M ARC A s
mal de Marcas était le lion. Ses cheveux ressemblaient à une crinière, son nez était court, écrasé, large et fendu au bout comme ■celui d'un lion; il avait le front partagé, comme celui d'un lion, par un sillon puissant, divisé en deux lobes vigoureux. Enfin, ses pommettes velues que la maigreur des joues rendait d'autant plus saillantes, sa bouche énorme et ses joues creuses étaient remuées par des plis d'un dessin fier, et étaient relevées par un coloris plein de tons jaunâtres. Ce visage presque terrible semblait éclairé par deux lumières, deux yeux noirs, mais d'une douceur infinie, calmes, profonds, pleins de pensées. S'il est permis de s'exprimer ainsi, ces yeux étaient humiliés. Marcas avait peur de regarder, moins pour lui que pour ceux sur lesquels il allait arrêter son regard fascinateur; il possédait une puissance, et ne voulait pas l'exercer; il ménageait les passants, il tremblait d'être remarqué. Ce n'était pas modestie, mais résignation, non pas la résignation chrétienne qui implique la charité, mais la. résignation conseillée parla raison qui a démontré l'inutilité momentanée des talents, l'impossibilité de pénétrer et de vivre dans le milieu qui nous est propre. Ce regard, en certains moments, pouvait lancer la foudre. De cette bouche -devait partir une voix tonnante, elle ressemblait beaucoup à celle de Mirabeau,
— Je viens de voir dans la rue un fameux homme, dis-je à Juste en entrant.
— Ce doit être notre voisin, me répondit Juste, qui dépeignit effectivement l'homme que j'avais rencontré. — Un homme qui vit comme un cloporte devait être ainsi, dit-il en terminant.
— Quel abaissement et quelle grandeur!
— L'un est en raison de l'autre.
— Combien d'espérances ruinées! combien de projets avortés!
— Sept lieues de ruine ! des obélisques, des palais, des tours : les ruines de Palmyre au désert, me dit Juste en riant.
Nous appelâmes notre voisin les Ruines de Palmyre. Quand nous sortîmes pour aller dîner dans le triste restaurant de la rue de la Harpe où nous étions abonnés, nous demandâmes le nom du numéro 37, et nous apprîmes alors ce nom prestigieux de Z. Marcas. Comme des enfants que nous étions, nous répétâmes plus de cent fois, et avec les réflexions les plus variées, bouffonnes ou mèlanco-
liques, ce nom, dont la prononciation se prêtait à notre jeu. Juste arriva, par moments, à jeter le Z comme une fusée à son départ, et, après avoir déployé la première syllabe du nom brillamment, il peignait une chute par la brièveté sourde avec laquelle il prononçait la dernière.
— Ah çà! où, comment vit-il?
De cette question à l'innocent espionnage que conseille la curiosité, il n'y avait que l'intervalle voulu par l'exécution de notre projet. Au lieu de flâner, nous rentrâmes, munis chacun d'un roman. Et de lire en écoutant. Nous entendîmes, dans le silence absolu de nos mansardes, le bruit égal et doux produit par la respiration d'un homme endormi.
— 11 dort, dis-je à Juste en remarquant ce fait le premier.
— A sept heures ! me répondit le Docteur.
Tel était le nom que je donnais à Juste, qui m'appelait le Garde des sceaux.
— Il faut être bien malheureux pour dormir autant que dort notre voisin! dis-je en sautant sur notre commode armé d'un énorme couteau dans le manche duquel il y avait un tire-bouchon.
Je fis en haut de la cloison un trou rond, de la grandeur d'une pièce de cinq sous. Je n'avais pas songé qu'il n'y avait pas de lumière, et, en appliquant l'œil au trou, je ne vis que des ténèbres. Quand vers une heure du matin, ayant achevé de lire nos romans, nous allions nous déshabiller, nous entendîmes du bruit chez notre voisin : il se leva, fit détoner une allumette phosphorique et alluma sa chandelle. Je remontai sur la commode. Je vis alors Marcas assis à sa table et copiant des pièces de procédure. Sa chambre était moitié moins grande que la nôtre, le lit occupait un enfoncement à côté de la porte; car l'espace pris par le corridor, qui finissait à son bouge, se trouvait en plus chez lui; mais le terrain sur lequel la maison était bâtie devait être tronqué, le mur mitoyen se terminait en trapèze à sa mansarde. Il n'avait pas de cheminée» mais un petit poêle de faïence blanche ondée de taches vertes, e: dont le tuyau sortait sur le toit. La fenêtre, pratiquée dans le trapèze, avait de méchants rideaux roux. Un fauteuil, une table, une chaise et une misérable table de nuit composaient le mobilier. 1} mettait son linge dans un placard. Le papier tendu sur les murs
-était hideux. Évidemment, on n'avait jamais logé là qu'an domestique, jusqu'à ce que Marcas y fût venu.
— Qu'as-tu va? me demanda le Docteur en me voyant descendre.
— Vois toi-même! lai répondis-je.
Le lendemain matin, à neuf heures, Marcas était couché. Il avait ■déjeuné d'an cervelas : noas vîmes sur une assiette, parmi des miettes de pain, les restes de cet aliment qai nous était bien connu. Marcas dormait. Il ne s'éveilla que vers onze heures. Il se remit à la copie faite pendant la nait, et qui était sur la table. En descendant, noas demandâmes quel était le prix de cette chambre; noas apprîmes qu'elle coûtait qainze francs par mois. En qaelques jours, nous connûmes parfaitement le genre d'existence de Z. Marcas. Il faisait des expéditions, à tant le rôle sans doute, pour le compte d'un entrepreneur d'écritures qui demeurait dans la cour de la Sainte-Chapelle; il travaillait pendant la moitié de la nuit; après avoir dormi de six à dix heures, il recommençait en se levant, écrivait jasqu'à trois heures; il sortait alors pour porter ses copies avant le dîner, et allait manger rue Michel-le-Comte, chez xMizeiai, à raison de neuf sous par repas; puis il revenait se coucher à six Jieures. Il nous fut proavé que Marcas ne prononçait pas qainze phrases dans un mois; il ne parlait à personne, il ne se disait pas un mot à lui-même dans son horrible mansarde.
— Décidément, les Ruines de Palmyre sont terriblement silencieuses! s'écria Juste.
Ce silence chez un homme dont les dehors étaient si imposants avait quelque chose de profondément significatif. Quelquefois, en nous rencontrant avec lai, nous échangions des regards pleins di pensées de part et d'autre, mais qai ne farent suivis d'aucun protocole. Insensiblement, cet homme devint l'objet d'ane intime admiration, sans qae nous pussions nous en expliquer la cause. Étaitce ces mœurs secrètement simples, cette régularité monastique, celte frugalité de solitaire, ce travail de niais qui permettait à la pensée de rester neutre ou de s'exercer, et qui accusait l'attente de quelque événement heureux ou quelque parti pris sur la vie? Après nous être longtemps promenés dans les Ruines de Palinyro, xious les oubliâmes, nous étions si jeunes! Puis vint le carnaval, ce carnaval parisien qui, désonnais, eO'acera l'ancien carnaval de
Venise, et qui, dans quelques années, attirera l'Europe à Paris, si de malencontreux préfets de police ne s'y opposent. On devrait tolérer le jeu pendant le carnaval ; mais les niais moralistes qui ont fait supprimer le jeu sont des calculateurs imbéciles qui ne rétabliront cette plaie nécessaire que quand il sera prouvé que la France laisse des millions en Allemagne.
Ce joyeux carnaval amena, comme chez tous les étudiants, une grande misère. Nous nous étions défaits des objets de luxe; nous avions vendu nos doubles habits, nos doubles bottes, nos doubles gilets, tout ce que nous avions en double, excepté notre ami. Nous mangions du pain et de la charcuterie, nous marchions avec précaution, nous nous étions mis à travailler; nous devions deux mois à l'hôtel, et nous étions certains d'avoir chez le portier chacun une note composée de soixante ou quatre-vingts lignes dont le total allait à quarante ou cinquante francs. Nous n'étions plus ni brusques ni joyeux en traversant le palier carré qui se trouve au bas de l'escalier, nous le franchissions souvent d'un bond en sautant de la dernière marche dans la rue. Le jour où le tabac manqua pour nos pipes, nous nous aperçûmes que nous mangions depuis quelques jours notre pain sans aucune espèce de beurre. La tristesse fut immense.
— Plus de tabac! dit le Docteur.
— Plus de manteau ! dit le Garde des sceaux.
— Ah! drôles, vous vous êtes vêtus en postillons de Longjumeau! vous avez voulu vous mettre en débardeurs, souper le matin et déjeuner le soir chez Véry, quelquefois au Rocker de Cancale!... Au pain sec, messieurs ! Vous devriez, dis-je en grossissant ma voix, vous coucher sous vos lits, vous êtes indignes de vous coucher dessus...
— Oui, mais. Garde des sceaux, plus de tabac! dit Juste.
— Il est temps d'écrire à nos tantes, à nos mères, à nos sœurs que nous n'avons plus de linge, que les courses dans Paris useraient du fil de fer tricoté. Nous résoudrons un beau problème de chimie en changeant le linge en argent.
— 11 nous faut vivre jusqu'à la réponse.
— Eh bien, je vais aller contracter un emprunt chez ceux de mes amis qui n'auront pas épuisé leurs capitaux.
Z. MARCAS. Soi
— Qae trouveras-tu?
— Tiens, dix francs! répondis-je avec orgueil,
Marcas avait tout entendu; il était midi; il frappa à notre porte et nous dit :
— Messieurs, voici du tabac ; vous me le rendrez à la première occasion.
Nous restâmes frappés, non de l'oflre, qui fut acceptée, mais de la ricliesse, de la profondeur et de la plénitude de cet organe, qui ne peut se comparer qu'à la quatrième corde du violon de Paganini. Marcas disparut sans attendre nos remercîments. INous nous regardâmes, Juste et moi, dans le plus grand silence. Être secourus par quelqu'un évidemment plus pauvre que nous! Juste se mit à écrire à toutes ses familles, et j'allai négocier l'emprunt. Je trouvai vingt francs chez un compatriote. Dans ce malheureux bon temps, le jeu vivait encore, et dans ses veines, dures comme les gangues du Brésil, les jeunes gens couraient, eu risquant peu de chose, la chance de gagner quelques pièces d'or. Le compatriote avait du tabac turc rapporté de Constantinople par un marin, il m'en donna tout autant que nous en avions reçu de Z. Marcas. Je rapportai la riche cargaison au port, et nous allâmes rendre triomphalement au voisin une voluptueuse, une blonde perruque de tabac turc à la place de son tabac de caporal.
— Vous n'avez voulu rien me devoir, dit-il ; vous me rendez de l'or pour du cuivre;... vous êtes des enfants,... de bons enfants...
Ces trois phrases, dites sur des tons différents, furent diversement accentuées. Les mots n'étaient rien, mais l'accent... Ah! l'accent nous faisait amis de dix ans. Marcas avait caché ses copies en nous entendant venir, nous comprîmes qu'il eût été indiscret de lui parler de ses moyens d'existence, et nous fûmes honteux alors de l'avoir espionné. Son armoire était ouverte, il n'y avait que deux chemises, une cravate blanche et un rasoir. Le rasoir me fit frémir. Un miroir qui pouvait valoir cent sous était accroché auprès de la croisée. Les gestes simples et rares de cet homme avaient une sorte de grandeur sauvage. Nous nous regardâmes, le Docteur et moi, comme pour savoir ce que nous devions répondre. Juste, me voyant interdit, demanda plaisamment à Marcas :
— Monsieur cultive h littérature?
— Je m*en suis bien gardé! répondit Marcas, je ne serais pas si riche.
— Je croyais, lui dis-je, que la poésie pouvait seule, par le temps qui court, loger un homme aussi mal que nous le sommes tous.
Ma réflexion fit sourire Marcas, et ce sourire donna de la grâce à sa face jaune.
— L'ambition n'est pas moins sévère pour ceux qui ne réussissent pas, dit-il. Aussi, vous qui commencez la vie, allez dans les sentiers battus; ne pensez pas à devenir supérieurs, vous seriez perdus 1
— Vous nous conseillez de rester ce que nous sommes? dit en souriant le Docteur.
La jeunesse a dans sa plaisanterie une grâce si communicative et si enfantine, que la phrase de Juste fit encore sourire .Marcas.
— Quels événements ont pu vous donner cette horrible philosophie? lui demandai-je.
— J'ai encore une fois oublié que le hasard est le résultat d'une immense équation dont nous ne connaissons pas toutes les racines. Quand on part de zéro pour arriver à l'uniié, les chances sont incalculables. Pour les ambitieux, Paris est une immense roulette, et tous les jeunes gens croient y trouver une victorieuse martingale.
11 nous présenta le tabac que je lui avais donné pour nous inviter à fumer avec lui; le Docteur alla prendre nos pipes, Marcas chargea la sienne, puis il vint s'asseoir chez nous en y apportant le tabac : il n'avait chez lui qu'une chaise et son fauteuil. Léger comme un écureuil. Juste descendit et reparut avec un garçon apportant trois bouteilles de vin de Bordeaux, du fromage de Brie et du pain.
— Bon, dis-je en moi-même et sans me tromper d'un sou, quinze francs!
En effet. Juste posa gravement cent sous sur la cheminée.
Il est des différences incommensurables entre l'homme social et l'homme qui vit au plus près de la nature. Une fois pris, Toussaint Louverture est mort sans proférer une parole. Napoléon, une fois sur son rocher, a babillé comme une pie : il a voulu s'expliquer. Z. Marcas commit, mais à notre profit seulement, la même faute. Le silence et toute sa majesté ne se trouvent que chez le sauvage.
îl n*est pas de criminel qui, pouvant laisser tomber ses secrets avec sa tête dans le panier rouge, n'éprouve le besoin purement social de les dire à quelqu'un. Je me trompe. Mous avons vu l'un des Iroquois du faubourg Saint-Marceau mettant la nature pari- ■sienne à la hauteur de la nature sauvage : un homme, un républicain, un conspirateur, un Français, un vieillard a surpassé tout ce que nous connaissions de la fermeté nègre, et tout ce que Cooper a prêté aux Peaux-Rouges de dédain et de calme au milieu de leurs défaites. Morey, ce Guatimozin de la Montagne, a gardé une attitude inouïe dans les annales de la justice européenne.
Voici ce que nous dit Marcas pendant cette matinée, en entremêlant son récit de tartines graissées de fromage et humectées de ■verres de vin. Tout le tabac y passa. Parfois, les fiacres qui traversaient la place de l'Odéon, les omnibus qui la labouraient jetèrent leurs sourds roulements, comme pour attester que Paris était ■toujours là.
Sa famille était de Vitré, son père et sa mère vivaient sur quinze cents francs de rente. Il avait fait gratuitement ses études dans un séminaire, et s'était refusé à devenir prêtre : il avait senti en luimême le foyer d'une excessive ambition, et il était venu, à pied, à Paris, à l'âge de vingt ans, riche de deux cents francs. Il avait fuit son droit, tout en travaillant chez un avoué, où il était devenu premier clerc. 11 était docteur en droit, il possédait l'ancienne et la (nouvelle législation, il pouvait en remontrer aux plus célèbres avocats. 11 savait le droit des gens et connaissait tous les traités européens, les coutumes internationales. Il avait étudié les hommes et les choses dans cinq capitales : Londres, Berlin, Vienne, Pélersbourg et Constantinople. Nul mieux que lui ne connaissait les précédents de la Ciiambre. 11 avait fait, pendant cinq ans les Chambres .pour une feuille quotidienne. 11 improvisait, il parlait admirablement et pouvait parler longtemps de cette voix gracieuse, profonde, qui nous avait frappés dans l'âme. Il nous prouva par le récit de sa vie qu'il était grand orateur, orateur concis, grave et néanmoins d'une éloquence pénétrante : il tenait de Berryer pour la •chaleur, pour les mouvements sympathiques aux masses; il tenait de M. Thiers pour la finesse, pour l'habileté, mais il eût été moins diffus, moins embarrassé de conclure. Il comptait passer brusque-
ment au pouvoir sans s'être engagé par des doctrines d'abord nécessaires à un homme d'opposition, et qui plus tard gênent l'homme d'État.
Marcas avait appris tout ce qu'un véritable homme d'État doit savoir : aussi son étonnement fut-il excessif quand il eut occasion de vérifier la profonde ignorance des gens parvenus, en France, aux affaires publiques. Si, chez lui, la vocation lui avait conseillé l'étude, la nature s'était montrée prodigue, elle lui avait accordé tout ce qui ne peut s'acquérir : une pénétration vive, l'empire sur soimême, la dextérité de l'esprit, la rapidité du jugement, la décision, et, ce qui est le génie de ces hommes, la fertilité des moyens.
Quand il se crut suffisamment armé, Marcas trouva la France en proie aux divisions intestines nées du triomphe de la branche d'Orléans sur la branche aînée. Évidemment, le terrain des luttes politiques est changé. La guerre civile ne peut plus durer longtemps, elle ne se fera plus dans les provinces. En France, il n'y aura plus qu'un combat de courte durée, au siège même du gouvernement, et qui terminera la guerre morale que des intelligences d'élite auront faite auparavant. Cet état de chobes durera tant que la France aura son singulier gouvernement, qui n'a d'analogie avec celui d'aucun pays, car il n'y a pas plus de parité entre le gouvernement anglais et le nôtre qu'entre les deux territoires. La place de Marcas était donc dans la presse politique. Pauvre et ne pouvant se faire élire, il devait se manifester subitement. Il se résolut au sacrifice le plus coûteux pour un homme supérieur, à se subordonner à quelque député riche et ambitieux pour lequel il travailla. Nouveau Bonaparte, il chercha son Barras ; ce nouveau Colbert espérait trouver Mazarin. 11 rendit des services immenses; il les rendit, là-dessus, il ne se drapait point, il ne se faisait pas grand, il ne criait point à l'ingratitude, il les rendit dans l'espoir que son protecteur le mettrait en position d'être élu député : Marcas ne souhaitait pas autre chose que le prêt nécessaire à l'acquisition d'une maison à Paris, afin de satisfaire aux exigences de la loi. Richard III ne voulait que son cheval.
En trois ans, Marcas créa une des cinquante prétendues capacités politiques qui sont les raquettes avec lesquelles deux mains sournoises se renvoient les portefeuilles, absolument comme un direc-
teiir de marionnettes lieurte l'un contre l'autre le Commissaire et Polichinelle dans son théâtre eu plein vent, en espérant toujours faire sa recette. Cet homme n'existe que par Marcas ; mais il a précisément assez d'esprit pour apprécier la valeur de son teinturier, pour savoir que Marcas, une fois arrivé, resterait comme un homme nécessaire, tandis que lui serait déporté dans les colonies polaires du Luxembourg. 11 résolut donc de mettre des obstacles invincibles à l'avancement de son directeur, et cacha cette pensée sous les formules d'un dévouement absolu. Comme tous les hommes petits, il sut dissimuler à merveille; puis il gagna du champ dans la carrière de l'ingratitude, car il devait tuer Marcas pour n'être pas tué par lui. Ces deux hommes, si unis en apparence, se haïrent dès que l'un eut une fois trompé l'autre. L'homme d'État fit partie d'un ministère, Marcas demeura dans l'opposition pour empêcher qu'on n'attaquât son ministre, à qui, par un tour de force, il fit obtenir les éloges de l'opposition. Pour se dispenser de récompenser son lieutenant, l'homme d'État objecta l'impossibilité de placer brusquement et sans d'habiles ménagements un homme de l'opposition. Marcas avait compté sur une place pour obtenir, par un mariage, l'éligibilité tant désirée. Il avait trente-deux ans, il prévoyait la dissolution de la Chambre. Après avoir pris le ministre en flagrant délit de mauvaise foi, il le renversa, ou du moins contribua beaucoup à sa chute, et le roula dans la fange.
Tout ministre tombé doit, pour revenir au pouvoir, se montrer redoutable; cet homme, que la faconde royale avait enivré, qui s'était cru ministre pour longtemps, reconnut ses torts; en les avouant, il rendit un léger service d'argent à Marcas, qui s'était endetté pendant cette lutte. 11 soutint le journal auquel travaillait Marcas, et lui en fit donner la direction. Tout en méprisant cet homme, Marcas, qui recevait en quelque sorte des arrhes, consentit à paraître faire cause commune avec le ministre tombé. Sans démasquer encore toutes les batteries de sa supériorité, Marcas s'avança plus que la première fois, il montra la moitié de son savoir-faire; le ministère ne dura que cent quatre-vingts jours, il fut dévoré. Marcas, mis en rapport avec quelques députés, les avait maniés comme pâte, en laissant chez tous une haute idée de ses talents. Son mannequin fit de nouveau partie d'un ministère, et le journal
devint ministériel. Le ministère réunit ce journal à un autre, uniquement pour annuler Marcas, qui, dans cette fusion, dut céder la place à un concurrent riche et insolent, dont le nom était connu et qui avait déjà le pied à Tétrier. Marcas retomba dans le plus profond dénûment; son allier protégé savait bien en quel abîme il le ;plongeait. Où aller? Les journaux ministériels, avertis sous main, ne voulaient pas de lui. Les journaux de l'opposition répugnaient à l'admettre dans leurs comptoirs. Marcas ne pouvait passer ni chez les républicains ni chez les légitimistes, deux partis dont le triomphe est le renversement de la chose actuelle.
— Les ambitieux aiment l'actualité, nous dit-il en souriant.
Il vécut de quelques articles relatifs à des entreprises commerciales. Il travailla dans une des encyclopédies que la spéculation, et non la science, a tenté de produire. Enfin, on fonda un journal qui ne devait vivre que deux ans, mais qui rechercha la rédaction de Marcas; dès lors, il renoua connaissance avec les ennemis du ministre, il put entrer dans la partie qui voulait la chute du ministère; et, une fois que son pic put jouer, l'administration fut démolie.
Le journal de Marcas était mort depuis six mois, il n'avait pu trouver de place nulle port, on le faisait passer pour un homme dangereux, la calomnie mordait sur lui : il venait de tuer une immense opération financière et industrielle par quelques articles et par un pamphlet. On le savait l'organe d'un banquier qui, disaiton, l'avait richement payé, et de qui sans doute il attendait quelques complaisances en retour de son dévouement. Dégoûté des hommes et des choses, lassé par une lutte de cinq années, Marcas, •regardé plutôt comme un condottiere que comme un grand capitaine, accablé parla nécessité de gagner du pain, ce qui l'empêchait de gagner du terrain, désolé de l'influence des écus sur la pensée, «n proie à la plus affreuse misère, s'était retiré dans sa mansarde, en gagnant trente sous par jour, la somme strictement nécessaire à ses besoins. La méditation avait étendu comme des déserts autour de lui. Il lisait les journaux pour être au courant des événements. Pozzo di Borgo fut ainsi pendant quelque temps. Sans doute, Marcas méditait le plan d'une attaque sérieuse, il s'habituait ipeut-êlre à la dissimulation et se punissait de ses fautes par uq
silence pytliagorique. 11 ne nous donna pas les raisons de sa conduite.
Il est impossible de vous raconter les scènes de haute comédiequi sont cachées sous cette synthèse algébrique de sa vie : les factions inutiles faites au pied de la fortune qui s'envolait, les longueschasses à travers les broussailles parisiennes, les courses du solliciteur haletant, les tentatives essayées sur des imbéciles, les projets élevés qui avortaient par l'influence d'une femme inepte, lesconférences avec des boutiquiers qui voulaient que leurs fonds leur rapportassent et des loges, et la pairie, et de gros intérêts; les espoirs arrivés au faîte, et qui tombaient à fond sur des brisants r les merveilles opérées dans le rapprochement d'intérêts contraires,, et qui se séparent après avoir bien marché pendant une semaine ,les déplaisirs mille fois répétés de voir un sot décoré de la Légiond'honneur, et ignorant comme un commis, préféré à l'homme detalent; puis ce que Marcas appelait les stratagèmes de la bêtise r; on frappe sur un homme, il paraît convaincu, il hoche la tête, tout va s'arranger; le lendemain, cette gomme élastique, un moment comprimée, a repris pendant la nuit sa consistance, elle s'est mêmegonflce, et tout est à recommencer; vous retravaillez jusqu'à ce que vous ayez reconnu que vous n'avez pas affaire à un homme,, mais à du mastic qui se sèche au soleil.
Ces mille déconvenues, ces immenses pertes de force humaine versée sur des points stériles, la difficulté d'opérer le bien, l'incroyable facilité de faire le mal; deux grandes parties jouées, deux fois gagnées, deux fois perdues; la haine d'un homme d'État, tête de bois à masque peint, à fausse chevelure, mais en qui l'on croyait : toutes ces grandes et ces petites choses avaient non pas^ découragé, mais abattu momentanément Marcas. Dans les jours où l'argent était entré chez lui, ses mains ne l'avaient pas retenu, iV s'était donné le céleste plaisir de tout envoyer à sa famille, à sessœurs, à ses frères, à son vieux père. Lui, semblable à Napoléon tombé, n'avait besoin que de trente sous par jour, et tout homme d'énergie peut toujours gagner trente sous dans sa journée à Paris,
Quand Marcas nous eut achevé le récit de sa vie, lequel fut entre- ?aêlé de réflexions, coupé de maximes et d'observations qui dénotaient le grand politique, i! suffit de quelques interrogations, de
quelques réponses mutuelles sur la marche des choses, en France et en Europe, pour qu'il nous fût démontré que Marcas était un véritable homme d'État, car les hommes peuvent être promptement et facilement jugés dès qu'ils consentent à venir sur le terrain des difficultés : il y a pour les hommes supérieurs des Shibolet, et nous étions de la tribu des lévites modernes, sans être encore dans le temple. Comme je vous l'ai dit, notre vie frivole couvrait les desseins que Juste a exécutés pour sa part et ceux que je vais mettre à fin.
Après nos propos échangés, nous sortîmes tous les trois et nous allâmes, en attendant l'heure du dîner, nous promener, malgré le froid, dans le jardin du Luxembourg. Pendant cette promenade, l'entretien, toujours grave, embrassa les points douloureux de la situation politique. Chacun de nous y apporta sa phrase, son observation ou son mot, sa plaisanterie ou sa maxime. Il n'était plus exclusivement question de la vie à proportions colossales que venait de nous peindre Marcas, le soldat des luttes politiques. Ce fut non plus l'horrible monologue du navigateur échoué dans la mansarde de l'hôtel Corneille, mais un dialogue où deux jeunes gens instruits, ayant jugé leur époque, cherchaient, sous la conduite d'un liomme de talent, à éclairer leur propre avenir.
— Pourquoi, lui demanda Juste, n'avez-vous pas attendu patiemment une occasion, n'avez-vous pas imité le seul homme qui ait su se produire depuis la révolution de Juillet en se tenant toujours audessus du flot?
— Ne vous ai-je pas dit que nous ne connaissons pas toutes les racines du hasard? Carrel était dans une position identique à celle de cet orateur. Ce sombre jeune homme, cet esprit amer portait tout un gouvernement dans sa tête; celui dont vous me parlez n'a que l'idée de monter en croupe derrière chaque événement : des deux, Carrel était l'homme fort. Eh bien, l'un devient ministre, Carrel reste journaliste; l'homme incomplet mais subtil existe; €arrel meurt. Je vous ferai observer que cet homme a mis quinze ans à faire son chemin et n'a fait encere que du chemin ; il peut être pris et broyé entre deux charrettes pleines d'intrigues sur la grande route du pouvoir. 11 n'a pas de maison : il n'a pas, conmic Melternich, le palais de la faveur, ou, comme Villèle, le toit proîec-
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teur d'une majorité compacte. Je ne crois pas que dans dix ans la forme actuelle subsiste. Ainsi, en me supposant un si triste bonheur, je ne suis plus à temps, car, pour ne pas être balayé dans le mouvement que je prévois, je devrais avoir déjà pris une position supérieure.
— Quel mouvement? dit Juste.
— Août 1830, répondit Marcas d'un ton solennel en étendant la main vers Paris; Août, fait par la jeunesse qui a lié la javelle, fait par l'intelligence qui avait mûri la moisson, a oublié la part de la jeunesse et de l'intelligence! La jeunesse éclatera comme la chaudière d'une machine à vapeur. La jeunesse n'a pas d'issue en France, elle y amasse une avalanche de capacités méconnues, d'ambitions légitimes et inquiètes, elle se marie peu, les familles ne savent que faire de leurs enfants. Quel sera le bruit qui ébranlera ces masses? je ne sais-, mais elles se précipiteront dans l'état de choses actuel et le bouleverseront. Il est des lois de fluctuation qui régissent les générations, et que l'empire romain avait méconnues quand les barbares arrivèrent. Aujourd'hui, les barbares sont des intelligences. Les lois du trop-plein agissent en ce moment lentement, sourdement, au milieu de nous. Le gouvernement est le grand coupable, il méconnaît les deux puissances auxquelles il doit tout, il s'est laissé lier les mains par les absurdités du contrat, il est tout préparé comme une victime. Louis XIV, Napoléon, l'Angleterre, étaient et sont avides de jeunesse intelligente. En France, la jeunesse est condamnée par la légalité nouvelle, par les conditions mauvaises du principe électif, par les vices de la constitution ministérielle. En examinant la composition de la Chambre élective, vous n'y trouvez point de députés de trente ans : la jeunesse de Richelieu et celle de Mazarin, la jeunesse de Turenne et celle de Colbert, la jeunesse de Pitt et celle de Saint-Just, celle de Napoléon et celle du prince de Metternich n'y trouveraient point de place. Burke, Sheridan, Fox ne pourraient s'y asseoir. On aurait pu mettre la majorité politique à vingt et un ans et dégrever l'éligibilité de toute espèce de conditions, les départements n'auraient élu que les députés actuels, des gens sans aucun talent politique, incapables de parler sans estropier la graiiîma'l?, et parmi lesquels, en dix ans, il s'est à peine rencontré un homme d'État. On devine les
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motifs d'une circonstance à venir, mais on ne peut pas prévoir la circonstance elle-même. En ce moment, on pousse la jeunesse entière à se faire républicaine, parce qu'elle voudra voir dans la république son émancipation. Elle se souviendra des jeunes représentants du peuple et des jeunes généraux! L'imprudence du gouvernement n'est comparable qu'à son avarice.
Cette journée eut du retentissement dans notre existence. Marcas nous affermit dans nos résolutions de quitter la France, où les supériorités jeunes, pleines d'activité, se trouvent écrasées sous le poids des médiocrités parvenues, envieuses et insatiables. Nous dînâmes ensemble rue de la Harpe. De nous à lui, désormais, il y eut la plus respectueuse affection ; de lui sur nous, la protection la plus active dans la sphère des idées. Cet homme savait tout, il avait tout approfondi. 11 étudia pour nous le globe politique et chercha le pays où les chances étaient à la fois les plus nombreuses et les plus favorables à la réussite de nos plans. Il nous marquait les points vers lesquels devaient tendre nos études; il nous fit hâter, en nous expliquant la valeur du temps, en nous faisant comprendre que l'émigration aurait lieu, que son effet serait d'enlever à la France la crème de son énergie, de ses jeunes esprits; que cesintelligences, nécessairement habiles, choisiraient les meilleures places, et qu'il s'agissait d'y arriver les premiers. Nous veillâmes dès lors assez souvent à la lueur d'une lampe. Ce généreux maître nous écrivit quelques mémoires, deux pour Juste et trois pour moi, qui sont d'admirables instructions, de ces renseignements que l'expérience peut seule donner, de ces jalons que le génie seul sait» planter, 11 y a dans ces pages parfumées de tabac, pleines do caractères d'une cacographie presque hiéroglyphique, des indications de fortune, des prédictions à coup sûr. Il s'y trouve des présomptions sur certains points de l'Amérique et de l'Asie qui, depuis et avant que Juste et moi aums pu partir, se sont réalisées.
Marcas était, comme nous d'ailleurs, arrivé à la plus complète misère ; il gagnait bien sa vie journalière, mais il n'avait ni linge, ni habits, ni chaussure. 11 ne se faisait pas meilleur qu'il n'était: il avait rêvé le luxe en rêvant l'exercice du pouvoir. Aussi ne se reconnaissait-il pas pour le Marcas vrai. Sa forme, il l'abandonnait au caprice de la vie réelle. Il vivait par le souffle de son ambition»
Il rêvait la vengeance et se goiirmandait lui-même de s'adonner à un sentiment si creux. Le véritable homme d'État doit être surtout indifférent aux passions vulgaires ; il doit, comme le savant, ne se passionner que pour les choses de sa science. Ce fut dans ces jours de misère que Marcas nous parut grand et même terrible ; il y avait quelque chose d'effrayant dans son regard, qui contemplait un monde de plus que celui qui frappe les yeux des hommes ordinaires. Il était pour nous un sujet d'étude et d'étonnement, car la jeunesse (qui de nous ne l'a pas éprouvé?), la jeunesse ressent un vif besoin d'admiration; elle aime à s'attacher, elle est naturellement portée à se subordonner aux hoiiimes qu'elle croit supérieurs, comme elle se dévoue aux grandes choses. Notre étonnement était surtout excité par son indifférence en fait de sentiment : la femme n'avait jamais troublé sa vie. Quand nous parlâmes de cet éternel sujet de conversation entre Français, il nous dit simplement :
— Les robes coûtent trop cher !
11 vit le regard que, Juste et moi, nous avions échangé, et il reprit alors :
— Oui, trop cher. La femme qu'on achète, et c'est la moins coûteuse, veut beaucoup d'argent; celle qui se donne prend tout notre temps! La femme éteint toute activité, toute ambition. Napoléon l'avait réduite à ce qu'elle doit être. Sous ce rapport, il a été grand, il n'a pas donné dans les ruineuses fantaisies de Louis XIV et de Louis XV; mais il a néanmoins aimé secrètement.
Nous découvrîmes que, semblable à Pitt, qui s'était donné l'An* gleterre pour femme, Marcas portait la France dans son cœur; il était idolâtre de sa patrie ; il n'y avait par une seule de ses pensées qui ne fût pour le pays. Sa rage de tenir dans ses mains le remède au mal dont la vivacité l'attristait, et de ne pouvoir l'appliquer, le rongeait incessamment; mais cette rage était encore augmentée par l'état d'infériorité de la France vis-à-vis de la Russie et de l'Angleterre. La France au troisième rang! Ce cri revenait toujours dans ses conversations. La maladie intestine du pays avait passé dans ses entrailles. Il qualifiait de taquineries de portier les luttes de la cour avec la Chambre, et que révélaient tant de changements, ■tant d'agitations incessantes, qui nuisent à la prospérité du pays.
— On nous donne la paix en escomptant l'avenir, disait-il.