‹ Scènes de la vie militaireChapitre 12 sur 45 · XII · texte numérisé non relu

XII

322 SCÈxNES DE LA VIE MILITAIRE.

pourtant des animaux comme vous!... Mais n'allez pas grtger les Français, au moins... Je ne vous aimerais plus!

Elle joua comme un jeune chien joue avec son maître, se laissant rouler, battre et flatter tour à tour; et parfois elle provoquait le soldat en avançant la patte sur lui, par un geste de solliciteur.

Quelques jours se passèrent ainsi. Cette compagnie permit au Provençal d'admirer les sublimes beautés du désert. Du moment qu'il y trouvait des heures de crainte et de tranquillité, des aliments, et une créature à laquelle il pensait, il eut Tàme agitée par des contrastes... C'était une vie pleine d'oppositions. La solitude lui révéla tous ses secrets, l'enveloppa de ses charmes. Il découvrit dans le lever et le coucher du soleil des spectacles inconnus au monde. Il sut tressaillir en entendant au-dessus de sa tête le doux sifflement des ailes d'un oiseau, — rare passager! — en voyant les nuages se confondre, — voyageurs changeants et colorés ! Il étudia pendant la nuit les effets de la lune sur l'océan des sables, où le simoun produisait des vagues, des ondulations et de rapides changements. Il vécut avec le jour de l'Orient, il en adiuira les pompes merveilleuses ; et souvent, après avoir joui du terrible spectacle d'un ouragan dans cette plaine où les sables soulevés produisaient des brouillards rouges et secs, des nuées mortelles, il voyait venir la nuit avec délices, car alors tombait la bienfaisante fraîcheur des étoiles. Il écouta des musiques imaginaires dans les cieux. Puis la solitude lui apprit à déployer les trésors de la rêverie. Il passait des heures entières à se rappeler des riens, à comparer sa vie passée à sa vie présente. Enfin, il se passionna pour sa panthère, car il lui fallait bien une affection. Soit que sa volonté, puissamment projetée, eût modifié le caractère de sa compagne, soit qu'elle trouvât une nourriture abondante grâce aux combats qui se livraient alors dans ces déserts, elle respecta la vie du Français, qui finit par ne plus s'en défier en la voyant si bien apprivoisée. Il employait la plus grande partie du temps à dormir ; mais il était obligé de veiller, comme une araignée au sein de sa toile, pour ne pas laisser échapper le moment de sa délivrance, si quelqu'un passait dans la sphère décrite par l'horizon. Il avait sacrifié sa chemise pour en faire un drapeau, arboré sur le haut d'un palmier dépouillé de feuillage. Conseillé par la nécessité, il sut trouver le

moyen de le garder déployé en le tendant avec des baguettes, car le vent aurait pu ne pas l'agiter au moment où le voyageur attendu regarderait dans le désert...

C'était pendant les longues heures où l'abandonnait l'espérance qu'il s'amusait avec la panthère. 11 avait fini par connaître les différentes inflexions de sa voix, l'expression de ses regards, il avait étudié les caprices de toutes les taclies qui nuançaient l'or de sa robe. Mignonne ne grondait même plus quand il lui prenait la touffe par laquelle sa redoutable queue était terminée, pour en compter les anneaux noirs et blancs, ornement gracieux, qui brillait de loin au soleil comme des pierreries. Il avait du plaisir à contempler les lignes moelleuses et fines des contours, la blancheur du ventre, la grâce de la tête. Mais c'était surtout quand elle folâtrait •qu'il la regardait complaisamment , et l'agilité, la jeunesse de ses mouvements, le surprenaient toujours; il admirait sa souplesse quand elle se mettait à bondir, à ramper, à se glisser, à se fourrer, à s'accrocher, se rouler, se blottir, s'élancer partout. O^ielque rapide que fût son élan, quelque glissant que fût un bloc de granit, elle s'y arrêtait tout court au mot de <( Mignonne ! »

Un jour, par un soleil éclatant, un immense oiseau plana dans les airs. Le Provençal quitta sa panthère pour examiner ce nouvel hôte; mais, après un moment d'attente, la sultane délaissée gronda sourdement.

— Je crois. Dieu m'emporte, qu'elle est jalouse! s'écria-t-il en voyant ses yeux redevenus rigides. L'âme de Virginie aura passé dans ce corps-là, c'est sûr!...

L'aigle disparut dans les airs pendant que le soldat admirait la croupe rebondie de la panthère. Mais il y avait tant de grâce et de jeunesse dans ses contours! C'était joli comme une femme. La blonde fourrure de la robe se mariait par des teintes fines aux tons du blanc mat qui distinguait les cuisses. La lumière profusément jetée par le soleil faisait briller cet or vivant, ces taches brunes, de manière à leur donner d'indéfinissables attraits. Le Provençal et la panthère se regardèrent l'un et l'autre d'un air intelligent; la coquette tressaillit quand elle sentit les ongles de son ami lui gratter le crâne, ses yeux brillèrent comme deux éclairs, puis elle Jes ferma fortement.

32i SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.

— Elle a une âme! dit-il en étudiant la tranquillité de celte reine des sables, dorée comme eux, blanche comme eux, solitaireet brûlante comme eux...

— Eh bien, me dit-elle, j'ai lu votre plaidoyer en laveur des bêtes; mais comment deux personnes si bien faites pour se comprendre ont-elles fini?

— Ah! voilà!... Elles ont fini comme finissent toutes les grandes passions, par un malentendu. On croit, de part et d'autre, à quelque trahison, l'on ne s'explique point par fierté, l'on se bi'ouille par entêtement.

— Et quelquefois dans les plus beaux moments, dit-elle; un regard, une exclamation, suflisent... Eh bie.i, alors, achevez l'histoire.

— C'est horriblement difficile, mais vous comprendrez ce que^ m'avait déjà confié le vieux grognard quand, en finissant sa bouteille de vin de Champagne, il s'est écrié :

— Je ne sais pas quel mal je lui ai fait, mais elle se retourna comme si elle eût été enragée, et, de ses dents aiguës, elle m'entama la cuisse, faiblement sans doute. Moi, croyant qu'elle voulait me dévorer, je lui plongeai mon poignard dans le cou. Elle roula en jetant un cri qui me glaça le cœur, je la vis se débattant en me regardant sans colère. J'aurais voulu pour tout au monde, pour ma croix, que je n'avais'pas encore, la rendre à la vie. C'était comme si j'eusse assassiné une personne véritable. Et les soldats qui avaient vu mon drapeau, et qui accoururent à mon secours, me trouvèrent tout en larmes... — Eh bien, monsieur, reprit-il après un moment de silence, j'ai fait depuis la guerre en Allemagne, en Espagne, en Russie, en France; j'ai bien promené mon cadavre, je n'ai rien vu de semblable au désert... Ah! c'est que cela est bien beau !

— Qu'y sentiez-vous? lui ai-je demandé.

— Oh! cela ne se dit pas, jeune homme. D'ailleurs, je ne regrette pas toujours mon bouquet de palmiers et ma panthère,... il faut.

•que je sois triste pour cela. Dans le désert, voyez-vous, il y a tout, ■et il n'y a rien...

— Mais encore, expliquez-moi...

— Eh bien, reprit-il en laissarA échapper un geste d'impatience, •c'est Dieu sans les hommes.

Paris, 1832,

Page 1