LE CARDIMAL OU BOIS MARIE
transporté d'aise d'héberger Monsieur l'intendant, prépara à la hâte tout ce qu'il put trouver chez lui, et eut l'honneur ds souper tête à têle avec lui, tandis que sa servante ré-ala les deux valets, dont Breteuil se défit, ainsi mie de la serv;nite, pour demeurer seul avec le i-uré. Breteuil aimoit à boire et y étoit expert. Il fit semblant de trouver lu souper bon et le vin encore meilleur . Le curé, charmé de son hôte, ne songea qu'à le rétorcer comme on dit dans les provinces : le broc étoit sur la table ; ils s'en versoienl tour à tour avec une familiarité qui transportoit le bon curé, Breteuil, qui avoil son projet, en vint à bout, et enivra le bonhomme à ne pouvoir se soutenir, ni voir, ni proférer un mol. Quand lîreteuil l'eut, en cet état, aciievé de le bien noyer avec quelques nouvelles lampées, il profita de ce qu'il en avoit tiré dans le [tremier qnarl d'heure du souper. 11 lui avoil demandé si ses re^'isti' s étoienl en bon ordre, et depuis quel lemps, et sous prétt'xte de sûreté contre les voleurs, où il les tenoit et où il en gardoit les ch fs, tellement que dés que Breteuil se lut bien assuré que le curé ne pouvoit plus faire usage d'aucun de ses sens, il prit ses clefs, ouvrit l'armcsire, en lira le registre ries mariages qui contenoit l'année dont il avoit besoin, en détacha bien proprement la feuilb' qu'il cherchoil, et malheur aux autres mariiges qui se trouvèri nt sur la même feuille, la mit dans sa poche, et rétablit le registre où il l'avoit trouvé, referma l'armoire et renrit les clefs où il les avoit prises. Il ne songea plus après ce coup qu'à attendre le crépuscule du matni pour s'en al'er ; laissa le bon curé cuvant profondément son vin, et donna quelques pistoles à la servante. Il s'en alla de là à Brive, chez le notaire, dont il s'étoit bien informé, qui avoit l'élude et les papiers de celui qui avcit fait le contrat de mariage, s'y errier ma avec lui, et ce force et d'autorité se fit remettre la minute du contrat de mar'iage. Il manda ensuite la femme, des mains de qui l'alibé du Bois avoit su tirer l'expédition de leur' conliat de mariage, la menaça des plus profonds cachots si
elle osoit dire jamais une parole de son mariage, el lui promit monte et merveilles en se taisant. Il l'assura de plus que tout ce qu'elle pourroit diri^ et laire seroit en pute perte, parce qu'on avoit mis ordie à ce quelle ne pût I ien prouver, et à se mettre en état, si elle «isoit branler, de la faire condamner de calomnie et d'imposture, et de la faire raser et pouriir dans la prison d'un couvent. Breleuil remit les deux importantes pièces à du Bois, qui l'en récompensa de la charge de secrétaire d'Éîat quelque temps après.
La femme n'osa souftler. Elle vint à Paris après la mort de son mari. On lui donna gros sur ce qu'il laissoit d'immense. Elle a vécu obscure, mais fort i son aise, et est morte à Paris plus de vingt ans après le cardinal du Bois, dont elle n'avoit point eu d'enfants. Du Boi^, à qui le cardinal son frère avoit donné sa charge de secrétaire du cabinit du Roi, et la charge des ponts et chaus ées qu'avoit le feu premier écuyer, et qui étoit bon et honnête homme, vécut toujours fort bien avec elle. 11 étoit assez mauvais méilecin de village dans son pays, lorsque son frère le fit venir à Paris quand il fut secrétaire d'État. Dans la suite, cette histoire a été sue, et n'a été désavouée ni contredite de personne.
L'onze juin, le Roi alla demeurer à Meudon. Le prétexte fut de nettoyer le château de Versailles, la raison fut la commodité du cardinal du Bois. Flatté au dernier point de présider à l'assemblée du clergé, il vouloit jouir quelquefois de cet honneur. Il désiroit aussi se trouver queiqueioisaux assemblées de la compagnie des Indes; Meudon le rappioehoit de Paris de plus que la moitié du che i.in de Versailles, et lui épargnoit du pavé Ses débau(dies lui avoient donné des incommodités habituelles et dou-
Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II. — 24
o60 MORT DU CARDINAL DU BOIS.
loiireuses que ie mouvement du carrosse irritoit, et dont il se cachoit avec grand soin. Le Roi fit à Meudon une revue de sa maison où l'orgueil du premier ministre voulut se satisfaire; il lui en coula cher. 11 monta à cheval pour y jouir mieux de son triomphe, il y souffrit cruellement, et rendit son mal si violent qu'il ne put s'empêcher d'y chercher du secours. 11 vit des médecins et des chirurgiens les plus célèbres, dans le plus grand secret, qui en augurèrent tous fort mal, et par la réitération des visiles et quelques indiscrétions la chuse comm"nça à transpirer. Il ne put continuer d'aller à Paris qu'une fois ou deux au plus, avec grande peine, et uniquement pour cacher son mal, qui ne lui donna pies(|ue plus île repos. En (|uelque état que fût le cardin;il du Bois, ses passions ne Toccupoient pas moins que si son âge et sa santé lui eussent promis encore quarante années de vie. Les soins de s'enric hir et de se perpélui-r la souveraine et unique puissance le tourmenloient avec la même vivacité.
Le cardinal du Bois avoit caché son mal tant qu'il avoit pu, mais sa cavalcade à la revue du Roi l'avoit aigii au point qu'il ne put plus le dissimuler à ceux de qui ii pouvoit e-pérer du secours. Il n'oublia rien cependant pour le dissimuler au monde ; il alloit tant qu'il pouvoit au conseil, faisoit avertir les ambassadeurs qu'il iroit à Paris, et n'y alloit point, et chez lui se rendoit invisible, et faisoit des soi'ties épouvantables à quiconque s'avisoit de lui vouloir (lire quelque chose dans sa chaise à porteurs entre le vieux château et le château neuf, où il logeoit, ou en entrant ou sortant de sa chaise. Le samedi 7 août, il se trouva si mal que les chirurgiens et les médecins lui déclarèrent qu'il lui falloit faire une opération qui étoil trèsurgente, sans laquelle il ne pouvoit espérer de vivre que fort peu de jours, parce que l'abcès, ayant crevé dans la vessie le jour qu'il avoit monté à cheval, y mettroit la gangrène si elle n'y étoit déjà, par l'épanchement du pus, et lui dirent qu'il falloit le tiansporter sur-le-champ à Versailles pour lui faire cette opération. Le trouble de cette
terrible annonce l'abattit si fort qu'il ne put être transporté en litière de tout [le] lendemain dimanche 8 ; mais le lundi 9, il le fut à cinq heures du matin.
A[très lavoir laissé un peu reposer, les médecins et les chirurgiens lui proposèrent de recevoir les sacrements et de lui faire l'opération aussitôt après. Cela ne fut pas reçu paisiblement ; il n'étoit presque point sorti de furie depuis le jour de la revue; elle avoit encore augmenté le somedi sur l'annonce de l'opération. Néanmoins, quelque temps après, il envoya cheicher un récollet de Versailles, avec qui il fut seul environ un quart d'heure. Un aussi grand iîomnie de bien, el si préparé, n'en avoit pas besoin de davantage. C'est d'ailleurs le privilège des dernières confessions des premiers minisires. Comme on rentra dans sa chambre, on lui proposa de recevoir le viatique ; il s'écria que cela étoit bientôt dit, mais qu'il y avoit un cérémonial pour les cardinaux, qu'il ne savoil pas, et qu'il falloit envoyer le demander au cardinal de Bissy à Paris. Chacun se regarda et comprit qu'il vouloil tirer de longue; mais comme l'opération pressoit, ils la lui proposèrent sans attendre davantage. Il les envoya promener avec fureur, et n'en voulut plus ouïr parler.
Lu Faculté, qui voyoit le danger imminent du moindre letardement, le manda à M. le duc d'Orléans, à Mcudon, qui sur Ic-cbamp vint à Versailles dans la première voilure qu'il trouva sous sa main. Il exhorta le cardinal à l'opération, puis demanda à la Faculté s'il y avoit de la sûreté en la faisant. Les chirurgiens et les médecins répondirent qu'ils ne pouvoient rien assurer là-dessus, mais bien que le cardinal n'avoit pas deux heures à vivre si on [ne] la lui faisoil tout à l'heure. M. le duc d'Orléans retourna au lit du malade, et le pria tant et si bien qu'il y consentit. L'opération se fit donc sur les cinq heures, en cin(| minutes, par la Feyronie, piemier chiturgij-n du Roi en survivance de Maréchal, qui étoit préseiii avec Chirac el quelques autres médecins et chirurgiens des plus célèbres. Le cardinal cria et tempêta
étrangenient ; M. le duc d'Orléans rentra dans la chambre aussitôt apiès, où la Faculté ne lui dissimula pas qu'à la nature de la plaie et de '.:e qui en éloit sorti, le malade n'en nvoit pas pour longtemps. En [effet], il mourut précisément \ingl-quatie heures après, le mardi 10 août, à cinq heures du soir, grinçant les dents contre ses chirurgiens tt contre Chirac, auxquels il n'avoit cessé de chanter pouilles.
On lui apporta pourtant l'extrême-onction : de communion, il ne s'en panla plus, ni d'aucun prêtre auprès de lui ; et finit ainsi sa vie, dans le plus grand désespoir et dans la rage de la quitter. Aussi la fortune s'étoit-elle bien jouée de lui, se fit acheter chèremenl et longuement par toutes sortes de peines, de soins, de projets, de menées, d'inquiétudes, de travaux et de tourments d'esprit, et se déploya enfin sur lui par des torrents précipilés de grandeurs, de puissance, de richesses démesurées, pour ne l'en laisser jouir que quatre ans, dont je mets l'époque à sa charge de secrétaire d'État, et deux seulement si on la met à son cardinalat et à son premier ministère, pour lui tout arracher au plus riant et au plus complet de sa jouissance, à soixante-six ans. Il mourut donc maître absolu de son maître, et moins premier ministre qu'exerçant toute la plénitude et toute l'indépendance de toute la puissance et de toute l'autorité royale ; surintendant des postes, cardinal, archevêque de Cambray, avec sept abbayes, dont il fut insatiable jusqu'à la fin, et avoit commencé des ouvertures pour s'emparer de celles de Cilt^aux, de Prémontré, et des autres chefs d'ordre, et il fut avéré après qu'il recevoit une pension d'Angleterre de quarante mille livres sterling. J'ai eu la curiosité de rechercher son revenu, et j'ai cru curieux de mettre ici ce que j'en ai trouvé, en diminuant même celui des bénéfices, pour éviter toute enflure.
J'ai mis pareillement au rabais ce (ju'il tiroit de ses appointements de premier ministre et des postes; je crois aussi qu'il avoit vingt mille [livres] du clergé comme car-
dinal, mais je n'ai pu le s ivoir avec certitude. Ce qu'il avoit eu et réalisé de Law éloit immense. Il s'en éloit fort servi ;i Rome pour son cai-linalat ; mais il lui en étoit resté un prodigieux argent comptant. Il avoit une extrême quantité de la plus belle vaisselle d'argent et de vermeil, et la plus admirablement travaillée; des plus riches meubles, des plus rares bijoux de toutes sortes, di'S plus beaux et des I lus rares attelages de tout pays, et des plus somptueux équipages. Sa table étoit exquise et superbe eu tout, et il en faisoit fort bien les honneurs, quoique extrêmeinenl sobre et par nature et par régime.
Sa place de précepteur de M. le duc d'Orléans lui avoit procuré l'abbaye de Nogent-sous-Coucy ; le mariage de ce prince celle de Saint-Just ; ses premiers voyages d'Hanovre et d'Angleterre celles d'Airvaux et de Bourgueil ; les trois autres sa toute-puissance.
Cambray 120,000 livres.
Noi;ent-sous-Coucy 10,000
Saint-Just. . . . ' 10,000
Airvaiix 12,000
Bourgueil 12,000
Ber^'ues-Saint-Vinox.. . . • 60,000
Saint-Bertin. 80 000
Cercamp 20,000
Premier ministre.. . 150,000
Les postes 100,000
2ri0,000
la pension d'Angleterre, à 24 livres la livre sterlingr 960,000
Ainsi en
Bénéfices 325,000
Premier ministre 150,000
Postes 100,000
Pension d'Angleterre O'i) 000
Quel monstre de fortune, et d'où parti ! et comment si rapidement précipité ! C'est bien littéralement à lui qu'on peut appliquer ce passage du psaume :
«.... J'ai passé, il n'étoitdèjà plus, il n'en est rien resté . jusqu'à ses traces étoieiit effacées. »
Vidi vnpium superexaltatum et elevatum sicut cedros
Libani.
Et transivi, etecce non erat, et non est inventus locus ejus.
{Psaume xxxvi, versets 35 et 56.)
Le mercredi au soi'r, lendemain de sa mort, il fut porté de Versailles à Paris dans l'église du chapitre de Saiiit- Ilonoré, où il fut enterré quelques jours -iprès. Les Académies dont ilétoit lui firent faire chacun un service où ils assistèrent, l'assemblée du clergé un autre conmie à leur président; et en qualité rie premier ministre, il y en eut un à Notre-Dame, où le cardinal de Noailles officia, et où les cours supérieures assistèrent. Il n'y eut point d'orai • son funèbre à aucun ; on n'osa l'hasarder. Son fi ère, plus ^\c\l\ que lui et hotniêle homme, qu'il avoit fait venir lorsqu'il fut secrétaire d'État, demeura avec la charge de secrétaire du cabinet qu'il avoit, et qu'il lui avoit donnée, cl les ponts et chaussées, qu'il lui procura à la mort de Beringhen, premier écuyer, qui les avoit, et qui s'en éloil très-dignemenl acquitté. Ce du Bois, qui étoit fort modeste, trouva un iunncnseherilage.il n'avoil qu'un fils, chanoine de Sainl-IIuiioré, qui n'a > oit jaiuais voulu ni places ni bénéfices et qui vivoit très-saintemenl. Il ne voulut presque lien toucher de cette riche succession. 11 employ;i une partie à faire à son oncle une espèce de mausolée beau, mais modeste, plaqué contre la muraille, au bas de l'é- ; glise où le cardinal est enterré, avec; une inscription fort chrétienne, et distribua l'autre partie aux pauvres, dans la crainte qu'elle ne lui portât malédiction.
On a bien des exemples de prodigieuses fortunes, plusieurs même de gens de peu, mais il n'y en [al aucune de
personne si destituée de tout talent qui y porte et qui la soutienne que l'étoit le cardinal du Bois, si on en excepte la basse et obscure intrigue. Son esprit éloit fort ordinaire, 50M savoir des plus communs, sa capacité nulle, son exttriiur d'un furet, mais de cuistre, son débit désagréable, |)ar articles, toujours incertain, sa fausseté écrite sur son front, ses mœurs trop sans aucune mesure pour pouvoir êtie cachées : des fougues qui [ne] pouvoienl passer que pour des accès de folie, sa tête incapable de contenir plus d'une affaire à la fois, et lui d'y en mettre ni d'en suivre aucune que pour son intérêt personnel : rien de sacré, nulle sorte de liaison respectée ; mépris déclaré de foi, de parole, d'honneur, de probité, de vérité : grande es ime et pratique continuelle de se faire un jeu de tout' s ces choses; voluptueux autant qu'ambitieux; voulanttout en toutgenre, se comptantluiseulpour tout, et toutce qui n'étoit point lui pour rien, et regardant comme la dernière démence de penser et d'agir autrement. Avec cela, doux, bas, souple, louangeur, admiiateur, prenant toutes sortes de formes avec la plus grande facilité, et revêtant toutes sortes de personnages, et souvent contradictoires, pour arriver aux différents buts qu'il se proposoit, et néanmoins très peu capable de séduire. Son raisonnement par élans, par bouffées, entortillé même involontairement, peu de sens et de justesse ; le désagrément le suivoit partout. Néanmoins des pointes de vivacité puissantes quand il vouloit quelles ne fussent que cela, et des narrations amusantes, mais déparées par l'élocution, qui auroit été bonne sans ce bégayement dont sa fausseté lui avoit fait une habitude, par l'incertitude (ju'il avoit toujours à répondre et à parler. Avec de tels défauts, il est peu concevable que le seul homme qu'il ait su séduire aitélé M. le duc d'Orléans, qui avoit tant d'esprit, tant de justesse dans l'esprit, et qui saisissoit si promptement tout ce qui se r)Ouvoit connoître des hommes. Il le gagna enfant, dans ses Jonctions de précepteur ; il s'en empara jeune homme enfavorisanî son penchant pour la liberté, le faux et bel air.
l'entraînement à la débauche, le mépris de toute règle, en lui gâtant par les beaux principes des libertins savants le cœur, l'esprit et la conduite, dont ce pauvre prince ne put jamais se délivrer, non plus que des sentiments contrair<s de la raison, de la vérité, de la conscience, qu'il prit toujours soin d'étouffer.
Les folies publiques du cardinal du Bois, depuis surtout que, devenu le maître, il ne les contint plus, feroient un livre. Je n'en rapporterai que quelques-unes pour échantillon. La fougue lui faisoit faire quelquefois le tour entier et redoublé d'une chambre courant surles tables et les chaises sans toucher du pied à terre, et M. le duc d'Orléans m'a dit plusieurs fois en avoir été souvent témoin en bien des occasions.
Le cardinal de Gesvres se vint plaindre à M. le duc d'Orléans de ce que le cardinal du Bois venoit de l'envoyer promener dans les termes les plus sales. On a vu ailleurs qu'il en avoit usé de même avec la princesse de Montauban, et la réponse que M. le duc d'Orléans avoit faite à s^s pi dûtes. La vérité est qu'elle ne méritoil pas mieux. L'étonnant fut qu'il dit de même à un homme des mœurs, de la gravité et de la dignité du cardinal de Gesvres, qu'il avoit toujours trouvé le cardinal du Bois de bon conseil, et qu'il croyoit qu'il feroit bien de suivre celui qu'il lui venoit de donner. G'étoit apparemment pour se défaire de pareilles plaintes après un tel exemple : et en effet on ne lui en porta plus depuis.
Mme de Cheverny, devenue veuve, s'était retirée quelque temps après aux Incurables. Sa place de gouvernante des filles de M. le duc d'Orléans avoit été donnée à Mme de Gonflans. Un peu après le sacre, Mme la duchesse d Orléans lui demanda si elle avoit été chr-z le cardinal du Bois; là-dessus, Mme de Gonflans répondit que non, et qu'- Ile ne voyoit pas pourquoi elle iroit, la place que Leurs Altesses Royales lui avoienl dunnée étant si éloignée d'avoir trait à aucune affaire. Mme la duchesse d'Orléans insista
sur ce que le cardinal étoit à l'égard de M. le du* d'Orléans. Mme de Conflans se défendit, et finalcmont cl t que c'étoit un fou qui insultoit tout le nKinde, el qu'elle ne youloit pas s'y exposer. Elle avoit de l'esprit et du bec, et souverainement glorieuse, quoique fort polie. Mme la duchesse d'Orléans se mit à rire de sa frayeur, et lui dit que, n'ayant rien à lui demander ni à lui représenter, mais seulement à lui r< ndre compte de l'emploi que M. le duc d Orléans lui avoit donné, c'étoit une politesse qui ne pouvoitque plaire au cardinal, ellui en attirer de sa part, bien loin d'avoir rien de désagréable à en craindre, et finit par lui dire que cela convenoit et qu'elle vouloit qu'elle yjillât.
La voilà donc partie, car c'étoit à Versailles, au sortir de dîner, et arrivée dans un grand cabinet, où il y avoit Imit ou dix personnes qui atlendoient à parler an cardinal, qui éto'it auprès de ta (cheminée avec une fomrae qu'il galvaudoit. La peur en prit à Mme de Conflans, (juiéioit petite et qui en rapetissa encore. Toutefois, elle s'approcha comme celte femme se retiroit. Le cardinal, la voyant s'avancer, lui demandoit vivement ce qu'elle lui vouloit. «Monseigneur, dit-elle. — Ho! Monseigneur, Monseigneur, interrompit le cardinal ! cela ne se dit pas. Madame. — Mais, Monseigneur, reprit-elle. — De partons les diables, je vous le dis encore, interrompit de nouveau le cardinal, quand je vous dis que cela ne se peut pas, c'est que cela ne se peut pas. — Monseigneur, » voulut encore dire Mme de Conflans pour expliquer qu'elle ne demandoit rien ; mais à ce mot le cardinal lui saisit les deux pointes des épaules, la revire, la pousse du point par le dos, et . «Allez à tous les diables, dit-il, et me laissez en lepos. » Elle pensa tomber toute plate, et s'enfuit en furie, pleurant à chaudes larmes, el arrive en cet état chez Mme la duchesse d'Orléans, à qui, à travers ses sanglots, elle conte son aventure.
On étoit si accoutumé aux mcartades du cardinal, et celle-là fut trouvée si singulière el si plaisante que le récit
en causa des éclats de rire qui achevèrent d'outrer la pauvre Conflans, qui jura bien que de sa vie elle ne i emettroit le pied chez cet extra vagnnt.
Le jour de Pâques d'après qu'il fut cardinal, il s'éveille sur les huit heures et sonne à rompre ses sonnettes, et le voilà à blasphémer horriblement après ses gens, à vomir mille ordures et mille injures, et à crier à pleine tête de ce (ju'ilsnelavoient pas éveillé, qu'il vouloit dire la messe, qu'il ne savoit plus où en prendre le temps avec toutes les affaires qu'il avoit. Ce qu'il fit de mieux après une si belle préparation, ce fut de ne la dire pas, etje ne sais s'il l'a jamais dite depuis son sacre.
Il avoit pris pour secrétaire particulier un nommé Vénier, qu'il avoit défroqué de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, où il étoit frère convers, et en faisoit les affaires depuis vingt ans avec beaucoup d'esprit et d'intellifionce. Il s'étoil fait promptement aux façons du cardinal, et s'éloit mis sur le pied de lui dire tout ce qu'il lui plaisoit. Un matin qu'il étoit avec le cardinal, il demanda quelque chose qui ne se trouva pas sous la main. Le voilà à jurer, à blasphémer, à crier à pleine tète contre ses commis, et (|ue s'il n'en avoit pas assez, il en prendroit vingt, trente, cinquante, cent, et à faire un vacarme épouvantable. Vénicr i'ec.ouloit tranquillement; le cardinal l'interpella, si cela n étoit pas une chose horrible, d'être si mal servi, à la dépense qu'il y faisoit, et à s'emporter tout de nouveau, et à le presser de répondre. « Monseigneur, lui dit Vénier, prenez un seul commis de plus, et lui doimez pour emploi unique de jurer et de tempêter pour vous, et tout ira bi'u, vous aurez beaucoup de temps de reste, et vous vous trouverez bien servi. » Le cardinal se mit à rire et s'apaisa.
Il mangeoil tous les soirs un poulet pour tout souper et seul. Je ne sais par quelle méprise ce poulet fut oublié un soir par ses gens. Comme il fut près de se coucher, il s'avisa de son poidet, sonna, cria, tempêta après ses gens, qui accoururent et qui l'écoutèrent froidement. Le voilà à
crier de plus belle après son poulet et après ses gens de le sorvir si tard. II fut bien étonné qu'ils lui répondirent tranquillement qu'il avoit mangé sou poulet, mais que, s'il lui plinsoif, ils en alloient faire mettre un autre à la broc.be. « Comment? dit-il, j'ai mangé mon poulet? » L'assertion hardie et froide de ses gens le [lersuada, et ils se moquèrent de lui. Je n'en dirai pas davantage, parceque, encore une (ois, on en feroitunvrai volume. G'ei. est assez pour montrer quel étoit ce monstrueux personnage dont la mort soulagea grands et petits, et en vérité toute l'Europe, enfin, jusque son frère même, qu'il [raitoit comme un nègre. Il voulut une fois chasser son écnyer pour lui avoir prêté un de ses carrosses pour aller quelque part dans Paris.
Le plus soulagf de tous fut M. le duc d'Orléans. Il gémissoit en secret depuis assez longtemps sous le poids d'une domination si dure, et sous les chaînes qu'il s'éloit forgées. Non-seulement il ne pouvoit plus disposer ni décider de rien, mais il exposoit inutilement au cardinal ce qu'il désiroit qui fût sur grandes et petites choses. Il lui en falloil parler sur toutes par la volonté du cardinal, qui entroit en furie, en reproches, et le pouilloit comme un particulier, quand il lui arrivoit de le trop lontredire. Le pauvre prince sentoit aussi l'abandon où il s'ctoil livré, el par cet abandon, la puissance du cardinal el l'éclipsé de la sienne. Il le craignoil. il lui étoit devenu insupportable, il mouroit d'envie de s'en débarrasser; cela se montroit en n)ille choses, mais il n'osoit, il ne savoit comment s'y prendre, et isolé et sans cesse épié connne il l'étoil, il n'avoit personne avec qui s'en ouvrir tout à fait, et le cardinal bien avei ti, en redoubloit ses frasques pour retenir par la frayeur ce que ses artifices avoient usurpé, et qu'il n'espéroit plus de se conserver par une autre voie.
Dès(ju'il fut mort, M. le duc d'Orléans retourna à Mendou apprendie au Roi cette nouvelle, qui le pria aussitôt de se charger de toute la conduite îles affaires, le décl-na premier ministre, et enreçutson serment le lendemain,
dont la patente tôt expédiée fut vérifiée au Parloment. Cette déclarai ion si prompte, sur laquelle M. le duc d'Orléans navoit rien préparé, fut l'effet de la crainte qu'eut l'évê que de Fréjus de voir un particulier premier ministre Le Roi aimoilM. h> duc d'Orléans, comme on l'a déjà dit, par le respect qu'il en recevoit, et par sa manière de travailler avec lui, qui sans danger d'être pris au mot, le laissoit toujours le maître des grâces sur le choix des personnes qu'il lui proposoil, et d'ailleurs de ne l'ennuyer jamais, ni de contraindre ses amusements {)ar les heures de ce travail. Quelques soins, quelques souplesses que le cardinal du Bois eût employées pour gagner l'esprit du Roi et l'apprivoiser avec lui, jamais il n'en avoit pu venir à hout, et on remarquoit, même sans avoir de trop bons yeux, une répugnance du Roi pour lui plus que très-sens ble. le cardinal en étoit désolé, mais redoubloit de jambes dans l'espérance de réussira la fin. Mais, outre l'air peu naturel et le désagrément inséparable de ses manièies les plus occupées à plaire, il avoit deux ennemis auprès du Roi, bien attentif à l'éloigner de prendre avec ce jeune prince, le maréchal de Villeroy, tant qu'il y fut, m lis bien plus dangereusement le Fiéjus, qui ne pouvoit haïr le cardinal que d'ambition, bien résolu de le culbutt-r si M. le duc d'Orléans venoit à manquer, pour n'être ni primé, encore moins dominé par un particulier, n'avoit garde de ne le pas ruiner journellement dans l'esprit du Roi, en s'y établissant lui-même de plus en plus.
LE COMTE puisque DE LAUZUN, 8A VIE ET SA MORT
Le duc de Lnuzun mourut le 19 novembre à quatre-vingtdix ans et six mois. L'union intime des deux sœurs que lui et moi avions épousées, et l'habitation continuelle de la cour, où môme nous avions un pavillon fixé pour nous quatre à Marly tous les voyages, m'a fait vivre conti-
nui lîement avec lui, et depuis la mort du Roi nous. nous voyons presque tous les jours à Paris, et nous man- «rioiis Ciintinuellenient ensemliie chez moi et chez lui. Il a été un personnage si extraordinaire et si unique en tout genre, que c'est ave(; beaucoup de raison que la Bruyère a Hit de lui dans ses Caractères qu'il n'éloit pas permis de rêv' r comme il a vécu. A qui l'a vu de près, même dans sa vieillesse, ce mot semble avoir encore plus de justesse. C'est ce qui m'engage à m'éteiidre ici sur lui. Il étoit delà m;iison de Canniont, dont la branche des ducs de la Force a toujours passé pour l'aînée quoique celle de Lauzun le lui ait voulu disputer.
La mère de M. de Lauzun étoit fille du duc de la Force, fils du second maré'hal-duc de la Force, et frère de la maréchale de Tur.nne, mais d'un autre lit ; la maréchale étoit du premier lit d'une la Rochefalon. Le duc de la Force éioit fils dune Delsunce dont le duc de la Force étoit deveim amoureux, qu'il avoit épousée en secondes noces, et dont le frère avoit été son page.
Le comte de Lauzun, leur gendre, père du duc de Lauzun dont le père et le grand-pè.e furent chevaliers de l'ordre en 1585 et en 1619, et avoient la compagnie des cent gentilshommes de la maison du Roi au bec de corbin, étuit cousin germain du premier maréchal duc deGi amont et du vieux comte de Gramont (duquel et de sa femme, n orts peu d'années avant le feu Roi, il a été souvent parlé ici), parce que sa mère étoit leur tantepaternelle. Le comte de Lauzun, père du duc, fut aussi capitaine des cent gentilshommes de la maison du Roi au bec decorbin, mourut en 1660, el avoit eu cinq fils et quatre filles. L'aîné mourut fort jeune, le second vécut obscur dans sa province jusqu'en 1677, sans alliance; le troisième fut Puyguilliem, depuis ducde Lauzun, cause de tout ce détail; le quatrième languit obscur capitaine de galères, sans al'iance, jusqu'en 1692; le dernier lut le chevalier de Lauzun, qui servit fort peu dans la gendarmerie, passa en Hongrie- avec MM. b'S pnuces de Gonti, s'y attacha quelque temps au service de
l'Empereur en qualité d'officier général, s'en dégoûta bientôt, revint à Paris après un exil assez long; manièrt; de philosopiie bizarre, solitaire obscur, difficile à vivre avec de l'esprit et des connoissances, souvent mal avec son frère, qui lui Honnoit de quoi vivre, souvent à la sollicitation de la duchesse de Lauzun. Il mourut à Paris sans alliance, en 1707, à soixante ans.
Le duc de Lauzun éloit un petit homme blondasse, bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d'esprit, qui imposoit, mais sans agrément dans le visage, à ce que j'ai ouï dire aux gens de son temps : plein d'ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement ni agrément dans l'esprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage ; fort nobli; dans toutes ses façons, méchant et malin par nature, encore plus par jalousie et par ambition, toutefois bon ami quand il l'étoit, ce qui étoit rare, et bon parent, volontiers ennemi même des indifférents, et cruel aux défauts et à trouver et donner <les ridicults; extrêmement brave et aussi dangereuseuient hardi; courtisan également insolent, moqueur, et bas jusqu'au valetage, et plein de recherches, d'industrie, d'intrigue, de bassesses pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres, à la cour, redouté de tous, et plein de traits cruels et pleins de sel qui n'épargnoient personne. 11 vint à la cour sans aucun bien, cadet de Gascogne fort jeune, débarqué de sa province sous le nom de maïquis de Puyguilhem. Le maréchal de Graniont, cousin germain de son père, le retira chez lui. Il étoit lors dans la première considération à la cour, dans la confidence de la Reine mère et du cardinal de Mazarin, et avoit le régiment des gardes et la survivance pour le comte de Guiche son fils aîné, qui, de son côté tioit la fleur des braves et des dames, et des plus avant dans les bonnes grâces du Roi et de la comtesse de Soissons, nièce du cardinal, de chez laquelle le lloi ne bougeoit, et qui étoient la reine de la cour. Le comte de
Guiche y introduisit le marquis de Puyguilhem, qui en fort peu de temps devint favori du Roi, qui lui donna son régiment de dragons en le créant, et bientôt a [très le fit maréchal de camp, et créa pour lui la charge de colonel général des drajrons.
Le duc de Mazarin, déjà retiré de la cour, en 1669, voulut se défaire de sa charge de grand maître de l'artillerie ; Puyguilhem en eut le vent des premiers, il la demanda au R' i, qui la lui promit, mais sous le secret pour quelques jours. Le jour venu que le Roi lui avoit dit qu'il le déclareroit, Puyguilhem, qui avoit les entrées des premiers gentilshommes de la chimbre, qu'on nomme aussi les grandies entrées, alla attendre la sortie du Rni du conseil des finances, dans une pièce où personne n'eiitroit pendant le conseil, entre celle où toute la cour attendoit et celle où le conseil se tenoil. il y trouva Nyert, premier valet de chambre en quartier, qui lui demanda par quel hasard il y venoit ; Puyguilhem, sûr de son affaire, crut se dévouer ce premier valet de chambre en lui f;iisant confidence de ce qui alloit se déclarer en sa faveur ; Nyert lui en témoigna sa joie, puis tira sa montre, et vit qu'il auroit encore le temps d'aller exécuter, disoit-il, quelque chose de court et de pressé que le Roi lui avoit ordonné : il monte quatie à quatre un petit degré au haut duquel étùit le bureau où Lbuvois travailloit toute la journée, car à Saint-Germain les loj^emeuts étoieni fort petits et fort rares, et les ministres et presque toute la cour logcoient chacun chez soi, à la ville. Nyert entre dans le bureau de Louvois, il l'avertit qu'au sortir du conseil de finances, dontLouvois n'étoii point, Puyguilhem alloit être déclaré grand maître de l'artillerie, el lui conte ce qu'il venoit d'apprendre de lui-même, et où il l'avoit laissé.
Louvois haïssoit Puyguilhem, ami de Colbert, son émule, et il en craignoit la faveur et les hauteurs dans une charge qui avoit tant de rapports nécessaires avec son dépaitenientde la guerre, et de laquelle il envahissoit les fondions et l'autorité tant qu'il pouvoit, ce qu'il sen-
t it que Puygnilhem ne seroit ni d'humeur ni de faveur à -. uiirir. 11 embrassa Nyert, le remercie, le renvoie au plus vite, prend quelque papier pour lui servir d'introduclion, desi end, et trouve Puyguilliem et Nyert dans celte pièce (■i-(iev;int dite. Nyert fait le surpris de voir arriver Louvois, ei lui dit que le conseil n'est [)as levé. N'importe^ répondit Louvois, je veux entrer, fat quelque chose de pressé à dire au Roi; et tout de suite entre; le Roi, surpris de le voir, lui demande ce qui l'amène, se lève et va à lui. Lon ois le tire dans l'embrasure d'une fenêtre, lui dit qu'il sait qu'il va déclarer Puyguilhem grand maître de l'artillerie, (jui l'attend à la sortie du conseil dans la pièce voisine, que Sa Majesté est pleinement maîtresse de ses grâces et de ses choix, mais qu'il a cru de son service de lui représenier riuconipatibdité qui est entre Puygnilhem et lui, ses caprices, ses Imutturs : qu'il voudra tout faire et tout cliu ger d.iiis l'artiUeiie ; que celte charge a une si nécessaire connexion avec le département de la guerre, q l'il est impossible que le service s'y fasse parmi des entreprises et des fantaisies continuelles, et la mésintelligei ce déclarée entre le grand maître et le secrétaire d'État, dont le moindre inconvénient sera d'importuner Sa Miijeslé tous les jours de leurs querelles et de leurs récipro(|ues prétentions, dont il faudra qu'elle soit juge à tous moments.
Le Roi se sentit extrêmement piqué de voir son secret su de celui à qui principalement il le vouloit cacher; répond à Louvois d'un air fort sérieux que cela n't st pas fait encore, le congédie et se va rasseoir au conseil. Un moment après qu'il fut levé, le Roi sort pour aller à la messe, voit Puygnilhem et passe sans lui rien dire. Puygnilhem fort étonné attend le reste de la journée, et voyant que la déclaration promise ne venoit point, en parle au Roi à son petit coucher. Le Roi lui répond que cela ne se peut encore, et qu'il verra : l'etnliiguïté de la réponse et son ton sec alarment Puygnilhem; il avoit le vol des dames et le jargon de la galanterie : il va trouver Mme de
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Montespan, à qui il conte son ir.quiéliido ot qu'il conjure de la faire cesser. Elle lui promet merveilles, et l'amuse ainsi plusieurs jours.
Las de tout ce manège, et ne pouvant deviner d'où lui vient son mal, il prend une résolution incroyable si elle n'avoit été attestée de toute la cour d'alors. Il couchoit avec une femme de chambre favorite de Mme de Montespan, car tout lui étoit bon pour être averti et protégé; et vient à bout de la plus hasardeuse hardiesse dont on ait jamais ouï parler. Parmi tous ses amours, le Roi ne découcha jamais d'avec la Reine, souvent tard, mais sans y manquer, tellement que pour être plus à son aise, il se mettuit les après-dînées entre deux draps chez ses maîtresses. Puyguilhem se fit cacher par cette femme de chambre sons le lit dans lequel le Roi s'alloil mettre avec Mme de Montespan, et par leur conversation, y apprit l'obstacle que Louvois avoit mis à sa charge, la colère du Roi de ce que son secret avoit été éventé, sa résolution de ne lui point donner l'artillerie par ce dépit, et pour éviter les querelles et l'importunité continuelle d'avoir à les décider entre Puyguilhem et Louvois. Il y entendit tous les propos qui se tinrent de lui entre le Roi et sa maîtresse, «t que celle-ci, qui lui avoit tant promis tous ses bons offices, lui en rendit tous les mauvais qu'elle put. Une toux, le moindre mouvement, le plus léger hasard pouvoit déceler ce téméraire, et alors que serait-il devenu? Ce sont de ces choses dont le récit étouffe et épouvante tout à la fois.
H fut plus heureux que sage, et ne fut point découvert. Le Roi et sa maîtresse sortirent enfin de ce lit. Le Roi se rhahilla et s'en alla chez lui, Mme de Montespan se mit à sa toilette pour aller à la répétition d'un ballet où le Roi, la Reine et toute la cour devoit d'aller. La femme de chambre, tira Puyguilhem de dessous ce lit, qui apparemment n'eut pas un moindre besoin d'aller se rajuster chez lui. De là il s'en revint se coller à la porte de la chambre d« Urne de Montespan.
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Lorsqu'elle en sortit pour aller à la répétition du ballet, il lui présenta la main, et lui demanda avec un air plein de douceur et de respect, s'il pouvoit se flatter qu'elle eût daigné se souvenir de lui auprès du Roi. Elle l'assura qu'elle n'y avoit pas manqué, et lui composa comme il lui plut tous les services qu'elle venoit de lui rendre. Par ci par-là il l'interrumpoit crédulemenl de questions pour la mieux enferrer, puis s'approchant de son oreille, il lui dit qu'elle étoit une menteuse, une friponne, une coquine, une p. à chien, et lui répéta mot pour mot toute la conversation du Roi et d'elle. Mme de Montespan en fut si troublée qu'elle n'eut pas la force de lui répondre un seul mot, et à peine de gagner le lieu où elle alloif, avec grande difficulté à surmonter et à cacher le tremblement de ses jambes et de tout son corps, en sorte qu'en arrivant dans le lieu de la répétition du ballet elle s'évanouit. Toute la cour y éloii déjà. Le Roi, tout effrayé, vint à elle ; on eut de la peine à la faire revenir. Le soir elle conta au Roi ce qui lui étoit arrivé, et ne doutoit pas que ce ne lût le diable qui eût sitôt et si précisément informé Puyguilhem de tout ce qu'ils avoient dit de lui dans ce lit. i-e Roi fut extrêmement irrité de toutes les injures que Mme de Montespan en avoit essuyées, et fort en peine comment Puyguilhem avoit [pu] être si exactement et si subitement instruit.
Puyguilhem, de son côté, étoit furieux de manquer l'artillerie, de sorte que le Roi et lui se trouvoient dans une étrange contrainte ensemble. Cela ne put durer que quelques jours. Puyguilhem avec ses grandes entrées, épia un tête-à-tête avec le Roi, et le saisit. Il lui parla de l'artillerie et le somma audacieusement de sa parole. Le Roi lui répondit qu'il n'en étoit plus tenu, puisqu'il ne la lui avoit donnée que sous le secret, et qu'il y avoit manqué. Là-dessus Puyguilhem s'éloigne de quelques pas, tourne le dos au Roi, tire son épée, en casse la lame avec son pied, et s'écrie en fureur qu'il ne servira de sa vie un prince qui lui manque si vilainement de parole. Le Roit
transporté de colère, fit peut-être dans ce moment la plus belle action de sa vie. Il se tourne à Tinstant, ouvre la fenêtre, jette sa canne dehors, dit qu'il seroit fâché d'avoir frappé un homme de qualité, et sort.
Le lendemain matin, Puygiiiihem, qui n'avoit osé se montrer depuis, fut arrêté dans sa chambre et conduit à la Bastille.
Il avoit eu, dès 1665, le gouvernement de Berry, à la mort du maréchal deClereinbault. Je ne parle point ici de ses aventures avec Mademoi;-elle, qu'elle raconte ellemême si naïvement dans ses Mémoires, et l'extrême folie qu'il fit de différer son mariage avec elle, auquel le Roi avoit consenti, pour avoir de belles livrées et pour obtenir que le mariage fût célébré à la messe du Roi, ce'^qui donna le temps à Monsieur, poussé par Monsieur le Prince, d'aller tous deux faire des représentations au Roi, qui l'engagèrent à rétracter son consentement, ce qui rompit le mariage. Mademoiselle jeta feu et flammes; mais Puyguilhem, qui, depuis la mort de son père, avoit pris le nom de comte de Lauzun, en fit au Roi le grand sacrifice de bonne grâce, et plus sagement qu'il ne lui appartenoit. Il avoit eu la compagnie des cent gentilshommes de la maison du Roi au bec de corbin, qu'a\oit son père, et venoit d'être fait lieutenant général.
Il était amoureux de Mme de Monaco, sœur du comte de Guiohe, intime amie de Madame et dans toutes ses intrigues, tellement que, quoique ce fût chose sans exemple et qui n'en a pas eu depuis, elle obtint du Roi, avec qui elle étoit extrêmement bien, d'avoir, comme fille d'Angleterre, une surinlendante comme la Reine, et que ce lût Mme de Monaco. Lauzun étoit fort jaloux et n'éloit point content d'elle. Une après-dînée d'été qu'il étoit allé à Saint-Cloud, il trouva Madame et sa cour assises à terre sur le parquet, pour se rafraîchir, et Mme de Monaco à demi couchée, une main renversée par terre. Lauzun se met en galanterie avec les dames, et tourne si bien qu'il
appuie son talon dans le creux de la main de Mme de Monaco, y fait la pirouette et s'en va. Mme de Monaco eut la force de ne point crier et de s'en taire. Peu nprès il fit Lien pis. Il écuma queleRuiavoit des passades .ivec elle, et rh«ure où Boniemps lacotiduisoit enveloppée d'une cape, par un degré dérobé, sur le palier duquel éloit une porle de derrière des cabinets du Roi, ef vis-à-vis, sur le môme palier, un privé. Lauzun prévient l'heure et s'embusque dans le privé, le ferme en dedans d'un crochet, voit par le trou de la serrure le Roi qui ouvre sa porte et met la clef en dehors et la referme. Lauzun attend un peu, écoute à la porte, la ferme à double tour avec la clef, la (ire et la jelte dans le privé, où il s'enterme de nouveau. Quelque temps après arrive Bontimps et la dame, qui sont bien étonnés de ne point trouver la clef à la porte du cabinet. Bonteinps frappe doucement plusieurs fois inutilement, enfin si fort que le Roi arrive. Bontemps lui dit qu'elle est là, et d'ouvrir, parce que la clef n'y est pas. Le Roi répond (|u'il l'y a misi»; Bontemps la cherche à terre pendant que le Roi veut ouvrir avec le pêne, et il trouve la por^e fermée à double tour. Les voilà tous trois bien étonnés et bien empêchés ; la conversation se fait à travers la porte comment ce contre-temps peut-être arrivé; le Roi s'épuise à vouloir Ibrcer le pêne, et ouvrir mal^Mé le double tour. A la fin, il fallut se donner le bonsoir à travers Ja porte, et Lauzun, tjui les entendoit à n'en pas perdre un raot, et qui les voyoït de son privé par le trou de la sersure, bien enfermé au crochet comme quelqu'un qui seioit sur le privé, rioit bas de tout son cœur, et se moquoil d'eux avec délices.
En 1670, le Roi voulut faire un voyaçe triomphant avec les dames, sous prétexte d'aller visiter ses places de Flandres, accompagné d'un corps d'armée et de toutes les troupes desa maison, tellement que l'alarme en fut grande dans les Pays-Bas, que le Roi prit soin de rassurer. Il donna le commandement du total au comte de Lauzun, avec la patente de général d'armâ4 . Il en fit les fonctions
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avec beaucoup d'iiilelligence, une galanterie et une magnificence exlrènie. Cei éclat et celle marque si distinguée de la faveur de Lauziin donna fort à penser à Louvois, (jue Lauzun ne ménagenit en aucune sorte. Ce ministre se joitiiiit à Mme de Montespan, qui ne lui avoit pas pardonné la découverte qu'il avoit faite et les injures atroces qu'il lui avoit dites, et firent si bien tons deux qu'ils réveillèrent dans le Roi le souvenir de l'épée brisée, l'insolence d'avoir si peu après et encore dans la Bastille, rel'usé plusieurs jours la charge de capitaine des gardes du corps, le firent regarder comme un homme qui ne se connoissoit plus, qni avoit suborné Mademoiselle jusqu'à s'èlre vu si près de l'épouser, et s'en être fait assurer des biens immenses; enfin comme un homme très-dangereux par son audace, et qui s'étoit mis en tète de se dévouer les troupes par sa magnificence, ses services aux olfîciers, et par la manière dont il avoit vécu avec elles au voyage de Flandres, ets'enéloit fait adorer. Ils lui firent un crime d'être demeuré ami en grande liaison avec la comtesse de Soi.ssons, chassée de la cour et soupçonnée de crimes. Il faut bien qu'ils en aient donné quelqu'un à Lauzun que je n'fii pu apprendre par le traitement barbare qu'ils vinrent à bout de lui faire.
Ces menées durèrent toute l'année 1671, sans que Lauzun pût s'apercevoir de rien au visage du Roi ni à celui de M i.e de Montespan, qui le traitoient avec la distinction et lu familiarité ordinaire. Il se connoissoit fort en pierreries étales faire bien monter, et Mme de Montespan l'y employoit souvent. Un soir du milieu de novembre 1671, qu'il arrivoit de Paris, où Mme de Monte-pan l'avoit envoyé le malin pour des pierreries, comme le comte de Lauzun ne faisoit que mettre pied à terre, et entrer dans sa chambre, le maréchal dellocdiifort, capitaine des guides en quartier, y entra presque au même moment et l'arrêta. Lauzun, d;ms la dernière surprise, voulut savoir pourquoi, /oir le Uoi ou Mme de Muntesi>an, au moins leur écrire : tout lui fut refusé. U fut conduit à la Bastille, et peu après
à Pignerol, où il fut enfermé sous une basse voûte. Sa charge de capitaine des gardes du corps fut donnée à M. de Luxembourg, et le govivernement de Berry au duc de la Rochefoucauld, qui, à la mort de Guitry au passage du Rhin, i2 juin 1672, fut grand maître de la garde-robe.
On peut juger de l'état d'un homme tel qu'étoit Lauzun, précipité en un clin d'oeil de si haut dans un cachot du château de Pignerol, sans voir personne et sans imaginer pourquoi. Il s'y soutint pourtant assez longtemps, mais à la fin il y tomba si malade qu'il fallut songer à se confesser. Je lui ai ouï conter qu'il craignit un prêtre supposé, qu'à cause de cela il voulut opiniâtrement un capucin, et que dès qu'il fut venu, il lui sauta à la barbe, et la tirn tant qu il put de tous côtés pour voir si elle n'étoit point postiche. Il fut quatre ou cinq ans dans ce cachot. Les prisonniers trouvent des industries que la nécessité apprend. Il y en avoit au-dessus de lui, et à côté nussi plus haut : ils trouvèrent moyen de lui parler. Ce commerce les conduisit à faire un trou bien caché pour s'entendre plus aisément, puis de l'accroître et de se visiter.
Le surintendant Fouquetétoit enfermé dans leur voisinage depuis septembre 1664, qu'il y avoit été conduit de la Bastille, où on l'avoit amené de Nantes, où le Roi étoit, et où il l'avoit fait arrêter le 5 septembre 1661, et mener à la Bastille. Il sut par ses voisins, qui avoient trouvé moyen aussi de le voir, que Lauzun éloit sous eux. Fouquet, qui ne recevoit aucune nouvelle, en espéra par lui, et eut grandeenvie dele voir. Ill'avoitlaisséjeune homme, pointant à la cour par le maréchal de Gramont, bien reçu chez la comtesse de Soissons, d'où le Roi ne bougeoit, et le voyoit déjà de bon œil. Les prisonniers qui avoient lié commerce avec lui firent tant qu'ils le persuadèrent de se laisser bisser par leur trou pour voir Fouquet chez eux, que Lauzun aussi étoit bien aise de voir. Les voilà donc ensemble, et Lauzun à conter sa fortune et ses malheurs à Fouquet. Le malheureux surintendant ouvroit les oreilles et de grands yeux quand il entendit dire à ce cadet de
Gascogne, trop heureux d'être recueilli et hébergé chez le maréchal de Grarnont, qu'il avoit été général des dragons, capitaine des gardes, et eu la patente et la fonction de général d'armée. Fou(iuet ne savoit plus où il en étoit, le crut fou, et qu'il lui racontoit ses visions, quand il lui expliqua comment il avoit manqué l'artillerie, et ce qui s'ôloit passé après là-dessus; mais il ne douta plus de la folie arrivée à son comble, jusqu'à avoir peur de se trouver avec lui, quand il lui raconta son mariage consenti par le Roi avec Mademoiselle, comment rornpu, et les biens qu'elle lui avoit assurés. Gela reiroidit fort leur commerce, du côté de Fouquet, qui, lui croyant la cervelle totalement renversée, ne prenoit que pour des contes en l'air toutes les nouvelles que Lauzim lui disoit de tout ce qui s'étoit passé dans le monde depuis la prison de l'un jusqu'à la prison de l'autre.
Celle du malheureux surintendant fut un peu adoucie avec celle de Lauzun. Sa femme et quelques officiers du château de Pignerol eurent permission de le \oir et de lui apprendre des nouvelles du monde. Une des premières choses qu'il leur dit fut de plaindre ce pauvre Puyguilhem, qu'il avoit laissé jeune et sur un assez bon pied à la cour pour son âge, à qui la cervelle avoit tourné, et dont on cachoit la folie dans cette même prison ; mais quel fut son étonnement quand tous lui dirent et lui assurèrent la vérité des mêmi s choses qu'il avoit sues de lui! Il n'en revenoit pas, et fut tenté de leur croire à tous la cervelle dérangée : il fallut du temps pour le persuader. A son tour Lauzun fut tiré de son cachot, et eut une chambre, et bientôt après la même liberté qu'on avoit donnée à Fouquet, enfin de se voir tous deux tant qu'ils voulurent. Je n'ai jamais su ce qui en déplut à Lauzun; mais il sortit de Pignerol son ennemi, et a fait depuis tout du pis qu'il a pu à Fouquet, et après sa mort, jusqu'à la sienne, à sa famille.
Mademoiselle étoit inconsolable de cette longue et dure prison, et faisoit toutes les démarches possibles Dour dô-
livrer le comte de Lauzun. Le roi résolut enfin d*en profiter pour le duc du Maine, et de la lui faire acheter bien cher. Il lui en fit faire la propositiou, qui n'alla pas à moins qu'à assurer, après elle, au duc du Maine et à sa postérité le comté d'Eu, le duché d'Aumale et la principauté de Dorabes. Le don étoit énorme, tant par le prix que par la dignité et l'étendue de ces trois morceaux. Elle avoit de plus assuré les deux premiers à Lauzun, avec le duché de Saint-Fargeau et la belle terre de Thiers on Auvergne, lorsque leur mariage fut rompu, et il falloit le faire renoncer à Eu et à Auniale, pour que Mademoiselle en pût disposer en faveur du duc du Maine. Mademoiselle ne se pouvoit résoudre à passer sous ce joug et à dépouiller Lauzun de bienfaits si considérables. Elle fut priée jusqu'à la dernière impoitunité, enfin menacée par les ministres, tantôt Louvois, tantôt Colbert, duquel elle étoit plus contente, parce qu'il étoit bien de tout temps avec Lauzun, et qui la manioit plus doucement que Louvois, son ennemi, qui étoit toujours réservé à porter les plus dures paroles, et qui s'en acquitloit encore plus durement. Elle sentoit sans, cesse que le Roi ne l'ainioit point, et qu'il ne lui avoit jamais pardonné le voyage d'Oiléans, qu'elle rassura dans sa révolte, moins encore le canon de la Bastille, qu'elle fit tirer en sa présence sur les troupes du Roi, et qui sauva Monsieur le Prince et les siennes au combat du faubourg Saint-Antoine. Elle comprit donc enfin que le Roi, éloigné d'elle sans retour, et qui ne consentoit à la liberté de Lauzun que par sa passion d'élever et d'enrichir ses bâtards, ne cesseroit de la persécuter jusqu'à ce qu'elle eût consenti, sans aucune espérance de rien rabattre; y donna enfin les mains avec les plaintes et les larmes les plus amères. Mais pour la validité de la chose, on trouva qn'il falloit que Lauzun fût en liberté pour renoncer au don de Mademoiselle, tellement qu'on prit le biais qu'il avoit besoin des eaux de Bourbon, et Mme de Montespan aussi, pour qu'ils y pussent conférer ensemble sur cette affaire.
Lauzun y fut amené et gardé à Bourbon par un détachement de mousquetaires commandés par Maupertuis. Lauzun vit donc plusieurs fois Mme de Montespan cliez elle à Bourbon. Mais il fut si indigné du grand dépouillement qu'elle lui donna pour condition de sa liberté, qu'après de longues disputes il n'en voulut plus ouïr parler, et fut reconduit à Pigiierol comme il en avoit été ramené.
Cette fermeté n'étoit pas le compte du Roi pour son bâtard bien-aimé. Il envoya Mme de Nogent à Pignerol après, Barin, ami de Lauzun, et qui se mêloit de toutes ses affaires, avec des menaces et des proniesses, qui, avec grand'peine, obtinrent le consentement de Lauzun, qui firent résoudre à un second voyage de Bourbon de lui et de Mme de Montespan, sous le même prétexte des eaux. Il y fut conduit comme la première fois, et n'a jamais pardonné à Maupertuis la sévère pédanterie de son exactitude. Ce dernier voyage se fit dans l'automne de 1680. Lauzun y consentit à tout; Mme de Montespan revint triomphante. Maupertuis et ses mousquetaires prirent congé du comte de Lauzun à Bourbon, d'où il eut permission d'aller demeurer à Angers, et incontinent après cet exil fut élargi, en sorte qu'il eut la liberté de tout l'Anjou et de la Touraine. La consommation de l'affaire fut différée au commencement de février 1681, pour lui donner un plus grand air de pleine liberté. Ainsi Lauzun n'eut de Mademoiselle que Sainl-Fargeau et Thiers, après n'avoir tenu qu'à lui de l'épouser en se hâtant de Ij faire, et de succéder à la totalité de ses immenses biens. Le duc du Maine fut instruit à faire sa cour à Mademoiselle, qui le reçut toujours très-fraîchement, et qui lui vit prendre .^es livrées avec grand dépit, comme une marque de sa reconnoissance, en effet pour s'en relever et honorer, car c'étoit celles de Gaston, que dans la suite la comte de Toulouse prit aussi, non par la même raison, mais sous prétexte de conformité avec son frère, et l'ont fait passer à leurs enfants.
Lauzun, à qui on avoit fait espérer un traitement plus doux, demeura quatre ans à se promener dans ces deux provinces, où il ne s'ennuyoit guère moins que Mademoiselle faisoit de son absence. Elle cria, si' fâcha contre Mme de Montespan et contre son fils, se plaignit hautement qu'après 1 avoir impitoyablement rançonnée on la trompoit encore en tenant Lauzun éloigné, et fil tant de bruit qu'enfin elle obtint son retour à Paris, et liberté entière, à condition de n'approcher pas plus près de deux lieues de tout lieu où le Roi seroit. Il vint donc à Paris, où il vit assidûment sa bienfaitrice. L'ennui de cette sorte d'exil, pourtant si adouci, le jeta dans le gros jeu et il y fut extrêmement heureux; toujours beau et sûr joueur, et nel en tout au possible, et il y gagna fort gros. Monsieur, qui faisoit quelquefois de petits séjours à Paris, etquiyjouoil gros jeu, lui permit de venir jouer avec lui au Palais-Royal, puis à Saint-l'Ioud, où il faisoit l'été de plus longs séjours Lauzun passa ainsi plus^ieurs années, gagnant et prêtant beaucoup d'argent fort noblement; mais plus il se Irouvoit près de la cour et parmi le grand monde, plus la défense d'en approcher lui étoit insupportable. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il fit demander au Roi la permission d'aller se promener en Angleterre, où on jouoit beaucoup et fort gros. 11 l'obtint, et il y porta beaucoup d'argent, qui le fît recevoir à bras ouverts à Londres , où il ne fut pas moins heureux qu'à Paris.
Jacques II y régnoit, qui le reçut avec distinction. La révolution s'y brassoit déjà. Elle éclata au bout de huit ou dix mois que Lauzun fut en Angleterre. Elle sembla fiiite exprés pour lui par le succès qui lui en revint et qui n'est ignoré de personne. Jacques II, ne sachant plus ce qu'il alloit devenir, trahi par ses favoris et ses ministres, abandonné de toute sa nation, le prince d'Orange maître des cœurs, des troupes et des flottes, et près d'entrer dans Londres, le malheureux monarque confia à Lauzun ce qu'il avoit de plus cher, la reine et le prince de Galles, qu'il
passa heureusement à Calais. Cette princesse dépêcha aussitôt un courrier à Versailles, qui suivit de près celui que le duc de Charost, qui prit depuis le nom du duc de Bétliune, gouverneur de Calais, et qui y éloit alors, avoit envoyé à Tinsiant de l'arrivée de la reine. Cette princesse, après les compliments, insinua dans sa lettre que parmi la joie de se voir en sûreté sous la prolection du Roi, avec son fds, elle avoit la douleur de n'oser uiener à ses pieds celui à qui elle devoil de l'avoir sauvée avec le prince de Galles. La réponse du Roi, après tout ce qu'il y mit de généreux et de galant, fut qu'il partageoit cette obligation avec elle, et qu'il avoit hâte à le lui témoigner en revoyant le comte de Lauzun et lui rendant ses bonnes grâces. En effet, lorsqu'elle le présenta au Roi dans la plaine de Saint-Germain, où le l>oi avec la famille royale et toute sa cour vint au-devant d'elle, il traita Lauzun parfaitement bien, lui rendit là même les grandes entrées et lui promit un logement au château de Versailles, qu'il lui donna incontinent après; et de ce jour-là il en eut un à Marly tous les voyages, et à Fontainebleau, en sorte que jusqu'à la mort du Roi il ne quitta plus la cour. On peut juger quel fut le ravissement d'un courtisan aussi ambitieux, qu'un retour si éclatant et si unique ramenoit des abîmes et remettoit si subitement à flot. Il eut aussi un logement dans le château de Sainl-Germain, choisi pour le séjour de cette cour fugitive, où le roi Jacques 11 arriva bientôt après.
Lauzun y fit tout l'usage qu'un habile courtisan sait faire de l'une et l'autre cour, et de se procurer par celle d'Angleterre les occasions de parler souvent au Roi, et d'en recevoir des commissions. Enfin, il sut si bien s'en aider que le roi lui permit de recevoir dans Notre-Dame, à Paris, l'ordre de la Jarretière des mains du roi d'Angleterre, le lui accorda à son second passage en Irlande pour général de son armée auxiliaire, et permit qu'il le fût en même temps de celle du roi d'Angleterre, qui la même campagne perdit l'Irlande avec la bataille de la Boyne, et
revint en France avec le comte de Lauzun , pour lequel enliU il obtint des lettres de duc, qui furent vérifiées au Parlement en mai 1692. Quel miraculeux retour de fortune ! Mais quelle fortune en comparaison du mariage public avec Mademoiselle, avec la donation de tous ses biens prodigieux, et le titre et la dignité actuelle de duc et pair de Montpensier ! Quel monstrueux piédestal, et avec des enfants de ce mariage, quel vol n'eût pas pris Lauzun, et qui peut dire jusqu'où il seroil arrivé 1
J'ai raconté ailleurs ses humeurs, ses insignes malices et ses rares singularités. Il jouit le reste de i^a longue vie de ses privances avec le Roi, de ses distinctions à la cour, d'une grande considération, d'une abondance extrême, de la vie et du maintien d'un très-grand seigneur, et de l'agrément de tenir une des plus magnifiques maisons de la cour, et de la meilleure table soir et malin, la plus honorablement fréquentée, et à Paris de même après la mort du Roi.
Il étoit extraordinaire en tout par nature, et se plaisoit encore à l'affecter jusque dans le plus intérieur de son domestique et de ses valets. Il contrefaisoit le sourd et l'aveugle, pour mieux voir et entendre sans qu'on s'en défiât, et se diverlissoità se moquer des sols, même des plus élevés, en leur tenant des langages qui n'avoient aucun sens. Ses manières étoient toutes mesurées, réservées, doucereuses, même respectueuses; et de ce ton bas et emmiellé il sorioit des traits perçants et accablants par leur justesse, leur force ou leur ridicule, et cela en deux ou trois mots, quelquefois d'un air de naïveté ou de distraction, comme s'il n'y eût pas songé. Aussi étoit-il redouté sans exception de tout le monde, et avec force connoissances, il n'avoii que peu ou point d'amis, quoique il en méritât par son ardeur à servir tant qu il pouvoit, et sa facilité à ouvrir sa bourse. Il aimoit à recueilhr les étrangers de quelque distmction, et faisoit parfaitement les honneurs de la cour; mais ce ver rongeur d'ambition
LE COMTE PUIS DOC DE LAOZUN. 3f>3
empoÎL^onnoit sa vie. Il éloil très-bon et très-secourable parent.
Il empêcha une promotion de maréchaux de France par le ridicule qu'il y donna aux candidats qui la pressoient. Il dit au Régent, avec ce même ton respectueux et doux, qu'au cas qu'il fît, comme on le disoit, des maréchaux de France inutiles, il le supplioit de se souvenir, qu'il étoit le plus ancien lieutenant général du royaume, et qu'il avoit eu l'honneur de commander des armées avec la patente de général, .l'en ai rapporté ailleurs de fort salés. 11 ne se pouvoit tenir là-dessus ; l'envie et la jalousie y avoient la plus grande part, et comme ses bons mois étoient toujours fort justes et fort pointus, ils étoient fort répétés.
Nous vivions ensemble en commerce le plus continuel ; il m'avoit même rendu de vrais services, solides et d'amitié, de lui-mTme, et j'avois pour lui toutes sortes d'attentions et d'égards, et lui pour moi. Néanmoins je ne pus échapper à sa langue par un trait qui devoit me perdre, et je ne 5-ais comment ni pourquoi il ne fit que glisser. Le Roi baissoit ; il le sentoit : il commençoit à songer pour après lui. Les rieurs n'étoient pas pour M. le duc d'Orléans : on voyoit pourtant sa grandeur s'approcher. Tous les yeux étoient sur lui et l'éclairoient avec malignité, par conséquent sur moi, qui depuis longtemps étois le seul homme de la cour qui lui lût demeuré attaché publiquement, et qu'on voyoit le seul dans toute sa confiance. M. de Lauzun vint pour dîner chez moi, et nous trouva à table. La compagnie qui s'y trouva lui déplut apparemment; il s'en alla chez Torcy, avec qui alors je n'étois en nul commerce, qui étoit aussi à table avec beaucoup de gens opposés à M. le duc d'Orléans, Tallart entre autres et Tessé. « Monsieur, dit-il à Torcy avec cet air doux et timide qui lui étoit si familier, prenez pitié de moi, je viens de chercher à dîner avec M. de Saint-Simon ; je l'ai trouvé à table avec compagnie ; je me suis gardé de m'y
mettre ; je n*ai pas voulu être le zeste de la cabale, je m'en suis venu ici en chercher. » Les voilà tous à rire. Ce mot courut lout Versailles à l'instant ; Mme de Maintenon et M. du Maine le surent aussitôt, et toutefois on ne m'en fit pas le moindre semblant. M'en fâcher n'eût fait qu'y donner plus de cours : je pris la chose comme l'égratignure au sang d'un mauvais chat, et je ne laissai pas apercevoir à Lauzun que je le susse.
C'étoit une santé de fer avec les dehors trompeurs de la délicatesse. 11 dinoil et soupoit à fond tous les jours, faisoit très-grande rhére et irès-délicate, toujours avec bonne compagnie soir et matin, mangeoit de tout, gras et maigre, sans nulle sorte de choix que son goût, ni de ménagement ; prenoit du chocolat le malin, et avoit toujours sur quelque table des fruits dans leur saison, des pièces de four dans d'autres temps, de la bière, du cidre, de la limonade, d'autres liqueurs pareilles, à la glace, et allant et venant, en mangeoit et en buvoit toutes les après-dînéts, et exhortoit les autres à en faire autant ; il sortoit de lable le soir au fruit, et s'alloit coucher tout de suite. Je me souviens qu'une fois entre bien d'autres, il mangea chez moi, après cette maladie, tant de poisson, de légumes et de toutes sortes de choses sans pouvoir l'en empêcher, que nous envoyâmes le soir chez lui savoir doucement s'il ne s'en étoit point fortement senti : on le trouva à table qui mangeoit de bon appétit. La galanterie lui dura fort longtemps ; Mademoiselle en fut jalouse : cela les brouilla à plusieurs repiises. J'ai ouï dire à Mme de Fontenilles, femme très-aimable, de beaucoup d'esprit, très-vraie et d'une singulière vertu, depuis un très-grand nombre d'années, qu'étant à Eu avec Mademoiselle, M. de Lauzun y vint passer quelque temps, et ne put s'empêcher d'y courir des filles ; Mademoiselle le sut, s'emporta, l'égratigna, le chassa de sa présence. La comtesse de Fiesque fit le raccommodement : Mademoiselle parut au bout d'une galerie ; il étoit à l'autre bout, et il en fit toute la longueur sur ses genoux jusqu'aux
pieds de Mademoiselle. Ces scènes, plus ou moins fortes, recommencèrent souvent dans les suites. 11 se lassa d'être battu, et à son tour battit bel et bien Mademoiselle, et cela arriva plusieurs fois, tnnt qu'à la fin, lassés l'un de l'autre, ils se brouillèrent une bonne fois pour toutes, et ne se revirent jamais depuis ; il en avoit pourtant plusieurs portraits chez lui, et n'en parloit qu'avec beaucoup de respect. On ne doutoit pas qu'ils ne se fussent mariés en secret. A sa mort, il prit une livrée presque noire, avec des galons d'argent, qu'il changea en blancs, avec un peu de bleu quand l'or et l'argent lut défendu aux livrées.
Son humeur naturelle triste et difficile, augmentée par la prison et l'habitude de la solitude, l'avoit rendu solitaire et rêveur, en sorte qu'ayant chez lui la meilleure compagnie, il la laissoit avec Mme de Lauzun, et se reliroit tout seul des aprés-dînées entières, mais toujours plusieurs heures de suite, sans livre le plus souvent, car il ne lisoit que des choses de fantaisie, sans suite, et fort peu ; en sorte qu'il ne savoit rien que ce qu'il avoit vu, et jusqu'à la fin tout occupé de la cour et des nouvelles du monde. J'ai regretté mille fois son incapacité radicale d'écrire ce qu'il avoit vu et fait. C'eût élé un trésor des plus curieuses anecdotes, mais il n'avoil nulle suite ni application. J'ai souvent essayé de tirer de lui quelques biMbes. Autre misère. Il commençoit à raconter ; dans le récit, il se trouvoit d'abord des noms de gens qui avoient eu part à ce qu'il vouloit raconter. Il quittoit aussitôt l'objet principal du récit pour s'attacher à quelqu'une de ces personnes, et tôt après à une autre personne qui avoit rapport à cette première, puis à une troisième, et à la manière des romans, il enfiloit ainsi une douzaine d'histoires à la fois qui faisoient perdre terre, et se chassoient l'une l'autre, sans jamais en finir pas une, et avec cela le discours fort confus, de sorte qu'il n'étoit pas possible de rien apprendre de lui, ni d'en rien retenir. Du resté, sa conversation étoit toujours contrainte par l'humeur ou par la politique, et n'étoit plaisante que par sauts et par
les traits malins qui en sortoient souvent. Peu de mois avant sa dernière mahidie, c'est-à-dire à plus de quatrevingt-dix ans, il dressoit encore des chevaux, et il fit cent passades au bois de Boulogne, devant le Roi, qui alloit à la Muette, sur un poulain qu'il venoit de dresser, et qui à peine l'étoit encore, où il surprit les spectateurs par son adresse, sa fermeté et sa bonne grâce. On ne finiroit point à raconter de lui.
Sa dernière maladie se déclara sans prélude, presque en un moment, par le plus horrible de tous les maux, un cancer dans la bouche. Il le supporta jusqu'à la fin avec une fermeté et une patience incroyable, sans plainte, sans humeur, sans le moindre contre-temps, lui qui en étoit insupportable à lui-même. Quand il se vit un peu avancé dans son mal, il se retira dans un petit appartement qu'il avoit d'abord loué dans cette vue dans l'intérieur du couvent des Petits-Augustins, dans lequel on entroit de sa maison, pour y mourir en repos, inaccessible à Mme de Biron et à toute autre femme, excepté à la sienne, qui eut permission d'y entrer à toutes heures, suivie d'une de ses femmes.
Dans cette dernière retraite, le duc de Lauzun n'y donna accès qu'à ses neveux et à ses beaux-frères, et encore le moins et le plus courtement (|u'il put. Il ne songea qu'à mettre à profit son état horrible, et à donner tout son temps aux pieux entretiens de son confesseur et de quelques religieux de la maison, à de bonnes lectures, et à tout ce qui pouvoit le mieux préparer à la mort. Quand nous le voyions, rien de malpropre, rien de lugubre, rien de souffrant ; politesse, tranquillité, conversation peu animée, fort indifférente à ce qui se passoit dans le monde, en parlant peu et difficilement toutefois, pour parler de quelque chose, peu ou point de morale, encore moins de son état, et cette uniformité si courageuse et si paisible se soutint égale quatre mois durant, jusqu'à la fin ; mais les dix ou douze derniers jours, il ne voulut plus voirni beauxfrères ni neveux ; et sa femme, ii la renvoyoit prompte-
ment. Il reçut tous les sacrements avec beaucoup d'édification, e* conserva sa tète entière jusqu'au derrier moment.
Le matin du jour dont il mourut la nuit suivante, il envoya cliercher Biron, lui dit qu'il avoit fait pour lui tout ce que Mme de Lauzun avoil voulu ; que, par son testament, il lui donna tous ses biens, excepté un legs assez médiocre àCastelmoron, fils de son autre sœur, et des récompenses à ses domestiques; que tout ce qu'il avoit fait pour lui depuis son mariage et ce qu'il faisoit en mourant, Biron le devoit en enlieràMme de Lauzun ; qu'il n'en devoit jamais oublier la reconnoissance; qu'il lui défendoit, par l'aulorité d'oncle et de tesiateur, de lui faire jamais ni peine, ni trouble, ni obstacle et d'avoir jamais aucun procès contre elle sur quoi que ce pût être : c'est Biron lui-même qui me le dit le lendemain, dans les mêmes termes que je les rapporte; lui dit adieu d'un ton ferme, et le congédia. Il défendit, avec raison, toute cérémonie; il fut enterré aux Petits-Augustins. Il n'avoitrien du Roi que cette ancienne compagnie des becs de corbin, qui fut supprimée deux jours après. Un mois avant sa mort il avoit envoyé cliercher Dilon, chargé ici des affaires du roi Jacques, et officier général très-distingué, à qui il remit son collier de l'ordre de la Jarretière, et un Georges d'onyx entouré de parfaitement beaux et gros diamants, pour les renvoyer à ce prince.
Je m'aperçois enfin que j'ai été bien prolixe sur un homme, dont la singularité extraordinaire de sa vie et le commerce continuel que la proximité m'a donné avec lui m'a paru mériter de le faire connoître, d'autant qu'il n'a pas assez figuré dans les affaires générales pour en attendre rien des histoires qui paroîtront. Un autre sentiment a alloniré mon récit. Je touche à un but que je crains d'atteindre, parce que mes désirs n'y peuvent s'accorder avec la vérité; ils sont ardents, par conséquent cuisants, parce que l'autre est terrible et ne laisse pas le moindre iieu à oser chercher à se la pallier; cette horreur d'y venir enfin
Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II. — 26
m'a arrêté, m'a accroché où j'ai pu, m'a glacé. On entend bien qu'il s'agit de venir à la mort et au genre de mort do M. le duc d'Orléans, et quel récit épouvantable, surtout après un tel et si long attachement, puisqu'il a duré en moi pendant toute sa vie, et qu'il durera toute la mienne pour me pénétrer d'effroi et de douleur sur lui.
On frémit jusque dans les moelles par l'horreur du soupçon que Ditu l'exauça dans sa colère.
On a VU, il y a peu, que le duc d'Orléans redoutoit une mort lente, qui s'annonçoit de loin, qui devient une grâce bien précieuse quand celle d'en savoir bien profiter y est ajoutée, et que la mort la plus subite fut celle qu'il préféroit ; hélas ! il l'obtint, et plus rapide encore que ne fut celle de feu Monsieur, dont la machine disputa plus longtemps. J'allai, le 2 décembre, de Meudon à Versailles, au sortir de table, chez M. le duc d'Orlécins ; je fus trois quarts d'heures seul avec lui dans son cabinet, où je l'avois trouvé seul. Nous nous y promenâmes toujours parlant d'atlaires, dont il alloit rendre compte au Uoi ce jour-là même. Je ne trouvai nulle différence à son état ordinaire, épaissi et appesanti depuis quelque temps, mais l'esprit net et le raisonnement tel qu'il l'eut toujours. Je revins tout de suite à Meudon; j'y causai en arrivant avec Mme de Saint-Simon quelque temps. La saison faisoil que nous y avions peu de monde, je la laissai dans son cabinet et je m'en allai dans le mien.
Au bout d'une heure au plus, j'entends des cris et un vacarme subit ; je sors, et je trouve Mme de Saint-Simon tonte effrayée, qui m'amenoit un palefrenier du marquis de Ruffec, qui de Versailles me mandoit que M. le duc d'Or léans étoit en apoplexie. J'en fus vivement touché, nais nullement surpris : je m'y attendois,comme on a vu,
depuis loiiiitoiiips Je pétille après ma voiture, qui me fit altendre par l'éloigiiement du château neuf aux écuries; je me jette dedans, et m'en vais tant que je puis. A la porte du parc, autre courrier du marquis de Ruffecqui m'arrête, et qui m'apprend que c'en est fait. Je demeurai là plus d'une demi-heure absorbé en douleur et en réflexions. A la fin je pris mon parti d'aller à Versailles, où j'allaitout droit m'enlermer dans mon appartement. Nangis, qui vouloit être premier ccuyer, aventure dont je parlerai après, ra'avoit succédé chez M. le duc d'Orléans, et expédié en bref, le fut par Mme Falari, aventurière fort jolie, qui avoit épousé un autre aventurier, frère de la duchesse de Béthune, c'étoit une des maîtresses de ce malheureux princ". Sonsacéfoit fait pour aller travailler chez le Roi, et il causa près d'une heure avec elle enattendantcelleduRoi. Comme elleétoit tout proche, assis près d'elle chacun dans un fauteuil, il se laissa tomber de côté sur elle, etoncques depuis n'eut pas le moindre rayon de connoissance, pas la plus légère apparence.
La Falari, effrayée au point qu'on peut imaginer, cria au secours de toute sa force, et redoubla ses cris. Voyant que personne ne répondoit, elle appuya comme elle put ce pauvre prince sur les deux bras contigus des deux fauteuils, courut dans le grand cabinet, dans la chambre, dans les antichambres, sans trouver qui que ce soit, enfin dans la cour et dans la galerie basse. C'étoit sur l'heure du travail avec le Roi, que les gens de M. le duc d'Orléans étoient sûrs que personne ne venoit chez lui, et qu'il n'avoit que faire d'eux parce qu'il monloit seul chez le Roi, par le petit escalier de son caveau, c'est-à-dire de sa garde-robe, qui donnoit dans la dernière antichambre du Roi, où celui qui portoit son sac l'attendoit, et s'èloit à l'ordinaire rendu par le grand escalier et parla salle des gardes. Enfin la Falari amena du inonde, mais point de recours, qu'elle envoya chercher par qui elle tmuva sous sa main. Le hasard, ou pour mieux dire, la Providence avoit arrangé ce funeste événement à une heure où chacun étoit d'ordl-
400 MORt SUBltE DE U. LE DtIC D'ORLÉANS.
naire allé à ses affaires ou en visite, de sorte qu il s'écoula une bonne demi-heure avant qu'il vînt ni médecin ni chirurgien, et peu moins pour avoir des domestiques de M. le duc d'Orléans.
Sitôt que les gens du métipr l'eurent envisagé, ils le jugèrent sans espérance. On l'étendit à la hâte sur le parqut^t, on l'y saigna; il ne donna pas le moindre signe de vie pour tout ce qu'on put lui faire. En un instant que les premiers furent avertis, chacun de toute espèce accourut; le grand et le petit cabinet étoient pleins de monde. En moins de deux heures tout fut fini, et peu à peu la solitude y fut aussi grande qu'avoit été la foule. Dés que le secours fut arrivé, la Falai^i se sauva, et gagna Paris au plus vile.
La Vrillière fut des premiers avertis de l'apoplexie. Il courut aussitôt l'apprendre au Roi et à l'évêque de Fréjus, puis à Monsieur le Duc, en courtisan qui sait profiter de tous les instants critiques ; et dans la pensée que c»^ prince pourroit bien être premier ministre, comme il l'y avoit exhorté en l'avertissant, il se hâte de retourner chez lui et d'en dresser à tout hasard la patente sur celle de M. le duc d'Orléans. Averti de sa mort au moment môme qu'elle arriva, il envoya le dire à Monsieur le Duc, et s'en alla chez le Roi, où le danger iinminemment certain avoit amassé les gens de la cour les plus considérables.
Frt'jus, dés la première nouvelle de l'apoplexie, avoit fait l'affaire de Monsieur le Duc avec le Roi, qu'il y avoit sans doute préparé d'avance sur l'état où on voyoit M. le duc d'Orléans, surtout depuis ce que je lui en avois dit, de sorte que Monsieur le Duc arrivant chez le Roi, au moment qu'il sut la mort, on fit entrer ce qu'il y avoit de plus distingué en petit nombre amassé à la porte du cabinet, où on remarqua le Roi fort triste et les yeux rouges et mouillés. Â peine fut-on entré, et la porte fermée, que Fréjus dit tout haut au Roi que dans la grande perte qu'il faisoit de M. le duc d'Orléans, dont l'éloge ne fut que de deux mots, Sa Majesté ne pouvoit mieux faire que prier
Monsieur le Duc là présent de vouloir bien se charger du poids de toutes les affaires, et d'accepter la place de premier ministre comme l'avoit M. le duc d'Orléans. Le Roi, sans dire un mot, regarda Fréjus, et consentit d'un signe de tête, et tout aussitôt Monsieur le Duc fit son remerciement. La Viilliére, transporté d'aise de sa prompte politique, avoit en poche le serment de premier ministre copié sur celui de M, le duc d'Orléans, et proposa tout haut à Fréjus de le faire prêter sur-le-champ. Fréjus le dit au Roi comme chose convenable, et à l'instant Monsieur le Duc le prêta. Peu après Monsieur le Duc sortit; tout ce ^ui étoit dans le cabinet le suivit; la foule des pièces voisines augniema sa suite, et dans un moment il ne fut plus parlé que de Monsieur le Duc.
M. le duc de Chartres étoit à Paris, débauché alors fort gauche, chez une fille de l'Opéra qu'il entretenoit. Il y reçut le courrier qui lui apprit l'apoplexie, et en chemin un autre qui lui apprit la mort. Il ne trouva à la descente de son carrosse nulle foule, mais les seuls ducs de iN'oailles et de Guiche, qui lui offrirent très-apertenienl leurs services et tout ce qui pouvoit dépendre d'eux. Il les reçut comme des importuns dont il avoit hâte de se défaire, se pressa de monter chez Madame sa mère, où il dit qu'il avoit rencontré deux hommes qui lui avoient voulu tendre un bon panneau, mais qu'il n'avoit pas donné dedans, et qu'il avoit bien su s'en défaire. Ce grand trait d'espiit, de jugement et de politique promit d'abord tout ce que ce prince a tenu depuis On eut grand'peine à lui faire comprendre qu'il avoit fait une lourde sottise, il ne continua pas moins d'y letumber.
Pour moi, après avoir pas.sé une cruelle nuit, j'allai au lever du Roi, non pour m'y montrer, mais pour y dire un mot à Monsieur le Duc plus sûrement et plus commodément, avec lequel j'étois resté en liaison continuelle depuis le lit de justice des Tuileries, quoique fort mécontent du consentement qu'il s'étoit laissé arracher pour le rétablissement des bâtards. Il se meltoit toujours au lever
dans l'embrasure de la fenêtre du milieu, vis-à-vis de laquelle le roi s'habilloit, et comme il étoit fort grand, on l'apercevoit aisément de derrière l'épaisse haie qui cnvironnoit le lever. Elle étoit ce jour-là prodigieuse. Je fis signe à Monsieur le Duc de me venir parler, et à l'instant il perça la foule et vint à moi : je le menai dans l'autre embrasure de la fenêtre la plus proche du cabinet, et là je dis que je ne lui dissinmlois point que j'étois mortellement affligé; qu'en même temps j'espéiois sans peine qu'il étoit bien persuadé quf si le choix d'un premier ministre avoit pu m' être déléré, je n'en eusse pas fait un autre que celui qui avoit été fait, sur quoi il me fil mille amitiés. Je lui dis ensuitequ'il y avoit dans le sac (]ue M. le duc d'Orléans devoit porter à son travail avec le Roi, lors du malheur de cette cruelle apoplexie, chose sur quoi il étoit nécessaire que je l'entretinsse présentement qu'il lui succédoil ; que je n'étois pas en état de supporter le inonde ; que y le suppliois de ra'envoyer avertir d'aller chez lui sitôt qu'il auroit un moment de libre, etde me faire enirer par la petite porte de son cabinet qui donnoit dans la galerie, pour m'éviter tout ce monde qui rempliroit son appartement. 11 me le promit, et dans la journée, le plus gracieusement, et ajouta des excuses sur l'embarras du premier jour de son nouvel état, s'il ne me donnoit pas une heure certaine, et celle que je voudrois. Je connoissois ce cabinet et cette porte, parce que cet appartement avoit été celui de Mme la duchesse de Berry, à son mariage, dans la galerie haute de l'aile neuve, et que le mien étoit tout proche, de plein pied, vis-à-vis l'escalier.
J'allai de là chez la duchesse Sforze, qui étoit demeurée toujours fort de mes amies, et fort en commerce avec moi, quoique je nevisseplusMmela duchesse d'Orléans depuis longtemps, comme il a été marqué ici en son lieu. Je lui dis que, dans le malheur qui venoit d'arriver, je me croyois obligé, par respect et attachement pour feu M. le duc d'Orléans, d'aller mêler ma douleur avec tout ce qui tenoit particulièremeat à lui, officiers les plus principaux,
mêmeses bâtards, quoiquejeneconnusse aucun d'eux ;qu'il me paioilioit fort indécent d'en excepter Mme la duchesse d'Orléinis; qu'elle savoit la situation où j'tlois avec cetlf princesse, que jen'avois nulle volonté d'en changer; mais qu'en cette occasion si ti'iste, je croyois devoir rendre à la veuve de M. le duc d'Orléans, le re^-pect d'aller chez elle : qu'au demeurant, il m'éloit également indiffèrent de la voiron non, comptant avoir fait à cet égard ce quejecroyois devoir faire ; qu'ainsi, jela snppliois d'aller savoir d'elle si elle voulait me recevoir ou non, et, au premier cas, d'une façon convenable, également content du oui ou du non. parce que je le serois également de moi-même en l'un et l'autre cas. Elle m'assura que Mme la duchesse d'Orléans seroit fort satisfaite de me voir, et qu'elle alloit sur-iechamp s'acquitter de ma commission. Comme Mme Sforze logeoit fort près de Mme la duchesse d'Orléans, j'attendis chez elle son retour. Elle me dit que Mme la duchesse d'Orléans seroit fort aise de me voir, et me recevroil de façon que j'en serois content. J'y allai donc sur-le-champ. Je la trouvai au lit, avec un peu de ses dames et de ses premiers officiers, et M. le duc de Chartres, avec toute la . décence qui pouvoit suppléer à la douleur. Sitôt que j'approchai d'elle, elle me parla du malheur commun ; pas un mot de ce qui étoit entre elle et moi ; je l'avois stipulé ainsi. M. le duc de Chartres s'en alla chez lui; la conversation traînante dura tout le moins que je pus. Je m'en allai chez M. de Chartres, logé dans l'appartement qu'occuvoil Monsieur son père, avant qu'il fût régent. On me dit qu'il éloit enfermé. J'y retournai trois autres fois dans la même matinée. A la dernière.son premier valet de chambre en fui honteux, et l'alla avertir malgré moi. Il vint sur le pas de la poite de son cabinet, où il étoit avec je ne sais plus qui de fort commun : c'étoit la sorte de gens qu'il lui falloit. Je vis un homme tout empêtré, tout hérissé, point affligé, mais embarrassé à ne savoir où il en étoit. Je lui fis le compliment le plus fort, le plus net , le plus clair, le plus énergique, et à haute voix. Il me prit apparem-
ment pour quelque tiercelet des ducs de Guiche et de Noailles, et ne me fit pas l'honneur de me répondre un mot. J'attendis quelques moments, et voyant qu'il ne sortoit rien de ce simulacre, je lis la révérence et me re irai, sans qu'il fît u;i ^eul pas pour meconluiri', comme il le devoit faire tout du long [île] son appartement, et se rembucha dans ^on cabinet. Il est vrai qu'en me retirant, je jetai les yeux sur la compai^nie, à droite et à gauche, qui me parut fort surprise. Je m'en allai chez moi, fort ennuyé de courir le château.
Comme je sorlois de table , un valet de chambre de Monsieur le Duc me vint dire qu'il m'altendoit, et me conduisit par la petite porte droit dans son cabinet. Il me reçut à la porte, la ferma, me tira un fauteuil et en prit un autre. Je l'instruisis de l'affaire dont je lui avois parlé le matin, et après l'avoir discutée, nous nous mimes sur celle du jour. Il me dit qu'au irortir du lever du Roi, il avoit été ch-^z M le duc de Charires, auquel, après les compliments de condoléances, il avoit offert tout ce qui pourroit dépendre de lui pour mériter son amitié, et lui témoigner son véritable attachement pour la mémoire de M. le duc d'Orléans ; qu'à cela, M. de Chartres étant demeuré muet, il avoit redoublé de protestations et de désirs de lui complaire en toutes choses ; qu à la fin il étoit venu un monosyllabe sec de remerciement, et un air d'éconduite qui avoit fait prendre à Monsieur le Duc le parti de s'en aller. Je lui rendis ce qui m'étoit arrivé ce même matin avec le même prince, ducjuel nous nous fîmes nos complaintes l'un à l'autre. Monsieur le Duc me fit beaucoup d'amil-iés et de politesses, et me demanda, en m'en conviant, si je ne viendrois pas le voir un peu souvent. Je lui répondis qu'accablé d'affaires et de monde comme il l'alloii être, je me ferois un scrupule de 1 importuner, et ceux qui auroienl affaire à lui ; que je me contenierois de m'y présenter quand j'aurois quelque chose à lui dire, et que, comme je n'étois pas accoutumé aux antichambres, je le supphois d'ordonner à ses gens de l'avertir quand je
paraîtrois chez lui, et lui de me faire entrer dans son rabiaet au premier moiiieut qu'il le pourroit, où je tâclierois de n'être ni long ni importun. Force amitiés, compliments, convis, etc. ; tout cela dura près de trois quarts d'heures ; tt je m'enfuis à Meudon.
Mme de Saint-Simon alla le lendemain à Versailles faire sa coiir au Roi sur cet évéujiatnl, et voir Mm^^ la ducliesse d'Orléans et Monsieur son fils. Monsieur de Fréjus alla chez Mme de Saint-Simon dès qu'il la sut à Versailles, où elle ne coucha point. A travers toutes les belles cll0^es qu'il lui dit de moi et sur moi, elle crut comprendre qu'il me sauroit plus volontiers à Paris qu'à Versailles. La Vrillière, qui la vint voir aussi, et qui avoit plus de peur de moi encore que le Fréjus, se cacha moins, par moins d'esprit et de tour, ei scandalisa davantage Mme de Saint- Simon par son ingratitude après tout ce que j'avuis fait pouf lui Ce petit compagnon coniptoit avoir tonnelé Mon>ieur le Duc par sa diligence à l'avertir et à le servir, et brusquer son duché tout de suite. Lorsqu'il m'en avoit parlé du temps de M. le duc d'Orléans, la généralité de mes réponses ne l'avoit pas mis à son aise à mon égard. 11 vouloit jeter de la poudre aux yeux et tromper Monsieur le Duc par de faux exemples, dont il craignoit l'éclaircissement de ma part. Il ne m'en falloit pas tant pour nie confirmer dans le parti que de longue main j'avois résolu de prendre sur l'inspection de l'état menaçant de M. le duc d'Orléans. Je m'en allai à Paris, bien résolu de ne paroîlre devant les nouveaux maitros du royaume que dans les rares nécessités ou de bienséances indispensables, et pour des moments, avec la dignité d'un homme de ma sorte, et de celle de tout ce que j'avois personnellement été. Heureusement pour moi je n'avois jamais dans aucun temps, perdu de vue le changement total de ma situation, et pour dire la venté, la perte «ie Mgr le duc de Bourgogne, cl tout ce que je voyois dans le gouvernement m'avoit émoussé sur toute autre de môme nature. Je m'étois vu enlever ce cher prince au iiiôme
âge que mon père avoit perdu Louis XIH : c'est-à-dire, mon père, à trente-six ans, son roi de quarante et un : moi, à trente-sept, un prince qui n'avoit pas encore trente ans, prêt à monter sur le trône, et à ramener dans le monde la jusiice, l'ordre, la vérité; et depuis, un maître du royaume constitué à vivre un siècle, tels que nous étions lui et moi l'un à l'autre, et qui n'avoit pas six mois plus que moi. Tout m'avoit préparé à me survivre à moimême, et j'avois tâché d'en profiler.
Monseigneur étoit niorl à qnaranto-neuf ans et demi et M. le duc d'Orléans vécut deux mois moins. Je coracare cette durée de vie si égale, à cause de la situation où on a vu ces deux princes à l'égard l'un de l'autre, jusqu'à la mort de Monseigneur. Tel est ce monde et son néant.
La mort de M. le duc d'Oiléans fit un grand bruit au dedans et au deliors; mais les pays étrangers lui rendirent incomparablement plus de justice et le regrettèrent beaucoup plus que les François. Quoique les étrangers connussent sa foiblesse, et que les Anglois en eussent étrangement abusé, ils n'en éloient pas moins persuadés, par leur expérience, de l'étendue et de la justesse de son espiit, de la grandeur de sun génie et de ses vues, de sa singulière pénétration, de la sagesse et de l'adresse de sa politique, de la fertilité de ses expédients et de ses ressources, de la dextérité de sa conduite dans tous les changements de cin-onslances et d'événements, de sa netteté à considérer les objets et à combiiier toutes choses, de sa supériorité sur ses ministres ut sur ceux que les diverses puissances lui envoyoient, du discernement exijuis à démêler, à tourner les affaires, de sa sav;mle aisance à répondre sur-le-champ à tout, quand il le vouloit. Tant de grandes et rares parties pour le gouvernement le leur faisoient redouter et ménager, et le gracieux qu'il melloit à tout, et qui savoit charmer jusqu'aux refus, le leur rendoit encore aimable. Ils estimoient de plus sa grande et naïve valeur. La courte lacune de l'enchantement par lequel ce malheureux du Bois avoit comme anéanti ce prince,
n'avoit fait que le relever à leurs yeux par la comparaison de sa conduite quand elle éloil sienne, avec sa conduite quand elle n'en portoil que le nom et qu'elle n'étoit que celle de son ministre. Ils avoient vu, ce ministre mort, le prince reprendre le timon des affaires avec les mêmes lalents qu'ils avoient admirés en lui auparavant ; et cette foiblesse, qui étoit son grand défaut, se laissoit beaucoup moins sentir au dehors qu'au dedans.
Le Roi, touché de son inaltérable respect, de ses attentions à lui plaire, de sa manière de lui parler, et de celle de son travail avec lui, le pleura et fut véritablement touché de sa perte, en sorte qu'il n'en a jamais parlé depuis, et cela est revenu souvent, qu'avec estime, affection et regret, tant la vérité perce d'elle-même malgré tout l'art et toute l'assiduité des mensonges et de la plus atroce calomnie, dont j'aurai occasion de parler dans les Additions que je me propose de faire à ces Mémoires, si Dieu m'en permet le loisir. Monsieur le Duc, qui montoit si haut par celte perte, eut sur elle une contenance honnête et bienséante. Madame la Duchesse se contint fort convenablement ; les bâtards, qui ne gagnoient pas au change, ne purent se réjouir. Fréjus se tint à quatre. On le voyoit suer sous cette gêne, sa joie, ses espérances muettes lui échapper à tous propos, toute sa contenance élinceler malgré lui.
La cour fut peu partagée, parce que le sens y est corrompu par les passions. Il s'y trouva des gens à yeux sains, qui le voyoient comme faisoient les étrangers, et qui continuellement témoins de l'agrément de son esprit, de la facilité de son accès, de cette patience et de celle douceur à écouter qui ne s'altéroit jamais, de cette bonté dont il savoit se parer d'une façon si naturelle, quoique quelquefois ce n'en fût que le masque, de ses traits plaisants à écarter et' à éconduire sans jamais blesser, sentirent tout le poids de sa perle. D'autres, en plus grand nombre, en furent fâchés aussi, mais bien moins par regret que par la connoissance du caractère du successeur
et de celui encore de ses entours. Mais le gros de la cour ne le regretta point du tout : les uns de cabales opposées, les autres indignés de l'indécence de sa vie et du jeu qu'il s'étoit fait de promettre sans tenir, force mécontents, quoique presque tous bien mal à propos, une foule d'ingrats dont le monde est plein, et qui dans les cours font de bien loin le plus grand nombre, ceux qui se croyoient en passe d'espérer plus du successeur pour leur fortune et leurs vues, enfin un monde d amateurs stupides de nouveautés.
Dans l'Église, les béats et même les dévots se réjouirent de la délivrance du scandale de sa vie, et delà force que son exeiriple donnoit aux libertins, et les jansénistes et les constitutionnaires, d'ambition ou de sottise, s'accordèrent à s'en trouver tous consolés. Les premiers, séduits par des commencements pleins d'espéiance, en avoient depuis éprouvé pis que du feu Roi ; les autres, pleins de rage qu'd ne leur eût pas tout [lermis, parce qu'ils vouloient tout exterminer, et fuiéintir une bonne fois et solidement les maximes et les libertés de l'Église gallicane, surtout les appels comme d'abus, établir la domination des évèques sans bornes, et revenir à leur ancien état de rendre la puissance èpiscopale redoutable à tous jnsques aux rois, exultoient de se voir délivrés d'un génie supérieur, qui se contentoit de leur sacrifier les personnes, mais qui les arrèt'it trop ferme sur le grand but ((u'ils se propo^oient, vers lequel tous leurs artifices n'avoient cessé de tendre, et ils espéroient tout d'un successeur qui ne les apercevroit pas, qu'ils étourdiroient aisément, et avec qui ils seroient plus librement bardis.
Le Parlement, et comme lui tous les autres parlements, et toute la magistrature, qui, par être toujours assemblée, est si aisément animée du même esprit, n'avoil pu pardonner à M. le duc d'Orléans les coups d'autorité auxquels le Pai lement lui-même Tavoit enfin forcé plus d'un, fois d'avoir recours, par les uémarcbes les plus hardiese que ses longs délais et sa trop lente patienca avoit laissé
porter à le dépouiller de toute autorité pour s'en revêfir lui iiiéme. Oiioique d'adrosse, puis de hardiesse, le Parlement se fût soustrait à la plupart de l'effet de ces coups d'autorité, il n'étoit plus en état de suivre sa pointe, et par ce qui restoit nécessairement dps bornes que le Régent y avoil mises, ce but si cher du Parlement lui étoit échappé. Sa joie obscure et ténébreuse ne se contraignit pas d'être délivré d'un gouvernement duquel après avoir arraché tant de choses, il ne se consoloit point de n'avoir pas tout emporté, et de n'avoir pu changer son état de simple cour de justice en celui du parlement d'Angleterre, mais en tenant la chambre haute sous le joug.
Le militaire, étouftë sans choix par des commissions de tous grades et par la prodigalité des croix de Saint-Louis, jetées à toutes mains, et trop souvent achetées des bureaux et des femmes, ainsi que les avancements en grades, étoit outré de l'économie extrême qui le réduisoit à la dernière misère, et de l'exacte sévérité d'ime pédanterie qui le tenoit en un véritable esclavage. L'augmentation de la solde n'avoit pas fait la moindre impression sur le soldai ni sur le cavalier, par l'extrême cherté des choses les plus communes et les plus indispensables à la vie, de manière que cette partie de l'État, si importante, si répandue, si nombreuse, plus que jamais tourmentée et réduite sous la servitude des bureaux et de tant d'autres gens ou méprisables ou peu estimables, ne put que se trouver soulagée par l'espi rance du changement qui pourroit alléger son joug et donner plus de lieu à l'ortlre du service et plus d'égards au mérite et aux services. Le corps de la marine, tombé coinme en désuétude et dans l'oubli, ne pouvoit qu'être outré de cet anéantissement, et se réjouir de tout changement, quel qu'il pût être; et font ce qui s'appeloit gens de commerce, arrêtés tout court partout pour complaire aux Anglois, et gênés en tout par la compagnie des Indes, ne pouvoient être en de meilleures dispositions.
Enlin, le gros de Paris et des provinces, désespéré des
cruelles opérations des finances et d'un perpétuel jeu de gobelets pour tirer tout l'argent, qui mettoit d'ailleurs toutes les fortunes en l'air et la confusion dans toutes les familles, outré de plus de la prodigieuse cherté où ces opérations avoient fait monter toutes choses, sans exception de pas une, tant du luxe que de première nécessité pour la vie, géraissoit depuis longtemps après une délivrance et un soulagement qu'il sefiguroit aussi vainement que certainement par l'excès du besoin et l'excès du désir. Enfin, il n'est personne qui n'aime à pouvoir compter sur quelque chose, qui ne soit désolé des tours d'adresse et de passe-passe, et de tomber sans cesse, malgré toute prévoyance, dans des torquets et dans d'inévitables panneaux ; de voir fondre son patrimoine ou sa fortune entre ses mains, sans trouver de protection dans son droit ni dans les lois, et de ne savoir plus comment vivre et soutenir sa famille.
Une situation si forcée et si générale, nécessairement émanée de tant de faces contradictoires successivement données aux finances, dans la fausse idée de réparer la ruine et le chaos où elles s'étoient trouvées à la mort de Louis XIV, ne pouvoit taire regretter au public celui qu'il en regardoit comme l'auteur, comme ces enfants qui se prennent en pleurant au morceau de bois qu'un imprudent leura fait tomber en passant sur le pied, qui jettent, de colère, ce bois de toute leur force, comme la cause du mal qu'ils sentent, et qui ne font pas la moindre attention à ce passant qui en est la seule et véritable cause. C'est ce que j'avois bien prévu qui arriveroit sur l'arrangement, ou plutôt le dérangement de plus en plus des finances, et que je voulois ôter de dessus le compte de M. le duc d'Orléans par les états généraux que je lui avois proposés, qu'il avoit agréés, et dont le duc de Noailles rompit l'exécution à la mort du Roi, pour son intérêt personnel, comme on l'a vu en son lieu dans ses Mémoires, à la mort du Roi. La sui!e des années a peu à peu fait tomber les écailles de tant d'yeux, et a fait regretter M. le duc d'Or-
lôans à tous avec les plus cuisants regrets ; et lui ont à la fin rendu la justice qui lui avoil toujours été due.
Le lendemain de Ui mort de M. le duc d'Orléans, son corps fut porté de Versailles à Saint-Cloud, et le lendemain qu'il y fut les cérémonies commencèrent. M. le comte de Charolois, avec le duc de Gesvres et le marquis de Beauveau, qui devoit porter la queue de son manteau, allèrent, dans un carrosse du Roi entouré de ses gardes, à Saint-Cloud. M. le comte de Charolois donna l'eau bénite, représentant le Roi, et fut reçu à la descente du carrosse et reconduit de même par M. le duc de Chartres, qui s'étoit fait accompagner par les deux fils du duc du Maine. Le ccpur fut porté de Saint-Cloud au Val-de-Grâce par l'archevêque de Rouen, premier aumônier du prince défunt, à la gauche duquel étoit M. le comte de Clermont, prince du sang, et le duc de Montmorency, fils du duc de Luxembourg, sur le devant, avec tous les accompagnements ordinaires. M. le prince de Gonli accompagna le convoi avec le duc de Retz, fils du duc de Villeroy, qui se fil de Saint- Cloud à S;iint-Denis , passant dans Paris avec la plus grande pompe. Le chevalier de Biron, à qui son père avoit donné sa charge de premier écuyer de M. le duc d'Orléans, lorsqu'il fut fait duc et pair, y étoit à cheval, ainsi que le comte d'Estampes, capitaine des gardes : tous les autres officiers principaux de la maison dans des carrosses. Les obsèques furent différées jusqu'au 12 fé\rier. M. le duc de Chartres, devenu duc d'Orléans, M. le comte de Clermont et M. le prince de Conti firent le grand deuil; l'archevêque de Rouen officia en présence des cours supérieures, et Poncet, évêque d'Angers, fit l'oraison funèbre, qui ne répondit pas à la grandeur du sujet. Le Roi visita à Versailles Mme la duchi'sse d'Orléans, Madame la Duchesse, et fit le même honneur à M. le duc de Chartres, C'est le seul prince du sang qu'il ait visité. Il alla voir aussi Mme la princesse de Conti, Mlle de Chartres et Mme du Maine.
Deux jours après la mort du duc d'Orléans, le maréchal
de Villars entra dans le conseil d'Élaf, et eut le gouvernement des forts et citadelle de Marseille, qu'avoit le feu premier écuyer.
Un fou succéda à un scélérat dans la place de premier président du parlement de Paris, par la faveur de M. le Duc, qui aimoit fort les Gesvres, et qui crut se bien mettre avec le Parlement en rhoisissant Novion, le plus ancien des présidents à mortier, mais le plus contradictoire à la remplir. 11 n'était ni injuste ni malhonnête homme, comme l'autre premier président de Novion son grandpère, mais il ne savoil rien de son métier que la basse procédure, en laquelle, à la vérité, il excelloit comme le plus habile procureur. Mais par delà celte ténébreuse science, il ne falloit rien attendre de lui. C'était un homme obscur, solitaire, sauvage, plein d'humeurs et de caprices jusqu'à l'extravagance ; incompatible avec qui que ce lût, désespéré lorsqu'il lui falloit voir quelqu'un, le fléau de sa famille et de quiconque avoit affaire à lui, enfin insupportable aux autres, et, de son aveu, très-souvent à luimême. Il se montra tel dans une place où il avoit affaire avec la cour, avec sa Compagnie, avec le public, contre lequel il se barricadoit, en sorte qu'on n'en pouvoit approcher ; et tandis qu'il s'enfermoit de la sorte, et que les plaideurs en gémissoient, souvent encore de ses brusqueries et de ses sproposito qu;md ils pouvoient pénétrer jusqu'à lui, il s'en alloit prendre l'air, disoit-il, dans la maison qu'il occupait avant d'être premi<r président, et causer avtc un charron, son voisin, sur le pas de sa boutique, qui étoit, disoit-il, l'horanie du meilleur sens du monde.
Un pauvre plaideur d'assez bon aloi, se désespérant un jour de n'en pouvoir aborder pour lui demander une au-
dience, tournoil de tous côtés dans sa maison du Palais, ne sachant à (|ui s'adresser ni où donner de la tête. 11 entra dans la basse-cour, et vit un homme en veste qui regardoit pauser les chevaux, qui lui demanda brusquement ce qu'il venoit faire là et ce qu'il deraandoit. Le pauvre plaideur lui répondit bien humblement qu'il avoit un procès qui le désoloit, qu'il avoit grand intérêt de faire juger, mais que, quelque peine qu'il prit et quelque souvent qu'il se présentât, il ne pouvoil approcher de M. le premier président, qui étoit d'une humeur si farouche et si fantasque, qu'il ne vouloit voir personne et ne se laissoit point aborder. Cei homme en veste lui demanda s'il avoit un placet pour sa cause, et de le lui donner, et qu'il verroit s'il le pourroit faire arriver jusqu'au premier président. Le pauvre plaideur lui tira son placet de sa poche, et le remercia bien de sa charité, mais en lui marquant son doute qu'il pût venir à bout de lui procurer audience d'un homme aussi étrange et aussi capricieux que ce premier président, et se retira. Oualre jours après il fut averti par son procureur que sa cause seroit appelée à deux jours de là, dont il fut bien agréablement surpris. Il alla donc à l'audience de la grand' chambre, avec son avocat, prêt à plaider. Mais quel fut son étonnement quand il reconnut son homme en veste assis en place et en robe de premier président ! Il en pensa tomber à la renverse, et de frayeur de ce qu'il lui avoit [dit] de lui-même, pensant parler à quelque quidam. La fin de l'aventure fut qu'il gagna son procès tout de suite. Tel étoit Novion.
Enfin, ne pouvant plus tenir à exercer ses (onctions de premier président, encore moins le public, qui avoit affaire à lui sans cesse, il s'en démit en décembre 1724, après l'avoir seulement gardée un an, et s'en retourna ravi, et le public aussi d'en être délivré, à sa vie chérie de ne voir plus personne, n'ayant plus aucune charge, enfermé seul dans sa maison, et caunant à son plaisir avec son voisin le charron, sur le pas de la Dorte de sa boutique, et mourut en sa terre de Grignon,
Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II- — 27
*t* COINCLUSIOH.
en septembre 1731, à soixante et onze ans, regretté da personne.
Il avoit perdu son fils unique dès 1720, qui avoit laissé un fils. Monsieur le Duc fit la grâce entière, et donna à cet enfant de quinze ans, la charge de président à mortier de ton grand-père, en faisnnt celui-ci premier président, et la donna à exercer à Lamoignon de Blancmesnil, lors avocat général, jusqu à ce que ce petit Novion fût en âge de la faire : abus fort étrange de ces custodi-nos des charges de président à mortier, qui s'est introduit dans le Parlement, pour les conserver dans les familles.
Me voici enfin parvenu au terme jusqu'auquel je m'étois proposé de conduire ces Mémoires. Il n'y en peut avoir de bons que de parfaitement vrais, ni de vrais qu'écrits par qui a vu et matiié lui-même les choses qu'il écrit, ou qui les tient de «^ens dignes de la plus grande foi, qui les ont vues, maniées ; et de plus, il faut que celui qui écrit aime la vérité jusqu'à lui sacrifier toutes choses. De ce dernier point, j'ose m'en rendre témoignage à moi-même, et nie persuader qu'aucun de tout ce qui m'a connu n'en disconviendroit. C'est même cet amour de la vérité qui a le plus nui à ma fortune; je l'ai senti souvent, mais j'ai préféré la vérité à tout, et je n'ai pu me ployer à aucun déguisement ; je puis dire encore que je l'ai chérie jusque contre moi-même. On s'apercevra aisément des duperies où je suis tombé, et quelquefois grossières, séduit par l'amitié ou par le bien de l'État, que j'ai sans cesse préféré à toute autre considération, sans réserve, et toujours à tout intérêt personnel ; comme en bien d'autres occasions que l'ai négligé d'écrire, parce qu'elles ne regardoient que moi, sans connexion d'éclaircissement ou de curiosité sur les affaires ou le cours du monde, on peut voir que je
persévérai à faire donner les finances au duc de Noailles, parce que je l'en crus, bien mal à propos, le plus capable, et le plus riche et le plus revêtu d'entre les seigneurs à qui on les pût donner, dans les premiers jours même de l'éclat de la profonde scélératesse qu'il venoit de commettre à mon égard. On le voit encore dans tout ce que jt fis pour sauver le duc du Maine contre mes deux plus chers et plus vifs intérêts, parce que je croyois dangereux d'attaquer lui et le Parlement à la fois, et que le Parlement étoit lors l'affaire la plus pressée, qui ne se pouvoit différer. Je me contente de ces deux faits, sans m'arrèter à bien d'autres qui se trouvent répandus dans ces Mémoires^ à mesure qu'ils sont arrivés, lorsqu'ils ont trait à la curiosité du cours des affaires ou des choses de la cour et du monde.
Fieste à toucher l'impartialité, ce point si essentiel et tenu pour si difficile, je ne crains point de le dire, impospossible à qui écrit ce qu'il a vu et manié. On est charmé des fjens droits et vrais; on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent ; on l'est encore plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité, je le ferois vainement. On trouve)'a trop, dans ces Mémoires, que la louange et le blâme coulent de source à l'égard de ceux dont je suis affecté, et que l'un et l'autre est plus froid sur ceux qui me sont plus indifférents; mais néanmoins vif toujours pour la vertu, et contre les malhonnêtes gens, selon leurs degrés de vices ou de vertu. Toutefois, je me rendrai encore ce témoignage, et je me flatte que le tissu de ces Mémoires ne me le rendra pas moins, que j'ai été infiniment en garde contre mes affections et mes aversions, et encore plus contre celles-ci, pour ne parler des uns et des autres que la balance à la main, nonseulemeni ne rien outrer, mais ne rien grossir, m'oublier, me défier de moi comme d'un ennemi, rendre une exacte justice, et faire surnager à tout la vérité la plus pure. C'est en eette manière que je puis assurer que j'ai
été entièrement impartial, et je crois qu'il n'y a point d'autre manière de l'être.
Pour ce qui est de l'exactitude et de la vérité de ce que je raconte, on voit par les Mémoires mêmes que presque tout y est puisé de ce qui a passé par mes mains, et le reste, de ce que j'ai su par ceux qui avoietit traité les choses que je rapporte. Je les nomme ; et leur nom ainsi que ma liaison intime avec eux est hors de tout soupçon. Ce que j'ai appris de moins sûr, je le marque; et ce que j'ai ignoré, je n'ai pas honte de l'avouer. De cette façon les Mémoires sont de source, de la première main. Leur vérité, leur authenticité ne peut être révoquée en doute; et je crois pouvoir dire qu'il n'y [en] a point eu jusqu'ici qui aient compris plus de différentes matières, plus approfondies, plus détaillées, ni qui forment un groupe plus instructif ni plus curieux.
Comme je n'en verrai rien, peu m'importe. Mais si ces Mémoires voient jamais le jour, je ne doute pas qu'ils n'excitent une prodigieuse révolte. Chacun est attaché aux siens, à ses intérêts, à ses prétentions, à ses chimères, et rien de tout cela ne peut souffrir la moindre contradiction. On n'est ami de la venté qu'autant qu'elle favorise, et elle favorise peu de toutes ces choses-là. Ceux dont on dit du bien n'en savent nul gré, la vérité l'exigeoit. Ceux, en bien plus grand nombre, dont on ne parle pas de même entrent d'autant plus en furie que ce mal est prouvé par les faits; et comme au temps où j'ai écrit, surtout vers la fin, tout tournoit à la décadence, à la confusion, au chaos, qui depuis n'a fait que croître, et que ces Mémoires ne respirent qu'ordre, règle, vérité, principes certains, et montrant à découvert tout ce qui y est contraire, qui règne de plus en plus avec le plus iynorant, mnis le plus entier empire, la convulsion doit donc être générale contre ce miroir de vérité. Aussi ne sont-ils pas feits pour ces pestes des États, qui les empoisonnent et qui les font périr [lar leur démence, par leur intérêt, par toutes les voies qui en accélèrent la perte, mais pour ceux
btii veulent être éclairés pour la prévenir, mais qui malheureusement sont soigneusement écartéa par les accrédités et les puissants, qui ne redoutent rien plus que la lumière et pour des gens qui ne sont susceptibles d'aucun intérêt que ceux de la justice, de lu vérité, de la raison, de la règle, de la sage politique, uniquement tendus au bien public.
Il me reste une observation â faire sur les conversations que j'ai eues avec bien des gens, sourtout avec Mgr le duc de Bourgogne, M. le duc d'Orléans, M. de Beauvillier, les ministres, le duc du Maine une fois, trois ou quatre avec le feu Roi, enfin avec Monsieur le Duc et beaucoup de gens considérables, et sur ce que j'ai opiné et les avis que j'ai pris, donnés ou disputés. 11 y en a de tels, et en nombre, que je comprends qu'un lecteur qui ne m'aura point connu sera tenté de mettre au rang de ces discours factices que des historiens ont souvent prêtés du leur à des généraux d'années, à des ambassadeurs, à des sénateurs, à des conjurés, pour orner leurs livres. Mais je puis protester, avec la même vérité qui jusqu à présent a conduit ma plume, qu'il n'y a aucun de tous ces discours, que j'ai terms et que je rapporte, qui ne soit exposé dans ces Mémoires avec la plus scrupuleuse vérité, ainsi que ceux qui m'ont été tenus ; et que s'il y avoit quelque cbose que je pusse me reprocher, [ce] seroit d'avoir plutôt affoibli que fortifié les miens dans le rapport que j'en ai fait ici, parce que la mémoire en peut oublier des traits, et qu'animé par les objets et par les choses, on parle plus vivement et avec plus de force qu'on ne rapporte après ce qu'on a dit. J'ajouterai, avec la même confiance que j'ai témoignée ci-dessus, que personne de tout ce qui m'a connu et vécu avec moi ne concevroit aucun soupçon sur la fidélité du récit que je fais de ces conversations, pour fortes qu'elles puissent être trouvées, et qu'il n'y en auroit aucun qui ne m'y reconnût tiait pour trait.
Un défaut qui m'a toujours déplu, entre autres, dans
«18 CONCLUSIOH.
les Mémoires, c'est qu'en les finissant le lecteur perd de vue les personnages principaux dont il y a été le plus parlé, dont la curiosité du reste de leur vie demeure altérée On voiidroit voir tout de suite ce qu'ils sont devenus, sans aller chercher ailleurs avec une peine que la paresse arrête, aux dépens de ce qu'on désireroit savoir. C'est ce que j'ai envie de prévenir ici, si Dieu m'en donne le temps. Ce ne sera pas avec la même exactitude que lorsque j'étois de tout. Quoique le cardinal Fleury ne m'ait rien caché de ce que j'avois envie de savoir des affaires étrangères, dont presque toujours il me parloit le premier, et aussi de quelques affaires de la cour, tout cela étoit si peu suivi de ma part et avec tant d'indifférence, et encore plus de moi avec les ministres ou d'autres gens instruits, interrompu encore de si vastes lacunes, que j'ai tout lieu de craindre que ce supplément ou suite de mes Mémoires ne soit fort languissant, mal éclairé, et fort différent de ce que j'ai écrit jusqu'ici ; mais au moins y verra-t-on ce que sont devenus les personnages qui ont paru dans les Mémoires, qui est tout ce que je me propose jusqu'à la mort du cardinal Fleury.
Dirois-je enfin un mot du style, de sa négligence, de répétitions trop prochaines des mêmes mots, quelquefois de synonymes trop multipliés, surtout de l'obscurité qui naît souvent de la longueur des phrases, peut-être de quelques répétitions ? J'ai senti ces défauts ; je n'ai pu les éviter, emporté toujours par la matière, et peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expliquer. Je ne fus jamais un sujet académique, je n'ai pu me défaire d'écrire rapidement. De rendre mon style plus correct et plus agréable en le corrigeant, ce seroit refondre tout l'ouvrage, et ce travail passeroit mes forces, il courroit risque d'être ingrat. Pour bien corriger ce qu'on a écrit il faut savoir bien écrire ; on verra aisément ici que je n'ai pas dû m'en piquer. Je n'ai songé qu'à l'exactitude et à la vérité. J'ose dire que l'une et l'autre se trouvent étroitement dans mes Mémoires, qu'ils en sont la loi et
lâme, et que le style mérite en leur faveur une bé'iigne indulgence. Il en a d'autant plus besoin, qup je ne puis le promellre meilleur pour la suite que je .ne propose.