenant, j'ai faim. Dieu, qu'y a long-temps que je n'ai eu faim ! c'est que j'suis content , Huguet, v'ià pourquoi j'ai bon appétit.
On se mit à table. Egalité parfaite entre les six convives , gaieté générale , vif échange de propos, satire colorée deda vie factice que Ledru a menée pendant un mois ; abondance de mets et de vins , et , par hasard, point d'ivresse: c'est un miracle . A cinq heures on se sépara , après s'être embrassés et avoir échangé des poignées
de main. Ledru gagna le port, suivi du seul Paul Huguet; il n'avait pas voulu que Mélanie et Sophie raccompagnassent ; cependant, de loin , les deux filles l'escortèrent , belles d'atours , les yeux brillans de Champagne , et se donnant le bras parce que toute jalousie était devenue sans * objet. Elles se promenaient sur le quai. Un canot y abordait au moment où Ledru montait à boixl de la Junon; c'était la chaloupe d'un corsaire qui venait de mouiller sur la rade de Saint-Malo.
— Bonjour, vous autres ! cria Ledru aux matelots; eh bien! y a-t-il eu gras pour vous?
Revenez- vous bien riches?
— Mais , oui , pas mal comme ça , répondit une voix du canot.
— Tant mieux pour vous. Amusez-vous bien dans Saint-Malo.
Ledru aperçut alors Sophie et Mélanie qui lui disaient un dernier adieu.
— Tenez , camarades , vous voyez bien ces deux jeunes filles qu'ont l'air de deux belles dames ; c'était mes maîtresses , à moi ; je vous les laisse. Il serra alors la main à Huguet :
— Allons, adieu, matelot, porte-toi bien, mon
vieux; amuse- toi, mais pas trop, pour t'amuser plus long-temps.
— Adieu, Ledru... veux- tu une chique?
— Parbleu î tu m'y fais penser , je m'embarquais sans tabac; prète-moi trois pièces de six francs pour faire ma provision ; je te les rendrai , foi de Ledru, si nous faisons des prises.
Le lendemain la Junon prit la mer, et le capitaine Bouteville eut un excellent matelot de plus.
NOTES
Ancienneté de la piraterie. — Corsaires célèbres dans l'antiquité. — Dracke , aventurier du seixième siècle. — Dragut , corsaire de la même époque. — Mourad-Réis, corsaire turc du dix-septième siècle. — Surcoût et Niquet , corsaires français du temps de la République et de l'Empire.
La piraterie est probablement vieille comme la navigation. Aussitôt qu'un marchand confia sa fortune a la mer, un voleur dut courir après lui. Ce qui se faisait sur terre, il n'y avait aucune raison pour qu on ne le fit pas sur la mer. Un vieil et consciencieux écrivain pense que la première tentative en ce genre doit dater de l'invention des galères, dont la marche rapide était plus favorable que tout autre bâtiment aux entreprises des pirates : or c'est Thésée qui passe pour avoir fait la première galère; la piraterie remonterait donc a ce roi d'Athènes. Je n'affirme ni ne veux contredire, mais je pense que si le vol sur mer s'exerça avec de plus grandes chances et plus au large avec des galères, il dut commencer le long des côtes et dans les petits golfes , avec les premiers navires. Le nom des pirates est grec, selon Fauteur d'un ancien traité d'hydrographie que j'ai déjà
eu l'occasion de citer. Au dire d'un commentateur de Sophocle pira signifiait, dans la langue athénienne, vol, fourberie , artifice ; le brigandage de la mer prit dans toute la Grèce ce nom qui est venu jusqu'à nous , en revêtant une forme particulière a notre langue. Les premiers corsaires diffèrent beaucoup des pirates, ils furent suscités contre ceuxci et leur coururent sus pour protéger le commerce. Obligés de connaître toutes les ruses des pirates pour les déjouer, les corsaires séduisirent quelques matelots de bâtimens écumeurs de mer; le mélange commença »par là, et bientôt il fallut armer des vaisseaux contre les corsaires aussi bien que contre les pirates. Toutefois le nom de pirate souleva toujours plus de crainte que l'autre ; aujourd'hui encore il y a des corsaires qui ne voudraient pas qu'on les appelât pirates. D y a en effet une différence de convention entre les deux forbans : le pirate court sur tous les pavillons , et même sur celui de son pays ; le corsaire n'attaque que les pavillons étrangers. Le pirate ne trouve , par conséquent , grâce devant aucune considération morale ou politique, le corsaire, au contraire, a un privilège ; il arme avec autorisation, et c'est souvent un auxiliaire des escadres, dont on paie les secours en partageant avec lui les prises qu'il .fait. Étrange capitL-Uîion de conscience des gouvernemens ! On doit s'étonner que les pays qui patentent pour la course n'aient pas songé à faire des traités avec les voleurs des grands chemins des frontières ! La piraterie a dans son histoire des faits merveilleux. Les boucaniers furent des hommes d'une étrange férocité , mais d'un courage surprenant. Vue du point où nous sommes, leur vie, comme
celle de la plupart des corsaires , est chaude de poésie et d'intérêt; c'est ce qui les a protégés contre l'horreur et la déconsidération. La course , dans notre siècle, s'est au surplus réhabilitée, elle a été aussi brave, aussi aventureuse quelle le lut jamais, mais elle n'a pas été froidement barbare comme elle l'était dans le moyen âge; aussi quelques officiers de corsaire ont- ils mérité l'estime de leurs concitoyens pour leur probité, et l'admiration de l'Europe pour leur brillant courage.
Parmi les plus fameux corsaires des temps antiques , on cite Dionides, contemporain d'Alexandre. Darius et Alexandre le redoutaient également , et firent des efforts nombreux pour se l'attacher, ou au moins pour faire avec lui une paix qui leur laissât la liberté de la mer. Dionides refusa les présens aussi bien que les traités qu'on lui proposait; il continua ses ravages sur la mer qu'il parcourait avec des vaisseaux rapides. Las de ses déprédations et de ce joug de la terreur qu'il imposait a tout ce qui naviguait dans l'Archipel, Alexandre arma contre lui une escadre. On le chercha long-temps , on le poursuivit ; on le prit a la fin. Il avait eu la gloire d'occuper pendant plusieurs jours toute la flotte d'un roi puissant, et de lui échapper vingt fois; ce lui fut une consolation dont il se vanta quand il descendit de son navire. Alexandre voulut le voir ; onlelui mena chargé de chaînes, comme un vaincu du dernier étage. Quand il fut arrivé devant le Macédonien, loin de se montrer abattu il affecta un air d'insouciance et de mépris qui blessa Alexandre.
— Te voilà, pirate! lui dit le roi irrité.
— Oui, c'est moi, conquérant, lui répondit Dionides, avec le sourire sur les lèvres.
— Pourquoi exerces-tu ton brigandage sur Ja mer?
— Et toi , de quel droit exerces-tu le tien sur terre?
— T'oser comparer à moi , vil scélérat ! Je suis roi, tu n es qu'un misérable corsaire !
— Ce misérable corsaire > ce vil scélérat, ce brigand, tu lui proposais cependant la paix ! Deux rois le voulaient pour allié; toi contre Darius-, Darius contre Alexandre. Les rois ont-ils donc le cœur si bas placé qu'ils recherchent l'amitie
— L'amitié!...
— L'alliance, si tu l'aimes mieux, d'un pirate vil et misérable! Et d'ailleurs, corsaire ou brigand je fais le même métier que toi. J'ai du plaisir à faire trembler tout ce qui monte sur un navire; toi tu te plais aux larmes que répandent les peuples que tu voles. Oui, que tu voles; et parce que ce sont des, nations entières on t'appelle un roi , un grand roi , comme disent tes courtisans ; moi je ne suis qu'un écumeur de mer, parce que je ne traîne pas a ma suile une grosse armée et que je n'ai sur mon vaisseau qu'une poignée d'hommes bravés et dévoués ! Trêve d'outrages , Alexandre, et moins d'orgueil; si les dieux avaient voulu que nous» naquissions , toi Dionides et moi Alexandre, j'aurais peut-être été meilleur prince que toi corsaire.
Un puissant motif de vengeance avait fait de Stilco un pirate. On peut dire qu'il régna environ seize an» sur la mer d'Asie ; il désola le commerce des Rhodiens et des Bactriens,
ail ne fallut rien moins aue la flotte de Démétrius pour mettre fin a ses déprédations. Le roi avait voulu venger ceux de Rhodes et de Beccara , et il le dit a son captif, en lui demandant pourquoi il était porté d'une mauvaise volonté aussi longue a leur égard. Stilco lui répondit avec fierté: — Pourquoi m'as-tu banni? Comment avais-je mérité cette peine? Sans doute c'est parce que tu avais fait couper la tête a mon père , et que tu ne voulais pas être exposé à voir celui qui pouvait te reprocher cet assassinat que rien ne justifie. J'ai voulu ine venger, et je l'ai fait aussi cruellement que je l'ai pu, afin de t'apprendre, roi Démétrius, qu'il ne faut pas pousser à bout les hommes qui ont de l'énergie, et qu'on peut tout craindre de qui méprise la mort parce qu'il a perdu l'honneur.
Au temps de Ptolémée un certain Cléonides s'acquit une grande célébrité par ses sanglans exploits sur mer. C'était le pirate le plus féroce dont on eût jusqu'alors entendu parler; il etait boiteux, difforme, louche, et portait une barbe rousse, touffue, qui ajoutait a sa laideur. La parole qu'il avait donnée il ne la gardait jamais; ses traitemens pour les prisonniers étaient dignes d'un sauvage ; il faisait lier lés mains et les pieds a ses victimes, et les arrosait d'huile bouillante, jusqu'à ce qu'elles expirassent. 'H fit cet exécrable métier pendant plus de vingt ans , et lHm dit qu'il fut jus-
..qu'a sept années de suite sans mettre le pied a terre. La flotte de Ptolémée étant parvenue a surprendre Cléonides, le roi se montra aussi barbare que le corsaire : il ordonna que chaque jour on versât sur sa tête et sur son corps quelques doses d'huile bouillante, et qu'on prolongeât sa vie le plus qu'on pourrait, afin de le faire mourir dans une lente agonie.
Dracke, aventurier anglais , qui vivait vers le milieu du seizième siècle , se rendit fameux par de grandes entreprises. On pourrait dire que ce fut un homme de génie-. En 1577 il partit de Plymouth avec cinq bâtimens armés en guerre et en marchandises. Son dessein, communiqué seulement a un petit nombre de ses amis, consistait en surprises qu il se proposait de faire, vers differens endroits, de bâtimens richement chargés. Il fit voile d'abord pour les Mes du cap Vert, où il trouva un navire portugais qu'il enleva; puis il alla au détroit de Magellan guetter des carraques espagnoles, dont il combattit un grand nombre, qu'il prit dans cette campagne, dont la durée fut de trois ans. Il fit quelques découvertes, et mit a bord de son bâtiment plus de 500 livres d'or, quatorze coffres d'argent monnayé, des pierres précieuses , de l'argent en barres et en briques, « plus, dit l'historien de ses exploits, qu'il n'en aurait fallu pour lester son vaisseau. » Il revint à Plymouth îe 3 novembre 1580, il en était parti le 13 décembre 1577. La reine Élisabeth, émerveillée de tant d'audace, couronnée d'un si grand succès , reçut Dracke avec beaucoup de distinction, alla dîner a son bord, et le fit chevalier. Le Dra-
gon , bâtiment que montait le corsaire pendant son heureux, voyage, et à qui Dracke avait donné a dessein le nom qui rappelait le sien (Draco), fut consacré en grande pompe et cérémonie, parce qu'ayant doublé le cap de Bonne-Espérance, a son retour, il avait fait le tour du monde. Au commencement du dix-huitième siècle on voyait encore la carcasse du Dragon sur la Tamise , près de Ratcliffe , où elle était conservée avec soin. Les armateurs de Dunkerque avaient fait construire un fort navire pour suivre le Dragon et le combattre ; Dracke échappa a cette tentative, comme il avait échappé a tant d'autres.
Les Turcs ont eu plusieurs grands corsaires qui fournirent aux chevaliers de Malte maintes occasions de signaler leur bravoure et leur pieuse ardeur pour la cause de la chrétienté. Mourad-Reïs (i ) fut un des plus redoutables du dix-septième siècle. 11 courut la -Méditerranée pendant soixante ans , et jamais probablement le nom d'écumeur de mer ne fut plus justement appliqué qu'à lui-, car tout ce qu'il trouva de galères, de toutes nations, a la longueur d'une course a l'aviron ou a la voile, il le prit, le fit attérir, le coula ou le brûla. Sa fortune fut si prodigieuse qu'il put se vanter de n'avoir jamais eu une mauvaise chance dans un combat. À l'âge de quatre-vingts ans il courait encore l'archipel de la Grèce, les côtes d'Espagne et de France et la mer des Baléares , avec ses deux galères, les mieux armées
(< ) Rets , en turc , signifie cfpiuine de navire.
VIE EN POSTE. 34l
et équipées qu'on eût vues. Ce n'était pas un voluptueux comme les autres pirates turcs , mais un homme sévère, réservé, dur; on ne le voyait point sur l'arrière de son bâtiment , dans une tente de damas cramoisi , entouré de pages couverts de soie et de drap d'or, et revêtu lui-même de riches étoffes ; ses accolytes ordinaires étaient une troupe de vieux forbans, tous rasés, portant de longues et épaisses moustaches, et ayant la mine de vrais brigands. Son costume était simple; il consistait en une casaque de drap blanc sans dorure, comme celle d'un paysan. U s'asseyait sur des tapis communs, et s'abritait sous des tentes de toile. Tout son luxe consistait en une cbiourme (un équipage) bien équipé, composé d'hommes forts, intrépides et soumis en esclaves à sa volonté de fer. Mt>urad-Reïs jouissait d'une grande considération a Constantinople et dans toutes les régences ; mais jamais il n'eut le crédit auquel était parvenu un siècle auparavant Dragut , qui succéda a Barberousse dans le commandement de la marine de Soliman II. Dragut, né de pauvres parens dans la Natolie, avait été domestique d'un corsaire ; il devint matelot et capitaine. Ce fut alors qu'il entra dans l'amitié de Barberousse , qui reconnut en lui des qualités supérieures. C'est son courage a toute épreuve qui l'avait recommandé d* abord a l'amiral. Il se mesura une fois avec Jeannetin Doria, en 1541, a l'île de Corse : le jeime officier espagnol fut heureux ; il prit
Dragut a discrétion. Barberousse racheta son ami quinze
cents écus. Dragut, envoyé par Soliman II au siège de Malte, en 1676, y fut tué d'un éclat de pierre a l'oreille.
Dans ces derniers temps , deux Français, entre plusieurs autres , se rendirent célèbres par la course; je veux parler de Surcouff et de Niquet. Ils méritent une place dans cette galerie de corsaires, où je n'ai pu faire figurer qu'un bien petit nombre de ceux qui se sont faits des noms par leur intrépidité, leur audace ou la terreur qu'ils ont répandue.
Surcouff est mort il y a très-peu d'années a Saint- Malo; il était né près de cette ville , dans un petit village nommé Bénie. C'était un homme d'une force remarquable, quoiqu'il fût très-gros et qu'il n'eût qu'une taille ordinaire. Sa figure était vivement colorée, et ce n'était pas la débauche qui la rougissait , car tous ceux qui l'ont connu savent qu'il était sobre. Sous ce rapport il ressemblait peu aux corsaires; il ne leur ressemblait pas davantage sous le rapport des mœurs et du caractère : son intérieur était doux et heureux comme celui du citoyenne plus paisible. Aussi n'étaitil pas corsaire par tempérament , ainsi que la plupart de ceux qui ont suivi la même carrière ; il n'éprouvait pas ce "besoin du désordre, du pillage, de la violence, du sang qui a mis en saillie dans les fastes delà navigation tant de beaux courages si mal appliques. On dit que Ce fut l'amour qui le jeta dans une profession, qu'il a d'ailleurs honorée, quand tant d'hommes ajoutaient a plaisir par leur férocité au mépris qu'elle inspirait généralement. Surcouff naviguait pour le cabotage, lorsqu'il se fit aimer d'une demoiselle dont il voulut obtenir la main. 11 alla la demander à son père, homme riche , qui refusa tout net le jeune prétendant , et pour le décourager plus complètement, lui dit sur le ton de
la plaisanterie : - — Eh bien! je ne dis pas non, Surcouff ; gagne de l'argent, et quand tu en auras tu viendras nie voir; si tu en as assez, nous ferons affaire ensemble. — Puisque décidément c'était une affaire et qu'aucune considération ne pouvait déterminer M. B... a traitercette union comme une affaire de cœur et non comme un marché, SurcoufF prit sa résolution; il alla tenter la fortune dans l'Inde; a cette époque elle était encore la pour les marins hardis : c'était en 1796. Un mauvais petit bâtiment de commerce le porta jusqu'à l'île de France. La course enrichissait dans ces parages ceux qui s'y livraient avec résolution, et qui avaient l'esprit de ces sortes d'entreprises; Surcouff s'y livra. Quelque répugnante que fût pour lui l'idée de la piraterie, il ne la repoussa pas. On lui avait dit: «Gagne de l'argent; » il lui en fallait donc, quoi qu'il pût lui en coûter. Le bonheur qu'il espérait tenait a son succès ; il se jeta a corps perdu dans la voie que l'avarice ou l'avidité du père de sa maîtresse lui avaitouverte. Quelques jeunes gens de l'île de France armèrent Un petit corsaire pour Surcouff, qui fit voile courageusement pour les côtes de l'Inde, avec un équipage de Lascars. A l'embouchure du Bengale, où il se dirigea d'abord , il rencontra un petit convoi escorté par un bateaupilote armé en guerre ; il aborda le pilote- boat et le prit'; s'empara ensuite des bâtimens marchands anglais, se débarrassa de ses prises , de son propre navire, et passa sur le schooner avec dix-neuf hommes seulement.
Ce premier succès enhardit Surcouff, qui -«a tenir la mer, courant après tous les bâtimens qu'il apercevra, en corsairenon autorisé, car il est parti de l'île de France sans ces lettres~pa-
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tentes, qu'on appelle lettres de marque, qui donnent au vol sur mer une apparence de légalité. Bientôt il aperçoit un gros trois-mâts; il met le cap dessus : c'était un vaisseau de la compagnie des Indes , monté par cent cinquante Européens, et armé de vingt-six canons de douze; il se nommait le Triton. Comment prêter le flanc a un si fort ennemi? le pilote-boat avait deux canons seulement ! Surcouff fait cacher tout son monde. — Je courssur ce gros anglais, dit-il à ses gens, je l'accoste; à un signal que je vous ferai vous reparaîtrez sur le pont; nous ferons une décharge de mousqueterie pour effrayer Féquipage ; nous sauterons ensuite a bord, et nous prendrons le bâtiment. Vous m'entendez? Les choses se passèrent justement comme il l'avait dit. Le combat qui s'engage sur le pont du Triton est terrible; le capitaine anglais et dix de ses hommes sont tués tout d'abord, cinquante autres sont blessés, et Surcouff reste maître du vaisseau ,n ayant eu que deux blessés et un mort parmi ses vaillans compagnons. D fait signer a ses prisonniers un cartel d'échange , les envoie a Madras sur son petit schooner, qu'il dépouille de toutes ses armes , et mène son importante capture a l'île de France.
Il remet a la mer le plus tôt qu'il peut, pour profiter de la chance qu'il a heureusement exploitée déjà , et qui paraît lui sourire ; cette fois c'est avec un corsaire un peu grand qu'il va en croisière. Après quelques jours de navigation , ils rencontre trois vaisseaux de la compagnie qui lui donnent la chasse.*Ces vaisseaux sont gros , bien armés, et un d'eux porte deux cents hommes de troupes passagères. Surcouff manœuvre habilement, il les divise, s'empare du plus
voisin en moins de temps qu'il ne faut a celui qui vient après pour le rejoindre ; aborde ensuite le second qu'il capture , et force le troisième a prendre la fuite. Ce fait <f armes est superbe ; il prouve l'habileté et le courage du corsaire ; voici qui prouve son humanité : Comme il montait a l'abordage du premier des bâtimens anglais, un des Lascars deson équipage poursuivait , le poignard a la main, un jeune midshipman d'un extérieur très-remarquable. L'Anglais effrayé et désespérant d'échapper a l'ardeur sanguinaire du Malais alla chercher un refuge dans les bras de Surcouff ; celui-ci lui fit un rempart de son corps, au risque d'être frappé par le Lascar furieux. Il lutta, mrâ léger comme le tigre, dont il avait la férocité, le matelot tourna plusieurs fois autour de son capitaine, et alla percer la poitrine du midshipman, que Surcouff défendait en vain. Baigné de ce sang qu'il avait voulu empêcher de couler, Surcouff laissa tomber sur le pont la victime du pirate indien, courut a lui, et lui brûla la cervelle.
La fortune de Surcouff commençait a grandir; cependant la plus grande partie lui était contestée par la loi. Il avait armé en course sans autorisation a sa première croisière; aussi quand il avait attéri avec le Triton, on avait confisqué sa prise. Cependant les autorités de l'île de France consultèrent le directoire , qui, voulant récompenser la bravoure du jeune corsaire, proposa au corps législatif de lui décerner, a titre de don national, la valeur de ses prises, qu'on avait vendues au profit de la colonie; il reçut i ,700,000fr. Il revint alors en France, et M. B... le trouva assez riche; il épousa celle pour l'amour de qui il avait couru les dange-
reuses aventures que je viens de rappeler. Il pouvait vivre heureux a Saiat-Malo avec la brillante position que tout concourait à lui faire dans cette ville -, mais un marin ne renonce pas si aisément a la mer ! Un corsaire ne divorce pas si tôt avec cette existence passionnée dont il a goûté ! Surcouff, armateur et capitaine, fit de nouvelles campagnes, heureuses comme les précédentes; et, a la fin, pensant a prendre du repos,que vingt ans de navigation et decombatsluiavateut rendu nécessaire, il fit ses adieux au théâtre de ses brilkns succès, et revint en Europe (1815) avec le Charles (d'autres disent la Sémillante). C'était une vieille frégate qu'il avait achetée au gouvernement et armée en flûte. Elle portait un très-riche chargement de marchandises. Il manqua de se perdre en entrant k Saint-Malo; mais son frère, excellent marin, qui avait toujours été son second depuis quinze ans, sauva le navire, ou dumoins fut pour beaucoup dans cet heureux dénouement de la vie maritime de Surcouff. On croit qu'en mourant ce corsaire laissa trois millions de fortune. Un fait qu'il ne faut pas omettre, c'est que Surcouff est le seul capitaine européen qui ait osé naviguer avec des équipages entièrement composés de Lastars, hommes aussi dangereux pour ceux qui les emploient que pour ceux contre qui on les emploie. Son sang-froid, son énergie, qui ne se démentaient jamais , imposèrent aux Malais et les dévouèrent k sa personne, qu'ils aimaient et qu'ils craignaient. Surcouff a laissé un nom recommandable ; c'est un des saints quenos corsaires ont dans leur légende; ils jurent par lui , ils jurent aussi par Niquet.
Niquet, homme d'une autre espèce que Surcoufï, étak bien plus selon les idées que Von se fait du corsaire ; la taille seule manquait a cet ensemble de qualités et de défauts qu'on aime à réunir dans la personne d'un flibustier. En effet, il était/petit, d'une chétive apparence, laid. Nul, a voir ce frêle corps, n'y aurait logé une ame ardente. Il était cependant d'une, rare intrépidité, et vous allez le voir tout de suite à l'œuvre. Il commandait un petit bâtiment armé de quatre pièces de canons , et monté par soixante-dix hommes d'équipage (le lougre le Spéculateur) , c'était assez pour réduire des bâtimens marchands, mais pour attaquer des, bâtimens de guerre! Il s'y décida pourtant une fois. Un gros navire paraît a l'horizon. — Qu'est ceci? dit Niquet. — Un marchand bien chargé , probablement. — Mettons le cap dessus, et faisons de la voile. On court en effet, on approche du bâtiment, et au lieu d'un marchand sans défense, on trouve une lettre de marque anglaise de dix-huit canons. On ne peut guère éviter le combat; on s'est trompé, mais se retirer, c'est honteux ! Niquet consulte son équipage : — Vous voyez, mes amis, que la lutte est difficile, peut-être impossible ; cependant soixante-dix braves gens sont bien forts quand ils veulent ! Le danger est tel que je ne veux y engager personne par une imprudence. Que voulez-vous que nous fassions? — Ce que vous voudrez, capitaine , répond l'équipage tout d'une voix. — Ce que je voudrai ? — Oui. — Eh bien ! a plat ventre tous ; et quand je dirai , debout ! ça voudra dire à nous le navire ! — C'est convenu ! L'équipage obéit, et voila Niquet seul, poussant droit et a
toutes voiles au bâtiment qui lui lance plusieurs volées et le fusille sans relâche. Il accoste enfin, fait lever ses gens, saute a l'abordage avec eux , et enlève la lettre de marque. Le combat est chaud sur le pont, et cependant il n'y a que six hommes tués et quelques blessés. Les Anglais eurent des pertes quatre fois plus grandes. Niquet fut pris, a la fin de la guerre, sur la Miquelonnaise. Au point du jour ayant donné avec sa goélette dans la croisière anglaise qui bloquait la côte de Bretagne, il se fit chasser jusqu'à trois heures du soir ; atteint, et ne pouvant pas résister a des forces aussi supérieures, il se rendit, mais il avait déjà fait rentrer dans les ports de la Manche pour environ i ,600,000 de prises. Niquet aimait beaucoup la vie joyeuse et dissipée ; c'était dans la force du terme ce que les marins appellent un cheniqueur (buveur de liqueurs fortes). Tant qu'il n'avait pas fait de belles prises, il battait la mer, furetait dans toutes les petites criques, coupait toutes les routes, faisait, en un mot, admirablement son métier de corsaire. Mais était-il a même de satisfaire ses passions, on ne pouvaitplus le faire embarquer; il se livrait avec délices a toutes les voluptés d'une orgie perpétuelle , et ne songeait a la course que lorsque sa bourse était a peu près a sec.
VOCABULAIRE
Capeleb. — Entourer la têle d'un mât de ses haubans , galbaubans , étais, etc. L'extrémité de ces cordages est conformée en œillet et se passe autour du mât comme une cravate , ou mieux encore comme un collier. Par extension les marins disent qu'ils ea pèlent leur chemise , leur bonnet , le cordon qui supporte leur montre ou leur couteau , enfin tout ce qui, ayant à peu près la figure d'un anneau , peut se mettre sur quelque chose qui ressemble à un cylindre. Le capelage est l'action de ca peler, aussi bien que le lieu où l'on capèle. — Le mot caput , tête , est trop évidemment dans capeler et capelage pour qu'il soit nécessaire de chercher une autre étymologie. Capellare en italien signifie couvrir d'un chapeau j c'est tout-à-fait notre capeler.
Dr aille. —Fort bien nommé par les Anglais a stajr sail's stay, étai de la voile d'étai. En effet, la draille est une sorte d'étai inférieur à l'étai véritable , et sur lequel s'envergue , pour ainsi dire , au moyen de bagues, le foc ou une autre voile aurique. La drisse, en appelant en haut le foc, le fait glisser le long de la draille pour le livrer au vent. J'ignore d'où vient ce singulier mot de draille; j'ai vainement cherché son origine dans les langues étrangères j il faut que ce soit une expression patoise propre aux marins d'une certaine localité. Ce qu'il y a de certain , c'est
qu'il n'est pas dans la marine depuis bien long-temps , car Aubin ne Ta pas consigné dans son dictionnaire.
Eci BiERfi. — Trous pratiques à l'avant du navire pour le passage des cables. — Dans leur langage pittoresque, les matelots appellent ordinairement les yeux des écubiers; la figure est assez exacte; elle a d'ailleurs l'avantage d'être e'tymologique. Dans la Méditerranée on appelait ces trous des œils. Le mot écubier me semble issu de l'italien occhio y l'œil, qui procède lui-même du latin oculus. Occhio se sera transforme' en s'éloignant de son origine, et en passant pardesboucbes barbares, en occuhio, occubio, écubio, écubier. Les Hollandais disent kluis, les Anglais haxvse (les trous), les Portugais escovens.
Gitibre. — Toute la partie de l'avant du bâtiment qui précède le corps et fend la mer. On l'appelle aussi V éperon. Les Anglais la nomment cut-water, coupe l'eau, ce que nous avons traduit par taille-mer. La figure de la guibre est celle d'un nezaqui- !in, dont les narines seraient en l'air et la naissance dans l'eau. Cela a frappé tous les marins, qui ne manquent guère de dire : « Dieu! quelle guibre, ou, quel taille-mer il a ! * Guibre est pour eux synonyme de nez comme écubiers l'est d'yeux. — Guibre est dans la marine depuis moins de deux siècles; les marins de Louis XIV ne connaissaient pas ce terme, dont je ne sais pas l'origine.
Suspentes. — Colliers en chaînes ou en gros cordages qui supportent les basses vergues et les suspendent à la tête des bas mâts.
Vareuse. — Espèce de blouse des matelots, courte comme celle des maçons; elle se met par-dessus les vêtemens, q'ellc garantit du goudron. — Excepté warehouse , je n'ai trouvé dans
aucun dictionnaire un mot qui eût quelque ressemblance aved celui-ci. Warehouse veut dire magasin; comment de magasin serait-on venu à l'idée d'une blouse? Est-ce parce que la bkmse , couvrant le drap de la veste des marins , la toile de sa chemise , l'étamine ou la soie de sa cravatte, la laine tricotée de sa seconde chemise, et toutes les autres marchandises qui entrent dans son habillement, a quelque rapport avec la boutique ou magasin d'un marchand ? Il me semble que ce serait aller chercher bien loin une analogie fort équivoque pour désigner un objet à qui tant de noms simples convenaient.
Juôticf.
Une grande rumeur soulève le gaillard d'avant. Que se passe-t-il donc ?
Près du mât de misaine vingt matelots regardent et murmurent. Des cris , des juremens grossiers, de violentes apostrophes montent du milieu de ce cercle , et le vent les apporte au gaillard d'arrière. Un homme est là, centre de cette assemblée qui se passionne et finira peut-être par devenir dangereuse pour la tranquillité de la frégate,
Cet homme est aux fers; deux anneaux, embrassant ses jambes, l'attachent à la barre de justice retenue au pont par une de ses extrémités ; il proteste contre la punition qu'il subit, il se débat et menace. Un manquement au service Ta fait condamner , par le second du bâtiment , à cette peine qu'un autre matelot prend en patience à côté de lui .
— Lâche, dit le premier à son voisin; tu ne dis rien , toi; tu te laisserais fouetter comme un enfant sans chercher à te venger. Moi , je veux sortir des fers , et j'en sortirai. Tu verras , ce lieutenant en pied , qui fait Je tyran à bord , il me relâchera parce qu'il aura peur que je ne le repince quelque part à terre. Qu'on me le fasse donc* venir , ce monsieur Perrin , et il entendra si je sais parler librement ! On n'a pu mettre ma langue aux fers comme mes pieds ; et quand elle défilera tout le chapelet d'injures que j'ai à lui dire , elle ira plus vite que mes jambes quand je cours après quelqu'un à qui j'en veux , pour lui faire danser la danse du platventre. Et vous autres , ajouta-t-il , en s'adressant à ses camarades qui l'entouraient, vous restez là comme des bûches ! vous me regardez comme vous regarderiez un requin qu'on aurait péché,
justice . 355
pour voir s'il tourne bien ses yeux en colère , s'il remue fortement sa queue , s'il montre ses dents pour mordre. Ah! mes dents, vous les voyez ; elles vaudraient celles d'un requin si j'avais à côté de moi ce gueux , ce misérable qui me poursuit de ses injustices.... Pas un de vous n'aura le cœur de me délivrer ! Vous avez le courage des poules mouillées ! Le lieutenant vous bat, ni plus ni moins que je bats, moi , les tilles que j'ai payées et dont je ne suis pas content ; mais j'ai le droit de les battre , les filles, parce qu'elles sont des tilles, et que je les paie ; lui n'a pas le droit de nous mépriser. Ah ! il faudra que ça finisse; je lui ferai son affaire un jour...
Roger écumait de rage ; il frappait son compagnon de malheur qui ne répondit pas à cette première provocation , mais qui , lassé de tant de violence , riposta par defs coups aux coups que lui portait Roger. Alors ce fut un combat terrible. Ces deux hommes, libres seulement des genoux à la tête , et très - rapprochés l'un de l'autre puisque la même barre de justice les arrêtait sur le même point du gaillard, avaient l'air de culs de jatte se livrant bataille. Ils se ruaient l'un sur l'autre , s'entouraient de leurs bras dont la fureur resserrait les étreintes, 6e
356 justice.
déchiraient avec leurs ongles , se mordaient , se frappaient la tète contre les planches du pont, et vomissaient par torrens le sang et les imprécations. Plusieurs matelots s'interposèrent pour les séparer; ce leur fut impossible. Roger et Maurice se tenaient étroitement embrassés, et tous les efforts restèrent impuissans jusqu'à ce que la fatigue les eût vaincus tous les deux. ]Ni la présence de l'officier de garde , ni les ordres du lieutenant en pied , ni la lutte du capitaine d'armes et d'un des maîtres d'équipage contre ce couple de lutteurs acharnés , ne purent mettre un terme à une scène si scandaleuse. Vous auriez dit deux bêtes fauves se roulant à terre, les griffes de l'une entrées dans la peau de son adversaire, qui, de son côté, est attaché au corps de l'autre par ses ongles crochus ; ou , pour emprunter une comparaison à la marine , vous auriez dit deux navires abordés se choquant, s 'éloignant , se rapprochant' pour se choquer encore, échangeant à bout portant d'horribles décharges de mitraille , et restant ainsi sous leurs grapins qui ne seront dégagés qu'après la défaite avouée de l'un des combattans.
Ils se quittèrent enfin , sanglant, oppressés , les yeux hors de leurs orbites ; ils s'étendirent sur le pont en jurant, pour reprendre haleine
et recommencer peut-être ensuite. La voix de M. Perrin, le second de la frégate, parvint à l'oreille de Roger qui ne l'avait pu apercevoir encore ; il releva sa téte , puis, d'un mouvement spontané, se redressa tout entier.
— Ah ! c'est toi , le bourreau de Vlphigénie ! Tu viens nous voir ! Le gaillard d'avant est ta
ménagerie; tu visites tes bêtes C'est pour
nous insulter que tu es passé devant. Si j'étais debout....!
— N'aggravez pas votre position , Roger, répondit avec calme le lieutenant. Chacune de vos paroles est un nouveau délit , et pourrait être punie sévèrement. Vous savez bien qu'il est ordonné d'être tranquille aux fers.
— Tranquille ! reprit violemment le matelot; tranquille, lorsqu'on se sent puni injustement ! Ça fait bouillir le sang dans les veines, l'injustice ; et quand on a cette fièvre-là , tu veux qu'on soit tranquille?
— Un jeune homme d'une famille honnête peut- il se mettre dans un^ pareil état. . .?
— C'est ça, interrompit Maurice, qui était resté couché , et ne semblait pas devoir prendre part à ce colloque ; — parce que Roger est le fils
358 justice,
d'un gros marchand, et moi seulement celui d'un calfat , vous le plaignez , et vous ne me plaignez point!
— Tais-toi , Maurice , ou je saurai te forcer à te taire,.
— Et pourquoi ne parlerait-il pas si ça lui convient? répliqua Roger , à qui la phrase de Maurice avait fait faire une singulière grimace ! Fautil pas qu'il se taise parce que tu parles? De quelle permission le tutoies- tu, quand tu me dis Vous, à moi? Est-ce que nous ne sommes pas égaux ici? Si je suis d'une bonne famille ça ne regarde personne ; la preuve que je suis son égal, c'est que je viens de me battre avec lui , et qu'il ma donné certainement autant de coups de poings qu'il en a reçus de moi.
— Vous l'avez provoqué tout à l'heure % et cette conduite —
— Oui , dit Maurice , il m'a provoqué ; c'est véiîdique , mais il a bien fait , parce que j'étais là comme un grand cornichon à dormir, au lieu d'enrager contre vous. Jïous nous sommes arrangés après ensemble; c«st notre affaire, et qui
que ce soit n'a rien à y dire , non.
— Assez de paroles, assez. Taisez-vous tous
les deux , répondit M. Perrin , ou je porterai ma plainte au capitaine.
— Ta plainte, va la porter, officier de malheur! ajoute-z-y que je me moqfue.de toi et de toute ta séquelle comme du tonnerre de Dieu.
— Je m'y joins de tout mon cœur , dit Maurice , eii signe d'adhésion. •
— Ce n'est pas fini, réprit Roger, que la fureur rendait insensé ; je te déclare qu'aussitôt que je serai sorti des fers je t'arracherai ces épaule ttes que tu n'es pas digne de porter.
— Roger!... cria le lieutenant en s avançant vers le matelot.
— Approche , et tu j&s voir que ce ne sera pas long.
Il fouilla alors dans sa ,poche et en tira son couteau qu'il ouvrit. Le capitaine d'armes se précipita sur Roger pour le désarmer ; mais celui-ci se défendit vigoureusement. Ce sous-officier fut obligé de faire retraite. Roger s'était dressé sur ses genoux , et le bras droit en arrière comme s'il avait tenu une longue épée, il appelait, en riant d'un rire atroce, le lieutenant en pied, qui avait peine à rester impassible.
JDSTICE.
— Viens donc ! encore quelques pas et je t'éventre. Tu n'oses pas!
— Les témoins sont assez nombreux , j'espère ! On les entendra au conseil de justice. — Laissez ces hommes aux fers; du pain et de l'eau pour toute nourriture ; vous ferez ôter le prelart qui ffes couvre ; ils sont fous , les douches le Ur feront
du bien.
— Ah ! tu plaisantes; tu n'oses pas te venger tout de suite , et tout seul. Puisque je suis de bonne famille , comme tu disais , pourquoi ne te bats-tu pas avec moi ? Mais non , il te faut des juges, et d'abord la pluie pour de pauvres matelots aux fers !'Tu es un lâche, mais tous ceux qui m'ëcoutent sans Chercher à me délivrer le sont encore plus que toi-
Un certain murmure s'éleva du milieu de l'équipage. M. Perrin se retourna du côté d'où il était parti , mais il ne découvrit pas le matelot qui l'avait hasardé. Il fit éloigner tout le monde du gaillard d'avant, et Maurice resta seul avec Roger sous la garde d'un factionnaire , le sabre au poing. Roger pensa alors à son compagnon qui s'était recouché.
— Tu t'es bien comporté tout-à-l'heure en
mapprouvant , lui dit-il. Ça te raccommode avec moi. Sans ça, vois- tu, j'aurais été toujours dans tes eaux , et chaque fois que je t'aurais gagné à la marche , je t'aurais appliqué une rousture comme tantôt ; ça vaut mieux que nous soyons amis. Tiens , embrasse-moi.
Maurice le laissa faire , puis il s'étendit de nouveau, cherchant à dormir. Ce ne fut pas chose aisée. Roger était dans une colère qui ne pouvait se calmer si vite ; il aboyait au factionnaire, jetait de toute la puissAce de ses poumons des outrages au lieutenant qui était rentré dans sa chambre , et chantait des paroles dégoûtantes qu'il arrangeait en manière d'épigrammes contre Fétat-major de la frégate , le capitaine d'armes , les matelots qui devaient déposer dans son procès, les juges qui devaient le juger.
— A la fin de ça , dit-il quand sa fureur fut montée au plus haut degré , j'm'embête ici , et je veux m'en aller.
11 secoua alors la barre de justice, les manchettes de fer qui serraient le bas de ses jambes, et , faisant effort avec ses mains , il tâcha de les rompre. Il les tordit.
— Si c'était aussi bien Téchigne de cet officier
maudit , comme je rirais de la voir se plier sous mes deux pouces. Ferait-il une belle grimace , le Perrin ! ce sera bientôt à son tour.
Et il recommença à lutter contre ses fers.
Maurice avait les contre-coups de chacun de ces efforts ; ses jambes étaient contusionnées.
— Ah ! ça , Roger , ne pourrais- tu pas te tenir un peu en repos ? tu me fais mal.
— C'est grand dommage ! Tu veux rester aux fers, moi ie vais en sortir, et je me débats pour en vrair à bout. Tant pis pour tes jambes. Aide-moi à briser toute cette machine.
— Oui, par exemple , pour avoir la cale !
— Tiens , l'imbécile qui s'imagine n'avoir pas fait assez pour être saucé deux ou trois fois dans le grand bouillon ! Je casse moi , et ça m'est égal.
Il cassa en effet la barre et un anneau, malgré le factionnaire qui n'osa pas le frapper de son sabre , mais qui s'opposa autant qu'il put à cet acte dont la punition est écrite au code pénal maritime que chaque dimanche on lit à l'équipage.
— Ah! j'y suis parvenu à la fin. A Peau , à l'eau les instrumens du supplice !
Il jeta à la mer les morceaux qu'il avait faits.
— On te fera plonger demain pour les aller chercher , lui dit Maurice sans se retourner , et si tu ne les trouves pas ce ne sera pas faute d'aller au fond , car la grand' Vergue de Y /phigénie est haute.
— Un bain froid ! voilà ma foi bien de quoi se mettre en souci. J'aime mieux ça que la chaleur qui menace tes épaules ; car on te les échauffera probablement, Maurice.
— Et pour pas grand'chose, on peut le dire.
J'ai passé plus de trois jours à terre^ et ils veulent me faire croire que j'suis un déserteur à cause déca.
— C'est une infamie !
— J' disais bien à Louise que ça m'coûterait gros. Mais elle a voulu que j'restisse auprès d'elle.
— Les femmes te perdront !
— Qu'veux - tu ? J'suis pour les femmes comme d'autres pour la boisson ! c'est plus fort que moi. Quand Pierre, le contre-maître, passe dans la rue , s'il entend le bruit d'un verre qui aborde une bouteille , debout au corps, il se retourne comme si on l'appelait, et puis il entre
au cabaret, où il boit, dam! à gogo; car, Dieu merci ! il a toujours le gosier sècbe comme une éponge. Moi, j'n bois pas, j aime. Ah ! ma jolie blonde , Louise de dehors la porte de terre.
C'est elle que j'aime ! Elle a des yeux qu'on se damnerait l'ame à les regarder! Quand elle me dit qu'elle m'adore, j'en suis comme un imbécile ; et elle me Ta dit si souvent, si long-temps, depuis dimanche jusqu'à mercredi, que j'ai toutà-fait oublié Vlphigéniej l'ordonnance , le lieutenant en pied , les fers, la bouline, le tonnerre à l'ancre et à la voile , quoi ! Ah ben , tant pire, donc! je n'aurai jamais autant de mal que j'ai eu de plaisir.
— A la bonne heure. Quand on touchera sur ton dos, tu penseras à ta Louise. A quoi veuxtu que je pense, moi, quand on me baignera?
Au canon que je n'ai pas voulu fourbir ! .. . Oui, j'y penserai , mais pour me souvenir de me venger de cePerrin....
Le factionnaire avait envoyé chercher le capitaine d armes qui arriva avec l'officier de garde et quatre matelots armés. L'accès de sa fureur était un peu passé. On saisit Roger qui ne fit pas une grande résistance , et on le oonduisit-en prison , où il resta jusqu'au surlendemain matin
justice. 365
que le conseil de discipline s'assembla à bord , sous la présidence du capitaine de l'Iphigénie.
Convoqué, aux termes de la loi, le conseil se réunit sur le gaillard d'arrière. Les officiers qui le compensaient étaient en grand uniforme , le hausse-col au cou, Fépée au coté.
La garde était sous les armes ; l'équipage, attiré par la publicité de l'audience, se pressait sur la dunette et les passavants , le chapeau à la main, l'oreille attentive, dans un silence respectueux et grave; il avait été témoin de l'un des délits, et quoique un certain sentiment d'opposition à tout pouvoir anime presque toujours les hommes réunis , ils condamnaient intérieurement Roger ; mais , ils plaignaient Maurice : aussi , quand il quitta la frégate pour aller au conseil de guerre maritime qui siégeait dans le port , plusieurs voix lui crièrent :
— Allons , Maurice , bonne chance , mon pauvre garçon !
A l'arrivée de Roger devant les officiers du bord, peu de cette sympathie consolante se manifesta en sa faveur. Roger affectait la hauteur et l'impertinence ; il souriait quand le capitaine d 1 armes l'amena entre quatre matelots. Il avait Tair de vouloir braver le tribunal, la garde
366 justice.
et l'auditoire; enfin il jouait le rôle d'un mauvais garnement , croyant avoir ainsi pour lui , au moins ceux qu'on appelle les crânes. Le matelot tenait à honneur cette démonstration d'une vanité puérile; il se Élisait héros d'insubordination, espérant jeter un peu de trouble dans l'équipage. Personne ne bougea.
— Ma foi , il est aussi par trop arrogant , ce gaillard-là , dit un vieux contre-maître , quand Roger passait au pied du grand mât. C'est bien de faire bonne contenance , .parce qu'on est homme , et qu'il ne fout pas trembler devant la justice; mais lever si haut la tète, c'est de l'effronterie, et v'ià lout.
Roger se retourna d'un air mécontent vers maître Allard , et le regarda, comme pour lui dire : « Tu me paieras cette parole. » Allard , qui le comprit très-bien , répondit à ce coupd'œil:
— T'as beau me défier, méchant mousse de cinq pieds six pouces ; j'en ai vu de plus durs à manier que toi, et à qui j'ai joliment fait le caractère. Si je t'entreprends, tu verras comme je sais assouplir le cuir aux animaux de ton espèce. Va te faire juger, et nous causerons de ça un autre jour.
Ce court dialogue avait pu avoir lieu , parce que le conseil n'était pas encore en séance , lorsque Roger avait été conduit sur le gaillard. Le président s'assit et le capitaine d'armes n'eut pas besoin d'avertir qu'on devait se tenir recueilli et silencieux jusqu'à ce que le jugement fût rendu.
Roger se défendit lui-même, et il gâta sa cause, — pouvait-elle être gâtée cependant? — par une plaidoierie qui éprouva longuement la patience des juges. En vain le rappela- t-on plusieurs fois à la modération, il se laissa aller à tous les excès de la parole. Maître Al lard, qui serrait les poings en l'écoutant, marmottait tout bas :
— Rien n'est bon dans la téte de ce chien-là , ni la cervelle , ni la langue ! Oh ! que je voudrais pouvoir lui répondre avec une fameuse vplée de coups de corde ! Il y a long-temps que jVai bordé le petit hunier sur le dos d'un coquin y la main me démange quand j'entends ce misérable.
La décision des juges ne se fit pas attendre A peine rentrés dans la chambre du capitaine , ils en ressortirent, reprirent leurs places, et attendirent que le greffier eût lu à Roger sa sentence,
368 justice.
qui , dans tout l'équipage , ne souleva pas une seule marque de désapprobation.
Roger était condamné à trois coups de cale.
Il s'attendait à cette punition ; pourtant , quand il ne put plus douter qu'elle lui serait infligée, ses traits s altérèrent; il pâlit, mordit ses lèvres, fit son possible pour sourire, mais n'y réussit pas. Ce changement fut remarqué par tout le monde.
— Ah! v'ià que Tcœur lui faut! dit l'un.
— Laissez donc, ajouta l'autre; gn'y a longtemps que je l'ai jugé celui-là. C'est unbraveur,
et vlà tout.
— Je nie plains guère , toujours , reprit un troisième, et jle verrai descendre dans Teau aussi tranquillement que j'y vois affaler un hamac
sale qu'on veut laver. Ce n'est pas comme ce pauvre Maurice; s'il faut qu'on lui fasse quelque chose , ça me fra joliment de la peine !
Pendant qu'on plaignait par avance , à bord de VIphigénie, le sort de Maurice , que se passait-il au conseil de .guerre? Le matelot s'y était présenté libre et sans fers, selon l'expression de la loi. Il avait salué ses juges, et se tenait devant eux dans l'attitude la plus convenable. Sa con-
justice. 5bg
tenance était timide ; sa figure , meurtrie par le combat où l'avait engagé , la veille , son camarade Roger , avait une empreinte de tristesse qui paraissait intéresser le consul en sa faveur.
— Maurice , dit le président au matelot, dont les yeux osaient à peine se lever sur lui , vous pouvez vous choisir un défenseur.
— Ce n'est pas de refus, monsieur le président, répondit le prévenu ; car je sens que je nrf pourrais pas rien dire de bon. Je tremble comme un sot.
Il regarda alors dans la salle d'audience, où il aperçut un matelot de V Iphigénie , canotier de Fembarcation qui l'avfft amené à terre; il lui fit signe de s'approcher de lui.
— Jacques Cornillon, t'es mon ami, n'est-ce pas?
— Oui , Maurice ; c'est un fait dont il n'y a pas un doute.
— Le président a la bonté de permettre que quelqu'un m'aide à me défendre...
Jacques Cornillon regarda le président, et lui adressa un salut plein de reconnaissance, ii. 24
ÔJO JUSTICE.
— Veux-tu, reprit Maurice , -être ce quelqu'un-là?
— Diable! Maurice! c'est embarrassant, voistu? W
— T'as si bien la parole en main , quand tu veux , que tu feras ça facilement. — Escusez , capitaine , si j'suit un peu long, ajouta le prévenu en se retournant du côté de la table où siégeaient les juges , attendant l'issue de la conférence entre les «deux amis ; c'est que j'iui raconte mon affaire, à l'avocat. -—Eh bien , Jacques, veux-tu ?
— Oui , je le veux , Maurice ; je ferai de mon
mieux , mon garçon ; j'arrangerai le tout comme si c'était pour moi. J' tâcherai seulement de ne pas embrouiller mespar Jfes afin qu'elles défilent clairement à ton avantage , comme un câble bien paré file quand on veut mouiller son ancre.
— Capitaine, v'ià Jacques Cornillon, mon ami , qui vous expliquera la chose.
Le président du conseil fit asseoir Jacques à un des bouts de la table. Puis , on procéda dans les formes. Le rapporteur fut entendu; il conclut à une peine sévère , ce qui fit soupirer Maurice et Cornillon qui se regardaient souvent. Un mouvement de douleur se manifesta
dans l'auditoire quand l'accusé baissa la tête après avoir entendu prononcer les mots : Désertion et articles 3y et 39 de V arrêté de 1804.
— Silence! cria un sergent qui faisait la police. t
— Vous avez la parole, Jacques Cornillon, dit le président.
L'avocat se leva.en tremblant, ôta "sa cbique qu'il mit dans la coiffe de son chapeau , essuya sa bouche avec le parement de sa veste , et parla en ces termes :
— On dit, Messieurs, que Maurice a déserté; sauf vot' respect, ça n'est pas vrai. Si vous connaissiez , Maurice , vous saureriez , que ce n'est pas possible. Moi, j'ie connais; c'est mon matelot, c'est mon ami , et j 'vous dis qu'on n'a pas l'ombre du sens commun , sauf vot' respect , quand on veut le faire passer pour un déserteur. S'il avait voulu déserter , il me l'aurait dit. Mais il aime le métier; il veut devenir maître d'équipage, et il sait ben que c'est pas en désertant qu'on avance ... 11 à resté à terre plus de trois jours , la garde l'a ramassé et la ramené à bord ! C'est Vrai. Monsieur le rapporteur a dit là quelque chose que je ne peux pas y aller à l'encontre.
Oui , Maurice a resté à terre plus de trois fois vingt-quatre heures; il a eu tort...... T'as eu
tort , Maurice , car tu pouvais faire croire que tu voulais t'en aller , et par conséquent te faire arriver de la peine. Je n'te Fai pas mâché quand t'es revenu à bord ; j' t'ai dit : Maurice c'est mal ,
tu t'as oublié Mais , messieurs , si vous saviez
pourquoi qu'il s'a oublié ! . . . . Je vas vous le dire. Maurice e§t amoureux. Parce qu'on est au service on n'est pas forcé d'être insensible , n'estce pas , messieurs? Il est amoureux d une jeune personne très- jolie, dont que vous seriez tous amoureux si vous la* voyiez , dont que vous Tètes p' t' être même , sauf vot' respect , si vous l'avez jamais rencontrée, fraîche, mince, légère, comme un goéland, coiffée toujours si blànchement et toujours si proprement mise ! C'est un morceau de capitaine de vaisseau que Louise Keriket , toute paysane qu'elle est. Elle a plu à un simple matelot qu'est un bon enfant ; ce matelot lui a plu aussi ; y n'y a pas là de quoi fouetter un chat. . . . Quand on s'aime on ne sait jamais l'heure qu'il est; vingt-quatre heures passent comme rien; et après ces vingt-quatre , vingt-quatre autres, jusqu'à ce que l'amour lui-même demande grâce. Ça arrive aux officiers comme aux matelots , et je m'rappelle même
que le capitaine d'une frégate que vous connaissez..... qui.....
Un sourire glissa sur tous les visages , quand cet argument échappa à la malice de Jacques Cornillon ou à sa naïveté , je ne sais pas lequel.
Le président se sentit rougir,, et il dit bien vite
à l'orateur :
— Jacques, renfermez-vous dans les bornes de votre cause; il s'agit de Maurice, et pas d'un autre.
— J'm'renferme, capitaine. Maurice a donc oublié l'heure ; il était si bien auprès de sa Louise ! moi, je l'aurais pY être oubliée aussi; et je ne suis pas le seul. Ce qui est le plus pire , c'est qu'il Fa-t-oubliée quand la frégate était en partance. Car, comme l'a fort bien dit monsieur le rapporteur, la Fégénie (1) avait reçu ordre de partir, et Maurice le savait ! Louise a fait perdre la mémoire à mon ami ; c'est la faute de Louise, j'n' dis pas le contraire; mais le pauvre Maurice, ce n'est pas sa faute ! Il n'est pas, sauf vot' respect , que vous ne vous soyez laissé aller à une
(4) Le* matelots ont l'habitude de défigurer les noms des b&timens. Il en est très-peu qui prononceraient : Vlphigénie, ils disent presque tous la Fégénie, ou la Figénie;} y m ai entendu un qui disait lè Fils du Génie.
petite ribote, un jour de fête , ou d'adieu; vous savez qu'on n'est pas toujours maître de ça ï On louvoie dans les rues, on va en dérive, on met le cap sur la porte de sa maison et on arrive à celle de son voisin ; est-ce qu'on est coupable pour ça? Non, c'est le vin et celui qui vous a engagé. C'est ce qui m'fait dire que si Maurice est répréhensible , — et il l'est, je ne le cache pas , — il n'est pas coupable d'avoir voulu déserter. Lui , déserter ! Maurice , un bon
et brave matelot ! il n'a pas déserté ; et s'il est fautif c'est d'aimer Louise presque autant que la Fégénie. La Fégénie , quand nous allont-ètre partis , il la verra tous les jours , pendant trois mois, quatre mois, ou plus; il n'en sera pas fâché; mais Louise, il ne la verra point , et v'ià pourquoi il a voulu la voir un peu avant qu'on eût hissé les huniers. Pas vrai , Maurice?
— Oui , Jacques.
— • Vous l'entendez , messieurs , reprit Cor nillon. J'nlui fais pas dire !
Jacques se rassit, assez content de son éloquence et paraissant eu espérer beaucoup. Maurice lui faisait signe de la tête pour le remercier. Une anxiété touchante colorait tous les visages ; la cause du prétendu déserteur était gagnée
dans cette assemblée , émue par le discours du défenseur. Des sanglots bruyans , partis d'un des coins de la salle où siégeait le tribunal, avaient plusieurs fois interrompu l'oraison de Jacques ; ils redoublèrent quand l'avocat eut fini de parler. L'impassible sergent de police se leva, et se tournant du côté d'où venaient les larmes:
— Silence ! silence donc , les pleurnicheuses !
— Maurice , dit avec bonté le président , avezvous quelque chose à ajouter pour votre défense? Voyez, mon ami.
— Ma foi , capitaine , j'n'ai qu'une chose à dire : J'n'ai point voulu déserter ; et si j'ai revenu trop tard à bord , c'est la faute à l'amour.
— Ah ! bien certainement, ajouta tout haut une voix de femme qui ne voulait pas se faire entendre, et s'était trahie cependant, emportée par la force de la conviction.
Maurice se retourna, et ne vit point celle qui avait parlé ; il se pencha vers Jacques :
— Comme ça ressemble à la voix de
— Qu'on fasse retirer l'accusé , ordonna le président du conseil de guerre. Les juges vont
opiner.
La garde remmena Maurice que Cornillon accompagnait. Quand il franchit la porte , quelqu'un lui dit :
— Est-ce qu ils auront le cœur de te condamner, mon pauvre Maurice?
Et une main serra affectueusement celle du matelot qui ne répondait pas à cette question. Le conseil était allé aux opinions. La discussion fut longue ; les avis étaient fort partagés sur la culpabilité de Maurice , ensuite sur l'application de la peine. Les textes des lois et arrêtés sont précis; les désertions se multipliaient, et le gouvernement avait donné des ordres pour que ce délit fut puni sévèrement; les juges se trouvaient donc bien embarrassés. Us auraient voulii absoudre , parce que la défense leur avait paru sincère ; mais absoudre l'amour , c'était lui donner une prime dangereuse , c'était porter à la discipline un coup funeste et encourager la débauche ! la majorité se rangea du côté de la sévérité ; Maurice fut déclaré coupable de désertion à l'intérieur , le bâtiment étant en partance. On pouvait le condamner à quatre tours de bouline, on en rabattit la moitié. Quand le greffier vint lire ce jugement au public qui attendait l'arrêt avec impatience , un long mur-
mure s'éleva dans l'auditoire ; tout le monde avait espéré un acquittement, et plus que personne celle qui avait versé des pleurs si vrais , si touchans pendant que Jacques plaidait. Quel fut la surprise , et, il faut le dire , le mécontentement de ce peuple de marins qui remplissait le prétoire, lorsqu'il entendit les paroles cruelles qui annonçaient le sort du déserteur. Un cri aigu s'éleva du même endroit d'où étaient sortis , une heure auparavant , les tristes sanglots qui avaient navré le cœur de Maurice et l'avaient codsolé pourtant.
— Ce cher Maurice ! il n'est pas coupable ; c'est moi qui le suis , monsieur le juge !
— Encore ! dit le sergent , que ces rumeurs impatientaient sans le toucher; taisez- vous, ou je vais vous faire sortir.
L'ordre de se taire était désormais inutile ; Louise ne pouvait plus proférer une parole ni une plainte : elle s'était évanouie, et des bonnes femmes , qui avaient pris en pitié sa douleur , venaient de la conduire dans une pièce voisine , où elles desserraient ses vêtemens , lui jetaient de Teau au visage , lui frappaient dans les mains et l'engageaient à prendre courage. Maurice , rappelé par le conseil de guerre , traversa cette
pièce et eut le spectacle affligeant des convulsions auxquelles sa maîtresse était en proie. On ne lui permit pas d'aider à la rappeler à la raison ; à peine même lui donna- t-on le temps de la recommander à une des vieilles Bretonnes qui étaient auprès d'elle. t >
— Je suis condamné, Jacques, dit-il tristement à son matelot; si on m'avait acquitté, elle serait joyeuse , Louise ; elle me sauterait au cou. Eh bien ! vois- tu , de tout ceci , ce qui me fait le plus de peine, c'est de la voir comme ca, malheureuse par rapport à moi; et puis, me
vouloir faire passer pour un qui déserte...!
Une larme mouilla sa paupière ; il l'essuya avant d'entrer dans la salle du tribunal. Pendant qu'il la parcourait dans sa longueur pour aller au banc de l'accusation , il recueillit de nombreux témoignages d'intérêt de la part des matelots et soldats qui composaient , en grande partie, l'auditoire. C'était à qui lui prendrait les mains , à qui lui adresserait quelques-unes do ces paroles fortifiantes dont on a tant besoin quand le cœur est accablé sous le poids de chagrins réels. Le greffier lui donna lecture de l'arrêt du conseil; il l'entendit sans sourciller Ce n'était pas à lui qu'il pensait en ce moment,
mais à Louise ; il regardait du coin de l'œil si • elle était revenue dans la salle d'audience.
— Faites retirer le condamné , dit le président.
Maurice salua les juges, qui n'avaient pas cet air indifférent qu'ont souvent les magistrats militaires , dont les fonctions usent vite la sensibilité , parce qu'elles les mettent en rapport journalier avec de mauvais sujets sans vergogne qu'il est difficile de voir avec pitié.
— Je vous remercie toujours , messieurs , d'avoir réduit les courses à deux , car vous aviez le droit d'en ordonnér quatre , à ce que j'ai entendu dire. C'est un effet de votre part dont je suis bien reconnaissant. Faut bien que vous n'ayez pas pu faire autrement, n'est-ce pas, pour m'avoir condamné ? Ça apprendra aux femmes des matelots embarqués à larguer le croupia à temps. Je te remercie aussi , Jacques Cor- 1 nillon ; t'as bien parlé , mon matelot.
Il l'embrassa avec effusion.
— C'est ben à ton service , mon garçon , dit Jacques , en pressant sur ses yeux le revers de sa main gaucbe.
— Ben obligé, Jacques ; s'il plaît à Dieu je
38o JUSTICE.
n'en aurai plus besoin Retournons à bord
maintenant.
Louise Rériket attendait Maurice au pied de l'escalier du tribunal ; elle fondait en larmes.
— Oh ! les mécbans ! faire battre mon Maurice quand c'est moi qui suis coupable toute seule !
— Bah , Louise , console-toi ! soixante coups de garcette , tout au plus !
— Soixante ! si je pouvais t'en prendre la moitié , au moins !
— Enfant ! répliqua quelques instans après Maurice > en qui la passion relevait le langage , trois jours avec toi , crois-tu donc que c'est trop payé par soixante coups de garcette ? Si on me proposait le marché je l'accepterais, vois- tu, et tout de suite , encore ! Allons , ne pleure donc pas comme ça; c'est un mauvais quart d'heure à passer, j'en ai passé tant de bons depuis que tu m'aimes !
— C'est donc sans appel , m'sieur Jacques ?
— Sans appel, mamzelle Louise. Mais soyez tranquille , il y a de bons enftns à bord de la Fégénie ; on ne touchera pas fort sur le dos d'un homme , qu'on estime , pour une faute où un
chacun jpeut tomber , n'importe pas le grade , comme je leur-z-ai dit au conseil.
Jacques prophétisait vrai , le lendemain fut le jour de Fexécution; vers midi , tout l'équipage se rassembla sur le pont; la garde prit les armes; Fétat-major se mit en uniforme; un pavillon rouge fut frappé sur une des drisses du mât de misaine ; on chargea deux canons pour avertir le port et la rade que justice allait être faite à bord, ce que le pavillon devait dire aussi de son côté ; puis on amena , sur le gaillard d'avant , Maurice et Roger, que le capitaine d'armes tira des fers où on les avait mis après leur condamnation. Le lieutenant en pied appela le contremaître AUard :
— Faites préparer tout ce qu'il faut, pour la cale, à la grande vergue du côté de bâbord; et, sur le passavant de tribord, ce qui est nécessaire pour la bouline.
M. Perrin ajouta à voix basse :
— Dix hommes seulement frapperont Maurice.
Ayez soin de choisir de ses amis.
— Ma foi , lieutenant , tout le monde ici est de ses amis. Ce pauvre fou qui préfère une petite fille à son service, excepté nous autres, les
38a justice.
vieux fidèles , que le goudron est pour eux comme la glu des amoureuses pour les conscrits , chacun le plaint ; ainsi n'ayez pas peur , il sera épargné. A qui, d'abord , de Roger ou de l'autre?
— Roger doit être exécuté le premier.
— Je m'en vas l'arranger moi-même , lieutenant ; nous sommes mouillés pàr cinquante brasses, je lui ferai faire un plongeon de deux cents pieds, et je crois qu il ne rira point après qu'on l'aura hissé pour la troisième fois. C'est dommage que, pour des faillis-chiens comme ce Roger, on ait perdu l'usage des coups de corde à l'idée des maîtres, je redresserais de temps en temps la taille de ce garçon-là , et ça vaudrait mieux que la cale. Enfin , on l'a voulu ! aussi ca va bien sur les vaisseaux et les frégates de Sa Majesté !
Allard s'éloigna de l'officier en murmurant tout bas contre l'abolition des vieilles coutumes disciplinaires.
— Va frapper cette poulie au bout de la grand'vergue , dit-il à un matelot , et pa6ses-y le cartahut qu'on t'enverra de la grand'hune ! Toi , dit-il à un autre , place une poulie de retour à la vergue , là, un peu en dedans du bastingage, tu vois bien. Et toi, ordonna-t-il à un troisième,
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aiguilette celle-ci pour que le courant venant d'en haut passe dedans et s'allonge sur le gaillard d'arrière.
Ce fut bientôt fait. Le bout du cartahut qui devait porter Roger arriva au contre-maître, sur le passavant. Il y amarra un anspect de caronade pour servir *de siège au patient, mesura de l'œil le nombre de brasses qu'il voulait donner à la corde pour mouiller le matelot, mit au point d'arrêt une grande cheville de fer; ensuite il fit signe au capitaine d'armes d'amener son condamné. Roger s'était déshabillé ; il n'avait gardé par décence qu'un pantalon de toile , ainsi qu'il est prescrit.
— Allons , à cheval sur l'anspect , beau révolté bien; haut les bras, maintenant; audessus de ta tète.
Roger se plaça sur le levier de £ois , une jambe de chaque côté du cartahut ; puis on lia ses deux poings qui avaient saisi un cabillot, attaché à ce même cartahut , parallèlement à l'anspect et à un pied environ au-dessus de la tête du coupable. On rapprocha ses jambes qui furent garottées ensemble et auxquelles deux lourds paquets de mitraille forent suspendus : si bien que cet homme, la tête penchée entre ses bras, les
membres allongés en sens contraires, ressemblait à la statue antique de Marsyas attendant le couteau d'Apollon (i).
Le matelot avait vu faire les apprêts de son supplice sans s'en mettre trop en peine ; il avait même affecté de sourire quand maître AUard serrait les liens qui le retenaient au cartahut ; mais cette fausse gaieté tomba quand l'officier de garde dit au maître canonnier : « Envoyez votre premier coup de canon. » Il devint sérieux et fit la mine du monde la plus piteuse quand il se sentit soulevé de dessus le pont pour monter la tête la première au bout de la vergue.
Au bruit du canon, les matelots de tous les bâtimens qui avoisinaient Ylphigénie grimpèrent dans les haubans , ou mirent la tête aux sabords pour voir ce qui allait arriver. Le pavillon rouge avait été hissé. Le plus grand silence régnait à bord de la frégate ; un premier coup de sifflet avertit Roger que le moment était venu ; au second trente matelots enlevèrent, encourant, le condamné qui , tournant sur lui-même , resta deux ou trois secondes suspendu au bout de la vergue. Alors, à un signal que leur fit AUard ,
(1) Cette statue de marbre penthéli que, d'une belle exécution, probablement imitée de la célèbre peinture de Zeuxis dont parle Pline, fifjur* au Louvre dans la collection des antiques, sons le n e 230 (salle de Diane).
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tous ceux qui tenaient le cartahut ouyrirent les mains , et Roger descendit dans la mer , rapidement emporté par son propre poids, auquel ajoutait celui de deux grappes de raisins qu'il avait aux pieds. On le retira bien vite, et il remonta vers la vergue où on le laissa revenir un peu de la suffocation que le froid de Teau lui avait causée ; on le baigna ensuite une seconde fois , enfin une troisième. Alors on l'affala sur le passavant et le pavillon rouge avec lui. Le médecin qui était présent s'approcha de Roger pendant qu'on le séparait des instrumens de la cale , et s'informa avec intérêt de Tétat dans lequel il se trouvait.
— Très-bien , répondit-fl en grelotant. Je suis content de savoir qu'à si bon marché on peut dire ce qu'on pense sur un lieutenant en pied. J'ai les bras un peu rompus , mais pas assez pour ne pas tordre le cou à ce Perrin si je le tenais.
On ne fit pas attention à ces paroles extravagantes qu'une sotte vanité soufflait au matelot , dont l'entêtement se montrait plus en cette occasion que la fierté de caractère. Tout le monde lui tourna le dos , et comme il vociférait sur le gaillard d'avant en se r'habillant, le contre-maîtrè courut à lui , et lui mettant le poing sous le nez : ii. 25
— T'es-t-un vaurien, Roger, et je t' méprisé ; cependant je viené t' donner un avis. Apprends, si tu ne F sais pas, qu'il y a quelque part dans le monde un article de loi qui menace des galères quiconque veut attenter à la sûreté ou à la liberté d'un officier. J' t'en dis pas plus ; mais si t'ajoute un mot qui vienne me ntal spnner dans les oreilles, je ferai mon devoir et t'irasau bagne, où tu seras mieux appareillé que sur une frégate montée par tant de braves gens.
Pendant qu'on donnait la cale à Roger, on avait équipé notre infortuné Maurice pour la bouline qu'il allait courir. Il avait les épaules nues , et sur la téte une manne ou panier d'osier qui devait garantir sa figure et son cou des blessures de la gar cette. Une corde lui servait de ceinture et l'attachait par un anneau à une autre qui était tendue sur le passavant , dans le sens de la longueur du bâtiment. Cet appareil devait le contraindre à suivre une direction donnée. Un factionnaire placé devant lui allait marcher au pas accéléré pendant la fustigation et l'empêcher de courir pour se soustraire aux coups qui lui seraient portés. Dix hommes armés de garcettes étaient rangés sur une ligne et attendaient. Tout cela était à peu près pour la forme , car le
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maître avait donné le mot aux flagellans. Mais on s'était mis en règle avec la loi ; tout était disposé comme si on avait dû exécuter rigoureusement l'arrêt qui atteignait Maurice. Le second coup de canon partit , le pavillon rouge reparut à la tête du petit mât de perroquet, et l'officier de garde cria : « Matelots , faites votre devoir ! »
Ils le firent , mais avec une mollesse, une réserve qui n'étonnèrent qu'un seul homme sur ÏTphïgénie. Je n ai pas besoin de vous nommer Roger , l'infernal Roger. Maurice ne proféra qu'une plainte ; le nom de Louise y était mêlé. Ce nom , que tout l'équipage connaissait bien maintenant , aurait désarmé le plus malveillant si Maurice avait pu trouver un ennemi parmi les exéouteurs de la sentence du conseil de guerre ; il irrita Roger.
— Oui , oui , faites semblant de frapper ! ditil entre ses dents. Voilà votre justice ! On m'aurait noyé , moi , comme un chien , on le caresse , lui. Il me le paiera. La première fois que je le rencontrerai à terre , je lui ferai le compte des coups qu'on 'me vole ici.
U brandit ses deux bras en disant ces derniers mots , malheureusement pour lui entendus par maître Al lard , que le hasard attachait à ses pas
depuis quelques instans , comme un témoin dangereux.
— Et moi , c'est à bord que je réglerai avec toi , dit lé contre-maître au matelot étonné, et pas plus tard qu'à l'instant î
Il porta en effet à la tête de Roger un coup de poing qui l'abattit sur le gaillard. Le vieux contre-maître avait retrouvé sa vigueur de trente ans; il mit le pied sur la poitrine du matelot , et le regardant avec dédain :
— Tais- toi, gueux ! un seul cri , un seul geste, et je t'écrase comme un serpent. Ab ! t'es jaloux de Maurice ! Maurice a des amis , tu n'en as point ; il est bon , t'es méchant ; on l'épargne et l'on bûche sur toi; c'est juste. Vois-tu Roger, finis. Via quatre mois que t'es sur VIphigénie , et depuis que t'y es , il semble que nous ayons embarqué l'diable; mais l'diable ne m'fait pas peur ! Tâche que cette mauvaise té soit la dernière , ou on s'arrangera pour te faire passer une demi-heure au cabestan. C'est moi , maître Allard, qui te frappera; tu sais si j'ai la poigne solide ! et quand tu sortiras de dessous mon bout de corde t'iras te faire mettre de la farine sur le dos comme le mousse en met aux poissons qu'il a écorchés avant de les faire frire.
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Il le poussa du pied et le fit rouler sur le pont. Roger voulut se relever et menacer le maître ; Allard se précipita sur lui. Mais Maurice, encore à demi nu , se jeta au-devant de l'officier marinier, et sauva Roger de sa colère.
— Maurice, encore Maurice! furent les derniers mots que murmura Roger en s'éloignan.t à quatre pattes de l'endroit où l avait terrassé le maître, et en grinçant des dents.
Avant trois jours , Roger s'était mis dans le cas de recevoir douze coups de corde au cabestan. Allard les lui appliqua lui-même, et, deux mois après , les chairs de l'incorrigible mauvais sujet n'étaient pas encore cicatrisées.
NOTES
EltraiU des lois et décret» sar la discipline.
La loi de i 790 sur les peines a infliger pour les fautes et délits commis a bord et dans les arsenaux dit, article premier :
« Seront infligées aux matelots et officiers mariniers , comme peines de discipline, celles ci-après dénommées :
» Le retranchement de vin, qui ne pourra avoir lieu plus de trois jours;
» Les fers sous le gaillard, au plus pendant trois jours , » La prison , au plus pendant le même temps. »
Art. 2. « Seront regardés comme délits contre la discipline, et ne pourront être punis que par les peines énoncées dans l'article premier les délits suivans ;
» Tout défaut d'obéissance d'un officier a son supérieur, d'un matelot a son supérieur, lorsqu'il n'est point accompagné d'un refus formellement énoncé d'obéir ;
» L'ivresse, lorsqu'elle n'est point accompagnée de désordres ;
» Les querelles entre les gens de l'équipage, lorsqu'il n'en
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résulte aucune plaie, et qu'on n'y a point fait usage d'armes ou de bâtons:
» Toute absence du vaisseau, sans permission de celui qui doit la donner ;
» Les feux allumés ou portés de terre a bord du vaisseau, dans le temps et aux postes où ils sont défendus , dans les cas non prévus par les articles suivans ;
» Toute infraction aux règles de police ;
)> Tout manque a l'appel, au quart, et en général, toutes les fautes contre la discipline, le service du vaisseau, provenant de négligence ou de paresse. »
Art. 3. « Les délits ci-dessus énoncés seront toujours regardés comme plus graves lorsqu'ils auront lieu la nuit, et le temps de la punition sera doublé. »
Art. 4. « Les peines de discipline pour les officiers seront les arrêts, la prison, la suspension de leurs fonctions pendant un mois au plus, avec ou sans privation de solde pendant le même temps. »
Art. 5. «Seront censées peines afflictives, et ne pourront être prononcées que par un conseil de justice ou un conseil de guerre , toutes les peines énoncées ci-après :
» Les coups de corde au cabestan ;
» La prison ou les fers sur le pont pendant plus de trois jours.
» Les réductions de grade et de solde ; » La cale; » La bouline ; » Les galères; » La mort. »
Art. 6. « L'homme condamné a courir la bouline ne pourra être frappé que par trente hommes au plus, et ne pourra l'être pendant plus de quatre courses.
» En donnant la cale , on ne pourra plonger plus de trois fois dans l'eau l'homme qui aura été condamné a cette peine. »
Dans le décret de 1806, relatif a l'organisation des conseils de guerre et de justice , il est dit , art. 49 : « Le prévenu aura le droit de choisir son défenseur dans toutes les classes de citoyens présens sur les lieux. »
Les arrêtés des 5 germinal et 1 er floréal an xn (16 mars et 21 avril 1804), touchant la désertion, disposent, art. 37:
« La désertion a l'intérieur sera punie de la peine de la bouline. »
« Art. 58. Sera réputé déserteur a l'intérieur, » 1° Tout marin qui aura été absent de son bord pendant trois jours de suite sans permission... »
Art. 39. « La peine de la bouline sera augmentée d'une course pou* chacune des circonstances suivantes : « 1°
» 2° Si le bâtiment était en partance. »
Art. 41 . « Les jugemens des conseils de guerre maritimes spéciaux ne seront sujets ni a appel , ni a pourvoi en cassation , ni a révision : ilsseront exécutés a la diligence du rapporteur dans les vingt-quatre heures. »
VOCABULAIRE
Brasse. — Mesure de longueur qui comprend cinq pieds, et qui autrefois en comprenait presque six. Comme la brassée est ce que les bras peuvent entourer, la brasse est ce que les bras étendus peuvent mesurer. Toutes les manœuvres d'un bâtiment, du cable au bitord, ont des longueurs exprimées par la brasse; la profondeur de la mer se mesure de même.
Dérive. — Un navire qui fait route sur une ligne très-peu inclinée à la direction du vent, ce qu'on appelle courir au plus près du vent, éprouve de la part de la mer une résistance d'autant plus grande que le vent agit dans un angle plus aigu. Cette résistance pousse le navire du côté opposé à celui d'où souffle le vent; ainsi, en marchant il opère une double action : il va en avant, c'est-à-dire il fait sa route; il va de côté, c'est-à-dire il dérive. L'action de la dérive est connue de tout le monde. Qui • n'a vu un bateau traverser une rivière et céder au courant tout en s'efforçant d'aller droit au point de la rive opposée qu'il veut gagner? L'effet du vent sur le bâtiment au plus près est le même que celui du courant sur ce bateau. Quelquefois à la mer, un courant ajoute à la dérive que le vent cause; on calcule ces deux dérives pour modifier la route. — La plupart des langues européennes ont le mot dérive ou le verbe dériver; l'anglais a to drive, le
hollandais afdrifl, le danois frem drive , l'espagnol et le portugais derivar. Tout cela procède du latin derivare , de'tourner.
Eaux (être dans les 4 ). — Suivre un bâtiment, et, par une extension de la langue maritime , suivre quelqu'un. Les eaux d'un bâtiment sont à proprement dire le sillon qu'il creuse en labourant la mer avec sa quille; cependant on emploie aussi cette ex- % pression pour designer le parage où se trouve le bâtiment. Ainsi
on dit les eaux de la Martinique pour dire ses approches , les eaux de Brest , de Plymouth , etc.
Gagner a la marche. — Aller plus vite que celui après lequel on court ou que l'on chasse. Un bâtiment en gagne un autre lorsque, le poursuivant , il s'approche insensiblement de lui, quelque effort que l'autre fasse d'ailleurs. Le marin a emprunté, pour se l'appliquer, cette locution dont il s'est fait untrope.
Grappe de raisin. — C'est un paquet de mitraille qui a la forme d'une grappe de raisin.
Lieutenant en pied. — Le lieutenant charge' du détail, le premier officier après le capitaine , le second du bâtiment par conséquent. Il dirige en chef la police du bord et tout le service ; il rend compte au capitaine , et on lui rend compte.
Louvoyee. — Courir des bordées , faire des routes successives tribord et bâbord, au plus près du vent. — C'est un mot emprunté aux langues du Nord; lof (côte' du vent) en est la racine,* celle-ci est très-sensible dans le verbe suédois lofiira , et dans le danois lovere. Les Hollandais ont laveeren.
Manne. — Panier, corbeille à anse.
Matelot. — Marin qui sert à la manœuvre du bâtiment. ( Foy. Mat, tome I, page 98.) — Les exigences de localités étroites ont fait qu'on a été forcé de donner un seul hamac pour deux hommes , de telle sorte que les deux coucheurs se succèdent dans le même lit à la fin de leur quart respectif ; c'est ce qu'on appelle amateloter es marins. U amatelotage fait une sorte de camaraderie intime , de fraternité qui dure souvent après la campagne. — Dans uce escadre, le bâtiment qui en précède un autre est appelé par celui-ci son matelot d'avant , comme celui-ci est , par rapport à l'autre , son matelot d'arrière.
Prélabt ou Prélat. — Grosse toile goudronnée et peinte dont on fait un abri pour les hommes ou les marchandises. Je n'ai pas trouvé l'étymologie de ce mot , qui ne doit rien avoir de commun avec celui dont on appelle l'évêque devant qui la croix est portée , prœ lata.
tables îm tftnmme ttolunw.