LE CANDIDAT INGENIEUX
Mais outre le candidat homme d'esprit, il y a le candidat ingénieux, c'est-à-dire celui qui sait le mieux trouver le défaut de la cuirasse chez son adversaire, qui sait le mieux tirer parti d'un mot, insignifiant quelquefois, échappé à son contradicteur, qui sait le mieux faire une montagne avec une motte de terre, une forêt avec une touffe d'herbe, qui sait le mieux travestir les faits et la pensée d'un autre pour le montrer sous un jour odieux, qui sait le mieux, enfin, trouver des subterfuges pour s'extirper lui-même d'une fausse position. Ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus honnête, mais comme plaisanterie, quelquefois, c'est assez drôle.
En 1871, un jeune homme se présentait dans un comté du district de Québec ; et comme c'était un libéral à tous crins, il accusait le chef des conservateurs sir George Cartier d'avoir toujours sacrifié les intérêts du Bas-Canada en faveur du Haut, comme on disait encore dans ce temps-là.
Or le pauvre jeune homme avait eu le malheur de faire des vers quelquefois et son adversaire en profitait pour le turlupiner d'importance.
— Frédéric le Grand, disait-il, déclarait souvent
que, s'il avait une province à punir, il la ferait gouverner par des poètes.
— Il n'avait peut-être pas si grand tort, répondait l'autre, et nous en avons deux fameux exemples dans les chefs que la Providence a infligés à notre pays. A Québec, notre premier ministre est M. Chauveau, un poète ! A Ottawa, le chef conservateur est M. Cartier, un poète aussi . . . Vous connaissez sa chanson :
O Canada, mon pays, nies amours !
Vous voyez . . . Toujours le Haut-Canada, c'est plus fort que lui.
l'adversaire de m. marchand
Pas mal ingénieux aussi, l'adversaire du regretté M. Marchand, à qui celui-ci reprochait un acte d'effronterie peu ordinaire. Marchand avait lancé un manifeste aux électeurs, où il avait mis toute son habileté de fin lettré. Or, figurez-vous que son adversaire, qui était peu instruit et tout à fait incapable d'écrire, se croyant obligé d'en faire autant, avait tout bonnement pris le manifeste de Marchand, l'avait copie en changeant quelques mots, et l'avait fait distribuer à son tour avec sa signature. C'était là ce que Marchand lui reprochait. Savez-vous comment il s'y prenait pour se disculper ?
— La belle affaire! disait-il; si en passant devant la demeure de M. Marchand, j'apercevais une charrette dans sa cour, j'aurais pas le droit d'en faire faire une
pareille ! . . . Je pensais que M. Marchand avait plus d'esprit que ça !
LE SÉNATEUR GUEVREMONT
Un modèle en fait d'ingéniosité de husting, c'était le sénateur Guévremont. Il avait le don du paradoxe et du sophisme au suprême degré.
Un jour, il bataillait contre J. X. Perreault, qui fut député de Richelieu avant la confédération, et lui reprochait ses absences de la Chambre dans les termes les plus sévères.
— Où étiez-vous, s'écriait-il, quand on a voté sur telle et telle question? Monsieur se promenait probablement dans les rues, la canne à la main.
— C'est mon affaire, ça, répondait Perreault; j'avais paire.
— Ah! s'écriait Guévremont, il avait paire!... Savezvous ce que c'est que pairer? je vais vous faire comprendre ça par une comparaison. Vous êtes habitant, vous, monsieur, bon! Vous engagez un homme pour faire vos foins. Votre voisin, qui a aussi du foin à faire, suit votre exemple, loue un homme, et voilà nos deux engagés à faucher. Tout à coup, l'un des deux crie à l'autre :
— Ecoute donc, Baptiste, tu trouves pas qu'il fait chaud?
— Joliment.
— Je commence à être pas mal fatigué, moi.
— Moi étout.
— Si on pairait. . .
— Pairons!
Et voilà nos deux paresseux toute l'arpès-midi sur la clôture, les bras croisés. C'est cela., messieurs les électeurs, ce que les membres du parlement appellent pairer. Et c'est comme ça que M, Perreault afait vos foins. Ce n'est pas Perreault qu'il devrait s'appeler, c'est paireux.