‹ Scènes de la vie militaireChapitre 19 sur 45 · MARIE-PAUL · texte numérisé non relu

MARIE-PAUL

— Voici l'autre, reprit-elle avec une charmante rougeur au front :

« Andernach, avant le combat.

» Ma bonne Laurence, j'ai quelque tristesse dans l'âme; mais Marie-Paul a trop de gaieté dans le caractère pour ne pas vous plaire beaucoup plus que je ne vous plais. Il vous faudra, quelque jour choisir, entre nous : eh bien, quoique je vous aime avec une passion... »

— Vous correspondiez avec des émigrés! dit Peyrade en interrompant Laurence et mettant par précaution les lettres entre lui et la lumière pour vérifier si elles ne contenaient pas, dans l'entredeux des lignes, une écriture en encre sympathique.

— Oui, dit Laurence, qui replia les précieuses lettres, dont le papier avait jauni. Mais en vertu de quel droit violez-vous ainsi mon domicile, ma liberté personnelle et toutes les vertus domestiques?

— Ah! au fait! dit Peyrade. De quel droit? il faut vous le dire, Jbelle aristocrate, reprit-il en tirant de sa poche un ordre émané du ministre de la justice et contre-signe du ministre de l'intérieur. Tenez, citoyenne, les ministres ont pris cela sous leur bonnet...

— Nous pourrions vous demander, lui dit Corentin à Toreille, de quel droit vous logez chez vous les assassins du premier consul? Vous m'avez appliqué sur les doigts un coup de cravache qui m'autoriserait à donner quelque jour un coup de main pour expédier MM. vos cousins, moi qui venais pour les sauver...

Au seul mouvement des lèvres et au regard que Laurence jeta sur Corentin, le curé comprit ce que disait ce grand artiste inconnu, ■et fit à la comtesse un signe de défiance qui ne fut vu que par Goulard. Peyrade frappait sur le dessous de la boîte de petits coups pour savoir s'il n'était pas composé de deux planches 'Creuses.

— Oh! mon Dieu! dit Laurence à Peyrade en lui arrachant le dessus, ne le brisez pas..., tenez.

Elle prit une épingle, poussa la tête d'une figure : les deux planches, chassées par un ressort, se disjoignirent, et celle qui était creuse offrit les deux miniatures de MM. de Simeuse en uniforme de l'armée de Condé, deux portraits sur ivoire faits en Allemagne. Corentin, qui se trouvait face à face avec un adversaire digne de toute sa colère, attira par un geste Peyrade dans un coin et conféra secrètement avec lui.

— Vous jetiez cela au feu! dit l'abbé Goujet à Laurence en lui montrant par un regard la lettre de la marquise et les cheveux.

Pour toute réponse, la jeune fille haussa significativement les -épaules. Le curé comprit qu'elle sacrifiait tout pour amuser les •espions et gagner du temps, et il leva les yeux au ciel par un geste -d'admiration.

— Où donc a-t-on arrêté Gothard, que j'entends pleurer? lui ditelle assez haut pour être entendue.

— Je ne sais pas, répondit le curé.

— Était-il allé à la ferme?

— La ferme! dit Peyrade à Corentin. Envoyons-y du monde.

— Non, répondit Corentin, cette fille n'aurait pas confié le salut ^e ses cousins à un fermier. Elle nous amuse... Faites ce que je

vous dis, afin qu'après avoir commis la faute de venir ici, nous ea remportions au moins quelques éclaircissements.

Corentin vint se mettre devant la cheminée, releva les longues basques pointues de son habit pour se chauffer, et prit l'air, le ton, les manières d'un homme qui se trouve en visite.

— Mesdames, vous pouvez vous coucher, et vos gens également^ — Monsieur le maire, vos services nous sont maintenant inutiles. La sévérité de nos ordres ne nous permet pas d'agir autrement que nous venons de le faire; mais, quand toutes les murailles, qui me semblent bien épaisses, seront examinées, nous partirons.

Le maire salua la compagnie et sortit. Ni le curé ni mademoiselle Goujet ne bougèrent. Les gens étaient trop inquiets, pour ne pas suivre le sort de leur jeune maîtresse. Madame d'Hauteserre,.. qui, depuis l'arrivée de Laurence, l'étudiait avec la curiosité d'une mère au désespoir, se leva, la prit par le bras, l'emmena dans uu. coin et lui dit à voix basse :

— Les avez-vous vus?

— Comment aurais-je laissé vos enfants venir sous notre toit sans que vous le sachiez? répondit Laurence. — Durieu, dit-elle, voyez s'il est possible de sauver ma pauvre Stella, qui respire encore.

— Elle a fait beaucoup de chemin? dit Corentin.

— Quinze lieues en trois heures , répondit-elle au curé, qui la contemplait avec stupéfaction. Je suis sortie à neuf heures et demie», et suis revenue à une heure bien passée.

Elle regarda la pendule, qui marquait deux heures et demie.

— Ainsi, reprit Corentin, vous ne niez pas d'avoir fait une course de quinze lieues?

— Non, dit-elle. J'avoue que mes cousins et MM. de Simeuse». dans leur parfaite innocence, comptaient demander à ne pas être exceptés de l'amnistie, et revenaient à Cinq-Cygne. Aussi, quand j'ai pu croire que le sieur Malin voulait les envelopper dans quelque trahison, suis-je allée les prévenir de retourner en Allemagne, où ils seront avant que le télégraphe de Troyes les ait signalés à la frontière. Si j'ai commis un crime, on m'en punira.

Cette réponse, profondément méditée par Laurence, et si probable dans toutes ses parties, ébranla les convictions de Corenlin,.

que la jeune comtesse observait du coin de l'œil. Dans cet instant si décisif, et quand toutes les âmes étaient en quelque sorte suspendues à ces deux visages, que tous les regards allaient de Corentin à Laurence et de Laurence à Carentin, le bruit d'un cheval au galop venant de la forêt retentit sur le chemin, et de la grille sur le pavé de la pelouse. Une affreuse anxiété se peignit sur tous les visages.

Peyrade entra l'œil brillant de joie, il vint avec empressement à son collègue et lui dit assez haut pour que la comtesse l'entendît :

— Nous tenons Michu!

Laurence, à qui l'angoisse, la fatigue et la tension de toutes ses facultés intellectuelles donnaient une couleur rose aux joues, reprit sa pâleur et tomba presque évanouie, foudroyée, sur un fauteuil. La Durieu, mademoiselle Goujet et madame d'Hauteserre s'élancèrent auprès d'elle, car elle étouffait; elle indiqua par un geste de couper les brandebourgs de son amazone.

— Elle a donné dedans..., ils vont sur Paris! dit Corentin à Peyrade. Changeons les ordres.

Ils sortirent, en laissant un gendarme à la porte du salon. L'adresse infernale de ces deux hommes venait de remporter un horrible avantage dans ce duel, en prenant Laurence au piège d'une de leurs ruses habituelles.

A six heures du matin, au petit jour, les deux agents revinrent. Après avoir exploré le chemin creux, ils s'étaient assurés que 1rs chevaux y avaient passé pour aller dans la forêt. Ils attendaient les rapports du capitaine de gendarmerie chargé d'éclairer le pays. Tout en laissant le château cerné sous la surveillance d'un brigadier, ils allèrent pour déjeuner chez un cabaretier de Cinq- Cygne, mais toutefois après avoir donné l'ordre de mettre en liberté Gothard, qui n'avait cessé de répondre à toutes les questions par des torrents de pleurs; et Catherine, qui restait dans sa silencieuse immobilité. Catherine et Gothard vinrent au salon, et baisèrent les mains de Laurence, qui gisait étendue dans la bergère. Durieu vint annoncer que Stella ne mourrait pas , mais elle exigeait bien des soins.

Le maire, inquiet et curieux, rencontra Peyrade et Corentin dans le village. 11 ne voulut pas SOUlTrir que des employés supé-

rieurs déjeunassent dans un méchant cabaret, il les emmena chez lui. L'abbaye était à un quart de lieue. Tout en cheminant, Peyrade remarqua que le brigadier d'Arcis n'avait fait parvenir aucune nouvelle de Michu ni de Violette.

— Nùiis avons affaire à des gens de qualité, dit Corentin, ils sont plus forts que nous. Le prêtre y est sans doute pour quelque chose.

Au moment où madame Goulard faisait entrer les deux employés dans une vaste salle à manger sans feu, le lieutenant de gendarmerie arriva, l'air assez effaré.

— Nous avons rencontré le cheval du brigadier d'Arcis dans la forêt, sans son maître, dit-il à Peyrade.

— Lieutenant, s'écria Corentin, courez au pavillon de Michu, sachez ce qui s'y passe ! On aura tué le brigadier.

Cette nouvelle nuisit au déjeuner du maire. Les Parisiens avalèrent tout avec une rapidité de chasseurs mangeant à une halte, et revinrent au château dans leur cabriolet d'osier attelé du cheval de poste, pour pouvoir se porter rapidement sur tous les points où leur présence serait nécessaire. Quand ces deux hommes reparurent dans ce salon, où ils avaient jeté le trouble, l'effroi, la douleur et les plus cruelles anxiétés, ils y trouvèrent Laurence en robe de chambre, le gentilhomme et sa femme, l'abbé Goujet et sa sœur groupés autour du feu, tranquilles en apparence.

— Si l'on tenait Michu, s'était dit Laurence, on l'aurait amené. J'ai le chagrin de n'avoir pas été maîtresse de moi-même, d'avoir jeté quelque clarté dans les soupçons de ces infâmes ; mais tout peut se réparer. — Serons-nous longtemps vos prisonniers? demanda-t-elle aux deux agents d'un air railleur et dégagé.

— Comment peut-elle savoir quelque chose de notre inquiétude sur Michu? Personne du dehors n'est entré dans le château. Elle nous gouaille ! se dirent les deux espions par un regard.

— Nous ne vous importunerons pas longtemps encore, répondit Corentin ; dans trois heures d'ici , nous vous offrirons nos regrets d'avoir troublé votre solitude.

Personne ne répondit. Ce silence du mépris redoubla la rage intérieure de Corentin, sur le compte de qui Laurence et le curé, les deux intelligence de ce petit monde, s'étaient édifiés. Gothard

et Catherine mirent le couvert auprès du feu pour le déjeuner» auquel prirent part le curé et sa sœur. Les maîtres ni les domestiques ne firent aucune attention aux deux espions, qui se promenaient dans le jardin, dans la cour, sur le chemin, et qui revenaient de temps en temps au salon.

A deux heures et demie, le lieutenant reparut.

— J'ai trouvé le brigadier, dit-il à Corentin, étendu dans le chemin qui mène du pavillon dit de Cinq-Cygne à la ferme de Bellache, sans aucune blessure autre qu'une horrible contusion à la tête, et vraisemblablement produite par sa chute. Il a été, dit-il», enlevé de dessus son cheval si rapidement, et jeté si violemment en arrière, qu'il ne peut expliquer de quelle manière cela s'est fait; ses pieds ont quitté les étriers : sans cela, il était mort, son cheval, effrayé, l'aurait traîne à travers champs. Nous l'avons confiéà Michu et à Violette...

— Comment! Michu se trouve à son pavillon? dit Corentin, qui regarda Laurence.

La comtesse souriait d'un œil fin, en femme qui prenait sa revanche.

— Je viens de le voir en train d'achever avec Violette un marché qu'ils ont commencé hier au soir, répondit le lieutenant. Violette et Michu m'ont paru gris; mais il n'y a pas de quoi s'en étonner, ils ont bu pendant toute la nuit, et ne sont pas encore d'accord.

— Violette vous l'a dit? s'écria Corentin.

— Oui, dit le lieutenant.

— Ah ! il faudrait tout faire soi-même ! s'écria Peyrade en regardant Corentin, qui se défiait tout autant que Peyrade de l'intelligence du lieutenant.

Le jeune homme répondit au vieillard par un signe de tête.

— A quelle heure êtes-vous arrivé au pavillon de Michu? dit Corentin en remarquant que mademoiselle de Cinq-Cygne avait regardé l'horloge sur la cheminée.

— A deux heures environ, répondit le lieutenant.

Laurence couvrit d'un même regard M. et madame d'Hauteserre, l'abbé Goujet et sa sœur, qui se crurent sous un manteau d'azur; la joie du triomphe pétillait dans ses yeux, elle rougit, et des larmes roulèrent entre ses paupières. Forte contre les plus grands

malheurs, cette jeune fille ne pouvait pleurer que de plaisir. En ce moment, elle fut sublime, surtout pour le curé, qui, presque chagrin de la virilité du caractère de Laurence, y aperçut alors l'excessive tendresse de la femme ; mais cette sensibilité gisait, chez elle, comme un trésor caché à une profondeur infinie sous un bloc de granit.

Un gendarme vint demander s'il fallait laisser entrer le fils de Michu,qui venait de chez son père pour parler aux messieurs de Paris. Corentin répondit par un signe affîrmatif. François Michu, ce rusé petit chien qui chassait de race, était dans la cour, où Gothard, mis en liberté, put causer avec lui pendant un instant sous les yeux du gendarme. Le petit Michu s'acquitta d'une commission en glissant quelque chose dans la main de Gothard sans que le gendarme s'en aperçût. Gothard se coula derrière François et arriva jusqu'à mademoiselle de Cinq-Cygne pour lui remettre innocemment •son alliance entière, qu'elle baisa bien ardemment, car elle comprit que Michu lui disait, en la lui envoyant ainsi, que les quatre gentilshommes étaient en sûreté.

— Al'n p'a (mon papa) fait demander où faut mettre el briga- (liais, qui ne va pas ben du tout?

— De quoi se plaint-il? dit Peyrade.

— Eu d'ia tâte, il s'a fiché par tare ben drument tout de même. Pour un gindarme, qui savions montar à clievâlle, c'est du guignon; mais il aura butté! 11 a un trou, oh! gros comme eul' poing, darrière la tâte. Paraît qu'il a évu la chance ed' timber sur un méchant caillou. Pauvre homme! il a beau ette gindarme, i souffe tout de même, que çâ fît pitié.

Le capitaine de gendarmerie de Troyes entra dans la cour, mit pied à terre, fit signe à Corentin, qui, en le reconnaissant, se précipita vers la fenêtre et l'ouvrit pour ne pas perdre de temps.

— Qu'y a-t-il?

— Nous avons été ramenés comme des Hollandais! On a trouvé cinq chevaux morts de fatigue, le poil hérissé de sueur, au beau milieu de la grande avenue de la forêt; je les fais garder pour savoir d'où ils viennent et qui les a fournis. La forêt est cernée, ■«eux qui s'y trouvent n'en pourront pas sortir,

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