UN PROCES POLITIQUE SOUS L EMPIRE
A trente-quatre ans de distance, pendant lesquels il s'est fait trois grandes révolutions, les vieillards seuls peuvent se rappeler aujourd'hui le tapage inouï produit en Furope par l'enlèvement d'un sénateur de l'Empire français. Aucun procès, si ce n'est ceux de Trumeau, l'épicier de la place Saint-Michel, et celui de la veuve Morin, sous l'Empire; ceux de Fualdès et de Castaing, sous la Restauration; ceux de madame Lafarge et de Fieschi, sous le gouvernenaent actuel, n'égala en intérêt et en curiosité celui des jeunes gens accusés de l'enlèvement de Malin. Un pareil attentat contre un membre de son Sénat excita la colère de l'empereur, à qui l'on apprit l'arrestation des délinquants presque en même temps que la perpétration du délit et le résultat négatif des recherches. La forêt fouillée dans ses profondeurs, TAiibe et les départements environnants parcourus dans toute leur étendue n'offrirent pas le moindre indice du passage ou de la séquestration du comte de Gondreville. Le grand juge, mandé par Napoléon, vint, après avoir pris des renseignements auprès du minisire de la police , et lui expliqua la position de Malin vis-à-vis des Simeuse. L'empereur, alors occupé de choses graves, trouva la solution de l'affaire dans les faits antérieurs.
— Ces jeunes gens sont fous, dit-il. Un jurisconsulte comme Malin doit revenir sur des actes arrachés par la violence. Surveillez ces nobles pour savoir comment ils s'y prendront pour relâcher le comte de Gondreville.
Il enjoignit de déployer la plus grande célérité dans une affaire où il vit un attentat contre ses institutions, un fatal exemple de résistance aux effets de la Révolution, une atteinte à la grande question des biens nationaux, et un obstacle à cette fusion des partis qui fut la constante préoccupation de sa politique intérieure. Enfin, il se trouvait joué par ces jeunes gens qui lui avaient promis de vivre tranquillement.
— La prédiction de Fouché s'est réalisée ! s'écria-t-il en se rap-
pelant la phrase échappée deux ans auparavant à son ministre actuel de la police, qui ne l'avait dite que sous l'impression du rapport fait par Corentin sur Laurence.
On ne peut pas se figurer, sous un gouvernement constitutionnel où personne ne s'intéresse à une chose publique aveugle et muette, ingrate et froide, le zèle qu'un mot de l'empereur imprimait à sa machine politique ou administrative. Cette puissante volonté semblait se communiquer aux choses aussi bien qu'aux hommes. Une fois son mot dit, l'empereur, surpris par la coalition de 1806, oublia l'affaire. Il pensait à de nouvelles batailles à livrer, et s'occupait de masser ses régiments pour frapper un grand coup au cœur de la monarchie prussienne; mais son désir de voir faire prompte justice trouva un puissant véhicule dans l'incertitude qui affectais la position de tous les magistrats de l'Empire. En ce moment, Cambacérès, en sa qualité d'archichancelier, et le grand juge Régnier préparaient l'institution des tribunaux de première instance, descours impériales et de la cour de cassation; ils agitaient la question des costumes, auxquels Napoléon tenait tant et avec tant de raisonils revisaient le personnel et recherchaient les restes des parlements abolis. Naturellement, les magistrats du département de l'Aube pensèrent que donner des preuves de zèle dans l'affaire de l'enlèvement du comte de Gondreville serait une excellente recommandation. Les suppositions de Napoléon devinrent alors des certitudes pour les courtisans et pour les masses.
La paix régnait encore sur le continent, et l'admiration pou-r l'empereur ét^it unanime en France : il cajolait les intérêts, les vanités, les personnes, les choses, enfin tout, jusqu'aux souvenirs. Cette entreprise parut donc à tout le monde une atteinte au bortheur public. Ainsi, les pauvres gentilshommes innocents furent couverts d'un opprobre général. En petit nombre et confinés dans leurs terres, les nobles déploraient cette affaire entre eux, mais pas un n'osait ouvrir la bouche. Comment, en effet, s'opposer au déchaî nement de l'opinion publique? Dans tout le département, on exhumait les cadavres des onze personnes tuées, en 1792, à travers les persiennes de l'hôtel de Cinq-Cygne, et l'on en accablait les accusés. On craignait que les émigrés, enhardis, n'exerçassent tous des violences sur les acquéreurs de leurs biens, pour en préparer la.
UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE. 48iî
restitution en protestant ainsi contre un injuste dépouillement. Ces nobles gens furent donc traités de brigands, de voleurs, d'assassins, et la complicité de Michu leur devint surtout fatale. Cet homme, qui avait coupé, lui ou son beau-père, toutes les têtes tombées dans le département pendant la Terreur, était l'objet des contes les plus ridicules. L'exaspération fut d'autant plus vive, que Malin avait placé à peu près tous les fonctionnaires de l'Aube. Aucune voix généreuse ne s'éleva pour contredire la voix publique. Enfin, les malheureux n'avaient aucun moyen légal de combattre les préventions; car, en soumettant à des jurés et les éléments de l'accusation et le jugement, le Code de brumaire an iv n'avait pu donner aux accusés i'immense garantie du recours en cassation pour cause de suspicion légitime. Le surlendemain de l'arrestation, les maîtres et les gens du château de Cinq-Cygne furent assignés à comparaître devant le jury d'accusation. On laissa Cinq-Cygne à la garde du fermier, sous l'inspection de l'abbé Goujet et de sa sœur, qui s'y étatlirent. Mademoiselle de Cinq-Cygne, M. et madame d'Hauteserre vinrent occuper la petite maison que possédait Durieu dans un de <;es longs et larges faubourgs qui s'étalent autour de la ville de Troyes. Laurence eut le cœur serré quand elle reconnut la fureur des masses, la malignité de la bourgeoisie ^et l'hostilité de l'admi- 'Distration par plusieurs de ces petits événements qui arrivent toujours aux parents des gens impliqués dans une affaire criminelle, dans les villes de province où elles se jugent. C'est, au lieu de •mots encourageants et pleins de compassion, des conversations entendues où éclatent d'affreux désirs de vengeance; des ténioi- -gnages de haine à la place des actes de la stricte politesse ou de la Féserve ordonnée par la décence, mais surtout un isolement dont s'affectent les hommes ordinaires, et d'autan plus rapidement senti, que le malheur excite la défiance. Laurence, qui avait recouvré toute sa force, comptait sur les clartés de l'innocence et méprisait trop la foule pour s'épouvanter de ce silence désapprobateur par \equel on l'accueillait. Elle soutenait le courage de M. et madame d'Hauteserre, tout en pensant à la bataille judiciaire qui, d'après la rapidité de la procédure, devait bientôt se livrer devant la cour criminelle. Mais elle allait recevoir un coup auquel elle ne s'atten- <dait point et qui diminua son courage. Au milieu de ce désastre et
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par le déchaînement général, au moment où cette famille affligée se voyait comme dans un désert, un homme grandit tout à coup aux yeux de Laurence et montra toute la beauté de son caractère. Le lendemain du jour où l'accusation, approuvée par la formule : Oui, il y a lieu, que le chef du jury écrivait au bas de l'acte, fut renvoyée à l'accusateur public, et que le mandat d'arrêt décerné contre les accusés eut été converti en une ordonnance de prise de corps, le marquis de Chargebœuf vint courageusement dans sa vieille calèche au secours de sa jeune parente. Prévoyant la promptitude de la justice, le chef de cette grande famille s'était hâté d'aller à Paris, d'où il amenait l'un des plus rusés et des plus honnêtes procureurs du vieux temps, Bordin, qui devint, à Paris, l'avoué de la noblesse pendant dix ans, et dont le successeur fut le célèbre avoué Derville. Ce digne procureur choisit aussitôt pour avocat le petit-fils d'un ancien président du parlement de Normandie, qui se destinait à la magistrature et dont les études s'étaient faites sous sa tutelle. Ce jeune avocat, pour employer une dénomination abolie que l'empereur allait faire revivre, fut en effet nommé substitut du procureur général à Paris, après le procès actuel, et devint un de nos plus célèbre.^ magistrats. M. de Granville accepta celte défense comme une occasion de débuter avec éclat. A cette époque, les avocats étaient remplacés par des défenseurs officieux. Ainsi le droit de défense n'était pas restreint, tous les citoyens pouvaient plaider la cause de l'innocence ; mais les accusés n'en prenaient pas moins d'anciens avocats pour se défendre. Le vieux marquis, effrayé des ravages que la douleur avait faits chez Laurence, fut admirable de bon goût et de convenance. Il ne rappela point ses conseils donnés en pure perte ; il présenta Bordin comme un oracle dont les avis devaient être suivis à la lettre, et le jeune de Granville comme un défenseur en qui l'on pouvait avoir une entière confiance.
Laurence tendit la main au vieux marquis et lui serra la sienne avec une vivacité qui le charma.
— Vous aviez raison, lui dit-elle.
— Voulez-vous maintenant écouter mes conseils? demanda-t-il. La jeune comtesse fit, ainsi que M. et madame d'Hauteserre, uu
signe d'assentiment.
— Eh bien, venez dans ma maison, elle est au centre de la ville, près du tribunal ; vous et vos avocats, vous vous y trouverez mieux qu'ici, 011 vous êtes entassés et beaucoup trop loin du champ de bataille. Vous auriez la ville à traverser tous les jours.
Laurence accepta ; le vieillard l'emmena, ainsi que madame d'Hauteserre, à sa maison, qui fut celle des défenseurs et des habitants de Cinq-Cygne tant que dura le procès. Après le dîner, les portes closes, Bordin se fit raconter exactement par Laurence les circonstances de l'afTaire, en la priant de n'omettre aucun détail, quoique déjà quelques-uns des faits antérieurs eussent été dits à Bordin et au jeune défenseur par le marquis durant leur voyage de Paris à Troyes. Bordin écouta , les pieds au feu , sans se donner la moindre importance. Le jeune avocat, lui, ne put s'empêcher de se partager entre son admiration pour mademoiselle de Cinq-Cygne et l'attention qu'il devait aux éléments de la cause,
— Est-ce bien tout? demanda Bordin quand Laurence eut raconte les événements du drame tels que ce récit les a présentés jusqu'à présent.
— Oui, répondit-elle.
Le silence le plus profond régna pendant quelques instants dans le salon de l'hôtel de Chargebœuf où se passait cette scène, une des plus graves qui aient lieu durant la vie, et une des plus rares aussi. Tout procès est jugé par les avocats avant les juges, de même que la mort du malade est pressentie par les médecins, avant la lutte que les uns soutiendront contre la nature et les autres contre la justice. Laurence, M. et madame d'Hauteserre, le marquis, avaient les yeux sur la vieille figure noire et profondément labourée par la petite vérole de ce vieux procureur, qui allait prononcer des paroles de vie ou de mort. M. d'Hauteserre s'essuya des gouttes de sueur sur le front. Laurence regarda le jeune avocat et lut trouva le visage attristé.
— Eh bien, mon cher Bordin? dit le marquis en lui tendant sa tabatière, où le procureur puisa d'une façon distraite.
Bordin frotta le gras de ses jambes vêtues de gros bas de filoselle noire, car il était en culotte de drap noir, et portait un habit qui se rapprochait par sa forme des habits dits à la française; U
jeta son regard malicieux sur ses clients en y donnant une expression craintive, mais il les glaça.
— Faut-il vous disséquer cela, dit-il, et vous parler franchement?
— Mais allez donc, monsieur ! dit Laurence.
— Tout ce que vous avez fait de bien se tourne en charges contre vous, lui dit alors le vieux praticien. On ne peut pas sauver vos parents, on ne pourra que faire diminuer la peine. La vente que vous avez ordonné à Michu de faire de ses biens sera prise pour la preuve la plus évidente de vos intentions criminelles sur le sénateur. Vous avez envoyé vos gens exprès à Troyes pour être seuls, et cela sera d'autant plus plausible, que c'est la vérité. L'aîné des d'Hauteserre a dit à Beauvisage un mot terrible, qui vous perd tous. Vous en avez dit un autre, dans votre cour, qui prouvait longtemps à l'avance vos mauvais vouloirs contre Gondreville, Quant à vous, vous étiez à la grille en observation au moment du coup; si l'on ne vous poursuit pas, c'est pour ne pas mettre un élément d'intérêt dans l'affaire.
— La cause n'est pas tenable! dit M. de Granville.
— Elle l'est d'autant moins, reprit Bordin, qu'on ne peut plus dire la vérité. Michu, MM. de Simeuse et d'Hauteserre doivent s'en tenir tout simplement à prétendre qu'ils sont allés dans la forêt avec vous pendant une partie de la journée et qu'ils sont venus déjeuner à Cinq-Cygne. Mais, si nous pouvons établir que vous y étiez tous à trois heures, pendant que l'attentat avait lieu, quels sont nos témoins? Marthe, la femme d'un accusé; les Durieu, Catherine, gens à votre service; monsieur et madame, père et mère de deux accusés! Ces témoins sont sans valeur, la loi ne les admet pas contre vous, le bon sens les repousse en votre faveur. Si, par malheur, vous disiez être allés chercher onze cent mille francs d'or dans la forêt, vous enverriez tous les accusés aux galères comme voleurs. Accusateur public, jurés, juges, audience et la France croiraient que vous avez pris cet or à Gondreville, et que vous avez séquestré le sénateur pour faire votre coup. En admettant l'accusation telle qu'elle est en ce moment, l'affaire n'est pas claire ; mais, dans sa vérité pure, elle deviendrait limpide : les jurés expliqueraient par le vol toutes les parties ténébreuses, car royaliste.
aujourd'hui, veut dire brigand ! Le cas actuel présente une vengeance admissible dans la situation politique. Les accusés encourent la peine de mort, mais elle n'est pas déshonorante à tous les yeux; tandis qu'en y mêlant la soustraction des espèces, qui ne paraîtra jamais légitime, vous perdrez les bénéfices de l'intérêt qui s'attache à des condamnés à mort, quand leur crime paraît excusable. Dans le premier moment, quand vous pouviez montrer vos cachettes, le plan de la forêt, les tuyaux de fer-blanc, l'or, pour justifier l'emploi de votre journée, il eût été possible de s'en tirer en présence de magistrats Impartiaux; mais, dans l'état des choses, il faut se taire. Dieu veuille qu'aucun des six accusés n'ait compromis la cause, mais nous verrons à tirer parti de leurs interrogatoires.
Laurence se tordit les mains de désespoir et leva les yeux au ciel par un regard désolant, car elle aperçut alors dans toute sa profondeur le précipice où ses cousins étaient tombés. Le marquis •et le jeune défenseur approuvaient le terrible discours de Bordin. Le bonhomme d'Hauteserre pleurait.
— Pourquoi ne pas avoir écouté l'abbé Goujet, qui voulait les faire enfuir? dit madame d'Hauteserre exaspérée.
— Ah! s'écria l'ancien procureur, si vous avez pu les faire sauver, et que vous ne l'ayez pas fait, vous les aurez tués vous-mêmes! La contumace donne du temps. Avec le temps, les innocenta éclaircissent les affaires. Celle-ci me semble la plus ténébreuse que j'aie vue de ma vie, pendant laquelle j'en ai cependant bien débrouillé.
— Elle est inexplicable pour tout le monde, et même pour nous, •dit M. de Granville. Si les accusés sont innocents, le coup a été fait par d'autres. Cinq personnes ne viennent pas dans un pays comme par enchantement, ne se procurent pas des chevaux ferrés comme ceux des accusés, n'empruntent pas leur ressemblance et ne mettent pas Malin dans une fosse, exprès pour perdre Miclm, MM. d'Hauteserre et de Simeuse. Les inconnus, les vrais coupables avaient un intérêt quelconque à se mettre dans la peau de ces cinq innocents; pour les retrouver, pour chercher leurs traces, il nous faudrait, comme au gouvernement, autant d'agents et d'yeux qu'il y a de communes dans un rayon de vingt lieues...
— C'est là chose impossible, dit Bordin. 11 n'y faut même pas
songer. Depuis que les sociétés ont inventé la justice, elles n'ont jamais trouvé le moyen de donner à l'innocence accusée un pouvoir égal à celui dont le magistrat dispose contre le crime. La justice n'est pas bilatérale. La défense, qui n'a ni espions ni police, ne dispose pas en faveur de ses clients de la puissance sociale. L'innocence n'a que le raisonnement pour elle; et le raisonnement, qui peut frapper des juges, est souvent impuissant sur les esprits prévenus des jurés. Le pays est tout entier contre vous. Les huit jurés qui ont sanctionné l'acte d'accusation étaient des propriétaires de biens nationaux. Nous aurons dans nos jurés de jugement des gens qui seront, comme les premiers, acquéreurs, vendeurs de biens nationaux ou employés. Enfin, nous aurons un jury Malin! Aussi faut-il un système complet de défense; n'en sortez pas, et périssez dans votre innocence. Vous serez condamnés. Nous irons au tribunal de cassation, et nous tâcherons d'y rester longtemps. Si, dans l'intervalle, je puis recueillir des preuves en votre faveur, vous aurez le recours en grâce. Voilà l'anatomie de l'affaire et mon avis. Si nous triomphions (car tout est possible en justice), ce serait un miracle; mais votre avocat est, parmi tous ceux que je connais, le plus capable de faire ce miracle, et j'y aiderai.
— Le sénateur doit avoir la clef de cette énigme, dit alors M. de Granville, car on sait toujours qui nous en veut et pourquoi l'on nous en veut. Je le vois quittant Paris à la fin de l'hiver, venant à Gondreville seul, sans suite, s'y enfermant avec son notaire, et se livrant, pour ainsi dire, à cinq hommes qui l'empoignent.
— Certes, dit Bordin, sa conduite est au moins aussi extraordinaire que la nôtre; mais comment, à la face d'un pays soulevé contre nous, devenir accusateurs, d'accusés que nous étions? 11 nous faudrait la bienveillance, le secours du gouvernement, et mille fois plus de preuves que dans une situation ordinaire. J'aperçois là de la préméditation, et de la plus raffinée, chez nos adversaires inconnus, qui connaissaient la situation de Michu et de MM. de Simeuse à l'égard de Malin, Ne pas parler! ne pas voler! il y a prudence. J'aperçois tout autre chose que des malfaiteurs sous ces masques... Mais dites donc ces choses-là aux jurés qu'on nous ponnera !
Cette perspicacité dans les affaires privées, qui rend certains avo-
cals et certains magistrats si grands, étonnait et confondait Laurence ; elle eut le cœur serré par cette épouvantable logique.
— Sur cent affaires criminelles, dit Bordin, il n'y en a pas dix que la justice développe dans toute leur étendue, et il y en a peutêtre un bon tiers dont le secret lui est inconnu. La vôtre est du nombre de celles qui sont indéchiffrables pour les accusés et pour les accusateurs, pour la justice et pour le public. Quant au souverain, il a d'autres pois à lier qu'à secourir MM. de Simeuse, quand même ils n'auraient pas voulu le renverser. Mais qui diable en veut à Malin? et que lui voulait-on?
Bordin et M. de Granville se regardèrent, ils eurent l'air de douter de la véracité de Laurence. Ce mouvement fut pour la jeune lille une des plus cuisantes des mille douleurs de cette affaire; aussi jeta-t-elle aux deux défenseurs un regard qui tua chez eux tout mauvais soupçon.
Le lendemain, la procédure fut remise aux défenseurs, qui purent communiquer avec les accusés. Bordin apprit à la famille que, en gens de bien, les six accusés s'étaient bien tenus, pour employer un terme du métier.
— M. de Granville défendra Michu, dit Bordin,
— Michu?.., s'écria M. de Chargebœuf, étonné de ce changement.
— il est le cœur de l'affaire, et là est le danger, répliqua le vieux procureur.
— S'il est le plus exposé, la chose me semble juste! s'écria Laurence.
— Nous apercevons des chances, dit M. de Granville, et nous allons bien les étudier. Si nous pouvons les sauver, ce sera parce que M. d'Hauteserre a dit à Michu de réparer l'un des poteaux de la barrière du chemin creux, et qu'un loup a été vu dans la forêt : car tout dépend des débats devant une cour criminelle, et les débats rouleront sur de petites choses que vous verrez devenir immenses.
Laurence tomba dans l'abattement intérieur qui doit mortifier l'àme de toutes les personnes d'action et de pensée, quand l'inutilité de l'action et de la pensée leur est démontrée. 11 ne s'agissait plus ici de renverser un homme ou le pouvoir à l'aide de gens
-dévoués, de sympathies fanatiques enveloppées dans les ombres du mystère : elle voyait la société tout entière armée contre elle <et ses cousins. On ne prend pas à soi seul une prison d'assaut, on ne délivre pas des prisonniers au sein d'une population hos- .tile et sous les yeux d'une police éveillée par la prétendue audace des accusés. Aussi, quand, effrayé de la stupeur de cette noble et généreuse fille que sa physionomie rendait plus stupide encore, le jeune défenseur essaya de relever son courage, lui répondit- ^lle:
— Je me tais, je souffre et j'attends...
L'accent, le geste et le regard firent de cette réponse une de ces -choses sublimes auxquelles il manque un plus vaste théâtre pour devenir célèbres. Quelques instants après, le bonhomme d'Haute- ^serre disait au marquis de Chargebœuf :
— Me suis-je donné de la peine pour mes deux malheureux en- ■fants! J'ai déjà refait pour eux près de huit mille livres de rente sur l'État. S'ils avaient voulu servir, ils auraient gagné des grades -Supérieurs et pourraient aujourd'hui se marier avantageusement. Voilà tous mes plans à vau-l'eau !
— Comment, lui dit sa femme, pouvez-vous songer à leurs intérêts, quand il s'agit de leur honneur et de leurs têtes!
— M. d'Hauteserre pense à tout, dit le marquis.
Pendant que les habitants de Cinq-Cygne attendaient l'ouverture des débats à la cour criminelle et sollicitaient la permission de voir •les prisonniers sans pouvoir l'obtenir, il se passait au château, dans le plus profond secret, un événement de la plus haute gravité. Marthe était revenue à Cinq-Cygne aussitôt après sa déposition devant le jury d'accusation, qui fut tellement insignifiante, qu'elle -ne fut pas assignée par l'accusateur public devant la cour crimi- Jielle. Comme toutes les personnes d'une excessive sensibilité, la .pauvre femme restait assise dans le salon où elle tenait compagnie à mademoiselle Goujet, dans un état de stupeur qui faisait pitié. , Pour elle, comme pour le curé, d'ailleurs, et pour tous ceux qui ne » savaient point l'emploi que les accusés avaient fait de la journée, leur innocence paraissait douteuse. Par moments, Marthe croyait •que Michu, ses maîtres et Laurence avaient exercé quelque vengeance sur le sénateur. La malheureuse femme connaissait assez le
dévouement de Michu pour comprendre qu'il était, de tous les accusés, le plus en danger, soit à cause de ses antécédents, soit à cause de la part qu'il aurait prise dans l'exécution. L'abbé Goujet, sasœur et Marthe se perdaient dans les probabilités auxquelles cette opinion donnait lieu ; mais, à force de les méditer, ils laissaient leur esprit s'attacher à un sens quelconque. Le doute absolu que demande Descartes ne peut pas plus s'obtenir dans le cerveau de l'homme que le vide dans la nature, et l'opération spirituelle pa*? laquelle il aurait lieu serait, comme l'effet de la machine pneumatique, une situation exceptionnelle et monstrueuse. En quelque matière que ce soit, on croit à quelque chose. Or, Marthe avait tellement peur de la culpabilité des accusés, que sa crainte équivalait à une croyance; et cette situation d'esprit lui fut fatale. Cincj jours après l'arrestation des gentilshommes, au moment où elle allait se coucher, sur les dix heures du soir, elle fut appelée dans la cour par sa mère, qui arrivait à pied de la ferme.
— Un ouvrier de Troyes veut te parler de la part de Michu, et l'attend dans le chemin creux, dit-elle à Marthe.
Toutes deux passèrent par la brèche pour aller au plus court» Dans l'obscurité de la nuit et du chemin, il fut impossible à Marthe de distinguer autre chose que la niasse d'une personne qui tranchait sur les ténèbres.
— Parlez, madame, afin que je sache si vous êtes bien madame Michu, dit cette personne d'une voix assez inquiète.
— Certainement, dit Marthe. Et que me voulez-vous?
— Bien, dit l'inconnu. Donnez-moi votre main, n'ayez pas peur de moi. Je viens, ajoula-t-il en se penchant à l'oreille de Marthe,, de la part de Michu, vous remettre un petit mot. Je suis un des employés de la prison, et, si mes supérieurs s'apercevaient de mon absence, nous serions tous perdus. Fiez-vous à moi. Dans les temps, votre brave père m'a placé là. Aussi Michu a-t-il compté ;^ur moi.
Il mit une lettre dans la main de Marthe et disparut vers la forêt sans attendre de réponse. Marthe eut comme un frisson en. pensant qu'elle allait sans doute apprendre le secret de l'affaire. Elle courut à la ferme, avec sa mère, et s'enferma pour lire la lettre suivante :
u Ma chère Marthe, tu peux compter sur la discrétion de l'homme qui t'apportera cette lettre, il ne sait ni lire ni écrire, c'est un des plus solides républicains de la conspiration de Babeuf; ton père s'est servi de lui souvent, et il regarde le sénateur comme un traître. Or, ma chère femme, le sénateur a été claquemuré par nous dans le caveau où nous avons déjà caché nos maîtres. Le misérable n'a de vivres que pour cinq jours, et, comme il est de notre intérêt qu'il vive, dès que tu auras lu ce petit mot, porte-lui de la nourriture pour au moins cinq jours. La forêt doit être surveillée, prends autant de précautions que nous en prenions pour nos jeunes maîtres. Ne dis pas un mot à Malin, ne lui parle point, et mets un de nos masques que tu trouveras sur une des marches de la cave. Si tu ne veux pas compromettre nos têtes, tu garderas le silence le plus entier sur le secret que je suis forcé de te confier. N'en dis pas un mot à mademoiselle de Cinq-Cygiie, qui pourrait caner. Ne crains rien pour moi. Nous sommes certains de la bonne issue de cette affaire, et, quand il le faudra. Malin sera notre sauveur. Enfin, dès que cette lettre sera lue, je n'ai pas besoin de te dire de la brûler, car elle me coûterait la tête si l'on en voyait une seule ligue. Je t'embrasse tant et plus.