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Du nom du vice-roi qui en dola la ville

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chaque jour derrière ces barreaux rongés par la rouille , à deux pas de la plus brillante promenade de Mexico : celte fenêtre est celle de la morgue où l’on expose les cadavres. La sollicitude de la justice ne commence que de ce moment, et ces cadavres d’hommes et do femmes sont jetés là pêlemêle , à moitié nus , encore sanglants ; chaque jour , celte morgue a des hôtes nouveaux I Quant au Paseo, voisin de la funèbre exposition , il n’étale pour tous ornements qu’une double rangée d’arbres, des bancs de pierre destinés aux promeneurs à pied , et trois fontaines surchargées de détestables statues allégoriques. De ce lieu , on découvre une partie du paysage que l’on voit du haut de la cathédrale ; ce sont encore les deux pics neigeux des volcans avec leurs panaches de nuages , la sierra nuancée de tons violets , et au bas, les façades blanches de quelques haciendas, des champs de maïs entrevus à travers les arches du gigantesque aqueduc, enfin quelques dômes d’églises et de couvents presque toujours noyés, à l’heure de la promenade, dans les vapeurs lumineuses du soir.

C’était le soir aussi , le soir du jour où j’avais assisté à la course de taureaux , où je m’étais mêlé à la foule des oisifs qui couvre ordinairement l’espace compris entre le Paseo et l’Alameda. La nuit commençait à le disputer au jour ; les réverbères allaient être allumés , les promeneurs à pied et en voiture regagnaient rapidement leurs demeures. C’était un dimanche. Bruyamment répétés par les cloches sans nombre des églises et des couvents, les tintements de V Angélus dominaient le bourdonnement de la foule, dont une partie s’arrêtait avec respect , et dont une autre se précipitait comme un torrent qu’aucun obstacle ne peut retenir. Le jour, qui jetait ses dernières lueurs à travers la grille de la morgue, n’éclairait plus que faiblement les victimes qui gisaient pêle-mêle sur un lit de maçonnerie souillé de larges plaques de sang. En vain repoussées par des soldats qui les envoyaient

pleurer plus loin, des femmes revenaient se lamenter devant les barreaux et poussaient des cris de douleur. Leurs cris ameutaient les passants ; les uns les plaignaient , les autres se contentaient de les regarder curieusement. Agenouillé près de la grille , la tête découverte et tenant la bride d’un cheval richement caparaçonné, un homme récitait dévotement ses oraisons. A son costume , il était facile de reconnaître qu’il appartenait à la classe aisée des habitants de Tierra Afuera* , qui repoussent avec un égal dédain les modes et les idées de l’Europe. Cet équipement pittoresque s’alliait bien du reste à des traits mâles et pleins de distinction. Au-dessus du sourcil droit de l’inconnu, une longue et mince cicatrice se dessinait en blanc sur son front découvert. C’était, sans nul doute, le beau jeune homme dont Perico m’avait le matin même fait le portrait. Rendait-il grâces à Dieu de l’avoir arraché au danger, ou le remerciait-il d’aimer ou d’étre aimé? La question resta douteuse pour moi , et d’ailleurs les dévotions qui donnaient matière à ces conjectures furent subitement interrompues. Effrayé par le bruit des voitures, un cheval rebelle aux efforts de son cavalier vint heurter violemment l’échelle au haut de laquelle un sereno allumait un réverbère suspendu aux murs de la caserne de La Acordada. Le sereno tomba d’une hauteur de quinze pieds, et resta sans mouvement sur le pavé. Il me serait facile de décrire la stupeur du malencontreux cavalier à la vue du sereno privé de connaissance et peut-être mortellement blessé , car ce cavalier , il faut bien le dire , c’était moi ; mais j’aime mieux raconter ce qui s’ensuivit.

On connaît les habitudes bienveillantes de la populace des grandes villes à l’égard de ceux qui par malheur commettent d’aussi tristes maladresses. Pourtant on ne se rend peut-être

4 . Pays du dehors, par contraste avec ceux qu’en Sonora et sur les frontières on appelle Tierra Adentro, pays du dedans.

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pas un compte bien exact de l’attitude d’une pareille populace au Mexique, surtout vis-à-vis d’un étranger qui n’est pour elle qu’un ennemi naturel. Contenu , malgré sa fougue , au milieu d’un flot pressé de léperos qui ne délibéraient que sur le genre de supplice à infliger à l’auteur désolé d’un pareil crime, mon cheval n’était pour moi d'aucune ressource, et je me surpris un instant à envier le sort du sereno insensible du moins aux atteintes de cette multitude , qui le foulait aux pieds sans prendre de lui nul souci. Fort heureusement le hasard m’envoya deux auxiliaires sur l’un desquels au moins j’étais loin de compter. Le premier fut un alcade qui, escorté do quatre soldats, se fit jour jusqu’à moi, et me dit qu’à ses yeux j’étais convaincu d’avoir causé la mort d’un citoyen mexicain. Je m’inclinai silencieusement. D’après les ordres du magistrat, on chargea le corps du sereno toujours immobile sur un tapestle (espèce de brancard) tenu en réserve dans la caserne pour des cas semblables; puis m’invitant poliment à descendre de cheval , l’alcade m’enjoignit de suivre à pied le brancard jusqu’au palais, où je me trouverais tout naturellement à deux pas de la prison. Je n’eus garde, on le pense bien, de céder sur-le-champ à cette invitation ; j’essayai de démontrer à l’alcade que le cas exceptionnel où je me trouvais n’autorisait nullement une pareille procession judiciaire. Malheureusement l’alcade était, comme presque tous ses pareils, doué d’une ténacité à toute épreuve, et à tous mes raisonnements il ne répondit qu’en insistant de plus belle sur le respect dû à la coutume. Je songeai alors à chercher parmi les assistants quelqu’un qui voulût bien me servir de caution, et tout naturellement mes regards se portèrent sur l’endroit où j’avais remarqué le cavalier agenouillé qui, à la première vue, m’avait inspiré un si profond intérêt ; mais le cavalief avait disparu. Allais-je donc être forcé de me soumettre à l’odieuse formalité exigée par l’alcade? C’est à ce moment que le hasard m’envoya le se-

cond auxiliaire dont j’ai parlé. Le nouveau personnage qui vint s’interposer entre l’alcade et moi était très-majestueusement drapé d’un manteau de drap de Queretaro, couleur olive, dont un pan relevé cachait presque entièrement sa figure. A travers les nombreuses déchirures du manteau, 'on pouvait apercevoir une veste de drap non moins maltraitée. Arrivé devant l’alcade, après avoir, non sans peine, fendu la foule, ce personnage passa le bras à travers un des trous de son manteau, et put ainsi, sans déranger les plis de, sa cape, porter la main au débris de chapeau qui couvrait sa tôte. Il se découvrit courtoisement, tandis que dans sa chevelure noire et hérissée restaient accrochés quelques cigarettes , un billet de loterie et une image de la miraculeuse vierge de Guadalupe. Je ne fus pas médiocrement surpris en reconnaissant dans ce respectable bourgeois mexicain mon ami Perico, que je croyais mort et à la veille d’étre enterré.

« Seigneur alcade , dit Perico, ce cavalier a raison. C’est involontairement qu’il a commis ce meurtre. Il ne doit donc pas être confondu avec les malfaiteurs ordinaires, et d’ailleurs je suis ici pour le cautionner, car j’ai l'honneur de le connaître intimement.

— Et qui te cautionne, toi? demanda l’alcade.

— Mes antécédents, reprit modestement le Zaragale.... et ce cavalier, ajouta-t-il en me désignant.

— Mais puisque c’est toi qui le cautionne?

— Eh bien 1 je cautionne ce cavalier, ce cavalier me cautionne ; ce sont donc deux cautions pour une , et votre seigneurie ne peut pas mieux rencontrer. »

J’avoue que , placé entre la justice de l’alcade et la fatale protection de Perico , j’hésitai un instant. De son côté l’aleado ne semblait guère convaincu par le syllogisme que Perico venait de lui lancer avec une si triomphante assurance. Je crus devoir alors terminer le débat en me penchant à l’oreille de l’alcade et en lui donnant mon adresse à voix basse.

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« Eh bien ! reprit-il en se retirant , j’accepte la caution de votre ami à la cape olive , et je me rends de ce pas à votre domicile , où je compte vous trouver. »

L’alcade et les soldats s’étaient éloignés ; la foUle restait aussi compacte et toujours menaçante, mais un siftlement aigH et deux ou trois gambades eurent bientôt fait reconnaître Perico des gens de sa caste , qui se rangèrent âvec empressement devant lui. Le lépero prit alors mon cheval par la bride, et je m’éloignai ainsi de ces groupes sinistres, fort inquiet sur le dénoûment de mon aventure, et fort triste surtout du malheureux événement qui en avait été l’origine.

« Comment se fait-il que jé vous trouve si bien portant ? dis-je à mon guide quand j’eus recouvré un peu de sangfroid. J’avoue que je croyais vos affaires dans ce monde ù jamais terminées.

— I)ieu a fait un miracle em faveur de son serviteur, reprit Perico , et il leva dévotement les yeux au ciel ; mais on dirait, seigneur cavalier, que ma résurrection vous contrarie. Vous concevez du reste que , malgré tout mon désir de vous être agréable....

— Nullement, Perico, nullement, je suis enchanté de vous revoir en vie ; mais comment s’est opéré ce miracle ?

— Je n’en sais rien , reprit gravement le lépero ; seulement il s’est accompli assez rapidement pour que j’aie pu reprendre ma place parmi les spectateurs de la course, et même tenter une dernière ascension. Je venais d’être confessé et absous à neuf, c’était une occasion unique de risquer ma vie sans exposer mon âme ; j’ai voulu en profiter, et cela m’a porté bonheur : car cette fois , en dépit du taureau qui m’a soulevé de nouveau sur ses cornes , je suis retombé sur mes jambes , au grand contentement du public, qui a fait pleuvoir sur moi les réaitx et les demi-réaux. Alors, me trouvant, grâce à vous surtout, la bourse assez

bien garnie , j’ai pensé à satisfaire mes goûts pour la toilette , et je suis allé au baratillo faire emplette de ce costume, qui me donne un air fort respectable. Vous avez vu avec quelle considération l’alcade m’a traité. Il ii’y a rien de tel que d’être bien vêtu , seigneur cavalier ! i

Je vis clairement que le drôle m’avait joué une fois de plufe, et que sa feinte agonie, comme sa confession, n’avait été pour lui qu’un excellent moyen de tirer de moi quelques piastres. J’avoue néanmoins que ma colère fut désarmée en CO moment par la dignité comique avec laquelle je le voyais SC pavaner dans son manteau troué , tout en me tenant ces étranges discours. Je ne songeai qu’à me débarrasser d’une compagnie qui me devenait ilhportune , et je me contentai de lui dire en souriant :

« Si je compte bien , les maladies de vos enfants , l’ao couchement de votre femme, votre linceul, m’ont coûté à peu près une centaine de piastres; vous faire remise du tout , ce sera , j’aime à le croire , payer assez généreusement le service que vous venez de me rendre. t)e ce pas donc je regagne mon domicile, et je vous renouvelle mes remercfments.

— Votre domicile, seigneur cavalier! y pensez- vous? s’écria Perico ; mais , à l’heure qu’il est , votre maison doit être cernée par la force armée ; on vous cherche chez tous vos amis; vous ne savez pas à quel alcade vous avez affaire?

— Vous le connaissez donc?

— Je connais fous les alcades, seigneur cavalier, et ce qui prouve combien je mérite peu le surnom qu’on me donne , c’est que tous les alcades ne me connaissent pas ; mais, de tous ses pareils, celui qui vous poursuit maintenant est le plus fin , le plus rapace, le plus diabolique. >

Bien que j’eusse quelque raison de trouver ce portrait exagéré , je me sentis un moment ébranlé dans ma résolu-

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lion. Puis Perico me représenta, en termes vraiment pathétiques , le bonheur que sa femme et ses enfants éprouveraient à voir leur bienfaiteur venir leur demander un asile pour la nuit. Ayant à choisir entre deux protecteurs également intéressés , je me laissai convaincre par celui dont l’avidité avait les moins tristes dehors ; je me décidai à suivre de nouveau le lépero.

Cependant la nuit avançait ; nous traversions des ruelles suspectes , des carrefours déserts , des rues inconnues pour moi et remplies d’une formidable obscurité. Les serenos devenaient de plus en plus rares; je me sentais entraîner vers le fond de ces faubourgs où la justice n’ose pas pénétrer, et j’étais sans armes, à la merci d’un homme dont j’avais entendu l’épouvantable confession. Jusqu’alors le Zaragale, je l’avoue, ne m’avait guère paru trancher beaucoup par ses crimes, si effrontément avoués, sur une population démoralisée par l’ignorance , la misère et les guerres civiles ; mais, à cette heure et au milieu de ce dédale de sombres ruelles, au milieu du silence de la nuit, mon imagination prêtait à cette figure picaresque de fantasques et colossales dimensions. La position était critique : abandonner brusquement un pareil guide, dans ces quartiers perdus, était dangereux ; le suivre ne l’était pas moins.

« Mais où diable demeurez-vous? » demandai-je à Perico.

Le lépero se gratta la tête pour toute réponse ; j’insistai.

c A dire vrai , reprit-il enfin , n’ayant pas de domicile fixe , je demeure un peu partout.

— Et votre femme , et vos enfants , et cet asile que vous m’offriez?

— J’avais oublié, reprit imperturbablement le Zaragate, que j’avais envoyé hier ma femme et mes enfants à.... Queretaro; mais quant à un asile....

— Est-ce à Queretaro que vous me l’offrez aussi? demandai-je à Perico, reconnaissant trop tard que la femme

et les enfants do cet honnête personnage étaient aussi imaginaires que son domicile.

— Quant à un asile , reprit Perico avec la même impassibilité, vous partagerez celui que les ressources de mon imagination vont me procurer, et que je sais trouver quand mes moyens ne me permettent pas de louer un domicile ; car le ciel ne nous envoie pas tous les jours des courses de taureaux et d’autres aubaines semblables.... Tenez, ajoutat-il en me montrant du doigt une lueur vacillante et lointaine qu’on voyait se refléter sur le trottoir de granit , voilà peut-être notre affaire. *

Nous avançâmes vers la lueur qui brillait au loin , et je pus bientôt reconnaître qu’elle s’échappait de la lanterne d’un sereno. Drapé dans un manteau jaunâtre qui n’était guère en meilleur état que celui de Perico , le gardien de nuit , accroupi sur le trottoir, semblait suivre d’un regard mélancolique les grands nuages qui traversaient le ciel. A notre approche , il resta immobile dans son indolente attitude.

«Holà! l’ami, lui demanda le Zaragate, n’avez-vous pas connaissance dans le quartier de quelque velorto ?

— Oui, parbleu! d’ici à quelques cuadras (pâtés de maisons), et près du pont de l’Eguizarao , vous en trouverez un ; à telle enseigne que , si je ne craignais quelque ronde du seigneur régidor, ou si je trouvais quelque brave garçon qui voulût prendre mon manteau et garder ma lanterne , j’irais moi-méme à la fête.

— Bien obligé, dit courtoisement Perico; nous allons profiter du renseignement. »

Le sereno jeta un regard d’étonnement sur mon costume , qui jurait singulièrement avec celui de Perico.

« Les pareils de ce seigneur cavalier ont peu l’habitude de fréquenter ces réunions , dit l’homme de police.

— C’est un cas de force majeure ; ce seigneur a con-

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tracté une dette qui l’oblige à ne pas retourner ce soir chez lui;

— C’est différent, dit le screno; il y a des dettes qu’on n’aime à payer que le plus tard possible. >

Et, prêtant l’oreille aux sons d’une horloge lointaine, le gardien de nuit, sans plus s’occuper de nous, cria d’une voix lugubre : « 11 est neuf heures , et le temps est orageux. »

Puis il reprit sa première attitude , tandis que des voix lointaines de serenos lui répondaient successivement dans le silence de la nuit.

Je me remis mélancoliquement à marcher derrière Perico, suivi de mon cheval, que je menais en laisse , car les règlements de police interdisent, après YAngelm , de parcourir les rues de Mexico à cheval , et je n’étais nullement disposé U avoir de nouveau maille à partir avec les alcades. L’avouerai-jo ? ce qui me décidait en ce moment à ne pas me séparer de mon guide , c’était ma curiosité , que ses paroles venaient de mettre en éveil. Je voulais savoir co que pouvait être un velorio, et cet amour de l’imprévu, qui trouve tant d’occasions de se satisfaire au Mexique, venait une fois encore m’arracher à mes ennuis.

Nous n’avions pas marché dix minutes que , selon le renseignement du sereno , nous avions atteint un pont jeté sur un étroit canal. Des maisons crevassées baignaient leur pied verdâtre dans une eau grasse et bourbeuse. Une lampe, qui se consumait tristement devant un retahlo (tableau) des âmes du purgatoire , jetait des reflets livides sur cette eau stagnante. Sur les azoteas (terrasses), des chiens de garde hurlaient à la lune, tantôt cachée, tantôt encadrée seulement dans un mobile rideau de nuages, car nous étions dans la saison des pluies. Sauf ces lugubres rumeurs, tout était silencieux là comme dans les autres quartiers que nous venions do traverser. Les fenêtres d’un premier étage , assez vivement éclairées en face du tableau des âmes du purga-

toire , tranchaient seules sur cette double rangée de sombres masures. Perico frappa à la porte de la maison illuminée. On tarda quelque temps à venir; enfin la porte s’ouvrit, mais à demi, un des vantaux étant retenu, selon l’usage, par une chaîne de fer.

« Qui est là? dit une voix d’homme.

— Des amis qui viennent prier pour les morts et se réjouir avec les vivants , » répondit Perico sans hésiter.

Nous entrâmes. Éclairés par la lanterne de celui qui remplissait les fonctions de portier, nous traversâmes le vestibule et pénétrâmes dans une cour intérieure. Le guide montra à Perico un anneau scellé dans le mur : J’y attachai mon cheval par la bride ; nous montâmes une vingtaine de marches , et j’entrai, précédé de Perico, dans une pièce assez bien éclairée. J’allais enfin apprendre ce que c’est qu’un velorio.

Le Velorio.

La réunion dans laquelle Perico m’avait introduit présentait un spectacle des plus étranges. Des hommes et des femmes du menu peuple, au nombre d’une vingtaine, étaient assis en cercle, causant, criant, gesticulant. Une odeur fétide, cadavéreuse , mal combattue par la fumée des cigares et par la vapeur du vin de Xérès et du chinguirito ' , remplissait la salle. Dans un coin de l’appartement, une table s’élevait surchargée de provisions de toute espèce, de tasses, de bouteilles, de flacons. A une table plus éloignée, des joueurs assis mêlaient au cliquetis de la monnaie de cuivre tous les termes techniques du monte, et se disputaient, avec une ardeur excitée par les liqueurs fortes , des piles de cuartillas et

t. Ean-de-vie de canne à sucre.

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de tlacos*. Sous la triple inspiration du vin, des femmes et du jeu , l’orgie que je surprenais ainsi à son début paraissait devoir prendre rapidement un formidable essor ; mais ce qui me frappa le plus fut précisément l’objet qui semblait le moins préoccuper les assistants. Un jeune enfant, qui paraissait avoir atteint à peine sa septième année, était couché sur une table. A son front pâle , couvert de fleurs fanées par la chaleur d’une atmosphère étouffante, à ses yeux vitreux, à ses joues amaigries et plombées, déjà nuancées de tons violâtres, il était facile de voir que la vie s’était re.tirée de lui', et que depuis plusieurs jours peut-être il dormait du sommeil éternel. Au milieu des cris, des rires, du jeu, des conversations bruyantes , au milieu de ces hommes et de ces femmes qui riaient et chantaient comme des sauvages, l’aspect de ce petit cadavre était navrant. Les fleurs, les bijoux qui le couvraient, loin d’ôter à la mort sa lugubre solennité, ne faisaient que la rendre plus hideuse. Tel était l’asile que je devais à l’ingénieuse sollicitude de Perico.

Un silence général suivit notre entrée. Un homme, dans lequel j’eus bientôt reconnu le maître de la maison et le père de l’enfant mort , se leva pour nous recevoir. Son front, loin d’être chargé de tristesse , semblait au contraire rayonner de contentement, et ce fut d’un air d’orgueil qu’il nous montra les nombreux hôtes réunis pour célébrer avec lui la mort de son fils, regardée comme une faveur du ciel, puisque Dieu avait daigné rappeler à lui le jeune enfant avant qu’il fût en âge de pécher. Il nous assura que nous étions les bienvenus dans sa maison , et que pour lui , en un jour semblable , les étrangers devenaient des amis. Grâce à la loquacité de Perico, j’étais devenu le point de mire de tous les regards. J’avais un personnage difficile à faire, Perico ayant cru devoir affirmer, à tous ceux qui voulaient l’entendre, qu’il était impossible de

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