LES
DRAMES DU MARIAGE
UN MARIAGE PARISIEN
Ce soir-là, il y avait grand bal chez les Belmare; de longue date on n’avait vu fête aussi splendide dans leur charmant hôtel de la rue de Londres. Là circonstance, il’est vrai, méritait bien ce déploiement de lumière, de mouvement et de bruit. Mademoiselle Hélène, fille unique de l’ex-banquier, épousait M. Armand Guilbert, jeune homme aussi recommandable par ses excellentes qualités, sa charmante figure, nue par sa dot de vingt mille livres de rente, laquelle, réunie à l’apport social de mademoiselle Hélène, formait juste un revenu rond et confortable de quarante
mille livres de rentes.
C’était, comine on le voit, un mariage des mieux conditionnés, un joli petit mariage, où l’intérêt, cette importante question du matrimonium , n’avait pas
été négligé. Une telle union n’était-elle pas bien faite pour donner le bonheur à ceux qui l’avaient contractée? Qui pouvait en douter, surtout lorsque, après avoir considéré les deux époux, on s’apercevait qu’il n’y avait pas seulement entre eux parité de dot, mais encore égalité de jeunesse, de beauté, d’élégance? Hélène, en effet, ne valait-elle pas Armand? Comme lui, ne possédait-elle pas de beaux cheveux noirs, un visage aussi régulier qu’expressif, une taille élancée, flexible et charmante ? Écoutez ce qui se répète autour d’eux sur tous les tons, depuis le plus trivial jusqu’au plus excentrique : Quels époux assortis ! quelle parfaite union ! quelle harmonie ineffable ! quelle mirobolante consonnance ! Ces deux êtres sont faits l’un pour l’autre ! il n’y a pas deux colombes mieux accouplées sous le ciel I etc., etc. Toutes exclamations formulées à haute et intelligible voix, et qui rendaient un hommage mérité à la prudence, à la sagesse, à l’excellent choix enfin des deux familles Belmare et Guilbert.
Disons-le, cependant, au milieu de ce magnifique concert d’éloges, deux voix s’élevaient par instants comme deux notes discordantes. Elles osaient hasarder la remarque que le front d’Armand se couvrait parfois d’un nuage, et que le reflet humide qui glissait sur ses yeux ne provenait pas d’une riante pensée, mais d’un pénible souvenir. Elles ajoutaient que le soupir qui parfois soulevait les beaux seins d’Hélène
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n’avait pas sa cause dans un cœur trop plein de douces émotions, mais dans une conscience gonflée d’un douloureux regret. Mais c’étaient là sans doute de ces envieuses-médisances, de ces cancans amers qui poursuivent toujours les heureux. L’injure a-t-elle jamais manqué au char du triomphateur?
Ces insinuations perfides n’empêchaient pas la fête d’être fort belle et fort animée. Il était près de minuit; la danse redoublait d’activité, et le jeu commençait à recevoir des piles d’or sur les tapis verts. En cet instant, Armand dansait avec Hélène. C’était vraiment un ravissant couple, un couple à rendre jaloux Apollon et Diane, ces héros de la beauté. Ils dansaient avec grâce, se regardant avec timidité et se touchant la main avec modestie, comme il convient à deux amoureux qui sont exposés aux regards indiscrets ; ils n’échangeaient que de rares paroles, accompagnées de ce sourire pensif qui semble être tout aussi bien l’aveu d’un bonheur refoulé que d’un chagrin contenu. Si étendue que soit la gamme du cœur humain, il se sert souvent des mêmes accords pour exprimer des sentiments opposés. Voilà pourquoi son étude est de toutes les études la plus difficile et la plus intéressante. .<
La contredanse tirait à sa fin. L’instant suprême allait arriver où les époux s’échappent pour gagner la demeure nuptiale. Était-ce l’approche de ce moment qui avait tout à coup répandu une pâleur de mort sur
le visage d’Hélène? Etait-ce l’appréhension du départ qui avait fait courir un frisson sur ses blanches épaules? Non. Un homme, qu’on eût pris pour un fantôme, tant ses traits étaient contractés et livides, tant ses yeux étaient sombres et désolés, venait de se dresser à ses côtés, et l’avait couverte d’un effroyable regard de douleur et de mépris. Elle fléchit sous ce regard comme sous une main de fer, et elle fût tombée sur le parquet si Armand, lui prenant les mains pour danser la dernière figure, ne l’eût soutenue et rappelée, sans le savoir, au sentiment de la situation. Personne d’ailleurs, pas même Armand, plus préoccupé peut-être que ne permettait la circonstance, n’avait remarqué la violente et rapide émotion d’Hélène. Lorsqu’elle reprit sa place dans le quadrille, l’apparition s’était évanouie, et elle pouvait croire qu’elle avait été le jouet d'une hallucination.
Cependant une sourde agitation vibrait encore en elle. Profitant du tumulte qui règne d’ordinaire après une contredanse, elle s’échappa des bras d’Armand et courut se réfugier dans un boudoir solitaire, éclairé seulement par la douce et mélancolique lueur d’une lampe d’albâtre suspendue au plafond. Le repos et l’ombre de ce refuge contrastaient merveilleusement avec le bruit et l’éclat des salons qui l’entouraient. Aussi, par sa calme influence, semblait-il de nature à apaiser les agitations du cœur. Hélène, après avoir repoussé la porte derrière elle, se jeta sur un divan et
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cacha sa belle tête dans un mouchoir de dentelle. Il n’y avait pas une minute qu’elle était ainsi absorbée dans ses pensées, lorsqu’unbruit qui s’éleva près d’elle lui fît soudain redresser la tête. Elle tressaillit violemment. Un homme était là, devant elle, un homme de vingt-cinq ans à peine, mais veilli par la douleur, le front blême, le désespoir dans les yeux. Jamais expression plus navrante n’avait contracté les muscles d’un visage humain.
Hélène se leva pour fuir cette nouvelle vision. Le jeune homme la retint d’un geste.
— Ne craignez rien, madame, dit-il avec une tranquillité poignante. Je ne suis pas venu pour faire un scandale, ni même pour vous adresser un reproche. Je suis venu pour vous dire adieu.
— Edmond, mon cousin, proféra-t-elle en étouffant un sanglot, ne pouviez-vous m’épargner cette douleur ?
— M’avez-vous donc épargné, vous, qui m’aviez fait le serment de ne jamais appartenir à un autre, et que je retrouve la femme d’Armand Guilbert ! J’ai voulu du moins être témoin de votre bonheur et vous relever de votre serment.
— Mon père a ordonné, j’ai obéi, reprit Hélène en recueillant un peu de courage et de fermeté. J’ai agi en fille soumise ; il n’appartiènt à personne de m’en blâmer.
Elle fit un mouvement pour sortir du boudoir. Ed-
mond prit une lettre dans un portefeuille, et, la lui remettant :
— Avant de vous éloigner, dit-il en dévorant des larmes, avant d’aller livrer ce cœur que vous m’aviez promis, tenez, reprenez l’engagement solennel et sacré que vous m’avez adressé dans mon exil. Je ne vous aime plus, mais je ne veux pas avoir entre les mains l’élément d’une vengeance. J’ai peur d’être tenté.
Hélène prit le papier, le déchira en morceaux, qu’elle jeta au vent par la fenêtre du boudoir; puis, levant sur Edmond ses yeux noirs, où la reconnaissance était profondément empreinte :
— Pardonnez-moi, mon cousin, dit-elle, j’ai résisté longtemps de toutes mes forces; mais vous connaissez l’inflexibilité de mon père. J’ai dû céder enfin, et, forte de votre absence, j’ai enchaîné ma vie. Hélas ! j’espère être heureuse! Mais avec vous j’étais si sûre de l’être!
— Hélène ! Hélène ! s'écria Edmond dont le cœur bondit à ces paroles, vous m’aimez donc toujours !
— Silence! on m’appelle. On vient! adieu! adieu!
Et elle s’enfuit.
En effet, l’absence de la jeune mariée avait été remarquée dans les salons, particulièrement par les personnes de la famille chargées de l’installer dans la demeure du mari. Hélène venait de quitter le boudoir, quand M . Bel mare y entra par une autre porte.
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— Hélène l appelait-il avec un léger accent d’impatience.
M. Belmare était un homme gros et gras, comme le sont généralement tous les banquiers. Il avait une mine épanouie? et joviale, qui lui donnait Pair du meilleur homme du monde. Au demeurant, c’était bien le caractère le plus tyrannique qu’eussent abrité une franche figure et un bel embonpoint. 11 s’arrêta en apercevant Edmond, et, après l’avoir considéré pendant une seconde, il reprit sur un ton plus étonné que satisfait :
— Ah! c’est toi! mon neveu! Parbleu! je te croyais toujours à Madrid. Est-ce que notre ambassadeur a été rappelé? ou bien est-ce que tu as cessé d’être son attaché ?
— 11 n’en est rien, monsieur, répondit le jeune homme avec une sombre gravité. J’ai reçu avis que ma cousine Hélène allait se marier; j’ai obtenu un congé, et je suis accouru, mais trop tard, pour empêcher ce mariage !
— Qu’est- ce que tu dis là ! tu aurais empêché ce mariage ? Allons donc, mon ami, lu es fou !
— Ah! du moins, continua Edmond en martelant ses paroles, ma folie ne m’a pas fait oublier vos promesses, monsieur, et je vous les eusse rappelées avec force s’il en eût été temps encore!
— Des promesses ? Je t’ai fait des promesses, moi ?
— Vous m’aviez dit : Puisque ma fille t’aime, fran-
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chis encore un échelon de la diplomatie, et elle sera ta femme. Je t’accorde un an. Huit mois se sont à peine écoulés. Vous n’avez pas même daigné attendre jusqu’à l’expiration de l’année. Vous avez contraint la volonté et forcé la main d’Hélène*! Vous vous en repentirez, monsieur, je vous le jure !
— Des menaces ! oui-dà, mon neveu, j'en rirais fort si j’en avais le temps. J’ai disposé de ma fille comme il me convenait. Je lui ai donné un mari qui la vaut de tous points ; elle sera la femme la plus heureuse du monde, j’en suis convaincu. Je suis fâché que cela te contrarie, et je te demande la permission de te quitter pour aller l’embrasser avant son départ, car elle va se rendre chez son mari. Au revoir, mon ami, au revoir!
Ces derniers mots de M. Belmare déchirèrent affreusement le cœur d’Ediyond ; des ruisseaux de larmes s’échappèrent en silence de ses yeux, larmes sanglantes, dernières larmes d’un désespoir qui s’épuise.
— Oh! je me vengerai! s’écria-t-il, je me vengerai de toute cette famille, chez qui l’orgueil le dispute à l’avarice. Elle a repoussé mon amour, elle connaîtra ma haine !
Il descendit rapidement l’escalier de l’hôtel et arriva dans la cour d’honneur au moment où Armand, Hélène et deux autres personnes prenaient place dans une calèche découverte. 11 frissonna. Pauvre garçon !
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ce n’était pas de froid assurément, car pas un souffle n’agitait l’air ; il faisait une de ces nuits délicieuses qui convient lame aux suaves émotions.
La calèche venait de franchir U porte cochère, elle s’élahçait au galop de deux chevaux fringants, lorsque Edmond, qui s’éloignait à pas lents de l’hôtel Belmare, entendit à ses côtés un gémissement et le bruit d’un corps qui s’affaisse et tombe. La rue, sombre en cet endroit, ne permettait pas de distinguer facilement les objets autour de soi. Edmond se pencha, étendit la main, et saisit un vêtement de femme. Cette femme ne faisait aucun mouvement ; elle était sans doute évanouie. Edmond l’enleva dans ses bras, et la transporta sous la lumière d’un bec de gaz. Quelle ne fut passa surprise en remarquant que la pauvre créature évanouie était la plusmignonue, la plus blanche et la plus blonde enfant qu’il eût vue de sa vie. 11 «.liait la transporter à l’hôtel Belmare pour qu’on lui donnât des soins, lorsqu’il vit ses paupières s’agiter, et ses lèvres s’entr’ouvrir.
— Armand ! soupira-t-elle, Armand !
Ce nom était toute une révélation. Edmond comprit que la malheureuse enfant était, comme lui, une victime du mariage qui venait de d’accomplir, de ce froid calcul de dëu* familles qui avaient accouplé deux dots sans se soucier d’unir deux cœurs. Son intérêt pour cette petite blonde s’en accrut naturellement, et
ce fut avGC une tendre sympathie qu’il lui dit :
— Revenez à vous, mademoiselle, revenez à vous. Vous êtes auprès d’un ami.
La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus endoloris, et regarda le jeune homme avec surprise et frayeur.
— Où suis-je ? Qui êtes-vous ? demanda-t-ellê en se levant aussi vivement que ses forces le lui permettaient.
Edmond demeura un instant sans répondre, hésitant sur ce qu’il avait à faire. Devait-il la ramener brusquement à la réalité ? valait-il mieux la laisser revenir peu à peu au sentiment de sa situation ? Il se décida pour le premier parti, qui a du moins le mérite d’abréger les perplexités de l’âme.
— Vous êtes près de l’hôtel Belmare! répondit-il. Comme vous, reprit-il, je suis un cœur brisé sous la roue de la calèche qui vient d’emporter Hélène et Armand.
La pauvre enfant jeta un cri, porta les mains à son visage, et se prit à sangloter.
— Oh ! mon Dieu! mon Dieu ! proférait-elle d’une voix entrecoupée, c’est donc bien vrai? Ce n’était pas un songe horrible !... il est marié... il m’a abandonnée !...
— Avait-il donc contracté envers vous de sérieux engagements ?
— Oh! monsieur, il m’avait juré qu’il ne céderait jamais aux prières de sa mère, qui refusait son consentement à notre union, et qui le suppliait d’épou-
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ser mademoiselle Hélène Belmare. Il a cédé enfin !
— Comme elle, comme Hélène ! murmura Edmond.
— Mais je suis insensée ! reprit la jeune fille. Comment ai-je pu venir icii à cette heure de la nuit ? Hélas! j’ai voulu assister au spectacle de son bonheur pour mieux savourer l’amertume de mon chagrin. Oh ! oui, bien insensée, car si ma mère remarquait mon absence, quelles angoisses, quels tourments ne ressentirait-elle pas!... Oh! je cours, je vole!...
Elle voulut faire quelques pas, mais ses forces ne lui étaient pas revenues encore ; elle chancela.
— Prenez mon bras, mademoiselle, je vous conduirai chez votre mère. Daignez mettre votre confiance en moi. Les malheureux se comprennent et se respectent. Venez.
Subjuguée par l’air franc etla voix sympathique du jeune homme, elle lui abandonna son bras. Et ces deux êtres, que le hasard avait réunis et qui souffraient de la même douleur, disparurent bientôt au détour de la rue de Londres.
C’est une bien jolie lune que la lune de miel. Quel malheur que sa révolution soit si rapide autour de deux nouveaux époux. Heureux encore quand il leur est donné d’en savourer les douceurs. 11 y a tant de
couples, par les mariages qui se font, qui n’en ont jamais connu même le goût.
Il serait difficile de dire combien de temps cette charmante lune favorisa Armand et Hélène. Mais ce que l’on peut affirmer, c’est qu’un an s’était à peine écoulé depuis le jour de leur mariage, et déjà il n’y avait plus entre eux que des rapports de pure politesse,
’ dehors trompeurs qui simulent assez bien l’harmonie, mais qui cachent presque toujours la plus parfaite indifférence, sinon la plus incurable aversion. Il n’y avait jamais eu, en effet, aucune sympathie bien sérieuse entre les deux époux. Osons dire plus : il n’en pouvait exister. Il y aurait tout un volume d’études physiologiques à écrire sur ce point. Nous nous contenterons de dire que leur organisation physique et morale avait une trop grande similitude pour qu’il en pût naître un goût vif et profond. Tous deux étaient beaux de la même beauté, tous deux participaient de la même faiblesse et de la même douceur. Gomme frère et sœur, ils eussent été peut-être des modèles ; comme époux, ils ne pouvaient être que des anomalies. En thèse générale, les mérites opposés font seuls les affections solides et durables, et sur ce point il faut s’en rapporter à l’instinct de chacun. Mais allez donc faire comprendre cela aux gens qui ne reconnaissent que la sympathie des écus. Tels étaient M. Belmare et madame Guilbert. De la part du premier, c’était conviction de métier. Pour lui, les billets
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de banque étaient faits pour s’attirer et se grouper. De la part de madame Guilbert, veuve d’un gros commerçant, c’était pur égoïsme. Elle avait mis trente ans, concurremment avec son défunt mari, pour amasser sou à sou une belle fortune dans la distillerie; elle entendait que personne n’en jouît qu’elle et son (ils. Comme celui-ci était plus faible qu’un roseau, et qu’elle était, la digne femme, plus insinuante et plus tenace qu’un lierre, elle était venue à bout de le détacher d’une jeune fille pauvre qu’il aimait pour l’unir à une jeune fille riche dont il ne se souciait guère.
Plus que jamais, il faut l’avouer, elle était enchantée du mariage qu’elle avait fait contracter à son fils. M. Belmare, de son côté, jouissait de la même satisfaction. En ne jugeant les choses que sur l’apparence, ils se félicitaient tous les jours de l’excellent accord qui régnait entre Hélène et Armand. Hélas ! ils se créaient de bien douces, mais de bien déplorables illusions!
En effet, depuis quelques mois Armand passait une grande partie de ses journées et presque toutes ses soirées dehors. Allait-il au bois ? allait-il au cercle? 11 le prétendait du moins. Mais, chose bizarre, Hélène, qui parfois aussi faisait atteler et s’en allait se promener dans l’avenue de Longchamps, ne le rencontrait jamais; en maintes circonstances elle avait appris que ses amis le cherchaient vainement dans son cercle, le cercle des Arts, ainsi nommé parce qu’on y rencontre des agents de change, des géné-
raux, des notaires, des pharmaciens, des épiciers, mais pas un artiste. Armand y était aussi invisible qu’un gnome ou qu’un farfadet. Toute autre femme eût été vivement préoccupée de celte absence mystérieuse de son mari. A défaut d’amour, l’amour-propre se fût éveillé en elle. Hélène, à la vérité, se demanda ce que cela signifiait ; mais ce fut tout. Elle ne prit pas même la peine de répondre à sa propre question. C’est que probablement elle ne tenait pas à pénétrer le mystère.
Un soir, après dîner, ils étaient réunis dans leur salon, salon cramoisi et doré sur tranche s’il en fut jamais, mais exhalant l’ennui par toutes les coutures. Tous deux ne disaient mot. Hélène brodait; Armand feignait de lire le journal. De temps en temps, ils regardaient la pendule, une magnifique pendule de Boule, qui n’avait qu’un défaut, celui de marcher trop lentement au gré de leurs secrets désirs.
— Je crois qu’elle retarde, dit la jeune femme, rompant enfin le silence.
— Je le pense aussi, répondit Armand en bâillant à se démettre la mâchoire.
Après quoi il se leva, prit son chapeau, et ajouta :
— Je vaisau cercle, ma chère amie. Je serai bientôt de retour.
— Adieu, répondit nonchalamment Hélène ; moi, j’attends quelques visites. Je ne sortirai pas.
Armand effleura de ses lèvres le front de sa femme,
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puis il sortit. 11 n’y avait pas dix minutes qu'il venait de partir, lorsqu’un domestique annonça M. Edmond Bourdois. Hélène se leva vivement, sa broderie lui échappa des mains.
En ce moment, le tilbury d’Armand s’arrêtait rue des Petits- Hôtels, devant une de ces maisonnettes situées entre deux bouquets de verdure, qu’on ose appeler jardins. Une servante vint ouvrir et l’introduisit au salon, petite rotonde meublée de Perse, fraîche et modeste comme un bouquet de fleurs de printemps.
— Mademoiselle est sortie pour emplettes, dit la camériste, mais elle ne tardera pas à rentrer.
Elle referma la porte du salon, et Armand se trouva en présence d’un grand jeune homme d’un blond jaune à affadir le cœur le plus robuste; type élégant d’ailleurs, exactement taillé sur les patrons anglais, et poussant l’anglomanie jusqu’à copier les allures et le caractère britanniques. A la vue de ce jeune homme, Armand fronça le sourcil. Un visible malaise s’empara de lui.
— Parbleu ! mon cher, dit-il avec un sourire contraint, on vous voit donc toujours ici ?
— Et vous-même, mon cher ? 11 me semble que je vous y rencontre tout autant. Moi, du moins, je suis garçon, et je viens faire ma cour. Mais vous, un homme marié?... Ah ! fi !
— Marié ! marié ! tant qu’il vous plaira ; mais il est
probable que je cherche à l’oublier, et c’est justement le motif qui m’amène ici.
— En d’autres termes, vous cherchez à séduire Amélie après avoir dédaigné de l’épouser. Oh ! oh !
— Monsieur!...
— Monsieur, répondit Onésyme Lapierre (il se nommait ainsi) avec un parfait sang-froid, donnezvous la peine de vous asseoir. Je ne suis pas fâché, reprit-il, quand Armand se fut jeté sur un divan, de l’occasion qui se présente de m’expliquer avec vous. Je serai bref. Vous souvient-il encore du jour où je vous présentai ici même, à une petite soirée de madame Rennepont, qui était un peu ma parente? Ce fut alors que, pour la première fois, vous vîtes Amélie, sa fille. Véritable étoupe, votre cœur prit aussitôt feu, et vous ne parlâtes plus que de l’épouser, ce qui me récréa médiocrement, car je l’aimais aussi. Oh ! certes, je n’y mettais pas votre ardeur ! Moins vifs que les vôtres, mes feux n’en ont que plus de durée. Amélie vous accorda la préférence : je ne m’en fâchai pas. Je me fâche difficilement. La pauvre enfant devait se repentir de son choix, je n’en étais que trop certain. En effet, votre mère refusa sçn consentement à votre mariage avec elle, et, vaincu bientôt par une volonté plus forte que la vôtre, vous me chargeâtes de faire vos adieux à Amélie, car vous alliez épouser mademoiselle Hélène Belmare, une riche dot.
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— Eh bien ! monsieur, interrompit Armand, eh bien ! où voulez-vous en venir?
— Permettez donc que j’achève. Je fus très-satisfait, je vous jure, de l’événement, et je remplis en conscience la mission que vous m’aviez confiée. A vrai dire, la chère enfant en fui au désespoir, mais le temps épuise bien des chagrins ; et d’ailleurs la mort de madame Rennepont vint faire à ceux d’Amélie une diversion douloureuse, mais efficace. Elle ne pensait plus à vous, j’ai quelques raisons de le croire, lorsque vous osâtes vous représenter ici. Amélie est généreuse, elle sait pardonner, elle vous par*donna, et vous vous crûtes autorisé à revenir chaque jour. C’est de l’importunité, ou je ne m’y connais pas.
— S’il est un importun chez mademoiselle Amélie Rennepont, dit sèchement Armand, soyez sûr que ce n’est pas moi î
— C’est donc moi ? Fort bien ! Mais je vous déclare que je ne suis plus d’humeur à supporter désormais vos assiduités auprès d’Amélie; si je vous rencontre de nouveau chez elle , je vous prierai poliment de vouloir bien vous couper la gorge avec moi.
— Parbleu ! monsieur, vous ne pourrez jamais me faire une proposition qui me soit plus agréable. Je vous déclare que je continuerai, comme par le passé, à venir tous les jours ici. Ai-je besoin d’ajouter que je suis tout entier à votre disposition?
— Je vous laisse le choix des armes, de l’heure et du lieu.
— Demain matin, huit heures, porte Maillot,
epee.
Armand avait à peine lancé ces mots, lorsque la porte s’ouvrit. Amélie parut.
C’était bien elle, c’était l’adorable petite blonde qu’Edmond Bourdois avait trouvée évanouie sur l'asphalte de la rue de Londres, et qu’il n’avait pu s’empêcher d’admirer à la pâle clarté d’un bec’de gaz. — Cette fois, elle était encore plus délicieusement jolie, car aucune trace de chagrin n’altérait les suaves contours de ses traits. Elle portait une robe de soie noire qui faisait admirablement ressortir l’éclat vaporeux de son visage et la délicatesse exquise de ses cheveux cendrés.
— Eh bien ! messieurs, dit-elle avec cet accent perlé qui est une musique de l’âme, de quoi s’agit-il ? J’ai cru entendre votre voix s’animer. M. Armand a même parlé d’épée. Est-il question d’un duel, grand Dieu ?
Elle ne croyait pas si bien deviner. Ce fut seulement lorsqu’elle eut remarqué l’air animé d’Armand, la physionomie composée d’Onésyme, qu’elle conçut de sérieux soupçons. Elle les interrogea alors avec insistance , et chercha à pénétrer la vérité ; mais elle ne put obtenir qué des réponses évasives qui la satisfirent médiocrement. La conversation ne se sou-
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tint un instant que grâce à l’esprit vif et charmant d’Amélie. 11 était évident que les deux hommes étaient préoccupés, et qu’ils avaient autre chose à dire à la jeune fille que les banalités d’usage. Mais, se trouvant en présence, ils se gênaient réciproquement. Armand fut le premier à prendre congé d’Amélie. Celle-ci le reconduisit jusque sous le vestibule.
— 11 faut absolument que je vous parle ce soir, lui dit-il à voix basse. Je reviendrai quand Cet insupportable M. Onésyme Lapierre sera parti.
— C’est bien, je vais le congédier.
— Vous êtes divine, Amélie !
Et il imprima en silence ses lèvres sur la plus jolie petite main d’enfant que puisse posséder une jeune fille de dix-huit ans. Quand Amélie rentra au salon, Onésyme s’approcha d’elle, et lui dit du ton le plus calme et le plus cérémonieux :
— J’avais bâte que M. Armand Guilbert eût pris congé de vous, car je suis venu, ma chère parente, pour vous adresser une demande. Certes, je m’y fusse pris plus tôt si les égards dus à votre deuil ne m'en eussent empêché. Mais je pense que le moment est ou ne peut plus opportun. Permeltez-moi donc de m’expliquer^
— Parlez, je vous écoute.
Onésyme fit alors, sans déranger une seule fois l’économie de sa cravate, l’offre de sa fortune et de sa main. Sa fortune était mince, à la vérité, et ne dépassait pas cinq à six mille livres de rentes. Mais pour
Amélie, qui ne possédait guère qu’un revenu de dixhuit cents francs, c’était ce qu’on appelle vulgairement un bon parti. La jeune fille cependant ne parut ni surprise ni charmée de cette ouverture, et répondit en ces termes :
— Votre demande, monsieur Onésyme, me touche autant qu’elle m’honore; mais je ne puis y répondre avant d’avoir consulté mon cœur. Veuillezdonc me permettre de réfléchir. Demain, vous aurez ma réponse.
— Je l’attendrai avec une vive impatience. A demain.
11 s’inclina gravement et sortit.
Armand, caché dans l’angle d’une maison, le vit s’éloigner, et s’élança aussitôt vers la demeure de mademoiselle Rennepont. Quelques minutes après, il tombait à ses genoux.
— Amélie! Amélie! lui disait-il avec une ardeur qui devait paraître à la jeune fille d’autant plus entraînante qu’elle contrastait avec la froide sentimentalité d’Onésyme Lapierre, Amélie, je ue puis plus vivre ainsi ! je ne puis plus vivre séparé de vous ! C’en est fait ! vous vous êtes emparée de mon âme tout entière, et je vous aime cent fois plus encore que je ne vous ai jamais aimée ! Oh ! maudit soit le jour où, méconnaissant les droits sacrés du cœur, j’ai cédé à de froides suggestions, et sacrifié mon amour, mon noble amour, mon amour pour Amélie ! Oui, maudit soit ce jour où j’ai lâchement abandonné
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l’ange qui réchauffait mon âme sous ses ailes, pour tomber entre les mains d’un fantôme qui me glace ! Cruelle erreur, dont je gémis! crime odieux, dont je ne me consolerai jamais, si tous êtes inexorable, Amélie ! si, cessant d’être pour moi divinement charitable et bonne, vous repoussez la prière que je viens vous adresser à deux genoux !
La voix d’Armand, pleine d’une émotion vibrante, doublait encore l’éloquence de ses paroles. Ses yeux, rayonnant d’un humide éclat, y ajoutaient une exprèssion de sincérité profonde. Dès les premiers mots, Amélie se sentit toute troublée. Les accents de cet homme avaient le don de l’émouvoir. Cependant, elle eut la force de se contenir, et ne laissa rien paraître de son trouble.
— Vous m’avez fait bien du mal, Armand, ditelle avec une douceur charmeresse, et pourtant je vous ai pardonné. J’aurais dû vous défendre de me poursuivre dans ma retraite, et pourtant je vous en ai permis l’accès. Que voulez-vous ? je n’ai pu résister à votre repentir, à vos larmes 1 Ai-je été assez faible, assez oublieuse ? Que pouvez-vous me demander encore ?
— O Amélie ! reprit Armand en lui serrant les mains àles briser, ne l’avez- vous pas deviné? N’avezvous pas compris que c’est assez de contrainte, assez de douleur ainsi ? N’avez- vous pas senti, au souffle ardent qui s’échappe de ma poitrine, qu’il y a là un
feu qui me dévore et, qui me tuera si vous n’avez pitié de moi ? Pitié donc, Amélie, pitié !
— Armand, calmez-vous ! dit la jeune fille, dont le visage commençait à se couvrir d’une pâleur nerveuse ; cahnez-vous, ou je me verrai contrainte de me retirer.
— Oh! ne crains rien, pauvre ange! mon amour est grand et noble comme ton coeur ! Ce n’est pas une pitié vulgaire en échange d’un vulgaire sentiment que je viens te demander ! Non, je viens t’offrir ma vie tout entière ! Je viens te dire : Amélie, le monde a profité d’une heure d’égarement pour s’emparer de ma volonté et faire peser sur ma tête le joug de ses lois inflexibles ! mais il ne m’a pas si bien soumis que | je ne puisse relever la tête et m’élancer vers la liberté. | Viens ! fuyons ! courons demander à quelque contrée lointaine un abri pour nos têtes, une éternité pour notre amour !
Amélie l’écoutait avec recueillement ; sa poitrine se soulevait de plus en plus palpitante, révélant l’émotion croissante qui se répandait en elle. Tout à coup, ses yeux se fermèrent à demi, ses lèvres se plissèrent dédaigneusement, et elle laissa tomber ces mots avec une inexprimable lenteur :
— Et... votre mère... Armand ?
Ces paroles étaient cruelles, mais méritées. Il n’eut pas 1a force de répondre ; deux larmes ruisselèrent sur ses joues, il courba son front aux pieds d’Amélie.
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Amélie cachait une grande force de caractère sous l’exquise délicatesse de ses formes. Elle était capable de prendre promptement une résolution et de l’exécuter sans fléchir, quels qu’en fussent les inconvénients.
— Ecoutez, Armand, reprit-elle en relevant avec une charmante sensibilité la tête de l’affligé, voici quelle est ma position : il y a un homme qui m’offre sa main §t un amour légitime ; cet homme, je ne l’aime pas.
— M. Onésyme Lapierre? Oh ! malheur à lui !
— 11 en est un autre, continua Amélie sans s’arrêter à cette interruption, qui m’offre son dévouement et un amour illégitime ; je me le dissimulerais en vain, c’est cet homme que j’aime. Que dois-je faire? Je rougis de l’avouer, mon cœur et ma raison se combattent, et j’hésite.
— N’hésitez pas, Amélie ! s’écria Armand, se relevant avec précipitation, car je tuerai demain cet Onésyme Lapierre ! Oui, je le sens à ma haine, je le tuerai !
— Je ne me trompais donc pas, dit Amélie en tressaillant, voüs devez vous battre avec lui ? Ce duel vient d’être convenu ce soir, chez moi, pour demain sans doute ?
Armand se repentit, mais trop tard, d’avoir laissé échapper ce secret. Il ne répondit pas. Amélie garda un moment le silence, et reprit avec résolution :
— Et moi je vous dis que vous ne vous battrez pas ! car c'est pour moi que vous vous battriez, et j’ai seule le droit de décider entre M. Onésyme Lapierre et vous. Or, voici ma décision : Armand, je vous livre ma destinée ! je suis prête à vous suivre, mais j’y mets une condition.
— Oh ! merci ! merci, Amélie ! Parlez ! je vous obéis.
— Nous partirons demain au point du jour.
— C’est impossible.
— Je l’exige, ou tout est fini entre nous ! Que votre honneur se rassure, j’écrirai à M. Onésyme Lapierre, et je lui dirai que c’est moi qui vous ai défendu de vous battre. J’ose croire que, si je lui eusse imposé cette condition en lui accordant ma main, il tn’eùt obéi.
Armand ne répliqua pas. Il réfléchit qu’il pourrait peut-être le soir même rejoindre son adversaire.
— Demain matin, à l’aube, je serai prête, reprit Amélie. Mais ne vous repentirez-vous pas?
— Ange adoré ! s’écria Armand avec élan, je ne me repens que d’une chose : c’est de ne vous avoir pas fait ma femme devant les hommes, comme vous le serez bientôt devant Dieu !
Restée seule, Amélie demeura quelques instants plongée dans une rêverie profonde ; puis elle passa dans sa chambre à coucher, s’assit à son secrétaire et écrivit ces mots :
UN MARIAGE PARISIEN. 25
« Mon ami,
« Puisque nous nous sommes juré une mutuelle confiance, je dois vous dire que demain j’aurai quitté Paris avec M. Armand Guilbert. Où irai-je? Je l’ignore : je lui laisse le soin de le décider. Ne croyez pas cependant que je cède à ce désir légitime de vengeance dont nous avons parlé quelquefois. Non, je me laisse emporter à l’élan de mon cœur. Il est vrai que le but souvent caressé par ma pensée n’ën est pas moins atteint. Ma fuite avec Armand fera scandale, et sa mère en sera violemment courroucée. Que m’importe ! cette femme m’a fait souffrir assez pour que je n’aie pas pitié d’elle.
« Un scrupule me reste je veux parler de la femme d’Armand. Cet événement inattendu va peutêtre la frapper cruellement. Pauvre femme ! elle est innocente après tout, et sans doute fort attachée à ses devoirs. Mais, à ce propos, pourquoi ne venez- vous pas me voir, ou ne m’écrivez-vous pas? Voilà plus de quinze grands jours que je n’ai eu de vos nouvelles. N’avez-vous pu ranimer encore le feu mal éteint dans le cœur d’Hélène ? Ah ! elle vous a trop aimé ! elle est trop coupable envers .vous pour qu’elle ne vous aime pas toujours.
« Adieu, mon ami ; je vous écrirai de ma lointaine résidence. J’espère être bien heureuse. Puissiez-vous l’être autant que moi ! Adieu !
« Amélie. »
Elle écrivit sur l’enveloppe :
« A monsieur Edmond Bourdois. »
Comme elle achevait cette suscription, sa domestique entra.
— Pardon, mademoiselle, dit celle-ci, j’avais oublié de vous donner cette lettre qu’on m’a remise pendant votre absence.
Amélie décacheta la lettre, son regard courut à la signature : c’était une lettre d’Edmond.
Voici ce que contenait la lettre :
« Ma charmante amie.
« Pardonnez-moi le retard que j’ai mis à vous donner de mes nouvelles. Quelques affaires d’intérêt, jointes à mes affaires de cœur, ont absorbé tout mon temps. Je n’ai pas trouvé une seule minute pour vous rendre visite. Je crains bien qu’il n’en soit ainsi pendant quelques jours encore. Aussi me décidé-je à prendre la plume pour vous écrire. *
« Depuis que le hasard m’a fait rencontrer Hélène au bois, et qu’à titre de parent je me suis présenté chez elle, je l’ai souvent revue, le jour sous les ombrages de Longchamps, le soir sous les courtines de son salon. Nous avons passé de délicieuses heures
UN MARIAGE PARISIEN
ensemble à nous rappeler notre enfance, que nous avons traversée en nous tenant par la main ; notre jeunesse, que nous avons parcourue en nous tenant par le cœur, jusqu’au jour où d’inexorables volontés nous ont cruellement séparés. Se rappeler le bonheur perdu, n’est-ce pas désirer de le retrouver? L’amour que l’on regrette n’est-il pas, comme le phénix, tout près de renaître de ses cendres ? Que vous dirai-je, mon amie ? Après avoir évoqué tous nos charmants souvenirs, il a bien fallu abandonner ce pays des fantômes et des chimères ; il a bien fallu nous avouer que notre amour n’était pas une ombre évanouie, mais une réalité plus que jamais palpitante. Pauvre Hélène ! cet aveu lui a coûté des flots de larmes. Mais' les larmes d’une femme sont comme le flux delà mer, qui repousse les algues : elles emportent les remoïtls.
« Nous nous aimons maintenant sans réticence et dans la plénitude de notre âme. Ah ! je ne croyais pas que ce pût être un si grand bonheur de se répéter sans cesse qu’on s’aime et qu’on est prêt à tous les dévouements pour se mieux mériter. En vérité, je me contenterais longtemps encore de cette félicité chaste et pure, si je ne craignais qu’avec sa faiblesse naturelle Hélène, innocente, ne refusât de me suivre. Coupable, elle ne m’échappera pas. Alors je pourrai concilier en même temps les exigences de mon cœur et l’inflexibilité de ma vengeance.
« Vous le voyez, Amélie, je suis un homme aux
idées fixes et tenaces. J’ai juré que je me vengerais de M. Belinare. Je ne serai complètement heureux qu’après avoir atteint mon double but. Pour ne pas faiblir dans ma résolution, j’ai remis seulement ma carte chez mon excellent oncle, que j’ai rencontré une seule fois chez Hélène, et qui m’a fort reproché de ne l’avoir point visité depuis mon installation à Paris. Je veux tenir mes projets à l’abri de tout scrupule. Nous avons si peu d’énergie pour le mal comme pour le bien !
« Ce que je compte faire, je vous l’ai dit, c’est enlever llélène*après l’avoir mise dans l’impossibilité de résister à mes pières. Pour faciliter mes tentatives, j’ai loué à tout hasard un appartement dans une maison contiguë à la maison d’Hélène. Je possède un balcon de niveau avec le sien ; j’en ai déjà scié les barreaux de séparation pour me préparera tout événement. Je n’attends plus que l’occasion. H est probable que je la ferai naître. Ah ! je le sens profondément, il faut une bien sérieuse passion pour jouer ainsi avec l’existence d’une femme et l’honneur d’une famille. Mais j’ai interrogé mon cœur ; le sentiment de la vengeance y palpite moins encore que l’élan de l’amour et du dévouement. Un héritage vient de me faire riche ; j’en remercie Dieu ! En s’élançant dans une vie nouvelle, Hélène, du moins, ne perdra pas l’opulence !
« Égoïste que je suis, je ne vous entretiens que de moi, et j’oublie de vous parler de vous. Mais à quoi bon? Ne suis-je pas certain de votre succès? Armand
UN MARIAGE PARISIEN
Guilbert ne passe-t-il pas toutes ses heures auprès de tous, adorable sirène que vous êtes ? N’est-ce pas à vos irrésistibles séductions que je dois la liberté dont je jouis auprès d’Hélène, comme aussi ce facile accès que laisse au cœur d’une femme l’éternelle absence du mari ? Oh ! vous êtes victorieuse, j’en suis convaincu ! Mais n’allez,pas négliger de profiter de la victoire, et songez à la mère d’Armand !
« Au revoir, ma charmante amie.
« Edmond B... »
Amélie lut et relut cette lettre.
— Ame énergique 1 murmura-t-elle. Ame aussi puissante pour la haine que pour l’amour ! Phénomène rare en ce temps où les sentiments s’énervent si vite au cœur de l’homme. Ah ! si Armand avait une telle âme !
Elle sourit divinement et reprit :
— Peut-être ne l’aimerais-je pas autant? Ce qui me plaît en lui, n’est-ce pas sa douceur et sa faiblesse même ?
Tout en pensant de la sorte, elle commença ses préparatifs de voyage. Pendant ce temps, Armand courait chez Onésyme Lapierre pour lui offrir de se battre, au clair de lune, dans le premier endroit venu. Onésyme Lapierre venait justement de partir pour Neuilly, sans qu’on sût où il devait descendre. Armand lui laissa quelques mots d’explication, lui affir-
mant sur l’honneur qu’il reviendrait, sous peu de temps, se mettre à sa disposition. Après quoi, il alla commander une berline et des chevaux de poste, avec ordre de les faire stationner au point du jour dans la rue des Petits- Hôtels. 11 était plus de minuit lorsqu’il rentra chez lui. Son valet de chambre seul l’attendait encore. .
— Madame est-elle rentrée dans son appartement ? demanda Armand.
— Il y a plus d’une heure, monsieur.
— Tous les domestiques sont couchés ?
— Oui, monsieur.
— C’est bien. Tu vas préparer ma valise.
— Monsieur part en voyage ! fit le domestique stupéfait.
— Sans doute, et tu m’accompagneras.-
— Oserai-je demander à monsieur si nous allons loin ?
— Ai-je des comptes à te rendre ?
— Pardon, monsieur, c’est pour savoir ce qu’il faut que je mette dans votre valise et dans ma malle.
— Mets ce que tu voudras. Nous allons en Italie, et nous partons au point du jour.
— Juste ciell Et madame?...
Armand regarda sévèrement son domestique, qui n’ajouta mot, et qui, portant un flambeau, précéda son maître dans son appartement.
Armand avait sa chambre particulière.
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UN MARIAGE PARISIEN
Dans la Physiologie du Mariage, Balzac a fait de Irès-spiriluelles dissertations à ce sujet. 11 a trouvé de graves inconvénients dans les trois formes du repos matrimonial. Mais à coup sùr, pour de jeunes époux, il n’est pas d’indice plus significatif ni d’habitude plus périlleuse que la manie de faire chambre à part. Cela révèle presque toujours la sottise aristocratique ou l’indifférence conjugale. Inutile de faire remarquer que cette dernière considération avait déterminé cette quasi-séparation de corps d’Hélène et d’Armand.
Armand ne se coucha point. Pouvait-il dormir presqu’au moment d’accomplir une action si décisive dans la vie d’un homme? 11 mit en ordre quelques papiers, écrivit plusieurs lettres, puis il éteignit sa lumière, ouvrit sa fenêtre, se jeta dans un fauteuil et se prit à rêver. Jamais à Paris nuit plus tiède ni plus balsamique ne s’était étendue sous un ciel plus richement constellé. Quels sentiments lui communiquait la douce influence de cette nuit? Pensait-il aux ineffables délices que lui promettait l’existence avec Amélie? Ne songeait-il pas plutôt avec mélancolie à la vie soumise aux convenances, sans lutte contre le monde, qu’il allait abandonner ? Le cœur humain est en général si mobile, et celui d’Armand était en particulier si faible, que, sans aucun doute, ces deux sentiments se combattaient en lui. Deux heures sonnaient à la pendule. Dans une heure à peine l’aube devait blanchir l’horizon.
Fatigué de penser, Armand commençait à s’assoupir, lorsqu’un bruit léger, que, grâce au magnétisme d’un demi-sommeil, ses sens perçurent avec force, le réveilla en sursaut ; il avança la lête sur le balcon qui régnait devant les fenêtres de l’appartement. 11 vit une ombre se dresser à l’extrémité et disparaître à travers l’une des fenêtres de la chambre d’Hélène. Ce qu’il éprouva en ce moment, il ne le comprit pas luimême. Rien n’est plus bizarre que le phénomène qui se produit en une semblable occurrence. Le plus doux devient le plus emporté; le plus emporté devient le plus doux. 11 ne pouvait remuer ni bras ni jambes. Tout à coup, cependant, les forces lui revinrent; il sauta sur ses pistolets et se précipita sur le balcon. Une sourde colère l’agitait, sa main armée tremblait d’impatience. Ses lèvres frémissaient et mâchaient ces paroles : « Ce ne peut-être un voleur ! Un voleur n’entre pas aussi facilement chez une femme! C’est donc un amant ! c’est donc un rendez-vous! On se joue de mon honneur ! Malheurà l’insensé ! malheur!»
Etrange logique des passions ! Cet homme avait pris la résolution d’abandonner sa femme, qu’il n’aimait pas, de la plonger dans la douleur au cas où elle l’aurait aimé, et le voilà tout palpitant de fureur, tout altéré de vengeance, parce qu’il s’aperçoit qu’il peut être devancé dans la voie de l’infidélité Pauvres et infirmes natures que nous sommes ! Lorsqu’il fut parvenu devant la chambre d’Hélène, ses yeux ardents
UN MARIAGE PARISIEN
plongèrent dans l’intérieur, au travers des vitres. 11 vit remuer les rideaux à demi fermés de l’alcôve, puis il entendit une voix proférer ces mots :
— Tout ici dort, chère Hélène, tout, excepté notre amour !
Le sang d’Armand jaillit soudain de son cœur à son cerveau. Il poussa rudement la croisée entr’ouverte, et s’écria :
— Vous vous trompez, je veille !
Aussitôt un coup de feu se fit entendre, et un homme, qui venait d’écarter les rideaux de l’alcôve, tomba baigné dans son sang.
Cet homme était Edmond Bourdois.
Le bruit de la détonation avait jeté l’alarme dans la maison et dans le voisinage. Les domestiques étaient accourus les premiers. Ils pénétrèrent jusque dans la chambre d’Hélène. A la vue du jeune homme blessé, de la jeune femme évanouie, ils s’empressèrent d’appeler un médecin et un commissaire de police, puis ils coururent informer M. Belmare et madame Guilbert de l’affreux événement.
On chercha en vain Armand : il avait disparu. Lorsque M. Belmare et madame Guilbert arrivèrent sur le lieu de la scène, on verbalisait. Il ne leur fallut pas de grands efforts d’intelligence pour comprendre ce qui s’était passé. L’ex-banquier était pourpre de honte et de colère. 11 accablait de reproches Edmond, que pansait le chirurgien. La digne liquo-
riste, elle, étouffait d’indignation ; elle couvrait d’un suprême mépris Hélène, qui venait de reprendre ses sens ; elle demandait son fils à grands cris, redoutant pour lui l’effet de son propre désespoir. Mais quelle ne fut pas la stupéfaction de tous les assistants lorsque le commissaire de police donna lecture d’une lettre trouvée sur le bureau d’Armand et qu’il adressait à Hélène. Dans cette lettre, il lui déclarait franchement qu’il ne l’avait jamais aimée, et qu’il supposait que, de son côté, elle ne l’aimait pas davantage. Il ajoutait que, dès avant son mariage, son cœur l’entraînait vers une autre femme, et qu’il se décidait enfin à partir pour l’Italie avec elle et à lui donner sa vie.
C’était à n’y plus rien comprendre. M. Belpiare et madame Guilbert se regardèrent ébahis. Quelques personnes poussèrent des exclamations de surprise, et le commissaire de police jura ses grands dieux qu’il n’avait jamais rien consigné de plus bizarre sur ses procès-verbaux.
Edmond sourit; seul il avait compris ce mystère du cœur humain.
Le procureur impérial, averti par l’officier de police, arriva. Il prit connaissance des faits, et lança contre Armand Guilbert un mandat d’arrêt.
Armand, cependant, courait comme un fou à travers les rues de Paris. Après avoir renversé Edmond d’un coup de feu, il s’était élancé vers l’alcôve. A l’aspect de sa femme évanouie, plus pâle qu’une
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morte, et sentant sous ses pieds le sang qui ruisselait, une indicible frayeur l’avait saisi, et il s’était enfui précipitamment. 11 erra quelque temps au hasard, l’ârae en feu, l’esprit horriblement agité. Mais, peu à peu, les fraîches émanations du matin calmèrent son sang, et dissipèrent l’orage de ses pensées. Il envisagea des lors sa position sous son véritable jour, et il comprit que, si affreuse qu’elle pouvait être, elle n’avait rien dont il dût s’effrayer énormément. Tout autre, à sa place, eût pris une détermination énergi- que, et fût retourné sur la scène sanglante d’où il avait disparu. Mais sa faiblesse inqée, la crainte d’un scandale plus grand, le détournèrent de cette démarche. Il se souvint alors qu’une chaise de poste l’attendait rue des Petits-Hôtels, et, poussé autant par l’horreur d’une comparution en cour d’assises que par l’instinct secret du bonheur qui ne- nous quitte jamais, il prit sa course vers la demeure d’Amélie. Quand il arriva rue des Petits-Hôtels, la jeune fille était déjà installée dans la berline. Elle l’attendait avec anxiété.
11 se jeta sur un coussin, près d’elle, et donna l’ordre au postillon de partir. Celui-ci lança ses chevaux à fond de train sur la route du Midi, et fournit le premier relai en un temps de galop.
Armand avait fait de suprêmes efforts pour dissimuler son trouble ; mais Amélie était trop pénétrante, trop perspicace, pour ne l’avoir pas remarqué. Inquiète, tourmentée, elle l’avait accablé de questions.
Ses réponses insignifiantes et vagues n’étaient pas de nature à la rassurer. Elle allait le mettre en demeure de s’expliquer plus nettement, lorsqu’un cavalier s’arrêta soudain devant le relai de poste, puis, sedirigeant vers la berline, il fit une seconde halte à la portière.
— M. Armand Guilbert? dit- il d’une voix impérieuse.
Amélie jeta sur Armand un regard stupéfait.
— Qu’est-ce que cela signifie? lui demanda-t-elle à voix basse.
— M. Armand Guilbert ? répéta l’homme à cheval en consultant un papier ; j’ai là votre signalement.
— Eh bien ! que me voulez- vous? se résolut à dire enfin le fugitif.
— Je suis porteur d’un mandat d’arrêt décerné contre vous. Vous allez me suivre.
— Où voulez-vous donc le conduire? demanda vivement Amélie.
— Devant le procureur impérial pour répondre à une accusation de tentative d’assassinat.
— Juste ciel ! s’écria la jeune fille, c’est imposible! défendez-vous, Armand ! n’est-ce pas que vous n'êtes pas coupable ?
— Amélie, dit le jeune homme avec accablement, vous saurez tout : je vais tout vous dire ; mais laissezmoi pleurer, car mon cœur déborde de larmes.
Celui qui opérait l’arrestation était le commissaire
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de police qui avait dressé procès-verbal de l’attentat.
11 requit la gendarmerie de l’endroit. La chaise de poste, ainsi accompagnée, retourna vers Paris.
Ces événements firent grand bruit. Ils furent commentés par tout le monde. On trouvait très-étrange, très-incompréhensible ce mari qui veut tuer l’amant de sa femme au moment où lui-même est sur le point d’abandonner cette femme et de s’enfuir avec une maîtresse. Il y avait là, en effet, une inconséquence apparente, qui devait désorienter les commentateurs.
La plupart des curieux, ne sachant quelle explication donner à ce phénomène du cœur humain, attendaient, pour fixer leur opinion, le résultat de l’instruction judiciaire, qui se poursuivait avec activité.
L'instruction, il faut bien le dire, était elle-même fort perplexe, fort irrésolue. D’une part, l’adultère n’était pas suffisamment prouvé, et d’ailleurs l’époux, se fondant sur l’article 335 du Code pénal, refusait de provoquer les poursuites judiciaires. D’autre part, la tentative de meurtre trouvait son excuse dans l’article 324, qui absout le meurtre commis par le mari au moment du flagrant délit; en sorte que la chambre des mises en accusation hésitait. 11 y avait cependant, au fond de toute cette affaire, un scandale qui réclamait
pour le moins le châtiment d’un début public. Cette raison de convenance et d’équité détermina enfin le renvoi d’Armand Guilbert devant la Cour d’assises.
Le jour des débats, la foule se pressait dans l’enceinte de la cour. 11 n’y avait pas assez d’espace pour tous les curieux qui recherchaient le plaisir d’assister à ce curieux procès. Le président, moraliste ingénieux et spirituel, avait voulu que le procès fût une haute leçon. Il avait accordé bon nombre de places aux femmes du monde, à ees êtres nerveux et avides d’émotions, trop souvent tentés de livrer leur vie et leur bonne renommée au hasard d’un caprice de cœur. Jamais prétoire ne fut plus fleuri ni plus diapré. C’était un vrai parterre de roses, de camélias et de lis. Sur l’ordre du président, l’accusé fut introduit. A son aspect, un murmure flatteur courut dans l’auditoire. Une pâleur mate couvrait son visage et lui imprimait une touchante expression de mélancolie. Généralement on le trouvait beau, et plus d’une lèvre féminine murmurait qu’un si joli garçon ne paraissait pas mériter d’être trahi. Un greffier donna lecture de l’acte d’accusation, qui exposait les faits en leur communiquant une grande lucidité, mais aussi en les groupant avec une logique inflexible, et en terminant par de rigoureuses conclusions. On entendit bientôt les témoins. Les premiers qui comparurent furent Edmond et Hélène. La foule les accueillit par un frémissement de curiosité. Leur lan-
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gage fut plein de mesure, de tristesse et de contrition. Le président n’en fit pas moins son devoir, en leur adressant une mercuriale, qu’ils écoutèrent en silence, avec humilité, avec résignation. Vinrent ensuite M. Belmare et madame Guilbert, qui, la main sur la poitrine, le regard ahuri, déclarèrent ne rien comprendre à tant d’horreurs. Ils ajoutèrent que leurs enfants leur avaient toujours paru très-unis, et que bien certainement le diable avait conduit toute cette machination.
Le procureur général les considéra d’un air étrange et menaçant.
Il ne restait plus qu’un témoin à entendre : Amélie Rennepont. L’acte d’accusation l’avait naturellement désignée comme une des chevilles ouvrières de cet odieux procès. Aussi le président ne fut-il pas plus indulgent pour elle que pour Hélène et pour Edmond. Comme eux, elle courba la tête'sous le reproche à la fois énergique et paternel du magistrat.
Le procureur général prit la parole. C’était un des hommes les plus éloquents et les plus impartiaux du parquet impérial. Sa parole avait un grand éclat et une grande autorité. Son réquisitoire fut en même temps plein de rigidité et de modération. Il fit la part sévère, mais juste, à chacun, aux témoins comme à l’accusé. Il leur reprocha d’avoir méconnu et foulé aux pieds la loi suprême de tout ordre social, le devoir 1 il montra l’abîme où peut fatalement conduire
une dérogation à ce principe souverain. 11 prouva qu’il n’y avait de sécurité que dans la pratique des sentiments honnêtes et le noble culte de la vertu.
Toutes ces considérations morales, développées avec une conviction puissante, remuèrent profondément le cœur de ceux auxquels elles s’adressaient et leur arrachèrent plus d’une larme de repentir. Surexcités par tant d’éloquence, M. Belmare et madame Guilbert laissèrent échapper quelques mots d’approbation. Aussitôt le procureur général se tourna vers eux, et, les regardant avec une âpreté terrible :
« Croyez-moi, ajouta-t-il d’un ton foudroyant, les plus grands coupables ne sont pas ceux que nos paroles ont frappés jusqu’ici. La loi est impuissante à les atteindre. Mais Dieu, qui les juge, les a déjà punis en leur arrachant le repos et même l’honneur, cette solidarité de la famille! les plus grands coupables sont ceux qui, pour unir leurs enfants, n’ont eu égard ni aux sollicitations <lu cœur ni au respect de l’engagement contracté. C’est ce père, c’est cette mère qui, oubliant que le mariage doit être avant tout déterminé par les afbnités des âmes, ont abusé de leur influence, de leur autorité pour séparer ceux qui s’aimaient, pour unir ceux qui étaient indifférents! Oui, les plus grands coupables sont ce père et cette mère, qui n’ont vu dans le sacrement suprême, par lequel deux êtres sont liés à jamais, qu’une addition de grosses dots, qu’une agglomération de monceaux d’or!
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a Eh bien! jouissez maintenant des admirables conséquences de votre matérialisme, de votre cupidité ! vous avez semé le calcul et le dédain des sympathies : vous récoltez le scandale et le déshonneur! ah ! puisse votre exemple servir de leçon aux familles impies, tentées de mettre le veau d’or sur l’autel sacré de l’hymen ! »
M. Belmare et madame Guilbert restèrent écrasés sous le coup de cette péroraison.
Tout l’auditoire demeura impressionné jusqu’au fond de l’âme.
Le défenseur était un avocat des plus estimés du barreau de Paris. 11 fut à la hauteur de sa réputation. Sa tâche d’ailleurs était facile, car, dans son équité, le procureur général s’était abstenu de demander une condamnation. Il avait déclaré s’en remettre entièrement à l’appréciation du jury.
Le verdict acquitta l’accusé.
Deux jours après, Armand se battait avec Onésyme Lapierre. Une balle lui brisait le front et le tuait roide. A cette lugubre nouvelle, Hélène se retira dans un couveht. Tant d’émotions avaient gravement compromis sa santé. Elle languit quelques mois, puis elle mourut.
Edmond et Amélie eurent longtemps l’âme navrée par toutes ces catastrophes. Ils tressaillaient souvent de remords au souvenir du désastre qu’ils avaient
■it LES DRAMES DU MARIAGE.
causé. En définitive, leur vengeance avait rejailli sur eux-mêmes, et les malheureux comprenaient enfin que Dieu seul sait nous venger comme il convient. Un repentir douloureux ne les abandonna jamais complètement. Ni l’un ni l’autre ne voulut se marier. Pour adoucir l’amer ressentiment de leur conscience, ils se consacrèrent à une mission de charité.
Onésyme Lapierre, lui, s’était décidé à établir son anglomanie à Londres même. 11 y épousa une charmante miss , qui avait une ressemblance parfaite avec Amélie Rennepont.
Quant à M. Belmare et à madame Guilbert, ils entendent souvent résonner à leur oreille l’anathème du procureur général. Aussi ont-ils juré — mais un peu tard — que, s’ils avaient encore des enfants, ils consulteraient moins la dot que le cœur pour les ma-
— Ainsi, vous persistez à rejeter ma proposition?
— De grâce, mon cher monsieur, laissez-moi respirer. Je suis veuve depuis un an à peine, et vous voulez que je songe à me remarier. Vous êtes vraiment cruel.
— J’attendrai.
— Prenez garde! je vais me prendre peut-être d’une belle passion pour le célibat.
— Je ne crains pas cela, madame.
— El pourquoi, monsieur?
— Parce qu’une femme ne peut aimer le célibat qu’à la condition de s’y ménager des amants, et je juge votre caractère trop scrupuleux pour vous supposer ce blâmable calcul.
— Je vous sais gré de votre opinion, répondit l’interlocutrice d’un ton sec, en fronçant, à la manière
de Junon, de beaux sourcils noirs nettement arqués ; .
je n’en persiste pas moins dans mon refus;
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— Et moi dans mon espérance. 11 est des femmes qu’on ne saurait trop mériter à force de constance et d’amour.
— Vous êtes galant.
— Du tout, je suis sincère.
Il y eut, à ces mois, un moment de silence pendant lequel madame Deligny, légèrement penchée sur une causeuse de son salon, regarda la pendule et reprit, avec un sensible mouvement d’impatience, un travail de tapisserie qu’elle tenait à la main. Madame Deligny était une belle femme dans toute l’acception du mot. Elle avait trente-quatre ans à peine, une taille élevée, une richesse de formes admirables, un visage d’une éclatante blancheur, accompagné de cheveux magnifiquement noirs, des mains parfaites et les pieds les plus élégants et les plus coquets. Malheureusement, ses yeux d’un noir fauve, son nez effilé, ses lèvres minces et quelque peu recourbées — indices physiognomoniques qui trompent rarement-— lui imprimaient un air de fierté impérieuse et d’énergique volonté qui nuisait à l’ensemble de sa beauté de déesse. Assis à ses côtés, son interlocuteur, homme d’une quarantaine d’années, à la physionomie douce et bonne, un peu commune, la considérait avec une admiration pleine de respect. Ayant vu les yeux de madame Deligny se diriger une seconde fois vers la pendule, il se levait pour se retirer, lorsque la porte du salon s’ouvrit, et une jeune fille entra. Au premier
abord on l’eût prise pour le portrait en miniature de
madame Deligny, peut-être parce qu’elle était vêtue comme sa mère, mais il ne fallait pas la considérer longtemps pour savoir qu’elle ne lui ressemblait en aucune façon. Elle était de taille moyenne, frêle et mignonne. Ses yeux bien fendus et mollement foncés réfléchissaient une angélique douceur, et semblaient tout humides d’une sensibilité naïve ; elle avait une bouche parfaite, délicatement éclose pour les plus ineffables sourires. Du reste, elle était à madame Deligny ce que la jolie fleur à peine entr’ouverte est à la belle fleur épanouie : l’une est plus radieuse, mais elle porte avec soi le symptôme d’un prochain effeuillement, l’autre n’est point encore parfaite, mais elle a plus de fraîcheur et plus de vivacité : celle-ci est pleine d’avenjr, celle-là n’a plus qu’un jour.
— Bonjour, monsieur Brémônt, dit familièrement et gentiment la jeune fille... Eh bien ? reprit-elle avec un sourire malicieux. - ' ,
— Eh bien ! ma chère Fernande, j’en suis encore au même point : votre mère refuse toujours.
— La cruelle ! dit Fernande en embrassant sa mère au front avec une sorte de timidité .
— Vous aviez si bien promis, ma toute belle, d’appuyer mes prétentions !
— Et j’ai tenu parole^ je vous assure, monsieur Brémont. J’ai fait valoir les plus belles raisons du
monde en votre faveur, mais il paraît que mon éloquence a été en pure perte.
— Absolument! répondit M. Brémont d’un air piteux. C’est à recommencer.
— Eh bien ! je recommencerai, monsieur, dit Fernande en souriant. Je suis votre alliée, je vous le répète ; je romprai de nouvelles lances pour vous, et je vous promets de ne donner mon consentement au mariage de ma mère, qu’à condition que vous deviendrez mon beau-père. C’est mon dernier mot. Après cela, libre à ma mère de me faire les sommations respectueuses d’usage, si elle veut n’en agir qu’à sa guise. Mes pouvoirs expirent ici : ma mère est majeure.
La gentillesse caressante, avec laquelle Fernande prononça ces paroles, fit sourire M. Brémont. Madame Deligny demeura impassible, absorbée dans ses pensées.
— Allons, ma jeune amie, dit M. Brémont avec un léger soupir, je n’ai plus d’espoir que dans votre affectueuse intercession. Dites bien à votre mère qu’elle ne trouvera peut-être jamais un cœur plus dévoué que le mien, car je suis prêt à mettre toute mon étude, toute ma vie à la rendre heureuse.
— Tout cela lui sera répété mot pour mot, monsieur Brémont; mais vous réaliserez de si belles dispositions?... bien sûr?
— Bien sûr.
— C’est que les soupirants, dit-on, promettent monts et merveilles avant le mariage ; mais après...
■ — Après comme avant. On m’a toujours assuré que j’étais organisé pour faire le bonheur d’une femme.
— Je le crois aussi, car vous êtes bon.
M. Brémont prit alors dans ses mains une des mains de Fernande et la pressa avec effusion ; puis il salua madame Deligny, toujours distraite et pensive, et se retira.
— Ah ! le digne homme, et quel excellent mari cela ferait! dit Fernande en accourant s’asseoir auprès desamère.
— Allons, allons, interrompit madame Deligny avec un geste d’impatience, ne recommence pas tes frais d’éloquence, et laisse là M. Brémont.
— M. Brémont t’inspire donc de l’antipathie? reprit Fernande en faisant une moue craintive et charmante.
— Pis que ça, de l’ennui.
— Mais, si je m’en souviens bien, tu ne l’as pas toujours trouvé ennuyeux ; c’était, nous disais-tu quelquefois, le meilleur et le plus spirituel ami de mon pauvre père. Tu ajoutais même que son esprit lui venait du cœur, et que c’était ce qui en faisait le charme.
— Je disais alors ce que je voulais, et je dis maintenant ce que je veux ; mes sentiments se passeront très-bien de votre contrôle, ma fille.
Le ton sec avec lequel madame Deligny prononça
ces mots interloqua Fernande. Se penchant alors sur l’épaule de sa mère, qui s’était airmée d’un front impérieux et triste i
— Fâchée ? dit- elle avec une câlinerie ravissante et les yeux humides.
Madame Deligny sembla se dérider un peu, elle embrassa sa fille.
— Ne me parle plus de M. Brémont, reprit-elle d’un ton qui ne souffrait pas de réplique. Je* ne veux pas lui donner une espéranee que je ne saurais réaliser. Je songerai d’ailleurs à prendre de nouvelles chaînes quand je t’aurai mariée, pas avant.
En ce moment, un coup de sonnette se fit entendre. Madame Deligny tressaillit légèrement.
— C’est probablement ma maîtresse de piano, dit Fernande.
— Ou M. Daniel de Kerbrizio, dit vivement madame Deligny.
— Tiens ! il doit donc venir ce matin ! reprit Fernande en rougissant.
— Pour m’apporter quelques papiers dont j’ai besoin, et qu’il a bien voulu aller prendre chez mon notaire, lui répondit sa mère dont le regard devint singulièrement inquisiteur.
— M. de Kerbrizio ! annonça un domestique.
Au même instant, un jeune homme blond, d’une figure charmante, pleine à la fois de gravité et de douceur, d’une mise élégante et simple, d’une tour-
UNE niVALITÉ.
nure gracieuse et quelque peu timide, entra dans le salon. 11 avait à peine eu le temps de saluer madame Deligny et sa fille, et de remettre à la première un rouleau de papier qu’il tenait à la main, que la voix du domestique se fit entendre de nouveau.
— La maîtresse de piano de mademoiselle !
Les sourcils de Fernande se froncèrent. Elle s’empressa d’offrir un siège au jeune homme ; puis, les yeux animés, l’air souriant, elle se rasseyait à côté de sa mère, quand madame Deligny,. avec un accent dont la douceur simulée déguisait mal un désir impératif, lui rappela que la maîtresse de piano attendait, et la pria de l’aller rejoindre. Fernande, toute confuse, balbutia une excuse, regarda furtivement Daniel, et fit quelques pas pour se retirer. Mais par un mouvement enfantin, plein d’une adorable vivacité, elle revint embrasser sa mère qui la repoussa avec impatience. Puis elle salua cérémonieusement le jeune homme, et disparut comme un oiseau qui a pris sa volée.
— Démon ! dit la belle veuve d’un ton dédaigneux.
— Si tous les démons lui ressemblaient, repartit
Daniel, je crois qu’on délaisserait volontiers pour l’enfer le ciel et ses anges. - • .
— Vous trouvez? reprit madame Deligny avec un sourire singulièrement contraint. -
— Je trouve, madame, que tout ce qui vous res-
semble, et votre fille vous ressemble un peu, ne saurait manquer d’opérer de tels miracles.
— De la galanterie, mon cher monsieur Daniel. Vraiment vous devenez complimenteur.
— En effet, je commence à m’apercevoir que je ne suis plus du tout le même, moi si triste et si sauvage,, il y a six mois à peine.
— Oh ! l’air de Paris vous a bien changé à voire avantage.
— L’air de Paris, et surtout l’air de votre maison, madame.
— Le fait est que, quand vous m’avez été présenté, vous étiez grave et taciturne comme un Turc.
— Ou comme un Breton qui a passé toute sa jeunesse dans un vieux château solitaire, en face des mélancoliques aspects de l’Océan grondeur, sur des dunes mornes et dévastées. Oui, reprit-il, je me transforme, je deviens sociable, et, je vous l’avoue, la vie me paraît plus douce et plus belle que jamais. Je ne suis plus comme autrefois, uniformément studieux, froid et grave. J’ai souvent de véritables accès de gaieté et des heures de mélancolie. Un rayon de soleil me fait sourire, un ciel brumeux m’attriste. En un mot, je crois que je suis un peu fou.
— Non, vous êtes un peu poète, mon cher monsieur Daniel! repartit madame Deligny sur un ton légèrement moqueur! Hélas! j’avais déjà découvert en vous des symptômes alarmants.
SI
— Oh! rassurez- vous ! je n’ai pas envie d’aller mourir à l’hôpital, comme Malfilâtre et Gilbert. Je me contente de la poésie en action.
— C’est moins dangereux. Mais, dites-moi, n’est-il pas une cause particulière à laquelle vous puissiez attribuer cette métamorphose merveilleuse?
— Il en est une, madame, répondit Daniel avec un léger embarras.
— Ah!... Et serait-il indiscret de vous demander quelle elle est? Je m’intéresse vivement à tout ce qui vous concerne.
— Dois-je vraiment trouver en vous un auditeur bienveillant, un cœur sympathique?
— Une amie, répondit madame Deligny en tendant la main au jeune homme avec un intérêt indéfinissable.- .
— Que vous êtes bonne ! dit Daniel en baisant la belle main de la jeune femme. Je vais vous ouvrir mon cœur puisque vous m’en sollicitez. Aussi bien, j’avais résolu de saisir la première occasion favorable pour faire l’aveu que j’ai su refouler jusqu’à ce jour.
A ces mots, la brillante veuve ressentit une impression qui colora son front et resserra ses bras qu’elle venait de croiser sur sa poitrine* La vivacité de son regard s’éteignit sous une langueur molle. Elle attendait avec une douce anxiété la révélation de Daniel de Kerbrizio; car, il faut bien le dire, elle aimait ce jeune homme. Elle l’aimait avec ardeur.
— Soit que je tienne de mon père, dit Daniel, un caractère pensif et quelque peu mélancolique, soit qu’en effet le vieux château et le coin de terre breton où j’ai si longtemps vécu m’aient communiqué leur monotone tristesse, je connais peu cette gaieté expansive, étourdie, que je me suis souvent surpris à envier chez les autres. D’habitude je sens planer autour de mon âme une brume grise et froide qu’un rayon dissipe à peine à intervalles. Celte prédisposition m’a toujours fait rechercher la solitude, même au milieu de Paris, où je fus^bientôt las des distractions qui se présentaient à moi. Je m’étais donc complètement renfermé dans les études que je venais terminer à Paris, quand je fis la rencontre d’un ami de ma famille et de la vôtre. Vous savez comment il me présenta chez vous, pensant sans doute que de telles relations seraient d’un heureux effet sur moi. Il ne se trompait pas ; car, à mesure qne vous m’avez accueilli dans votre intimité, j’ai ,senti se dissiper les ennuis de mon cœur, et je me suis mis à aimer la vie à laquelle jusqu’alors j’avais attaché bien peu de prix. Vous avez forcé ma nature ; vous m’avez fait homme du monde; vous m’avez en quelque sorte contraint à m’amuser, à rire, à danser, ce qui m’était bien rarement arrivé.
• — Et vous êtes même devenu un de nos meilleurs valseurs, je m’en flatte, dit en souriant madame Deligny.
— t Grâce à vous et à mademoiselle Fernande. Ce
fut bientôt à ce point, reprit-il, que j’en négligeai le travail, longtemps mon unique refuge, pour accourir auprès de vous, ou pour me livrer à de douces rêveries, dont votre famille, madame, est toujours et le motif et l’aliment. Avec quel empressement je reçois une invitation pour venir passer une soirée chez vous, ou pour vous accompagner à la campagne ! Le plaisir que je ressens alors est, je l’avoue, d’une vivacité si grande, qu’il suffirait pour entretenir longtemps mon âme dans une heureuse disposition. C’est donc à vous d’abord, madame, auxchères relations que vous m’avez permis d’établir avec votre famille, que je dois la métamorphose que subit mon esprit, et que je suis heureux de constater. Mais... ce n’est pas tout.
Il appuya sur ces quatre mots d’une voix expressive, en regardant madame Deligny avec une timide tendresse.
— Eb ! quoi donc encore? demanda celle-ci en enveloppant le jeune homme d’un regard empreint d’une ineffable bienveillance. ~
— Une fois déjà, madame, il m’est arrivé de ressentir ce que j’éprouve depuis quelque temps. J’avais dixsept ans alors. Une vieille tante était venue passer quelques mois au château de mon père ; elle était accompagnée de sa' fille, jeune personne beaucoup plus âgée que moi, mais si bonne, si rieuse, si enjouée qu’elle me paraissait être de mon âge, plus jeune même: j’étais, moi, si sérieux !
— Et vous l’avez aimée sans doute ! demanda madame Deligny, dont le front se plissa.
— Comme on aime à dix-sept ans, jusqu’à l’adoration: c’était mon premier amour.
— Ali!... et qu’est-elle devenue?
Daniel demeura un instant sans répondre.
— Elle est morte, répondit-il enfin en hochant la tête.
— Morte? C’est malheureusement débuter en amour.
— Aussi suis-je resté longtemps sans renouveler l’expérience.
— Et l’avez- vous enfin renouvelée? reprit madame Deligny en appuyant sur chaque parole avec une émotion secrète.
— Oui, madame, répondit Daniel.
Le frorrt de la belle veuve se colora d’une vive rougeur, que le jeune homme ne parut pas remarquer. 11 y eut encore une pause, pendant laquelle madame Deligny, combattue entre la crainte et le désir d’un aveu, voulait prolonger cette situation dont l’incertitude n’était pas sans douceur pourelle, en même temps qu’elle brûlait d’entendre tomber des lèvres de Daniel un mot qui confirmât les soupçons de son cœur. Daniel lui prit doucement les mains, et, les pressantavec effusion, lui ditd’une voix humided’attendrissement :
— Tenez, madame, vous pouvez faire le bonheur de ma vie, si vous voulez !
La jeune femme tressaillit.
— Et comment cela? balbutia-t-elle.
— J’aime ! reprit Daniel en s’animant. J’aimed’un amour profond une fée, un ange! et mon sort est entre vos mains, madame !
Madame Deligny ne répondit qu’en pressant faiblement les mains du jeune homme et en fixant sur lui des yeux étincelants.
— Oh ! vous êtes- bonne! s’écria Daniel en lui rendant énergiquement cette pres.sion de main, et je suis sûr que vous ne refuserez point de satisfaire mon cœur.
Madame Deligny trouva Daniel beaucoup moins timide quelle ne le croyait. -■
— Je vous aime assez, répondit-elle d’un ton pénétré, pour désirer de vous rendre heureux ; cependant il est des devoirs, des convenances, qu’une femme ne saurait facilement oublier.
Daniel parut étonné. ..
— Des devoirs !... des convenances ! dibilavecun léger embarras. Mais ne s’agit-il pas ici d’inclination avant tout! Dans quelle union d’ailleurs les convenances sont-elles plus respectées? Celle que j’aime est riche, moi je le suis aussi. J’appartiens à la noblesse, mais la noblesse aujourd’hui ne constitue plus une véritable distinction sociale. Que parlez-vous de convenances? Quant aux devoirs, je les accepte tous, madame, et je les remplirai de bien grand cœur !
Il se fit un peu d’obscurité dans l’esprit de madame Deligny.
— Quoi ! dit-elle en souriant, un mariage ? Vous voulez plaisanter sans doute?
— Je n’en ai pas envie, je vous assure.
— Me croyez-vous donc assez folle pour y consentir ? -
— Assez folle !...
— Mon Dieu ! oui ; songez seulement à la disproportion des âges. . - •
— En vérité, je ne vous comprends pas, je n’ai que cinq ans de plus qu’elle, car j’en ai vingt-deux et elle en a dix-sept.
— Mais de qui parlez-vous donc ? s’écria madame Deligny avec stupeur.
— De votre fille. •" ;
— De ma fille?
La belle veuve se mordit la lèvre, le sang jaillit ; puis elle demeura comme étourdie, après avoir
dégagé vivement ses mains des mains de Daniel de Kerbrizio. - . .
La violence de la déception que venait d’éprouver madame Deligny ne lui avait pas enlevé toute présence d’esprit. Elle fit un effort et se donna l’air de ré-
fléchira l’ouverture du jeune homme, tandis que, en réalité, elle était en proie à un délabrement de cœur qui lui ôtait la force de parler.
Jusque-là, elle avait cru que Daniel songeait à elle, car elle avait pris pour l’expression d’un amour qu’elle inspirait cette politesse caressante, cette tendresse obséquieuse que les amoureux manifestent toujours envers les personnes qui touchent de près à l’objet de leur passion. Madame Deligny, d’ailleurs, croyait être assez belle encore pour qu’on la préférât à sa fille, qu’elle considérait comme une enfant. Frappée dans son amour et dans son amour-propre à la fois, elle ne pouvait l’être plus rudement. L’amour méconnu, l’amour-propre offensé, pardonnent rarement. Aussi la mère de Fernande, recueillant peu à peu sa présence d’esprit et son sang-froid, ne manqua pas de vouloir se venger d’une injure qui n’existait que dans son a imagination, •, *
— Je regrette vivement, monsieur, dit-elle d’une voix dont elle s’efforçait en vain de dissimuler la sécheresse, de ne pouvoir répondre, comme vous le désirez, à l’ouverture que vous venez de me faire. Le choix d’un mari pour ma fille est arrêté; et, comme ce choix m’est dicté par ma sollicitude maternelle, il m’est impossible désormais de m’en dédire. Agréez néanmoins tous mes remercîmenls , ainsi que tous mes souhaite, pour que votre troisième amour soit un peu plus heureux que les précédents.
Ce dernier mot était si dur, il laissait échappe tant de. dépit que Daniel de Kerbrizio eût facilemer . deviné le véritable motif du refus qu’il essuyait, s’i n’avait eu un fonds de modestie et d’ingénuité qui joint à une complète inexpérience du cœur de; femmes, ne lui permit pas de concevoir un tel soup çon.
Les larmes lui vinrent aux yeux.
— Ab! madame, dit-il, vous êtes bien cruelle! jetais loin de m’attendre à cette cruelle réponse.
— Vous avez sans doute mal interprété mes paroles, reprit madame Deligny avec une colère sourde, et désireuse de prolonger la douleur cuisante qu’elle venait de causer. Je voulais seulement vous exprimer toute la peine que je ressens de voir combien vous êtes malheureux dans vos amours, puisque le premier s’est brisé sur une tombe, et que le Second échoue contre un projet de mariage irrévocable.
— Mais qui donc doit épouser mademoiselle Fernande? demanda Daniel avec angoisse.
— C’est mon secret, permettez-moi de le garder.
— Aime-t-elle son fiancé?
— Elle l’estime, cela suffit.
— Elle ne l’aime pas! s’écria Daniel avec force... Tenez, madame, reprit-il en se calmant, vous forcez ses inclinations, j’en suis sûr.
— Serait-ellegaie comme vous l’avez vue, si je disposais de sa main contre son gré?
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— Il y a quelque chose d’inexplicable et d’impossible dans tout Ceci !
— Eh i pourquoi, s’il vous plaît?
— Parce que Fernande ne peut aimer celui que vous lui destinez.
— Vous m’étonnez! dit madame Deligny avec une ironie amère. Pourquoi n’aimerait-elle pas celui que je lui destine ?
— Parce que...
— Achevez.
— Parce qu’elle m’aime! ajouta Daniel violemment agité. .
— Eh! qui vous a dit cela? demanda madame Deligny avec une irritation contenue.
Daniel garda le silence. Alors une voix se fit entendre à l’extrémité du salon.
— Moi, ma mère, dit Fernande toute tremblante, en poussant une porte entre-bâillée qui communiquait au salon.
— Vous? s’écria madame Deligny, se levant avec colère.
— Quoi! vous nous écoutiez, mademoiselle?
— Oui, ma mère, répondit la jeune fille avec des larmes dans la voix. Je venais au salon pour prendre un cahier de musique, lorsque, malgré moi, je vous ai entendue dire que ma main était promise. Alors uneïorce invincible m’a clouée sur place, et j’ai tout entendu.
— C’est bien, reprit madame Deligny en lançant à Fernande un coup d’œil foudroyant ; prenez votre cahier de musique, et retirez-vous.
Fernande fit ce qu’on lui ordonnait; mais, au moment de franchir le seuil du salon, elle se retourna, porta ses yeux suppliants sur sa mère, dont le regard sombre la suivait, revint lentement sur ses pas, et s’agenouilla devanlelle, en la regardant avec une expression de mélancolie ineffable.
— Il y a quelques jours, dit-elle, monsieur Daniel m’a avoué tout simplement qu’il m’aimait, et m’a demandé si je l’aimais aussi jusqu’à consentir à un mariage entre nous. J’ai répondu que oui, bonne mère. 11 a ajouté qu’il t’en parlerait, et... voilà tout. Si j’ai commis une grande faute, je t’en demande bien pardon: je suis prête à m’en repentir.
Madame Deligny allait peut-être répondre à sa fille sur un ton moins dur, quand elle fut frappée de la beaulé fraîche et vivace de son enfant. Elle jeta furtivement un regard sur Daniel, et remarqua qu’il re«gardait Fernande avec une tristesse admirative. L’aiguillon de la jalousie lui entra dans le cœur, et elle répondit, en ordonnant par un geste à sa fille de se retirer.
— Vous avez enfreint, mademoiselle, toutes les lois des convenances ; je ne vous pardonnerai que si vous vous montrez désormais soumise de bonne grâce à ma volonté. Vous m’entendez?... Quant à monsieur
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de Kerbrizio, ajouta-t-elle avec ce sentiment de haine qui est au fond de tout amour énergique et qui remonte si vite à la surface dans les moments d’orage, je regrette qu’il ne puisse plus nous honorer de ses visites. Dans les circonstances où nous nous trouvons, sa présence ici ne pourrait que nous être pénible.
— Je me relire, madame, dit Daniel avec abattement. Puissiez- vous échapper aux remords de tout le mal que vous me faites!... Adieu.
Sur le point de quitter le salon, il enveloppa Fernande d’un regard où venait d’éclater toute son âme aimante et désolée.
— Heureux ou malheureux, dit-il, à vous pour la vie, Fernande!
Et il sortit...
Madame Deligny avait frissonné; ses lèvres s’étaient affreusement recourbées; elles saignaient toujours. Sa physionomie exprimaitl’irritation la plus profonde. Accessible, pour ainsi dire, électriquement, à la haine comme à l’amour, ainsi que toutes les organisations robustes, la belle veuve venait de sentir son amour pour Daniel de Kerbrizio se changer tout à coup en aversion.
— Va, murmura-l-elle, tu n’auras pas ma Glle 1
Fernande pleurait.
Le lendemain, madame Deligny était assise dans son salon. Très-pâle, à demi couchée sur son divan, les bras croisés sur sa poitrine, elle avait l’air d’une statue de la Méditation. Ses yeux, cernés d’une teinte
bleuâtre, témoignaient d’une longue insomnie; l’altération sensible de ses traits accusait une souffrance aiguë. A l’âge qu'avait atteint madame Deligny, les déceptions sont parfois comme l’orage, elles ravagent rapidement ; et telle femme, qui semble jeune encore aujourd’hui, voit bientôt, sous une secousse violente, s’effeuiller les pétales trop épanouis de sa couronne, et l’empreinte des années apparaître à son front décoloré. Madame Deligny venait de subir cette terrible révolution dans sa beauté. Elle ne s’en doutait pas. Exclusivement occupée de ses souvenirs, elle les repassait pour la centième fois dans sa mémoire, soit afin d’en épuiser toute l’amertume, soit afin de se fortifier dans sa résolution de ne point consentir au mariage de Fernande et de Daniel de Kerbrizio. Saus être le type complet d’une mauvaise mère, madame Deligny était bien loin d’en être une bonne ; sa tendresse pour sa fille n’avait jamais été bien vive. La coquetterie avait pris une trop grande part de son cœur pour qu’il en restât beaucoup aux sentiments de famille. M. Deligny avait eu, affirmait-on, beaucoup à souffrir de cette disposition sigulièrement légère de sa femme. On racontait même qu’il en était un peu mort. Que ne raconte- t-on pas ? Quoi qu’il en soil,il estcertain qu’avant d’être mère, madame Deligny était femme, et qu’elle n’avait pas, à un assez haut degré, l’énergie du dévouement maternel pour sacrifier ses propres sentiments aux sentiments de sa fille. /
CNE RIVALITÉ»
Éprise de Daniel de Kerbrizio, elle ne pouvait supporter l’idée de lui donner Fernande. Elle semblait tenir à ce jeune homme comme on tient à un dernier amour, et elle trouvait les plus triomphantes raisons du monde pour excuser son cœur devantsa conscience, ainsi que pour motiver un projet qu’elle venait d’arrêter. « Daniel est réellement trop jeune, pensaitelle; il n’a pas encore assez vécu pour rendre une femme heureuse. Il faut à ma fille un mari expérimenté, pas trop jeune, dont les conseils la puissent préserver des dangers qui menacent une jolie personne à son entrée dans la vie sérieuse. Après un an ou deux de mariage, Daniel délaisserait ma fille pour aller satisfaire cette curiosité qui, tôt ou tard, porte l’homme à essayer des choses qu’il ne connaît pas, à payer son tribut au démon de la dissipation qui le réclame toujours. Non, Daniel ne peut épouser Fernande; elle ne serait pas heureuse, j’en suis convaincue. J’ai trouvé un meilleur parti pour elle. » Ainsi couvrait-elle son propre égoïsme du voile delà sollicitude maternelle, lorsqu’un domestique annonça H. Brémont.
— Ah! c’est vous, mon cher monsieur, dit-elle en se soulevant, soyez le bien venu.
— J’ai reçu votre lettre, ma belle dame, et je m’empresse d’accourir à vos ordres.
— Je vous ai écrit pour vous faire part d’une idée que je caresse depuis quelque temps. Son accomplis-
sement ferait, je crois, votre bonheur et celui d’une autre personne.
— Mon bonheur? reprit M. Brémont étonné. Est-ce que, par hasard, celte autre personne serait... Mais non, c’est impossible ! la manière formelle dont vous vous êtes prononcée hier ne me laisse aucune espérance.
— Il ne s’agit pas de moi, en effet, monsieur Brémont. Moins que jamais je suis décidée à me marier. Je veux rester libre, je me plais dans cet affranchissement de tout contrôle. J’attendrai que l’ennui du célibat me prenne. Alors je verrai...
— Diable ! prenez garde que cet ennui ne vous vienne un peu tard, ma bonne dame : on n’est pas éternellement jeune et jolie.
— En d’autres termes : je suis passable à présent ; quelques jours encore, et je serai vieille, poursuivit madame Deligny avéc un accent guttural empreint d’amertume. Eh bien ! raisoff'de plus pour que vous choisissiez autre chose que ce rayon de soleil qui va bientôt s’éteindre dans la brume du soir, et pour que, — je continue ma métaphore, — vous embellissiez votre vie à leclat joyeux d’un astre du malin.
— Je ne comprends pas du tout ce beau langage figuré.
— Vous allez comprendre, homme prosaïque. Je vais vous parler en langage vulgaire. Diles-moi, comment trouvez-vous ma fille?
es
M. Brémont resta stupéfait, madame Deligny répéta sa question.
— Ne comprenez-vous donc pas mieux la prose que la poésie? ajouta la mère de Fernande en haussant les épaules.
— Votre fille?... comment je la trouve? fît M. Brémont, qui commençait à soupçonner le motif de cette question.
— C’est justement ce que j’ai l’honneur de vous demander.
— Mais je la trouve... je la trouve charmante. Je vous l’ai dit souvent : c’est une vraie perle.
— Bien I et ne pensez-vous pas que s’enrichir de (cette vraie perle — c’est vous-même qui me ramenez au style figuré — ce serait pour un homme une véritable bonne fortune.
— Certainement, certainement. . . Mais qu’a cela de commun avec mon bonheur?
— Vous êtes impatient, monsieur Brémont, c’est bon signe. Je suis sûre que vous m’avez déjà comprise.
— J’en doute.
— Eh bien ! voici ce dont il s’agit : Fernande est en âge de se marier. Comme son père, je puis mourir subitement; nul n’est sûr d’un lendemain ici-bas. Ilest donc prudent que je songe à l’établir, que j’assure autant que possible son avenir. Elle est un peu étourdie, un peu folle, un peu romanesque même ; je lui cherche un mari dont l’âge et le caractère me parais-
sent des garanties solides de son bonheur. Ce mari, je l’ai trouvé, et c’est vous, monsieur Brémont, sur qui j’ai jeté les yeux.
— Sur moi, madame? s’écria M. Brémont moins étonné qu’il ne le voulait paraître, car le préambule l’avait suffisamment préparé.
— Qu’y a-t-il là de si surprenant, je vous prie?
— Mais, y songez-vous? j’ai plus du double de son âge?
— Qu’importe ! le cœur ne vieillit pas, le vôtre surtout... Est-ce que vous refusez?
— Allons, allons, madame Deligny, vous voulez railler. Si j’acceptais cette union, c’est pour le coup que vous vous moqueriez de ma belle constance à votre égard, et vous auriez, parbleu, raison! Votre malice est cousue de fil blanc, ma belle dame, on n’a pas besoin d’excellents yeux pour le voir.
— Je parle sérieusement, monsieur Brémont, dit madame Deligny d’un ton grave et sévère; l’ouverture que je fais ici est à la fois dans l’intérêt de ma fille et dans le vôtre, non dans le prétendu but devons mystifier. Vous êtes un honnête homme, monsieur Brémont, et vous avez un excellent cœur ; je vois en vous toutes les qualités qui font les bons maris, et c’est ce qui me déciderait à vous confier le sort de ma chère enfant. Réfléehissez-y donc, j’attends votre réponse.
— Mais, madame, Fernande ne m’aime pas.
— Elle vous estime, monsieur : en fait de mariage, c’est le point essentiel. L’amour est un feu follet qui s’éteint au moindre souffle. Un sentiment plus solide vaut mieux sans doute quand il s’agit du mariage. Acceptez-vous?
— Pas encore. J’ai peine à croire que tout ceci ne soit point une plaisanterie. Ce projet subit dont, hier encore, il n’était pas question, a bien lieu de m’étonner, vous l’avouerez. Écoutez : donnez-moi votre parole d’honneur que ce que vous me proposez est sincère, et permettez-moi d’interroger les dispositions de Fernande. Alors, si vous refusez toujours d’accomplir entre nous deux uue union plus sortable, je vous obéirai.
— Vous m’obéirez? reprit madame Deligny avec une ironie imperceptible. Bien, j’y compte, et je vous donne ma parole d’honneur que je suis sincère avec vous. Êtes-vous rassuré?
— A peu près.
— Maintenant, je vais faire venir Fernande, et nous l’interrogerons ensemble. Elle est déjà préparée.
— Je préférerais...
— Lui parler seul? A quoi bon? N’est-il pas plus convenable que vous le fassiez devant sa mère ?
En même temps elle tira un cordon de sonnette; un domestique parut.
— Dites à ma fille que je la demande.
Madame Deligny et M. Brémont attendirent alors
en silence l’entrée de Fernande, livrés qu’ils étaient tous les deux à des préoccupations diverses. Madame Deligny songeait à l’entrevue qui allait avoir lieu, et craignait une trop grande franchise de la part de sa fille, bien qu’elle lui eût le matin même signifié sa volonté. M. Brémont, lui, plus agréablement surpris qu’il ne le pensait lui-même, errait dans un dédale de suppositions et ne savait à quoi attribuer le projet nouveau de madame Deligny. Cependant, comme il était homme, etqu’après tout la jeune et jolie Fernande pouvait bien faire oublier sa mère, il était déjà presque inquiet du résultat de la scène qui allait se passer. Sans être un don Juan, un Lovelace, ou un vicomte de Valmont, plus d’un, à la place de M. Brémont, en eût éprouvé tout autant.
La porte du salon s’ouvrit enfin, et Fernande parut. Elle était pâle et triste ; sa démarche n’avait plus cette vivacité d’oiseau qui lui donnait tant de charme. Ses beaux yeux paraissaient avoir éteint dans seslarmes leur éclat charmant. Sa peau, si blanche et si pure, était légèrement tachée de quelques reflets de bistre. M. Brémont ne put faire autrement que de remarquer l’altération de son visageet le changement de ses manières.
— Tu m’as demandée, ma mère? dit-elle avec un accent voilé, d’ordinaire si argentin.
— Oui, ma fille, répondit madame Deligny en la faisant asseoir auprès d’elle avec une bonté un peu affectée. Nous avons besoin de causer avec toi.
— Êtes-vous malade, ma bonne Fernande? lui demanda M. Brémont avec sollicitude. * • .
— Un peu, murmura la jeune fille dont le cœur gonflé de larmes était sur le point de déborder.
— Ce n’est rien, reprit tranquillement madame Deligny; elle a eu cette nuit une de ces migraines aux-qnellesvous la savez sujette. Demain, il n’y paraîtra plus.
Àdors, s’adressant à Fernande, elle ajouta, avec cette douceur impérieuse qu’elle simulait si bien, que M. Brémont voulait l’interroger sur ses sentiments, et qu’elle comptait la voir répondre avec toute la gracieuseté d’une jeune fille aimable et soumise. Elle appuya particulièrement sur ces deux derniers mots, en fixant sur sa fille un regard significatif. M. Brémont, prenant ensuite la parole, demanda à Fernande si, malgré ses quarante ans et ses cheveux qui lui faisaient l’effet de grisonner un peu, elle consentait à devenir sa femme. Fernande ne répondit pas d’abord : son front se pencha en rougissant, de sorte que cette manifestation de sa douleur secrète put être prise pour l’effet d’une pudeur toute virginale. M. Brémont réitéra sa question qui, appuyée d’une courte mais expressive admonestation de madame Deligny, reçut enfin une réponse. Fernande était une nature tendre et frêle, une âme facilement dominée, sans force pour la résistance, sans courage pour les francs aveux. Elle avait si bien pris l’habitude de se soumettre invariablement aux déci-
sions de sa mère, qu’elle ne crut pas possible de résister à sa volonté en cette circonstance. Peut-être aussi comprenait-elle vaguement qu’un mariage la soustrayait à la domination maternelle. Quoi qu’il en soit, elle finit par répondre à M. Brémont qu’elle l’acceptait pour mari. Ce ne fut pas, toutefois, sans un violent serrement de cœur, dont elle faillit s’évanouir.
M. Brémont fut médiocrement satisfait de la réponse de Fernande. Cependant, comme il avait trop de bon sens pour prétendre à de l’amour de la part d’une jeune fille, il rejeta une partie de l’embarras de de sa jolie fiancée sur le compte de la timidité, et se promit, à force debonté et de dévouement, de mériter plus tard toute son affection. Il ressemblait quelque peu à ces gens qui s’approprient un trésor sans grands scrupules, etcomptent le mériter par le bon usage qu’ils en feront. On convint que le. mariage se célébrerait bientôt. M. Brémontpromitdes’enoccuperactivement.
11 était à peine parti, encore tout étourdi de ce brusque incident, et Fernande, le cœur oppressé, Tâme abattue, venait à peine de rentrer dans sa chambre, lorsque Daniel de Kerbrizio parut dans le jalon.
— Vous ici, monsieur ! s’écria madame Deligny avec une violente émotion. -
— Pourquoi cet étonnement? dit Daniel; m’avezvous donc défendu votre porte?
— Non, dit-elle en se calmant; mais je pensais que vous comprendriez que votre présence chez moi est, pour quelque temps du moins, inopportune.
— Je croyais pouvoir rencontrer ici M. Brémont. Je me suis présenté chez lui tout à l’heure, son domestique m’a répondu qu’il était chez vous : voilà pourquoi je suis venu.
— U vient de sortir, il n’y a pas dix minutes; je suis étonnée que vous ne l’ayez pas aperçu.
— Pour moi, j’en suis fâché, madame, car, le sachant votre intime ami, je venais le supplier d’intercéder pour moi auprès de vous, et de fléchir, s’il se peut, votre. . . dureté.
— Vous ne pouviez pas plus mal vous adresser, dit ironiquement madame Deligny. Je doute fort que M. Brémont consente jamais à fléchir ce que vous appelez gracieusement ma... dureté.
— M. Brémont, madame, m’a toujours paru un homme bon, un homme généreux ; il se ferait un devoir, j’en suis certain, de vous faire comprendre combien il est cruel à vous de briser deux cœurs en les séparant, deux cœurs qui vous sont d'ailleurs si dévoués.
— Je suis vraiment touchée de leur dévouement, reprit madame Deligny avec un sourire haineux; mais je ne saurais, pour le récompenser, rompre des
engagements que moi-même j’ai fait contracter. Je vous conseille, en amie, de ne pas trop compter sur l’intervention de M. Bréniont; il a de fortes raisons, croyez-moi, pour ne vous la point prêter. t
— Eh ! lesquelles ?
— Quoi ! vous ne comprenez pas ?
— Non. ' -
— Eh bien le futur mari de Fernande...
— C’est... '
— M. Bréniont!
— Impossible! Il s’adressait à vous!
— Oui, pour obtenir ma fille.
Daniel de Kerbrizio demeura comme foudroyé.
Madame Deligny le considéra d’un air à la fois triomphant et irrité. La haine, qui n’est bien souvent qu’une transformation de l’amour, n’avait pas assez complètement détruit son état originaire dans le cœur vindicatif de la belle veuve, pour que la jalousie ne l’empêchât pas de goûter celte satisfaction dans toute sa plénitude. Daniel était d’ailleurs si beau jusque dans sa douleur, qu’elle se sentit bientôt saisie d’un trouble mystérieux, et que, se composant tout à coup une physionomie bienveillante, elle lui indiqua une place auprès d’elle sur le divan.
— Allons, enfant, dit-elle, ne prenez pas cette ininedésolée, et causons raisonnablement, comme deux amis!
Daniel vit, à ces mots, briller un éclair d’espérance ; il s’assit à la place qui lui était indiquée.
UNE BIVÀUTÉi' ' 73
— Mon Dieu ! que vous ai-je fait, dit-il d’un ton triste et doux, pour que vous me torturiez ainsi de gaieté de cœur ?
— Ce que vous m’avez fait, répondit madame Deligny en fixant sur lui des yeux à la fois pleins de reproche eide tendresse... rien.
Elle laissa tomber ce mot avec un accent tellement expressif, que Daniel en parut étonné.
— Rien ? vous prononcez ce mot si singulièrement, que je serais tenté de croire le contraire. Voyons : si je vous ai jamais offensée en quoi que ce soit, madame, dites-le-moi, pour que je puisse effacer ma faute par mes excuses et mon repentir.
Il prit une des mains de la jeune femme, qu’il pressa dans les siennes ; puis, continuant sur ce ton mélancolique et caressant que la jeunesse sait si bien prendre :
— Pourquoi ne me répondez-vous pas ? ma faute
est-elle donc si grande qu’elle ne puisse être ni avouée ni pardon née? . .
— Peut-être! murmura madame Deligny, dont l’émotion croissait intérieurement, à la vue de ce beau et naïf enfant qui la suppliait.
— Peut-être?... je suis donc coupable?
— Je ne dis pas cela. ...
— Oh! vous l’avez dit, madame Deligny! vous l’avez dit, ne vous rétractez pas. Poussez la franchise jusqu’au bout, et vous verrez si je sais réparer les in-
jures, même involontaires, qui ont pu m’échapper.
— Celle-là est irréparable, répliqua madame Deligny en s’animant.
— Irréparable? c’est impossible. J’ai examiné ma conscience, et ma conscience n’est pas aussi chargée que vous voulez me le faire croire.
— Ce que je vous reproche ne charge pas la conscience, continua madame Deligny dont la prudence féminine s’évanouissait devant l’ingénuité de Daniel.
— Serait-ce donc l’aveu que j’ai fait à mademoiselle Fernande ? Oh ! madame, je voulais seulement m’assurer que son cœur s’unissait, pour l’appuyer, à la demande que je devais vous adresser.
Le front de madame Deligny se re mbrunit ; elle garda le silence.
— Ai-je deviné ? reprit Daniel avec anxiété.
— Pas tout à fait , lui répondit la jeune femme. Puis elle reprit en le regardant en face avec émotion, et en haussant doucement les épaules :
— Vous ne devinerez pas, vous ne devinerez jamais, vous êtes trop naïf.
Une clarté subite traversa l’esprit de Daniel, et mit en relief la vérité. 11 tressaillit, son visage se couvrit d’une vive rougeur ; une larme vint se suspendre à ses longs cils.
— Je crois avoir deviné cette fois, dit- il.
— Qu’est-ce? demanda madame Deligny avec une inquiétude visible.
ÜNfe RIVALITÉ.
H ne répondît pas, mais il porta respectueusement à ses lèvres la main de celle qui l’interrogeait. Puis, relevant la tête avec un adorable sentiment de com passion :
— Je crois que vous souffrez, dit-il.
— Comment voyez-vous cela ?
— Quoique plus à plaindre que vous, d’irrité que j’étais tout à l’heure, je viens de me sentir profondément touché. Oui, madame, je vous comprends ; et, je le vois, jê n’ai plus qu’à me taire et à pleurer !
— Pourquoi'? lui demanda madame Deligny secrètement agitée.
— Parce que... parce que je crois avoir deviné que vous, si belle, vous aimez une personne qui ne le mérite pas, puisqu’elle ne peut, hélas! répondre à toute la sympathie dont vous daignez l’honorer, que par une tendresse et un dévouement d’ami... Mais peut-être suis-je coupable d’une orgueilleuse et folle présomption ! Dans ce cas, madame, je révèle à vos yeux tant de fatuité et de sottise que vous êtes bien vengée !
Il y avait dans le langage de Daniel une candeur et une sincérité telles que madame Deligny, pour ainsi dire étourdie par sa passion, ne pût s’empêcher de répondre avec un élan :
— Vous n’êles ni un fat ni un sot, Daniel : vous avez plutôt les défauts contraires.
— Ah ! merci de cette bonne parole ! s’écria-t-il avec feu. Ah! soyez convaincue que je suis profondément attristé des ennuis involontaires que j'ai semés dans
votre existence. C’est avec des larmes que je vous demande de me pardonner. C’est aussi avec des larmes que je vous conjure de faire un effort héroïque, et d’unir deux enfants qui vous combleront de reconnaissance et d’amour.
— Impossible! répliqua madame Deligny, qui, chaque fois que Daniel touchait cette corde, sentait l’irritation résonner en elle. J’ai donné ma parole
— Elle n’est pas irrévocable, madame ! vous pouvez certainement la reprendre. Monsieur Brémont est trop âgé pour Fernande. Ce mariage n’est pas convenable. Vous rendriez votre fille malheureuse, et toute votre vie vous auriez le regret de l’avoir sacrifiée.
— Je ne sacrifie personne, repartit l’implacable veuve en reprenant le ton sec qu’elle avait abandonné. Je confie Fernande à un homme bon et modéré qui n’a plus les ardeurs de la jeunesse, mais qui n’a pas, non plus, sa légèreté, son inconstance. Croyez-moi, je sais ce que je fais.
— Je sais, moi, dit Daniel en hochant la tête avec désespoir, que yous vous préparez des remords. SL c’est une vengeance que vous voulez, prenez garde ! vous l’aurez complète !
— Des menaces? fit madame Deligny avec un mélange de dédain et d’émotion.
— Oh! soyez tranquille ! ces menaces n’atteindront personne, si ce n’est moi.
— Bon ! je comprends ce que vous voulez dire. Mais
l’NE RIVALITE.
je sais par cœur cette théorie. Trois jeunes gens m’ont autrefois menacée de se tuer, lesquels se portent à merveille aujourd’hui. Vous ferez comme eux, et vous ferez bien.
— Vous vous trompez, madame, sur la nature de mes sentiments, reprit Daniel avec une exaltation croissante : ce que j’éprouve pour votre fille, ce n’est pas, croyez-le, une de ces affections banales qu’un obstacle a bientôt effacées du cœur; affections de paille, qui brûlent et se consument rapidement, et dont le vent a bientôt dispersé la cendre ! Non, ce que je ressens pour elle, c’est une sympathie profonde, qui, dès le premier jour que je l’ai vue, s’est communiquée à mon âme comme une électricité, et s’en est emparée à jamais. Dans l’abandon de cet amour céleste, dans l’espérance inavouée d’un bonheur lointain, je me suis abstenu de toute démonstration qui pût trahir mon secret. Ma timidité natuturelle m’imposait d’ailleurs le silence et la réserve. Mais il n’en est pas moins vrai que cet amour, c’est ma vie, et que la mort seule pourra me l’arracher du cœur !
Ces dernières paroles furent proférées avec énergie. La mère de Fernande sentit presque fléchir sa rigueür jalouse. Daniel reprit en joignant les mains :
— • Allons, madame, soyez forte et magnanime. Faites preuve d’une grande et noble abnégation. Le dévouement apporte avec lui des consolations ineffa-
blés qui nous relèvent à nos propres yeux. Il doit être si bon de se dire : Voilà deux êtres heureux ! Eh bien! ils me doivent leur bonheur; et même ce bonheur je le leur ai donné un peu aux dépens du mien. Comprenez-vous, madame, tout ce que cet effort de l’âme a de
touchant, de sublime, de saint? Etes-vous donc audessous de cette courageuse action?
Madame Deligny sourit avec une amère tristesse.
— Vous êtes éloquent, dit-elle.
— J’ai l’éloquence de ceux que la souffrance inspire, l’éloquence du coeur. Tenez, reprit- il en tombant à ses pieds, je me mets à vos genoux, je vous supplie, je vous implore! Un mot, un seul mot qui me rende l’espoir, et je vous aimerai comme une sœur, comme un ange, comme une mère !
En s’exprimant ainsi d’une voix passionnée, il serrait à les briser les mains de madame Deligny et les couvrait de pleurs. Madame Deligny était réellement émue, mais elle n’avait pas l’âme assez bien placée pour apprécier toute la noblesse du rôle que Daniel lui traçaitavec tant de vivacité, et surtout pour l’accepter en cette circonstance. Sans avoir sur ce jeune homme des projets arrêtés, elle ne pouvait cependant se résoudre à l’unir à une autre de son propre mouvement. Avant tout, elle ne voulait pas contribuera son bonheur, car son orgueil de belle femme souffrait de la préférence qu’il accordait à Fernande. Bien plus, sa susceptibilité se trouvait froissée de
IPiE RIVALITE.
1’assuran.ce maladroite que Daniel venait de lui donner de l’aimer comme une mère. Ce mot avait suffi pour refermer son cœur qui commençait à s’ouvrir à la compassion. En réponse à leur amour, l’amitié filiale n’est guère du goût des femmes qui ontatteint l’âge de madame Deligny.
— Eh bien, madame, dit Daniel, le regard suppliant, ne me dites- vous rien?
— Que voulez-vous que je vous dise? répondit madame Deligny d’un ton froid et ferme. Ce que vous demandez, je vous le répète, je ne puis vous l’accorder : je n’ai qu’une parole.
— Ainsi, M. Brérnont épousera Fernande?
— C’est entendu.
Daniel se leva avec une tranquillité morne, salua gravement madame Deligny, et partit sans ajouler un mot. 11 se dirigea vers la demeure de M. Brérnont; il ne l’y trouva pas. Alors, le cœur ulcéré, la tête eu feu, roulant dans son esprit mille projets insensés, il erra dans Paris une grande partie de la journée, tantôt méditant de se tuer, tantôt formant la résolution d’enlever Fernande, tantôt voulant provoquer en duel M. Brérnont. H eût peut-être mis un de ces beaux projets à exécution. Mais, comme il rentrait chez lui, une lettre vint changer le cours de ses résolutions. C’était une lettre de son père, ainsi conçue :
« Mon cher Daniel,
« Je suis très-malade, je n’ai plus que quelques « jours, que quelques heures à vivre peut-être. Avant « de mourir, je voudrais te dire adieu, t’embrasser.
« Viens vite, mon enfant, apporter cette consolation « àu vieillard qui se meurt, et qui t’aimera jusque dans « la tombe.
« Ton père,
« Vicomte de Kerbrizio. »
Daniel aimait son père. Dans l’état où il se trouvait, cette nouvelle acheva de l’accabler. Obligé de partir subitement pour la Bretagne, quand il importait qu’il restât à Paris, afin d’empêcher, de manière ou d’autre, le mariage projeté, il hésitait sur le parti qu’il devait prendre. Il y avait lutte entre son amour et son devoir. Cependant, après un rude combat, les sentiments généreux l’emportèrent sur les sentiments égoïstes. 11 écrivit à Fernande, sans savoir comment il lui ferait parvenir sa lettre. 11 lui peignit, avec une ardente et sincère douleur, sa passion pour elle, et ses tourments, et la nécessité impérieuse qui l’obligeait de partir pour aller fermer les yeux de son père mourant, il terminait en la suppliant de résister de toute son énergie à la volonté de sa mère, et lui donnait la certitude qu’à son retour il parviendrait à rompre un mariage qui le désespérait. Cette lettre, écrite avec son
âme, trempée de ses larmes, Daniel la confia à son domestique, qui se chargea de la faire parvenir à Fernande, et qui, gagné par madame Deligny, la lui livra. Le soir même, Daniel partit pour la Bretagne.
Il trouva son père mourant dans son vieux château solitaire au bord de l’Océan. Daniel avait un noble cœur; l’impression qu’il ressentit à l’aspect du vieillard agonisant fut profonde, et lui fit presque oublier ses amours en danger. M. de Kerbrizio, en recon- • naissant son fils, sortit de l’extrême atonie dans laquelle il était plongé depuis quelque temps. 11 sembla renaître comme une lumière qui lutte avant de s’éteindre. 11 retint pendant quinze jours encore le dernier souffle de son existence fugitive, et rendit le suprême soupir dans les bras de son fils, qui n’avait pas quitté son chevet. Daniel remplit les devoirs funèbres, et, après avoir laissé le soin de ses affaires à un notaire de la ville voisine, il accourut en toute hâte à Paris. Les nuits qu’il avait passées auprès de son père, les souffrances diverses qu’il avait ressenties l’avaient rendu malade; il avait la fièvre; et, cette disposition physique précipitant l’effervescence de son imagination, il était en proie, chemin faisant, à toutes les tortures que peuvent infliger la crainte, l’impatience et la douleur. Une idée surtout lui tenaillait le cœur : « Trois semaines d’absence ! murmurait-il avec angoisses. Fernande doit-être mariée ! »
Quand il arriva à Paris, c’était le soir, il était brisé, mourant, ses jambes fléchissaient sous lui. 11 monta dans une voiture de place, et, dominé par la force de sa préoccupation, au lieu de donner son adresse au cocher, il donna étourdiment celle de madame Deligny. Son fiacre s’arrêta bientôt devant une porte cochère dont les battants étaient ouverts. Le vestibule paraissait éclairé d’une façon inaccoutumée. Plusieurs dames, en toilette de bal, y descendaient de voiture. Daniel mit la tête à la portière, et reconnut la maison de madame Deligny. 11 leva les yeux, et vit toutes resplendissantes de lumière les fenêtres du premier étage qu’habitait la mère de Fernande. Le bruit d’un orchestre exécutant un quadrille arriva jusqu’à lui. 11 frissonna, s’élança hors du fiacre, et s’adressant au concierge qui le reconnut à peine :
— 11 y a donc bal chez madame Deligny? demanda-t-il avec agitation.
— Mais oui, monsieur, répondit le concierge étonné.
— Pourquoi cela?
— Pourquoi? pour un mariage.
— Eh ! lequel ?
— Parbleu ! celui de mademoiselle Fernande et de M. Brémont. . ,
Daniel poussa un cri étouffé, se précipita dans la voilure, et donna cette fois son adresse au cocher. Quand il arriva, son domestique, qu’il n’avajtpas pré- ' venu de son retour, était absent. 11 s’habilla à la hâte,
remonta en voiture, et revint à la demeure de madame Deligny.
• Si faible tout à l’heure qu’il pouvait à peine se soutenir, Daniel, en entendant le bal de noce, se sentit une force extraordinaire. 11 franchit l’escalier comme une ombre, traversa les premières pièces sans être remarqué, et arriva à l’entrée du salon que la foule encombrait. Bientôt, son regard ardent put plonger dans la salle de bal et l’embrasser comme un éclair. Tout de suite il distingua madame Deligny, M. Brémont et Fernande. Madame Deligny causait avec quelques femmes, elle souriait. M. Brémont paraissait le plus heureux homme du monde, il distribuait des poignées de main. Fernande, elle, dans un cercle de jeunes filles, était pâle comme la couronne de fleurs d’oranger qui ceignait son front. Elle souriait aussi par instants, mais son sourire était contraint et triste. Daniel se sentit fléchir sous le poids d’une douleur violente, il fut obligé de se cramponner au chambranle de la porte. Ses yeux se fixèrent immobiles, effrayants, sur Fernande. Et, comme si leur attraction eût agi magnétiquement sur ceux, de la jeune fille, celle-ci dirigea son regard vers la porte du salon et rencontra le regard de Daniel. Elle en ressentit une
commotion profonde. Son visage se couvrit d’une teinle pourprée; peu s’en fallut qu’elle ne se trouvât mal. Elle recueillit cependant assez de force pour résister à ce choc inattendu, et cacha sa violente émotion en portant à son front le mouchoir brodé qu’elle tenait à la main.
En ce moment, l’orchestre faisait entendre le prélude d’une valse; les valseurs s’échelonnèrent dans la salle et s’élancèrent bientôt dans un tourbillon. Daniel remarqua que Fernande, qui aimait valser et valsait à ravir, restait en place. Surexcité par le mystérieux effet de la musique, enhardi par l’énergie de sa souffrance, il se fit jour à travers la foule, se glissa jusqu’à Fernande, et s’assit à une place vide auprès d’elle. Puis, avec la promptitude de l’inspiration :
— Valsons! dit-il à voix basse et d’un ton poignant.
— Je viens de refuser, répondit Fernande avec une sombre tristesse.
— Qu’importe ! valsons ! répéta Daniel résolument. C’est la dernière grâce que j’implore de vous. Vous ne me reverrez plus !
— Mais, ma mère!... murmura Fernande avec effroi.
— Vous êtes affranchie... puisque vous êtes mariée 1 reprit Daniel avec une sourde véhémence.
Il lui saisit les mains, l’entraîna demi-morte dans le flot des valseurs ; et, enlaçant sa taille flexible, il s’élança dans le tourbillon.
L’orchestre était excellent, les valseurs clairsemés. Le couple pâle et frêle glissa comme une ombre autour de la salle, admiré des spectateurs qui l’avaient distingué entre tous. Madame Deligny n'était pas en ce moment au salon. M. Brémont venait de s’asseoira une table d’écarté. Ils ne pouvaient soupçonner ce qui se passait. Daniel et Fernande, cependant, laissant à lenrinstinct musical et à leur extrême habileté le soin de les conduire, échangeaient entre eux, tout bas, des paroles fébriles et entrecoupées.
— Quoi!... vous n’avez pas reçu ma lettre? disait Daniel.
— Non.
— Le misérable! qu’en aura-t-il fait?
— Je vous croyais résigné... oublieux...
— Et vous voilà mariée!...
— Ma mère m’y forçait.
— Maudite soit-elle !
— Elle croit faire mon bonheur.
— Pauvre Fernande !... si vous saviez!...
— Quoi donc?
— Il y a d’affreuses choses dans cette vie ! de tristes drames dans le mariage! on vous sacrifie!...
— C’est impossible !
— Votre mère me hait !
— Eh ! pourquoi?
— Parce que je vous aime!
Fernande regarda Daniel, stupéfaite, en silence.
Une révélation semblait avoir illuminé son esprit.
— Je crois vous comprendre, dit-elle enfin. Ma mère. . . vous aimait aussi ?
Daniel garda le silence.
— Oh! manière ! murmura Fernande.
Deux grosses larmes vinrent se suspendre à ses paupières. Légèrement penchée sur l’épaule du jeune homme, qui la soutenait de son bras grêle mais nerveux, elleefflouraità peine leparquet, plongéedans une réflexion douloureuse, que Daniel interrompit bientôt.
— Fernande, murmura-t-il, m’aimez-vous encore ?
— Je ne le puis.
— Que dites-vous?
— Je ne suis plus Fernande... je suis...
— Madame Brémont.
— C’en est fait ! hélas !
— Fernande! Fernande!... si vous vouliez... avec un peu d’énergie... vous échapperiez au martyre!...
— Par quel moyen?
— Parla fuite.
— C’est le déshonneur!
— C’est la liberté !... Heureux, nous oublierions le monde entier !
— Le remords empoisonnerait ma vie !
— Ah! vous vous résignez, Fernande!... vous ne m’aimez plus!
< Fernande ne répondit pas: elle dévorait ses pleurs.
En cet instant le mouvement de la valse venait d’être précipité. Trois ou quatre couples à peine résistaient encore à la fatigue. Daniel et Fernande, légers comme des spectres, semblèrent puiser une nouvelle vigueur dans cette animation de l’orchestre, et tournèrent avec une rapidité effrayante.
— Y songez -vous ? reprit Daniel avec désespoir.
— A quoi donc, Daniel?
— Dans quelques heures vous appartiendrez à M. Brémont !
— Taisez-vous!
— J’en mourrai !
— O ciel !...
— J’en mourrai ! vous dis-je! continua l’impitoyable jeune homme d’une voix stridente. Depuis trois semaines, j’ai dévoré dix ans de ma vie!... J’ai vu mourir mon père!... j’ai assisté à son agonie... à ses funérailles !... tandis que, le cœur brisé, je pensais à vous qu’on sacrifiait ici!... Enfin, j’arrive... et je vous trouve la femme d’un autre... vous, ma seule et suprême affection sur la terre!... vous, mon seul et suprême tourment !...
— Calmez-vous, Daniel !
— Me calmer !
— Oui... car je souffre !
— Vous souffrez? dit Daniel en frémissant.
— Mon cœur se brise... comme sous la pression d’une main de fer.
LES DRAMES Dü MARIAGE.
— Arrêtons-nous!
— Non... valsons toujours, je suis heureuse!
— Oui! oui ! valsons encore, ô mes pauvres amours! — Valsons jusqu’à la fin !
— Valsons jusqu’à la mort!
— Oh! mourir dans cette valse! murmura Fernande.
— Oui, Fernande... mourir, mourir ainsi!
— Il me semble que mon âme s’échappe.
— Tu as peur, enfant!
— Non... jemesensmal.
— En effet... tu es blême comme la mort!
— Mon cœur se serre de plus en plus.
— Malheureuse ! te sens- tu donc mourir?
— Oui.
— Oh ! cessons cette valse infernale !
— Non... Si nous cessions... je crois que je tomberais morte...
— Tu m’effrayes!
— Ah! c’est toi qui as peur, maintenant!
Comme elle exhalait ces mots, Fernande tressaillit violemment.
— Ah ! mon Dieu! s’écria-t-elle.
— Que vois-tu?
— Le regard de ma mère!
— Eh bien ?
— Il m’a lancé un éclair affreux !
— Elle va faire cesser la valse.
— Sans doute... •
— Écoute! dit Daniel.
— Oui... le crescendo final...
— Adieu donc, Fernande 1
— Adieu, Daniel !
— Demain, j’irai te pleurer et mourir dans la soli- * tude de mes grèves bretonnes !...
— Et moi... moi!... je vais t’attendre au ciel !...
L’orchestre venait de cesser. Daniel et Fernande
s’arrêtèrent, mais à peine leurs bras fortement enlacés s’étaient-ils desserrés, que tous les deux tombèrent à la renverse. On s’empressa de les secourir; ils ne donnaient plus signe de vie. On parvint cependant à leur faire reprendre leurs sens. Fernande fut déposée mourante sur son lit virginal, et Daniel emporté chez lui. Il resta deux jours en proie à une fièvre ardente, prononçant sans cesse le nom de Fernande, et la voyant sans cesse lui apparaître dans le blanc linceul des morts. Vingt fois il avait envoyé s’informer d’elle, et chaque fois on avait refusé de donner aucune nouvelle delà malade. Enfin, après deux jours d’anxiété qui activaient sa fièvre, en l’absence de son domestique et d’une vieille garde qu’il avait éloignés sous divers prétextes, il se leva chancelant, s’habilla avec toute la promptitude qu’ilpouvait y mettre, sortit et gagna la demeure de madame Deligny. Les domestiques voulurent l’empêcher d’entrer; il leur jeta sa bourse.
Il savait où était la chambre de Fernande, et il y alla.
La porle était ouverte ; un bruit de sanglots s’en échappait. Rentra, et vit madame Deligny devant le lit, dans l’attitude d’une profonde douleur. M. Bréinonl, près d’elle, debout, immobile, tenait ses yeux humides fixés surunefigureinanimée qui se dessinait sur l’oreiller du lit, plus blanche que la dentelle qui l’entourait. Daniel comprit tout. Son désespoir fut muet. 11 s’appuya contre la muraille. Des flots de larmes ruisselaient silencieusement sur ses joues. Tout sou corps tremblait. Au bout de quelques instants, se sentant épuisé par la fièvre, presque vaincu par ladouleur, il se traîna jusqu'au lit, sans distraire de leurs regrets et de leurs remords les deux êtres qui pleuraient Fernande. Il se pencha sur le lit, baisa la morte au front, et, regardant avec une amertume indicible madame Deligny tout agitée à sa vue:
— Vous êtes-vous bien vengée, madame, de l’amour que je ne ressentais point pour vous! murmura» t-il d’une voix poignante. Égoïste et méchante ! votre haine pour moi a tué votre fille!... Ah! vous aviez pourtant un beau rôle à remplir, celui de l’abnégation maternelle ! Mais vous ne pouviez pas le comprendre, vous ne pouviez pas l’accepter ! votre âme était trop vulgaire, trop lâche! Vous avez préféré la vengeance au dévouement. Triomphez ! votre fille est morte... et moi... je meurs...
En prononçant ces mots avec un accent affaibli, il s’affaissa sur lui-même, ses dents claquèrent,
JM
un gémissement plaintif s’échappa de ses lèvres. M. Brérnont voulut le relever :
il était mort...
Par ordre de M. Brémont, le meilleur homme du inonde assurément, Daniel et Fernande ont été ensevelis dans le même tombeau.
Madame Deligny a pleuré quelque temps sa fille, jamais Daniel. La haine d’une femme est vivace, implacable. Enfin, elle s’est remariée; elle n’a pas rendu son second mari plus heureux que le premier, et elle est devenue dévote.
LE ROMAN DE MADELEINE
Depuis quelques instants, la marée avait envahi toute la partie qui sépare les deux petites villes bretonnes de Saint-Malo et de Saint-Servan. Les gabares et les chasse-marée, restés à sec un moment, flottaient de nouveau, et les barques se croisaient en tous sens dans l’endroit où venaient de rouler des voitures publiques. Le jour était près de finir. Un homme de trente-cinq ans environ se jeta dans un bateau, puis, portant vivement ses regards à l’horizon, il dit au batelier de partir sans attendre d’autres passagers. Cinq minutes après, le batelier avait atteint le rivage de Saint-Servan. L’étranger, qui avait constamment tenu les yeux fixés sur le même point, étendit tout à coup les bras vers une route encaissée de rochers, et, montrantune mendiante appuyée contre un bloc de granit: — Quelle est cette femme? demanda-t-il avec émotion ; la connaissez-vous?
— Oui, c’est une pauvre femme, répondit le batelier en hochant la tête, bien malheureuse, et un peu folle.
— Folle, dites- vous?
— Folle, reprit le batelier; mais sa folie ne dure pas toujours ; c’est une folie d’ailleurs si douce et si triste qu’elle remue le cœur.
— Pourquoi la laisse-t-on mendier ainsi? murmura l’étranger avec une vive expression de chagrin.
Le batelier regarda d’un air étonné son interlocuteur, et vit deux grosses larmes rouler dans ses yeux.
— Savez-vous son nom ? reprit celui-ci.
— On l’appelle Madeleine, répondit le batelier. Pour son nom de famille, je ne m’en souviens pas. Tous les soirs elle est à cette place, jamais dans le jour ; car c’est une pauvresse honteuse. Ah ! dame! on prétend qu’elle n’a pas toujours demandé l’aumône. S’il faut même en croire les propos, elle a été riche, bien riche, la pauvre femme !
— C’estelle !... on ne m’a point trompé! murmura l’étranger en passant la main sur son front comme pour en effacer un souvenir pénible.
En ce moment, le batelier se leva pour jeter une planche de son bateau sur le galet sec. L’étranger paya généreusement, et se dirigea d’un pas rapide vers la mendiante. Il allait l’aborder, lorsqu’à son approche celle-ci releva sa tête penchée et enfoncée sous un capuchon de droguet rapiécé; puis, l’ayant aperçu,
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elle lui tendit silencieusement la main. L’étranger, en voyant ce geste, tressaillit et s’arrêta. Son visage exprima la souffrance et la stupéfaction. 11 semblait qu’une déception imprévue vînt de paralyser ses mouvements. Il resta quelques secondes immobile, les bras pendants, le regard profondément morne; puis, comme par un effort violent, il continua de marcher vers la mendiante, et, lui saisissant vivement la main qu’elle tendait pour l’aumône :
— Suivez-moi, dit-il à voix basse en l’attirant à lui. La pauvre femme le regarda d’un air surpris, et se laissa entraîner sans faire la moindre question, sans opposer la moindre résistance. Il la conduisit sur la falaise, dans un endroit solitaire d’où la vue embrasse au loin l’Océan. Là, il la fit asseoir. L’air était doux et le ciel bleu. La mer, toujours soulevée en cet endroit, déferlait en grosses colonnes d’écume sur la grève étincelante aux rayons du soleil couchant. Bientôt l’étranger rejeta en arrière le capuchon de Madeleine; il la vit tout agitée. Ses regards, par un mouvement magnétique, suivaient le roulis des vagues, et sa poitrine oppressée commençait àse gonfler, comme sison imagination lui retraçait le souvenir de quelque terrible scène qui eût eu la grève et la mer pour théâtre.
— Qu’avez-vous donc? lui demanda l’étranger.
— Ce que j’ai ! ce que j’ai! dit-elle eu s’animant, ne le savez-vous pas?... Ce que j’ai? reprit-elle en se levant avec impétuosité et en montrant l’horizon...
— Mais c’est là-bas... là-bas qu’il les a tués!
— De qui donc parlez-vous?
— Eh! de qui parlerais-je, répondit-elle avec un accès de colère... si ce n’est de mes enfants? repritelle avec une douceur pleine d’amertume.
Puis l’éclair de folie qui avait un instant brillé sur son visage s’éteignitprogressivement; elle s’affaissa sur elle-même, et, regardant avec une expression de reproche l’homme qui l’interrogeait :
— Hélas! monsieur, dit-elle, pourquoi m’avez-vous conduite ici, sur ce rocher, devant cette plage où s’est consommé mon dernier, mon plus grand malheur? Pourquoi cherchez- vous à me faire souvenir? Je me souviens déjà bien assez, mon Dieu ! Trouvez-vous donc que je ne pleure pas assez? que je ne suis pas assez malheureuse? Que voulez-vous encore? êtes-vous mon ennemi? Hélas ! je croyais n’en avoir eu qu’un seul, mais un ennemi implacable qui a torturé ma jeunesse, épuisé ma force, et m’a laissée, comme vous me voyez, insensible à la honte, sans énergie pour le travail, sans courage même pour le suicide... Oh! mais, ajouta-t-elle avec un accent profond, cet ennemilà, j’ai cessé de le craindre! il ne peut désormais me persécuter, me torturer ! car cetennemi-là, monsieur, n’existe plus ! j’ai causé sa mort ! ! !
Elle se tut, et l’on n’entendit alors que le bruit des flots et léchant des mouettes dans le creux des rochers. L’étranger prit douce mentenlre ses mains les mains de
LE ROMAN DE MADELEINE
Madeleine, et la considéra avec une tristesse croissante. Il attribuait à la folie les dernières paroles qu’elle venait de prononcer, et parut attendre qu’un rayon d’intelligence vînt briller dans son regard. Madeleine était plutôt Efbcroupie qu’assise; sa tête, penchée sur son épaule, présentait à la brise marine un visage horriblement maigre, autour duquel voltigeaientquelques mèches de cheveux blonds. Ses lèvres flétries, ses yeux bordés d’un liséré de sang, lui donnaient une expression saisissante de misère et de douleur. Et cependant, sous cette apparence dévastée, on entrevoyait, comme derrière un voile de deuil, je ne sais quelrefletde douceurqui faisait penser que cette femme était jeune encore, et qu’elle était la proie d’une pauvreté accidentelle, d’une flétrissure anticipée. Madeleine rompit le silence la première.
— Mais, monsieur, dit-elle, qui êtes-vous? que me voulez-vous ?
— Qui je suis, Madeleine ?
— Vous savez donc mon nom? interrompit-elle vivement.
— Madeleine Rhéal, reprit l’étranger.
— Oh ! non, non, fit-elle avec une vivacité douloureuse, ne m’appelez pas ainsi ! appelez-moi Madeleine. Trop de calamités se rattachent à l’autre nom ; mais le seul beau temps de ma vie se rattache à celui-ci : c’est Madeleine que mon vieux père me nommait, que mes amis de Fougères me nommaient, que Maurice,
LES DH AM ES DU MARIAGE
mon compagnon d’enfance, me nommait aussi ..
Maurice... Ah! s’il me voyait maintenant abjecte et défigurée, il ne me reconnaîtrait pas ! car il a suffi de dix années d’infortune pour flétrir à jamais ma jeunesse et ma beauté.
— Pauvre Madeleine ! vous avez donc beaucoup souffert ? dit l’étranger d’un voix si compatissante que la mendiante lui pressa doucement la main.
— Naître, souffrir et mourir, n’est-ce pas le fond de la destinée humaine? Cependant, je crois être en droit de dire que j’ai plus souffert que bien des créatures en ce monde.
— Peut-être avez-vous été plus coupable ?
— Moi ! fit-elle avec étonnement ; et elle reprit aussitôt d’une voix amère : En effet, j’ai été coupable d’une grande faiblesse de caractère, et je dois me reprocher de n’avoir pas été assez fortement trempée par la nature pour résister aux événements *. mes malheurs n’ont point été mesurés à la somme d’énergie que j’ai reçue en naissant. Telle est ma faute sans doute, monsieur. Écoutez-moi, et je vais vous en faire juge.
A ces mots, elle pencha sou front et parut rassembler ses souvenirs. Le soleil couchant projetait dans le ciel de grandes gerbes lumineuses et venait colorer d’un ton chaud le pâle visage de la mendiante. Une brise légère se jouait capricieusement daus ses cheveux, accompagnant en sourdine les notes graves de
LE ROMAN DE MADELEINE
l’Océan. La nature imprimait à toute cette scène je ne sais quelle poésie pénétrante, qui donnait à la pauvre femme un air étrange de grandeur et de désolation. Elle commença d’une voix lente et graduellement animée le récit suivant :
« Permeltez-moi, monsieur, dit-elle, de remonter jusqu’à mon heureuse enfance, de jeter un coup d’œil rapide dans la mémoire des seuls beaux jours de ma vie. Avant de descendre par la pensée en un abîme de souffrances, je sens qu’il me sera doux de me rappeler que ma vie n’a pas toujours été mauvaise, et que sur mon âpre chemin j’ai parfois cueilli quelques (leurs. J’ai entendu dire que les souvenirs heureux rendaient le malheur plus intolérable ; je ne sais si cela est généralement vrai, mais, pour moi, ces souvenirs endorment les douleurs.
« Fougères, reprit-elle, est ma ville natale ; mon père y faisait le commerce des laines. C’était un homme faible, qui avait épousé ma mère sans amour, et seulement pour se soumettre à des convenances de famille. Son aveugle soumission lui avait été fatale, car ma mère avait, au contraire, un caractère â[>re, un esprit tenace, un cœur froid et dévoré d’un amour excessif de domination. Du rapprochement de ces deux natures contraires, résulta une harmonie de formes qui ne pénétra pas jusqu’à leur âme. Ma mère commanda, mou père la laissa faire ; ils conservèrent l’un pour l’autre la plus profonde indiffé-
rence. Je dus toutefois la vie à cette union glacée. Ma mère m’apprit à la craindre, et mon père à l’aimer ; mais, bien jeune encore, je compris que j’étais sous la dépendance rigoureuse de l’une, et que l’autre n’influerait que bien peu sur ma destinée. Je grandis cependant, frêle et souriante, près de mon père et de ma mère, soumise à l’une et caressante à l’autre, ce qui développa sans doute outre mesure les germes de sensibilité ardente et d’insurmontable faiblesse qui fermentaient dans mon cœur, et que je tenais de mon père, auquel d’ailleurs je ressemblais beaucoup. Ma mère me grondait-elle, je me consolais en allant embrasser secrètement mon père. J’étais son unique affection au monde, et je crois bien que, sans moi, il eût fini par se dégager des lourdes chaînes qu’on lui avait imposées. Peut-être même, dans son ennui de toutes choses qui transpirait à travers sa résignation, en eutil terminé avec l’existence, car il en parlait quelquefois amèrement. Enfant, je sympathisais avec la tristesse de mon père, sans la comprendre beaucoup, et l’aimais à l’entraîner avec moi à travers la campagne fleurie pour l’égayer de mes jeux et de mes ébats. 11 paraissait heureux alors ; moi, je l’étais aussi, surtout lorsque je partageais mes heures de folie avec un enfant comme moi, le seul être que mon père aimât sur la terre après sa petite Madeleine, avec mon ami Maurice.
« Peu d’années après ma naissance, un ouvrier, le meilleur et le plus estimé de notre fabrique, était
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mort, laissant un enfant dont la mère n’avait pas survécu à ses couches. Mes parents, ayant tenu cet enfant sur les fonts baptismaux, avaient rempli un devoir sacré en recueillant l’orphelin. Maurice avait juste un an de plus que moi et la tête au-dessus de la mienne. C’était, je me le rappelle encore, un joli enfant aux cheveux châtains, aux grands yeux noirs, à l’air intelligent et bon, ayant toute l'apparence délicate d’une fille, et une vivacité d’esprit qui charmait tout le monde, excepté ma mère, qui regrettait de l’avoir à sa charge et le lui faisait cruellement sentir. Pauvre enfant ! il pleurait souvent, mais j’avais bientôt fait de sécher ses pleurs, de ramener le sourire sur ses lèvres : une douce parole, une poignée de main fraternelle, et Maurice avait oublié sa peine ! nous nous aimions tant! nous étions si heureux l’un par l’autre ! Notre attachement devait être, je me plais à le penser, du nombre de ces rares affections qui, à . l’aide du temps et des circonstances favorables, se changent insensiblement en amour, et qui, après avoir coloré l'aube de la vie, répandent leurs ardeurs pendant le jour et se reflètent mollement vers le soir, jusqu’à ce qu’elles s’éteignent dans la nuit éternelle. Aussi, comme nous nous quittions avec regret ! comme nous nous retrouvions avec joie ! Quelles délicieuses promenades nous faisions l’été, sur les verdoyantes rives du Nauson, bras dessus, bras dessous, la mine haute, le cœur fier l’un de l’autre ; les
iüâ LES DRAMES DD MARIAGE.
passants disaient souvent en nous voyant ainsi : « Oh! les jolis enfants ! » Nos deux petits eœurs battaient, nous nous regardions avec bonheur, et nous nous serrions de plus près, comme pour nous promettre de ne jamais nous séparer. Douce et candide félicité! nous avions la paix de l’âme, l’insouciance de l’avenir. L’été, notre plus vive jouissance était de danser au son de la bombarde et du biniou, dans les aires nouvelles, dans les pardons de la campagne voisine. L’hiver, nous passions de charmantes soirées autour de l’âtre, au bruit des rouets, à écouter des contes chevaleresques, de terribles légendes qui nous faisaient grand’peur. Mais Maurice était là, et j’étais près de Maurice ; et cela suffisait à nous donner une bonne contenance. En vain notre vieille gouvernante nous psalmodiait-elle d’une voix lamentable l’histoire de quelque jeune fille emportée dans les griffes du diable : je regardais Maurice et je sentais se dissiper mon effroi ; je lisais dans son regard hardi que près de lui je n’avais rien à craindre. Hélas ! n’était-ce pas là pourtant le symbole de ma destinée, à moi qui devais être la proie d’un homme ou plutôt d’un démon ! Mais alors Maurice n’était plus à mes côtés ; j’ignorais ce qu’il était devenu, et je ne pouvais avoir recours à sa protection. C’est ainsi que les jours, les mois, les années s’écoulaient. L’esprit violent, la voix grondeuse de ma mère venaient bien de temps en temps soulever quelque orage dans notre paisible intérieur; mais,
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comme nous tremblions tous devant elle, son amourpropre satisfait apaisait bientôt sa colère, et tout rentrait dans le calme et le bonheur.
« Que vous dirai-je, monsieur, de mon adolescence, sinon que notre sympathie mutuelle, à Maurice et à moi, prit les symptômes d’un amour que nous ne tardâmes pas à nous avouer. Cet amour était si naturel, si libre d’obstacles, que nous en ignorions nousmêmes la profondeur. C’était un lac dont nous ne connûmes l’abîme qu’au moment où la sonde des destinées contraires vint le mesurer. 11 resta longtemps doux et riant d’aspect comme toutes les belles choses delà vie sur lesquelles la main de l’adversité ne s’est point encore appesantie. Satisfaits de vivre sous le même toit, de nous voir à chaque heure du jour, de nous abriter sous la même tonnelle du jardin, de respirer le même air, de cultiver les mêmes fleurs, nous ne demandions rien de plus à Dieu. Nous ne rêvions pas une plus complète félicité, et nous savourions doucement le bonheur continuel d’être ensemble. En un mot, nous nous aimions comme on aime à seize ans, comme doivent s’aimer les anges ; et nous passions ainsi de belles et rapides journées, trop rapides, hélas ! Que vous dirai-je, d’ailleurs, que vous n’ayez ressenti au moins une fois en votre vie? Laissez-moi donc me rappeler tout bas ce premier bonheur qui ne revient plus ! Ah ! venez, venez, charmants souvenirs ! venez caresser de votre aile le cœur désolé de la pauvre
HH
femme ! Essaim joyeux, douce quiétude de mes quinze ans, chaste passion, illusions radieuses, sübli mesespérances, chimères, redescendez du ciel pour vous poser encore sur ce débris dont vous êtes parties par un jour de tempête ! »
Après avoir parlé avec une sorte d’exaltation, Madeleine cacha sa figure dans ses mains et se tut. Elle resta plus d’un quart d’heure ainsi, sans que l’étranger fit le moindre mouvement pour la rappeler au récit qu’elle venait d’interrompre. 11 paraissait luimême absorbé par quelque puissant souvenir, par quelque méditation insurmontable.
La mendiante releva enfin son visage blême et trempé de larmes.
« Un poêle l’a dit, reprit-élle en soupirant : le bonheur en ce monde est comme l’herbe en fleur des prairies ; c’est lorsqu’il est le plus vert et le plus odorant que la Providence le fauche. 11 semble, parfois, que Dieu prenne plaisir à faire sentir à l’homme tout l’incomplet de sa destinée et tout le néant de ses affections.
« Un soir, mon père, Maurice et moi, nous étions assis dans le jardin, sous un berceau de chèvrefeuille et de clématite. Les étoiles scintillaient dans l’azur, mille parfums étaient répandus dans l’air, le rossi-
LE ROMAN DE MADELEINE
gnol chantait ses plus fraîches mélodies. Nous respirions et nous écoutions en silence. Maurice avait pris une de mes mains dans les siennes et la pressait doucement; mon père, la tête penchée sur sa poitrine, nous regardait avec tristesse; moi, je reportais mes yeux de l’un à l’autre en leur souriant, puis je les ramenais vers le ciel pur et profond, comme pour le prier de nous accorder souvent de pareils moments, rares moments oil l’âme rêve en paix d’heureux jours*. Tout à coup nous vîmes ma mère venir à nous, nous tressaillîmes tous trois. Mon père la -regarda avec anxiété. Maurice se leva, et je courus au-devant d’elle. Lorsqu’elle eut pris place près de nous :
— Eh bien ! dit-elle à mon père, avez-vous appris aux enfants ce que nous avons décidé?
— Pas encore, répondit-il en hochant la tête.
— Qu’attendez- vous?
— J’attends un meilleur moment.
— Celui-ci n’est-il donc pas bon?
— Femme, ils avaient l’air si heureux, que je n’ai pas eu le courage!...
— Eh! vous n’avez de courage à rien. C’est bien ! je vais^eur parler, moi !
— Comme il vous plaira, femme!
« Ma mère, alors, se tourna vers nous :
— Enfants, nous dit-elle sèchement, il ne suffit plus de s’occuper du présent, de rêver à la belle étoile, de se créer des chimères ; il faut aussi songer à l’ave-
nir, se faire une position quand on n’en a pas une, et, lorsqu’on en possède une, laconsolider. Lesjeunesgens, dans leur imprévoyance, n’ont guère l’habitude de se préoccuper d’idées sérieuses, c’est naturel; mais il est du devoir.des parents d’y songer pour eux, et c’est ce que nous avons fait.
« Maurice et moi nous pâlîmes, ma mère continua :
— Voici donc ce que nous avons résolu, dit-elle d’une voix nette et dure... Dans quelques jours, Maurice partira pour Rio- Janeiro, où nous lui avons trouvé une place de premier commis chez un fort négociant de cette ville. Avec du travail, de la conduite, il pourra promptement arriver à un bon résultat, et plus tard il nous remerciera de la direction que nous lui avons donnée... Quant à ma fille, son mariage est arrêté avec un riche propriétaire de Lorient.
— Ma mère! m’écriai-je avec effroi.
— Madame! dit Maurice avec désespoir.
— Eh bien ! reprit froidement ma mère, qu’y a-t-il? qu’avez-vous? n’êtes-vous pas . contents ? que vous faut-il encore?
— Un peu de pitié, madame ! lui dit Maurice en s’agenouillant à ses pieds; j’aime votre fille!
— J’aime Maurice, ma mère! dis-je en allant me placer à genoux près de lui.
« 11 se fit un silence, pendant lequel ma mère nous regarda d’un air irrité ; mon père dévorait des larmes.
— Enfants! vous ne m’apprenez rien, dit enfin ma
LE ROMAN UE MADELEINE
mère après avoir réprimé un mouvement d’irritation. Je sais parfaitement cpie vous vous aimez, et c’est ce que je ne saurais souffrir plus longtemps. Il est donc nécessaire que vous partiez, Maurice, et que ma fille se marie; vous êtes trop pauvre pour l’obtenir, elle n’est pas assez riche pour être à vous.
— Mais je travaillerai avec énergie, madame ! je soulèverai des montagnes, s’il le faut, et j’acquerrai de la fortune! s’écria Maurice en pleurant.
— La fortune ne s’acquiert pas aussi vite que vous le pensez, et je n’ai pas envie que Madeleine reste fille jusqu’au moment où vous aurez soulevé des montagnes, ce qui doit être très-long et très-difficile, à coup sûr.
— Et moi, ma mère, répliquai-je dans un élan de courage et d’indignation, je n’ai pas envie de me marier, et je ne me marierai pas !
— C’est ce que nous verrons, me répondit ma mère d’un ton glacé. En attendant, suivez- moi... Et vous, Maurice, ayez soin de vous tenir prêta vous embarquer bientôt. Je vous en prie, je l’exige même, s’il le faut.
«Je la suivis, le désespoir dans l’âme; Maurice resta atterré. Mon père voulut présenter quelques observations, mais ma mère se retourna et lui lança un regard qui lui ferma la bouche. Cette scène avait été comme un coup de foudre; elle nous avait brisés. Le lendemain, ma mère me conduisit, à l’insu de tout le monde, chez une de ses amies qui habitait Laignelet. Quand nous en revînmes, Maurice était parti. Mon
père, bon et faible père! me remit en cachette une lettre de lui, dans laquelle il m’expliquait les cruels motifs qui avaient déterminé son départ : il préférait une séparation éternelle au tourment de me voir devenir la femme d’un autre.
« Adieu, Madeleine! disait-il en terminant, la vo- « lonté de voire mère est inflexible, et je n’espère pas « que vous puissiez longtemps lui résister. Ah ! fasse « le ciel que vous ne soyez pas malheureuse! Souve- « nez-vous quelquefois qu’il est au delà des mers un a ami désolé, qui vous a bien aimée et qui vous ai- « mera jusqu’à son dernier jour.
« Hélas! je me serais fait tuer pour vous, et pour- « tant le destin nous sépare, et je ne vous verrai peut- « être plus jamais ! Jamais ! ah ! mon cœur se déchire, « mes yeux sont pleins de larmes, et la plume tombe « de mes mains; il y a des chagrins qui sont affreux!
« Adieu donc, pauvre et chère Madeleine! Adieu!
« Maurice. »
« Oui, il y a d’affreux chagrins en ce monde! Je ne me plaignis pas, je yersai à peine quelques pleurs; mais je sentis mon cœur se serrer comme sous la pression d’une main de fer, et je tombai malade. J’espérai mourir; vaine espérance! la mort n’épargne-t-elle pas de préférence le malheureux? Je résolus de ne jamais me marier : résolution plus vaine ! Maurice me connaissait bien : je suis d’un caractère craintif, sans
LE ROMAN DE MADELEINE. 109
persévérance, sans énergie. Je refusai longtemps d’épouser M. Rhéal, je soutins même contre ma mère une lutte désespérée ; mais , après une résistance inouïe, je fus vaincue et j’épousai, de guerre lasse, celui qu’on me destinait.
«M. Rhéal était un homme d’une trentaine d’années environ, grand et beau. Il avait une élégance recherchée, quoique d’un goût contestable, des grâces un peu prétentieuses, une affabilité doucereuse qui ressemblait à delà souplesse féline; quand il caressait, on sentait ses griffes. Comme il était riche et libéral, beaucoup de gens l’aimaient; à moi, au contraire, il n’inspirait qu’une instinctive et insurmontable répulsion. Le bruit s’était répandu qu’il avait gagné une partie de sa fortune dans des opérations assez mal famées; on disait aussi qu’il avait une conduite déréglée; mais ces rumeurs étaient arrivées si faibles de Lorient à Fougères, que ma mère, à qui l’homme plaisait, n’y avait fait aucune attention. Le premier anneau de la chaîne de mes malheurs m’était rivé. Il fallut quitter Fougères pour suivre mon mari; je dis adieu à mon vieux père, qui, saisi d’un serrement de cœur prophétique, ne put articuler que ces mots : « Puissions-nous ne pas nous repentir! » Je dis adieu du fond de l’âme à notre petit jardin, à notre maisonnette, aux campagnes environnantes, à tous ces lieux aimés où j’avais abrité mes amitiés d’enfant, mes amours de jeune fille, et je partis pour Lorient, en
sentant que j’avais dit adieu à tout le bonheur qu’il m’était donné de goûter en ce monde.
«Le premier mois de notre mariage me parut cruel, non pas que j’eusse à me plaindre déjà de M. Rhéal, mais j’étais dévorée de honte et de remords d’appartenir à un autre qu’à Maurice. J’avais horreur de moi-même; il me semblait que je commettais un crime en me livrant à un homme que je n’aimais pas; je ne sais pourquoi , je m’attendais à expier ce crime non flétri par les hommes, dont les préjugés, les institutions sont souvent en désaccord avec les lois de la nature, de la justice et de la vérité. Du reste, je n’avais pas besoin, pour prévoir un châtiment, d’une intuition bien profonde; car, quoique assez jeune et assez jolie pour que la nouveauté de ma possession contînt momentanément le caractère de M. Rhéal, quoiqu’il parût m’adorer, cette adoration n’était cependant pas sans un mélange d’emportements mal comprimés, que je pouvais regarder comme les précurseurs d’une tempête qui couvait. J’attendais l’orage sans chercher à le prévenir; je l’avoue, j’étais triste et grave, et ma mélancolie, loin de se dissiper, ne faisait que s’accroître. J’accueillais avec froideur les avances de mon mari, et bientôt il s’opéra en lui une révolution terrible. 11 s’irrita, il se lassa de moi, et son idole d’un moment devint une statue d’argile qu’il résolut de briser. Sans doute j’avais le tort de ne pas l’aimer, mais, avec un caractère aussi faible que
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le mien, un peu de douceur et de persévérance m’eussent bientôt inspiré, sinon de l’amour, du moins de l’estime; à défaut d’un sentiment plus vif, l’amitié fût venue. Mais M. Rhéal préféra suivre la pente naturelle de son caractère : il fut brutal, et quelle bru- tablé! Ce n’était pas celle d’un homme naturellement bon, qui subit l’influence d’une mauvaise éducation ; c’était la brutalité d’un cœur à la fois violent et dissimulé. Le désir de la vengeance la mit d’abord en œuvre; plus tard, la débauche la rendit terrible, implacable, sans frein.
« Je dois dire que l’homme auquel je venais d'étre liée était déjà mon ennemi avant mon mariage. Une lueur d’amour s’était bien glissée dans son coeur à ma vue, mais la persistance de mes refus l’avait ensuite transformée en une haine ardente. Dès lors la vanité offensée l’avait conduit à persévérer. Comme il arrive chez les hommes dont l’opulence excite la présomption naturelle, la vanité de M. Rhéal était immense, et j’avais humilié celte vanité ! Voilà ce que je ne tardai pas connaître. Un an j’avais refusé d’être à lui, un an j’avais repoussé ses instances, ses. prières, et cela à cause de Maurice, ce que M. Rhéal n’ignorait pas. Un homme de cœur se fût retiré devant mes répugnances fondées sur de si légitimes motifs; mais lui s’était roidi contre moi-même, avec la secrète intention de me faire payer mes dédains. Clarisse n’avait pas dans M. Solmes uu prétendant plus mal inten-
lionne que M. Rhéal ne l’était pour moi. Je le savais, et je l’épousai. Que voulez-vous? J’avais senti le besoin d’échapper à la tyrannie maternelle, de changer au moins d’esclavage.
« Malheur à celui qui ne sait pas résister ! Si supérieur qu’il soit, les volontés contraires courberont la sienne, et il se dégradera inévitablement... M. Rhéal profila des premières circonstances pour m’intimider. Une année de mariage lui avait appris qu’il avait affaire à un être incapable de lutter. 11 était de ceux qui sont forts de la faiblesse des autres, et qui brisent ce qui plie devant eux. Déjà des paroles échappées dans des moments d’irritation m’avaient suffisamment révélé qu'il n’avait point oublié mes longs refus, et qu’il ne songeait à rien moins qu’à user d’indulgence pour m’attacher à lui. Quelques mois ne s’étaient pas écoulés qu’il ne prenait plus la peine de contenir ses accès de violence. 11 ne les faisait pas encore retomber sur moi, mais, au plus léger motif de contrariété, il s’emportait jusqu’à briser tout ce qu’il touchait. Si ces violences avaient été bruyantes, elles m’eussent effrayée, sans me glacer toutefois; mais, comme elles étaient sourdes, je les trouvai redoutables, et j’eus peur. Il s’en aperçut, s’en félicita intérieurement, et n’en laissa qu’un plus libre cours aux terribles caprices de ses emportements. Chaque jour sa voix se fit entendre de plus en plus dure et grondeuse ; il me reprocha ma tristesse en des termes de plus en plus offensants; il
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prit, en me parlant, des airs d’une ironie si méprisante, que je me sentais révoltée. Mais il suffisait d’une seule de ses contractions pour changer aussitôt, et, malgré moi, mes élans de révolte en tressaillements d’effroi.
« Un jour, je me rendis sur la plage, dans un endroit isolé. Je m’assis sur une roche; j’étais seule, triste et recueillie, je regardais la mer avec mélancolie en suivant du regard le vol des mouettes à l’horizon. ' .
— Que n’ai-je aussi. des ailes! disais-je tout bas.
« Puis mon esprit s’élançait à travers l’espace, {dus rapide que l’alcyon, et je voyais Maurice assis comme moi sur la grève lointaine, pleurant ma perle dans son exil. Rêveuse, j’allais m’asseoir doucement à ses côtés, il me pressait sur son cœur; il me faisait d’amers reproches, j’implorais mon pardon, et nos pleurs se confondaient déficit useinent. Mais l’illusion s’évanouit bien vite. Une voix retentit près de moi. Je frissonnai.
— Vous allez vous promener bien loin, madame?
« Toute tremblante comme si j’étais prise en faute, je me levai sans répondre. M. Rhéal reprit avec une âcre ironie :
— Est-ce que je vous dérange? Il me semble que « ' vous étiez en train de soupirer. Ah ! je vous reconnais bien là, vous n’avez pas le sens commun.
— Parlons! lui dis-je d’un air sombre.
— Peste! il y a clans ce simple mot je ne sais quoi qui signifie : Vous m’êtes insupportable, n’est-îl pas vrai? Allons, Madeleine, avouez que vous me détestez cordialement.
— Je ne vous aime ni ne vous liais! répondis-je à demi-voix.
— Fort bien ! de l’indifférence! c’est plus que je n’espérais... Mais, dites-moi , une femme peut-elle vivre sans une affection? Je ne le pense guère ; je suis donc curieux de savoir quel est l’heureux mortel qui usurpe ma place dans votre cœur ! Soyez franche, vous me ferez le plus vif plaisir.
— - Mon cœur n’a jamais été usurpé, lui répondis-je froidement.
— Je comprends ; vous voulez dire, reprit-il en pâlissant, qu’il appartient toujours à ce petit va-nupieds, à ce... comment l’appelez-vous donc, cet enfant nourri de la pitié de vos parents?... Ab ! vous en étiez folle, de celui-là, parbleu!
— C’était un noble et bon jeune homme, monsieur, répondis-je en élevant la voix et en puisant un courage extraordinaire dans l’exaltation de ma pensée d’amour. Le cœur d’un tel va-nu-pieds vaut mieux que le trésor d’un riche égoïste et méchant!... Quant à être folle, répondis-je, si je le suis jamais, ce ne sera pas d’amour, à coup sûr !
— El de quoi donc, madame? dit-il en s’animant.
« Ses lèvres se contractèrent, sa main se crispa. Ce-
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1 1 fî
pendant, il parut étonné de mon audace. Avec plus d’expérience, j’eusse aperçu de l’irrésolution dans son attitude. Avec moins de timidité, j’eusse continué sur le même ton ;.et mon énergique fierté lui aurait sans doute imposé le respect. Mais je retombai dans ma lâche faiblesse. Son insolence s’en accrut aussitôt.
— Oh! fit-il en modulant sa voix d’une façon singulière, c’est le chagrin qui vous rendra folle, n’est-ce pas? En vérité, je vous rends si malheureuse !
« Je ne répondis rien.
— Je suis un mari si dénaturé, un tyran si insupportable ! Comment donc ! n’est-ce point inouï ? j’ose trouver mauvais que madame soit froide comme un marbre, triste comme une tombe ! J’ose m’offenser de voir madame venir rêver à je ne sais quel pitoyable amour !
— Monsieur ! m’écriai-je dans un élan de mépris.
— Madame ! reprit-il avec une sourde véhémence.
— Vous me ferez mourir, monsieur !
— Que m’importe, madame ! vos infidélités fantastiques me déplaisent ! vos airs de persécutée me lassent ! Je veux qu’à l’avenir vous cachiez si bien vos larmes, que je n’en aperçoive pas une trace ! Je veux que vous étouffiez si bien vos regrets, que je n’en soupçonne pas le souvenir !
— Vous feriez mieux alors, répondis-je au hasard, de m’ouvrir la poitrine et de m’arracher le coeur?
— Votre amour pour un vagabond est-il donc si invincible? s’écriât-il.
— Qui vous parle de mon amour, monsieur ? et pourquoi vous plaire à insulter à mes souvenirs ? Vous n’avez pas de cœur !
— Silence ! s’écria-t-il furieux, en s’élançant vers moi, le poing levé.
— Honte sur vous, si vous me touchez ! lui dis-je en reculant d’un pas.
« Mais gavais à peine achevé ces mots que je poussai un cri.
« J’étais frappée !
«Mon premier mouvement fut de saisir une pierrp, mais presque aussitôt M; Rhéal s’empara de mes mains, et, les étreignant comme dans un étau :
— Pas un mot, pas un geste ! dit-il, ou je le tue ! ! !
« En ce moment, mon regard rencontra le sien, qui était affreux... Je n’ai jamais vu d’expression aussi - terrible : Le malheureux avait les lèvres bleues, les joues terreuses, le blanc des yeux sanglant. Je me sentis défaillir, et je tombai sans connaissance.
« Lorsque je repris mes sens, j’étais couchée sur mon lit. Le médecin était près de moi, ainsi que Denise, ma femme de chambre. Je recueillis mes esprits,
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et je me rappelailnentôl la cause de mon évanouissement. Le médecin m’interrogea, j’eus un instant l’idée de lui apprendre ce qui venait de se passer;, mais je compris que celte révélation ne servirait qu’à ébruiter une scène que je trouvais aussi ridicule qu’odieuse. Je me tus ; mais, quand je fus seule, je formai la résolution de retourner le lendemain chez mes parents, d’échapper à mon mari, en allant me placer sous la protection de la famille. Satisfaite de mon projet, je m’occupai de ses moyens d’exqcution. Après avoir tout préparé, je passai une nuit de paisible -insomnie à réfléchir à ma démarche, que je trouvai raisonnable et nécessaire. Je pensais même qu’elle était de bonne politique, que ma mère, indignée contre M. Rhéal, me serait un auxiliaire puissant dans celle conjoncture, et qu’elle se résoudrait à me garder auprès d’elle, ne fût-ce que pour satisfaire cet instinct de domination qui la caractérisait. Cet espoir me sourit, car je sentais qu’il me serait doux désormais de rester sous le toit où vivait mon père, d’habiter ma ville natale où j’allais cueillir à chaque pas, avec les roses du jardin elles pâquerettes de la vallée, mes plus frais et mes plus gracieux souvenirs ; l’aspect des lieux où nous avons aimé est si doux à la tristesse de notre cœur ! Mais le sort ne permit pas qu’il en fût ainsi. '
Le lendemain , hélas ! je reçus unelettre de Fougères, dans laquelle on m’apprenait que le feu avait pris la
nuit à la maison de mon père et de ma mère, et qu’ils avaient été victimes de l’incendie.
« Ne semble-t-il pas que le malheur soit parfois comme le lierre ? A peine se cramponne-t-il à l'homme qu’il l’envahit et l’étreint parfois jusqu’à ce qu’il le flétrisse ou le tue. Cette nouvelle de la mort de mes parents me fit verser des torrents de larmes ; mais, je dois le dire, ce fut moins peut-être sur l’horrible fin de mon père et de ma mère que sur ma propre destinée. En effet, profondément superstitieuse, je pensai que ce terrible événement ne pouvait être qu’une manifestation des décrets de la Providence, qui me retirait toute protection, tout refuge, et me condamnait à vivre avec M. Rhéal, pour me faire expier sans doute le chagrin que j’avais involontairement causé à Maurice en me mariant. J’imaginai que le ciel était indigné de la faiblesse avec laquelle je m’étais soumise à l’inflexible volonté de ma mère, et qu’il voulait prolonger l’épreuve de mon repentir. Je me complus dans celte idée de châtiment expiatoiré, et me résignai à garder le joug qui m’était imposé. Dans les circonstances où je me trouvais placée, je ne savais d’ailleurs où me réfugier. Une autre raison venait encore me confirmer dans mes idées de résignation : j’allais être mère ! douce perspective qui me souriait à travers mes peines et relevait mon esprit abattu ! Je me dis avec l’orgueil du martyr : « Allons, pauvre femme, souffre pour ton enfant, il faut l’élever
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dans l’aisance et lui assurer un riche avenir ! Que la fuite ne le déshérite pas de l’affection et de la fortune de son père ! » Et ce fut par de tels sentiments que je m’élevai à mes propres yeux jusqu’à l’héroïsme, et que je me crus irrévocablement vouée au malheur. Je restai donc, chez mon mari, j’y restai avec l’intime satisfaction de mon courage ; maintenant que je me connais mieux, je sais qu’il y avait là autant de faiblesse que de dévouement.
« Soit que le remords eût trouvé quelque accès dans son cœur, soit toute autre raison, M. Rhéal parut un instant changer à mon égard. Il cessa d’être brutal ; il alla même jusqu’à me faire entendre qu’il regrettait ce qui s’était passé. Ce changement ne me souriait guère, cependant il me fit espérer le calme que je souhaitais avec ardeur et dont j’avais un grand besoin. Je feignis donc d’avoir publié mes griefs et de lui savoir gré de ses bonnes intentions. Cela dura, tant bien que mal, jusqu’à ce que je fusse devenue mère. Il sortait souvent, et restait dehors des journées, des nuits entières. J’étais loin de me plaindre de ma solitude où je me livrais à mes rêveries. Je rêvais, car rêver était mon unique bonheur, que je revoyais Maurice, que j’allais avec lui me cacher dans quelque impénétrable retraite. Là, nous étions heureux ! rêves charmants ! Peu m’importait ce que pouvait faire M. Rhéal durant ses longues absences. S’il m’arrivait de penser à lui, c’était pour désirer qu’un attrait in-
connu le retînt éternellement loin de sa demeure. Sur ces entrefaites, j’appris qu’il s’était remis à jouer et qu’il recommençait sa vie de dissipation. Au bout de quelques mois, les orgies et la fréquentation des maisons de jeux altérèrent sa santé et aigrirent de nouveau son caraclère. Il ne rentrait plus à la maison que l’air sombre, l’esprit mécontent. La chance s’étant prononcée impitoyablement contre lui, elle acheva de le rendre tel qu’il était autrefois, pis encore. Ne sachant à qui s’eri prendre, il fil retomber sur moi le ressentiment de ses déceptions, le dégoût secret de ses débauches. Je me montrai patiente et douce. 11 s’enhardit. Je le vois alors tournant autour de moi comme un milan autour de sa proie pour fondre bientôt sur elle à l’improviste. Je savais ce que cela voulait dire, et pâle, lame oppressée, j’avais soin de me renfermer dans le.silence et d’observer une grande réserve. Mais tout à coup un mouvement brusque me faisait tressaillir, et j’entendais le brisement d’un meuble, dont les éclats manquaient rarement de m’atteindre; bien heureuse quand mon mari ne me frappait pas lui-même.
« Hélas ! si une femme se laisse maltraiter une fois sans rompre à jamais, ou sans user de représailles, elle est perdue ! J’étais donc perdue, moi t car ces scènes poignantes se renouvelèrent bientôt chaque jour. Et notez bien, monsieur, que, loin de me plaindre, je cachais au contraire avec coin mes tortures de
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chaque jour, j’étouffais le bruit de mes sanglots, afin que ce bruit n’allât pas révéler mon martyre. C’était à ce point que le sang me montait au visage, quand je soupçonnais qu’on se doutait peut-être des mauvais traitements que j’endurais. Imbécile ! je consentais à être frappée, pourvu que tout le monde l’ignorât ; j’acceptais mes douleurs, pourvu qu’elles restassent enterrées dans la cendre du foyer domestique. Sous ce rapport, je dois rendre justice à M. Rhéal, sa façon d’agir à mon égard répondait parfaitement à mes vœux. Il savait ménager les apparences ; il ne lui arrivait jamais devant le monde de s’emporter contre moi. Il affectait même une obséquiosité, qui faisait dire à bien des gens :
— A la bonne heure ! voilà un ménage en bonne intelligence.
« Ou bien, en me voyant toule triste, tandis que mon mari souriait, en le voyant m’adresser la parole avec une sorte de tendresse affable, tandis que je lui répondais avec froideur, quelques-uns trouvaient que j’étais trop heureq^e, que je ne méritais pas d’être unie à un homme si prévenant et si bon. Us ne voyaient pas, les aveugles, qu’au moment même où la bouche de mon mari distillait quelque parole mielleuse, ses ongles m’entraient dans la chair et que je . pâlissais de douleur. Comme vous voyez, je n'étais pas seulement sous la dépendance d’un homme brutal, mais eneore d’un hypocrite. Je vous ait dit, monsieur,
que, dans ma terreur invincible, je n’avais jamais osé m’insurger contre tant de lâche brutalité. Je me suis trompée, cela m’est arrivé une fois, mais une seule ; c’était à propos de l’un de mes enfants, car j’avais deux enfants, deux petits anges jumeaux, aux yeux bleus et aux cheveux blonds, deux gouttes de miel au bord de mon vase d’amertume, deux fleurs printanières sur mon cœur désolé. Je les adorais ; il me suffisait de reposer mes regards sur eux pour sentir magiquement se dissiper mes ennuis. Dans mes rêves d’avenir, je voyais le moment où, appuyée sur leurs bras protecteurs, je pourrais goûter le repos et les douceurs de la famille. Le but de mes aspirations était bien éloigné, hélas ! J’espérais l’atteindre cependant. Pauvre femme !
« Un soir, par hasard, il y avait réunion chez nous, neuf heures venaient de sonner. Je dis à Denise de coucher les enfants, qui avaient alors cinq ans ; l’un se nommait Gilbert, l’autre Gratien ; Gratien avait un caractère gai, une expansion facile ; c’était tout le contraire de Gilbert, grave, froid, concentré. M. Rhéul s’était engoué du premier, il ne caressait presque jamais l’autre. Je crois même qu’il le haïssait, ayant entendu dire qu’il avait un peu de la physionomie de Maurice.
— Allez vous coucher, Gilbert, dit mon mari d’un . ton qui ne souffrait pas de réplique.
— Et toi aussi, Gratien, dis-je.
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— Non, non, fit M. Rhéul, le retenant... il est amusant, lui !
Disant cela, il me lançait un regard significatif. Je pris alors Gilbert par la main, l’embrassai, et le conduisis moi-même à sa chambre en lui prodiguant des caresses et des consolations. Mais le cher petit avait le cœur gros; il ne pouvait refouler ses larmes : cette injustice le navrait.
— Tais-toi, mon ami, lui dis-je, tes pleurs n’obticndront rien et ne feront qu’irriter ton père ; couchetoi et dors; le jour viendra bien vite ; demain, je t’emmènerai à Hennebon, où j’ai affaire.
— Ma bonne mère ! ditGilbert en m’enlaçant de ses. deux petits bras et en pleurant toujours.
Lorsqu’il fut couché, ses larmes jaillirent encore en plus grande abondance ; je lui dis avec inquiétude :
— Tais-toi, tais-toi, Gilbert, je t’en prie; je vais aller te chercher quelque friandise.
« Lt je me rendis à l’office.
«En revenant, je remarquai que M. Rhéal n’était plusau salon. Je tressaillis malgré moi.
— Où est mon mari? demandai -je vivement, saisie d’une subite terreur.
— Gilbert pleurait toujours, me dit Gratien ; papa est allé luidire de se taire... je voudrais bien me coucher aussi, maman, ajouta-t-il avec uile expression adorable de bonté.
« Je ne lui répondis pas ; je courus aussitôt à la
chambre de mes enfants et vis Gilbert ensanglanté.
« Son père avait la main sur sa bouche pour l’empêcher de crier. Le pauvre enfant étouffait.
— Infamie ! m’écriai-je, hors de moi... 11 a tué mon enfant!! !
« Et au même instant je frappai M. Rhéal à la joue avec une force surhumaine. Il ne poussa pas un cri, il ne dit pas un mot; mais, me saisissant par les cheveux, il me renversa, il me foula sous ses pieds. Nos hôtes survinrent, autrement j'étais morte.
« A dater de ce jour seulement, on connut le caractère de M. Rhéal ; j’appris même que dans les sociétés de Lorient il n’était question que de lui; la compassion publique s’étant émue à mon égard, on trouvait inouï que je ne fisse point une demande en séparation. Je reçus bientôt des lettres où l’on me poussait à cette démarche, où l’on m’assurait que toutes les personnes présentes à la scène hideuse , comme on la qualifiait, se feraient un devoir de témoigner pour moi. Je n’en fis rien. J’avais l’esprit trop pusillanime pour en venir à cette extrémité. Outre que j’étais comme l’esclave russe abruti sous le knout du maître et incapable de lui résister, timide et honteuse, je redoutais plus encore l’éclat scandaleux d’une affaire judiciaire que la brutalité de mon mari. Hélas! pluignez-moi, monsieur! que dis-je? méprisez-moi ! car je vais vous raconter des choses qui vous donneront une idée bien triste du degré de là-
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chelé où peut descendre la peur. M. Rhéal ne tarda pas à connaître les bruits flétrissants qui couraient sur son compte; ses compagnons de débauche se firent forts de les lui apprendre. Dès lors, soit que l’éloge grossier de ces gens infâmes l’eût enivré, soit qu’il ressentît du dépit de se voir démasqué, il s’exalta dans son opprobre et cessa d’observer les apparences. De l’hypocrisie à l’effronterie, il n’y a souvent qu’un pas. 11 le fit sans hésiter. 11 me rudoya publiquement; il passa dans les rues de Lorient avec des femmes perdues au bras, et poussa même l’insulte jusqu’à les amener chez moi, dans la demeure de mes enfants!
« Et je souffris cela ! et j’entendis les éclats de l’orgie ! Je me révoltai d’abord, puis je passai de l'indignation. à l’insensibilité. Que m’importait, en effet, la conduite misérable d’un homme que je n’aimais ni n’estimais? Le seul regret que je ressentisse, c’était de voir gaspiller ainsi la fortune de mes enfants, mais j’étais loin de soupçonnér l’état désastreux où elle se trouvait déjà réduite; huit ans après mon mariage, le jeu - et les femmes avaient dévoré les trois quarts de ce que nous avions possédé. Bientôt M. Rhéal se révéla à mes yeux sous son plus odieux aspect.
— Madeleine, me dit un jour mon mari avec une