M. DE MARSAN, LE DOCTEUR
M. DE MARSAN
Voilà.
Hem ! hem 4
LE DOCTEUR
LA CRISE
M. DE MARSAN
Ce modèle de réserve, de dignité, de simplicité, tu viens de le voir, docteur ; docteur, tu viens de l'entendre. Je suis malheureux, Pierre. Comment combattre un ennemi quJon ne connaît pas ? A la veille d’entrer dans l’âge du repos, je me trouve tout à coup face , à face avec un souci profond, continu, incurable. Le doux soutien de ma prochaine vieillesse s’est changé en une croix qui me retombe lourdement sur les épaules.
Allons, allons, mon résident!
M. DE MARSAN
Tu sais ce qu’elle était, docteur, et cette même femme, tu viens de l’entendre tour à tour quinteuse...
LE DOCTEUR
Oui, mon ami.
M. DE MARSAN
Acariâtre et plaintive.
LE DOCTEUR
Oui, mon pauvre ami.
M. DE MARSAN
Lyrique même !
LE DOCTEUR
Oui, mon pauvre ami.
M. DE MARSAN
Froide pour ses enfants et hostile à son époux; coquette avec toi.
LE DOCTEUR
Oui, mon pauvre ami.
M. DE MARSAN
Que le diable t’emporte ! Pierre, si tu devines le mot de l’énigme, dis-îe-moi ; sinon, va-t’en 1 Sais-tu ce qu’a ma femme, ou ne le sais-tu pas?
Je le sais sur le bout de mon doigt*
M. DK MARSAN.
Si cela est, je suis sauvé; nous sommes sauvés, mes enfants et moi.
LE DOCTEUR
Pas encore, mon president. De la science du mal à celle du remède il y a loin. Ta femme est entrée dans ce que j’appelle en mon particulier la crise des honnêtes femmes,
M. DE MARSAN
Qu’est cela?
LE DOCTEUR
Cela, c’est une maladie morale qui attend les meilleures des femmes au seuil de la maturité, un écueil qui en fait échouer plus d’une à la vue du port. Mon ami, la plupart des femmes, à ce que je crois, passent leur vie à dépouiller de ses fruits, mûrs ou verts, le vieil arbre dont Eve eut la primeur; et tel est l’attrait du fruit maudit, que les honnêtes femmes même ne peuvent se résigner à mourir sans y avoir donné un coup de dent.
M. DE MARSAN
Oserais- tu penser que Juliette...
LE DOCr^UR.
J’ose penser que Juliette est une femme, une femme vertueuse, mais une femme du monde, et de quel monde, mon président? De celui-là où tout plaisir est une tentation, tout loisir un péril, toute fête un moyen plutôt qu’un but. Va-t-on au bal, que tu saches, pour ce qui se dit tout haut, ou pour ce qui se murmure à l’oreille ? Elle est de ce monde où la vertu est honorée sans doute, mais où le vice est déifié sous mille noms provoquants, sous mille formes hypocrites, sous mille périphrases complaisantes comme des duègnes. Et à quoi s’applique le génie des artistes les plus séducteurs, sinon à prêter une grâce nouvelle, un attrait de plus au serpent ? Vers quel dieu, s’il te plaît, a’élève l’encens que font fumer chaque soir vingt théâtre*
LA CRISE
à Paris? vers quel dieu ces tirades entnousiastes et ces mélodies entraînantes? En quel honneur et sous quelle invocation ces images ardentes qui palpitent dans nos musées? ces enlacements de marbre? ces convulsions de bronze ?
M. DE MARSAN
Tu t’échauffes, Pierre.
LE DOCTEUR
Et comment veux-tu qu’une femme intelligente ne sente pas le désir d'être initiée à la religion que lui dérobent toutes ces fumées magiques, au mystère que lui cachent toutes ces fleurs? Entre l’estime glaciale que le monde accorde à la vertu, et les admirations, les extases, les délires qui font cortège à l’objet inconnu de ce culte public, quelle femme, à un jour donné, ne sentira naître en elle un doute amer et une immense curiosité?
M. DE MARSAN
Tu m’épouvantes.
Elle est monstrueuse, ami président, l’inconséquence de ce monde qui commande la vertu en pédant et qui prône le vice de sa voix la plus avenante. Tu ne te laisses pas abuser plus que moi par le vocabulaire insidieux sous lequel ce tartufe libertin déguise ce mot si court : Vice. Vice ! non, jamais ! amour, volupté, idéal, cœur, âme, à la bonne heure ! 11 y a des gens dont le suprême argument auprès d’une femme est de lui faire entendre qu'elle n’a pas de cœur. Abus étrange de mots! vous ne voulez pas déshonorer votre mari, flétrir vos enfants, pour donner une heure de plaisir à cet étranger ! Vous n’avez pas de cœur! et on en est venu à ce point de pouvoir dire cela à une femme sans qu’elle vous réponde par un éclat de rire ! Non. Elle rougit, elle est confuse, elle est à demi vaincue ; car « vous n’avez pas de cœur » cela signifie : vous n’inspirerez jamais ni un sonnet ni une cavatine, ni un tableau
ni une statue, ni rien de ce qu’on aime et de ce qu-on applaudit ! Vous recevrez ce soir le froid baiser conjugal, et voilà tout. Voilà vos triomphes, à vous, femmes sans cœur, femmes de pot-au-feu !
M. DK MARSAN.
As-tu remarqué que quelqu’un fasse la cour à ma femme t
LE DOCTEUR
Non, mais écoute : une honnête femme, pour peu qu’elle ne soit pas aveugle et sourde, ne saurait traverser un monde ainsi fait, sans éprouver un étonnement qui un jour se change en vertige. Tant qu’elle voit de l’espace devant elle, elle ne s’arrête pas aux pensées que suscite cette duplicité du monde; elle les réprime, et c’est là sa vertu; mais le jour où le terme de sa jeunesse lui apparaît nettement, toutes ses inquiétudes refoulées, toutes ses curiosités contenues se déchaînent en elle impétueusement, comme les instincts de la vie dans l’âme du condamné à l’aspect de l’échafaud. Une fois avant de mourir, elle voudrait pénétrer ces ténèbres que les plus vives impressions de son* existence mondaine lui ont peuplées de chimères fascinatrices ; elle voudrait déranger un pli de ce voile, qui demain sera pour ses yeux un voile éternel. Sa tête et son cœur se troublent, elle ne sait elle-même ce qu’elle demande ; mais ce qu’elle demande, c’est le sens de ces mots mystiques tant exaltés à ses oreilles, c’est la nature réelle de cette puissance d’où émanent les œuvres les plus fêtées et les plus captivantes du génie, et qui préside invisible à toutes les distractions, à toutes les solennités, à toutes les pratiques du monde où cette femme a passé sa vie.
M. DE MARSAN
Sérieusement, Pierre, penses-tu que ma femme ait un amant?
LÀ CRISE
LE DOUTEE a.
Pas encore. Elle te traitait trop mal tout à l’heure ; rnais.^ dès qu’elle s’adoucira, la fatalité aura vaincu.
M. DE MARSAN
Tu te trompes , ma femme n’est pas une misérable.
LE DOCTEUR
Oh! le mari! Une misérable! qui dit cela? Les misera:blés n’y font point tant de façons: elles n’attendent pas pour sauter qu’elles soient au pied du mur. Mais vois comme tu es injuste : où est l’homme qui se marie sans avoir approfondi les curiosités qu’excitent à l’envi sur cette matière diabolique les contradictions de la vie sociale? Tu ne regardes pas même comme mal employé le temps que met un jeune homme à dépouiller le vice de la périphrase poétique et de la pruderie élégante des salons : il jette son feu, sa gourme ; il en vaudra mieux après. Cela est possi» ble ; mais une femme qu’assiègent pendant toute sa jeunesse les mêmes curiosités, que sollicitent plus directement encore les mêmes mensonges tentateurs, quelle indifférence d’esprit ou quelle froideur d’âme lui supposes-tu pour croire qu’elle puisse accepter à jamais l’ignorance d'une chose quia tenu tant de place dans le champ nécessaire de son observation? Non; il arrive un jour, te dis-je* où la meilleure est saisie d’une impatience fébrile, d’une avidité de savoir désespérée. L’épouse alors devient maussade, la mère négligente : elle ne se rend compte ni de l’objet de son trouble ni du but de son anxiété; mais son humeur, son langage, s’altèrent, ses préoccupations confm ses se trahissent malgré elle; tantôt elle se fait petite fille, comme pour supplier qu’on veuille bien tout lui dire, tantôt elle se vieillit et voudrait paraître corrompue, afin qu'on n’eut plus de raisons de lui rien cacher. Voilà, mon ami, la maladie de ta femme.
H. DE MARSAN
Et est-elle dangereuse?
LE DOCTEUR
Étonnamment. C’est la dernière partie que joue le diable contre la vertu, et il la joue avec fureur.
M. DE MARSAN
Et que peut faire le mari pendant ce temps-là?
LE DOCTEUR
Être témoin, et ne point parier.
M. DE MARSAN, ;
Mort et furie, Pierre !
LE DOCTEUR
Sans doute, mon ami; mais mon expérience là-dessus est terrible. J’ai vu des maris en pareille conjoncture surveiller et cloîtrer leurs femmes, et ils ne faisaient qu’aceélérer leur destin. J’en ai vu d’autres se voiler le visage avec la résignation des victimes antiques, et ils n’avaient point sujet de s’en féliciter ; mais au moins s’étaient-ils épargné d’inutiles efforts.
M. DE MARSAN
Je te trouve radieux ! Tu penses que je m’en vais rester là ies bras croisés, comme un sot , pendant que ma femme court après la science? (Il se promène avec agitation.) Non, morbleu, ncn ! Et, pour commencer, je veux savoir ou elle est allée ce n atin... Je vais interroger sa femme de chambre, oui, sa femme de chambre! La délicatesse serait ici duperie ! J’interrogerai le dernier des marmitons! J’irai moi-même la chercher où elle est! Je la tiendrai enfermée jusqu’à ce qu’elle soit absolument décrépite!.... Et alors, COUrS après la science. Si tu peux! ... (Il sonne avec violenci U 4o cleur tisonne.)
(Entre Justine.)
LA CRISE
Si
JUSTINE
Monsieur a sonné?
M. DE MARSAN
Oui.
JUSTINE
Que veut monsieur ?
J’ai sonné Jean, et pas vous.
JUSTINE
Je vais envoyer Jean à monsieur.
M. DE MARSAN
C’est inutile. Sortez.
(Justine sort.)
(M. de Marsan continue de se promener. Moment de silence.)
LE DOCTEUR
Après cela, mon président, je ne me pique point d’être infaillible. L’état moral de ta femme peut avoir une tout autre cause.
M. DE MARSAN
Non pas, non pas : tu as deviné juste. J’en suis convaincu, d'autant plus que j’étais arrivé, par mes propres méditations, à me former la même idée. Et quand je pense que Juliette est à la merci du premier jeune drôle qui aura simplement vis-à-vis d’elle l’esprit d’à-propos ! Sur ton honneur, Pierre, ne connais-tu aucun remède applicable à cette infernale crise?
LE DOCTEUR
11 n’y a de remède, mon ami , que dans le mal même. Quand une femme d’un esprit élevé et d'un cœur délicat a reconnu par expérience tout ce qu’une passion poétiqu contient d’humiliantes mortifications, d'ignobles rougeur quand elle- a vu de ses yeux la grossière réalité de cet idole de boue autour de laquelle on fait un bruit si dé* vant, elle est radicalement guérie.
Mais diantre ! il est trop tard alors.
LE DOCTEUR
Le plus souvent, il est trop tard, en effet. Une femme de ce caractère n’a plus en ce cas de refuge que dans le re« mords ascétique ou dans l'étourdissement du désespoir; qu'elle suive l'un ou l'autre parti, la paix de la famille es! à jamais ruinée.
M. DE MARSAN
Pierre, tu me retournes ton scalpel dans le cœur*
LE DOCTEUR
Et pourtant, il y aurait un remède ... Oui, si un homme pouvait jamais dire avec sécurité à un autre homme : Ami, je te livre mon bonheur et celui de mes enfants, je te livre ma femme... conduis-ia jusqu'au bord de cette source impure; fais qu'elle en respire l'exhalaison fétide, sans souffrir qu’elle en approche les lèvres; promène-là à travers les soucis, les hontes et les dégoûts du chemin, sans la laisser arriver au terme fatal; alors elle me reviendra. Oui, si un homme pouvait mettre cette confiance dans un de ses semblables, il y aurait un remède à la maladie de Juliette... Mais, quant à moi, eussé-je un ami qui m'aurait sauvé dix fois la vie, je n'oserais me fier à lui pour une telle épreuve!
sa. DE MARSAN.
Et cependant, tu as raison ; c'est l’unique chance de salut: faire connaître les déboires de la trahison avant qu’elle soit irréparable!... Mais à qui se fier? J’ai bien un neveu qui serait assez l'homme du rôle,... mais le faquin m’escroquerait le dénoûment.
N’en doute pas.
M. DE MARSAN
O illumination du ciel ! Cet homme loyal, cet ami iiïi<* possible, je l'ai trouvé, docteur, et c’est toi!
Tu délires.
LE DOCTEUR
LA CRISE
K. DE MARSAN
le t’en prie, sois cet homme.
LE DOCTEUR
Allons! est-ce que je joue les amoureux? Avoue une chose : tu me proposes cet emploi, parce que iu me juges inoffensif. Tu voudrais t'en tirer à bon marché ; mais tu oublies que, pour amener une cure décisive, il faudrait que le danger tût sérieux.
M. DE MARSAN
ïl le serait, docteur. Plus je te considère, plus je m'effraye de ma résolution. Tu es jeune encore ; tu as les cheveux blonds et soyeux, la taille distinguée et l’œil magnétique. De plus, on connaît de tes histoires. Mais peu m’importe ; je suis exaspéré, et je te défie.
LE DOCTElEj
Ah çà ! mais voyons ! je suppose, car il faut tout prévoir, je suppose que Juliette, puisque Juliette il y a, ne se laisse point décourager par les misères de la route, et qu'elle veuille pousser le pèlerinage jusqu'au bout,... hé?
M. DE MARSAN
Eh bien , j’aime autant que tu sois le pèlerin que tout autre, par le diable!
LE DOCTEUR
Et moi, par le diable! je l’aime mieux. Encore un mot; et si après ce mot tu persistes, j’obéirai. De Marsan, j'aime ta femme.
M. DE MARSAN
Allons ! allons ! point de faux-fuyant,
LE DOCTEUR
Je te dis que j’aime ta femme !
Tu mens !
M. DE MARSAN
LE DOCTEUR
J’aime ta femme, morbleu ! A-t-on vu un homme pareil;
On aime sa femme, on a la bonté de' l’en prévenir, et il tous récompense par des outrages !
M. DE MARSAN
Je sais que tu as de l’amitié pour Juliette; mais...
De l’amour, monsieur; un amour indélicat et effréné, rien de plus. Outre qu’elle est d’une surprenante beauté, ta femme a dans l'œil, dans le port de la tête, dans le geste, un fatal je ne sais quoi qui m’allume des brasiers dans le cerveau. Voilà pour quelle raison mes visites étaient si rares. Maintenant, adieu. Quand nous serons vieux l’un et l’autre, je reviendrai et nous rirons. Adieu.
(Il va pour sortir.)
M. DE MARSAN
Restez. Monsieur Dessales, il faut en finir.
LE DOCTEUR
Quand il vous plaira, monsieur de Marsan.
M. DE MARSAN
Tu ne me comprends pas. Je te dis que j’en courrai les risques, tels quels. Je suis ennuyé, je suis malade ; il faut une fin... Et puis, mon ami, il m’est impossible de m’imaginer... J’ai confiance en elle, que veux- tu? Tu l’aimes, tant mieu$! Tu es séduisant, bravo ! Plus le feu est ardent, mieux il purifie. Je te laisse : bonsoir. Je n’ajoute pas : bonne chance, tu conçois.
LE DOCTEUR
Tu me laisses! tu me laisses! est fort bien..,. Et que diable veux-tu que je lui dise, à ta femme?
M. DE MARSAN
Est-ce que cela me regarde ? Ne va-t-il pas falloir que je lui écrive ses billets doux à présent! Mon Dieu! comme je vais te haïr, mon pauvre Pierre! tu me deviens odieux
LA CRISE. 6S
à vue d’œiM Malheur à toi, si tu triomphes ! Adieu.
LE DOCTEUR
Permets, nous allons faire notre petit traité. Article premier : Pour tous, et surtout pour elle, secret éternel, quoi qu’il arrive.
M. DE MARSAN
Je le jure.
LE DOCTEUR
Article deux : Si tu crois devoir intervenir, ta défense, comme mon attaque, n’emploiera que des armes courtoises, l’adresse et la persuasion ; jamais de menaces, ni de violences.
M. DE MARSAN
Soit. Article trois : Dans le cas où ton expérience te ferait regarder comme probable et prochaine la perte définitive de mon honneur, tu me préviendrais loyalement, en me laissant une heure au moins pour tenter un suprême effort.
LE DOCTEUR, après réflexion .
Délicat, mais adopté, pourvu que ce suprême effort ne sorte pas des conditions spécifiées dans l’article deux.
M. DE marsan.
Touche là. (Ils se donnent la main.) Il m’a semblé que je touchais un reptile. Allons, je m'en vais.
LE DOCTEUR
Bon voyage.
M. DE MARSAN
Crois-tu que ce soit fini aujourd’hui?
Mais j’espère bien que non.
M. DE MARSAN
C’est que je ne supporterais pas cette situation longtemps.
LE DOCTEUR
Tu peux encore te dédire, si tu feux.
M. DE MARSAN
Non pas. Elle va rentrer. Que lui diras-tu d’abord? Je serais curieux de le savoir.
LE DOCTEUR
Et moi aussi.
M. DE MARSAN
Allons, au revoir. (D’un ton pénétré.) Docteur, penses-tu que ce soit prudent, là, franchement?
LE DOCTEUR
Ma foi, non.
M. DE MARSAN
C’est égal. Il faut en finir.
(Il sort brusquement.)
LE DOCTEUR, Seul.
Voilà une plaisanterie à nous faire couper la gorge, mon président et moi, avant quinze jours. Ce mari ! ces maris, devrais-je dire, qu’ont-ils fait au bon Dieu? Seigneur, quel est leur crime? Celui-ci a du moins la chance de tom-
ber sur un honnête homme. Mon rôle, toutefois, est bien ingrat : la trahison ou le ridicule sont au bout.... Vapour le ridicule ! J’aimais de Marsan avant d’aimer sa femme. Et pourtant il y a dans cette confiance qu’il me témoigne un dédain choquant pour ma personne, une certitude de facile triomphe qu’il me serait agréable d’ébranler... Il aurait un peu peur, que j’en rirais. Qu’il gagne la belle, il le faut; mais quand je gagnerais, moi, les deux premières manches, oii serait le mal? Je ne suis pas un enfant; je saurai m’arrêter, quand il le faudra, pour son honneur et pour le mien... Oui, mais le moyen? Que faire? que dire? L’idée seule que je suis breveté et patronné par le mari pour courtiser sa femme, cette idée me glace : ces choses-là ne sont plus dans nos mœurs; je serai stupide... Je ferais mieux de m’en aller... Je m’en vais... (Il se promène avec agitation; s’arrêtant brusquement:) Si j’enlevais Hcrmione? i’en ai le droit; l’unité de lieu n’est pas spécifiée dans
LA CRISE
notre traité. Aussi bien nous sommes au printemps, et la campagne convient à nos plans beaucoup mieux que ia ville; cette étrange aventure est de celles qui, dans l'intérêt de toutes les parties, doivent se passer au sein des forêts, dans un vallon solitaire... La difficulté est de décider tout à coup Hermione à se laisser enlever ; quant au vallon solitaire... (il écoute.) Un pas léger et traînant, un pas de gazelle blessée : c’est elle !
(Il se rassied devant le bureau.)