EE
He
x FEe
Quand ce résultat eut été proclamé à haute voix par le Président, qui avait si habilement dirigé les débats, sans rien dire ni rien faire, l’Assemblée, électrisée, se leva comme un seul Animal, plusieurs Membres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l’orateur, qui, sa-
tisfait du résultat, se mêla modestement à la foule.
« © siècle bavard! s’écria uN vieux Faucon 1RLANDAIS , « étranges logiciens! vous avez griffes et dents, l’espace «est devant vous, la liberté est quelque part, et il va vous
« suffire de noircir du papier ! »
Cette protestation fut étouffée par le bruit des conver-
sations particulières, et se perdit au milieu de l’enthousiasme général.
Le Corgeau se tira une plume de l’aile, et rédigea sur papier timbré le procès-verbal de la séance.
Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une Commission qui fut chargée de veiller à son exécution; chacun s’engageant, du reste, à concourir de son mieux, unguibus et rostro, au succès de la publication.
Le RENARD, qui avait fait la motion, L'AIGLE, LE PéLicaN EU UN JEUNE SANGLIER, désignés ad hoc, ces trois derniers par le sort, se transportèrent dès le matin à Saint-Mandé, et se présentèrent chez M. Grandville.
Cette entrevue fut remarquable sous plus d’un rapport.
M. Grandville les reçut avec tous les honneurs dus à leur
caractère d’Ambassadeurs, et s’entendit sans peine avec eux. Il obtint du Renarp, sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements pleins de malice dont 1l compte tirer bon parti.
Il fut décidé que, pour faire preuve d’impartialité, on consentirait à ne pas représenter uniquement les Animaux, et qu'on accorderait à L'Homme lui-même une petite place dans cette publication.
Pour obtenir cette concession, le Peintre laissa entendre que la différence entre L'Homme et L’AnImaL n’était pas si grande que messieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d’ailleurs les Animaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient, messieurs les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d’accord sur ce point comme sur tous les autres.
La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. À la barrière, un des commis de l'octroi, fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la première vue, LE SANGLIER pour un Cocnox, prétendit lui faire payer des droits d’entrée, et n’en reçut qu’un coup de boutoir. Ils descendirent rue de Seine, n° 53.
Messieurs les Députés furent charmés du bon accueil qu'ils reçurent de leurs éditeurs.
Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont tou-
jours fait grand cas, eût songé à eux pour une publication
de cette importance, promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle ils espèrent tirer encore plus d'honneur que de profit.
Le SANGLIER lui-même, qui était venu avec quelques préventions, s’avoua satisfait et reçut avec un vif plaisir un exemplaire de l'Histoire des Français de Th. Lavallée, qu’il avait paru apprécier. M. J. Hetzel fit agréer au PéLican une très-jolie collection du Livre des Enfants, en le priant de l'offrir à ses fils, dont il avait entendu faire de grands éloges; ce bon père fut touché de la délicatesse de cette attention. M. Paulin fut désolé de ne pouvoir que promettre à L’AiGze l'Histoire du Consulat et de l'Empire de M. Thiers, dont le noble Animal avait grande envie. LE Rexar», en compère intelligent, refusa obstinément tout cadeau, et se contenta d’emporter quelques milliers de prospectus, qu'il promit, d’un air matois, de répandre
toutes les fois qu'il en trouverait l'occasion,
Après quelques petits arrangements de pure forme, il fut convenu que LE SixGE servirait d'intérmédiaire et serait,
en s’adjoignant LE PErRoQuET, chargé de s'entendre avec messieurs les Animaux Rédacteurs, qui auraient à lui adresser leurs manuscrits, en indiquant soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, ete., etc.,
pour que les épreuves pussent être envoyées exactement
aux auteurs.
Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent à messieurs leurs futurs collaborateurs de n'adresser au cabinet de rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les frais de correction et les fautes d'impression. Ils ajoutèrent que dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient appelés
à concourir, la méthode étant impossible, tout classe-
ment serait injuste et arbitraire ; que les premiers arrivés
seraient donc les premiers imprimés; qu'un numéro d'ordre serait donné à chaque manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être interverti. Messieurs les Animaux approuvérent cette mesure, et s’en retournèrent pleins d'espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle
de leur prochain.
PR
RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE. 27 Post- Scriptum. — Par faveur spéciale, nous livrerons
à la publicité quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami LE PERROQUET nous avait demandé le silence ; mais nous comptons que sa discrétion ne tiendra pas devant quelques douzaines de noix et un pain de sucre
que nous venons de lui envoyer.
LE SINGE avait eu d’abord le séduisant projet de faire un Journal format grand-aigle; il avait même, sous le titre de prenuer-forét, fait un premier-Paris très-ennuyeux, dans lequel il développait avec un grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.
Ux AnimaL qui désire garder l’anonyme, rêvant déjà les succès de ces plumes célèbres qui ont fait la gloire de cerlaines lettres de l'alphabet 3. J.—X—Y—7, ete. , etc., avait signé de ses initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d’une SaurerELLe incomparable dans un ballet nouveau.
L’Aras BLEU, LE Kakaroës et LE CoziBri s'étaient chargés de la correspondance étrangère et de l’importante partie des faits divers. Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux comptaient enrichir leur premier numéro : — « Un Caxar» nous écrit des bords de Ja Garonne : « Il n'est bruit dans nos marais que de la « disparition d’üNE JEUNE GRENOUILLE qui était chérie de
« toutes ses compagnes. Comme elle avait l'imagination
« fort exaltée, on craint qu'elle n’ait attenté à ses Jours. « On s’épuise en conjectures sur les causes qui auraient « pu la pousser à cette fatale extrémité. »
L’Oissau Moqueur avait demandé la permission de terminer régulièrement le journal par une série de calembours qu'il aurait spirituellement intitulés : les étonnantes Reparties du Coq à l’Ane, pour faire suite aux calembours parlementaires des Hommes d’État du Charivari.
Le journal aurait été un journal sans annonces. Le Dixon, voulant s'assurer la propriété d’une idée aussi neuve, se disposait à prendre un brevet d'invention qui lui en réservât le monopole; ‘mais le Loup-CErvier (qui devait faire la Bourse) l’en détourna, en lui représentant que cette précaution serait superflue, et qu’il ne trouverait point d’imitateurs.
I ne restait plus guère à trouver qu’un titre et un gérant, et l'affaire eût été définitivement constituée, si LE RENARD, qui est de bon conseil, et LE Lièvre, qui est moins brave que César, n’eussent reculé devant les difficultés de cette entreprise. Le Renan» fit observer très-sagement qu'ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne; que tout n’était pas roses dans le
métier de journaliste; qu'ils auraient affaire aux lois de
septembre et au parquet, au bout desquels se trouvent
l'amende et la prison; qu'ils se feraient beaucoup d’enne-
mis el peu d'abonnés; qu'ils auraient à payer des droits de
timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir; que leur capital y passerait; que le prix du moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l’or ni sur l'argent, les Rars, par exemple, ne sauraient faire les frais d’un abonnement; que la condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c’est le bon marché, qu’enfin les journaux passent et que les livres restent (au
moins en magasin ).
Ces raisons et bien d’autres avaient fait passer à l'ordre de la nuit sur l'incident qui n’avait pas été autrement
discuté.
Du reste, cette mémorable conspiration fut conduite avec tant d'adresse et de bonheur, que, le lendemain, Paris, M. le Préfet de police et les gardiens du Jardin des Plantes se réveillèrent, après avoir dormi du soir au matin, comme si rien d’extraordinaire n’avait pu se passer dans cette nuit désormais acquise à l’histoire des révolutions
animales, à laquelle elle devait fournir une de ses pages les
plus merveilleuses.