‹ Scènes et portraitsChapitre 7 sur 51 · ACHAT DD DIAMANT DE LA COORONNE · texte numérisé non relu

ACHAT DD DIAMANT DE LA COORONNE

du roi de France de se laisser rebuter par le prix d'une pièce unique dans le monde et inestimahle, et que plus de potenlais n'avoient osé y penser, plus on devoit se garder de le laisser échapper. Law, ravi de me voir penser de la sorle, me f)ria d'en parler à M. le duc d'Orléans. L'état des finances fut un obstacle sur lequel le Régent insista beaucoup. Il craignoit d'être blâmé de faire un achat si considérable, tandis qu'[on] avoit tant de peine à subvenir aux nécessités les plus pressantes et qu'il falloil laisser tant de gens dans la souffrance. Je louai ce sentiment; mais je lui dis qu'il n'en devoit pas user pour le plus grand roi de l'Europe comme pour un simple particulier, qui seroit très-ré|iréhensilile de jeter cent uiille francs pour se parer d'un beau diamant, tandis qu'il di vroit beaucoup et no se trouvoit pas en étal de satisfaiic; qu'il (alloit considérer l'honneur de la couronne et ne lui pas laisser manquer l'occasion unique d'un diamant sa^s prix, qui effaçoit ceux de toute l'Europe; que c'étoit une gloire pour sa régence, qui dureroit à jamais, qu'en tel état que fussent les finam^es, l'épargne de ce refus ne les soulageroit pas beaucoup, et que la surcharge en seroit trés-peu perceptible. Enfin je ne quittai point M. le duc d'Oiiéans, que je n'eusse obtenu que le diamant seroit acheté.

Law, avant de me parler, avoit tant représenté au marchand rinipnssiliilité de vendre sou diamant au prix qu'il l'avoit espéré, le dommage et la peite qu'il soulfriroit en le coupant en divers morceaux, qu'il le fit venir enfin à deux millions avec les rognures en oulte qui sortiroient nécessairement de la taille. Le marché tut conclu de la sorte. On lui p ya l'intérêt de deux millions jusqu'à ce qu'on lui pût donner le principal, et" en attendant pour deux millions de pierreries en gage qu'il gaideroit jusqu'à > ntier pa\ement 'es deux millions.

M. le duc d'Orlé ns fut ai^réaidenient trompé par les ajip audissenieiits que le public donna à (me acpiisilinn si belle et si ui.ique. Ce diamant lut appelé le Récent, il

pst de la grosseur d'une prune de la reine Claude, d'une fui me presque ro:ide, d'une épaisseur qui repond à son Vdli.mi', paifailement blanc, exempt de toute tache, nuage et paillette, d'une eau admirable, et pèse plus de cmq cents grains. Je m'applaudis beaucoup d'avoir résolu le Régent à une emplette si illustre.

Pierre !•', czar de Moscovie , s'est fait avec justice un si grand nom chez lui et par toute l'Europe et l'Asie, que je n'entreprendrai pas de faire connoître un prince si grand, si illustre, comparable aux plus grands hommes de l'antiquité, qui a fait l'admiration de son siècle , qui sera celle des siècles suivants, et que toute l'Europe s'est si fort apfiliquée à connoide. La singularité du voyage en France d'un prince si extraoïdinaire m'a paru mériter de n'en rien oublier, et la narration de n'être point interrompue. C'est par cette raison que je la place ici un peu plus tard quelle ne devroit l'être dans Tordre du temps, mais dont les dates rectifieront le défaut.

On a vu en son temps diverses choses de ce monarque ; ses différents voyages en Hollande, Allemagne, Vienne, Angleterre et dans plusieurs parties du Nord ; l'objet de ces voya;,'es et quelques choses de ses actions militaires, de sa politique, de sa famille. On a vu aussi qu'il avoit voulu venir en France dans les dernières années du feu Roi, qui l'en fit honnêtement dét(mrner. N'ayant plus cet obstacle, il voulut contenter sa curiosité, et il fit dire au Kégent par le prince Kurakin, son ambassadeur ici, qu'il alloit parlir des Pays-Bas où il étoit pour venir voir le lloi.

Il n'y eut pas moyen de n'en pas paroître fort aise, quoique le liégent s'en fût bien volontiers pa^sé. La dépense étoit grande à le défrayer; l'embarras pas moins

Saint-Simon. — Scènes ol Portraits. Il- — 11

grnnd avec un si puissant prince et si claii-voyant , mais plein de lant isies , avec un reste de mœurs barbares et une grande suite de gens d'une conduite fort dilTerente de la commune de ces pays-ci , pleins de cjiprices et de façons élrati^^'es, et leur maure et eux tiès-déli; atset trèsentiers sur ce qu'ils prétendoienl leur être dû ou permis.

L^' Gzar de plus étoit avec le roi d'Angleterre en inimitié ouverte, qui alloit entre eux jusiju'à 1 indécence, »'t d'autant plus vive (ju'elle étoit personnelle , ce qui ne gênoit pas pen le Régent dont l'in imité avec le roi d'Angleterre étoit [)iibljque, et que l'intérêt per.sonnel d<^ l'abbé du Bois porloil foit indtcemment aussi jusqu'à la dépendance. La passion dominante du Gzar étoit de remire ses États florissants par le «omnierce. Il y avoit fait faire quantité de canaux pour le faciliter. Il y en eut un pour lequel il eut besoin du concours du roi d Angleterre, parce qu il traversoil un petit coin de ses États d'Allemagne. La jalousie du commerce empêcha Georges d'y consentir. Pierre, engagé d ms la guerre de Pologne, puis dans celle du Nord, dans laquelle Georges l'étoit aussi, négocia vainement. Il en lui d'autant plus irrité, qu'il ne se trctuvoit pas en situation d'agir par la force, et ijue ce canal, extrêmement avancé, ne put être continué. Telle fut la source de cette haine, qui a duré toute leur vie et dans la plu^ vive aigreur.

Kurakin étoit d'une branche de cette ancienne maison des Jag lions, qui avoit longtemps porté les couronnes de Pologne, de Danemark, de Norvège et de Suéde. C'étoit un grand homme i)ien fait, qui sentoit fort la grandeur de son origine, avec beaucoup d'e-prit, de tour et d insiruction. Il parloit assez bien Irançois et plusieurs langues; il avoit fort voyagé, servi à la guerre, puis été employé en différentes cours. Il ne laissoil pas de sentir encore le Russe, et l'extrênie avarice gàtoit fort ses talents. Le Gzar et lui avoient épousé les deux sœurs, et en avoicnt chacun un fds. La Gzarine avoit été répudiée et mise

dnns un couvent prps de Moscou, sans que Kurakin se fùl siiiti (le ci'lle disj^nice. Il coiinoissoit paifiii cment •>0f) iiiaiiie, a^ec qui il avoit conservé de la liberté, di- 1;» rotifian< e et beancoui) de considération ; en flernier lieu, il avoit été trois ans à Uorne, d'où il éloit venu à Paris ambassadeur, A Rome, il éloit sans car ctère et sans affaires que la secrète pour laquelle It; Gzar l'y avoit envoyé comme un homme sûr et éclairé.

Ce monarque , qui se vouloit tirer lui et son pays de leur barb.trie et s'étendre par des conquêtes et des traités, avoit compris la nécessité des mariages pour s'allier avec les premiers potentats de l'Europe. Celte grande raison lui rendoit nécessaire la religion catholique, dont les grecs se trouvoient séparés de si peu qu'il ne jugea pas son projet difficile à faire recevoir chez lui en y laissant d'ailleurs la liberté de conscience. Mais ce prince instruit l'étoil assez pour vouloir être auparavani éclairci sur les prétentions romaines. Il avoit envoyé pour cela à Rome un homme obscur, mais capable <iese bien informer, qui y passa cinq ou six mois , ei qui ne lui rapporta rien de satisfaisant II s'en ouvrit, en Hollande, au roi Guillaume, qui le di-ssuada de son de-sein, et qui lui conseilla même d'imiter l'Angleterre, et de se faire lui-même chef de la religion chez lui, sans quoi il n'y seroit jamais bien le maître. Ce conseil plut d'autant plus au Czar que c'étoit par les biens et par l'aulorité des patriarches de Moscou, ses grand-pére et bisaïeul, que son père étoit parvenue la couronne, quoique d'une condition ordinaire parmi la noblesse rusb^ienne.

Ces patriarches dépendoient pourtant de ceux du rite grec de Constantinople, mais fort légèrement. Ils s'étoient saisis d'un grand pouvoir et d'un rang prodigieux, iusque-là qu'à leur entrée à Moscou , le Czar leur tenoit l'étrier et conduisoil à pied leur cheval par la bride. Depuis le grand-père de Pierre, il n'y avoit point eu de patriarche à Moscou. Pierre 1«% qui avoit régné quelque

temps avec son frère aîné , qui n'en étoit pas capable, et qui éloil mort sans laisser de fils, il y avoit longtemps, n'avoil jamais voulu de patriarche non plus (|ue son père. Les archevêques de Nowogorod y suppléoient en certaines choses comme occupant le premier siège après celui de Moscou, mais sans presque d'autorité, que le Czar usurpa tiute enlière, et plus soigneusement encore depuis le'conseil que le roi Guillaume lui avoit donné, en sorte que peu à peu il s' étoit fait le véritable chef de la religion dans ses vastes États.

Néanmoins la passion de pouvoir ouvrir à sa postérité la facilité de faire des mariag.'S avec des princes catholiques, l'honneur surtout de les allier à la maison de France et à celle d'Autriche, le fît revenir à son premier projet. Il se voulut flatter que celui qu'il avoit envoyé secrètement à Rome n'a\oii pas été bien infoimé , ou qu'il avoit mal compris ; il résolut doncd'approiondir ses doutes, de manière qu'il ne lui en restât plus sur le p;irti qu'il auroit à prendre.

Ce fut dans ce dessein qu'il choisit le prince Kurakin, dont les lumières et l'intelligence lui étoient connues, pour aller à Rome sous ptètexie de curiosité, dans la vue qu'un seigneur de cette qualité s'ouvriroil l'entrée chez ce qu'il y avoil de meilleur,' de plus important et de plus distingué à Rome, et qu'en y demeuiant, sous prétexte d'en aimer la vie et de vouloir tout voir à son aise et admirer à son gré toutes les merveilles qui y sont rassemblées en tant de genres , il auroit loisir et moyen de revenir parfaitement instruit de tout ce qu'il vouloit savoir. Kurakin y demeura, en effet, trois ans mêlé avec les savants d'une part, et avec la meilleure compagnie de l'autre, d'où peu à peu il tira ce qu'il voulut apprendre avec d'autant plus de facilité que cette cour triomphe de ses prétentions temporelles, de ses conquêtes en ce genre, au lieu de les tenir dans le secret. Sur le rapport long et fidèle que Kurakin en fit au Czar, ce prince poussa un soupir en disant qu'il vouloit être maître chez lui, et

n'y en pas mettre un plus grand que soi, et oncques depuis ne songea à se faire calholique.

Tels sont les bit-ns que les papes et leur cour font à l'Église, et qu'ils procurent aux âmes dont ce vicaire de Jésus-Christ, qui les a rachetées, est le grand pasteur, et dont sur la sienne il répondra au souverain Pasteur, qui a déclaré à saint Pierre comme aux autres apôtres que son royaume n'est pas de ce monde, et qui demanda à ces deux frères, qui le voulurent prendre pour juge de leur différend sur leur héritage, qui l'avoit établi sur eux en celte qualité, et qui ne s'en voulut point mêler, quoique ce fût une bonne œuvre que d'accorder deux frères, pour enseigner aux pasteurs et aux prêtres par un si grand exemple et si précis, qu'ils n'ont aucun pouvoir ni aucun droit sur le temporel par quelque raison que ce puisse être, et qu'ils sont essentiellement exclus de s'en mêler.

Ce fait du Czar sur Rome, le prince Kurakin ne s'en est pas caché. Tout ce qui l'a connu le lui a ouï conter ; j'ai mangé chez lui et lui chez moi, et je l'ai fort entretenu et ouï discourir avec plaisir sur beaucoup de choses.

Le Régent, averti par lui de la prochaine arrivée du Czar en France par le côté maritime , envoya les équipages du Roi , chevaux , carrosses , voitures , fourgons, tables et chambres, avecduLibois, un des gentilshommes ordinaires du Roi, dont j'ai quelquefois parlé, pour aller attendre le Czar à Dunkerque, le défrayer jusqu'à Paris de tout et toute sa suite , et lui faire rendre partout les mêmes honneurs qu'au Roi même. Ce monarque se proposât de donner cent jours à son voyage. On meubla pour lui l'appartirnent de la l.eine mère au Louvre, où il se tenoit divers conseils, qui s'assemblèrent chez les chefs depuis cet ordre.

M. le duc d'Orléans, raisonnant avec moi sur le seigneur titré qu'il pourroit choisir pour mettre auprès du Czar pendant son séjour, je lui conseillai le maréchal de

Tessé, comme un homme qui n'avoit rien à faire, quiavoit fort l'usage et le langage du monde, fort accoutumé aux étrangers par ses voy;iges de guerre et de négociations en Espagne, à Turin, à Rome, en d'autres cours li'itaiie, qui avoit de la douceur et de la politesse, et qui sûrement y seroit fort bien. M. le duc d'Orléans trouva que j'avois raison, et dès le lendemain l'envoya chercher et lui donna ses ordres.

C'étoit un homme qui avoit toujours été dans des liaisons fort contraires à M. le duc d'Orléans , et qui étoit demeuré avec lui fort sur le pied gauche. Embarrassé de sa personne, il avoit pris un air de retraite. Il s'étoit mis dans un bel appartement aux Incurables. Il en avoit pris un autre aux Camaldules, prés de Grosbois. Il avoit dans ces deux en'lroils de quoi loger toute sa maison. 11 partageoit sa semaine entre celte maison de ville et cette maison de campagne. Il donnoit dans l'une et dans l'autre à manger tant qu'il pouvoit, et avec cela se prétendoit dans la retraite. Il fut donc fort aise d'être choisi pour faire les honneurs au Czar, se tenir près de lui, l'accompagner partout, lui présenter tout le monde. C'étoit aussi son vrai ballot, et il s'en acquitta très-bien.

Quand on sut le Czar proche de Dunkerque, le Régent envoya le marquis de Nesle le recevoir à Calais et l'accompagner jusqu'à l'arrivée du maréchal de Tessé, qui ne devoit aller que jusqu'à Beaumont au-devant de lui. En même temps on fit préparer l'hôtel de Lesdiguières pour le Czar cl sa suite, dans le doute qu'il n'jiimât mieux une maison particulière, avec tous ses gens autour de lui, que le Louvre. L'hôtel de Lesdiguières étoit grand et beau, touchant à l'Arsenal, et appaitenoit au maréchal de Villeroy, qui logeoit aux Tuileries. Ainsi la maison étoit vide, parce que le duc de Villeroy, qui n'éloit pas homme à grand train, l'avoit trouvée trop éloignée pour y loger. On le meubla entièrement et très-magnifiquement des meubles du Roi.

Le maréchal de Tessé attendit un jour le Czar à Beau-

mont à tout hasaril pour ne le pas manquer. Il y arriva le vt'ii(kc(li 7 mai surItMuidi. Tessi' lui lit la lévércnce à l.i dcsceiiie de son carrosse, eut l'honneur de diner avec lui, et de ramener le jour nn'nrie à Paris.

Il voulut entrer dans Paris dans un carrosse du maréchal , mais sans lui , avec trois de ceux de sa suite. Le maré(;h;il le suivoit dans un autre. 11 descendit à neuf heures du ^oir au Louvre, entra partout dans l'appartement de la Reine mère. 11 le trouva trop magnifiquement lendu et éclairé, remonta tout de suite en carrosse et s'en alla à l'hôtel de Lesdiguières, où il voulut loger. 11 en trouva aui>si l'appartement qui lui étoit destiné trop beau, et tout aussitôt lit tendre son lit de camp dans une g.irderobe. Le irjaréchal <le Tessé, (^ui devoit faire les honneurs de sa maison et de sa table, l'accompagner partout et ne point quitter le lieu où il seroit, logea dans un appartement de l'hôtel de Lesdiguiéres , et eut beaucoup à faire à le suivre et souvent à courir après lui. Verton, un des maîtres d'hôtel du Koi, fut chargé de le servir, et de toutes les tables tant du Czar que de sa suite. Elle étoit d'une quarantaine de personnes de toutes les sortes, dont il y en avoii douze ou quinze de gens considérables par eux-mêmes ou par leurs emplois, qui mangeoient avec lui.

Verton étoit un garçon d'esprit, fort d'un certain monde, homme de bonne chère et de grand jeu , qui fit servir le Czar avec tant d'ordre, et sut si bien se conduire, que le Czar le prit eu singulière amitié ainsi que toute sa

suite.

tjf monarque se fit admirer par son extrême curiosité, toujours tendanti' à ses vues de gouvernement, de comiicr ce, (l'instruction, de police ; el celte curiosité ;itt(>i^nit \"U[ et ne dédaigna rien, dont les moiiidie> li:uls (.oiiiii une utilité suivie, marquée, savante, qui ■■'■ eslima qii ce qui meritoit lôtre, en qui brilla l'inielligenci*, la Justes^e, la vive appréhension de son esprit. Tout luonti oit en lui la vaste étendue de ses lumières et quelque

chose de continupllement conséquent. Il allia d'une manière tout à fait surprenante la majesté la plus haute, la plus fière, la plus délicate, la plus soutenue, en même temps la moins eml)arrassante quand il l'avoil établie dans toute sa sûreté, avec une politesse qui la sentoit, et toujours, et avec tous, et en maître partout, mais qui avoit ses degrés suivant les personnes. Il avoit une sorte de familiarité qui venoil de liberté; mais il n'étoit pas exempt d'une fort<^ empreinte de cette ancienne barbarie de son pays qui rendoit toutes ses manières promptes, même précipitées, ses volontés incertaines, sans vouloir êti t! contraint ni contredit sur pas une ; sa table, souvent pou décente, beaucoup moins ce qui la suivoit, souvent ausbi avec un découvert d'audace et d'un roi partout chez soi ; ce qu'il ^e proposoit de voir ou de faire toujours dans l'entière indépendance des moyens qu'il falloit forcer à son plaisir et à son mot ; le désir de voir à son aise, l'importunité d'être en spectacle, l'habitude d'une liberté au-dessus de tout lui faisuit souvent préférer les carrosses de louage, le«. tiacres même, le premier carrosse qu'il ne cannoissoit pas. Il sautoit dedans et se faisoit mener parla ville ou dehors. Cette aventure arriva à Mme de Matignon, quiétoit allée là bayer, dont il mena le carrosse à Boulogne et dans d'autres lieux de camfiagne, qui fut bii n étonnée de se trouver à pied. Alors c'étoit au maréchal de Tessé et à sa suite, dont il s'échappoit ainsi , à courir après , quelquefois sans le pouvoir trouver.

C'étoit un fort grand homme, très-bien fait, assez maifjre, le visage assez de forme ronde ; un grand front ; de beaux sourcils; le nez assez court sans rien de trop, gros par le bout ; les lèvres assez grosses ; le teint rougeâtre et brun; de beaux yeux noirs, grands, vifs, perçants, bien fendus; le regard majestueux et gracieux quand il y prenoit garde, sinon sévère et farouche, avec un tic qui ne revenoit pas souvent, mais qui lui démontoit les yeux et toute la physionomie , et qui donnoit de

la frayeur. Cela duroit un moment, avec un regard égaré el leiiibl»', et se remetioil aussitôt. Tout son air marquoit son esprit, sa réflexion el sa grandeur, et ne nianquoit pis (i unec-rtaine grâce, il ne pnrioit qu'un col de toile, une perruque ronde, brune, comme sans pondre, qui ne touclidil pas ses épaules, un habit brun, justaucorps uni, à boutniis d or, veste, culotte, bas, ponit de gants ni de niancliettes, l'étoile de son ordre sur son habit et le cordon par dessous , son habit souvent déboutonné tout à fait, son chapeau bur une table, et jamais sur sa tête, môme dehors. Dans cette simplicité, quelque mal voiture et accompagné qu'il pût être, on ne s'y pouvoit méprendre à 1 air de grandeur qui lui étoit naturel.

Ce qu'il buvoit et mangeoit en deux repas réglés est inconcevable, sans compter ce qu'il avaloit de bière, de limonad.' et d'autres sortes de boissons entre les repas, toute sa suite encore davantage; une bouteille ou deux de biéçe , autant et quelquefois davantage devin, des vins de liqueurs après, à la fin du repas des eaux-de-vie préparées, chopine et quelquefois pinte: c' étoit à peu prés l'ordinaire de chaque repas. Sa suite à sa table en avaloit Javantage; et mangeoienttous à l'avenant à onze heures du matin et à huit heures du soir. Quand la mesure n'étoit pas plus forte, il n'y paroissoit pas. Il y avoit un prêtre aumônier qui mangeoit à la table duCzar, plus fort de moitié que pas un, dont le Czar, qui l'aimoit, s'aniusoit beaucoup. Le prince Kurakin alloit tous les jours à l'hôtel de Lesdiguières , mais il demeura logé chez lui.

Le Czar entendoit bien le françois, et, je crois , l'anroit parlé s'il eût voulu; m;iis, par grandeur, il avoit toujours un interprète. Pour le latin et bien d'autres langues, il les parloit très-bien. 11 eut chez lui une salle des garies du Boi, dont il ne voulut presque jamais êire suivi dehors. Il ne voulut pont sortir de l'hôtel de Lesdiguières, <iuelque curiosité qu'il eût, ni donner aucun signe de vie, qu'il n'y eût reçu la visite du Roi.

Le samedi matin, lendemain de son arrivée, le Régent alla v.iir le Gzar. Ce monarque soi lit de son cabinet, fit quelques (las au-devant de lui, l'embrassa avec un grand air de sufiériorûé. lui montra la porte de son cabinet, et se tournant à l'instant sans nulle civilité, y entra. Le Dégent le suivit, et le prince Kurakin après lui, pour leur servir d interprète, ils trouvèrent deux fauteuils vis-à-vis lunde l'autre : le Czar s'assit en celui du liant bout, le Régent dans l'autre. La conversation dura près d'une heure, sans parler d'affaires , après quoi le Czar sortit de son cabinet, le Régent après lui, qui avec une profonde rèvéreu'îe médiocrement tendue, le quitta au même endroit où il l'avoil trouvé en entrant.

Le lundi suivant 10 mai, le Roi alla voir le Czar, qui le reçut à sa portière, le vit ries<;endre de carrosse, et marcha de front à la gauche du Roi jusque dans sa chambre, où ils trouvèrent deux fauteuils égaux. Le Roi s'assit dans celui d^' la droite, le Gzar dans celui de la gauche; le prin<e Kurakin sei vit d'interprète. On fut étonné de voir le Czar prenire le lloi sous les deux bras, le hausser à son niveau, l'embrasser ainsi en l'air, et le Roi à son âge, et (|ui n'y ponvoit pas être préparé, n'en avoir aucune frayeur, f'n fut fr ppé de tontes les grâces qu'il montra dev.nt le Roi, de l'air 'le tendresse qu'il prit pour lui, de cett"' politesse qui «ouloit de source, et toutefois mêlée de grandeur d'égalité de rang, et légèrement de supériorité d'âge; car luut cela se fit très-distmotement sentir. 11 loua fort le Roi, il en parut charmé, et il en persuada tout le monde. 11 l'embrassa à plusieurs reprises. Le Roi lui fit très-joliment son petit et court compliment, et M. du Maine, le maréchal de Villeroy, et ce qui se trouva là de distingué fournirent à la conversation. La séance dura un petit ijuart d'heure. Le Czar ac oinpagna le Roi comme il l'avoil reçu, et le vit monter en carmsse.

Le nia'di 11 mai, le Czar alla voir le Roi entre quatre et cinq heures. 11 fut reçu du Roi à la portière de son

carrosse, et conduit de même, eut la droite sur le Roi partout. On étoit convenu de tout le cérémonial avant que le Hoi l'allât voir. Le Czar montra les mêmes grâces et la même affection pour le Hoi, et sa visite ne fut pas plus longue que celle qu'il en avoit reçue ; mais la foule le surprit fort.

11 étoit allé dès huit heures du matin voir les places Royale, des Victoires et de Vendôme, et le lendemain il fut voir l'Observatoire , les numufactures des Gobelins et le Jardin du Roi des simples. Partout là il s'amusa beaucoup à tout examiner et à faire beaucoup de questions.

Le jeudi 13 mai, il se purgea, et ne laissa pas l'après- Jînée d'aller chez plusieurs ouvriers de réputation. Le vendiedi 14, il alla dés six heures du matin dans la grande galerie du Louvre voir les plans en reliefs de toutes les places du Roi, dont Hasfeld avec ses ingénieurs lui fil les honneurs. Le maréchal de Villars s'y trouva aussi pour la même raison avec quelques lieutenants généraux. Il examina foi t longtemps tous ces plans ; il visita ensuite beaucoup d'endroits du Louvre , et descendit après dans le jardin des Tuileries, dont on avoit fait sortir tout le monde. On travailloit alors au Pont-Tournant. Il examina fort cet ouvragi^ et y demeura lonj^temps. L'après-dîiiée, il all.i voir Madame au Palais-Royal, (|ui l'avoit envoyé complimenter par son chevalier d'honneur. Excepté le fauteuil, elle le reçut comme elle auroit fait le Roi. M. le duc d'Orléans l'y vint prendre pour le mener à l'Opéra dans sa grande loge , tous deux seuls sur le banc de devant avec un grand tapis. Quel(|ue temps après, le Czar demanda s'il n'y auroit point de la bière. Tout aussitôt on en apporta un grand gobelet sur une soucoupe. Le Uègeiit se leva, la prit, et la présenta au Czar, qi'i, avec un sourire et une mclination de [lolitesse, prit le gobée sans aucune façon , but et le remit sur la soucoupe, (jue le Régent tint toujours. En la rendant, il prit une assiette qui portoit une serviette, qu'il présenta au

Czar, qui, sans se lover, en usa comme il avoit fait pour la bière, dont le spectacle païut assez étonné. Au quatrième acte il s'en alla souper, et ne voulut pas que le Régent quittât la loge. Le lendemain samedi, il se jeta dans un carrosse de louage, et alla voir quantité de curiosités chez les ouvriers.

Le 16 mai, jour de la Pentecôte , il alla aux Invalides, où il voulut tout voir et tout examiner partout. Au réfectoire , il goûta de la soupe des soldais et de leur vin, but à leur santé, leur frappant sur l'épaule et les appelant camarades. 11 admira beaucoup l'église, l'apothicairei ie et l'infirmerie, et parut charmé de l'ordre de cette maison. Le maréchal de Villars lui en fit les honneurs. La maréchale de Villars y alla pour le voir comme bayeuse ; il sut que c'étoit elle» et lui fit beaucoup d'honnêietés.

Lundi 17 mai, il dîna de bonne heure avec le prince Ragotzi, qu'il en avoit prié, et alla après voi^ Meudon, où il trouva des chevau.x du Roi pour voir les jardins et le parc à son aise. Le prince Ragotzi l'y accompagna.

Mardi 18, le maréchal d'Estrées le vint prendre à huit heures du matin et le mena dans son carrosse, à sa maison d'Issy, où il lui donna à dîner, et l'amusa fort le reste de la journée avec beaucoup de choses qu'il lui fit voir touchant la marine.

Mercredi 19, il s'occupa de plusieurs ouvrages et ouvriers. Mme la duclusse de Berry et Mme la duchesse d'Orléans, à l'exemple de Madame, envcyèrent le matin complimenter le Czar par leurs premiers écuyers. Elles en avoient toutes trois espéré un compliment, ou même une visite. Elles se lassèrent de n'en point entendre parler, et à la fin se ravisèrent. Le Czar répondit qu'il iroit les remercier. Des princes et princesses du sang , il ne s'en embarrassa pas plus que des premiers seigneurs de la cour, et ne les distingua pas davantage». Il avoit trouvé mauvais que les i>rinces du sang eussent fait difficulté de

l'aller voir, s'ils n'étoipnf assurés qu'il n'ndroit une visife aux princesses du sang, ce qu'il rejeta avec grande liaiiteur, lellenient qu'aucune d'elles ne le virent que par curiosités, en voyeuses, excepté Mme la princesse deCoiili par hasard. Tout cela s'exuliquera dnns la suite.

Jeudi "iO mai, il devoit aller dîner à Saint Cloud, où M. le duc d'Orléans l'attendoil avec cinq ou six courtisans seulement, mais un pt^u de fièvre qu'il eut la nuit l'obligea le ni;itin de s'envoyer excuser.

Vendredi 21, il alla voir Mme la duchesse de Berry au Luxembourg, où il fut reçu comme le Roi. Après sa visite il se promena dans les jardins. Mme la duchesse de Berry s'en alla cependant à la Muette, pour lui laisser la liberté de voir toute sa maison , qu'il visita fort curieusement. Comptant partir vers le 16 juin, il demanda des bateaux poui ce teuips-là à Charleville, dans le dessein de descendre la Meuse.

Samedi 22 , il fut à Bercy chez Pajot d'Ons-en-Bray, principal directeur de la poste, dont la maison est pleine de toutes sortes de raretés et de curiosités, tant naturelles que mécaniques. Le célèbre P. Sébastien, carme, y étoit. Il s'y amusa tout le jour, et y admit a plusieurs belles machines.

Le dimanche 25 mai, il fut dîner à Saint-Cloud, où M. le duc d'Orléans l'attendoit ; il vit la maison et les jardins, qui lui plurent fort; passa , en s'en retournant, au château de Madrid, qu'il visita, et alla de là voir Mme la duchesse d'Orléans au Palais-Royal, où, parmi beaucoup de politesses, il ne laissa pas de montrer un grand air de supériorité , ce qu'il avoit bien moins marqué chez Madame et chez Mme la duchesse de Berry.

Lundi 24, il alla aux Tuileries de bonne heure, avant que le lîoi fût levé. Il entra chez le mai'échal de Villeroy, qui lui fit voir les pieneries de la couronne. Il les trouva plus belles et en plus grand nombre qu'il ne pensoit, mais il dit qu'il ne s'y connoissoit guère. 11 témoignoit

i'JO LE CZAR PIERRE A PARIS.

faire peu de ras des beaulés purement de richesses et dimaginalion, de celles surtout auxquelles il ne pouvoit atteindre, lie là, il voulut aller voir le Roi, qui de son côté venoit le trouver chez le maréchal de Villeroy. Gela fut compassé exprès pour que ce ne fût point une visite marquée, mais comme de hasard. Ils se rencontrèrent dans un cabinet, où ils demeurèrent. Le Roi, qui tenoit un rouleau de papier à la main, le lui donna, et lui dit que c'étoit la carte de ses Étals, Cette galanterie plut fort au Czar, dont la politesse et l'air d'amitié et d affection furent les mêmes, avec beaucoup de grâces, mais de majesté et d'égalité.

L'aprés-dînée il alla à Versailles, où le maréchal de Tesséle lais^a au duc d'Antin, chargé de lui en faire les honneurs, l/appartenient de Madame la Dauphine étoit préparé pour lui, et il coucha dans la communiration de Monseigneur le Dauphin , père du Roi, qui fait à cette heure des cabinets pour la Reine.

Mardi 25, il avoit parcouru les jardins , et s'étoit embarqué sur le canal dès le grand matin, avant l'heure qu'il avoit donnée à d'Antin pour se rendre chez lui. Il vit tout Versailles, Trianon et la Ménagerie. Sa principale suite fut logée au château. Us menèrent avec eux des demoiselles, qu'ils firent coucher dms l'appartement qu'avoitMme de Mainlenon , tout proche de celui où le Czar couchoit. Bloin, gouverneur de Versailles, fut extrêmement scandalisé de voir profaner ainsi ce temple de la pruderie, dont la déesse et lui, qui ètoient vieux, l'auroient été moins autrefois. Ce n'étoit pas la manière du Czar ni de ses gens de se contraindre.

Mercredi 26, le Czar s'amusa fort tout le jour à Marîy et à la machine. Il manda au maréchal de Tessé à Paris qu'il y arriveroit le lendemain matm à huit heures à 1 hôtel de Lesdiguières, où il comptoit le trouver, et qu'il le mèneroit en lieu de voir la procession de la Fête-Dieu. Le maréchal lui fit voir celle de Notre-Dame.

Le défrai de ce prince coùtoit six cents écus par jour,

quoique il eût beaucoup fait diminuer sa fable dès les premiers jours. Il eutuu moment envie de faire ^enirà Pans la Czarine, qu'il iiirrioit b.'aiicoup; mais il chan^^ea bie lot d'avis. Il la fit aller à Aix-ia-Gliap'llt' ou à spa, à son chi'ix, pour y prendre dt'S eaux en l'attendant.

Dimanche 50 mai, il partit avec Bellegarde , fils et snrvivaucier de d'Antin pour le^ bâtiments, et beaucoup de rt^lais pour aller diner chez d'Antin à Petit-Bourg, qui l'v n^çut et le n)ena l'apiès-dînén voir Fontainebleau , où il cdui^ha, et le b^ndeinain unt' chasse du cerf, de laquelle le comte de Toulouse lui fit les honneurs. Le lieu lui plut médiocrement, et point du tout la chasse, où il pensa tomber de ch'val ; il trou\a cet exercice trop vioeut, qu'il ne ctumoissoit point. Il voulut manfi^r seul avec ses gens au retour, dans l'ile de l'étang de la cour des Fontaines. Ils s'y dédom.magèrent de leurs fatigues. Il revint à Peiit-Bourg seul dans un carrosse avec trois de, ses aens. Il parut dans ce carrosse qu'ils avoient largement bu et mangé.

Miirdi 1*' juin, il s'embarqua au bas de la terrasse de Petit-Bourg pour revenir par eau à Paris. Passant devant Choisy, il se lit ariêter, et voulut voir la maison et les jardins. Cette curio.silé l'obligea d'entrer un moment chez Mmn la princesse de Gonli, qui y etoit. Après s'être prommé il se rembarqua , et il voulut passer sous tous les ponts de Paris.

Jeudi 3 juin, octave de la Fête-Dieu, il vit de l'hôtel de Lesdiiiuiéres la procession de la paroisse de Saint- Paul. Le même jour il alla coucher encore à Versailles, qu'il voulut revoir avec plus de loisir; il s'y plut fort et voulut aussi coucher à Trianon, puis trois ou quatre nuits à Mai ly dans les pavillons les plus près du château (|u on lui prépara.

Vendredi i\ juin, il fut de Versailles à Saint-Cyr, où il vit toute la maison et les demoiselles dans leurs classes. 11 y lut reçu couime le Roi. 11 voulut aussi voir Mme de Maintenon, qui dans l'apparence de cette curiosité s'étoit

mise au lit, ses rideaux fermés, hors un, qui ne l'étoit qu'à demi. Le Czai- enlra dans sa chambre, alla ouvrir les rideaux des fenêtres en arrivant, puis tout de suite tous ceux du lit, regarda bien Mme de Maintenon tout à son aise, ne lui dit pas un mot, ni elle à lui, et sans lui faire aucune sorte de révérence, s'en alla. Je sus qu'elle en avoit été fort étonnée et encore plus mortifiée ; mais le feu Roi n'étoit plus. 11 revint le samedi 12 juin à Paris.

Le mardi 15 juin, il alla de bonne heure chez d'Antin à Paris. Travaillant ce jour-là avec M, le duc d'Orléans, jt finis en une demi-heure ; il en fut surpris et voulut me retenir. Je lui dis que j'aiirois toujours l'honneur de le trouver, mais non le Czar, qui s'en alloit, que je ne l'avois point vu, et que je m'en allois chez d'Antin bayer tout à mon aise. Personne n'y entroit que les conviés et quelques dames avec Mai lame la Duchesse et les princesses Si s filles qui vouloient bayer aussi. J'entrai dans le jardin, où le Czar se promenoit. Le maréchal de Tessê, qui me vit de lom, vint à moi, comptant me présenter au Czar. Je le priai de s'en bien garder, et de ne point s'apercevoir de moi en sa présence, parce que je voulois le regarder tout à mon aise, le devancer et l'attendre tant que je voudrois pour le bien contempler, ce que je ne pourrois plus faire si j'en étois coni u. Je le priai d'en avertir d'Antin, et avec cette précaution je satisfis ma curiosité tout à mon aise. Je le trouvai assez parlant, mais toujours comme étant partout le maître. 11 rentra dans un cabinet, où d'Antin lui montra divers plans et quelques curiosités, sur quoi il fit plusieurs questions. Ce fut là où je vis ce tic dont j'ai parlé. Je demandai à Tessé si cela lui arrivoit souvent; il me dit plusieurs fois par jour, surtout quand il ne prend pas garde à s'en contraindre. Rentrant après dans le jardin, d'Antin lui fit raser l'appartement bas , et l'avertit que Madame la Duchesse y étoit avec des dames, qui avoient grande envie de le voir. U ne répondit rien et se laissa conduire. Il mar-

LE CZAR PIEKRE A PARISu 113

c.ha plus doucement, tourna la tête vers l'appartemenl, où tout étoil debout et s-jus les armes, mais en voyeuses. Il les regarda bien toutes, et ne fil qu'une très-légère inclination (le la lêle à toutes à la lois, sans la tourner le long d'elles, et passa fièrement ; je pense, à la façon dont il avoit reçu d'autres dames, qu'il auroit montré plus de politesse à celles-ci si Madame la Duchesse n'y eût pas éV'i, à cause de la prétention de la visite. Il affecta même de ne s'informer pas laquelle c'éloit, ni du nom de pas une des autres. Je fus là près d'une heure à ne le point quitter et à le regarder sans cesse. Sur la fin je vis qu'il le remarquoit: cela me rendit plus retenu, dans la crainte qu'il ne demandât qui j'étois. Comme il alioit rentrer, je passai en m'en allant dans la salle où le (ouvert étoit mis. D'Antin, toujouis le même, avoit trouvé moyen d'avoir un portrait très- ressemblant de la Czarine, qu'il avoit mis sur la cheminée de cette salle, avec des vers à sa louange , ce qui plut .^ort au Czar dans sa surpiise. Lui et sa suite trouvèrent le portrait fort ressemblant.

Le Roi lui donna deux magnifiques tentures de tapisserie des Golielins. Il lui voulut donner aussi une belle épéede diamants, laquelle il s'excusa d'accepter; lui, de son côté , fit distribuer environ soixante mdle livres aux domestiques du Roi qui l'a voit-nt servi, donna à d'Antin et aux maréchaux d'Estrées et de Tessé à chacun son portrait enrichi de diamants, cinq médailles d'or et onze d'argent des principales actions de sa vie. Il fit un présent d'amitié à Verlon, et pria instamment le Régent de l'envoyer auprès de lui chargé des affaires du Roi , qui !e lui promit.

Mercredi 16 juin, il fut à cheval à la revue des deux réj.;iments des gaides, des gens d'armes, chevau-légers et mousquetaires. Il n'y avoit que M. le duc d'Orléans : le Czar ne regarda presque pas ces troupes, qui s'en aperçurent. Il fut de là dîner-souper à Saint-Ouen, chezleduc de Tresmes, où il dit que l'excès de la chaleur, delà pous-

Saint-Simon. — Scènes et Portraits. II. — 12

sière et de la foule de gens à pied et à cheval lui avoit fait (juitteT la revue plus tôt qu'il n'auroit voulu. Le repas fui luagnilique ; il sut que la marquise de Belhune, qui y éloiteu voyi use, étoit fille du duc de Tresmes ; il la pria de se uiellre à table : ce fut la seule dame qui y mangea, avec beaucoup de seigneurs. Il y vint plusieurs dames, aussi en voyeuses, à qui il fit beaucoup d'honnêtetés quand il sut qui elles étoient.

Jeudi 17, il alla pour la seconde fois à l'Observatoire, et de là souper chez le maréchal de Villars.

Vendrerli 18 juin, le Régent lut de bonne heure à l'hôtel de Lesdiguières dire adieu au Czar. Il ftit quelque temps avec lui, le prince Kurakin en tiers. Après cette visite, le Czar alla dire adieu au Roi aux Tuileries. 11 avoit été convenu qu'il n'y auroit plus entre eux de cérémonies. On ne peut montrer plus d'esprit, de grâces ni de tendresses pour le Roi que le Czar en fil paruître en toutes ces occasions, et le lendemain encore , que le Roi alla lui souhaiter à l'hôtel de Lesdiguières un bon voyage, où tout se passa aussi s;ms cérémonies.

DimiMiche 20 juin, le Czar partit et coucha à Livry, allant droit a Spa, où il étoit atloiidu par laCzarine, et ne voulut être accoiupa.:né de personne , pas même en sortant de Paris. Le luxi' qu'il rt^marqua le suipi il beaucoup; il s'altendril en partant sur le Roi et sur la France, et dit qu'il voyoit avec douleur que ce luxe la perdroit liientôt. 11 s'en alla chai mé de la manière dont il avoit été reçu, de tout ce qu'il avoit vu , de la liberté qu'on lui avoit laissée, et dans un grand désir de s'unir étroitement avec le Roi, à quoi l'intérêt de l'abbé du Bois et de l'Angleterre fut un funeste ob>tacle , dont on a souvent eu et on a encore grand sujet de repentir.

On ne finiroit point sur ce czar si intimement et si véritablement grand, dont la singularité et la rare variété de tant de grands talents et de grandeurs diverses en feront toujours un monarque cligne de la plus grande admiration jusque dans la postérité la plus reculée.

LE CZaR pierre a PARIS. 175

malgré les grands défauts de !a barbarie de son origine, de son pays et de son édu(;ation. C'est la réputation qu'il laissa unanimement établie en France, qui le regarda comme un prodige dont elle demeura charmée.

Je suis certain que le Czar alla voir M. le duc d'Orléans dès les premiers jours, qu'il ne lui rendit que cette unique visile au Palais-Royal, que M. le duc d'Orléans le reçut et le conduisit à son carrosse, que leur conversation s'y passa dans un cabinet, seuls avec le prince Kuiakin en tiers, et qu'elle dura assez longtemps. J'en ai oublié le jour.

Ce monarque fut trés-content du maréchal de Tessé et de tout le service. Ce maréchal commandoil à tous les officiers de la maison du Roi de tous genres qui servirent le Czar. Reaucoup de gens se firent présenter à lui , mais de considération. Beaucoup aussi ne se soucièrent pas de l'être. Aucune dame ne le lut; et les princes du sang ne le virent point, dont il ne témoi^aia rien que par sa conduite avec eux quand il en vit cliez le Roi. En partant il s'attendrit sur la France, et dit qu'il voyoit avec douleur que son grand luxe la perdroit bientôt.

Il avoit des troupes en Pologne, et beaucoup dans le Meckelbourg ; ces dernières inquiéloient fort le roi d'Angleterre, qui avoit eu recours aux offices de l'Empereur et à tous les moyens qu'il avoit pu pour engager le Czar à les en retirer, 11 pria instamment M. le duc d'Orléans de tâcher de l'obtenir de ce prince tandis qu'il étoit en France. M. le duc d'Orléans n'y oubUa rien , mais sans succès.

Néanmoins le Czar avoit une passion extrême de s'unir avec la France. Rien ne convenoit mieux à notre commerce, à notre considération dans le nord, en Allemagne et par toute l'Europe. Ce prince tenoil l'Angleterre en brassière par le commerce, et lo roi Georges en crainte pour ses Éiats d'Allemagne. Il tenoit la Hollande en grand respect et l'Empereur en grande mesure. On ne peut nier qu'il ne fit une grande figure en Europe et en Asie, et que

la France n'eût infiniment profité d'une union étroite avec lui. Il n'aimoit point lEmpereur, il desiroit de nous déprendre peu à peu de noire abandon à l'Angleterre, et ce fut l'Angleterre qui nous rendit sourds à ses invitations jusqu'à la messéance, lesquelles durèrent encore longtemps après son départ. En vain je pressai souvent le Régent sur cet article, et lui disois des raisons dont il sentoit toute la force, et auxquelles il ne pouvoit répondre. Mais son ensorcellement pour l'abbé du Bois, sidé encore alors d'Effiat, de Ganillac, duducdeNoailles, étoit encore plus fort.

Du Bois songeoit au cardinalat, et n'osoit encore le dire à son maître. L'Angleterre, sur laquelle il avoit fondé toutes ses espérances de fortune, lui avoit servi d'abord à être de quelque chose par le leurre de son ancienne connoissance avec Stanhope. De là il s'étoit fait envoyer en Hollande le voir à son passage, puis à Hanovre ; enfin il avoit lait les trailés qu'on a vus, et s'en étoit fait con^ seiller d'Elat, puis fourré dans le conseil di's affaires étrangères. Il avoit été, puis étoit retourné en Angleterre. Les Anglois, qui voyoient son ambition et sou crédit, le serve ient à son gré pour en tirer au leur. Sun but étoit de se servir du crédit du roi d'Angleterre sur l'I^impereur, qui étoit grand, et de sa liaison alors intime et personnelle, pour se faire cardinal par 1 autorité de l'Empereur, qui pouvoit tout à Rome et ((ui faisoit trembler le Pape.

Cette riante perspective nous tint enchaînés à l'Angleterre avec la dernière servitude, qui ne permit rien au Régent qu'avec sa permission , que Georges étoit bien éloigné d'accorder à la liaison avec le Czar, tant à causn de leurs haines et de leurs iniérêts, qu* par ménagement pour l'Empereur : deux points si capitaux pour l'abbé du Bois que le Czar se dégoûta enfin de notre surdité pour lui, et de notre indifférence qui alia jusqu'à ne lui envoyer ni Verton, ni personne de la part du Roi.

On a eu lieu depuis d'un long repentir des funestes

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