‹ Scènes et proverbsChapitre 16 sur 37 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

LA MARQUISE, LE MARQUIS, en grande toilette.

LE MARQUIS

Restez, restez, ma chère, c’est moi. (Il s'approche de la cheminée, se chauffe les pieds, et reprend avec une galanterie distraite :) Qu’cst-ce que c’est que ce joli petit ouvrage que vous faites là ?

LA MARQUISE

Regardez-le donc, ce joli petit ouvrage, avant que d’en parler.

LE MARQUIS

Mais c’est précisément parce que je l’ai regardé que je vous demande ce que c’est, chère belle !

LA MARQUISE

Du tout : vous êtes fort occupé à vous admirer dans cette glace, sans quoi vous auriez vu tout de suite que cette vilaine grosse cravate que je tricote pour mon cocher n’est pas un joli petit ouvrage.

LE marquis, gaiement .

Quelle chicane me cherchez- vous là ? Ce sera très-laid autour du cou de votre cocher, et c’est très-joli entre vos mains, voilà tout.

la marquise.

C’est charmant, ce que vous dites là !

SCËNlîS ET PROVERBES.

B.E MARQUIS

Je dis ce que je pense. Mais quelle idée vous a prise de faire cette galanterie à Jean ?

LA MARQUISE

Le pauvre garçon a un rhume perpétuel ; comme je n’ai rien de mieux, à faire, je lui tricote ce petit objet de votre admiration : est-ce que cela vous contrario ?

Que vous soyez toute bonne, comme vous êtes toute belle? Non, en vérité.

LA MARQUISE

J'en suis ravie au fond de Famé.

LE MARQUIS

Seulement, vous vous fatiguez les yeux avec vos bonnes œuvres, et je vous prie de les ménager, madame, si ce n’est pour vous, du moins pour moi, qui les regarde souvent, et qui en rêve toujours.

LA MARQUISE

Vous êtes ce soir d’une humeur agréable, à ce que je vois.

LE MARQUIS

Hélas! je suis ce soir, comme toujours, amoureux de vous, malgré le ridicule que l’on voit à ces sortes de choses,

LA MARQUISE

N’en mourrez-vous point ï

LE MARQUIS

Vous êtes surprenante. Pourquoi ne serais-je pas amoureux de vous, voyons? N’êtes-vous point la plus jolie du monde ?

LA MARQUISE

Je »e vous dis pas le contraire; mais j’ai l’honneur d’être

LE POUR ET LE CONTRE

votre femme, et c’est là, à vos yeux du moins, un inconvénient fort capable d’annuler toutes mes belles qualités.

LE MARQUIS

Oh ! oh ! Et- la raison de cette déraison que vous me prêtez?

LA MARQUISE

Bah ! on s’habitue à tout; et c’est, je suppose, pour que je ne m’y habitue point que vous êtes si sobre à l’ordinaire des choses gracieuses que vous me prodiguez ce soir. Mais où allez- vous donc, sans indiscrétion, avec cette toilette écrasante ?

LE MARQUIS

le vais à mon cercle. Mais, pour en revenir à vos provocations...

LA MARQUISE

A votre cercle? Vous n’avez pas coutume d’y aller en si brillant équipage.

LE MARQUIS

C’est une tenue de rigueur aujourd’hui ; on nous présente un grand seigneur étranger, un petit souverain de je ne sais quel pays.

LA MARQUISE

Péruvien peut-être?

LE MARQUIS

Pourquoi Péruvien?

LA MARQUISE

Parce que, lorsqu’on vient de si loin, il est fort commode de se faire passer pour ce qu’on veut. Personne n’est tenté d’y aller voir. — Est-il marié, ce cacique?

LE MARQUIS

Vous y tenez. Marié? Je ne sais. Pourquoi cette question ?

LA MARQUISE

C’est que je ne recevrais pas sa femme, je vous en aver-

tiSoîe suis fatiguée des étrangers en général, et en particulier des étrangères. Ne pensez-vous pas comme moi qu'il ne nous vient pas grand’ chose de bon de ces régions-là ? À quelle heure faut-il que vous soyez à ce cercle ?

LE MARQUIS

Mon Dieu, vers neuf heures, je pense. Est-ce que vous me renvoyez?

LA MARQUISE

Comme vous voudrez.

LE MARQUIS

Avouez au moins que c’est mal reconnaître mes frais d’amabilité.

LA MARQUISE

Ne vous mettez pas en dépense sur cette matière : cela deviendrait inquiétant. Je finirais par croire que si vous me jetez aux yeux tant de poudre d’or, c’est qu’il vous paraît urgent de m’aveugler.

Bon Dieu ! me feriez- vous la grâce extrême d’être un peu jalouse ?

LA MARQUISE

Si je l’étais, je ne vous le dirais pas, je vous le prouverais.

LE MARQUIS

Et de quelle façon, s’il vous plaît ?

LA MARQUISE

Mais en vous donnant, s’il vous plaît, d’excellentes raisons d’être jaloux de votre côté.

LE MARQUIS

D'excellentes raisons, madame?

LA MARQUISE

D’excellentes raisons, monsieur; des raisons qui seraient les meilleures du monde.

LE POUR ET LE CONTRE. \7 7

LS MARQUIS

Fcrmettez-moi de dire que cela serait injuste.

LA MARQUISE

Injuste? Je n’ai pas l’avantage de vous comprendre.

LE MARQUIS

'1 ne peut échapper à un esprit supérieur comme le vôtre que l’infidélité d’une femme ne saurait jamais être la revanche légitime, la contre-partie équitable de l’infidélité de son mari, par exemple.

Croyez-vous ? Le mot devoir est donc un mot à double entente, dites-moi, une sorte de dieu mystérieux à deux visages, qui nous regarde, nous autres, d’un œil implacable, tandis qu’il vous sourit avec aménité? C’est donc, ce mot devoir, un terme ambigu qui, dans votre franc-maçonnerie conjugale, vous réserve l’infidélité comme un droit, et ne nous laisse que les bénéfices outrageants d’une contrebande criminelle ?

LE MARQUIS

Permettez...

LA MARQUISE

Je ne permets pas, justement. Ainsi, vous n’oseriez en honneur violer les conventions arrêtées entre vous et votre valet de chambre; mais la foi jurée à votre femme, l’échange de serments fait entre elle et vous au pied de l’autel, à la bonne heure, cela ! Pour tout dire, vous nous faites, — et cela en temps de république, notez bien, — le sort des ci-devant nègres qui vous devaient tout et à qui l’on ne devait rien!

LF. MARQUIS.

Pardon, je n’ai pas dit cela et même je ne le pense pas. Un homme qui se permet de trahir sa femme me paraît

m SCÈNES ET PROVERBES.

commettre une assez méchante action, une faute très-répréhensible.

LA MARQUISE

Oui, j’entends, — une espièglerie.

LE MARQUIS

Un crime, si vous voulez, mais avec des circonstances atténuantes qu’on ne peut invoquer pour la faute d’une femme.

LA MARQUISE

Cela est décisif.

LE MARQUIS

Cela est certain. Et remarquez que si je voulais parler comme la loi...

LA MARQUISE

Ah ! la loi ! joli !

LE MARQUIS

Je dirais que l’infidélité d’une femme peut avoir pour la famille, pour la société, des conséquences désastreuses que n’a point celle d’un mari... Je ne veux pas voir ce côté positif de la question.. Je l’envisage à un point de vue plus digne de nous deux... Mais encore cela est-il trèsdélicat à dire, et je vous demanderai de me deviner beaucoup plus que de me comprendre.

LA MARQUISE

Je crois, en effet, que cela ne me paraîtra pas clair.

LE MARQUIS

Peut-être. Croyez-vous, madame, qu’une femme de quelque valeur, bien entendu, je ne parle que de celleslà, qu’une femme puisse avoir un amour, en dehors de son ménage, sans s’y donner tout entière et sans être coupable de trahison à tous les chefs envers son mari? Un homme, mon Dieu ! un homme dépensera, dans une intrigue passagère, m peu d’esprit, s’il en a, et ce sera tout.,

LE POUR ET LE CONTRE

LA MARQUISE

Et rfil n’en a pas?

LE MARQUIS

Mais une femme ne se donne pas pour si peu : je le dis à votre honneur, à l'honneur de votre sexe, vous ne sauriez avoir un amour sans y placer toute votre âme, tout votre être, sans passer à l’ennemi corps et biens : quand nous ne faisons que détourner quelques-uns de nos loisirs de l’existence conjugale, vous la désertez tout à fait; vous vous créez une vie nouvelle et complète à côté de celle que vous aviez promis de vivre pour nous. Nos erreurs sont des manques d’égards qui peuvent causer un moment de désordre dans le ménage ; les vôtres sont une ruine absolue et irrémédiable... C’est pourquoi la peine du talion ne me semble pas applicable en pareille matière. Du reste, il est possible que je m’explique mal, ou que vous n’ayez pas toute l’impartialité nécessaire pour prononcer dans cette cause, quoique, Dieu merci, elle ne concerne ni vous ni moi.

LA MARQUISE

Avez-vous fini ? Eh bien, c’est ce que je disais : quaad vous nous trompez, vous êtes des espiègles qui méritez le fouet; et quand nous vous trompons, nous méritons la question ordinaire et extraordinaire. C’est plein d’équité et de galanterie. Bonsoir; allez à votre cercle : il est neuf heures.

LE MARQUIS

Remarquez, ma chère, que vous me mettez à la porte.

LA MARQUISE

Cela vous arrange assez, j’imagine. Moi de même. Bonsoir.

LE marquis, lui baisant la main.

Songez un peu à mes théories; vous verrez qu’il y a du vrai.

LA MARQUISE

Vous auriez tort cependant d’en venir à la pratique* je vous jure.

le marquis, en s’en allant.

Oh ! c’est tout bonnement un exercice oratoire. Demain, si vous voulez, je plaiderai le contraire. Bonne nuit.

(Il sort.}

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