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penché sur l’abime, quand il fut arrêté par une réflexion. Lorsqu'il s’agit de la mort, il est permis d’y regarder à deux fois, et il faut être bien certain, quand on se noie, qu’on a de bonnes raisons pour le faire.
Il relut, pour la cent et unième fois, la lettre de madame la Duchesse ; et cette lettre, à sa grande satisfaction, lui parut moins claire que jamais. « Diable! se dit-il, ce qu'il y a de plus elair dans tout ceci, c’est que madame la Duchesse a quitté la terrasse. Mais qui me dit qu’elle n’y reviendra pas, et qu’elle a cessé d’être digne d’y revenir? Rien, absolument rien. Elle-même refuse de s'expliquer. Ce voyage ne peut-il être un voyage d'agrément, et avoir pour but une visite à une autre Chouette de génie comme elle; ou une retraite de quelques jours dans quelque coin poétique, pour s’y livrer complétement à la méditation, qu’affectionnent les âmes d’élite comme la sienne? — Et encore ne peut-elle être morte?
Le cœur d’un Hibou a d’étranges mystères. Cette dernière hypothèse lui souriait presque : il l’eût voulue morte, plutôt que parjure.
— Parbleu ! dit-il, voyez où nous entraine l’exagération. Et il fit gravement quelques tours sur la rive, en s’applaudissant de n’avoir pas cédé à un premier mouvement.
Mais, au bout de quelques moments, il sentit bien que la consolation qu’il avait essayé de se donner n’était pas de bon aloïi. Son cœur n’avait pas cessé d’être serré; et,
voulant mettre fin à ses incertitudes, il résolut de consul-
UNE CARPE MAGICIENNE. 347 ter une vieille Carpe qui passait, dans le pays, pour savoir le passé, le présent, l'avenir, et beaucoup d’autres choses encore. — Ce qui fait le succès des devins et des diseurs de bonne aventure, c’est qu'il y a beaucoup de malheureux. Il faut être désespéré pour demander un miracle. La sorcière avait la réputation d’être capricieuse. « Voudra-t-elle me répondre ? » se dit-il; et il s’avança, non sans un trouble involontaire, vers une partie de la rivière très-éloignée des deux châteaux, où la vieille Carpe se
livrait à ses sorcelleries.
Une Carpe magicienne.
— Puissante Carpe, dit-il, d’une voix mêlée de respect et de crainte, à toi qui sais tout, fais-moi connaitre mon sort. Mon épouse bien-aimée a disparu : est-elle morte, ou est-elle infidèle ?
Pour une magicienne, la vieille Carpe ne se fit pas trop prier ; et sa grosse tête bombée ne tarda pas à se montrer. Elle remua trois fois ses lèvres épaisses avec beaucoup de majesté, prit lentement trois aspirations d’air en regardant du côté de la source du fleuve, puis :
— Attends, lui dit-elle.
Et, ayant tourné trois fois sur elle-même, elle sortit de
l’eau à mi-corps, et se mit à chanter, d’une voix étrange,
les paroles que voici :
Si