‹ Scènes et proverbesChapitre 17 sur 47 · MAURICE, MADELEINE · texte numérisé non relu

MAURICE, MADELEINE

MÂUAIGE.

A l'espagnole, madame.

MADELEINE, gaiement.

Mille grâces, seigneur cavalier, (^le retire tout à coup sa main sans aroir touché celle du jeune homme, et reprend d'un ton sérieux. ) Pourrîez-

vous, monsieur, me guider jusqu'à la sacristie? On m'a dit que j'y trouverais à cette heure le curé de Saint-Étienne, M. l'abbé Miller, à qui je désire parler.

MAURICE

Il est là, madame, dans ce confessionnal; vous l'en verrez bientôt sortir.'

Je vous suis obligée, monsieur. (Elle s'accoude sur une chaise.)

i18 SCÈNES ET PROVERBES.

MAURICE, après un silence

Mon Dieu, madame, vous allez me trouver bien indiscret... Veuillez vous en prendre à l'obscurité plutôt qu'à mon naturel. Oserai-je vous demander...?

MADELEINE, l'interrompant.

Monsieur, permettez : ce n'est pas un métier honnête que de se planter à côté des bénitiers pour faire la cour aux dames. Ces galanteries de sacristain ont quelque chose de ridicule, sinon d'odieux. Je vous dis tout de suite ma façon de voir sur cette matière, afin de vous épargner des frais d'esprit qui, si peu qu'ils doivent vous coûter, vous rapporteront encore moins.

MAURICE

Avant de se mettre sur une si rude défense, une femme devrait peut-être se bien assurer qu'on l'attaque; autrement, elle s'expose à montrer plus d'impatience que de modestie, et plus de pruderie que de réelle vertu. Votre jeunesse, madame, que révèlent fort gracieusement votre démarche et le son de votre voix, m'enhardit à vous parler comme je parierais à ma sœur. Veuillez m'excuser.

MADELEINE

De grand cœur, si j'ai eu tort, monsieur... Vous alliez m'adresser une question, une demande, quoi donc?

MAURICE

J'apportais à M. l'abbé Miller deux souverains pour ses pauvres. Je voulais vous prier de les lui remettre de ma part.

MADELEINE

Moi? Pourquoi? Me connaissez-vous?

MAURICE, riant.

J'en serais bien fâché.

MADELEINE

Ah!... Comment cela?

MAURICE

C'est que j'ai assez vécu déjà pour être instruit du respect qu'on doit dans le monde aux voiles, aux rêves et aux mystères. La manie qu'on a d'en faire des réalités est ce qui gâte principalement la vie.

MAD'ELEINE.

Qu'est-ce que cela veut dire?

MAURICE

Il ne manque pas de gens de mon âge, madame, qui, vous voyant seule et vous devinant belle, essayeraient de vous suivre et de vous connaître. Quant à moi, je serais désolé de savoir le nom humain et positif de cette vision délicate qui m'est apparue glissant dans l'ombre sous les arcades sacrées, et que ma main a failli dissiper en la touchant. Voilà le seul souvenir que je veuille garder de cet instant; mais vous y ajouterez, madame, une douceur de plus, si vous daignez vous charger de ma légère aumône.

MADELEINE

Donnez. (Elle prend les deux pièces d'or.) Mais, si VOUS vlveZ de

poésie, monsieur, vous devez faire assez maigre chère.

no

entre nous; car la poésie ne court point les chemins, que je sache.

MAURICE

Madame, je vous assure que c'est une erreur. Permettez-moi de vous rappeler le vœu que tout le monde fait de vivre une heure dans certain épisode d'un roman favori, de prendre place parmi les personnages de quelque tableau préféré, et de respirer un moment le souffle idéal que le poëte ou le peintre ont répandu sur leur création. Eh bien, Dieu accomplit ce vœu chaque jour pour ceux qui s'y prêtent avec simplicité; il sème à pleines mains, sous leurs pas, les détails d'un charme poétique et comme surnaturel... Et tenez, madame, au milieu du cadre religieux et mystique qui nous enveloppe, votre attitude pensive contre ce pilier à demi éclairé, et même cet entretien fugitif avec un inconnu, ne vous semblent-ils point des traits empruntés au monde de l'imagination? Il y a ainsi, en dehors du réel et du banal, qui sont à tout le monde et que l'habitude nous rend d'ailleurs indifférents, il y a dans la vie mille coins mystérieux dont les sages font leur domaine et leur refuge, et oii ils vivent en bénissant Dieu.

MADELEINE

Vous me semblez fort jeune, pour un sage,

MAURICE

C'est que j'ai été fou de bonne heure. — Voici M. l'abbé

Miller, que vous cherchez. (Uabbé MUler sort du confessionnal et s'agenouille sur les marches d'une chapelle.)

Il a, n'est-ce pas, la réputation d'un esprit élevé et d'un noble cœur?

MAURICE

Et il la mérite. C'est lui qui refusa si énergiquement de suivre l'étrange mode qu'on a partout de fermer les églises le soir. Il sait que, le soir, tout courage est plus faible et toute passion plus forte. A ces heures de doute et de tentation, quand les tavernes et les théâtres allument leurs péristyles provoquants, ce bon vieillard entr'ouvre la porte de son église et demande, au nom de Dieu, la charité sur le seuil, à ceux-ci un remords, à ceux-là une prière, à tous une sérieuse pensée.

(L'abbé se lère et parait se disposer à partir.) Mon DieU, madame, je

suis tout honteux de vous avoir si longtemps importunée... cela est d'un goût médiocre pour le moins... mais c'est un enchantement si rare que de trouver la bonté unie à la grâce d'une femme! Que Dieu vous rende la douce émotion que

j'emporte au fond du cœur. (U la salue et va s'élolgner.) MADELEINE.

Un seul mot, monsieur. Ne puis-je savoir...? (EUe hésiie et

parait réfléchir; tout à coup ôtant son gant et offrant de Teau bénite à Maurice. ) Adieu. (Elle s'avance rapidement vers l'abbé Miller. Maurice la suit des yeux. Après quelques paroles échangées avec le vieux prêtre, Madeleine disparaît è sa suite dans la profondeur de l'église.)

i%% SCÈNES ET PROVERBES,

Du petit parloir, décoré de quelques tableaux religieux, dans l'église.

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