‹ Scènes et proverbesChapitre 14 sur 47 · M. DE MARSAN, JULIETTE · texte numérisé non relu

M. DE MARSAN, JULIETTE

M. DE MARSAN

Seule? Je croyais trouver Pierre ici.

JULIETTE

Ici ? Y songez-vous !

M. DE MARSAN, simplement.

Pourquoi pas? Permettez-moi de me chauffer les pieds, (n

■'assied Tis à vis d'eUe.)

JULIETTE

II n'est que huit heures. Vous n'avez donc fait qu'aller et revenir?

M. DE MARSAN

Mon Dieu, oui. Le fermier était parti pour la ville. Et encore, je suis revenu par le plus long, par le bord de l'eau. Avec un peu de lune qu'il y a, c'est délicieux.

JULIETTE

Devenez-vous poëte, par hasard ?

M. DE MARSAN

Je n'ai garde de vous chagriner à ce point-là; mais vous savez que j'ai toujours aimé à rêvasser par les chemins et à bayer aux astres?

JULIETTE

Je sais, moi? Je sais que je n''en sais rien. Et que leur ditesvous, aux astres?

H. DE MARSAN

Des niaiseries; et, comme ils ont l'habitude d'en entendre, ils ne m'en font pas moins bonne mine.

JULIETTE

Vous choisissez des confidents discrets.

H. DE MARSAN

Je n'ai pas de confidences à faire ; mais on rêve à tout âge.

JULIETTE

Je trouve qu'il est poli, quand on est marié, de rôver haut.

M. DE MARSAN

Et le faites-vous, vous, madame?

JULIETTE

Ni haut ni bas, moi.

M. DE MARSAN

Non, vous ne le faites pas, et vous avez raison; il faut être pour cela plus liés que nous ne le sommes. ,

JULIETTE

Plus liés que nous ne le sommes... est plaisant.

M. DE MARSAN

Et plus vrai encore que plaisant.

Voyons cela. A quoi pensiez-vous au bord de l'eau?

M. DE MARSAN

Et vous, à quoi pensiez-vous au coin de votre feu ?

JULIETTE, après un peu d'hésitation.

Mais pas à la même chose que vous probablement.

M. DE MARSAN

Qui sait? — Ce qu'il y a de sûr, c'est que je vous dérange, que vous vous étiez accommodée pour passer la soirée à votre

guise, et qu'à votre avis, mes pieds mettent bien du temps à se réchauffer.

JULIETTE, troublée.

Non, je vous assure; j'étais là... fort... fort seule.

M. DE MARSAN

Précisément! — et combien de fois ne m'est-il pas arrivé à moi-même ce qui vous arrive!

JULIETTE

Eh! mais... quoi donc?

M. DE MARSAN

De m'être établi dans mon fauteuil, les pieds sur les chenets; de m'être préparé une bonne heure de solitude, puis de voir entrer un importun et de le maudire. Tenez, je vous en demande pardon, mais plus d'une fois c'est vous qui étiez l'importun. Eh bien, je dis qu'il n'en aurait pas été ainsi, si nous avions été plus liés que nous ne le sommes, si nous avions confondu nos deux existences de telle sorte que nous eussions eu besoin l'un de l'autre pour compléter notre solitude, (un

moment de silence, après lequel U se lère. )

JULIETTE

A quoi rêviez-vous au bord de l'eau?

M. DE MARSAN

J'essayais de recueillir mille pensées que j'ai semées à la même place, il y a un peu plus de dix ans.

JULIETTE

Avant notre mariage?

M. DE MARSAN

Deux jours avant. Il est étrange combien ce souvenir m*est présent. Je me promenais là en attendant que vous fussiez levées, vous et votre mère. Je vous aimais, Juliette, et de telle sorte que toute votre famille en prenait à mes yeux un caractère sacré et charmant. J'adorais votre mère. Vos sœurs me semblaient si belles et si aimables, que vous auriez pu en être jalouse, si vous ne leur aviez, vous seule, prêté tout ce charme. Je ne pense pas que jamais homme ait envisagé une circonstance aussi vulgaire que le mariage avec tant d'espoir et d'attendrissement que moi. J'avais eu, vous Tai-je dit? une ou deux maîtresses, et j'avais cru les aimer ; mais, quand je songeais à vous, à cette beauté élégante et pure, à ce jeune front rougissani qui allait se rapprocher du mien sous la bénédiction de Dieu et d'une mère, à ce cœur que j'allais bientôt, sans témoins, sentir battre contre le mien, j'étais ébloui, j'étais troublé au fond de l'âme, je sentais que je n'avais jamais aimé personne, et que je vous aimais.

JULIETTE

Monsieur!...

M. DE MARSAN, souriant.

Vous voyez que le souvenir seul m'en fait perdre le sens. C'était donc mon rêve de cette matinée dont je vous parle. Il n'y avait pas loin de là à m'étonner du discrédit oiî est tombé le mariage dans le monde amoureux et poétique, et à me demander le pourquoi; car, si l'amour tout seul est déjà chose douce et sainte, comment le nommer quand viennent s'y joindre la consécration religieuse, la sanction maternelle et le respect

public? Je pensais bien que le contact des détails matériels du ménage pouvait l'offenser, mais pas au point qu'on le disait, et je le pense encore. La seule explication qui me parût suffisante, c'était que, la plupart des maris ayant laissé leur cœur par lambeaux aux broussailles de jeunesse, le mariage se trouvait, sur ce terrain ingrat, frappé d'une stérilité éternelle, ou ne portait plus que la trahison. Quant à être trahi, je n'y pensais guère en ce moment-là, et ma seule inquiétude était que vous ne fussiez malheureuse...

JULIETTE, balbutiant.

Je VOUS écoute; mais, vraiment, je ne sais...

M. DE MARSAN

J'essaye de rêver haut une fois, d'après votre conseil. Si cela ne vous ennuie pas trop, je continue. Je voulais, Juliette, vous rendre heureuse; et, me sentant si près d'être heureux moimême, je ne doutais pas que ce ne me fût une œuvre facile. Voilà le cœur des hommes, et d'un jeune homme surtout. J'avais vu des séductions dans le monde : par quels arguments arrache-t-on d'ordinaire une femme à son devoir? Les roués eux-mêmes sont contraints d'affecter pour cette tâche une poésie d'imagination et un luxe de sensibilité qui semblent promettre les plus étroites intimités oii deux âmes puissent se fondre. C'est ce qui vous attire. Pourquoi voit-on tous les jours, la main dans la main, le cœur dans le cœur, impossible à distraire l'un de l'autre, deux vieillards qui furent amis de collège? et pourquoi est-on si souvent le bienvenu quand on interrompt le tête-à-tête soucieux d'un mari et de sa femme? C'est que ces derniers sont unis, enchaînés, mais non amis.» Eh

bien, me disais-je encore, je veux que nous soyons l'un pour l'autre des confidents si faciles et si chers, que ni ami de collège ni amie de pension ne puissent être regrettés. Je veux déplier toute son âme plia pli, avec la patience et l'amour d'un antiquaire qui développe un manuscrit cinérisé de Pompéi. Je veux lui conter toute ma vie passée et qu'elle me conte toute la sienne, afin que tous les fils de notre existence s'enlacent dans le même réseau, tressaillent aux mêmes contacts, et se brisent du même coup! Et alors, qu'on vienne lui parler poésie ou tendresse, elle ne comprendra pas ; elle sera à moi, bien à moil... » Je vous aimais, Juliette.

JULIETTE, émue, à demi-TOix.

Oui, oui, monsieur.

M. DE MARSAN

Puis, passant en esprit de nos premières années de mariage, que je n'avais pas de peine à remplir ainsi, passant à une époque moins riante en apparence, à l'âge dont nous approchons enfin, je me disais, j'espérais que la transition des jeunes amours à une affection plus grave, plus séante avec des cheveux gris, serait douce et presque insensible, surtout si la voix de nos petits-enfants a*idait à couvrir celle de nos regrets. La route ne serait pas changée, seulement nos pas se seraient un peu ralentis. J'espérais que les soirées se passeraient sans ennui, sinon sans douceur, entre tant de souvenirs communs et ces espérances vivantes, nos enfants. Je voyais notre vieillesse feuilleter en souriant le livre unique de notre double existence près de se fermer, et dont toutes les pages étaient bonnes à

lire. Savais tout prévu, Juliette, tout, excepté le vraisemblable qui, malheureusement, est arrivé.

Le vraisemblable?...

M. DE MARSAN

Le vraisemblable, c'était qu'aussitôt marié, et sans vous aimer moins pour cela, je deviendrais fatalement un mari comme tous les autres.

JULIETTE

Pardon, mais je vous avoue que je suis un peu troublée... Nous nous sommes mal connus, vous avez raison... Mais qui accusez-vous, vous ou moi'

M. DE MARSAN, se promenant à travers la chambre.

Un peu tous deux : moi, pour n'avoir pas persévéré; vous, pour n'avoir vu que le maître dans le mari.

JULIETTE

Oui, c'est vrai, et je vous demande... Je ne sais trop ce que ^ je dis, excusez-moi... Est-il trop tard?

M. DE MARSAN, brusquement.

Trop tard? Pour quoi faire?

JULIETTE

Je m'exprime mal sans doute. Je voulais vous demander s'il ne dépendait pas toujours un peu d'un mari de ramener, de sauver sa femme ?

M. DE MARSAN

C'est à vous que je le demanderai.

JULIETTE

Combien de femmes n'auraient jamais eu une pensée d'infidélité, si leur mari avait eu la patience de les aimer de la façon que vous dites! Mais une femme a aussi sa fierté: les trois quarts du temps, un mari ne daigne pas même s'apercevoir qu'on nous fait la cour, ni se donner la peine d'une petite lutte pour la garde de ce trésor qu'il tient de Dieu et d'une mère. Ce sont vos paroles.

H. DE MARSAN

Vous ne songez pas, Juliette, à l'impossibilité de faire honnêtement ce métier de jaloux. Non, si une femme, à défaut de liaison plus étroite, n'est pas suffisamment retenue par des années d'habitudes afiTectueuses, par sa propre dignité, par cet honneur dont elle a accepté le dépôt à la face du ciel, et que des enfants lui rendent doublement inviolable, il faut désespérer d'elle. Que voulez- vous? des grilles, des verrous, des muets, un espion? Voulez-vous dégrader votre mari, afin d'avoir un prétexte de plus pour le trahir?

JULIETTE, avec tristesse.

Jene leur voudrais, aux maris, qu'un peu de votre bonne justice de tout à l'heure, et, par suite, un peu plus d'indulgence.

M. DE MARSAN, grave.

Quant à être indulgent pour des fautes de cette nature, c'est ce qu'il ne faut pas demander à un homme.

JULIETTE

Ofe! vous du moins, monsieur, j'en suis sûre, vous le seriez.

LA CRISE. Ml

M. DE MARSAN

C'est en quoi vous me connaissez mal : je le serais moins qu'un autre. Non-seulement je ne pardonnerais pas, mais je me vengerais de mon mieux.

JULIETTE

Je ne vous crois pas... Et comment?

Vous en rirez très-certainement; je mettrais une sorte d'orgueil avant que de partir...

JULIETTE

Vous partiriez?

M. DE MARSAN

Oui, comme vous allez le voir bientôt, mais pas avant d'avoir fait mon possible pour être regretté; ce serait mon orgueil, vous dis-je, que d'exposer tout entière sous les yeux de la femme coupable cette âme qu'elle aurait brisée, de combattre mon heureux rival avec ses propres armes, courtoisement, et de le vaincre peut-être.

JULIETTE

Oh! oui... mais ensuite, ensuite?

M. DE MARSAN

Ensuite... (Il s'interrompt et paraît écouter.) JULIETTE.

Ce sont des chevaux dans la cour..., un bruit de voiture...

M. DE MARSAN

Ah! j'avais oublié de vous le dire..., on est venu chercher Pierre de la part du marquis de Salle, qui se meurt dans son

château à deux ou trois lieues d'ici. Jean courait à la poste,

quand je suis monté. (Juliette se lève lentement et parait interroger avec effroi le visage de son mari qui continue.) EnSUitO, madame, je lui

reprocherais, à ma femme... Tenez, je ne lui reprocherais rien, et je la laisserais à sa conscience, puis je partirais.

JULIETTE, incertaine.

VousI... c'est vous!...

M. DE MARSAN

Oui, c*est moi qui partirais, lui épargnant cette peine ; je partirais avec ses enfants, si elle en avait...

JULIETTE) s'appuyant toute tremblante sur la cheminée.

Ohl monsieur I

M. DE MARSAN, arec ane émotion profonde.

Ses enfants, la chair de sa chair, le sang de son cœur, je les emmènerais. Je n'attendrais pas la loi I Je n'attendrais pas le bénéfice d'un scandaleux procès oiî cette femme oserait encore peut-être me disputer ma dernière consolation! Non! j'irais vivre au loin avec eux; elle enverrait son amant me les redemander, si elle voulait ! Je leur apprendrais, pauvres enfants, à oublier leur mère! Je laverais sur leur front, jusqu'à la fin de mes jours, la tache de leur naissance!... (ii s'arrête et regarde

Juliette, qui est comme privée de sentiment.) VouS n'osCZ me renvoyer; mais je vois que vous êtes fatiguée. (Il s'approche et la baise au front.) Bonne nuit. (U sort. Juliette remue les lèvres, balbutie quelqu s paroles, et tombe sur son fauteuil.)

JULIETTE, à demi-voix.

Mon Dieu !... mon Dieu! (Prise d'une idée subite, elle se relève, court

h la porte du cabinet, et met le verrou.) Je ne VCUX paS le VOir ! je ne veux pas!... (On entend le bruit d'une voiture qui part au galop des chevaux. Juliette tombe à genoux au miliea de la chambre, en poussant un cri.)

Ah! sans pitié! sans pitié! comme il l'a dit. (EUe sanglote.) Que vais-je devenir? mais que vais-je devenir, moi, à présent? Si je pouvais mourir là ! ... (on frappe à la porte du cabinet.) Nou ! non ! je ne puis !... Restez!... Je ne veux pas, je ne peux vous voir maintenant!

UNE. VOIX d'enfant, dans le cabinet. Ouvre donc, mère! (Juliette demeure un instant immobile, égarée prêtant l'oreille.)

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