‹ Scènes et proverbsChapitre 14 sur 37 · MADELEINE, MAURICE · texte numérisé non relu

MADELEINE, MAURICE

Vrai, vous voilà ?

En personne.

MADELEINE, riant.

MAURICE

MADELEINE

C’est aimable. J'avoue que l’heure était indue. Savezvous de quoi il retourne ?

MAURICE, riaraS.

Cœur !

Ah ! non, par exemple ! je n’ai pas de cette couleur-là dans mon jeu. — La vérité est qu’on m’a gâtée, et que je ne sais plus résister à un caprice. On m’a dit que vous étiez musicien, et j’ai eu envie de vous entendre... Voulezvous vous mettre au piano ?

MAURICE

Très-volontiers.

MADELEINE

Eh bien, non, ce n’est pas ça; et puisque ce n’est pas ça, je vous demande un peu ce que ça peut être. Asseyezvous là. (Elle lui montre un fauteuil en face d'elle au coin du feu.) Répondez-moi.

MAURICE

Vous m’embarrassez beaucoup.

madeleine, éclatant de rire et laissant tomber sa main sur son genou.

Je mettrais ma main au feu qu’il me croit amoureuse de lui !

MAURICE

Je ne comprendrais absolument rien à un événement semblable ; mais il faui avouer que toutes les apparences y

sont

Bon!... alors vous êtes arrivé à votre but?

MAURICE

A mon but ?

MADELEINE

Me prenez-vous pour une idiote, par hasard? Voulezvous que je vous dévide fil par fil toute votre trame? Voilà longtemps, je ne dirai pas que vous m’aimez, mais que vous me faites l’honneur de souhaiter ma conquête. Votre vanité, qui n’est pas mince, se serait accommodée de ce colifichet. Or... faire la conquête d’une femme comme moi, qiand on n’est ni un grand homme, ni un homme riche, ni un bel'homme... car vousn’êtes nasbeaut...

MAURICE

Ma foi, non.

MADELEINE

Vous n’êtes pas mal ; mais vous n’êtes pas beau.*.. Faire ma conquête, dis-je, quand on compte pour rivaux les noms les plus illustres de la cour et de la ville, quand on n’a pour soi qu’une bizarrerie d’esprit voisine de l’égarement et un talent de croque-note qui reste à démontrer... c’était une entreprise non petite, sur ma parole! mais quoi ! la ruse supplée à la force: on n’estpaslion,onse fait renard ; n’étant point de taille pour un assaut, on creuse une mine... on va partout diffamant l’objet de ses vœux; on affecte d’éviter celle que tout le monde recherche ; on colporte ses vices, on nie son talent; on l’appelle vampire; on fait à grand fracas le dédaigneux et le puritain, espérant qu’à la finTa fatigue, la curiosité, l’agacement, nous serviront mieux que notre mérite, et qü’un jour viendra où la dame pourra dire entre deux bâillements : a Ah ç4, qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur? »

Maurice, laluant*

£t ce iour est venu?

MADELEINE

Ce jour est venu, oui, monsieur. Le système était don*, •xcellent , vous ne vous êtes mépris que sur la nature du sentiment qu’il vous devait rapporter. J’espère que vous me comprenez, et que désormais vous m’accorderez au moins une vertu, la générosité? La leçon que je vous donne ici, il n’a tenu qu’à moi de vous la donner publiquement, et je ne l’ai pas fait, voulant moins vous traiter comme un homme dont 011 se venge que comme un enfant hargneux et mal appris qui est encore d’âge à se corriger.

MAURICE

Je voudrais être capable de la persévérance héroïque que vous me prêtez; seulement, je l’appliquerais à un but... différent.

MADELEINE

Outrager n’est pas répondre ; et outrager une femme, en tout cas, n’est pas répondre en brave.

Maurice, se levant .

Mon Dieu, mademoiselle, recevez toutes mes excuses : rien n’est plus loin de ma pensée que de vous offenser ; mais peut-être aussi faut-il pardonner un peu d’humeur à un homme qu’on vient réveiller sur les trois heures du matin pour lui faire subir une exécution aussi mortifiante qu’inexplicable.

MADELEINE

Inexplicable ! Est-ce vrai, oui ou non, ce que j’ai dit? M’avez-vous décriée ? m’avez-vous appelée vampire, m’avez-vous évitée?... Évitée! pourquoi? Est-ce de votre âge? est-ce naturel ?. Pourquoi vous occupiez-vous de moi, d’ailleurs? Qui vous en priait? Allons donc! soyez franc ! vous m'aimiez, et vous espériez vous faire aimer à coups de singularités !

MAURICE

Je serai franc, puisqu’il vous plaît ainsi. Je ne vous aC-

cusè point, mademoiselle Madeleine : vous êtes sans doute ce que des circonstances indépendantes de votre volonté vous ont faite ; mais, telle que vous êtes, le plus grand malheur qui puisse arriver à un honnête homme, selon moi, c’est de vous aimer. J’ai tâché de garer de ce malheur les deux êtres qui m’intéressent le plus au monde, à savoir : le comte Jean et moi. Voilà tout ce qu’il y a de vrai dans mon prétendu système. J’ai cherché à éloigner le comte de vous; et moi, je vous ai évitée, n’ayant pas encore vécu et souffert assez dans ce temps-là pour être sûr de moi comme je le suis aujourd’hui.

MADELEINE

Ah ! ah ! vous étiez donc amoureux de moi, définitivement?

MAURICE

Non, mais j’avais peur de le devenir.

MADELEINE

Ça ne signifie rien, cette distinction... On est amoureux, ou on ne l’est pas !

MAURICE

11 en est de l’amour comme du choléra; le tout est de le prendre à temps.

MADELEINE

Excusez ma curiosité; mais je ne conçois pas ce qu’un homme comme vous aurait pu aimer en moi.

MAURICE

Suis-je aveugle ou stupide ? Jamais créature humaine futelle, comme vous, douée, sans réserve, sans mesure, de tous les enchantements qui peuvent troubler et ravir un cœur9 Est-il une grâce qui vous manque? un détail de votre visage qui ne semble modelé par la main complaisante et délicate d’une mère? Si l’éternelle jeunesse, déesse du ourire et de la beauté, prenait une forme mortelle, Made-

RÉDEMPTION

leine, vous auriez une sœur, mais non une rivale... Ce que j’aurais pu aimer en vous! le voilà... et voilà aussi ce que j’ai maudit souvent... Était-ce du dépit, de la jalousie ? je ne sais ; mais, en face de cette création si parfaite et si ingrate, si divine et si déchue, en voyant gaspillés, flétris, jetés au vent sans pitié tant de bienfaits qui ne vous servaient qu’à offenser celui dont vous les tenez... j’ai éprouvé quelquefois pour vous un sentiment qui ressemblait à de la haine. S’il m’est échappé, à votre sujet, quelques paroles amères, en voilà le secret.

MADELEINE

Est-ce que vous êtes dévot?

MAURICE

Comme il vous plaira. Je suis religieux et je crois au devoir.

MADELEINE

M’avez-vous reconnue ce soir dans l’église ?

MAURICE

Pas dans le moment ; mais, depuis, j’ai su que c’était vous.

Et qu’avez-vous pensé que j’allais faire là?

MAURICE

Rien. Changer d’air.

MADELEINE

Changer d’air, en effet. (Elle se lève et marche parla chambre. Après un silence:) Et si je voulais changer de vie, que diriez- vous?

MAURICE

Je ne serais pas surpris que la pensée vous en fût ve nue. 11 arrive un âge où les honnêtes femmes sont tentées par le mal : en revanche, les autres ont leurs crises de vertu ; mais se perdre est plus facile que se sauver, et cas

caprices d’honnêteté ne sont guère que des comédies qu°on se joue à soi-même pour se divertir un moment. On se met sur le visap un masque de vertu pour savoir quelle mine cela vous fait, et on s’en tient là.

madeleine, s'arrêtant brusquement près de lui.

Et si je vous aimais, Maurice? Comédie encore, n’est-ce pas?

MAURICE

Peut-être bien.

Et si vous me voyiez brisée de regret et de honte pour des fautes bien moins graves et bien moins nombreuses que vous ne l’imaginez, Maurice, allez, — » comédie toujours, dites ?

MAURICE, d’me voix basse et triste.

Je ne sais.

MADELEINE

Vous êtes injuste, VOUS êtes dur... (Elle s’appuie sur le dos dis fauteuil où Maurice est assis.) Vous n’avez aucune idée de ma vie ; il n’y a pas grand mérite, voyez-vous, à être une femme de bien quand on a été élevée dans une famille de

braves gens par une bonne mère La mienne était

bohème, mais une vraie bohème, une égyptienne qui jouait la comédie dans les granges de village.... Elle était jalouse de moi et me battait quand j’étais plus applaudie qu’elle: voilà les premières leçons de morale que j’ai reçues; je vous passe les autres, qui sont à l’avenant Je

suis née sur les planches ; on ne m’a jamais mis entre les mains que des livres de théâtre : ni grammaire ni catéchisme, d’ailleurs.... Si je ne suis pas la dernière des ignorantes et des filles perdues, c’est bien à moi seule que je le dois, à la fierté de mon âme... J’ai appris peu à peu,

à forer de patience et de courage, tout ce que je sais

car, du jour où j’ai vu clair dans la vie, Maurice, j’ai senti

RÉDEMPTION

que, pour échapper au désespoir, je n’aurais qu’unrefuge, le talent, la réputation, la gloire peut-être... Je croyais que cela suffirait, que cela pourrait remplacer tous ces biens qui sont le patrimoine commun des plus misérables, et que le hasard m'a refusés à moi, l’intimité de la famille, les douces habitudes du foyer, les douleurs bénies des mères Maurice, je m’étais trompée; rien rien ne remplace cela Vous ne pouvez savoir, mon ami, ce que je

sens là, quand je rencontre une mère qui conduit son enfant par la main ; et quand je vois les passants leur sourire avec respect....

MAURICE

Si c’est votre cœur qui parle, Madeleine, j’ai été injuste, c’est vrai, et je vous prie de me pardonner.

MADELEINE

Si c’est mon cœur! hélas ! en doutez-vous? Ne voyezvous pas que je suis rendue? Il y a longtemps déjà que cet

orage gronde et me menace Il a éclaté enfin Je suis

foudroyée Oui, il y a longtemps mais je continuais

de vivre par routine.... A présent, je ne puis plus.

(Elle se rassied.)

MAURICE

Madeleine, ce n’est qu’une crise qui passera, croyez-

moi.

MADELEINE

Non, non, il faut que je m’arrête ici, n’importe comment Ne comprenez-vous pas que je serais forcée de

mériter l’opinion que vous vous étiez faite sur mon compte, de combler à force de folies, d’étourdissements, d’infamies, le vide qui est béant devant moi !... J’ai plus

d'intelligence qu’il ne m’en faudrait, voyez-vous Si un

honnête homme ne me tend pas la main, c’en est fait ; de quelque côté que je me tourne, c’est l’abîme ; je suis bien véritablement perdue ! Je n’ai plus à dissimuler avec vous,

Maurice; répondez-moi avec loyauté. Voulez-vous me sauver? Pouvez-vous m’aimer ?

MAURICE

Cela est sérieux, Madeleine, n’est-ce pas?

MADELEINE

Pardié ! si c’est sérieux !

MAURICE

Écoutez-moidonc: l’idée de ramener au bien une femme égarée et digne d’amour est, de toutes les illusions que votre sexe fait naître, la plus commune peut-être, la plus généreuse et la plus décevante. L’entreprise en a été souvent tentée, et à peu près aussi souvent rompue par un éclat de rire. Je comprends l’inutilité de ces efforts, parce que je sais combien de conditions rares devraient se rencontrer à la fois pour les faire réussir; je sais tout ce qu’il faudrait dans un cœur d’homme de tendresse, de courage, de bonté, tout ce qu’il faudrait en même temps chez une femme de résolution persévérante, de grandeur d’âme et d’humilité d’esprit pour mener à bien un amour de rédemption. Je ne m’abuse donc pas: c’est un rêve; c’est presque l’impossible. Écoutez encore : je suis égoïste, j’ai acheté mon égoïsme assez cher pour y tenir; je l’ai payé de tant de nuits troublées, de tant d’amertumes, de tant de sanglots, que j’ai le droit de m’y envelopper désormais avec une sorte d’orgueil, et de ne m’en dépouiller en faveur de personne. Or, vous aimer, ce serait m’abandonner de nouveau pour longtemps, pour toujours peutêtre, aux agitations et aux orages dont je suis sorti à peine, et sorti brisé.... Eh bien, Madeleine, pour sauver ou seulement pour empêcher de se dégrader davantage cette âme d’élite dont votre front est illuminé, pour la conserver digne de celte forme charmante, adorable, qui est devant moi, j’affronterais l'impossible, j’affronterais la souf-

REDEMPTION

france.... Je me donnerais à cette œuvre d’amour avec enthousiasme; je consacrerais à ce devoir.... que dis-je ! à cette passion, chacune de mes pensées, chaque battement de mon cœur... Oui, Dieu m’est témoin que rien ne m’arrêterait, que rien ne me ferait hésiter ni pâlir au seuil de cette voie, douloureuse peut-être, mais sublime, si je n’y devais être suivi pas à pas par un éternel fantôme : — la défiance !

MADELEINE

Grand Dieu! vous ne me croyez pas?

MAURICE

Je ne vous crois pas, non; et, à cause de cela, je re puis vous aimer.

MADELEINE

Après ce que je lui ai dit! Mais quel intérêt me supposez-vous à vous tromper? que puis-je espérer de vous, moi ?

MAURICE

Que sais-je? Je vous résiste, vous voulez que je vous cède : c’est une tentation comme une autre. Enfin, vous avez eu des amants.... que leur disiez- vous?

MADELEINE

Rien de ce que j-e vous ai dit, certes.

MAURICE

J’ai entendu répéter à un homme qui a été votre amant que vous étiez, vous la belle rieuse, fort sentimentale dang le tête-à-tête. Que lui disiez-vous donc à celui-là?

MADELEINE

Avouez, avouez que, si je vous aime, je dois bien soulfrir.

MAURICE

Oui.

MADELEINE, accablée.

Je n’ai rien fait pour mériter cela, vous avez beau dire,:..

(Après un silence.) Que je voudrais être la Marguerite que vous avez aimée, et qui est morte, pleurée de vous!.*. Ainsi, vous ne me croirez jamais ? Ah ! Maurice, s’il y a réellement une autre vie, et si nous nous y rencontrons, vous vous repentirez... Vous saurez alors si je disais vrai.

MAURICE

Vous avez raison, pauvre fille. Quand la mort aura passé sur nous, alors seulement il n’y aura plus de doute possible, ni sur votre amour, ni sur le reste. (Il se lève.) Que cette scène soit jouée ou non, elle vous l'ait mal comme à moi.

madeleine, éclatant de rire.

Âh ! ah ! ah ! Ma foi, monsieur, vous êtes un roc. C’esl superbe! je ne l’aurais pas cru. Eh bien , maintenant que c’est fini, je vous dirai que vous avez été fort avisé. Làdessus, bonsoir, ou plutôt bonjour, car, si je ne me trompe, voici l’aurore qui se lève là-bas.... Quand on a le cœur vertueux.... C’est votre afkire, ça..., Ouf, j’ai le gosier en feu! Voilà douze heures que je n’ai déparlé. Dieu ! que j’ai soif!

(Elle s’approche d'un guéridon, y prend un verre et l’emplit d’eau. Maurice tourne les pages d’un livre posé sur la cheminée ; il voit Madeleine dans la glace. Elle tire de son sein la fiole de Zaphara # la vide dans le verre, puis la cache avec précipitation ; elle se re^ tourne alors vers Maurice le verre à la main.)

MADELEINE

Voulez- vous boire, Maurice?

MAURICE, faisant un pas vers elle.

Oui. Donnez.

madeleine, riant , et approchant le verre de ses lèvres.

Eh non, vous êtes sot! Je vais vous faire apporter de Peau sucrée. — Ceci est une drogue pour les comédiennes. (Elle vide le verre d'un trait. Maurice court à elle, lui saisit la main et la regarde dans les yeux. Elle ajoute en souriant d’un air égaré:) C'est la

RÉDEMPTION. 16T

mort que je viens de boire.... Mc crois-tu maintenant?

MAURICE

Ce n’est pas la mort ! c’est la vie ! c’est l’amour, c’est le Salut ! Je te crois... je t’aime ! Madeleine, les yeux fixes, le regarde sans comprendre.) J’étais chez le Juif... j’ai tout vu... j’ai pris le poison pendant le souper... ce que tu as bu n’est rien.

madeleine, poussant un cri.

Ah!... Maurice!... sauvée!... (Elle tombe défaillante sur un fauteuil.)

MAURICE, penché sur elle.

Oui, je te crois! oui, je t’aime ! J’unis pour jamais ma main à ta main, mon âme à ton âme. Ne regrette rien.... jamais épouse ne reçut d’un homme, au pied d’un autel, plus de foi et plus de respect que ton amant ne t’en consacre à la face du ciel. (Les traits de Madeleine s’altèrent déplus en plus.) Remets- toi, chère enfant!... Madeleine!

Madeleine, d’une voix faible.

Non, non... Marguerite! ta Marguerite! (Elle s’évanouît.)

La toile tombe.

Page 1