JULIETTE, LE DOCTEUR PIERRE
JULIETTE
Me ferez-vous la faveur de me dire, monsieur, la raison
LA CRISE
du silence obstiné que vous gardez depuis Paris? Vous passez en général pour un homme d'esprit ; et je vous avoue, si pénible que puisse être une semblable confidence faite en face à quelqu'un, je vous avoue que, jusqu’à présent, vous ne m’avez rien dit qui ne fût marqué au coin de la vulgarité la plus saugrenue.
LE DOCTEUR
Madame, c'est que je vous attendais. Je croirais manquer d’égards envers une femme, si j’empiétais sur son droit de diriger la conversation dans le sens qu’il lui plaît.
JULIETTE
N’est-ce que cela? Eh bien, docteur, entre nous, que pensez-vous des chemins de fer?
DE DOCTEUR
Le nord se soutient ; pour les autres, baisse générale.
JULIETTE
Non... Je vous demande si vous les aimez comme moyen de voyager; moi, je les ai en horreur.
LE DOCTEUR
Et pour quelle gracieuse raison, madame?
JULIETTE
Parce qu’ils vont trop vite.
LE DOCTEUR
Mais c’est leur métier ; ils ne sont pas faits pour autre chose. ,
JULIETTE
Je ne vous dis pas le contraire. Ce que je vous affirme, c’est que je les ai en horreur. Ils m’enlèvent le sentiment de la distance; et, si quelque chose me paraît merveilleux dans les pays étrangers, c’est l’éloignement ou ils sont de Paris ; or, quand la distance ne m’est pas rendue sensible par les détails appréciables d’un^ longue route, c’est comme si je n’avais pas changé de plaC3. Notez toutefois que, si
l'on pouvait voyager par le télégraphe, il y aurait des gens assez bêtes pour trouver cela charmant.
LE DOCTEUR
Ce sont des réflexions que je n'avais jamais faites ; mais elles ont mon suffrage. #
JULIETTE
Mille fois trop bon. Nous voilà au relais, il me semble.
LE DOCTEUR
Oui, madame, au bas de la côte. (Il tire sa montre.) C'est ce que je disais... Une heure pour retourner... à cinq heures nous serons à Paris. Il me restera encore le temps de faire quelques courses avant de dîner (s’inclinant,) et j'aurai passé deux heures fort agréables.
JULIETTE
Vous parlez comme une pendule à musique. Je suis fâchée de contrarier vos petits arrangements. (La voiture s’arrête. Juliette à un domestique à la portière :) A Vauvert, route de Mantes.
le docteur, st levant à demi avec inquiétude .
Sérieusement? (Madame de Marsan hausse les épaules.) Ehbien, c'est héroïque ! je ne l'aurais pas cru. (Il ouvre la portière.)
JULIETTE
Y a-t-il de l'indiscrétion à vous demander où vous allez?
le docteur.
Mon Dieu! je vais à Paris, car j'y ai réellement-affaire; il faut que je me mette en quête d’un fiacre, d'une carriole... Me voilà fort sot.
(Il pose une jambe sur le marchepied.)
JULIETTE
Ah çà ! voyons, pour quelle enfant me prenez-vous donc? et pour qui jouez-vous ce mimodrame ? Est-ce que je ne vois pas clairement que vous avez le plus grand désir de venir avec moi? Je ne sais pas pourquoi, par exemple; mais
LA CRISE
enfin, si je ne le voyais pas, je ne serais pas une femme. (Elle rit.) Cela vous déconcerte un peu ce que je vous dis là... Allons, venez vous asseoir... vous avez une si drôle de mine, perché sur ce marchepied...
le docteur, se rasseyant .
Si je vous dis qu’après vous avoir poussée involontairement à ce coup d’État, j’ai souhaité d’en être complice jusqu’au bout, afin de détourner sur ma tête la rancune de M. de Marsan, me croirez-vous?
JULIETTE
Non.
tLa voiture part au galop. Moment de silence.)
LE DOCTEUR
Ma situation n’est pas tenable vis-à-vis de vous, madame. Il faut absolument que je saute par la portière ou que je vous explique ma conduite.
Sautez ou expliquez, à votre guise.
LE DOCTEUR
Madame, je demeure sur le boulevard des Capucines, et quand je suis chez moi, je demeure à ma fenêtre. Parfois le matin, et plus souvent au soleil couchant, je vois passer quelque chose de merveilleux ; je vois passer, à travers les arbres, des calèches comme la vôtre, moelleuses et douillettes comme le lit de dentelles d’un premier-né; des femmes inconnues, tantôt ensevelies sous de blanches fourrures, tantôt parées de frais, comme des allégories du printemps, m’apparaissent immobiles et doucement incrustées dans l’épaisseur des coussins ; elles ont les bras croisés, comme vous en ce moment, l’œil fixe dans le vague, le front hautain et pensif. M’élancer de ma fenêtre, m’asseoir subitement à côté d’un de ces êtres mystérieux ; m’initier, degré par degré, dans l’intimité d’un long voyage, à ce
monde délicat que porte une jolie femme dans chaque pli de sa robe, dans chaque mouvement de ses sourcils ; me trouve* tout à coup, concours inouï ! face à face avec les deux plus puissants enchantements de cette terre, avec la beauté et avec l’inconnu, c’est là un rêve, madame, si souvent caressé dans ma pauvre cervelle, que vous me pardonnerez peut-être d’avoir voulu le prolonger, quand le hasard semblait le réaliser pour moi.
JULIETTE
La parole vous est revenue, à ce que je vois. Il y a des femmes qui, à ma place, s’en plaindraient ; d’autres trouveraient piquant de jouer quelques minutes ce rôle d’héroïnes idéales que votre galanterie assigne aux inconnues qui passent. A chacun ses usages. Moi, je vous demande la permission de sommeiller un peu. (Elle ôte son chapeau, et appuie sa tête dans Tangle de la calèche.) Je vais essayer de rêver à mon tour pour me mettre au pair, si vous le trouvez bon.
Certes; et puis-je vous imiter, madame?
JULIETTE
Non. Sur la route, on vous prendrait pour mon mari. Tout ce que je vous demande, c’est de ne pas faire de bruit#
LE DOCTEUR
Eh ! bon Dieu ! quel bruit voulez-vous que je fasse dans ce petit coin matelassé?
JULIETTE
Ne me parlez pas d’abord ; voilà le plus pressé. (Les yeux fermés. ) Pourriez-vous me dire, docteur, vous qui êtes si savant, pourquoi on est toujours pris d’envie de dormir en voiture ?
Lg DOCTEUR.
C’est à cause des compagnons de voyage qu’on a, madame.
JULIETTE
Ah ! c’est possible. (Après un silence, elle se redresse tout à
LA CRISE
coup ) Ah çà ! est-ce que nous allons nous quereller comme cela tout le long du chemin ?
LE DOCTEUR
Avouez que je vous gêne, et que vous regrettez de ne pas m’avoir laissé partir ; ayez cette franchise, madame, et joignez-y la bonté de me faire mettre à terre avant que ncFus soyons trop loin de Paris. Je ne suis pas pire qu’un autre homme ; mais, tenez, par ma faute sans doute, je me suis montré d’abord à vous d’un côté qui ne vous a pas plu; cette première impression ne fera que s’envenimer, et je préfère encore le chagrin de vous quitter à la profonde mortification de vous devenir tout à fait insupportable.
JULIETTE
Voilà la première fois de la journée que vous me parlez sérieusement. C’est vous qui m’avez mal prise, car je suis une très-bonne femme. J’ai, de plus, une grande estime pour vous, et je veux que nous soyons amis. Depuis longtemps, j’ai jeté les yeux sur vous pour cela; et si vous n’y avez pas pris garde, c’est, je suppose, que les hommes dédaignent volontiers les femmes dont ils ne peuvent attendre que de l’amitié, pour celles dont ils espèrent quelque chose de plus, ou de moins, comme il vous plaira.
LE docteur, lui baisant la nain.
Tout ce qui n’est pas l’amitié d’une femme comme vous est moins assurément.
JULIETTE
Il y a beaucoup de calcul, au reste, dans mes dispositions amicales pour vous. Regardez par la portière pendant que je vous expliquerai cela... Bien. Je me suis toujours promis d’avoir un médecin pour ami dans mes vieux jours. Je me réserve pour cet avenir prochain une seule passion, la curiosité; et, si vous parvenez à m’inspirer une grande confiance, mais une confiance extraordinaire, docteur, eh bien, je vous demanderai un jour une foule de choses qui
m’inquiètent, que je ne sais pas, et que je voudrais savoir.
LE DOCTEUR
Comme quoi, par exemple?
Comme quoi? c’est ce que vous ne saurez pas de sitôt; mais, pour vous faire prendre patience, et à moi aussi, je vais, dès à présent, vous adresser deux ou trois petites questions anodines en guise de ballons d’essai. Et d’abord, me direz-vous, docteur, pourquoi on 11e m’a jamais fait de déclaration, à moi qui vous parle?
LE DOCTEUE&
En êtes-vous sûre, madame?
JULIETTE
C’est historique. Je vous demande pourquoi, monsieur Pierre?
LE DOCTEUR
C’est qu’une déclaration n’est pas une pièce littéraire d’une forme déterminée comme un sonnet. Ce qui lui donne son caractère, c’est moins la bouche qui la prononce, que l’oreille qui l’entend. 11 est tombé à vos pieds, je n’en doute pas, mille fleurs de rhétorique qui n’ont pas été des déclarations, parce que vous ne les avez pas ra« massées.
JULIETTE
Et si on allait se méprendre! Quant à moi, je n’entends pas à demi-mot. En fait de déclaration, j’en veux une bien claire, bien complète, une qui me crève les yeux, ou je n’en vpux point. Toute déclaration qui ne brûle pas ses vaisseaux, et qui ne me livre pas son homme pieds et poing? liés, est une poltronnerie qui me manque de respect. Qu’avez-vous à dire à cela, docteur?
LE DOCTEUR
Pas grand’chose de bon, madame, et autant vaut, je crois, que je ne le dise pas.
JULIETTE
C’est quelque Impertinence.
Ma foi, oui.
Diies-la.
LE DOCTEUR
JULIETTE
LE DOCTEUR
La voici : tout jeune encore, j’entendis soutenir à une tante à moi votre théorie sur les déclarations ; j’en profitai peur brûler mes vaisseaux, comme vous dites, aux pieds de ma tante, qui se servit de cette transition pour me mettre à la porte.
JULIETTE
En d’autres termes, vous pensez que je viens de vous demander une déclaration, de vous en faire une, peut-être?
Madame...
LE DOCTEUR
JULIETTE
Eh! mon Dieu ! n’ai- je pas vu le moment ou votre vanité inquiète arrêtait sur vos lèvres les traits d’une galanterie équivoque, pour y substituer prudemment une ironie plus blessante encore? Je cherchais un ami et un confident; j’ai trouvé un homme... un homme, comment dirai-je? un homme, et c’est tout.
LE DOCTEUR
Madame de Marsan, oui, j’ai pensé que vous vouliez une déclaration, non pour l’accueillir, mais pour en connaître l’émotion, et pour briser, l’instant d’après, l’objet de l’expérience. Plus jeune, j’aurais eu assez de présomption pour tomber dans le piège séduisant que vous aviez ouvert innocemment sous mes pas; avec mes trente-huit ans, j’ai eu i'a sage modestie de rester fidèle à mon rôle d’ami et de confident, et c’est cette fidélité même qui me vaut en ce moment votre colère, et qui, Dieu merci, me “Vaut en revanche votre estime.
JULIETTE
Ce qu’il y a de positif, c’est que vous voici dans mon avenue, que je vous prierai de regarder ma porte comme celle de madame votre tante, qu’il y a un chemin de fer d’ici à Paris, et que les chemins de fer font métier d’aller vite, ainsi que vous avez bien voulu me l’apprendre.
LE DOCTEUR
Soit, mais je n’en aurai pas moins votre estime.
(Madame de Marsan se tait. Un moment après, la calèche entre dans la cour du château.)
JULIETTE
Quel est ce monsieur sur le perron?
LE DOCTEUR
Votre mari, qui ne partage pas probablement votre répugnance pour les chemins de fer.
(La voiture s’arrête.)
Juliette, près de descendre , se retournant vers le docteur .
Restez.
g&ms fia cois s* du ehâtcas