‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 21 sur 49 · NES · texte numérisé non relu

NES

Peer orme

dans Paris {def mères de famille qui sont sur la paille et qui Dfettent un enfant au monde sans linge pour le recevoir !... voici du thé délicieux dans une tasse de cinq louis et j'écris des vers pour faire dire aux Parisiennes « charmant! charmant! divin! délicieux! cela va à l'âme ». La nature sociale, de même que la nature elle-même, est une grande oublieuse ! Vous vous étonnerez, dans dix ans, de votre démarche ! Vous êtes dans une ville où l’on meurt, où l’on se mare, où l’on s’idolâtre dans un rendez-vous, où la jeune fille s’asphyxie, où l’homme de génie et sa cargaison de thèmes gros de bienfaits humanitaires sombrent, les uns à côté des autres, souvent sous le même toit, sans-le savoige) Ô en s’ignorant! Et vous venez nous demander de nous évanouir de douleur à cette question vulgaire : Une jeune fille du Hâvre est-elle ou m’est-elle pas? Oh!... mais vous êtes.

— Et vous vous dites poète, s’écria Dumay ; mais vous ne sentez donc rien be. ! te C—

— Eh! si nous éprouvions les misères ou les joies que nous pare chantons , nous serions usés en quelques mois, comme de vieilles v sent bottes! dit le poète en souriant. Tenez; vous ne devez pas être ç \ venu du Hâvre à Paris, et chez Canalis, pour n’en rien rapporter. Pa y À ti Soldat (Canalis eut la taille et le geste d’un héros d’Homère) ! apprenez ceci du poète : Tout grand sentiment esun poème telle- fek; ment individuel, que vgte meilleur ami, lui-même, ne s’y intéresse 1e ru pas. C’est un trésor qui n’est qu'à vous, c’est...

— Pardon de vous interrompre , dit Dumay qui contemplait Canalis avec horreur, êtes-vous venu au Hâvre ?..

— J'y ai passé une nuit et un jour, dans le printemps de 182, en allant à Londres.

— Vous êtes un homme d’honneur, reprit Dumay, pouvez-vous me donner votre parole de ne pas connaître mademoiselle Modeste Mignon ?.…

— Voici la première fois que ce nom frappe mon oreille, répoadit Canalis.

— Ah! monsieur, s’écria Dumay, dans quelle ténébreuse intrigue vais-je donc mettre le pied?... Puis-je compter sur vous pour être aidé dans mes recherches, car on a, j'en suis sûr, abusé de votre nom! Vous auriez dû recevoir hier une lettre du Hävre!.….

— Je n’ai rien reçu ! Soyez sûr que je ferai, monsieur, dit Ca-

alis, tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile.

Dumay se retira, le cœur plein d’anxiété, croyant que l’affreux Butscha s'était mis dans la peau de ce grand poète pour séduire Modeste; tandis qu’au contraire Butscha, spirituel et fin autant qu’un prince qui se venge, plus habile qu’un espion, fouillait] la vie et les actions de Canalis, en échappant par sa petitesse à tous les yeux, comme un insecte qui fait son chemin dans l’aubier d’un arbre.

À peine le Breton était-il sorti que La Brière entra dans le cabinet de son ami. Naturellement Canalis parla de la visite de cet homme du Hâvre..

— Ah! dit Ernest, Modeste Mignon, je viens exprès à cause de cette aventure.

— Ah! bah! s’écria Canalis , aurais-je donc triomphé par procureur ?.…

— Eh ! oui, voilà le nœud du drame. Mon ami, je suis aimé par la plus charmante fille du monde, belle à briller parmi les plus belles à Paris, du cœur et de la littérature autant qu’une Clarisse Harlowe, elle m'a vu, je lui plais, et elle me croit le grand Canalis!.. Ce n’est pas tout. Modeste Mignon est de haute naïissance, et Mongenod vient de me dire que le père, le comte de La Bastie, doit avoir quelque chose comme six millions... Ce père est arrivé depuis trois jours, et je viens de lui faire demander un rendez-vous à deux heures par Mongenod, qui, dans son petit mot, lui dit qu'il s’agit du bonheur de sa fille... Tu comprends, qu’avant d'aller trouver le père, je devais tont t’avouer.

— Dans le nombre de ces fleurs écloses au soleil de la gloire, dit emphatiquement Canalis , il s’en trouve une magnifique, portant, comme l’oranger, ses fruits d’or parmi les mille parfums de l'esprit ct de la beanté réunis! un élégant arbuste , une tendresse vraie, un bonheur entier, et il m’échappe !...— Canalis regarda son tapis, pour ne pas laisser lire dans ses yeux. — Comment, reprit-il après une pause où il reprit son sang-froid, comment deviner à travers les senteurs enivrantes de ces jolis papiers façonnés, de ces phrases qui portent à la tête, le cœur vrai, la jeune fille, la jeune femme chez qui l’amour prend les livrées de la flatterie et qui nous aime pour nous, qui nous apporte la félicité? il faudrait être un ange ou un démon, et je ne suis qu’un ambitieux maître des requêtes... Ah! mon ami, la gloire fait de nous un but que mille flèches visent! L’un de nous a dû son riche mariage a Tune de pièce hydraulique} de sa poésie, et moi, plus caressant, plus homme à

femmes que lui, j'aurai manqué le mien... car, l’aimes-tu, cette pauvre fille? dit-il en regardant La Brière.

— Oh! fit La Brière.

— Eh ! bien, dit le poète en prenant le bras de son ami et sv appuyant, sois heureux, Ernest! Par hasard, je n’aurai pas été ingrat avec toi ! Te voilà richement récompensé de ton dévouement, car je me prêterai généreusement à ton bonheur.

Canalis enrageait ; mais il ne pouvait se conduire autrement , et alors il tirait parti de son malheur en s'en faisant un piédestal. Une larme mouilla les yeux du jeune Référendaire, il se jeta dans les bras de Canalis et l’embrassa.

— Ah! Canalis, je ne te connaissais pas du tout!

— Que veux-tu ?.. Pour faire le tour d'un monde, il faut du temps ! répondit le poète avec son emphatique ironie.

— Songes-tu , dit La Brière, à cette immense fortune ?.…

— Eh! mon ami, ne sera-t-elle pas bien placée?... s’écria Canalis en accompagnant son effusion d'un geste charmant.

— Melchior, dit La Brière, c’est entre nous à la vie et à la mort...

Il serra les mains du poète et le quitta brusquement, il lui tardait de voir monsieur Mignon.

En ce moment, le conte de La Baslie était accablé de toutes les douleurs qui l’attendaient comme une proie. Il avait appris par la lettre de sa fille, la mort de Bettina-Caroline, la cécité de sa femme ; et Dumay venait de lui raconter le terrible imbroglio des amours de Modeste.

— Laisse-moi seul, dit-il à son fidèle ami.

Quand le lieutenant eut fermé la porte, le malheureux père se jeta sur un divan, y resta la tête dans ses mains, pleurant de ces larmes rares, maigres qui roulent entre les paupières des gens de cinquante-six ans, sans en sortir, qui les mouillent, qui se sèchent promptement et qui renaissent, une des dernières rosées de l’automne humain. — Avoir des enfants chéris, avoir une femme adorée, c’est se donner plusieurs cœurs et les tendre aux poignards !... s’écria-t-il en faisant un bond de tigre et se promenant par la chambre. Être père, c’est se livrer pivds et poings liés au malheur. Si je rencontre ce d’Estourny, je le tuerai! — Ayez donc des filles?.… L'une met la man sur un escroc, et l’autre, ma Modeste, sur quoi? sur un lâche qui l’abuse sous l’armure en papier doré d’un

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poète. Encore si c'était Canalis ! il n’y aurait pas grand mal. Mais ce Scapin d’amoureux?.. je l’étranglerai de mes deux mains... se disait-il en faisant involontairement un geste d’une atroce énergie. … Et après?... se demanda-t-il, si ma fille meurt de chagrin! Il regarda machinalement par les fenêtres de l'hôtel des Princes, et vint se rasseoir sur son divan où il resta immobile. Les fatigues de six voyages aux Indes, les soucis de la spéculation, les dangers courus, évités, les chagrins avaient argenté la chevelure de Charles Mignon. Sa belle figure militaire, d'un contour si pur, s'était bronzée au soleil de la Malaisie, de la Chine et de l’Asie mineure, elle avait pris un caractère imposant que la douleur rendit sublime ea ce moment. — Et Mongenod qui me dit d’avoir confiance dans le jeune homme qui va venir me parler de ma fille.

Ernest de La Brière fut alors annoncé par l’un des domestiques que le comte de La Bastie s'était attachés pendant ces quatre années et qu'il avait triés dans le nombre de ses subordonnés.

— Vous venez, monsieur, de la part de mon ami Mongenod ? dit-il.

— Oui, répondit Ernest qui contempla timidement ce visage aussi sombre que celui d’Othello. Je me nomme Ernest de La Brière , allié, monsieur , à la famille du dernier premier-ministre, et son secrétaire particulier pendant son ministère. A sa chute, son Excellence me mit à la Cour des Comptes, où je suis Référendaire de première classe, et où je puis devenir Maître des Comptes...

— En quoi tout ceci peut-il concerner mademoiselle de La Bastie ? demanda Charles Mignon.

— Monsieur, je l'aime , et j'ai l’inespéré bonheur d’être aimé d'elle... Écoutez moi, monsieur, dit Ernest en arrêtant un mouvement terrible du père irrité , j'ai la plus bizarre confession à vous faire, la plus honteuse pour un homme d'honneur. La plus affreuse punition de ma conduite, naturelle peut-être, n’est pas d’avoir à vous la révéler. je crains encore plus la fille que le père.

Ernest raconta naïvement et avec la noblesse que donne la sincérité l’avant-scène de ce petit drame domestique, sans omettre les vingt et quelques lettres échangées qu’il avait apportées , ni l’entrevue qu’il venait d’avoir avec Canalis. Quand le père eut fini la lecture de ces lettres, le pauvre amant, pâle et suppliant, trembla sous les regards de feu que lui jeta le Provençal.

— Monsieur, dit Charles, il ne se trouve ea tout ceci qu’une crreur , mais elle est capitale. Ma fille n’a pas six millions, elle a tout au plus deux cent mille francs de dot et des espérances trèsdouteuses.

— Ah! monsieur, dit Ernest en se levant , se jetant sur Charles Mignon el le serrant, vous m'ôtez un poids qui m’oppressait ! Rien ne s’opposera peut-être plus à mon bonheur!... J'ai des protecteurs, je serai Maître des Comptes. N’eût-elle que dix mille francs, fallât-il lui reconnaître une dot, mademoiselle Modeste serait encore ma femme; et la rendre heureuse, comme vous avez rendu la vôtre, être pour vous un vrai fils... (oui, monsieur, je n’ai plus mon père), voilà le fond de mon cœur.

Charles Mignon recula de trois pas, arrêta sur La Brière un regard qui pénétra dans les yeux du jeune homme comme un poignard dans sa gaîne , et il resta silencieux en trouvant la plus entière candeur , la vérité la plus pure sur cette physionomie épanouie , dans ces yeux enchantés. — Le sort se lasserait-il donc !.. se dit-il à demi-voix, et trouverais-je dans ce garçon la perle des gendres ? I se promena très-agité. par la chambre.

— Vous devez, monsieur, dit enfin Charles Mignon, la plus entière soumission à l'arrêt que vous êtes venu chercher ; car, sans cela, vous joueriez en ce moment la comédie.

— Oh ! monsieur.

— Écoutez-moi , dit le père en clouant sur place La Brière par un regard. Je ne serai ni sévère, ni dur, ni injuste. Vous subirez et les inconvénients et les avantages de la position fausse dans laquelle vous vous êtes mis. Ma fille croit aimer un des grands poètes de ce temps-ci, et dont la gloire, avant tout, l’a séduite. Eh! bien, moi, son père, ne dois-je pas la mettre à même de choisir entre la Célébrité qui fut comme un phare pour elle, et la pauvre Réalité que le hasard lui jette par une de ces railleries qu’il se permet si souvent ? Ne faut-il pas qu’elle puisse opter entre Canalis et vous? Je compte sur votre honneur pour vous taire sur ce que je viens de vous dire relativement à l’état de mes affaires. Vous viendrez , vous et votre ani le baron de Canalis, au Hâvre passer cette dernière quinzaine du mois d'octobre. Ma maison vous sera ouverte à tous deux, ma fille aura le loisir de vous observer, Songez que vous devez amener vous-même votre rival et lui laisser croire tout ce qu'on dira de fabuleux sur les millions du comte de La Bastie, Je serai demain

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au Hâvre, et vous y attends trois jours après mon arrivée. Adieu, monsieur. |

Le pauvre La Brière retourna d’un pied très-lent chez Canalis. En ce moment, seul avec lui-même, le poète pouvait s’abandonner au torrent de pensées que fait jaillir ce second mouvement si vanté par le prince de Talleyrand. Le premier mouvement est la voix de la Nature, et le second est celle de la Société.

— Une fille riche de six millions ! et mes yeux n’ont pas vu briller cet or à travers les ténèbres! Avec une fortune si considérable, je serais pair de France, comte, ambassadeur. J’ai répondu à des bourgcoises, à des sottes, à des intrigantes qui voulaient un autographe! Et je me suis lassé de ces intrigues de bal masqué, précisément le jour où Dieu m’envoyait une âme d'élite, un ange aux ailes d’or... Bah ! je vais faire un poème sublime, et ce hasard repaîtra ! Mais est-il heureux , ce petit niais de La Brière, qui s’est pavané dans mes rayons?... Quel plagiat ! Je suis le modèle, il sera la statue! Nous avons joué la fable de Bertrand et Raton ! Six millions et un ange, une Mignon de La Bastie! un ange aristocratique aimant la poésie et le poète... Et moi qui montre mes muscles d'homme fort, qui fais des exercices d’Alcide pour étonner par la force morale ce champion de la force physique, ce brave soldat plein de cœur, l'ami de cette jeune fille à laquelle il dira que je suis une âme de bronze! Je joue au Napoléon quand je devais me dessiner en séraphin !... Enfin j'aurai peut-être un ami, je l'aurai payé cher; mais l'amitié, c’est si beau! Six millions, voilà le prix d’un ami; l’on ne peut pas en avoir beaucoup à ce prix-là !..

La Brière entra dans le cabinet de son ami sur ce dernier point d'exclamation. Il était triste.

— Eh ! bien, qu’as-tu ? lui dit Canalis.

— Le père exige que sa fille soit mise à même de choisir entre les deux Canalis…

— Pauvre garçon, s’écria le poète en riant. Il est très-spirituel, ce père-là..

— Je suis engagé d'honneur à t’amener au Hâvre, dit piteusement La Brière.

— Mon cher enfant, répondit Canalis, du moment où il s’agit de ton honneur, tu peux compter sur moi... Je vais aller demander un congé d’un mois...

— Ah! Modeste cest bien belle ! s’écria La Brière au désespoir,

et tu m'écraseras facilement! J'étais aussi bien étonné de voir le bonheur s’occupant de moi , et je me disais : II se trompe!

— Bah! nous verrons ! dit Canalis avec une atroce gaieté.

Le soir , après dîner, Charles Mignon et son caissier volaient, à raison de trois francs de guides, de Paris au Havre. Le père avait complétement rassuré le chien de garde sur les amours de Modeste, en le relevant de sa consigne et le rassurant sur le compte de Butscha.

— Tout est pour le mieux, mon vieux Dumty, dit Charles qui avait pris des renseignements auprès de Mongenod et sur Canalis et sur La Brière. Nous allons avoir deux personnages pour un rôle, s’écria-t-il gaiement !

Il recommanda néanmoins à son vieux camarade une discrétion absolue sur la comédie qui devait se jouer au chalet, la plus douce des vengeances ou, si vous le voulez, des leçons d’un père à sa fille. De Paris au Hâvre, ce fut entre les deux amis une longue causerie qui mit le colonel au fait des plus légers incidents arrivés à sa famille pendant ces quatre années, et Charles apprit à Dumay que Desplein, le grand chirurgien, devait, avant la fin du mois, venir examiner la cataracte de la comtesse, afin de dire s’il était possible de lui rendre la vue.

Un moment avant l’heure à laquelle on déjeunait au ghalet, les claquements de fouet d’un postillon comptant sur un large pourboire apprirent le retour des deux soldats à leurs familles. La joie d’un père revenant après une si longue absence pouvait seule avoir de tels éclats; aussi les femmes se trouvèrent-elles toutes à la petite porte. Il y a tant de pères, tant d'enfants, et peut-être plus de pères que d’enfants, pour comprendre l'ivresse d’une pareille fête que Ja littérature n’a jamais eu besoin de la peindre, heureusement! car les plus belles paroles, la poésie est au-dessous de ces émotions. Peut-être les émotions douces sont-elles peu littéraires. Pas un mot qui pût troubler les joies de la famille Mignon ne fut prononcé dans cette journée. Il y eut trêve entre le père, la mère et la fille relativement au soi-disant mystérieux amour qui pâlissait Modeste levée pour la première fois. Le colonel, ayec l’admirable délicatesse qui distingue les vrais soldats, se tint pendant tout le temps à côté de sa femme dont la main ne quilta pas la sienne, et il regardait Modeste sans se lasser d'admirer cette beauté fine, élégante, poétique. N'est-ce pas à ces petites choses que se recon-

naissent les gens de cœur? Modeste, qui craignait de troubler la joie mélancolique de son père et de sa mère, venait, de moment en moment, embrasser le front du voyageur; et, en l’embrassant trop, elle semblait vouloir l'embrasser pour deux.

— Oh! chère petite ! je te comprends ! dit le colonel en serrant la main de Modeste à un moment où elle l’assaillait de caresses.

— Chut! lui répondit Modeste à l’orcille en lui montrant sa mère.

Le silence un peu finaud de Dumay rendit Modeste inquièle sur les résultats du voyage à Paris, elle regardait parfois le lieutenant à la dérobée, sans pouvoir pénétrer au delà de ce dur épiderme. Le colonel voulait, en père prudent, étudier le caractère de sa fille unique, et consulter surtout sa femme avant d’avoir une conférence d'où dépendait le bonheur de toute la famille.

— Demain, mon enfant chéri, dit-il le soir, lève-toi de bonne heure, nous irons ensemble, s’il fait beau, nous promener au bord de la mer... Nous avons à causer de vos poèmes, mademoiselle de La Bastic.

Ce mot, accompagné d’un sourire paternel qui reparut comme un écho sur les lèvres de Dumay, fut tout ce que Modeste put savoir ; mais ce fut assez, el pour calmer ses inquiétudes, et pour la rendre curieuse à ne s'endormir que tard, tant elle fit de suppositions : Aussi, le lendemain était-elle tout habillée et prête avant le colonel.

— Vous savez tout, mon bon père, dit-elle aussitôt qu’elle se trouva sur le chemin de la mer.

— Je sais tout, et encore bien des choses que tu ne sais pas, répondit-il.

Sur ce mot, le père et la fille firent quelques pas en silence.

— Explique-moi, mon enfant, comment une fille adorée par sa mère a pu faire une démarche aussi capitale que celle d'écrire à un inconnu, sans la consulter ?

— HG! papa, parce que maman ne l'aurait pas permis.

— Crois-tu, ma fille, que ce soit raisonnable ? Si tu t’es fataleent instruite toute seule, comment ta raison ou ton esprit, à défaut de la pudeur, ne L’ont-ils pas dit qu’agir ainsi c'était te jeter @ la tête d'un homme? Ma fille, ma seule et unique enfant serait sans fierté, sans délicatesse ?... oh! Modeste, tu as fait passer à ton père deux heures d'enfer à Paris; car enfin , tu as tenu

moralement la même conduite que Beltina, sans avoir l’excuse de la séduction; tu as été coquette à froid, et cette coquetterie-là , c'est l'amour de tête, le vice le plus affreux de la Française.

— Moi, sans fierté ?... disait Modeste en pleurant, mais à{ nc n’a pas encore vue!

— Îl sait ton nom...

— Je ne {ui ai dit qu’au moment où les yeux ont donné raison à trois mois de correspondance pendant lesquels nos âmes se sont parlé !

— Oui, mon cher ange égaré, vous avez mis une espèce de raison dans une folie qui compromettait et votre bonheur et votre famille.

— Eh! après tout, papa, le bonheur est l’absolution de cette témérité , dit-elle avec un mouvement d'humeur.

— Ah! c’est de la témérité seulement? s’écria le père.

— Une témérité que ma mère s’est permise, répliqua-t-elle vivement,

— Enfant mutiné! votre mère, après m'avoir vu pendant un bal, a dit le soir à son père, qui l’adorait, qu’elle croyait devoir être heureuse avec moi... Sois franche, Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un amour conçu rapidement, il est vrai, mais sous les veux d’un père, et la folle action d'écrire à un inconnu?

— Un inconnu ?.. dites, papa, l’un de nos plus grands poètes, dont le caractère et la vie sont exposés au grand jour, à la médisance , à la calomnie, un homme vêtu de gloire, et pour qui, mon cher père, je suis restée à l’état de personnage dramatique et littéraire, une fille de Shakspeare , jusqu’au moment où j'ai voulu savoir si l’homme est aussi bien que son âme est belle...

— Mon Dieu! ma pauvre enfant, tu fais de la poésie à propos de mariage ; mais, si de tout temps on a cloîtré les filles dans l'intérieur de la famille ; s' Dieu, si la loi sociale les mettent sous Je joug sévère du consentement paternel, c’est précisément pour leur éviter tous les malheurs de ces poésies qui vous charment, qui vous éblouissent, et qu’alors vous ne pouvez apprécier à leur juste valeur. La poésie est un des agréments de la vie, elle n’est pas toutc la vie.

— Papa, c’est un procès encore pendant devant le tribunal dc: faits, car il y a lutte constante entre nos cœurs et la famille.

— Malheur à l'enfant qui serait heureuse par cette résistance !.…

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dit gravement le colonel. En 1813, j'ai vu l’un de mes camarades, le marquis d’Aiglemont, épousant sa cousine contre l'avis du père, et ce ménage a payé cher l’entêtement qu’une jeune fille prenait pour de l'amour. La Famille est en ceci souveraine.

— Mon fiancé m’a dit tout cela, répondit-elle. Il s’est fait Orgon pendant quelque temps, et il a eu le courage de me dénigrer le personnel des poètes.

— J'ai lu vos lettres, dit Charles Mignon en laissant échapper un malicieux sourire qui rendit Modeste inquiète; mais, à ce propos, je dois te faire observer que ta dernière serait à peine permise à une fille séduite, à une Julie d'Etanges ! Mon Dieu, quel mal nous font les romans!

— On ne les écrirait pas, mon cher père , nous kes ferions, il vaut mieux les lire... Il y a moins d’aventures dans ce temps-ci que sous Louis XIV et Louis XV, où l’on publiait moins de romans... D'ailleurs , si vous avez lu les lettres, vous avez dû voir que je vous ai trouvé pour gendre le fils le plus respectueux, l’âme la plus angélique, la probité la plus sévère , et que nous nous aimons au moins autant que vous et ma mère vous vous aimiez..……. Eh! bien, je vous accorde que tout ne s’est pas exactement passé

. selon létiquette; j'ai fait, si vous voulez, une faute.

— J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa fille, ainsi je sais comment il t’a justifiée à tes propres yeux d’une démarche que pourrait se permettre une femme à qui la vie est connue et qu’une passion entraînerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans est une faute monstrueuse..

— Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheim compassés , qui mesurent la vie à l’équerre... Ne sortons pas du monde artiste et poétique, papa. Nous sommes, nous autres jeunes filles, entre deux systèmes : laisser voir par des minauderies à un homme que nous l’aimons , ou aller franchement à lui... Ce dernier parti n'est-il pas bien grand, bien noble? Nous autres jeunes filles françaises, nous sommes livrées par nos familles comme des marchandises, à trois mois, quelquefois /in courant, comme mademoiselle Vilquin ; mais en Angleterre, en Suisse, en Allemagne , on se marie à peu près d’après le système que j'ai suivi... Qu’avez-vous à répondre? Ne suis-je pas un peu Allemande ?

— Enfant : s’éeria le colonel en regardant sa fille, la supériorité de la France vient de son bon sens, de la logique à laquelle sa belle

langue y condamne l'esprit; elle est la Raison du monde! FAngleterre et l'Allemagne sont romanesques en ce point de leurs mœurs; et, encore, les grandes familles y suivent-elles nos lois. Vous ne voudrez donc jamais penser que vos parents, à qui la vie est bien connue, ont la charge de vos âmes et de votre bonheur, qu’ils doivent vous faire éviter les écueils du monde!... Mon Dieu ! dit-il, est-ce leur faute, est-ce la nôtre? Doit-on tenir ses enfants sous un joug de fer? Devons-nous être punis de cette tendresse qui nous les fait rendre heureux , qui les met malheureusement à même notre cœur ?.…

Modeste observa son père du coin de l'œil, en entendant cette espèce d’invocation dite avec des larmes dans la voix.

— Est-ce une faute, à une fille libre de son cœur, de se choisir pour mari, non-seulement un charmant garçon, mais encore un homme de génie, noble, et dans une belle position ?.. Un gentilhomme doux comme moi, dit-elle.

— Tu l’aimes?... demanda le père,

— Tenez, mon père, dit-elle en posant sa tête sur le sein du colonel , si vous ne voulez pas me voir mourir.

— Assez, dit le vieux soldat, ta passion est, je le vois, inébranlable !

— Inébranlable.

— Rien ne peut te faire changer ?.…

— Rien au monde!

— Tu ne supposes aucun événement, aucune trahison, reprit le vieux soldat , tu l’aimes quand méme, à cause de son chirme personnel , et ce serait un d’Estourny, tu l’aimerais encore ?.…

— Oh! mon père... vous ne connaissez pas votre fille. Pourraisje aimer un lâche, un homme sans foi, sans honneur, un gibier de potence ?.…

— Et si tu avais été trompée ?..

— Par ce charmant et candide garçon , presque mélancolique ?.…. Vous riez, ou vous ne l'avez pas vu.

— Enfin, fort heureusement ton amour n’est plus absolu, comme tu le disais. Je te fais apercevoir des circonstances qui modiferaient ton poème... Eh! bien, comprends-tu que les pères soient bons à quelque chose.

— Vous voulez donner une leçon à votre enfant, papa. Ceci

tourne au-Berquiff}. ds 2 hi OZ le Morb— ns >

x Fr 244 I. LIVRE, SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

— Pauvre égarée ! reprit sévèrement le père, la leçon ne vicnt pas de moi, je n’y suis pour rien, si ce n’est pour t'adoucir le coup... — Assez, mon père ne jouez pas avec ma vie... dit Modeste en

pâlissant.

— Allons, ma fille, rassemble ton courage. C’est toi qui as joué

f-= gene vie et la vie se joue de toif > wi

[ Modeste regarda son père d'un air hébété.,

| 24 Voyons, sTIe jeune Homme que tu aïmes, que tu as vu dans l'église du Havre, il y a quatre jours, était un misérable.

— Cela n’est pas ! dit-elle, cette tête brune et pâle, cette noble figure pleine de poésie...

— Est un mensonge! dit le colonel en interrompant sa file. Ce n’est pas plus monsieur de Canalis que je ne suis ce pêcheur qui lève sa voile pour partir.

— Savez-vous ce que vous tuez en moi? dit-elle.

— Rassure-toi, mon enfant, si le hasard a mis ta punition dans ta faute même, le mal n’est pas irréparable. Le garçon que tu as vu, avec qui lu as échangé ton cœur par correspondance, est un loyal garçon, il est venu me confier son embarras ; il l'aime et je ne le désavouerais pas pour gendre.

— Si ce n’est pas Ganalis, qui est-ce donc ?.. dit Modeste d’une voix profondément altérée.

— Le secrétaire! Il se nomme Ernest de La Brière. Il n’est pas gentihhomme ; mais c’est un de ces hommes ordinaires, à vertus positives, d’une moralité sûre, qui plaisent aux parents. Qu’estce que cela nous fait, d’ailleurs, tu l’as vu, rien ne peut changer ton cœur, tu l’as choisi, tu connais son âme, elle est aussi belle qu'il est joli garçon!

Le comte de La Bastie eut la parole coupée par un soupir de Moeste. La pauvre fille, pâle, les yeux attachés sur la mer, roide comme une morte, fut atteinte, comme d’un coup de pistolet, par ces mots : c’est un de ces hommes ordinaires, à vertus positives, d’une moralité sûre, qui plaisent aux parents.

— Trompée!.. dit-elle enfin.

— Comme ta pauvre sœur, mais moins gravement.

— Retournons, mon père? dit-elle en se levant da tertre où tous ‘eux ils s'étaient assis. Tiens, papa, je te jure, devant Dieu, de suivre ta volonté, quelle qu’elle soit, dans l'affaire de mon mariage.

— Tu n’aimes donc déjà plus ?... demanda railleusement le père.

— J'aimais un homme vrai, sans mensonge au front, probe comme vous l’êtes, incapable de se déguiser comme un acteur, de se mettre à la joue le fard de la gloire d’un autre.

— Tu disais que rien ne pouvait te faire changer ? dit ironiquement le colonel.

— Oh! ne vous jouez pas de moi? dit-elle en joignant les mains et regardant son père dans une anxiété cruelle, vous ne Savez pas que vous maniez mon cœur et mes plus chères croyances avec Vos plaisanteries.….

— Dieu m’en garde! je t'ai dit l’exacte vérité.

— Vous êtes bien bon, mon père! répondit-elle après une pause et avec une sorte de solennité.

— Etila tes lettres ! reprit Charles Mignon. Hein ?.. Si ces folles caresses de ton âme étaient tombées entre les mains de ces poètes qui, selon Dumay, en font des allumettes à cigare !

— Oh!... vous allez trop loin.

— Canalis le lui a dit...

— Il à vu Canalis ?..

— Oui, répondit le colonel.

Hs marchèrent tous les deux en silence.

— Voilà donc pourquoi, reprit Modeste après quelques pas, ce monsieur me disait tant de mal de la poésie et des poètes? pourquoi ce petit secrétaire parlait de... Mais, dit-elle en s’interrompant, ses vertus, ses qualités, ses beaux sentiments ne sont-ils pas un costume épistolaire ?... Celui qui vole une gloire et un nom peut bien.

— Crocheter des serrures, voler le Trésor, assassiner sur le grand chemin! s’écria Charles Mignon en souriant. Vous voilà bien, vous autres jeunes filles avec vos sentiments absolus et votre ignorance de la vie? un homme capable de tromper une femme descend nécessairement de l’échafaud ou doit y monter.

Cette raillerie arrêta l’effervescence de Modeste; et, de nouveau le silence régna.

— Mon enfant, reprit le colonel, les hommes dans la société, comme dans la nature d’ailleurs , doivent chercher à s'emparer de vos cœurs, et vous devez vous défendre. Tu as interverti les rôles. Est-ce bien ? Tout est faux dans une fausse position. A toi donc le premier tort. Non, un homme n’est pas un moustre quand il essaie de plaire à une femme, et notre droit, à nous, nous permet J’a-

gression dans toutes ses conséquences, hors le crime et la lâcheté. Un homme peut avoir encore des vertus, après avoir trompé une femme, ce qui veut tout bonnement dire qu’il ne reconnaît pas en elle les trésors qu’il y cherchait; tandis qu’il n’y a qu’une reine, une actrice, ou une femme placée tellement au-dessus d’un homme qu’elle soit pour lui comme une reine, qui puissent aller au-devant de lui, sans trop de blâme. Mais une jeune fille ?... elle ment alors à tout ce que Dieu a fait fleurir de saint, de beau, de grand en elle, quelque grâce, quelque poésie quelques précautions qu’elle mette à cette faute.

— Rechercher le maître et trouver le domestique !... Avoir rejoué les Jeux de l'Amour et du Hasard de mon côté seulement ! dit-elle avec amertume, oh! je ne m'en relèverai jamais.

— Folle!... Monsieur Ernest de La Brière est, à mes yeux, un personnage au moins égal à monsieur le baron de Canalis, il a été le secrétaire particulier d’un premier ministre, il est Gonseillerréférendaire à Ja Cour des Comptes, il a du cœur, il t’adore; mais il ne compose pas ‘de vers... non, j'en conviens, il n’est pas poète; mais il peut avoir le cœur plein de poésie. Enfin , ma pauvre enfant , dit-il à un geste de dégoût que fit Modeste, tu les verras l’un et l’autre, le faux et le vrai Canalis..…

— Oh! papa!

— Ne m'’as-tu pas juré de m’obéir en tout, dans l'affaire de ton mariage ? Eh! bien, tu pourras choisir entre eux celui qui te plaira Pour mari. Tu as commencé par un poème, tu finiras par une idye bucolique en essayant de surprendre le vrai caractère de ces messieurs dans quelques aventures champêtres, la chasse ou la pêche!

Modeste baissa la tête, elle revint au £halet avec son père en l’écoutant, en répondant par des monosyllabes. Elle était tombée au fond de la boue, et humiliée , de cette Alpe où elle avait cru voler jusqu’au nid d’un aigle. Pour employer les poétiques expressions d’un auteur de ce temps : « après s’être senti la plante des pieds trop » tendre pour cheminer sur les tessons de verre de la Réalité, la » Fantaisie qui, dans cette frêle poitrine réunissait tout de la femme, » depuis les rêveries semées de violettes de la jeune fille pudique » jusqu'aux désirs insensés de la courtisane , l’avait amenée au mi- » lieu de ses jardins enchantés, où , surprise amère! elle voyait au » lieu de sa fleur sublime, sortir de terre les jambes velues et en- » tortillées de la noire mandragore. » Des hauteurs mystiques de son

amour, Modeste se trouvait dans le chemin uni, plat, bordé de fossés et de labours | sur la route pavée de la Vulgarité! Quelle fille à l’âme ardente ne se serait brisée dans une chute pareille? Aux pieds

de qui donc avait-elle semé ses perles ?

-a Modeste qui revint au ghalet ne ressemblait pas plus à celle qui

sortit deux heures auparavant que l'actrice dans la rue ne ressemble à l'héroïne en scène. Elle tomba dans un engourdissement pénible à voir. Le soleil était obscur, la nature se voilait, les fleurs ne lui disaient plus rien. Comme toutes les filles à caractère extrême , elle but quelques gorgées de trop à la coupe du Désenchantement. Elle se débattit avec la Réalité sans vouloir tendre encore le cou au joug de la Famille et de la Société, elle le trouvait lourd, dur, pesant ! Elle n’écouta même pas les consolations de son père et de sa inère, elle goûta je ne sais quelle sauvage volupté à se laisser aller à ses souffrances d'âme.

— Le pauvre Butscha, dit-elle un soir, a donc raison! Ce mot indique le chemin qu’elle fit en peu de temps dans les plaines arides du Réel, conduite par une morne tristesse. La tristesse, engendrée par le renversement de toutes nos espérances, est une maladie ; elle donne souvent la mort. Ce ne sera pas une des moindres occupations de la Physiologie actuelle que de rechercher par quelles voies, par quels moyens une pensée arrive à produire la même désorganisation qu’un poison; comment le désespoir ôte l’appétit, détruit le pylore, et change toutes les conditions de la plus forte vie. Telle fut Modeste. En trois jours, elle offrit le spectacle d’une mélancolie morbide, elle ne chantait plus, on ne pouvait pas la faire sourire, elle effraya ses parents et ses amis. Charles Mignon, inquiet de ne pas voir arriver les deux amis, pensait à les aller chercher; mais le quatrième jour, monsieur Latournelle en eut des nouvelles. Voici comment.

Canalis, excessivement alléché par un si riche mariage, ne voulut rien négliger pour l'emporter sur La Brière, sans que La Brière pût lui reprocher d’avoir violé les lois de l'amitié. Le poète pensa que rien ne déconsidérait plus un amant aux yeux d’une jeune fille que de le lui montrer dans une situation subalterne , et il proposa, de la manière la plus simple à La Brière, de faire ménage ensemble et de prendre pour un mois, à Ingouville, une petite maison de campagne où ils se logeraient tous deux sous prétexte de santé délabrée. Une fois que La Brière, qui dans le premier moment n’aperçut rien que

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