AUGUSTE DE MERCI
Vers deux heures et demie, Auguste, qui était allé jusqu'aux Champs-Elysées, fit remettre par un commissionnaire, à la porte du docteur Halpersohn, une boîte cachetée où se trouvaient dix louis, un billet de cinq cents francs et la tabatière; puis il revint lentement à pied chez lui, par le pont d'Iéna, les Invalides et les boulevards, comptant sur la générosité du docteur Halpersohn. Le médecin, qui s'était aperçu du vol, avait aussitôt changé d'opinion sur ses clients. Il pensa que le vieillard était venu pour le voler,^ et que, n'ayant pas réussi, il avait envoyé ce petit garçon. Il mit en doute les qualités qu'ils se donnaient, et il alla droit au parquet du procureur du roi rendre sa plainte, en ordonnant qu'on fit aussitôt des poursuites.
La prudence avec laquelle procède la justice permet raremens d'aller aussi vite que les parties plaignantes le veulent; mais, vers trois heures, un commissaire de police, accompagné d'agents qui se tenaient en flâneurs sur les boulevards, faisait des questions à la mère Vauthier sur ses locataires, et la veuve augmentait, sans le savoir, les soupçons du commissaire de police.
ISépomucène, qui flaira des agents de police, crut qu'on allait arrêter le vieillard; et, comme il aimait M. Auguste, il courut audevant de M. Bernard, et, l'apercevant dans l'avenue de l'Observatoire :
— Sauvez-vous, monsieur! cria-t-il, on vient vous arrêter. Les huissiers sont venus hier chez vous ; ils ont tout saisi. La mère Vauthier, qui vous a caché des papiers timbrés, disait que vous coucheriez à Clichy ce soir ou demain... Tenez , voyez-vous ces argousins?
Un regard suffit à l'ancien procureur général pour reconnaître des recors dans les agents de police, et il devina tout.
— Et M. Godefroid?
— Parti pour ne plus revenir. La mère Vauthier dit que c'était une mouche à vos ennemis...
Aussitôt le baron Bourlac prit le parti d'aller chez Barbet, et il y fut en un quart d'heure : l'ancien libraire demeurait dans la rue Sainte-Catherine d'Enfer,
— Ah! vous venez chercher votre acte de réméré? dit l'ancien libraire en répondant au salut de sa victime; le voici.
Et, au grand étonnement du baron Bourlac, il lui tendit Tacte, que l'ancien procureur général prit en disant :
— Je ne comprends pas...
— Ce n'est donc pas vous qui m'avez payé? répliqua le libraire.
— Vous êtes payé ?
— Votre petit-fils a porté les fonds chez l' huissier ce matin.
— Est-il vrai que vous m'ayez fait saisir hier?...
— Vous n'étiez donc pas rentré chez vous depuis deux jours ? demanda Barbet; mais un procureur général sait bien ce que c'est que la dénonciation de la contrainte par corps...
En entendant cette phrase, le baron salua froidement Barbet, et revint vers sa maison en pensant que le garde de commerce était là sans doute pour les auteurs cachés au deuxième étage. 11 allait lentement, perdu dans de vagues appréhensions; car, à mesure qu'il marchait, les paroles de Népomucène lu: apparaissaient de plus en plus obscures, inexplicables. Godefroid pouvait-il bien l'avoir trahi? Il prit machinalement par la rue Notre-Dame des Champs et rentra par la petite porte, qu'il trouva par hasard ouverte, et heurta Népomucène.
— Ah! monsieur, arrivez donc!... On emmène M. Auguste en prison! Il a été pris sur le boulevard; c'est lui qu'on cherchait; il a été interrogé...
Le vieillard bondit comme un tigre, passa l'allée sur le boulevard en traversant la maison et le jardin comme une flèche, et il put arriver assez à temps pour voir son petit-fils montant en fiacre «ntre trois hommes.
— Auguste, s'écria-t-il, qu'est-ce que cela veut dire? Le jeune homme fondit en larmes et s'évanouit.
— Monsieur, je suis le baron Bourlac, ancien procureur général, dit-il au commissaire de police, dont l'écharpe frappa son regard ; de grâce, expliquez-moi ceci!...
— Monsieur, si vous êtes le baron Bourlac, vous comprendrez tout en deux mots : je viens d'interroger ce jeune homme, et il a malheureusement avoué...
— Quoi?
— Un vol de quatre mille francs fait chez le docteur Halpersohn.
— Est-il possible, Auguste?
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— Grand-papa, je lui ai envoyé en nantissement votre tabatière en diamants. Je voulais vous sauver de l'infamie d'aller en prison!
— Ah! malheureux, qu'as-tu fait! s'écria le baron. Les diamants sont faux, car j'ai vendu les vrais depuis trois ans...
Le commissaire de police et son greffier se regardèrent d'une singulière façon. Ce regard, plein de choses, surpris par le baron Baurlac, le foudroya.
— Monsieur le commissaire, reprit l'ancien procureur général, soyez tranquille, je vais aller voir M. le procureur du roi; mais vous pouvez attester l'erreur dans laquelle j'ai maintenu mon petitfils et ma fille. Vous devez faire votre devoir; mais, au nom de l'humanité, mettez mon petit-fils à la pistole... Je passerai à la prison... Où le menez-vous?
— Êtes-vous le baron Bourlac? dit le commissaire de police.
— Oh! monsieur...
— C'est que M. le procureur du roi, le juge d'instruction et moi» nous doutions que des gens tels que vous et votre petit-fils pussent être coupables, et, comme le docteur, nous avons cru que des fripons avaient emprunté vos noms.
Il prit le baron Bourlac à part et lui dit :
— Vous êtes allé ce marrn chez le docteur Halpersohn?
— Oui, monsieur.
— Votre petit-fils s'y est présenté une demi-heure après vous?
— Je n'en sais rien, monsieur, car je rentre, et je n'ai pas vu mon petit-fils depuis hier.
— Les exploits qu'il nous a montrés et le dossier m'ont tout expliqué, reprit le commissaire de police, je connais la cause du crime. Monsieur, je devrais vous arrêter comme complice de votre petit-fils, car vos réponses confirment les fails allégués dans la plainte ; mais les actes qui vous ont été signifiés et que je vousrends, dit-il en tendant un volume de papier timbré qu'il tenait à la main, prouvent que vous êtes bien le baron Bourlac. Néanmoins, soyez prêt à comparaître devant M. Marest, juge d'instruction commis à cette affaire. Je crois devoir me relâcher des rigueurs ordinaires devant votre ancienne qualité. Quant à votre petit-fils, je vais parler à M. le procureur du roi en rentrant, et nous aurons tous les égards possibles pour le petit-fils d'un ancien premier pré-
sident, victime d'une erreur de jeunesse. Mais il y a plainte : le délinquant avoue, j'ai dressé procès-verbal, il y a mandat de dépôt; je ne puis rien. Quant à l'incarcération, nous mettrons votre petitfils à la Conciergerie.
— Merci, monsieur, dit le malheureux Bourlac.
11 tomba raide dans la neige et roula dans une des cuvettes qui séparaient alors les arbres du boulevard.
Le commissaire de police appela du secours, et Népomucène accourut avec la mère Vauthier. On porta le vieillard chez lui, et la Vauthier pria le commissaire de police, en passant par la rue d'Enfer, d'envoyer au plus vite le docteur Berton.
— Qu'a donc mon grand-père? demanda le pauvre Auguste.
— Il est fou, monsieur!... Voilà ce que c'est que de voler!... Auguste fit un mouvement pour se briser la tête ; mais les deux
agents le continrent.
— Allons, jeune homme, du calme! dit le commissaire, du calme! Vous avez des torts, mais ils ne sont pas irréparables...
— Mais, monsieur, dites donc à cette femme que vraisemblablement mon grand-père est à jeun depuis vingt- quatre heures!...
— Oh! les pauvres gens! s'écria tout bas le commissaire.
Il fit arrêter le fiacre, qui marchait, dit un mot à l'oreille de son secrétaire, qui courut parler à la Vauthier et qui revint aussitôt.
M. Berton jugea que la maladie de M. Bernard, car il le connaissait sous ce seul nom, était une fièvre chaude d'une grande intensité; mais, comme la veuve Vauthier lui raconta les événements qui motivaient cet état, à la façon dont racontent les portières, il jugea nécessaire d'informer le lendemain matin, à Saint-Jacques du Haut-Pas, M. Alain de cette aventure, et M. Alain fit parvenir par un commissionnaire un mot qu'il écrivit au crayon à M. Nicolas, rue Chanoinesse.
Godt'froid, en arrivant, avait remis, la veille au soir, les notes de l'ouvrage à M. Nicolas, qui passa la plus grande partie de la nuit à lire le premier volume de l'ouvrage du baron Bouilac.
Le lendemain matin, madame de la Chanterie dit au néophyte qu'il allait, si sa résolution tenait toujours, se mettre iumiédiatement à l'ouvrage. Godefroid, initiépar elle aux secret^ finapçiers
de la société, travailla sept ou huit heures par jour, pendant plusieurs mois, sous l'inspection de Frédéric Mongenod. qui venait tous les dimanches examiner la besogne, et il reçut de lui des éloges sur ses travaux.
— Vous êtes, lui dit-il, quand tous les comptes furent à jour et clairement établis, une acquisition précieuse pour les saints au milieu de qui vous vivez. Maintenant, deux ou trois heures par jour vous suffiront pour maintenir cette comptabilité au courant, et vous pourrez, le surplus du temps, les aider, si vous avez encore la vocation que vous manifestiez il y a six mois...
On était alors au mois de juillet 1838. Pendant tout le temps qui s'était écoulé depuis l'aventure du boulevard du Mont-Parnasse, Godefroid, jaloux de se montrer digne de ses amis, n'avait pas fait une seule question relative au baron Bourlac ; car, n'en entendant pas dire un mot, ne trouvant rien dans les écritures qui concernât cette affaire, il considéra le silence gardé sur la famille des deux bourreaux de madame de la Chanterie ou comme une épreuve à laquelle on le soumettait, ou comme une preuve que les amis de cette sublime femme l'avaient vengée.
En effet, il était allé, deux mois après, en se promenant, jusqu'au boulevard du Mont-Parnasse, il avait su rencontrer la veuve Vauthier et lui avait demandé des nouvelles de la famille Bernard.
— Est-ce qu'on sait, mon cher monsieur Godefroid, où ces genslà sont passés!... Deux jours après votre expédition, car c'est vous, finaud, qui avez soufflé l'affaire à mon propriétaire, il est venu du monde qui nous a débarrassés de ce vieux fiérot-là. Bah! on a tout déménagé en vingt-quatre heures, et ni vu ni connu ! Personne ne m'a voulu dire un mot. Je crois qu'il est parti pour Alger avec son brigand de petit-fils ; car Népomucène, qui avait un faible pour ce voleur, et qui ne vaut pas mieux que lui, ne l'a pas trouvé à la Conciergerie, et lui seul sait où ils sont, le gredin m'ayant plantée là... Élevez donc des enfants trouvés! voilà comme ils vous récompensent, ils vous mettent dans l'embarras. Je n'ai pas encore pu le remplacer; et, comme le quartier gagne beaucoup, la maison est toute louée, je suis écrasée de travail.
Jamais Godefroid n'aurait rien su de plus sur le baron Bourlac,
sans le dénoûment qu'eut cette aventure, par suite d*une de ces rencontres comme il s'en fait à Paris.
Au mois de septembre, Godefroid descendait la grande avenue des Champs-Elysées, et il pensait au docteur Halpersohn en passant devant la rue Marbeuf.
— Je devrais, se dit-il, aller le voir pour savoir s'il a guéri la fille de Bourlac!... Quelle voix, quel talent elle avait!... Elle voulait se consacrer à Dieu !...
Parvenu au rond-point, Godefroid le traversa promptement à cause des voitures qui descendaient avec rapidité, et il heurta dans l'allée un jeune homme qui donnait le bras à une jeune dame.
— Prenez donc garde! s'écria le jeune homme; étes-vous donc aveugle?
— Eh! c'est vous! répondit Godefroid en reconnaissant Auguste de Mergi dans ce jeune homme.
Auguste était si bien mis, si joli, si coquet, si fier de donner le bras à cette femme, que, sans les souvenirs auxquels le néophyte s'abandonnait, il ne l'aurait pas reconnu.
— Eh ! c'est ce cher M. Godefroid ! dit la dame.
En entendant les notes célestes de l'organe enchanteur de Vanda, qui marchait, Godefroid resta cloué par les pieds à la place où il était.
— Guérie!... dit-il.
— Depuis dix jours, il m'a permis de marcher!... répondit-elle.
— Halpersohn?...
— Oui, dit-elle. Et comment n'êtes-vous pas venu nous voir? reprit-elle... Oh! vous avez bien fait! Mes cheveux n'ont été coupés qu'il y a huit jours! ceux que vous me voyez sont une perruque; mais le docteur m'a juré qu'ils repousseraient!... Mais combien n'avons-nous pas de choses à nous dire!... Venez donc dîner avec nous!... Oh! votre accordéon!... oh! monsieur...
El elle porta son mouchoir à ses yeux.
— Je le garderai toute ma vie ! mon fils le conservera comme une relique! Mon père vous a cherché dans tout Paris; il est, d'ailleurs, à la recherche de ses bienfaiteurs inconnus; il mourra de chagrin si vous ne l'aidez pas à les retrouver... Il est rongé par
une mélancolie noire dont je ne triomphe pas tous les ji>urs. Autant séduit par la voix de cette délicieuse femme rappelée de la tombe que par la voix d'une fascinante curiosité, Godefroid prit le bras que lui tendait la baronne de Mergi, qui laissa son fils aller en avant, chargé par elle d'une commission par un signe de lêie que le jeune homme avait compris.
— Je ne vous emmène pas bien loin , nous demeurons allée d'Anlin, dans une jolie maison bàtle à l'anglaise; nous l'occupons tout entière; chacun de nous a tout un étage. Oh! nous sommes très-bien. Mon père croit que vous êtes pour beaucoup dans les félicités qui nous accablent!,..
— Moi?...
— Ne savez-vous pas que Ton a créé pour lui, sur un rapport du ministre de l'instruction publique, une chaire de législation comparée à la Sorbonne? Mon père commencera son premier cours au mois de novembre prochain. Le grand ouvrage auquel il travaillait paraîtra dans un mois, car la maison Cavalier le publie en partageant les bénéfices avec mon père, et elle lui a remis trente mille francs à compte sur sa part; aussi mon père achète-t-il la maison où nous sommes. Le ministère de la justice me fait une pension de douze cents francs, à litre de secours annuel à la fille d'un ancien magistrat ; mon père a sa pension de mille écus ; il a cinq mille francs comme professeur. Nous sommes si économes, que nous serons presque riches. Mon Auguste va commencer son droit dans deux mois; mais il est employé au parquet du procureur général, et gagne douze cents francs... Ah! monsieur Godefroid, ne parlez pas de la malheureuse affaire de mon Auguste. Moi, je le bénis tous les matins pour cette action, que son grand- père ne lui pardonne pas encore! Sa mère le bénit, Halpersohn l'adore, et l'ancien procureur général est implacable.
— Quelle affaire? dit Godefroid,
— Ah! je reconnais bien là votre générosité! s'écria Vanda. Quel noble cœur vous avez!... Votre mère doit être fière de vous.,.
Elle s'arrêta, comme si elle avait ressenti des douleurs dans le cœur,
— Je vous jure que ie ne sais rien de l'affaire dont vous me parlez, dit Godefroid,
L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 7j9
— Ah! vous ne la connaissez pas?
Et elle raconta naïvement, en admirant son fils, l'emprunt fait par Auguste au docteur.
— Si nous ne pouvons rien dire de cela devant M. le baron Bourlac, lit observer Godefroid, racontez-moi comment votre fils s'en est tiré?
— Mais, répondit Vanda, je vous ai dit, je crois, qu'il est employé chez le procureur général, qui lui témoigne la plus grande bienveillance. Il n'est pas resté plus de quarante-huit heures à la -Conciergerie, où il avait été mis chez le directeur. Le bon docteur, qui n'a trouvé la belle, la sublime lettre d'Auguste que le soir, a retiré sa plainte; et, par l'intervention d'un ancien président de la cour royale que mon père n'a jamais vu, le procureur général a fait anéantir le procès-verbal du commissaire de police •et le mandat de dépôt. Enfin, il n'existe aucune trace de cette affaire que dans mon cœur, dans la conscience de mon fils et dan? la tête de son grand-père, qui, depuis ce jour, dit vous à Auguste et le traite comme un étranger... Hier encore, Halpersohn demandait grâce pour lui; mais mon père, qui me refuse, moi qu'il aime tant, a répondu : « Vous êtes le volé, vous pouvez, vous devez pardonner; mais, moi, je suis responsable du voleur,... et, quand j'étais procureur général, je ne pardonnais jamais!... — Vous tuerez votre fille! » a dit Halpersohn, que j'écoutais. Mon père a gardé le silence.
— Mais qui donc vous a secourus?
— Un monsieur que nous croyons chargé de répandre les bienfaits de la reine.
— Comment est-il? demanda Godefroid.
— C'est un homme solennel et sec, triste dans le genre de mon père... C'est lui qui fit transporter mon père dans la maison où nous sommes, lorsqu'il fut atteint de sa fièvre chaude. Tigurez-vous que, dès que mon père fut rétabli, l'on m'a retirée de la maison de santé et installée là, où je me suis retrouvée dans ma chambre, comme si je ne l'avais pas quittée. Halpersohn, que ce grand monsieur a séduit, je ne sais comment, m'a donc alors appris toutes les souffrances endurées par mon père : et les diamants vendus de sa tabatière! mon fils et mon père la plupart du temps sans pain, et
faisant les riches en ma présence... Oh! monsieur Godefroid, ces deux êtres-là sont des martyrs... Que puis-je dire à mon père?... A mon fils et à lui, je ne peux que rendre la pareille en souffrant pour eux, comme eux.
— Et ce grand monsieur n'a-t-il pas un peu l'air militaire?...
— Ah! vous le connaissez! lui cria Vanda sur la porte de sa maison.
Elle saisit Godefroid par la main avec la vigueur d'une femme lorsqu'elle éprouve une attaque de nerfs, elle l'entraîna dans un saloa dont la porte s'ouvrit, et elle cria :
— Mon père, M. Godefroid connaît ton bienfaiteur!
Le baron Bourlac, que Godefroid aperçut vêtu comme devait l'être un ancien magistrat d'un rang si éminent, se leva, tendit la main à Godefroid et dit :
— Je m'en doutais!
Godefroid fit un geste de dénégation, quant aux effets de cette noble vengeance ; mais le procureur général ne lui laissa pas 1& temps de parler.
— Ah! monsieur, dit-il en continuant, il n'y a que la Providence de plus puissante, que l'amour de plus ingénieux, que la maternité de plus clairvoyante que vos amis, qui tiennent de ces trois grandes divinités... Je bénis le hasard à qui nous devons notre rencontre ;. car M. Joseph a disparu pour toujours, et, comme il a su se soustraire à tous les pièges que j'ai tendus pour savoir son vrai nom,. sa demeure, je serais mort de chagrin... Tenez, lisez sa lettre... Mais vous le connaissez?
Godefroid lut ce qui suit :
« Monsieur le baron Bourlac, les sommes que, par ordre d'une dame charitable, nous avons dépensées pour vous montent à quinze mille francs. Prenez-en note, pour les faire rendre, soit par vousmême, soit par vos descendants, lorsque la prospérité de votre famille le permettra; car c'est le bien des pauvres. Quand cette restitution sera possible, versez les sommes dont vous serez débiteur chez les frères Mongenod, banquiers. Que Dieu vous pardonne vos fautes! »
Cinq croix formaient la mystérieuse signature de cette lettre^, que Godefroid rendit.
— Les cinq croix y sont,... dit-il en se parlant à lui-même.
— Ah! monsieur, dit le vieillard, vous qui savez tout, qui avez été l'envoyé de cette dame mystérieuse,... dites-moi son-nom?
— Son nom ! cria Godefroid, son nom ! Mais malheureux, ne le demandez jamais! ne cherchez jamais à le savoir! — Ah! madame, dit Godefroid en prenant dans ses mains tremblantes la main de madame de Mergi, si vous tenez à la raison de votre père, faites qu'il reste dans son ignorance, qu'il ne se permette pas la moindre démarche!
Un étonnement profond glaça le père, la fllle et Auguste.
— C'est?... demanda Vanda.
— Eh bien, celle qui vous a sauvé votre fille, répondit Godefroid en regardant le vieillard, qui vous l'a rendue jeune, belle, fraîche, ranimée, qui l'a retirée du cercueil ; celle qui vous a épargné l'infamie de votre petit-fils, celle qui vous a rendu la vieillesse heureuse, honorée, qui vous a sauvé tous trois...
Il s'arrêta.
— C'est une femme que vous avez envoyée innocente au bagne pour vingt ans! s'écria Godefroid en s'adressant au baron Bourlac; à qui vous avez prodigué, dans votre ministère, les plus cruelles injures, à la sainteté de laquelle vous avez insulté, et à qui vous^^ avez arraché une fille délicieuse pour l'envoyer à la plus affreuse des morts, car elle a été guillotinée!...
Godefroid, voyant Vanda tombée sur un fauteuil, évanouie, sauta dans le corridor; de là, dans l'allée d'Antin, et se mit à courir à toutes jambes.
— Si lu veux ton pardon, dit le baron Bourlac à son petit-fils^ . suis-moi cet homme et sache où il demeure!...
Auguste partit comme une flèche.
Le lendemain matin, le baron Bourlac frappait, à huit heures et demie, à la vieille porte jaune de l'hôtel la Ghanterie, rue Chanoinesse. 11 demanda madame de la Ghanterie au concierge, qui lui montra le perron. C'était heureusement à l'heure du déjeuner, et Godefroid reconnut le baron, dans la cour, par un des croisillon»
qui donnaient du jour à l'escalier; il n'eut que le temps de descendre, de se jeter dans le salon, où tout le monde se trouvait, et de crier :
— Le baron Bourlac!...
En entendant ce nom, madame de la Ghanterie, soutenue par Tabbé de Vèze, rentra dans sa chambre.
— Tu n'entreras pas, suppôt de Satan! s'écriait Manon, qui reconnut le procureur général et qui se mit devant la porte du salon. Viens-tu pour tuer Madame?
— Allons, Manon, laissez passer monsieur, dit M. Alain. Manon s'assit sur une chaise, comme si les deux jambes lui
eussent manqué à la fois.
— Messieurs, dit le baron d'une voix excessivement émue en reconnaissant Godefroid et M. Joseph, et en saluant les deux autres, la bienfaisance donne des droits à l'obligé!
— Vous ne nous devez rien, monsieur, dit le bon Alain, vous devez tout à Dieu...
. — Vous êtes des saints et vous avez le calme des saints, répliqua l'ancien magistrat. Vous m'écouterez!... Je sais que les bienfaits surhumains qui m'accablent depuis dix -huit mois sont l'œuvre d'une personne que j'ai gravement offensée en faisant mon devoir; il a fallu quinze ans pour que je reconnusse son innocence , et c'est là, messieurs, le seul remords que je doive à l'exercice de mes fonctions... Écoutez! j'ai peu de vie à vivre, mais je vais perdre ce peu de vie, encore si nécessaire à mes enfants, sauvés par madame de la Ghanterie, si je ne puis obtenir d'elle mon pardon. Messieurs, je resterai sur le parvis Notre-Dame, à genoux, jusqu'à ce qu'elle m'ait dit un mot... Je l'attendrai là... Je baiserai la trace de ses pas, je trouverai des larmes pour l'attendrir, moi que les tortures de mon enfant ont desséché comme une paille...
La porte de la chambre de madame de la Ghanterie s'ouvrit, l'abbé de Vèze se glissa comme une ombre et dit à ^L Joseph :
— Gette voix tue Madame!
— Ah! elle est là?... elle passe par là?... dit le baron Bourlac.
Il tomba sur ses genoux, baisa le parquet, fondit en larmes et, d'une voix déchirante, il cria :
— Au nom de Jésus, mort sur la croix, pardonnez! pardonnez! -car ma fille a souffert mille morts!...
Le vieillard s'affaissa si bien, que les spectateurs émus le crurent mort. En ce moment, madame de la Chanterie apparut comme un spectre à la porte de sa chambre, sur laquelle elle s'appuyait dcfaillante :
— Par Louis XVI et Marie-Antoinette, que je vois sur leur écliafaud, par Madame Elisabeth, par ma fille, par la vôtre, par Jésus, je vous pardonne!...
En entendant ce dernier mot, l'ancien procureur leva les yeux et dit :
— Les anges se vengent ainsi...
M. Joseph et M. Nicolas relevèrent le baron Bourlac et le conduisirent dans la cour; Godefroid alla chercher une voiture, et, quand on en entendit le roulement, M. Nicolas dit, en y mettant le vieillard :
— Ne revenez plus, monsieur; autrement, vous tueriez aussi la mère, car la puissance de Dieu est infinie, mais la nature humaine a ses limites.
Ce jour-là, Godefroid fut acquis à Tordre des frères de la Consolation.
Vierzchovnia, Ukraine, décembre 1847.
FIN DO TOME DOUZIÎîlIE.