I.ES RENCONTRES DE I.OUIS CYR
Durant les vingt-huit ans qu'il a été dans l'arène, Louis Cyr a rencontré quantité d'adversaires, et parmi les plus connus, je mentionnerai David Michaud, Dan Sullivan, Sébastien Miller, W. Johnson, le suédois Ronaldo et Hector Décarie. Sauf dans le match avec ce dernier, toutes ces rencontres se sont faites à l'addition du nombre de livres et Cyr a toujours triomphé; son soulevé avec le dos lui assurant aisément la victoire. Contre Hector Décarie, il accepta un nouveau mode d'addition. Cyr et Décarie exécutaient quatre exercices chacun, et lorsque l'un des adversaires ne pouvait faire l'exercice de l'autre, celui-ci comptait un point. Il arriva ce que plusieurs avaient prévu. Décarie ne put exécuter les exercices de Cyr, et Cyr ne put exécuter les exercices de Décarie. Chacun des
concurrents compta quatre points. Si Ton eut procédé par l'addition des livres, le résultat eut été celui-ci: Cyr 3545 livres y compris le soulevé du dos, et Décarie, 1297^ livres en lui accordant 755 livres pour un dévissé de 151 livres fait cinq fois consécutivement.
Quatre mille personnes furent témoins de cette rencontre le 26 février 1906 et lorsque M. Raphaël Ouimet, l'arbitre du match, eut annoncé, à la fin de la soirée, que la joute était nulle, il se produisit quelque tumulte dans la nombreuse foule. On n'était pas satisfait.
Louis Cyr s'avança, alors, sur le devant de l'estrade et, dominant les spectateurs du regard, du geste et de la voix, il leur expliqua que le dénouement de la rencontre ne pouvait être attribué qu'au mode adopté pour décider lequel des deux athlètes aurait la palme. Puis, il termina par ces paroles qui furent très applaudies : "]t reconnais, en Décarie, l'un des hommes les plus forts que j'ai rencontrés, depuis que je suis dans l'arène. Aussi, il me fait plaisir de lui concéder nion titre qu'il saura défendre, je l'espère, avec autant de succès que je l'ai défendu moi-même."
Depuis longtemps retiré dans sa magnifique demeure de Saint-Jean de Matha, l'hercule coulait une existence agréable au sein de sa famille, mais la maladie qui le minait finit par triompher du roi des poids lourds et M. Cyr s'éteignit le 10 novembre 1912.
Les journaux sportiques des deux continents annoncèrent le fait à leurs lecteurs et consacrèrent au disparu des articles élogieux sur son caractère, sa tenue irréprochable et ses exploits étonnants.
Comme il n'y a que les médiocrités qui ne sont pas discutés, Louis Cyr, par sa prééminence dans le monde athlétique, devait, inévitablement, mériter l'honneur de la critique et celle-ci ne lui a pas été ménagé. Tous Jes hommes à système l'ont attaqué. Les uns lui ont reproché sa lourdeur et ses formes enveloppées; les autres, vSon entraînement exclusifs aux gros poids; celui-ci sa nourriture, celui-là, sa façon de lever les poids. Une chose cependant lui reste qui suffit à sa gloire, c'est que Louis Cyr a été le champion à peu près incontesté de la force humaine, ^^^
■1) Le mot est d'un expert. On le trouvera dans un article intitulé V Esthétique de la gumnastique paru dans la Culture Physique de Paris, 1906 L'auteur, M. G. Strehly, était un athlète et un écrivain français très renseigné qui est mort en novembre 1906.
E.-Z. MASSICOTTE.