‹ Scènes de la vie privée et publique des animaux (volume 2)Chapitre 27 sur 49 · L'ABBE LORAUX · texte numérisé non relu

L'ABBE LORAUX

» acquisition fut d’abord faite sous le nom du secrétaire que vous avez remplacé. Le malheureux , qui ne savait pas combien mon sommeil est léger, a été surpris par moi, ouvrant avec une fausse » clef la caisse où j'avais mis la contre-lettre ; j'ai toussé, l’effroi » Pa saisi ; le lendemain, je l'ai forcé de vendre la maison à mon » prête-nom actuel, et je lai mis à la porte. Ah! si je ne sentais » pas en moi toutes les facultés nobles de l’homme satisfaites, heu- » reuses, épanouies; si les éléments de mon rôle n'appartenaient » pas à la paternité divine, si je ne jouissais pas par tous les pores, » il se rencontre des moments où je croirais à quelque monomanie. » Par certaines nuits, j'entends les grelots de la Folie, j'ai peur de ces transitions violentes d’une faible espérance, qui parfois brille et s'élance, à un désespoir complet qui tombe aussi bas que les » hommes peuvent tomber. J'ai médité sérieusement, il y a quelques jours, le dénoûment atroce de Lovelace avec Clarisse, en me disant : Si Honorine avait un enfant de moi, ne faudrait-il pas » qu’elle revint dans la maison conjugale ? Enfin, j'ai tellement foi » dans un heureux avenir, qu’il v a dix mois j’ai acquis et paré l’un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré. Si je reconquiers Honorine, je ne veux pas qu'elle revoie cet hôtel, ni la chambre d’où elle s’est enfuic. Je veux mettre mon idole dans un nouveau temple où elle puisse croire à une vie entièrement nouvelle. On travaille à faire de cet hôtel une merveille de goût et d'élégance. On m’a parlé d’un poète qui, devenu presque fou d’amour pour une cantatrice, avait, au début de sa passion, acheté le plus beau lit de Paris, sans savoir le résultat que l'actrice réservait à sa passion. Eh! bien, il y a le plus froid des magistrats, un homme qui passe pour le plus grave conseiller de la Couronne, à qui cette anecdote a remué toutes les fibres du cœur. L’orateur de la Chambre comprend ce poète qui repaissait son idéal d’une possibilité matérielle. Trois jours avant l’arrivée de Marie-Louise, Napoléon s’est roulé dans son lit de noces à Compiègne... Toutes les passions gigantesques ont la même allure. J'aime en poète et

Ca

en empereur !... »

En entendant ces dernières paroles, je crus à la réalisation des craintes du comte Octave, il s'était levé, marchait, gesticulait, mais il s'arrêta comme épouvanté de la violence de ses paroles. — Je suis bien ridicule, reprit-il après une fort longue pause, en venant quê-

ter un regard de compassion. — Non, monsieur, vous êtes bien malheureux...

« — Oh! oui, dit-il en reprenant le cours de cette confidence, plus que vous ne le pensez! Par la violence de mes paroles, vous pouvez et vous devez croire à la passion physique la plus intense, puisque depuis neuf ans elle annule toutes mes facultés; mais ce n’est rien en comparaison de l’adoration que m'inspirent l'âme, l'esprit, les manières, le cœur, tout ce qui dans la femme n'est pas la femme ; enfin, ces ravissantes divinités du cortége de l'Amour avec lesquelles on passe sa vie, et qui sont la poésie journalière d’un plaisir fugitif. Je vois, par un phénomène rétrospectif, ces grâces de cœur et d'esprit d'Honorine auxquelles je faisais peu d'attention au jour de mon bonheur, comme tous les gens heureux! J'ai, de jour en jour, reconnu l'étendue de ma perte en reconnaissant les qualités divines dont était doué cet enfant capricieux et mutin, devenu si fort et si fier sous la wain pesante de la Misère, sous les coups du plus lâche abandon. Et cette fleur céleste se dessèche solitaire et cachée? Ah! la Loi dont nous parlions, reprit-il avec une amère ironie, la Loi, c’est un piquet de gendarmes, c'est ma femme saisie et amenée de force ici! N'est-ce pas conquérir un cadavre? La Religion n’a pas prise sur elle, celle en veut la poésie, elle prie sans écouter les commandements de l'Église. Moi, j'ai tout épuisé comme clémence, comme bonté, comme amour... Je suis à bout. Il n'existe plus qu’un moyen de triomphe : la ruse et la patience avec lesquelles les oiseleurs finissent par saisir les oiseaux les plus défiants, les plus agiles, les plus fantasques et les plus rares. Aussi, Maurice, quand l’indiscrétion bien excusable de monsieur de Grandville vous a révélé le secret de ma vie, ai-je fini par voir dans cet-incident un de ces commandements du Sort, un de ces arrêts. qu’écoutent et que mendient les joueurs au milieu de leurs parties les plus acharnées... Avez-vous pour moi assez d'affection pour m'être romanesquement dévoué ?... »

— « Je vous vois venir, monsicur le comte, répondis-je en

interrompant, je devine vos intentions. Votre premier sccrétaire

voulu crocheter votre caisse, je connais le cœur du second,

il pourrait aimer votre femme. Et pouvez-vous le vouer au malheur en l’envoyant au feu! Mettre sa main dans un brasier

sans se brûler, est-ce possible? — Vous êtes un enfant, reprit le comte, je vous enverrai ganté! Ce n'est pas mon secrétaire qui viendra se loger rue Saint-Maur, dans la petite maison de maraîcher que j'ai rendue libre, ce sera mon petit cousin , le baron de l’Hostal, maître des requêtes... » Après un moment donné à la surprise, j'entendis un coup de cloche, et une voiture roula jusqu’au perron. Bientôt le valet de chambre annonça madame de Courteville et sa fille. Le comte Octave avait une trèsnombreuse parenté dans sa ligne maternelle. Madame de Courteville, sa cousine, était veuve d’un juge au Tribunal de la Seine, qui l'avait laissée avec une fille et sans aucune espèce de fortune. Que pouvait être une femme de vingt-neuf ans auprès d’une jeune fille de vingt ans, aussi belle que l'imagination pourrait le souhaiter pour une maîtresse idéale ? — « Baron, maître des requêtes, référendaire au sceau en attendant mieux, et ce vieil hôtel pour dot, aurez-vous assez de raisons pour ne pas aimer la comtesse ?» me dit-il à l'oreille en me prenant la main et me présentant à madame de Courteville et à sa fille. Je fus ébloui, non par tant d'avantages que je n'aurais pas osé rêver, mais par Amélie de Courteville dont toutes les beautés étaient mises en relief par une de ces savantes toilettes que les mères font faire à leurs filles quand il s’agit de les marier. Ne parlons pas de moi, dit le consul en faisant une pause. — Vingt jours après, reprit-il, j’allai demeurer dans la maison du maraîcher, qu’on avait nettoyée, arrangée et meublée avec cette célébrité qui s'explique par trois mots : Paris! l’ouvrier français ! l'argent ! J'étais aussi amoureux que le comte pouvait le désirer pour sa sécurité. La prudence d’un jeune homme de vingt-cinq ans suffirait-elle aux ruses que j’entreprenais et où il s'agissait du bonheur d’un ami? Pour résoudre cette question, je vous avoue que je comptai beaucoup sur mon oncle, car je fus autorisé par le comte à le mettre dans la confidence au cas où je jugerais son intervention nécessaire. Je pris un jardinier, je me fis fleuriste jusqu’à la manie, je m'occupai furieusement, en homme que rien ne pouvait distraire, de défoncer le marais et d'en approprier le terrain à la culture des fleurs. De même que les maniaques de Hollande ou d'Angleterre, je me donnai pour monofloriste. Je cultivai spécialement des dahlias en en réunissant toutes les variétés. Vous devinez que ma ligne de conduite, même dans ses plus légères déviations, était tracée par le comte dont toutes les forces

intellectuelles furent alors attentives aux moindres événements de la tragi-comédie qui devait se jouer rue Saint-Maur. Aussitôt la comtesse couchée, presque tous les soirs, entre onze heures et minuit, Octave, madame Gobain et moi nous tenions conseil. J’entendis la vicille rendant compte à Octave des moindres mouvements de sa femme pendant la journée ; il s’informait de tout, des repas, des occupations , de l'attitude , du menu du lendemain, des fleurs qu’elle se proposait d’imiter. Je compris ce qu'est un amour au désespoir, quand il se compose du triple amour qui procède de la tête, du cœur ct des sens. Octave ne vivait que pendant cette heure. Pendant deux mois que du:èrent les travaux, je ne jetai pas les yeux sur le pavillon où demeurait ma voisine. Je n’avais pas demandé seulement si j'avais une voisine, quoique le jardin de la comtesse ct le mien fussent séparés par un palis, le long duquel elle avait fait planter des cyprès déjà hauts de quatre pieds. Un beau matin, madame Gobain annonça comme un grand malheur à sa maîtresse l'intention manifestée par un original devenu son voisin, de faire bâtir à la fin de l'année un mur entre les deux jardins. Je ne vous parle pas de la curiosité qui me dévorait. Voir la comtesse !.….. ce désir faisait pâlir mon amour naissant pour Amélie de Courteville. Mon projet de bâtir un mur était une affreuse menace. Plus d'air pour Honorine dont le jardin devenait une espèce d’allée serrée entre ma muraille et son pavillon. Ce pavillon, une ancienne maison de plaisir, ressemblait à un château de cartes, il n’avait pas plus de trente pieds de profondeur sur une longueur d’environ cent pieds. La façade peinte à l’allemande figurait un treillage de fleurs jusqu’au premier étage, et présentait un charmant specimen de ce style Pompadour si bien nommé rococo. On arrivait par une longue avenue de tilleuls. Le jardin du pavillon et le marais figuraient une hache dont le manche était représenté par cette avenue. Mon mur allait rogner les trois quarts de la hache. La comtesse en fut désolée, et dit au milieu de son désespoir : — « Ma pauvre Gobain, quel homme est-ce que ce fleuriste? — Ma foi, dit-elle, je ne sais pas s’il est possible de l'apprivoiser, il paraît avoir les femmes cn horreur. C’est le neveu d’un curé de Paris. Je mai vu l’oncle qu’une seule fois, un beau vieillard de soixantequinze ans, bien laid, mais bien aimable. Il se peut bien que ce curé maintienne, comme on le prétend dans le quartier, son neveu dans la passion des fleurs, pour qu’il n'arrive pas pis... — Mais

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quoi? — El ! bien, votre voisin est un hurluberlu... » fit la Gobain en montrant sa tête. Les fous tranquilles sont les seuls hommes de qui les femmes ne conçoivent aucune méfiance en fait de sentiment. Vous aïlez voir par la suite combien le comte avait vu juste en me choisissant ce rôle. — « Mais, qu’a-t-il? demanda la comtesse. — Il a trop étudié, répondit la Gobain, il est devenu sauvage. Enfin, il a des raisons pour ne plus aimer les femmes... là, puisque vous voulez savoir tout ce qui se dit. — Eh! bien, reprit Honorine, les fous m’effraient moins que les gens sages, je lui parlerai, moi! dis-lui que je le prie de venir. Si je ne réussis pas, je verrai le curé. » Le lendemain de cette conversation, en me promenant dans mes al'ées tracées, j’entrevis au premier étage du pavillon les rideaux d’une fenêtre écartés et la figure d’une femme posée en curieuse. La Gobain m’aborda. Je regardai brusquement le pavillon et fis un geste brutal, comme si je disais : — Eh ! je me moque bien de votre maîtresse ! — « Madame, dit la Gobain, qui revint rendre compte de son ambassade, le fou m'a priée de le laisser tranquille, en prétendant que charbonnier était maître chez soi, surtout quand il était sans femme. — Il a deux fois raison, répondit la comtesse. — Oui, mais il a fini par me répondre : « J'irai! » quand je lui ai répondu qu’il ferait le malheur d’une personne qui vivait dans la retraite, et qui puisait de grandes distractions dans la culture des fleurs. » Le lendemain, je sus par un signe de la Gobain qu’on attendait ma visite. Après le déjeuner de la comtesse, au moment où elle se promenait devant son pavillon, je brisai le palis et je vins à elle. J'étais mis en campagnard : vieux pantalon à pied en molleton gris, gros sabots, vieille veste de chasse, casquette en tête, méchant foulard au cou, les mains salies de terre, et un plantoir à la main. —« Madame, c’est le monsieur qui est votre voisin ! » cria la Gobain. La comtesse ne s'était pas effrayée. J'aperçus enfin cette femme que sa conduite et les confidences du comte avaient rendue si curieuse à observer. Nous étions dans les premiers jours du mois de - mai. L'air pur, le temps bleu, la verdeur des premières feuilles, la senteur du printemps faisaient un cadre à cette création de la douleur. En voyant Honorine , je conçus la passion d’Octave et la vérité de cette expression : une fleur céleste! Sa blancheur me frappa tout d’abord par son blanc particulier, car il y a autant de blancs que de rouges et de bleus différents. En regardant la comtesse , l'œil servait à toucher celte peau suave où le sang courait

en filets bleuâtres. A la moindre émotion, ce sang <e répandait sous le tissu comme une vapeur en nappes rosées. Quand nous nous rencontrâmes, les rayons du soleil en passan: à travers le feuillage grêle des acacias environnaient Honorine de ce nimbe jaune ct fluide que Raphaël et Titien, seuls parmi tous les peintres , ont su peindre autour de la Vierge. Des veux bruns exprimaient à la fois la tendresse et la gaieté, leur éclat se reflétait jusque sur le visage, à travers de longs cils abaissés. Par le mouvement de ses paupières soyeuses, Honorine vous jetait un charme, tant il y avait de sentiment, de majesté, de terreur, de mépris dans sa manière de relever ou d’abaisser ce voile de l’âme. Enfin, elle pouvait vous glacer ou vous animer par un regard. Ses cheveux cendrés, rattachés négligemment sur sa tête, lui dessinaient un front de poète, large, puissant, rêveur. La bouche était entièrement voluptueuse. Enfin, privilége rare en France, mais commun en Italie, toutes les lignes, les contours de cette tête avaient un caractère de noblesse qui devait arrêter les outrages du temps. Quoique svelte, Honorine n’était pas maigre, et ses formes me semblèrent être de celles qui réveillent encore l'amour quand il se croit épuisé. Elle méritait bien l’épithète de mignonne, car elle appartenait à ce genre de petites femmes souples qui se laissent prendre, flatter, quitter et reprendre comme des chattes. Ses petits pieds que j’entendis sur le sable y faisaient un bruit léger qui leur était propre et qui s’harmoniait au bruissement de la robe ; il en résultait une musique féminine qui se gravait dans le cœur et devait se distinguer entre la démarche de mille femmes. Son port rappelait tous ses quartiers de noblesse avec tant de fierté, que dans les rues les prolétaires les plus audacieux devaient se ranger pour elle. Gaie, tendre, fière et imposante, on ne la comprenait pas autrement que douée’de ces qualités qui semblent s’exclure , et qui la laissaient néanmoins enfant. Mais l'enfant pouvait devenir forte comme l’ange; et, comme l'ange, une fois blessée dans sa nature, clle devait être implacable. La froideur sur ce visage était sans doute la mort pour ceux à qui ses yeux avaient souri, pour qui ses lèvres s'étaient dénouécs, pour ceux dont l'âme avait accueilli la mélodie de cette voix qui donnait à la paro'e la poésie du chant par des accentuations particulières, En sentant le parfum de violette qu’elle exhalait, je compris comment le souvenir de cette femme avait cloué le comte au seuil de la Débauche , et comme on ne pouvait jamais oublier celle

qui vraiment était une fleur pour le toucher, une fleur pour le regard, une fleur pour l'odorat, une fleur céleste pour l'âme... Honorine inspirait le dévouement, un dévouement chevaleresque ct sans récompense, On se disait en la voyant : « Pensez, je devinerai ; parlez, j'obéirai. Si ma vie, perdue dans un supplice, peut vous procurer un jour de bonheur, prenez ma vie : je sourirai comme les martyrs sur leurs bûchers, car j'apporterai cette journée à Dieu comme un gage auquel obéit un père en reconnaissant une fête donnée à son enfant. » Bien des femmes se composent une physionomie et arrivent à produire des effets semblables à ceux qui vous eussent saisi à l'aspect de la comtesse; mais chez elle tout procédait d’un délicieux naturel, et ce naturel inimitable allait droit au cœur. Si je vous en parle ainsi, c'est qu’il s’agit uniquement de son âme, de ses pensées, des délicatesses de son cœur, et que vous n'’eussiez reproché de ne pas vous l'avoir crayonnée. Je faillis oublier mon rôle d'homme quasi fou, brutal et peu chevaleresque. — «On m'a dit, madame, que vous aimiez les fleurs. — Je suis ouvrière fleuriste, monsieur, répondit-elle. Après avoir cultivé les fleurs , je les copie, comme une mère qui serait assez artiste pour se donner le plaisir de peindre ses enfants... N'est ce pas assez vous dire que je suis pauvre et hors d’état de payer la concession que je veux obtenir de vous. — Et comment, repris-je avec la gravité d’un magistrat, une personne qui semble aussi distinguée que vous exerce-t-elle un pareil état? Avez-vous donc comme moi des raisons pour occuper vos doigts afin de ne pas laisser travailler votre tête? — Restons sur le mur mitoyen, répondit-elle en souriant. . — Mais nous sommes aux fondations , dis-je. Ne faut-il pas que je sache, de nos deux douleurs, ou, si vous voulez, de nos deux manies, laquelle doit céder le pas à l’autre ?... Ah ! le joli bouquet de narcisses! elles sont aussi fraîches que cette matinée! » Je vous déclare qu’elle s’était créé comme un musée de fleurs et d’arbustes, où le so'eil seul pénétrait , dont l'arrangement était dicté par un - génie artiste et que le plus insensible des propriétaires aurait respecté. Les masses de fleurs, étagées avec unc science de fleuriste ou disposées en bouquets, produisaient des effets doux à l'âme. Ce jardin recueilli, solitaire, exbalait des baumes consolateurs et n’inspirait que de douces pensées, des images gracieuses , voluptueuses même, On y reconnais ail cette ineffacable signature que notre vrai caractère imprime en toutes choses quand rien ne nous contraint

d’obéir aux diverses hypocrisies , d’ailleurs nécessaires, qu’exige la Société. Je regardais alternativement le monceau de narcisses et la comtesse, en paraissant plus amoureux des fleurs que d’elle, pour jouer mon rôle. —« Vous aimez donc bien les fleurs? me aitelle. — C’est, lui dis-je, les seuls êtres qui ne trompent pas nos soins et notre tendresse. » Je fis une tirade si violente en établissant un parallèle entre la botanique et le monde, que nous nous trouvâmes à mille lieues du mur mitoyen, et que la comtesse dut me prendre pour un être souffrant, blessé, digne de pitié. Néanmoins, après une demi-heure, ma voisine me ramena naturellement à la question; car les femmes, quand elles n’aiment pas, ont toutes le sang-froid d’un vieil avoué. — « Si vous voulez laisser subsister le palis , lui dis-je, vous apprendrez tous les secrets de culture que je veux cacher, car je cherche le dalhia bleu , la rose bleue, je suis fou des fleurs bleues. Le bleu n'est-il pas la couleur favorite des belles âmes ? Nous ne sommes ni l’un ni l’autre chez nous : autant vaudrait y mettre une petile porte à claire-voie qui réunirait nos jardins. Vous aimez les fleurs, vous verrez les miennes, je verrai les vôtres. Si vous Le recevez personne, je ne suis visité que par mon oncle, le curé des Blancs-Manteaux.—Non, dit-elle, je ne veux donner à personne le droit d’entrer dans mon jardin, chez moi, à toute heure. Venez-y, vous screz toujours reçu , comme un voisin avec qui je veux vivre en bonnes relations; mais j'aime trop ma solitude pour la grever d’une dépendance quelconque. — Comme vous voudrez ! » dis-je. Et je sautai d’un bond par-dessus le palis. —« À quoi sert une porte ?» m'écriai-je quand je fus sur mon terrain en revenant à la comtesse et la narguant par un geste , par une grimace de fou. Je restai quinze jours sans paraître penser à ma voisine. Vers la fin du mois de mai, par une belle soirée, il se trouva que nous étions chacun d’un côté du palis, nous promenant à pas lents. Arrivés au bout, il fallut bien échanger quelques paroles de politesse ; elle me trouva si profondément accablé, plongé dans une rêverie si douloureuse, qu’elle me parla d'espérance en ine jetant des phrases qui ressemblaient à ces chants par lesquels les nourrices endorment les enfants. Enfin je franchis la haie, et me trouvai pour la seconde fois près d'elle. La comtesse me fit entrer chez elle en voulant apprivoiser ma douleur, Je pénétrai donc enfin dans ce sanctuaire où tout était en harmonie avec la femme que j'ai tâché de vous dépeindre, Il y régnait une exquise simplicité. A

HONORINE. 385 l'intérieur, ce pavillon était bien la bonbonnière inventée par l’art du dix-huitième siècle pour les jolies débauches d’un grand scigneur. La salle à manger, sise au rez-de-chaussée , était couverte de peintures à fresque représentant des treillages de fleurs d’une admirable et merveilleuse exécution. La cage de l'escalier offrait de charmantes décorations en camaïeu. Le petit salon , qui faisait face à la salle à manger, était prodigieusement dégradé ; mais la comtesse y avait tendu des tapisseries pleines de fantaisies et provenant d’anciens paravents. Une salle de bain y attenait. Au-dessus, il n’y avait qu’une chambre avec son cabinet de toilette et une bibliothèque métamorphosée en atelier. La cuisine était cachée dans les caves sur lesquelles le pavillon s'élevait, car il fallait y monter par un perron .de quelques marches. Les balustres de la galerie et ses guirlandes de fleurs pompadour déguisaient la toiture, dont on ne voyait que les bouquets de plomb. On se trouvait dans ce séjour à cent lieues de Paris. Sans le sourire amer qui se jouait parfois sur les belles lèvres rouges de cette femme pâle, on aurait pu croire au bonheur de cette violette ensevelie dans sa forêt de fleurs. Nous arrivâmes en quelques jours à une confiance engendrée par le voisinage et par la certitude où fut la comtesse de ma complète indifférence pour les femmes. Un regard aurait tout compromis , et jamais je n’eus une pensée pour elle dans les yeux! Honorine voulut voir en moi comme un vieil ami. Ses manières avec moi procédèrent d’une sorte de compassion. Ses regards, sa voix, ses discours , tout disait qu’elle était à mille lieues des coquetteries que la femme la plus sévère se fût peut-être permises en pareil cas. Elle me donna bientôt le droit de venir dans le charmant atelier où elle faisait ses fleurs, une retraite pleine de livres et de curiosités, parée comme un boudoir, et où la richesse relevait la vulgarité des instruments du métier. La comtesse avait, à la longue, poétisé, pour ainsi dire, ce qui est l’antipode de la poésie , une fabrique. Peut-être, de tous les ouvrages que puissent faire les femmes, les fleurs artificielles sont-elles celui dont les détails leur permettent de déployer le plus de grâces. Pour colorier, une femme doit rester penchée sur une table et s’adonner, avec une certaine attention, à cette demi-peinture. La tapisserie, faite comme doit Ja faire une ouvrière qui veut gagner sa vie, est une cause de pulmonie ou de déviation de l’épine dorsale. La gravure des planches de musique est un des travaux les plus tyranniques par sa minutie, pr le soin, par la compréhension COM. HUM. T. 1Y. 25

qu'il exige. La couture, la broderie ne donnent pas trente sous par jour. Mais la fabrication des fleurs et celle des modes nécessitent une multitude de mouvements, de gestes, des idées même qui laissent une jolie femme dans sa sphère : elle est encore elle-mème, elle peut causer, rire, chanter ou penser. Certes, il y avait un sentiment de l’art dans la manière dont la comtesse disposait sur une longue table de sapin jaune les myriades de pétales colorés qui servaient à composer les fleurs qu’elle avait décidées. Les godets à couleur étaient en porcelaine blanche, et toujours propres, rangés de façon à permettre à l'œil de trouver aussitôt la nuance voulue dans la gamme des tons. La noble artiste économisait ainsi son temps. Un joli meuble d’ébène, incrusté d'ivoire, aux cent tiroirs vénitiens, contenait les matrices d’acier avec lesquelles elle frappait ses feuilles ou certains pétales. Un magnifique bol japonais contenait la colle qu’elle ne laissait jamais aigrir, et auquel elle avait fait adapter un couvercle à charnière, si léger, si mobile qu'elle le soulevait du bout du doigt. Le fil d’archal, le laiton se cachaient dans un petit tiroir de sa table de travail, devant elle. Sous ses veux, s'élevait, dans un verre de Venise, épanoui comme un calice sur sa tige, le modèle vivant de la fleur avec laquelle elle essayait de lutter. Elle se passionnait pour les chefs-d’œuvre, elle abordait les ouvrages les plus difficiles, les grappes, les corolles les plus menues, les bruyères, les nectaires aux nuances les plus capricieuses. Ses mains, aussi agiles que sa pensée, allaient de sa table à sa fleur, comme celles d’un artiste sur les touches d’un piano. Ses doigts semblaient être fées, pour se servir d’une expression de Perrault, tant ils cachaient , sous la grâce du geste, les différentes forces de torsion , d'application , de pesanteur nécessaires à cette œuvre, en mesurant avec la lucidité de l'instinct chaque mouvement au résultat. Je ne me lassais pas de ladmirer montant une fleur dès que les éléments s’en trouvaient rassemblés devant elle, et cotonnant, jerfectionnant une tige, y attachant les feuilles. Elle déployait le génie des peintres dans ses audacieuses entreprises, elle copiait des feuilles flétries, des feuilles jaunes ; elle luttait avec les fleurs des champs, de toutes les plus naïves , les plus compliquées dans leur simplicité. — « Get art, me disait-elle, est dans l’enfance. Si les Parisiennes avaient un peu du génie que l’esclavage du harem exige chez les femmes de l'Orient, elles donneraient tout un langage aux fleurs posées sur leur tête. J'ai fait, pour ma satisfaction d’ar--

tiste, des fleurs fanées avec les feuilles couleur bronze florentin comme il s'en trouve après ou avant l'hiver... Cette couronne, sur une tête de jeune femme dont la vie est manquée, ou qu'un chagrin secret dévore, manquerait-elle de poésie? Combicn de choses une femme ne pourrait-elle pas dire avec sa coiffure ? N’y a-t-il pas des fleurs pour les bacchantes ivres , des fleurs pour les sombres et rigides dévotes, des fleurs soucieuscs pour les femmes ennuyées? La botanique exprime, je crois, toutes les sensations et les pensées de l'âme, même les plus délicates! » Elle m’employait à frapper ses feuilles, à des découpages, à des préparations de fil de fer pour les tiges. Mon prétendu désir de distraction me rendit promptement habile. Nous causions tout en travaillant. Quand je n'avais rien à faire , je lui lisais les nouveautés, car je ne devais pas perdre de vue mon rôle, et je jouais l’homme fatigué de la vie, épuisé de chagrins, morose, sceptique, âpre. Mon personnage me valait d’adorab'es plaisanteries sur la ressemblance purement physique, moins le picd bot, qui se trouvait entre lord Byron et moi. Il passait pour constant que ses malheurs à elle, sur lesquels elle voulait garder le plus profond silence, eflaçaient les miens, quoique déjà les causes de ma misantrophie eussent pu satisfaire Young et Job. Je ne vous parlerai pas des sentiments de honte qui me torturaient en me mettant au cœur, comine les pauvres de la rue, de fausses plaies pour exciter Ja pitié de cette adorable femme. Je compris bientôt l'étendue de mon dévouement en comprenant toute la bas sesse des espions. Les témoignages de sympathie que je recueillis alors eussent consolé les plus grandes infortunes. Cette charmante créature , sevrée du monde, seule depuis tant d'années, ayant en dehors de l’amour des trésors d’affection à dépenser , elle me les offrit avec d’enfantines effusions, avec une pitié qui certes eût rempli d’amertume le roué qui l’aurait aimée; car, hélas! elle était tout charité, tout compatissance. Son renoncement à l'amour, son cffroi de ce qu'on appelle le bonheur pour la femme, éclataient avec autant de force que de naïveté. Ces heureuses jonrnées me prouvèrent que l’amitié des femmes est de beaucoup supérieure à leur amour. Je n'étais fait arracher les confidences de mes chagrins avec autant de simagrées que s’en permettent les jeunes personnes avant de s'asseoir au piano, tant elles ont la conscience de l'ennui qui s'ensuit, Comme vous le devinez, la nécessité de vaincre ma répugnance à parler avait forcé la comtesse à serrer les liens de notre

intimité; mais elle retrouvait si bien en moi sa propre antipathic contre l'amour, qu’elle me parut heureuse du hasard qui lui avait envoyé dans son île déserte une espèce de F’endredi. Peut-être la solitude commençait-elle à lui peser. Néanmoins, elle était sans la moindre coquetterie, elle n’avait plus rien de la femme, elle ne se sentait un cœur, me disait-elle, que dans le monde idéal où elle se réfugiait. Involontairement je comparais entre elle ces deux existences, celle du comte, tout action, tout agitation , tout émotion ; celle de la comtesse, tout passivité, tout inactivité, tout immobilité. La femme et l’homme obéissaient admirablement à leur nature. Ma misanthropie autorisait contre les hommes et contre les femmes de cyniques sorties que je me permettais en espérant amener Honorine sur le terrain des aveux; mais elle ne se laissait prendre à aucun piége, et je commençais à comprendre cet entétement de mule, plus commun qu’on ne le pense chez les femmes. — « Les Orientaux ont raison, lui dis-je un soir, de vous renfermer en ne vous considérant que comme les instruments de leurs plaisirs. L'Europe est bien punie de vous avoir admises à faire partie du monde, et de vous y accepter sur un pied d'égalité. Selon moi, la femme est l’être le plus inprobe et le plus lâche qui puisse se rencontrer. Et c’est là, d’ailleurs, d’où lui viennent ses charmes : le beau plaisir de chasser un animal domestique! Quand une femme a inspiré une passion à un homme, elle lui est toujours sacrée, elle est, à ses yeux, revêtue d’un privilége imprescriptible. Chez l’homme, la reconnaissance pour les plaisirs passés est éternelle. S’il retrouve sa maîtresse ou vieille ou indigne de lui, cette femme a toujours des droits sur son cœur; mais, pour vous autres, un homme que vous avez aimé n’est plus rien; bien plus, il a un tort impardonnable, célui de vivre! Vous n’osez pas l'avouer; mais vous avez toutes au cœur la pensée que les calomnies populaires appelées tradition prêtent à la dame de la tour de Nesle : Quel dommage qu’on ne puisse se nourrir d’amour comme on se nourrit de fruits ! et que, d’un repas fait, il ne puisse pas ne vous rester que le sentiment du plaisir !... — Dieu, dit-elle, a sans doute réservé ce bonheur parfait pour le paradis. Mais, reprit-elle, si votre argumentation vous semble très-spirituelle, elle a pour moi le malheur d'être fausse. Qu'est-ce que c’est que des femmes qui s’adonnent à plusieurs amours? me demanda-t-elle en me regardant comme la Vierge d’Ingres regarde Louis XIIL lui offrant son

royaume, — Vous êtes une comédienne de bonne foi, lui répondis-je, car vous venez de me jeter de ces regards qui feraient la gloire d’une actrice. Mais, belle comme vous êtes, vous avez aimé: donc vous oubliez. — Moi, répondit-elle en éludant ma question, je ne suis pas une femme, je suis une religieuse arrivée à soixante-douze ans. — Comment alors pouvez-vous affirmer avec aufant d'autorité que vous sentez plus vivement que moi? Le malheur pour les femmes n'a qu'une forme, elles ne comptent pour des infortunes que les déceptions du cœur. » Elle me regarda d’un air doux, et fit comme toutes les femmes qui, pressées entre les deux portes d’un dilemme, ou saisies par les griffes de la vérité, n’en persistent pas moins dans leur vouloir, elle me dit : — « Je suis religieuse, et vous me parlez d’un monde où je ne puis plus mettre les pieds. — Pas même par la pensée ? lui dis-je. — Le monde est-il si digne d'envie? réponditelle. Oh! quand ma pensée s’égare, elle va plus haut... L'ange de la perfection , Le beau Gabriel, chante souvent dans mon cœur, fitelle. Je serais riche, je n’en travaillerais pas moins pour ne pas monter trop souvent sur les ailes diaprées de l’Ange et aller dans le royaume de la fantaisie. 11 y a des contemplations qui nous perdent, nous autres femmes ! Je dois à mes fleurs beaucuup de tranquillité, quoiqu'elles ne réussissent pas toujours à m'occuper. En de certains jours j'ai l’âme envahie par une attente sans objet, je ne puis bannir une pensée qui s’empare de moi, qui semble alourdir mes doigts. Je crois qu’il se prépare un grand événement, que ma vie va changer; j'écoute dans le vague, je regarde aux ténèbres, je suis sans goût pour mes travaux, et je retrouve, après mille fatigues, la vie... la vie ordinaire. Est-ce un pressentiment du ciel, voilà ce que je me demande! » Après trois mois de lutte entre deux diplomates cachés sous la peau d’une mélancolie juvénile, et une femme que le dégoût rendait invincible, je dis au comte qu’il paraissait impossible de faire sortir cette tortue de dessous sa carapace, il fallait casser l’écaille. La veille, dans une dernière discussion tout amicale, la comtesse s’était écriée : — « Lucrèce à écrit avec son poignard et son sang le premier mot de la charte des femmes : liberté!» Le comte me donna dès lors carte blanche. — « J'ai vendu cent francs les fleurs et les bonnets que j'ai faits cette semaine!» me dit joyeusement Honorine un samedi soir où je vins la trouver dans ce petit salon du rez-de-chaussée dont les dorures avaient été remises à neuf par le faux propriétaire. Il était

dix heures. Un crépuscule de juillet et une lune magnifique apportaient leurs nuageuses clartés. Des bouffées de parfums mélangés caressaient l’âme, la comtesse faisait tintinuller dans sa main les cinq pièces d’or d’un faux comumissionnaire en modes, autre compère d’Octave, qu’un juge, monsieur Popinot, lui avait trouvé. — « Gagner sa vie en s'amusant, dit-elle, être libre, quand les hommes, armés de leurs lois, ont voulu nous faire esclaves! Oh! chaque samedi j'ai des accès d’orgueil. Enfin, j'aime les pièces d'or de monsieur Gaudissart autant que lord Byron, votre Sosie, anmait celles de Murray. — Ceci n’est guère le rôle d’une femme, repris-je. — Bah! suis-je une femme? Je suis un garçon doué d’une âme tendre, voilà tout; un garçon qu'aucune femme ne peut tourmenter... — Votre vie est une négation de tout votre être, répondis-je. Comment, vous pour qui Dieu dépensa ses plus curieux trésors d'amour et de beauté, ne désirez-vous pas parfois... — Quoi? dit-clle, assez inquiète d’une phrase qui, pour la première fois, démentait mon rôle. — Un joli enfant à cheveux bouclés, allant, venant parmi ces fleurs, comme une fleur de vie et d'amour, vous criant : « Maman! » J’attendis une réponse. Un silence un peu trop prolougé me fit apercevoir le terrible effet de mes paroles que l'obscurité m'avait caché. Inclinée sur son divan, la comtesse était non pas évanouie, mais froidic par une attaque nerveuse dont le premier frémissement, doux conine tout ce qui émanait d'elle, avait ressemblé, dit-elle plus tard, à l’envahissement du plus subtil des poisons. J’appelai madame Gobain, qui vint et emporta sa maîtresse, la mit sur son lit, la délaça , la déshabilla , la rendit non pas à la vie, mais au sentiment d’une horrible douleur. Je me promenais en pleurant dans l'allée qui longeait le pavillon, en doutant du succès. Je voulais résigner ce rô!e d’oiseleur, si imprudemment accepté. Madame Gobain, qui descendit et me trouva le visage baigné de larmes, remonta promptément pour dire à la comtesse : — « Madame, que s'est-il donc passé ? monsieur Maurice pleure à chaudes larmes et comme un enfant !» Stimulée par la dangereuse interprétation que pouvait recevoir notre mutuelle attitude, elle trouva des forces surhumaines, prit un peignoir, redescendit et vint à moi. — « Vous n’êtes pas la cause de cette crise, me dit-elle; je suis sujette à des spasmes, des espèces de crampes au cœur !... — Et vous voulez me taire vos chagrins?.… lui dis-je en essuyant mes larmes et avec cette voix

qui ne se feint pas. Ne venez-vous pas de m'apprendre que vous avez été mère, que vous avez eu la douleur de perdre votre enfant? — Marie! cria-t-elle brusquement en sonnant. La Gobain se présenta. — De la lumière ct le thé, » lui dit-elle avec le sang-froid d’une lady harnachée d’orgueil par cette atroce éducation britannique que vous savez. Quand la Gobain eut allumé les bougies et fermé les persiennes, la comtesse m'offrit un visage muet; déjà, son indomptable fierté, sa gravité de sauvage avaient repris leur empire; el'e me dit : —« Savez-vous pourquoi j’aime tant lord Byron?... Il a souffert comme souffrent les animaux. A quoi bon la plainte quand elle n’est pas une élégie comme celle de Manfred, une moquerie amère comme celle de don Juan, une rêverie comme celle de Child-Harold? On ne saura rien de moi!... Mon cœur est un poème que j'apporte à Dieu! — Si je voulais... disje. — Si? répéta-t-elle. — Je ne m'intéresse à rien, répondis-je, je ne puis pas être curieux; mais, si je le voulais, je saurais demain tous vos secrets. — Je vous en défie! me dit-elle avec une anxiété mal déguisée. — Est-ce sérieux ? — Certes, me dit-elle en hochant la tête, je dois savoir si ce crime est possible. — D'abord, madame, répondis-je en lui montrant ses mains, ces jolis doigts, qui disent assez que vous n'êtes pas une jeune fille, étaient-ils faits pour le travail? Puis, vous nommez-vous madame Gobain? vous qui devant moi, l’autre jour, avez en recevant une lettre dit à Marie : « Tiens, c’est pour toi. » Marie est la vraie madame Gobain. Donc, vous cachez votre nom sous celui de votre intendante, Oh! madame, de moi, ne craignez rien. Vous avez en moi l’ami le plus dévoué que vous aurez jamais... Ami, entendez-vous bien? Je donne à ce mot sa sainte et touchante acception, si profanée en France où nous en baptisons nos ennemis. Cet ami, qui vous défendrait contre tout, vous veut aussi heureuse que doit l’être une femme comme vous. Qui sait si la douleur que je vous ai causée involontairement n’est pas une action volontaire? — Oui, repritelle avec une audace menaçante, je le veux, devenez curieux, et dites-moi tout ce que vous pourrez apprendre sur moi; mais... fitelle en levant le doigt, vous me direz aussi par quels moyens vous aurez eu ces renseignements. La conservation du faible bonheur dent je jouis ici dépend de vos démarches. — Cela veut dire que vous vous enfuirez... — À tire d'ailes! s’écria-t-elle, et dans le Nouveau-Monde... — Où vous serez, repris-je en l’in-

terrompant, à la merci de la brutalité des passions que vous inspirerez. N'est-il pas de l'essence du génie et de la beauté de briller, d’attirer les regards, d’exciter les convoitises et les méchancetés? Paris est le désert sans les Bédouins, Paris est le seul lieu du monde où l’on puisse cacher sa vie quand on doit vivre de son travail. De quoi vous plaignez-vous? Que suis-je ? un domestique de plus, je suis monsieur Gobain, voilà tout. Si vous avez quelque duel à soutenir, un témoin peut vous être nécessaire. — N'importe, sachez qui je suis. J’ai déjà dit : je veuæ ! maintenant je vous en prie, reprit-elle avec une grâce (que vous avez à commandement, fit le consul en regardant les femmes). — Eh! bien, demain à pareille heure je vous dirai ce que j'aurai découvert, lui répondis-je. Mais n'allez pas me prendre en haine? Agiriez-vous comme les autres femmes? — Que font les autres femmes? — Elles nous ordonnent d'immenses sacrifices, et quand ils sont accomplis, elles nous les reprochent, quelque temps après, comme une injure. --— flles ont raison, si ce qu’elles ont demandé vous à paru des sacrifices... reprit-elle avec malice. — Remplacez le mot sacrifice par le mot efforts, et... — Ce sera, fit-elle, une impertinence. — Pardonnez-moi, lui dis-je, j'oubliais que la femme et le pape sont infaillibles. — Mon Dieu , dit-elle après une longue pause, deux mots sculement peuvent troubler cette paix si chèrement achetée et dont je jouis comme d’une fraude... » Elle se leva, ne fit plus attention à moi. — « Où aller? dit-elle. Que devenir ?.… Faudra-t-il quitter cette douce retraite, arrangée avec tant de soin pour y finir mes jours? — Y finir vos jours? lui dis-je avec un effroi visible. N’avez-vous donc jamais pensé qu’il viendrait un moment où vous ne pourriez plus travailler, où le prix des fleurs et des modes baissera par la concurrence ?... — J'ai déjà mille écus d'économies, dit-elle. — Mon Dieu! combien de privations cette somme re représente-t-elle pas?... m'écriai-je. — A demain, me dit-elle, laissez-moi. Ce soir, je ne suis plus moi-même, je veux être seule. Ne dois-je pas recueillir mes forces, en cas de malheur ; car, si vous saviez quelque chose, d’autres que vous seraient instruits, et alors... adieu, dit-elle d’un ton bref et avec un geste impératif, — A demain le combat,» répondis-je en souriant, afin de ne pas perdre le caractère d’insouciance que je donnais à cette scène. Mais en sortant par la longue avenue, je répétai : A demain le combat! Et le comte que j’allai, comme tous les soirs, trouver

sur le boulevard, s’écria de même : A demain le combat! L’anxiété d'Octave égalait celle d'Honorine. Nous restâmes, le comte et moi, jusqu’à deux heures du matin à nous promener le long des fossés de la Bastille, comme deux généraux qui, la veille d’une bataille , évaluent toutes les chances, examinent le terrain, et reconnaissent qu’au milieu de Ja lutte la victoire dépend d’un hasard à saisir. Ces deux êtres séparés violemment allaient veiller tous deux, l’un dans l'espérance, l’autre dans l'angoisse d'une réunion. Les drames de la vie ne sont pas dans les circonstances, ils sont dans les sentiments, ils se jouent dans le cœur, ou, si vous voulez, dans ce monde immense que nous devons nommer le Monde Spirituct. Octave et Honorine agissaient, vivaient uniquement dans ce monde des grands esprits. Je fus exact. A dix heures du soir, pour la première fois, on n'admit dans une charmante chambre, blanche et bleue, dans le nid de cette colombe blessée. La comtesse me regarda, voulut me parler et fut atterrée par mon air respectueux. — « Madame la comtesse... » lui dis-je en souriant avec gravité. La pauvre femme, qui s'était levée, retomba sur son fauteuil et y resta plongée dans une attitude de doulcur que j'aurais voulu voir saisie par un grand peintre. — « Vous êtes, dis-je en continuant, la femrae du plus noble et du plus considéré des hommes, d’un homme qu’on trouve grand, mais qui l'est bien plus envers vous qu’il ne l’est aux veux de tous. Vous et lui, vous êtes deux grands caractères. Où croyez-vous être ici? lui demandai-je. — Chez moi, répondit-elle en ouvrant des yeux que l'étonnement rend fixes. — Chez le comte Octave! répondis-je. Nous sommes joués. Monsieur Lenormand , le greffier de la Cour, n’est pas le vrai propriétaire, mais le prêtenom de votre mari. L’admirable tranquillité dont vous jouissez est l'ouvrage du conte, l'argent que vous gagnez vient du comte dont la protection descend aux plus menus détails de votre existence. Votre mari vous a sauvée aux yeux du monde, il a donné des motifs plausibles à votre absence, il espère ostensiblement ne pas vous avoir perdue dans le naufrage de la Cécile, vaisseau sur lequel vous vous êtes embarquée pour aller à la Havane , pour une succession à recueillir d’une vieille parente qui aurait pu vous oublier ; vous y êtes allée en compagnie de deux fenimes de sa famille et d’un vieil intendant! Le comte dit avoir envoyé des agents sur les lieux et avoir reçu des lettres qui lui donnent beaucoup d’espoir... Il prend pour vous cacher à tous les regards autant de

précautions que vous en prenez vous-même. Enfin, il vous obéit.… — Assez, répondit-elle. Je ne veux plus savoir qu’une seule chose. De qui tenez-vous ces détails? — Eh! mon Dieu , madame, mon oncle a placé chez le commissaire de police de ce quartier un jeune homme sans fortune en qualité de secrétaire. Ce jeune homme m’a tout dit. Si vous quittiez ce pavillon ce soir, furtivement, votre mari saurait où vous iriez, et sa protection vous suivrait partout. Comment une femme d’esprit.a-t-elle pu croire que des marchands pouvaient acheter des fleurs et des bonnets aussi cher qu'ils les vendent? Demandez mille écus d’un bouquet, vous les aurez! Jamais tendresse de mère ne fut plus ingénieuse que celle de votre mari. J'ai su par le concierge de votre maison que le comte vient souvent, derrière la haie, quand tout repose, voir la lumière de votre lampe de nuit! Votre grand châle de cachemire vaut six mille francs... Votre marchande à la toilette vous vend du vieux qui vient des meilleures fabriques... Enfin , vous réalisez ici Vénus dans les filets de Vulcain ; mais vous êtes emprisonnée seule, et par les inventions d’une générosité sublime, sublime depuis sept ans et à toute heure.» La comtesse tremblait comme tremble une hirondelle prise, et qui, dans la main où elle est, tend le cou, regarde autour d’elle d’un œil fauve. Elle était agitée par une convulsion nerveuse et m’examinait par un regard défiant. Ses yeux secs jetaient une lueur presque chaude; mais elle était femme !.… il y eut un moment où les larmes se firent jour, et elle pleura, non pas qu'elle fût touchée, elle pleura de son impuissance, elle pleura de désespoir. Elle se croyait indépendante et libre, le mariage pesait sur elle comme la prison sur le captif. — « J'irai, disait-elle à travers ses larmes, il m’y force, j'irai là où, certes, personne ne me suivra !— Ah! dis-je, vous voulez vous tuer.… Tenez, madame, vous devez avoir des raisons bien puissantes Pour ne pas vouloir revenir chez le comte Octave. — Oh! certes ! — Eh! bien, dites-les-moi, dites-les à mon oncle: vous aurez en nous deux conseillers dévoués. Si mon oncle est prêtre dans un confessionnal, il ne l’est jamais dans un salon. Nous vous écouterons , nous essaierons de trouver une solution aux problèmes que vous poserez; el si vous êtes la dupe ou la victime de quelque malentendu , peut-être pourrons-nous le faire cesser. Votre âme me semble pure; mais si vous avez commis une faute , elle est bien expiée.….. Enfin, songez que vous avez en moi l'ami le plas

sincère. Si vous voulez vous soustraire à la tyrannie du comte, je vous en donnerai les moyens, il ne vous trouvera jamais. — Oh! il y a le couvent, dit-elle. —Oui, mais le comte, devenu Ministred'État, vous ferait refuser par tous les couvents du monde. Quoiqu'il soit bien puissant, je vous sauverai de lui... mais... quand vous m’aurez démontré que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas revenir à lui. Oh! ne croyez pas que vous fuiriez sa puissance pour toinber sous la mienne , repris-je en recevant d’elle un regard horrible de défiance et plein de noblesse exagérée. Vous aurez la paix, la solitude et l’indépendance; enfin, vous serez aussi libre et aussi respectée que si vous étiez une vicille fille laide et méchante. Je ne pourrai pas, moi-même, vous voir sans votre consentement. — Et comment? par quels moyens? — Ceci, madam , est mon secret. Je ne vous trompe point, soyez-en.certaine. Démontrez-moi que cette vie est la seule que vous puissiez mener, qu’elle est préférable à celle de la comtesse Octave, riche, honorée, dans un des plus beaux hôtels de Paris, chérie de son mari, mère heureuse... et, je vous donne gain de cause... — — Mais, dit-elle, est-ce jamais un homme qui me comprendra !...

— Non, repondis-je. Aussi ai-je appelé la Religion pour nous juger. Le curé des Blancs-Manteaux est un saint de soixante-quinze ans. Mon oncle n’est pas le Grand Inquisiteur, il est saint Jean ; mais il se fera Fénélon pour vous, le Fénélon qui disait au duc de Bourgogne : « Mangez un veau le vendredi; mais soyez chrétien , monseigneur ? »— Allez, monsieur, le couvent est ma dernière ressource , et mon seul asile. Il n’y a que Dieu pour me comprendre, Aucun homme, fût-il saint Augustin, le plus tendre des pères de l'Église , De pourrait entrer dans les scrupules de ma conscience, qui pour moi sont les cercles infranchissables de l'enfer de Dante. Un autre que mon mari, un autre, quelqu’indigne qu'il fût de cette offrande, a eu tout mon amour ! Il ne l’a pas eu, car il ne l’a pas pris; je le lui ai donné comme une mère donne à son . enfant un jouet merveilleux que lenfant brise. 11 n’y avait pas deux amours pour moi. L'amour pour certaines ames ne s’essaie pas :ouilest, ou il n’est pas. Quand il se montre, quand il se lève, il est tout entier. Eh! bien, cette vie de dix-huit mois a été pour moi une vie de dix-huit ans, j'y ai mis toutes les facultés de mon être, elles ne se sont pas appauvries par leur effusion, elles se sont épuisées dans cette intimité trumpeuse où moi seule étais

ADS 396 I. LIVRE, SCÈNES DE LA YAE PRIVÉE. 24 franche. La coupe du bonheur n’est { vid vidééles rien ne peus plus la remplir, à elle est brisée. 7 suis is Ô hors de combat, je n’ai plus d’armes..… Après m'être ainsi livrée tout entière, que suis-je? le rebut d’une fête. On ne m’a donné qu’un nom , Honorine, comme je n'avais qu’un cœur. Mon mari a eu la jeune fille, un indigne amant à eu la femme, il n’y a plus rien ! Me laisser aimer ?..…. voilà le grand mot que vous allez me dire. Oh! je suis encore quelque chose, et je me révolte à l’idée d’être une prostituée ! Oui, j'ai vu clair à la lueur de l'incendie ; et, tenez... je concevrais de céder à l’amour d’un autre; mais à Octave? oh! jamais. — Oh! vous l’aimez, lui dis-je. — Je l'estime, je le respecte , je le vénère, ilne m’a pas fait le moindre mal ; il est bon, il est tendre ; mais je ne puis plus aimer... D’ailleurs, dit-elle, ne parlons plus de ceci. La discussion amoindrit tout. Je vous exprimerai par écrit mes idées à ce sujet ; car, en ce moment , elles m’étouffent, j’ai la fièvre, je suis les pieds dans les cendres de mon Paraclet. Tout ce que je vois, ces choses que je croyais conquises par mon travail me rappellent maintenant tout ce que je voulais oublier. Ah ! c’est à fuir d'ici, comme je me suis en allée de ma maison. — Pour aller où ? dis-je. Une femme peutelle exister sans protecteur? Est-ce à trente ans, dans toute la gloire de la beauté, riche de forces que vous ne soupconnez pas, pleine de tendresses à donner, que vous irez vivre au désert où je puis vous cacher ?..….. Soyez en paix. Le comte, qui en cinq ans ne s’est pas fait apercevoir ici, n’y pénétrera jamais que de votre consentement. Vous avez sa sublime vie pendant neuf ans pour garantie de votre tranquillité. Vous pouvez donc délibérer en toute sécurité, sur votre avenir, avec mon oncle et moi. Mon oncle cest aussi puissant qu’un Ministre-d’État, Calmez-vous donc, ne grossissez pas votre malheur. Un prêtre dont la tête a blanchi dans l'exercice du sacerdoce n’est pas un enfant, vous serez comprise par celui à qui toutes les passions se sont confiées depuis cinquante ans bientôt et qui pèse dans ses mains le cœur si pesant des rois et des princes. S'il est sévère sous l’étole , mon oncle sera devant vos fleurs aussi doux qu'elles, et indulgent comme son divin maître, » Je quittai la comtesse à minuit, et la laissai calme en apparence mais sombre , et dans des dispositions secrètes qu'aucune perspicacité ne pouvait deviner. Je trouvai le comte à quelques pas, dans la rue Saint-Maur, car il avait quitté l'endroit convenu sur le bou-

levard, attiré vers moi par une force invincible. — « Quelle nuit la pauvre enfant va passer ? s’écria-t-il quand j'eus fini de lui racouter la scène qui venait d'avoir lieu. Si j’y allais, dit-il, si tout à coup elle me voyait! — En ce moment, elle est femme à se jeter par la fenêtre, lui répondis-je. La comtesse est de ces Lucrèces qui ne survivent pas à un viol, même quand il vient d’un homme à qui elles se donneraient. — Vous êtes jeune, me répondit-il. Vous ne savez pas que la volonté, dans une âme agitée par de si cruelles délibérations, est comme le flot d'un lac où se passe une tempête, le vent change à toute minute, et le courant est tantôt à une rive, tantôt à une autre. Pendant cette nuit, il y a tout autant de chances pour qu’à ma vue Honorine se jette dans mes bras, que pour la voir sauter par la fenêtre. — Et vous accepteriez cette alternative? lui dis-je. — Allons, me répondit-il, j'ai chez moi, pour pouvoir attendre jusqu’à demain soir, une dose d’opium que Desplein m'a préparée afin de me faire dormir sans danger ! » Le lendemain , à midi, la Gobain m'’apporta une lettre, en me disant que la comtesse, épuisée de fatigue, s’était couchée à six heures et que, grâce à un amandé préparé par le pharmacien , elle dormait.

— Voici cette lettre, j’en ai gardé une copie, car, mademoiselle, dit Je consul en s'adressant à Camille Maupin, vous connaissez les ressources de l’art , les ruses du style et les efforts de beaucoup d’écrivains qui ne manquent pas d’habileté dans leurs compositions ; wais vous reconnaîtrez que la littérature ne saurait trouver de tels écrits dans ses entrailles postiches ! Il n’y a rien de terrible comme le vrai. Voilà ce qu'écrivit cette femme , ou plutôt cette douleur :

« Monsieur Maurice,

» Je sais tout ce que votre oncle pourrait me dire, il n’est pas » plus instruit que ma conscience. La conscience est chez l’homme » le truchement de Dieu. Je sais que si je ne me réconcilie pas » avec Octave je serai damnée : tel est l'arrêt de la loi religieuse. » La loi civile m’ordonne l’obéissance quand même. Si mon mari » ne me repousse pas, tout est dit, le monde me tient pour pure, » pour vertueuse, quoi que j'aie fait. Oui, le mariage a cela de » sublime que la Société ratifie le pardon du mari; mais clle a ou- » blié qu'il faut que le pardon soit accepté. Légalement, rcligieusc- » ment, mondainement, je dois revenir à Octave. À ne nous en

» tenir qu’à la question humaine, n’y a-t-il pas quelque chose de » cruel à lui refuser le bonheur, à le priver d’enfants, à effacer » sa famille du livre d’or de la pairie? Mes douleurs, mes ré- » pugnances, mes sentiments, tout mon égoïsme ( car je me sais » égoïste) doit être immolé à la famille. Je serai mère, les ca- » resses de mes enfanis essuieront bien des pleurs! Je serai bien » heureuse, je serai certainement honorée, je passerai fière, opu- » lente, dans un brillant équipage ! J'aurai des gens, un hôtel, » une maison, je serai la reine d’autant de fêtes qu'il y a de se- » maines dans l’année. Le monde m'accueillera bien. Enfin je ne » remonterai pas dans le ciel du Patriciat, je n’en serai pas même » descendue. Ainsi Dieu, la Loi, la Société, tout est d'accord. » Contre quoi vous mutincz-vous ? me dit-on du haut du Ciel, de la » Chaire, du Tribunal et du Frônc dont l’auguste intervention serait » au besoin invoquée par le conte. Votre oncle me parlera même » au besoin d’une certaine grâce céleste qui m'inondera le cœur alors que j'éprouverai le plaisir d’avoir fait mon devoir. Dieu , la Loi, le Monde, Octave veulent que je vive, n'est-ce pas? Eh! » bien, s’il n°v à pas d'autre difficulté, ma réponse tranche tout : Je ne vivrai pas ! Je redeviendrai bien blanche, bien innocente, car je serai dans mon linceul, parée de la pâleur irréprochable de la mort. Il n’v a pas là le moindre entétement de mule. Cet entêtement de mule dont vous nr’avez accusée en riant est, chez la femme, l'effet d'une certitude, une vision de l'avenir. Si mon » Wari, par amour, à Ja sublime générosité de tout oublier, je » n'oublierai point, moi! L’oubli dépend-il de nous? Quand une » veuve se marie, l'amour en fait une jeune fille, elle épouse un » homme aimé; mais je ne puis pas aimer le comte. Tout est Rà, » voyez-vous? Chaque fois que mes yeux rencontreront les siens, » j'y verrai toujours ma faute, même quand les yeux de inon mari » seront pleins d'amour. La graëdeur de sa générosité m’attestera » Ja grandeur de mon crime. Mes regards, toujours inquiets, liront » toujours une sentence invisible. J'aurai dans le cœur des souve- » nirs confus qui se combattront. Jamais le mariage n’éveillera dans » mon être les cruelles délices, le délire mortel de la passion ; je » tuerai mon mari par ma froideur, par des comparaisons qui se » devineront, quoique cachées au fond de ina conscience. Oh ! le » jour où, dans une ride du front, dans un regard attristé, dans » un geste imperceplible, je saisirai quelque reproche involontaire,

réprimé même, rien ne me retiendra : je giserai la tête fracassée sur un pavé que je trouverai plus clément que mon mari. Ma susceptibilité fera peut-être les frais de cette horrible et douce mort. Je mourrai peut-être victime d’une impatience causée à Octave par une affaire , ou trompée par un injuste soupçon. Hélas ! peut-être prendrai-je unc preuve d'amour pour une preuve de mépris? Quel double supplice! Octave doutera toujours de » moi, je douterai toujours de lui. Je lui opposerai, bien involontairement , un rival indigne de lui, un homme que je méprise, mais qui m'a fait connaître des voluptés gravées en traits de feu, dont j'ai honte et dont je me souviens irrésistiblement. Est-ce assez vous ouvrir mon cœur ? Personne, monsieur, ne peut me prouver que l’amour se recommence, car je ne puis et ne veux » accepter l'amour de personne. Une jeune fille est comme une fleur qu’on a cucillie ; mais la femme coupable est une fleur sur laquelle on à marché. Vous êtes fleuriste, vous devez savoir s’il est possible de redresser cette tige, de raviver ces couleurs flétries , de ramener la sève dans ces tubes si délicats et dont toute la puissance végétative vient de leur parfaite rectitude... Si quelque botaniste se livrait à cette opération, cet homme de génie effxcerait-il les plis de la tunique froissée ? il referait une fleur, il serait Dieu ! Dieu seul peut me refaire! Je bois la coupe amère des expiations:; mais en la buvant j'ai terriblement épelé cette sentence : Expier n'est pas cffacer. » Dans mon pavillon, seule, je mange un pain trempé de mes pleurs ; mais personne ne me voit Ie imangeant, ne me voit pleurant. Rentrer chez Octave? c’est renoncer aux larmes, mes larmes l’offenseraient. Oh! monsieur, combien de vertus faut-il fouler aux pieds pour, non pas se donner, mais se rendre à un mari qu’on a trompé ? qui peut les compter? Dieu seul, car lui seul est le confident et le promoteur de ces horribles délicatesses qui doivent faire pâlir ses anges. Tenez, j'irai plus loio. Une femme a du courage devant un mari qui ne sait rien ; elle déploie alors dans ses hypocrisies une force sauvage, elle trompe pour donner un double bonheur. Mais une mutuelle certitude n'est-elle pas avilissante? Moi, j'échangerais des humiliations contre des extases? Octave ne finirait-il point par trouver de la dépravation dans mes consentements? Le mariage est fondé sur l'estime, sur des sacrifices faits de part et d'autre; mais ni Octave ni moi uous ne pouvons nous estimer le lendemain

» de notre réunion : il m’aura déshonorée par quelque amour de » vieillard pour une courtisane; et moi, j'aurai la honte perpé- » tuelle d’être une chose au lieu d’être une Dame. Je ne serai pas » Ja vertu, je serai le plaisir dans sa maison. Voilà les fruits amers » d’une faute. Je me suis fait un lit conjugal où je ne puis que me » retourner sur des charbons, un lit sans sommeil. Ici, j’ai des » heures de tranquillité, des heures pendant lesquelles j'oublie; » mais dans mon hôtel, tout me rappellera la tache qui déshonore » ma robe d’épousée. Quand je souffre ici, je bénis mes souffran- » ces, je dis à Dieu : Merci! Mais chez lui, je serai pleine d’effroi, »goûtant des joies qui ne me seront pas dues. Tout ceci, mon- » Sieur, n'est pas du raisonnement, c’est le sentiment d’une âme » bien vaste, car elle est creusée depuis sept ans par la douleur. » Enfin, dois-je vous faire cet épouvantable aveu? Je me sens tou- » jours le sein mcrdu par un enfant conçu dans l'ivresse et la joie, » dans la croyance au bonheur, par un enfant que j'ai nourri pen- » dant sept mois, de qui je serai grosse toute ma vie. Si de nou- » veaux enfants puisent en moi leur nourriture, ils boiront des > larmes qui, mêlées à mon lait, le feront aigrir. J'si l'apparence » de la légèreté, je vous semble enfant... Oh ! oui, j'ai la mémoire » de lenfant, cette mémoire qui se retrouve aux abords de la » tombe. Ainsi, vous le voyez, il n’est pas une situation dans cette » belle vie, où le monde et l’amour d’un mari veulent me ramener, » qui ne soit fausse, qui ne me cache des piéges, qui ne m'ouvre » des précipices où je roule déchirée par des arêtes impitoyables. » Voici cinq ans que je voyage dans les landes de mon avenir, sans » y trouver nne place commode à mon repentir, parce que mon » âme est envahie par un vrai repentir. A tout ceci, la Religion a » ses réponses, et je les sais par cœur. Ces souffrances, ces diffi- » cultés sont ma punition, dit-elle, et Dieu me donnera la force de » les supporter. Ceci, monsieur, est une raison pour certaines âmes » pieuses, douées d’une énergie qui me manque. Entre Penfer où » Dieu ne m'empêchcra pas de le bénir, et l'enfer qui m'attend » chez le comte Octave, mon choix est fait.

» Un dernier mot. Mon mari serait encore choisi par moi , si » j'étais jeunc fille, et que j’eusse mon expérience artuelle ; mais » Ja précisément est la raison de mon refus : je ne veux pas rougir » devant cet homme. Comment, je serai toujours à genoux , il sera » toujours debout! Et si nous changeons de posture, je le trouve

» méprisable, Je ne veux pas être mieux traitée par lui à cause de » ma faute, L'ange qui oserait avoir certaines brutalités qu’on se » permet de part et d’autre quand on est mutuellement irréprocha- » ble, cet ange n’est pas sur la terre, il est au ciel! Octave est » plein de délicatesse, je le sais ; mais il n’y a pas dans cette âme » (quelque grande qu’on la fasse, c’est une âme d'homme), de garan- » ties pour la nouvelle existence que je mènerais chez lui. Venez » donc me dire où je puis trouver cette solitude, cette paix, ce si- » lence amis des malheurs irréparables et que vous m'avez promis. »

monument en entier, j’allai rue Payenne. L’inquiétude avait vaincu

Après avoir pris de cette lettre la copie que voici pour garder ce 7 / J 2=

l'opium. Octave se promenait comme un fou dans son jardin. — « Répondez à cela , lui dis-je en lui donnant la lettre de sa femme. Tâchez de rassurer la Pudeur instruite. C’est un peu plus difficile que de surprendre la Pudeur qui s’ignore et que la Curiosité vous livre. — Elle est à moi!...» s’écria le comte dont la figure exprimait le bonheur à mesure qu’il avançait dans sa lecture. II me fit signe de la main de le laisser seul, en se sentant observé dans sa joie. Je compris que l’excessive félicité comme l’excessive douleur obéissent aux mêmes lois, j’allai recevoir madame de Courteville et Amélie, qui diînaient chez le comte ce jour-là. Quelque belle que fût mademoiselle de Courteville, je sentis, en la revoyant, que l’amour a trois faces, et que les femmes qui nous inspirent un amour complet sont bien rares. En comparant involontairement Amélie à Honorine, je trouvais plus de charme à la femme en faute qu’à la jeune fille pure. Pour Honorine, la fidélité n’était pas un devoir, . mais la fatalité du cœur ; tandis qu’Amélie allait prononcer d’un air serein des promesses solennelles, sans en connaître la portée ni les obligations. La femme épuisée, quasi morte, la pécheresse à relever me semblait sublime; elle irritait les générosités naturelles à l’homme, elle demandait au cœur tous ses trésors, à la puissance toutes ses ressources ; elle emplissait la vie , elle y mettait une lutte * dans le bonheur ; tandis qu’Amélie, chaste et confiante, allait s’enfermer dans la sphère d’une maternité paisible, où le terre-à-terre devait être la poésie, où mon esprit ne devait trouver ni combat, ni victoire. Entre les plaines de la Champagne et les Alpes neigeuses, orageuses, mais sublimes , quel est le jeune homme qui peut choisir la crayeuse et paisible étendue ? Non, de telles comparaisons sont fatales et mauvaises sur le seuil de la Mairie. Hélas ! il COM. HUM. T. IV. 26

de

am ee

faut avoir expérimenté la vie pour savoir que le mariage exclut la passion, que la Famille ne saurait avoir les orages de amour pour base. Après avoir rêvé l’amour impossible avec ses innombrables fantaisies, après avoir savouré les cruelles délices de l’Idéal, j'avais sous les yeux une modeste Réalité. Que voulez-vous, plaignez-moi! À vingt-cinq ans, je doutai de moi; mais je pris une résolution virile. J’allai retrouver le comte sous prétexte de l’avertir de l’arrivée de ses cousines, et je le vis redevenu jeune au reflet de ses espérances. — « Qu’avez-vous, Maurice ? me dit-il, frappé de l’altération de mes traits. — Monsieur le comte... — Vous ne m’appelez plus Octave ! vous à qui je devrai la vie, le bonheur. — Mon cher Octave, si vous réussissez à ramener la comtesse à ses devoirs, je l’ai bien étudiée... (Il me regarda comme Othello dut regarder Yago, quand Yago réussit à faire entrer un premier soupçon dans la tête du Maure.) Elle ne doit jamais me revoir, elle doit ignorer que vous avez eu Maurice pour secrétaire, ne prononcez jamais mon nom, que personne ne le lui rappelle, autrement tout serait perdu... Vous m'avez fait nommer Maître des Requêtes, eh! bien , obtenez-moi quelque poste diplomatique à l'étranger, un consulat , et ne pensez plus à me marier avec Amélie... Oh! soyez sans inquiétude, repris-je en lui voyant faire un haut-le-corps, j'irai jusqu’au bout de mon rôle... — Pauvre enfant!... me dit-il en me prenant la main, me la serrant et réprimant des larmes qui lui mouillèrent les yeux. — Vous m'aviez donné des gants, repris-je en riant, je ne les ai pas mis, voilà tout. » Nous convîinmes alors de ce que je devais faire le soir au pavillon où je retournai dans la soirée. Nous étions en août, la journée avait été chaude, orageuse, mais l’orage restait dans l’air, le ciel ressemblait à du cuivre , les parfums des fleurs arrivaient lourds, je me trouvais comme dans une étuve , et me surpris à souhaiter que la comtesse fût partie pour les Indes; mais elle était en redingote de mousseline blanche attachée avec des nœuds de rubans bleus, coiffée en cheveux, ses boucles crépées le long de ses joues, assise sur un banc de bois construit en forme de canapé, sous une espèce de bocage , ses pieds sur un petit tabouret de bois, et dépassant de quelques lignes sa robe. Elle ne se leva point, elle me montra de la main une place auprès d’elle en me disant : — « N'est-ce pas que la vie est sans issue pour moi? — La vie que vous vous êtes faite, lui dis-je, mais non pas celle que je veux vous faire ; car, si vous le voulez, vous

pouvez être bien heureuse... — Et comment ? dit-elle. Toute sa personne interrogeait. — Votre lettre est dans les mains du comte. » Honorine se dressa comme une biche surprise, bondit à six pas, marcha, tourna dans le jardin, resta debout pendant quelques moments, et finit par aller s’asseoir seule dans son salon, où je la retrouvai quand je lui eus laissé le temps de s’accoutumer à la douleur de ce coup de poignard. — « Vous! un ami! dites un traître, un espion de mon mari, peut-être ! » L'instinct, chez les femmes, équivaut à la perspicacité des grands hommes. — « Il fallait une réponse à votre lettre, n'est-ce pas ? et il n’v avait qu’un seul homme au monde qui pût l'écrire. Vous lirez donc la réponse, chère comtesse, et si vous ne trouvez pas d’issue à la vie après cette lecture, l'espion vous prouvera qu'il est un ami, car je vous mettrai dans un couvent d’où le pouvoir du comte ne vous arrachera pas ; mais, avant d’y aller, écoutons la partie adverse. Il est une loi divine et humaine à laquelle la haine elle-même feint d’obéir, et qui ordonne de ne pas condamner sans entendre la défense. Vous avez jusqu’à présent condamné, comme les enfants, en vous bouchant les oreilles. Un dévouement de sept années a ses droits. Vous lirez donc la réponse que fera votre mari. Je lui ai transmis par mon oncle la copie de votre lettre, et mon oncle lui a demandé quelle serait sa réponse si sa femme lui écrivait une lettre conçue en ces termes. Ainsi vous n’êtes point compromise. Le bonhomme apportera lui-même la lettre du comte. Devant ce saint homme et devant moi, par dignité pour vous-même, vous devez lire, ou vous ne seriez qu’un enfant mutin et colère. Vous ferez ce sacrifice au monde, à la loi, à Dieu. » Lomme elle ne voyait en cette condescendance aucune atteinte

sa volonté de femme, elle y consentit. Tout ce travail de quatre à cinq mois avait été bâti pour cette minute. Mais les pyramides ne se terminent-elles pas par une pointe sur laquelle se pose un oiseau ?... Le comte plaçait toutes ses espérances dans cette heure suprême, et il y était arrivé. Je ne sais rien, dans les souvenirs de toute ma vie, de plus formidable que l’entrée de mon oncle dans ce salon Pompadour à dix heures du soir. Cette tête dont la chevelure d’argent était mise en relief par un vêtement entièrement noir, et cette figure d’un calme divin produisirent un effet magique sur la comtesse Honorine ; elle éprouva la fraîcheur des baumes sur ses blessures , elle fut éclairée par un reflet de cette vertu, brillante sans le savoir. — «Monsieur le curé des Blancs-Manteaux ! dit la Gobain. — Venez-

vous, mon cher onele, avec un message de paix et de bouheur ? lui dis-je. — On trouve toujours le bonheur et la paix en observant les commandements de l'Eglise, » répondit mon oncle en présentant à la comtesse la lettre suivante.

« Ma chère Honorine,

» Si vous m'aviez fait la grâce de ne pas douter de moi, si vous aviez lu la lettre que je vous écrivais 1l y a cinq ans , vous vous seriez épargné cinq années de travail inutile et de privations qui m'ont désolé. Je vous y proposais un pacte dont les stipulations détruisent toutes vos craintes et rendent possible notre vie intérieure, J’ai de grands reproches à me faire et j’ai deviné toutes mes fautes en sept années de chagrins. J'ai mal compris le mariage. Je n'ai pas su deviner le danger quand il vous menaçait. Un ange était dans ma maison, le Seigneur m'avait dit : « Gardele bien ! » le Seigneur à puni la témérité de ma confiance. Vous ne pouvez vous donner un seul coup sans frapper sur moi. Grâce pour moi? ma chère Honorine. J’avais si bien compris vos susceptibilités que je ne voulais pas vous ramener dans le vieil hôtel de la rue Payenne où je puis demeurer sans vous , mais que Je ne saurais revoir avec vous, J’orne avec plaisir une autre maison au faubourg Saint-Honoré dans laquelle je mène en espérance, non pas une femme due à l'ignorance de la vie, acquise par la loi, mais une sœur qui me permettra de déposer sur son front le baiser qu’un père donne à une fille bénie tous les jours. Me destituerez-vous du droit que j'ai su conquérir sur votre désespoir, celui de veiller de plus près à vos besoins, à vos plaisirs, à votre vie même? Les femmes ont un cœur à elles, toujours plein d’excuses, celui de leur mère ; vous n'avez pas connu d'autre mère que la mienne qui vous aurait ramenée à moi; mais comment n’avez-vous pas deviné que j'avais pour vous et le cœur de ma » mère et celui de la vôtre! Oui, chère, mon affection n’est ni petite ni chicanière, elle est de celles qui ne laissent pas à la contrariété le temps de plisser le visage d’un enfant adoré. Pour qui prenez-vous le compagnon de votre enfance, Honorine, en le croyant capable d'accepter des baisers tremblants, de se partager entre la » joie et l'inquiétude? Ne craignez pas d'avoir à subir les lamenta- » tions d’une passion mendiante, je n'ai voulu de vous qu'après

m'être assuré de pouvoir vous laisser dans toute votre liberté. Votre fierté solitaire s’est exagéré les difficultés; vous pourrez assister à la vie d’un frère ou d’un père sans souffrance et sans joie si vous le voulez; mais vous ne trouverez autour de vous ni raillerie ni indifférence , ni doute sur les intentions. La chaleur de l'atmosphère où vous vivrez sera toujours égale et douce, sans tempêtes, sans un grain possible. Si, plus tard, après avoir acquis la certitude d’être chez vous comme vous êtes dans votre pavillon, vous voulez v introduire d’autres éléments de bonheur, des plaisirs, des distractions , vous en élargirez le cercle à votre gré. La tendresse d’une mère n’a ni dédain ni pitié; qu’est-elle? l'amour sans le désir ; eh! bien, chez moi, l’adiniration cachera tous les sentiments où vous voudriez voir des offenses. Nous pouvons ainsi nous trouver nobles tous deux à côté l’un de l’autre. Chez vous, la bienveillance d’une sœur, l'esprit caressant d'une amie peuvent satisfaire l'ambition de celui qui veut être votre compagnon , et vous pourrez mesurer sa tendresse aux efforts qu’il fera pour vous la cacher. Nous n’aurons ni l’un ni l’autre la jalousie de notre passé, car nous pouvons nous reconnaître à l’un et à l’autre assez d’esprit pour ne voir qu’en avant de nous. Donc, vous voilà chez vous , dans votre hôtel , tout ce que vous êtes rue Saint- Maur : inviolable, solitaire, occupée à votre gré, vous conduisant par vos propres lois; mais vous avez en plus une protection légitime que vous obligez en ce moment aux travaux de l'amour le plus chevaleresque, et la considération qui donne tant de lustre aux femmes, et la fortune qui vous permet d'accomplir tant de bonnes œuvres. Honorine , quand vous voudrez une absolution inutile, vous la viendrez demander ; elle ne vous sera imposée ni par l’Église ni par le Code; elle dépendra de votre fierté, de votre propre mouvement. Ma femme pouvait avoir à redouter tout ce qui vous effraie; mais non l’amie et la sœur envers qui je suis tenu de déployer les façons et les recherches de la politesse. Vous voir heureuse suffit à mon bonheur, je l’ai prouvé pendant ces sept années. Ah! les garanties de ma parole, Honorine, sont dans toutes les fleurs que vous avez faites, précieusement gardées, arrosées de mes larmes et qui sont, comme les quipos des Péruviens, une histoire de nos douleurs. Si ce pacte secret ne vous convenait pas, mon enfant, j'ai prié le saint homme qui se charge de cette lettre de ne pas dire un mot en ma faveur. Je ne

» veux devoir votre retour ni aux terreurs que vous imprimerait » l'Église, ni aux ordres de la Loi. Je ne veux recevoir que de vous- » même le simple et modeste bonheur que je demande. Si vous » persistez à m'imposer Ja vie sombre et délaissée de tout sourire » fraternel que je mène depuis neuf ans, si vous restez dans votre » désert, seule et immobile, ma volonté fléchira devant la vôtre. Sachez-le bien : vous ne serez pas plus troublée que vous ne l’a- » vez été jusqu'aujourd'hui. Je ferai donner congé à ce fou qui » s’est mêlé de vos affaires, et qui peut-être vous a chagrimée .. » — « Monsieur, dit Honorine en quittant sa lettre, qu’elle mit dans son corsage, et regardant mon oncle, je vous remercie, je profiterai de la permission que me donne monsieur le comte de rester ici... — Ah!» m'écriai-je. Cette exclamation me valut de mon oncle un regard inquiet, et de la comtesse une œillade malicieuse qui m’éclaira sur ses motifs. Honorine avait voulu savoir si j'étais un comédien , un oiseleur, et j'eus la triste satisfaction de l’abuser par mon exclamation , qui fut un de ces cris du cœur auxquelles les femmes se connaissent si bien. — « Ah! Maurice, me dit-elle, vous savez aimer, vous!» L'éclair qui brilla dans mes yeux était une autre réponse qui eût dissipé l'inquiétude de la comtesse si elle en avait conservé. Ainsi le comte se servait de moi jusqu’au dernier moment. Honorine reprit alors la lettre du comte pour la finir. Mon oncle me fit un signe, je me levai. — « Laissons madame, me dit-il. — Vous partez déjà, Maurice? me dit-elle sans me regarder. Elle se leva, nous suivit en lisant toujours , et, sur le seuil du pavillon, elle me prit la main, me la serra très-affectueusement et me dit : — Nous nous reverrons... -— Non, répondis-je en lui serrant la main à la faire crier. Vous aimez votre mari! Demain je pars. » Et je m'en allai précipitamment, laissant mon oncle à qui elle dit : — « Qu’a-t-il done, votre neveu?» Le pauvre abbé compléta mon onvrage en faisant le geste de montrer sa tête et son cœur comme pour dire : «Ilest fou, excusez-le, madame !» avec d’autant plus de vérité qu'il le pensait. Six jours après, je partis avec ma nomination de vice-consul en Espagne, dans une grande ville commercçante où jc pouvais en peu de temps me mettre en état de parcourir la carrière consulaire, à laquel!e je bornai mon ambition. Après mon installation, je recus cette lettre du comte.

«Mon cher Maurice, si j'étais heureux je ne vous écrirais point ; » Inais j'ai recommencé une autre vie de douleur : je suis rede-

venu jeune par le désir, avec toutes les impatiences d’un homme qui passe quarante ans, avec la sagesse du diplomate qui sait modérer sa passion. Quand vous êtes parti, je n’étais pas encore admis dans le pavillon de la rue Saint-Maur ; mais une lettre m'avait promis la permission d’y venir, la lettre douce et mélancolique d’une femme qui redoutait les émotions d’une entrevue. Après avoir attendu plus d’un mois, je hasardai de me présenter, en faisant demander par la Gobain si je pouvais être reçu, Je m'’assis sur une chaise, dans l'avenue, auprès de la loge, la tête dans les mains, et je restai là près d’une heure, — « Madame a voulu s'habiller, » me dit la Gobain afin de cacher sous une coquetterie honorable pour moi les irrésolutions d'Honorine. Pendant un gros quart d'heure, nous avons été l’un et l’autre affectés d’un tremblement nerveux involontaire , aussi fort que celui qui saisit les orateurs à la tribune, et nous nous adressâmes des phrases effarées comme celles de gens surpris qui simulent une conversation. — «Tenez, Honcrine, lui dis-je les yeux pleins de larmes, la glace est rompue, et je suis si tremblant de bonheur, que vous devez me pardonner l’incohérence de mon langage. Ce sera pendant long-temps ainsi. — Il n’y a pas de crime à être amoureux de sa femme, me répondit-elle en souriant forcément, — Accordez-moi la grâce de ne plus travailler comme vous l'avez fait. Je sais par madame Gobain que vous vivez depuis vingt jours de vos économies, vous avez soixante mille francs de rentes à vous, et si vous ne me rendez pas Votre cœur, au moins ne me laissez pas votre fortune ! — Il y a long-temps, me dit-elle, que je connais votre bonté... — S'il vous plaisait de rester ici, lui répondis-je, et de garder votre indépendance; si le plus ardent amour ne trouve pas grâce à vos yeux, ne travaillez plus... » Je lui tendis trois inscriptions de chacune douze mille francs de rentes; elle les prit, les ouvrit avec indifférence, et après les avoir lues, Mau rice , elle ne me jeta qu’un regard pour toute réponse. Ah! elle avait bien compris que ce n’était pas de l'argent que je lui donnais, mais Ja liberté. — «Je suis vaincue, me dit-elle en me tendant la main que je baisai, venez me voir autant que vous voudrez. » Ainsi, elle ne m'avait reçu que par violence sur elle-même, Le lendemain je l'ai trouvée armée d’une gaieté fausse, et il a fallu deux mois d’accoutumance avant de lui voir son vrai caractère. Mais ce fut alors comme un mai délicieux, un printemps

d'amour qui me donna des joies ineffables ; elle n’avait plus de craintes , elle m’étudiait. Hélas! quand je lui proposai de passer en Angleterre afin de se réunir ostensiblement avec moi, dans sa maison, de reprendre son rang, d’habiter son nouvel hôtel, elle fut saisie d’effroi. — « Pourquoi ne pas toujours vivre ainsi? » dit-elle. Je me résignai, sans répondre un mot. Est-ce une expérience ? me demandai-je en la quittant. En venant de chez moi, rue Saint-Maur, je m’animais, les pensées d'amour me gonflaient le cœur, et je me disais comme les jeunes gens : Elle cédera ce soir... Toute cette force factice ou réelle se dissipait à un sourire, à un commandement de ses yeux fiers et calines que la passion n’altérait point. Ce terrible mot répété par vous : Lucrèce a écrit avec son sang et son poignard le premier mot de la charte des femmes : {iberté ! » me revenait, me glaçait. Je sentais impérieusement combien le consentement d’Honorine était nécessaire, et combien il était impossible de le lui arracher. Devinait-elle ces orages qui m’agitaient aussi bien au retour que pendant l'aller ? Je lui peignis enfin ma situation dans une lettre, en renonçant à lui en parler. Ionorine ne me répondit pas, elle resta si triste que je fis comme si je n’avais pas écrit. Je ressentis une peine violente d’avoir pu l’affliger, elle lut dans mon cœur et me pardonna. Vous allez savoir comment. Il y a trois jours elle me reçut, pour la première fois, dans sa chambre bleue et blanche. La chambre était pleine de fleurs, parée, illumivée, Honorine avait fait une toilette qui la rendait ravissante. Ses cheveux encadraient de leurs,rouleaux légers cette figure que vous connaissez ; des bruyères du Cap ornaient sa tête; elle avait une robe de mousseline blanche, une ceinture blanche à longs bouts flottants. Vous savez ce qu’elle est dans cette simplicité; mais ce jour-là, ce fut une mariée, ce fut l’Honorine des premiers jours. Ma joie fut glacée aussitôt, car la physionomie avait un caractère de gravité terrible, il y avait du feu sous cette glace. — « Octave, me dit-elle, quand vous le voudrez, je serai votre femme ; mais sachez-le bien, cette soumission a ses dangers, je puis me résigner.… (Je fis un geste.) — Oui, dit-elle, je vous comprends, la résignation vous offense , et vous voulez ce que je ne puis donner : l'amour! La religion, la pitié m'ont fait renoncer à mon vœu de solitude, vous êtes ici! Elle fit une pause. D'abord, reprit-elle, vous n'avez pas denandé plus; maintenan

» Vous voulez votre femme. Eh! bien, je vous rends Honorine » telle qu’elle est, et sans vous abuser sur ce qu'elle sera. Que de- » viendrai-je? mère! je le souhaite. Oh ! crovez-le, je le souhaite » vivement. Essayez de me transformer, jy consens; mais si je » meurs, mOn ami, ne maudissez pas ma mémoire, et n’accusez » pas d’entêtement ce que je nommerais le culte de l'Idéal, s’il » n'était pas plus naturel de nommer le sentiment indéfinissab'e » qui me tuera, le culte du Divin! L'avenir ne me regardera plus, » vous en serez chargé, consultez-vous ?...» Elle s’est alors assise , » dans cette pose sereine que vous avez su admirer, et m'a regardé » pâlissant sous la douleur qu'elle m'avait causée, j'avais froid » dans mon sang. En voyant l'effet de ses paroles, elle m'a pris les » mains, les a mises dans les siennes, et m'a dit : « Octave, je t'aime, » mais autrement que Lu veux être aimé : j'aime ton âme... Mais, » sache-le, je l'aime assez pour mourir à ton service, comme une esclave d'Orient, et sans regret. Ce sera mon expiation. » Elle à fait plus, elle s'est mise à genoux sur un coussin, devant moi, et, dans un accès de charité sublime, m'a dit : — « Après tout, peutêtre ne mourrai-je pas ?... »

» Voici deux mois que je combats. Que faire ?... j'ai le cœur trop plein, j'ai cherché celui d’un ami pour y jeter ce cri : — » Que faire ? »

Je ne répondis rien. Deux mois après les journaux annorcèrent l'arrivée, par un paquebot anglais, de la comtesse Octave rendue à sa famille, après des événements de voyage assez naturellement inventés pour que personne ne les contestât. A mon arrivée à G&nes, je reçus une lettre de faire part de l’hcureux accouchement de la comtesse qui donnait un fils à son mari. Je tins la lettre dans mes mains pendant deux heures, sur cette terrasse, assis sur ce banc. Deux mois après, tourmenté par Octave, par messieurs de Grandville et de Sérizy, mes protecteurs, accablé par la perte que je fis de mon oncle, je consentis à me marier.

Six mois après la révolution de juillet, je reçus la lettre que voici et qui finit l’histoire de ce ménage.

« Monsieur Maurice, je meurs, quoique mère, et peut-être parce » que je suis mère, J’ai bien joué mon rôle de femme : j'ai trompé » mon mari, j'ai eu des joies aussi vraies que les larmes répandues » au théâtre par les actrices. Je meurs pour la Société, pour la » Famille, pour le Mariage, comme les premiers chrétiens mou-

» raient pour Dieu. Je ne sais pas de quoi je meurs, je le cherche avec bonne foi, car je ne suis pas entétée ; mais je tiens à vous expliquer mon mal, à vous qui avez amené le chirurgien céleste, votre oncle, à la parole de qui je me suis rendue ; il a » été mon confesseur , je l'ai gardé dans sa dernière maladie, et il m'a montré le ciel en m’ordonnant de continuer à faire mon devoir, Et jai fait mon devoir. Je ne blâäme pas celles qui oublient, » je les admire comme des natures fortes, nécessaires; mais j'ai l'infirmité du souvenir !.. Cet amour de cœur qui nous identifie » à l’homme aimé, je n'ai pu le ressentir deux fois. Jusqu'au dernier moment, vous le savez, j'ai crié dans votre cœur, au confessionnal, à mon mari : « Ayez pitié de moi!.... » Tout fut sans pitié. Eh! bien, je meurs. Je meurs en déployant un courage inouï. Jamais courtisane ne fut plus gaie que moi. Mon pauvre Octave est heureux, je laisse son amour se repaître des mirages de mon cœur. À ce jeu terrible je prodigue mes forces, la comédienne est applaudie, fêtée, accablée de fleurs ; mais le rival invisible vient chercher tous les jours sa proie, un lambeau » de ma vie. Déchirée, je souris! Je souris à deux enfants, mais l'aîné, le mort triomphe! Je vous lai déjà dit : enfant mort

n’appellera, et je vais à lui. L’intimité sans l’amour est une si-

tuation où mon âme se déshonore à toute heure. Je ne puis » pleurer ni m’abandonner à mes rêveries que seule. Les exigences du monde, celles de ma maison, le soin de mon enfant, celui du bonheur d’Octave ne me laissent pas un instant pour me retremper, pour puiser de la force comme j'en trouvais dans ma solitude. Le qui-vive perpétuel surprend toujours mon cœur en sursaut, je n'ai point su fixer dans mon âme cette vigilance à l'oreille agile, à la parole mensongère, à l’œil de lynx. Ce n’est pas une bouche aimée qui boit mes larmes et qui bénit mes paupières, c’est un mouchoir qui les étanche ; c’est l’eau qui rafraichit mes yeux enflammés et non des lèvres aimées. Je suis comédienne avec mon âme, et voilà peut-être pourquoi je meurs! J’enferme le chagrin avec tant de soin qu'il n’en paraît rien au dehors , il faut bien qu’il ronge quelque chose, il s'attaque à ma vie. J'ai dit aux médecins qui ont découvert mon se- » cret : — Faites-moi mourir d’une maladie plausible, autrement » j'entraînerais mon mari. Il est donc convenu entre messieurs » Desplein, Bianchon et moi que je meurs d’un ramollissement de

» je ne sais quel os que la science a parfaitement décrit. Octave se » croit adoré! Me comprenez-vous bien? Aussi ai-je peur qu’il » ne me suive. Je vous écris pour vous prier d'être, dans ce cas, » le tuteur du jeune comte. Vous trouverez ci-joint un codicile où » j'exprime ce vœu : vous n’en ferez usage qu’au moment où ce » serait nécessaire, car peut-être ai-je de la fatuité. Mon dévoue- » ment caché laissera peut-être Octave inconsolable, mais vivant! » Pauvre Octave! je lui souhaite une femme meilleure que moi, » çar il mérite bien d’être aimé. Puisque mon spirituel espion s’est » marié, qu’il se rappelle ce que la fleuriste de la rue Saint-Maur » lui lègue ici comme enseignement : Que votre femme soit promp- » tement mère! Jetez-la dans les matérialités les plus vulgaires du » ménage; empêchez-la de cultiver dans son cœur la mystérieuse » fleur de l’Idéal, cette perfection céleste à laquelle j'ai cru, cette » fleur enchantée, aux couleurs ardentes, et dont les parfums inspi- » rent le dégoût des réalités. Je suis une sainte Thérèse qui n’a » pu se nourrir d’extases, au fond d’un couvent avec le divin Jé- » sus, avec un ange irréprochable, ailé, pour venir et pour s'enfuir » à propos. Vous m'avez vue heureuse au milieu de mes fleurs » bien-aimées. Je ne vous ai pas tout dit : je voyais l’amour fleu- » rissant sous votre fausse folie, je vous ai caché mes pensées, mes » poésies, je ne vous ai pas fait entrer dans mon beau royaume. » Enfin, vous aimerez mon enfant pour l’amour de moi, s’il se » trouvait un jour sans son pauvre père Gardez mes secrets » comme la tombe me gardera. Ne me pleurez pas : il y a long- » temps que je suis morte, si saint Bernard a eu raison de dire » qu'il n’y a plus de vie là où il n°v a plus d'amour. »

— Et, dit le Consul en serrant les lettres et refermant à clef le portefeuille, la comtesse est morte.

— Le comte vit-il encore? demanda lPambassadeur, car depuis la révolution de juillet il a disparu de la scène politique.

— Vous souvenez-vous, monsieur de Lora, dit le Consul-Général, de m'avoir vu reconduisant au bateau à vapeur.

— Un homnie en cheveux blancs, un vieillard? dit le peintre,

— Un vicillard de quarante-cinq ans, allant demander la santé, des distractions à l'Italie méridionale. Ce vieillard, c'était mon pauvre ami, mon protecteur qui passait par Gênes pour me dire adieu, pour me confier son testament... Il me nomme tuteur de son fils. Je n’ai pas eu besoin de lui dire le vœu d’Honorine.

— Connaissait-il sa position d’assassin ? dit mademoiselle des Louches au baron de l’Hostal.

— ]1l soupçonne la vérité, répondit le Consul, et c’est là ce qui le tue. Je suis resté sur le bateau à vapeur qui l’emmenait à Naples, jusqu’au delà de la rade, une barque devait me ramener. Nous restâmes pendant quelque temps à nous faire des adieux qui, je le crains, sont éternels. Dieu sait combien l’on aime le confident de notre amour, quand celle qui l’inspirait n'est plus! —« Cet homme possède, me disait Octave, un charme, il est revêtu d'une auréole. » Arrivés à la proue, le comte regarda la Méditerranée ; il faisait beau par aventure, et, sans doute, ému par ce spectacle, il me légua ces dernières paroles : — « Dans l'intérêt de la nature humaine, ne faudrait-il pas rechrrcher quelle est cette irrésistible puissance qui nous fait sacrifier au plus fugitif de tous les plaisirs, et malgré notre raison, une divine créature? J'ai, dans ma conscience, entendu des cris. Honorine n’a pas crié seule. Et j'ai voulu !... Je suis dévoré de remords! Je mourais, rue Payenne, des plaisirs que je n’avais pas; je mourrai en Italie des plaisirs que j'ai goûtés!... D'où vient le désaccord entre deux natures également nobles, j'ose le dire?

Un profond silence régna sur la terrasse pendant quelques instants.

— Était-elle vertueuse? demanda le Consul aux deux femmes.

Mademoiselle des Touches se leva, prit le Consul par le bras, fit quelques pas pour s'éloigner, et lui dit : — Les hommes ne sontils pas coupables aussi de venir à nous, de faire d’une jeune fille leur femme, en gardant au fond de leurs cœurs d’angéliques images, en nous comparant à des rivales inconnues, à des perfections souvent prises à plus d’un souvenir, et nous trouvant toujours inférieures ?

— Mademoiselle, vous auriez raison si le mariage était fondé sur la passion, et telle a été l'erreur des deux êtres qui bientôt ne sevont plus. Le mariage, avec un amour de cœur chez les deux époux, ce serait le paradis.

Mademoiselle des Touches quitta le Consul et fut rejointe par Claude Vignon qui lui dit à l'oreille : — Il est un peu fat monsieur de PHostal.

— Non, répondit-elle en glissant à l'oreille de Claude cette parole, il n’a pas encore deviné qu’Honorine l'aurait aimé. Oh! fit-

HONORINE. 413 elle en voyant venir la consulesse, sa femme l’a écouté, le malheureux !..

Onze heures sonnèrent aux horloges, tous les convives s’en retournèrent à pied, le long de la mer.

— Tout ceci n’est pas la vie, dit mademoiselle des Touches. Cette femme est une des plus rares exceptions et peut-être la plus monstrueuse de l'intelligence, une perle! La vie se compose d’accidents variés, de douleurs et de plaisirs alternés. Le paradis de Dante, cette sublime expression de l’'Idéal, ce bleu constant ne se trouve que dans l’âme, et le demander aux choses de la vie est une volupté contre laquelle proteste à toute heure la Nature. A de telles âmes, les six pieds d’une cellule et un prie-Dieu suffisent.

— Vous avez raison, dit Léon de Lora. Mais, quelque vaurien que je sois, je ne puis m'empêcher d’admirer une femme capable, comme élait celle-là, de vivre à côté d’un atelier, sous le toit d’un peintre, sans jamais en descendre, ni voir le monde, ni se crotter dans Ja rue.

— Ga s’est vu pendant quelques mois, dit Claude Vignon avec

une profonde ironie.

La comtesse Honorine n’est pas la seule de son espèce, répon dit l'ambassadeur à mademoiselle des Touches. Un homme, voire même un homme politique, un acerbe écrivain fut l’objet d’un amour de ce genre, et le coup de pistolet qui l’a tué n’a pas atteint que lui : celle qu’il aimait s’est comme cloîtrée.

— 1l se trouve donc encore de grandes âmes dans ce siècle! dit Camille Maupin qui demeura pensive, appuyée au quai, pendant quelques instants.

Paris, janvier 1843.

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