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Scènes et récits des Alpes

Au fond de la gorge étroite de TEnge, non loin du bourg de Grindelwald et à quelques pas de ce torrent auquel ses eaux ardoisées ont fait donner le nom de Lûtschine-Noire (Schwarze-Lûtschine), s'élève un chalet aujourd'hui abandonné^ mais bien connu pour avoir abrité pendant longtemps une des rares familles qui conservent encore dans certains cantons de la Suisse les héroïques traditions de lu chasse au chamois. Nous disons héroïques, car cettt; chasse est bien moins une ressource, comme celle de nos braconniers de la plaine, qu'un noble exercice d'adresse, de force et de courage, une sorte de per-

s SCENES ET RECITS DES ALPES.

pétuel défi jeté à la mort. L^ardeur qui emporte les chasseurs de chamois peut être comparée à celle de ces Ko'èmper du Nord qui lançaient leurs drakars sur les mers orageuses, peu certains de conquérir le butin, mais sûrs de périr quelque jour par le naufrage ou par Pépée. Comme eux, le chasseur des Alpes poursuit un rêve, qui, à travers le froid, les fatigues et les angoisses, doit le conduire infailliblement au fond des abîmes ; mais qu'importe ? Une puissance invincible le pousse et lui dit : — Marche ! — Il a toujours devant les yeux les héros de la tradition montagnarde ; il pense à ce terrible Colani de TEngadine, qui chassa jusqu^à soixante-dix ans et tua deux mille sept cents chamois ; il pense à Blaesi de Schawanden, qui en abattit six cent, soixante-quinze. Un jour, entraîné trop loin par la poursuite, Blaesi était resté dix heures suspendu à une pointe de rocher , et ses cheveux en étaient devenus blancs. Sauvé par un compagnon, il lui donna »d carabine en jurant de n^y plus toucher ; mais à peine avait-il fait quelques pas sur la montagne, qu'un chamois montra sa tête derrière un buisson de roses des Alpes. Blaesi s'élança sur son arme en s'écriant : « Je suis toujours chasseur ! »

et il se mit à poursuivre sa nouvelle proie sans songer davantage à son agonie de toute une nuit (1).

Et ne croyez pas que ce soit là un fait exceptionnel. Qui n'a lu la rencontre de M. de Saussure et de ce montagnard de Sixt^ jeune, beau^ marié depuis quelques jours seulement à une femme charmante qu'il adorait, et qu'il quittait cependant pour chasser sur la montagne ? — Je sais le sort qui m'attend, disait-il au grand naturaliste genevois : tous les hommes de ma famille sont morts en faisant ce que je fais ; aussi ce sac que je porte, je rappelle mon drap mortuaire; mais quand on m'offrirait tout Tor de Genève, je ne pourrais renoncer à ce moyen de mourir !

Tels étaient précisément les Hauser de T'Enge. La montagne avait toujours été leur véritable patrie; ils avaient préféré à tout le reste la liberté sauvage des hauteurs et Tétrange gloire de cette guerre faite aux obstacles et aux fléaux. Plusieurs générations de chasseurs célèbres s'étaient succédé dans leur famille, et lui avaient ainsi légué une sorte de dis-

(î) Ces détails, que nous choisissons entre mille, sont confirmés par le curieux livre de M. Tschudi intitulé : La vie animale dans les Alpes [das Thierleben der Alpenicelt).

tinction, de noblesse. L'histoire du dernier Hauser résumant en partie celle de ses ancêtres et de beaucoup de ses compagnons, nous la donnons ici telle que les souvenirs populaires Tout conservée, certain que dans son étrangeté même elle reflète fidèlement un aspect peu connu de la vie alpestre.

ÏI y a quelques années, le chalet des Hauser avait encore ses habitants. On se trouvait aux premiers jours de mars, et depuis le 28 octobre le soleil n'avait point brillé dans la vallée. Une terne lumière pénétrait à peine au fond de la gorge, et les monta^'nes qui lui faisaient face, depuis TIselten-Alpp jusq l'au Wetter-Horn, étaient enveloppées d'une neige éclatante que les sapins tachetaient de loin en loin. Or voici ce qui se passait dans la chaumière, qui n'était alors éclairée que par la lueur tremblante des ramées brûlant sur Tâtre.

Auprès de la fenêtre, dont les petites vitres étaient devenues opaques sous les cristaux de glace, une jeune fille se tenait aebout, appuyée au mur. Elle avait les mains jointes, la tête baissée, et toute son

attitude exprimait une tristesse méditative. A ses pieds se tenait assis un jeune garçon^ le front appuyé sur ses deux bras repliés. Leur dialogue venait évidemment d'aboutir à une de ces pauses de découragement pendant lesquelles chaque interlocuteur continue l'entretien avec lui-même. Pendant longtemps^ on n'entendit dans le chalet que les rugissements sourds de la Lùtschine-Noire, qui continuait à lancer contre ses rives les blocs arrachés à la montagne, et les pétillements du sapin, qui projetait au loin ses flammèches étincelantes. Enfin le jeune garçon saisit une des mains de la jeune fille.

— Ainsi c'est bien vrai, Fréneli ? dit-il d'un ton abattu. Tandis que je travaillais loin d'ici avec courage, dans l'espoir de vous avoir pour femme, mère Trina vous destinait au cousin Hans?

— C'est trop vrai, Ulrich, répondit tristement la jeune fille.

— Mais, si j'ai bien entendu, elle n'a pourtant rien dit encore ni à vous, ni à lui.

— Rien ; vous avez bien entendu.

— Alors votre grand'mère ne vous a point promise au cousin ?

— Par des paroles^ non sans doute,, mais par rintention, et Hans Ta comprise sans qu'elle ait ouvert la bouche; ils se sont expliqués en esprit.

— Reste à savoir si^ en avouant à la mère-grand" que votre cœur s'est tourné d'un autre côté^ elle ne changera pas de projets ?

Fréneli secoua la tête. — Mère Trina est aussi ferme dans sa résolution que TEiger sur ses racines, dit-elle, et il vous serait plus facile de déranger la montagne que de changer sa volonté.

— Même si le cousin ne la partageait point ? reprit Ulrich;, dont le regard était fixé sur la jeune fille. Voyons, Fréneli, répondez-moi comme si vous aviez la main sur TÉvangile : Hans vous a-t-il quelquefois parlé d'amour ?

— Jamais ; vous savez que les paroles de Hans sont aussi rares que les pièces d'or.

— Oui, c'est un vrai chasseur de chamois. Hans a épousé la montagne ; peut-être ne veut-il point d'autre femme. Si je lui disais tout ?

Fréneli tressaillit. — Sur votre vie ! ne le faites pas, Ulrich, répliqua-t-elle précipitamment. Si Hans soupçonnait quelque chose. Dieu sait ce qui arriverait. J'aurais moins peur de voir la Lùtschine hors

de son lit et emportant les bois et les prairies comme Tan passé.

— Alors vous êtes sûre qu'il vous aime, Fréneli?

— C'est-à-dire, reprit la jeune fille avec une nuance d'amertume^ qu'il m'aime comme le chamois qu'il poursuit sur les pics. Pensez-vous qu'il lui parle, et qu'il s'inquiète de son consentement ? Je suis aux yeux de Hans ce qu'est tout le reste, une proie ; il estime que je lui appartiens seulement parce qu'il me veut, et il traiterait quiconque essaierait de m'enlever à lui comme le chasseur traite l'homme qui lui dérobe son gibier.

— Ainsi tout le monde ici est contre moi ! s'écria Ulrich douloureusement.

Fréneli ne répondit pas sur-le-champ. — Il y a quelqu'un qui est votre ami, dit-elle d'une voix plus basse, après un court silence : c'est l'oncle Job. Bien que lui aussi n'aime que la montagne, et qu'il ait eu regret de vous voir abandonner la carabine du chasseur, il ne parle jamais de vous qu'avec affection.

— Mais l'oncle Job ne peut rien sur la volonté de tante Trina... D'ailleurs il n'est point ici.

— Non ; il est dans les cols d'en haut cherchant

ses plantes, ses pierres et ses cristaux. Pourtant j'ai espérance qu^il reviendra ce soir. .

— Eh bien ! je ne retourne que demain à Mérengen, répondit pensivement Ulrich ; je verrai si je puis espérer quelque chose de Toncle.

Et se rapprochant de la jeune fille^ qu'il entoura (J'un de ses bras : — Mais toi^ ajouta-t-il en penchant la tête jusqu'à effleurer des lèvres la chevelure de Fréneli^ m'aimes-tu donc si peu que tu puisses vivre contente avec le cousin Hans?

— Vous savez trop le contraire, répondit d'un ton très-ému la jeune fille, qui fit un faible effort pour se dégager.

— Ainsi tu m'aideras, Fréneli?

— Autant qu'une pauvre fille le peut, Ulrich.

— Mais si la mère Trina et Hans persistent...

— Alors, répliqua-t-elle en pleurant, nous serons bien malheureux.

Le jeune homme porta les poings à son front avec ane expression de désespoir. Cependant ni lui ni Fréneli ne songèrent un instant à la possibilité d'une désobéissance. Dans cette vie simple des vallées alpestres, la tradition du foyer, entretenue par l'influence de la Bible^ a maintenu entière la soumis-

sion des enfants ; la logique n^y est point encore venue au secours de la passion pour discuter le pouvoir du chef de famille ; lui seul a le droit de vouloir^ et^ comme Abraham^ il pourrait^ au besoin^ conduire son fils à Timmolation en lui faisant porter le bois du sacrifice.

La grand'mère de Fréneli, restée seule pour représenter cette royauté sans contrôle, avait su conserver tous les privilèges de sa position. Élevés à son foyer, ses petits-neveux ^Hans et Ulrich avaient appris à ne jamais discuter ses volontés jusqu^à Tâge où tous deux, devenus chasseurs de chamois, avaient conquis la liberté delamontagne; maisUlrich n'avait en lui ni Tinstinct de lutte, ni le besoin de fiéweuse émotion qui passionnent pour cette rude existence : ses aspirations étaient ailleurs. Chaque fois qu'il traversait les vallées de Lauterbrunnen ou de Hasli, il s'arrêtait involontairement des heures entières devant les seuils où des pâtres sculptaient rif et l'érable; il admirait ces chefs-d'œuvre d'adresse auxquels ne manque qu'un caprice plus inventif; il rêvait de nouvelles formes, et, aux heures de l'affût, oubliant la proie qu'il attendait, il laissait tomber à ses pieds sa carabine pour découper en

dentelle quelque tavillon arraché à la toiture d'un chalet. Ses essais multipliés et toujours plus heureux furent bientôt connus. A mesure que sa réputation de chasseur de chamois allait déclinant, celle de sculpteur d'érable grandissait. Enfin un entrepreneur de Mérengen offrit de le prendre dans son atelier. Ulrich devait y trouver, outre les moyens de suivre ses goûts en se perfectionnant dans Tart qu'il aimait, des avantages suffisants pour assurer à Fréneli un bien-être que la chasse lui eût toujours refusé. Ce dernier motif suffisait seul. Il accrocha sa carabine au pied du lit de Toncle Job et partit pour Mérengen. Deux années s'écoulèrent, deux années de travail acharné, pendant lesquelles Ulrich conquit la première place parmi les sculpteurs en bois de TOberland et amassa la somme nécessaire à la réalisation de son vœu le plus doux. Nous avons vu comment les projets de la grand'mère lui avaient été révélés au moment où il croyait toucher au but. Le jeune sculpteur recommençait à interroger Fréneli sur les indices qui avaient pu trahir les projets de mère Trina, lorsque celle-ci entra. C'était une femme de plus de soixante-dix ans, petite, maigre et comme repliée sous le poids de l'âge. A voir

sa démarche lente, mais ferme, on eût dit que la vieillesse avait revêtu ses membres d'une armure d^acier. La décrépitude de son visage faisait mieux remarquer ses yeux gris, dont la fixité pénétrante rappelait ceux de l'oiseau de proie ; ses épaules étaient chargées d'une de ces hottes d'osier qui semblent inséparables de l'habitant des montagnes, et qu'il emporte sans but, par habitude, comme le soldat son épée.

A peine eut-elle franchi le seuil, que son regard alla chercher dans la pénombre du chalet Fréneli et Ulrich, qui, interrompus au milieu de leurs confidences, étaient visiblement embarrassés.

— Ah ! ah ! dit-elle en dégageant, sans se presser, un de ses bras de la hart d'osier que la hotte avait pour courroie, il y a de la compagnie ; te voilà ici, toi !

— Dieu vous protège, grand'tante ! répondit le jeune homme en s'avançant vers la vieille femme, j'arrive de Mérengen... J'étais venu m'informer de vos nouvelles.

— Et tu les demandais tout bas à Néli, reprit la vieille femme ; à la bonne heure ! mais j'aime à voir au visage ceux que je reçois. Néli, allumez une clarté.

Pendant que la jeune fille obéissait^, mère Trina se débarrassa de la botte, qu'elle déposa dans un coin; puis, s'avançant vers la partie éclairée de la cabane, elle jeta un rapide regard sur Ulrich et sur sa petite-fiUe.

— Hans n'est point de retour? demanda-t-eîlo.

— Pas encore, mère-grand', répliqua Fréneii. La vieille femme se retourna vers son neveu. —

C'est que lui ne se repose jamais, dit-elle avec intention; le pain qu'on mange ici, il faut qu'il le gagne là-haut, au-dessus des glaciers. Tu as bien fait de choisir un métier plus facile, toi : les chamois courent trop vite pour les pieds qui aiment à s'étendre sur la pierre du foyer.

— Aussi ai-je lieu de me réjouir chaque jour de ma détermination, réphqua le jeune homme sans deviner l'ironie sous l'accent sérieux de la grand'mère.

— Ulrich nous a apporté un échantillon de son travail, interrompit Fréneii, qui essaya de s'entremettre; voyez, mère-grand', comme il est devenu habile !

Elle avait approché la lumière d'une de ces coupes en forme de tulipe, imitées depuis par tous les dé-

coupeurs de bois^ mais dont Ulrich avait eu idée le premier. Mère Trina jeta à peine un regard rapide sur rœuvre de son petit-neveu. — Et il y a des gens qui achètent ce bois taillé ? demanda-t-elle avec une sorte de surprise.

— Assez cher^ répliqua Ulrich fièrement^ pour que mon tour, mon poinçon et mon couteau me rapportent là-bas plus d'argent chaque semaine que sa carabine n'en rapporte ici à Hans en tout un mois. Mère Trina croit-elle que Targent soit une bonne chose ?

— Certes ! répliqua la vieille femme, c'est ce qu'il y a de meilleur... après l'or.

— Sans compter, ajouta Ulrich, qui suivait sa pensée, que je n'ai pas toujours, comme sur la montagne, la mort qui me coudoie. Aussi la femme qui m'attendra près du foyer n'aura pas à trembler chaque fois qu'un bruitd'avalanche viendra des Schreck- Hœrner ou du Wetter-Horn.

La grand'mère lui lança un regard qui le força à baisser les yeux. — Ah ! c'est là ce que tu faisais comprendre tout bas à Néli ! dit-elle.

La jeune fille voulut, du geste, arrêter la réponse d'Ulrich; mais il saisit avec une sorte d'empressement

désespéré roccasion de connaître son sort tout entier. — Cest vrai^ je lui ai parlé, dit-il d'un accent ému, et, puisque vous Tavez deviné, il n'y a plus de raison pour se taire devant vous. Moi, j'ai toujours souhaité ce mariage; mais depuis trois années nous sommes deux à y penser.

La vieille femme se retourna vers Fréneli, qui baissa la tête en rougissant.

— Vous me connaissez depuis le berceau, continua Ulrich ; j'ai été élevé ici comme votre fils, vous savez qu'il n'y a en moi ni lâcheté ni malice, et que la femme qu'on me donnera ne sera point à un homme sans cœur. Dieu me punisse si elle pleure jamais par ma faute ! Laissez donc Fréneli et moi être heureux, tante Trina, et nous vous remercierons à deux genoux, comme les papistes remercient leurs saintes. Voyez, votre petite-fille vous prie avec moi ; ne nous ôtez pas la force et le contentement de vivre.

11 avait pris la main de la jeune fille, et se tenait avec elle devant la grand'mère dans une attitude de supplication craintive. Celle-ci les garda un instant sous son regard, comme un couple de ramiers sous l'œil du vautour ; mais enfin, secouant la

tête : — Connais-tu la dot de Fréneli ? demandât-elle à Ulrich.

— Sa dot ! répéta le jeune homme, qui parut ne point comprendre; je n'ai jamais pensé qu'elle dût en avoir, mère Trina. Que m'importe une dot ?

— Il m'importe, à moi, reprit la vieille femme, car cette dot n'est point un don qui enrichit, mais qui oblige. Elle est là, dans cette armoire qu'aucun de vous n'a jamais vu ouvrir et qui dans votre enfance vous faisait peur.

Et la vieille grand'mère alla au meuble vermoulu, enfonça dans la serrure une clé rouillée qui tourna avec effort, et ouvTit brusquement les deux battants. La sombre profondeur de l'armoire laissa distinguer plusieurs crânes de chamois surmontés de cornes recourbées. Ces ossements blanchis se détachaient dans l'ombre en silhouettes si bizarres, que Fréneli ne put retenir un léger cri. La grand'mère se retourna vers elle.

— As-tu donc si peu de cœur que cette vue t'épouvante, folle créature ? dit-elle durement.

— Elle peut du moins surprendre, interrompit Ulrich. Qu'est-ce que ceci, mère Trina, et d'où peut venir à Fréneli une pareille dot?

— Des pères de son père, répondit la vieille femme; bien que tu ne sois pas un grand chasseur, Ulrich, tu peux reconnaître que chacune de ces dépouilles est celle d'un empereur des chamois.

— En effet, répliqua le jeune homme, qui savait que, d'après la tradition, ces hauts cornages appartenaient aux chamois assez vieux pour que leur descendance formât une sorte de tribu dont on les croyait chefs.

— Tu n'es pas non plus sans avoir appris combien il est difficile d'atteindre un pareil gibier, reprit mère Trina, et on t'aura dit, je suppose, que celui qui le rapportait n'avait au-dessus de lui, pour l'adresse, que l'archange Michel ou le Chasseur-Noir.

— On me l'a dit, répliqua Ulrich.

— Eh bien ! reprit la gi'and'mère avec une certaine emphase, depuis plus de temps qu'il n'en faut pour faire croître un chêne, tous ceux qui ont épousé les filles de notre maison ont rapporté à leur fiancée, en présent de noces, un empereur des chamois. Regarde : sous chacun des cornages, tu pourras lire ie nom d'un de nos ancêtres. Le dernier qui se dresse un peu au-dessus des autres, a été suspendu là par mon gendre ; que Dieu le récompense ! Quand il était

venu me demander sa cousine, la mère de Fréneli, je lui avais montré ce que je te montre.

— Et que vous avait-il répondu ?

— Rienj mais deux mois après il jetait à mes pieds ce que tu vois là ; s'il ne Teût point apporté, ma fille et moi nous amûons attendu un chasseur plus adroit.

Les deux amants échangèrent un regard désolé.

— Quoi ! s'écria Ulrich, vous auriez mis une pareille gloire au-dessus de tout le reste, tante Trina? vous n'auriez rien accordé à l'amitié de votre fille pour le père de Fréneli ?

Un sourire méprisant fit grimacer les rides de la vieille femme et fut sa seule réponse.

— Peu vous importe donc la volonté de celle qui se marie ! reprit tristement le jeune homme ; ce qu'il vous faut, ce n'est point son bonheur, c'est seulement qu'il y ait dans votre famille le meilleur chasseur de la montagne.

— Et nous l'avons toujours eu ! répliqua la vieille femme avec orgueil.

— Mais que vous a-t-il apporté, continua Ulrich en s'animant, sinon la pauvreté, les angoisses et le

lE CHASSEUR DE CHAMOIS, 19

veuvage ? Où sont maintenant les restes de ceux qui ont placé là ces dépouilles dont vous êtes si fière ? Tous n'ont-iîs pas eu les avalanches pour linceul et les précipices pour cimetières ?

— Qui te dit le contraire ? répliqua mère Trina avec une froideur hautaine ; t'ai-je donc parlé de vie longue, de repos ou de richesse ? Dans les vieilles histoires que les enfants nous lisent haut pendant les veillées d'hiver, n'as-tu pas vu de nobles familles dont tous les hommes mouraient à la guerre ? Eh bien ! nos maris meurent sur la montagne ; c'est leur champ de bataille ; la honte commencera au premier qui mourra dans son lit.

Fréneli joignit les mains avec une exclamation qui semblait protester; mais la vieille femme l'interrompit d'un ton d'impatience impérieuse : — Paix! paix! folle créature! dit-elle; on ne vous demande point votre pensée. Grâce à Dieu, ce n'est pas vous qui avez le commandement ; il vous suffit d'écouter et de vous taire. Je parle à celui qui a voulu savoir comment les maris entraient ici ; à cette heure il le sait, et il a vu ce que chacun d'eux devait ajouter à notre trésor d'honneur.

— Ainsi nul ne sera accepté s'il n'a rempli la con-

dition ? fit observer Ulrich, et le cousin Hans lui- -même...

— Hans ne demande rien, interrompit brusquement la grand'mère ; Hans est à son devoir. La bonne occasion viendra un jour pour lui, et alors sa balle saura suivre le droit chemin. En attendant, il s'occupe de nous nourrir.

— Et vous pouvez ajouter que c'est une préférence qu'il obtient contre toute justice, fit observer Ulrich vivement, car moi aussi j'avais droit de faire accepter...

— Rien, acheva la vieille femme. Les Hauser ont toujours vécu de la montagne ; le neveu Hans et Toncle Job y récoltent pour nous, et leur moisson suffit.

Comme elle achevait ces mots on entendit dans le sentier raviné qui conduisait à la cabane le cliquetis des cailloux roulant sous un pas précipité. Fréneli redressa la tête, prêta Toreille et dit : — C'est lui !

Presque au même instant la porte fut rudement repoussée en dedans, et Hans franchit le seuil. Il portait le costume complet des chasseurs de chamois : veste et pantalon de drap montrant les nombreuses

cicatrices du temps, gros souliers recouverts de guêtres de cuir qu'avaient frangées les glaçons, chapeau de feutre rougi par la pluie. A son côté pendait la hache destinée à lui ouvrir un chemin sur les pics neigeux, le maillet avec lequel il forçait la charge de sa carabine, et la cartouchière de cuir renfermant ses munitions; un grand sac de toile rousse, roulé en bandoulière, passait sur son épaule gauche.

Il était entré comme un orage, et venait de s'arrêter au milieu de la cabane en laissant tomber lourdement la crosse de son fusil contre le sol. Mère Trina reconnut au premier coup d'œil que la chasse avait été malheureuse. Sans dire un mot, elle fit signe à Fréneli de ranimer le feu, et elle-même alla vers un petit buffet où elle prit tout ce qu'il fallait pour mettre le couvert. Ce fut alors seulement que le chasseur aperçut Ulrich.

— Dieu te garde, Hans ! dit ce dernier en faisant un pas à sa rencontre.

Le cousin ne répondit pas ; mais son regard se porta rapidement vers Fréneli, dont il surprit les yeux attachés sur le jeune sculpteur. Il s'approcha du foyer sans rien dire, accrocha sa carabine au mur,

et, s'asseyant sur le billot qui occupait le coin de Fâtre, il étendit devant la flamme ravivée ses pieds couverts de givre. Bien qu'habitué à sa morosité silencieus^;, Ulrich en parut cette fois un peu surpris ; il alla se placer de Tautre côté de Tâtre, les bras croisés et l'épaule appuyée au mur.

— Il faut croire que les chamois n'abondent pas dans les alpages^ dit-il avec une légère nuance d'ironie^ puisque le cousin Hans redescend comme il est parti ?

Le chasseur haussa les épaules et répondit dédaigneusement : — Qui a jamais dit que les chamois abondaient dans les alpages quand le dégel leur permet de trouver des pâtures sur les plus grands pics ?

— Alors c'est donc que le cousin n'a pas voulu les chercher si haut ! reprit le sculpteur.

Hans lui jeta un regard farouche. — J'arrive des Schreck-Hœrner, dit-il avec une certaine emphase.

A ce nom^ les deux femmes se retournèrent^ st Ulrich lui-même ne put réprimer un mouvement. Les Schreck-Hœrner ou Pics de la Terreur sont en effet les plus hautes aiguilles qui se dressent sm* le Mettemberg, et leur nom indique suffisamment

combien leur abord a toujours paru redoutable ; les chasseurs eux-mêmes s'y hasardent rarement, et Pon compte ceux qui vont chercher les chamois jusque dans ces derniers refuges. Aussi mère Trina, qui achevait de mettre le couvert, revint-elle vers le foyer.

— Les Schreck-Hœrner ! répéta-t-elle d'une voix altérée ; viens-tu vraiment des Schreck-Hœrner ?

— Pourquoi non ? répliqua Hans en la regardant.

— C'est là qu'ils sont tous restés !... murmura la vieille femme se parlant à elle-même... le père de Fréneh... le père de sa mère... et le père de Taïeul... Il y a une vieille haine entre notre famille et les Schreck-Hœrner.

— Et môme sûr ces hautes cimes tu n'as rien trouvé ? demanda Ub?ich, intéressé malgré lui à Taudace du cousin.

— Qui te dit cela?

— Alors tu as vu des pistes ? — - J'ai vu mieux.

— Quoi donc ?

— Une troupe de chamois avec leur empereur! Trois exclamations partirent en même temps.

Dans ces sauvages vallées, la chasse au chamois est

le côté romanesque et saisissant de la vie ; à elle se rattachent toutes les aventures miraculeuses; elle est, — comme la contrebande sur nos frontières^ comme les expéditions de pionniers vers l'ouest des États-Unis, ou la recherche de l'or aux bords du Sacramento, — Téternelle inspiratrice des récits du foyer; c'est là que puise la muse populaire pour ses contes des Mille et une Nuits ; aussi a-t-elle sur toutes les imaginations un irrésistible pouvoir.

A l'annonce de la rencontre faite par le chasseur, mère Trina, Fréneli et Ulrich se rapprochèrent de lui en rinterrogeant tous à la fois. Hans se redressa; un éclair d'exaltation avait illuminé ses traits hâlés.

— Oui, je les ai vus ! reprit-il en étendant la main, comme s'il eût voulu montrer la proie merveilleuse. C'était dans une des fentes qui s'ouvrent au pied de la petite dent. Avec ma lunette d'approche, je les ai bien examinés, puis j'ai renouvelé mes amorces pour être sûr de mes deux coups, et je me suis avancé en rampant. Déjà j'étais à portée du chamois placé en sentinelle, car je commençais à distinguer ses cornes, quand il a bondi de côté pour avertir les autres, et tous sont partis, Vempereur en tête... 11 y en avait neuf !...

Mère Triria tressaillit à ce dernier détail.

— Tu es sûr du nombre ? dit-elle vivement ; tu les as comptés ?

— Aussi certainement que je compterais les doigts de ma main.

— Ils étaient conduits par un empereur ? tu ne t'es point trompé ?

— Me prenez-vous donc pour un chasseur d'hier ? La vieille femme parut réfléchir.

— Je les ai poursuivis trois heures parmi les pics et le long des Échelottes, reprit Hans en s'animant de plus en plus. D'abord ils allaient au Viescher-Horn à travers le glacier, puis ils ont rebroussé chemin. Quatre fois j'ai coupé court, et je me suis trouvé assez près pour entendre les sifflets de commandement de Vempereur qui continuait à conduire la bande ; mais toujours une crevasse ou une aiguille m'a coupé le passage.

— Et où les as-tu perdus? demanda mère Trina. En arrivant à l'Eiger; le temps de tourner une

roche, ils avaient disparu.

— C'est ça ! c'est bien ça ! reprit la vieille grand'mère pensive; neuf chamois... Vempereur en tête !... Impossible de les atteindre, et quand on est proche

â6 SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES.

enfin^ tout s'évanouit... Le père de Fréneli les avait vus dans le mois qui a précédé sa mort.

Hans tressaillit comme malgré lui, mais après un moment de silence : — Croyez-vous donc que ce soit un troupeau de chamois d'égarement (1) ? reprit-il en haussant les épaules.

— Qui sait ? dit mère Trina regardant fixement devant elle; le méchant esprit est là-haut dans son royaume.

— Ai-jedit le contraire? répliqua Hans; ceux qui ont passé la nuit vers la Jungfrau Tout entendu plus d'une fois hurler sous les glaciers ! Mais que m'importe ! Voilà onze ans que je le brave dans sa maison, et tant que j'aurai ma hache et ma carabine, je n'aurai besoin de personne contre lui. Dieu me damne ! quand même le troupeau de ce matin serait à l'ange noir^, je jure qu'il fera connaissance avec mes balles.

Fréneli et Uhich se regardèrent. Nourris tous deux dans la croyance des vallées, ils considéraient la région des neiges éternelles comme une terre de redoutables prodiges où l'homme ne pouvait se ha-

(1) Chamois fantastiques que l'on poursuit eu vain, et qui vous conduisent aux précipices.

sarder qu'avec une précaution craintive et sous l'aide de Dieu ; aussi Faudace de Hans leur parutelle une impiété. La vieille femme partagea sans doute cette sensation, car elle secoua la tête et dit à demi-voix : — Il ne faut pas irriter Tennemi invisible, Hans.

Mais le chasseur s'était exalté dans sa bravade ; il se leva, et frappant du poing sur la table dont il venait de s'approcher : — Par ma tête ! tante Trina, s'écria-t-il, je me soucie de celui dont vous parlez comme de la marmotte qui siffle dans les rochers de la Scheideck. Écoutez bien ce que je promets, — et vous autres aussi. — Avant huit jours, il y aura sur cette table un quartier de Vempereur des chamois que je viens de poursuivre.

Ce serment fut accompagné d'un regard jeté sur la jeune fille qui fit tressaillir Ulrich. Les paroles de son cousin n'étaient jamais prononcées à la légère; ce qu'il avait dit était toujours une sorte d'engagement pris avec lui-même et qu'il accomplissait à tout prix. Aussi sa téméraire promesse fut-elle suivie d'un long silence.

Cependant il avait approché de la table une chaise de bois et s'était assis devant le misérable repas

servi par la grand'mère. Il se composait uniquement ti un reste de pain noir et d'un morceau de fromage maigre. Hans se retourna vers le sculpteur.

— Je suppose que le cousin n'a point faim pour les dîners de chasseur, dit-il ironiquement; on n^oserait lui offrir de prendre part à une si maigre chère.

— Qui parle de maigre chère ? interrompit une voix près du seuil.

Et Toncle Job apparut à rentrée du chalet, armé de son bâton ferré, le marteau de chercheur de cristal à la ceinture, la boîte de fer-blanc suspendue à répaule. Fréneli et Ulrich coururent à sa rencontre, Tun pour lui serrer la main, Tautre pour le débarrasser de ce qu'il portait ; mais le vieillard ne voulut lui abandonner qu'un petit panier qu'il tenait passé au bras.

-— Prends garde, Néli, prends garde, ma fiîle, dit-il gaiement. Ce ne sont ni des herbes, ni des pierres, ni même des papillons;... c'est ma réponse au neveu Hans. Ne parlait-il pas quand je suis entré de maigre chère? Lève le couvercle, Néli, et montre-lui ce que j'apporte.

Elle ouvrit le panier^ d'où elle retira successivement des œufs, du lard fumé, trois pains blancs et une petite bouteille d'eau de cerise. Le chasseur, qui avait paru indifférent aux premières exhibitions, accueillit cette dernière par une interjection de contentement.

— Ah ! ah ! ceci pourtant vous déride, mon maître, dit le vieillard en frappant sur Tépaule de son neveu. Par mon salut ! je suis bien aise de trouver une fente dans ce cœur pour y envoyer un rayon de soleil. — Bonjour, Trina. Dieu soit loué ! vous n'avez vieilli que de deux jours depuis avant-hier, à ce que }e vois. Et toi, Néli, vite, fais-nous cuire toutes ces provisions. Assieds-toi là, Ulrich ; nous souperons ensemble, mon fds.

Tout en adressant ainsi successivement la parole à chacun d'un ton jovial, le vieillard s'était débarrassé de ce qui le chargeait et était venu prendre place à table, vis-à-vis de ses neveux. Il déboucha le flacon d'eau de cerise avec précaution, leur en versa à chacun un tiers de verre, puis se servit luimême. Il s'informa alors avec une bonhomie affectueuse si Hans avait pris quelque chose, à quoi le chasseur se contenta de répondre par un signe né-

gatif^ puis il interrogea Ulrich sur sa position à Mérengen.

Le jeune sculpteur lui répéta ce qu^il avait déjà dit à mère Trina, mais d'un ton distrait et abattu^, qui semblait peu d'accord avec les paroles par lesquelles il constatait sa réussite. L'oncle Job en conclut que les avantages de son nouveau métier se faisaient chèrement acheter, et, ramené au souvenir des efforts qu'il avait tentés pour en détourner le jeune homme, il se laissa aller malgré lui à y opposer l'indépendance et le contentement dont il eût pu jouir sur la montagne.

Depuis plus de quarante années que l'oncle Job vivait exposé à toutes les fatigues et à tous les périls de ces âpres solitudes, il n'avait su voir encore que ce qu'elles avaient d'attachant et de sublime. Tandis que l'indomptable audace de Hans croyait y trouver le démon, sa douceur résignée n'y cherchait que Dieu. Le premier, entraîné par je ne sais quelle passion furieuse, courait à travers les précipices et les avalanches, l'œil uniquement fixé sur sa proie ; le second côtoyait l'obstacle avec patience, contemplant la fleur, le papillon, les pierres de la ravine. Celui-là était la force qui brave, celui-ci la simpli-

cité qui admire. Aussi rien n'avait troublé la sérénité de cette âme. La jeunesse en se retirant y avait laissé un rayon de sa joie^ comme le soleil déjà couché laisse sur les pics blanchis un reflet de sa flamme.

Lorsque le souper fut servie Toncle força mère Trina et Fréneli à prendre place pour le partager, et sa gaieté réussit à éclaircir tous les fronts. Celui de Hans restait ^eul plissé et sombre comme d'habitude. Cependant, lorsque les deux femmes eurent quitté la table, le vieillard Job fit une dernière tentative pour régayer. Il remplit son verre, et, lui posant amicalement une main sur le bras : — Buvez, maître chasseur, dit-il en riant; pour cette fois, Teau de cerise peut couler comme eau de roche : on connaît la source, et demain la bouteille de voyage sera remplie de nouveau.

— Dieu nous protège ! dit Ulrich. Où avez-vous découvert cette merveilleuse fontaine, oncle Job?

— A l'auberge de Lauterbrunnen, répondit le vieillard. Ce matin le sommelier m'a acheté tout ce que j'avais trouvé d'échantillons vers le Rosenlawi : j'ai reçu dix-sept batz, grâce auxquels j'ai pu vous donner ce festin,... et il en reste encore, ajouta-t-il

en frappant sur sa poche,, qui fit entendre un tintement métallique.

Et comme le jeune sculpteur exprimait son admiration :

— Bah ! ce n'est rien^ enfant^ reprit l'oncle Job en baissant la voix : si vous saviez ce que j'ai aperçu hier au haut d'une roche découverte par la fonte des neiges ! un nid de vrai cristal ! Je Tai soupçonné tout de suite, à voir comment la paroi feuilletée se soulevait. Je Tai frappée d'une pierre, elle a fait entendre le même bruit qu'une cloche sous son battant.

— Et vous avez pu mettre la main sur ce trésor ?

— Pas encore. Crois-tu donc qu'on y arrive si facilement ? Non, non, le nid est caché au flanc de la roche, juste sur le gouffre ! Mais avec une corde l'homme peut arriver partout où va Toiseau : demain j'y retourne. — A propos, Hans, en traversant la Wengern-Alpp, j'ai vu des pistes de chamois au-dessus d'Upigel ; je pourrais t'indiquer l'endroit.

— Merci, j'en connais d'autres, répondit Hans.

— Ceux-ci sont en nombre, fit observer l'oncle Job, et tu sais que la Wengern-Alpp est un terrain facile pour la chasse»

— Je ne cherche point les terrains faciles, objecta sèchement le chasseur, et jetant à son cousin un regaKl ironique, il ajouta: — Mais autrefois je suppose que la chose eût pu tenter Ulrich.

— Tu supposes bien, Hans, car cela me tente encore aujourd'hui, répondit le sculpteur; vous me donnerez tous les renseignements, oncle Job, et demain je me mets enquête.

— Toi ! s'écria Hans, qui se redressa. Par ma vie ! parles-tu sérieusement ?

— Assez pour redemander à Toncle mon équipement de chasseur que j'ai laissé chez lui.

— Est-ce vrai ? s'écria le vieillard ; tu renonceras à tes bois sculptés pour revenir à la montagne !

— Je veux essayer.

— Alors tu ne retourneras pas aujourd'hui à Mérengen ?

— Aujourd'hui, si vous le permettez, je dormirai sous votre toit, oncle Job.

— Et demain ?

— Demain, vous me rendrez ma carabine en m'indiquant les pistes que vous avez rencontrées sur la Wengern-Alpp.

Le vieillard quitta vivement la table.

— C'est dit! s'écria-t-il; Dieu soit béni îTenfant nous revient. Avez-vous entendu ce qu'il veut faire, vieille Trina?

— Le vent emporte les paroles, répliqua froidement la grand'mère, il faudra voir les actions.

— Nous les verrons, nous les verrons ! reprit le chercheur de cristal ; sur mon âme ! il faut qu'il reprenne goût à la vie libre. Ce smr, je prierai le Père céleste de l'encourager et de conduire sous son fusi. le plus bel empereur des chamois î

— Oui, s'écria Ulrich en saisissant le bras du vieillard. Ah ! demandez cela, oncle Job; pour un tel bonheur, je donnerais la meilleure part de ma \\e !

En prononçant ces derniers mots, le jeune homme avait jeté à Fréneli un regard que le cousin Hans surprit au passage. Son front se plissa et ses lè\Tes se contractèrent; mais il garda le silence. Ulrich prit congé et disparut avec Fonde Job. Alors, fixant sur la jeune fille un regard scrutateur qui la força à baisser les yeux en rougissant, Hans remua la tête comme un homme dont les doutes sont écîaircis, reprit sa carabine et quitta silencie; rement la cabane.

Le lendemain, bien longtemps avant que le jou?' parût, Ulrich et le vieux chercheur de cristaux étaient debout, se préparant tous deux à leurs expéditions.

L^oncle Job habitait un chalet encore plus petit et plus misérable que celui de mère Trina. Son mobilier se bornait à un lit, à une petite table et à trois escabeaux; mais les quatre mujps étaient garnis des collections qu'il avait recueillies dans la montagne. Ces pierres brillantes, ces herbes desséchées, ces papillons et ces insectes aux ailes multicolores qui tapissaient la cabane, lui donnaient je ne sais quel air d'étrangeté, auquel ajoutait le vieillard luimême avec son costume antique, sa barbe grise à demi longue, et ses cheveux dont les boucles blan-

ches tombaient jusque sur son cou. yoncle Job jetait à ses richesses un dernier regard d'amour^ tout en s'enroulant dans la corde à nœuds qui devait lui servir à atteindre le gisement découvert la veille^ et en chargeant son sac de voyage des crampons de fer^ des boulons et de la courte pince indispensables à sa périlleuse recherche. Pendant ce temps, Ulrich s'était également occupé de son équipement. Il examina avec soin sa carabine, vieille arme de chasseur de chamois, dont l'unique canon renfermait deux coups superposés qu'au moyen d'une double batterie on tirait successivement. Après s'être assuré que chacune de ces batteries avait son amorce, il les recouvrit d'une enveloppe de cuir, et alla rejoindre l'oncle Job, qui l'attendait sur le seuil.

11 avait fallu tout l'amour du jeune homme, — et la certitude que mère Trina n'accorderait la main de Fréneli qu'à celui qui remplirait la singulière condition imposée par elle, — pour le décider à rentrer dans une existence qu'il ne connaissait que trop Lien. Nulle autre, en effet, ne peut exposer à autant de fatigues, de privations et de périls. Le chasseur de chamois part habituellement le soir

pour se trouver, au point du jour, sur les cimes élevées. S'il n'aperçoit point de pistes, il nnonte plus haut, toujours plus haut, et ne s'arrête qu'après avoir découvert quelque trace qui puisse leconduire vers sa proie. Alors il s'avance avec précaution, tantôt à genoux, tantôt rampant sur les mains ou sur le ventre jusqu'à ce qu'il ait distingué les cornes des chamois ; c'est alors seulement qu'il est à portée. Si cehii d'entre eux qui surveille {car ils ont toujours des sentinelles) ne l'a pas vu, le chasseur cherche un point d'appui pour sa carabine et tire en visant à la tète ou au cœur, car lorsque la balle frappe ailleurs^ elle peut percer l'animal de part en part sans l'arrêter, et le chamois va mourir dans quelque anfractuosité de la montagne où il sert de pâture au Lammergeier. Cependant, s'il est retardé dans sa fuite, le chasseur se précipite sur ses traces, tâche de l'atteindre et de lui couper le jarret. Il faut ensuite qu'il le charge sur ses épaules pour le porter à sa demeure à travers les torrents, les neiges et les abîmes. Surpris le plus souvent par la nuit dans ce périlleux voyage, il cherche une fente de rocher, tire de son sac un morceau de pain noir si dur que la dent ne peut y mordre et qu'il faut le

broyer entre deux cailloux^ boit un peu de neige fondue, met une pierre sous sa tête et s'endort, les pieds sur le gouffre, le front sous les avalanches. Le lendemain nouvelles épreuves; nouveanx dangers, et cela se prolonge souvent plusieurs jours sansqu'iltrouveuntoitou aperçoive un être humain. Autrefois il pouvait espérer la rencontre de quelques chercheurs de cristal ou d'un de ses compagnons de chasse, mais les premiers ont à peu près disparu, et les seconds deviennent plus rares chaque jour. Ce qui était arrivé chez les Hauser semblait au reste symboliser la transformation opérée dans la population entière. Le vieux Job représentait une génération éteinte; Hans, celle qui allait finir; Ulrich, celle qui commençait.

Cependant le vieillard etsonneveu s'étaient mis en marche. Le ciel ne s'éclairait point encore, et les cimes glacées se découpaient sur un horizon pâle. La Lùtschine grondait au fond du val ; un vent lourd faisait gémir les sapins chargés de neige, et par instants le bruit d'une cognée retentissait sur les pentes inférieures. Job se tourna vers son compagnon.

— Je n'aime pas cette matinée, dit-il d'un air pen-

sif : la brume fait un panache au Faul-Horn; hier le couchant est resté longtemps enflammé^ et la lune s'est levée dans un cercle rouge. J'ai peur qu'il ne nous arrive quelque chose du côté du midi.

— Nous entrons à peine en mars, objecta Ulrich, et d'habitude, le fœhn ( I ) est plus tardif.

— C'est ce que je me suis dit, répliqua le vieillard, mais pas moins les apparences sont mauvaises ; quand tu seras là-haut, aie l'œil sur l'horizon.

En parlant ainsi, ils avaient commencé à gravir le versant. Tous deux marchaient de ce pas ferme et égal habituel aux montagnards ; mais le jeune homme allait machinalement devant lui, rêveur et triste, tandis que lé chercheur de cristal devenait à chaque irîstant plus actif et plus joyeux. A mesure qu'ils s'élevaient sur les rampes qui séparent l'Eiger de la Wengern-Alpp, il semblait reconnaître chaque rocher, chaque arbre, chaque touffe dlierbes. On eût dit un exilé qui venait d'atteindre les frontières de sa patrie ; il allait fouillant, d'un œil scrutateur, à la clarté nais-

(t) Vent du midi ou plutôt espèce d'ouragan qui ramène en Suisse les premiers jours du printemps.

santé de Taube^ toutes les anfractiiosités que la neige n'avait point envahies, découvrant ici une plante, là un insecte engourdi, plus loin un caillou qu'il nommait tout haut. Enfin, lorsqu'ils eurent atteint le premier étage de la montagne, le reflet de Taurore qui étincelait sur les cimes les enveloppa d'une lueur empourprée, et leur montra tous les contreforts de TEiger et des Schreck-Hœrner confusément éclairés, tandis que le vallon de Grindelwald demeurait encore plongé dans les ténèbres. L'oncle Job s'arrêta :

— C'est ici qu'on se sépare, cher enfant, dit-il; ta vas tourner à droite, moi à gauche. As-tu bien compris mes explications, et sauras-tu retrouver ton chemin ?

— Je l'espère, dit le jeune homme, qiti promena les yeux autour de lui pour reconnaître ces sommets qu'il n'avait point visités depuis plusieurs années.

— Suis d'abord la montée, reprit l'oncle Job, le long de ces bouquets de sapins et de bouleaux. Quand tu les auras laissés derrière toi, tu trouveras un ressaut qu'il te serait facile de reconnaître dans une autre saison aux gentianes bleues et aux touffes

d'euphorbes à grappes rouges ; mais maintenant tout est sous la neige. Mets la roche que tu auras à ta droite dans l'alignement de l'Eiger, et monte toujours jusqu'au couloir de cailloux ; il est encore garni de lycopodes maigres qui mordent la pierre; tu arriveras alors au grand plateau, où il suffit de regarder autour de soi pour s'orienter. Allons maintenant, et chacun à la garde de Dieu; demandons-lui de nous conduire.

L'oncle Job s'était découvert, Ulrich en fit autant et appuyé sur son bâton ferré, le vieillard commença tout haut une de ces prières improvisées dont les montagnards ont l'habitude, et qu'ils savent approprier aux besoins de chaque heure. En c(^t instant, le soleil, qui venait de se lever, inondait la montagne de vagues enflammées qui descendaient rapidement de cime en cime comme une lumineuse avalanche. On voyait les pics superposés, les versants et les ravines sortir successivement de l'obscurité, et prendre, pour ainsi dire, leur place dans ce panorama gigantesque. Au moment où le vieux chercheur de cristaux venait de clore sa prière par Vamen consacré, la clarté matinale arriva jusqu'à lui, envahit la pointe sur laquelle il s'était

arrêté avec son compagnon, et l'enveloppa d'une sorte de nimbe éblouissant. Job se tourna vers l'orient avec un geste de remerciment et de salut.

— A la bonne heure,, dit-il d'un air riant; voici qui nous montrera le gibier et le précipice ; maintenant le reste dépend de notre prudence- Rappelle-toi ce qu'il faut au chasseur de chamois d'après le proverbe : « Un cœur plus ferme que l'acier et deux « yeux à chaque doigt. »

— Je tacherai de ne pas l'oublier, dit Ulrich.

— Alors va avec Dieu, mon fils.

— Vous de même, oncle Job.

Us échangèrent un signe affectueux et se séparèrent. Le jeune homme, qui s'était remis en marche, vit le vieillard s'enfoncer dans un des plis profonds qui sillonnaient le flanc de la montagne ; il ne tarda pas à l'y perdre de vue, mais presque aussitôt sa voix claire et vibrante s'éleva du fond de la ravine; il chantait en allemand le psaume répété par les martyrs de la réformation lorsqu'ils marchaient au bûcher : Voici r heureuse journée...

Après avoir écouté un instant, Ulrich se mit à gravir la pente escarpée, et eut bientôt dépassé lesder- ' niers sapins. A mesure qu'il s'élevait, les pics sem-

blaient grandir devant lui. Le soleil montairtonjonrs plus haut sur rhorizon, et^ comme un vainqueur qui conquiert, en courant, les forteresses les plus inaccessibles, il attachait successivement à chaque cim.e prise d'assaut son pavillon de flamme. Les brouillards qui flottaient sur les rampes inférieures se déchiraient peu à peu, et, emportés par le vent du matin comme les lambeaux d'un voile magnifique, entr'ouvraient de larges percées par lesquelles le jour glissait jusqu'au fond de la vallée. Insensiblement arraché malgré lui à sa rêverie, Ulrich commença à regarder ce qui l'entourait. 11 y a dans l'air des montagnes, dans les mille défis jetés de toutes parts à notre curiosité, dans la fière rudesse de ce qui frappe nos yeux, je ne sais quoi d'excitant qui endurcit et fortitie. Le corps se sent plus actif, l'esprit plus hardi. Devant ces neiges qui défendent l'abord, ces précipices qui barrent le passage, on est pris d'une sorte de fièvre agressive, comme devant l'ennemi ; on entend sonner au dedans de soi toutes les fanfares de la vie, et mille voix intérieures crient à la fois : — Allons !

Saisi par cette espèce d'enivrement, le j eune sculpteur hâta le pas et s'engagea dans les sentiers ha-

sardeux suspendus au premier contrefort. Les chalets d'été, dispersés aux étages inférieurs, étaient ensevelis sous un linceul de neige qu'ils bosselaient à peine çà etlà; on n'apercevait que quelques sapins rabougris et quelques touffes de buis nain qui perçaient le terrain aride. Bientôt même ils disparurent, et on ne vit plus que la roche nue, tigrée par les traînées de givre. Ulrich atteignit enfin le couloir indiqué par Toncle Job. C'était une profonde brèche taillée dans le roc, et où ne pénétrait jamais le soleil. Il allait s'y engager, quand une ombre se dressa tout à coupa l'entrée assombrie, et il reconnut son cousin Hans.

Le chasseur de chamois portait le même costume que la veille. Il avait le fusil suspendu à l'épaule par une courroie, et les deux mains appuyées à un bâton ferré. Son visage était encore plus sombre que d'habitude. Il gardait le défilé par lequel devait passer Ulrich. A sa vue, celui-ci s'était arrêté avec une exclamation de surprise.

— Toi ici, Hans ! s'écria-t-il; Dieu nous aide! par où es-tu arrivé ?

— N'y a-t-il donc qu'un sentier dans la Wengern- Alpp? demanda le chasseur froidement.

. — Et que faisais-tu là?

— Je t'ai vu venir, je t'attendais.

-«- Tu avais quelque chose à me dire?

— Ne vas-tu pas à la recherche des chamois que l'oncle Job a aperçus hier?

— Sans doute.

— Tu ne les trouveras plus ; je viens de visiter leurs pistes, elles sont tournées vers les glaciers.

— Eh bien ! je les suivrai dans cette direction.

— Tu y es décidé?

— Pourquoi non?

— Alors nous chasserons ensemble, dit Hans, qui souleva son bâton comme s'il eût voulu se remettre en route. C'était la première fois qu'Ulrich recevait de son cousin une semblable proposition. Il jeta sur lui un regard étonné que Hans comprit.

— Crains-tu ma compagnie ? demanda-t-il brusquement au jeune sculpteur.

— Pourquoi la craindrais-je ? répliqua celui-ci.

— Qui sait? reprit Hans; peut-être as tu peur qu'il ne faille me suivre trop haut et trop loin ?

— Sur ma vie, je n'y ai point songé, répondit Cl-

rich avec un peu de fierté; bien que tu sois meilleur

chasseur que moi, je n'ai point tellement oublié

mon métier d'autrefois, que je ne puisse aller où tu vas.

— Partons alors, interrompit Ilans en entrant dans rétroit passage qu'il se mit à gravir. Ulrich le suivit, et tous deux atteignirent peu après le plateau d'où les sentiers se séparent et s'éparpillent dans différentes directions. Le chasseur montra à son compagnon les pistes dont il lui avait parlé, et qui indiquaient en effet la fuite récente d'un troupeau de chamois qui avait pris sa route vers les grands pics. Laissant donc Upigel à leur droite, tous deux attaquèrent résolument les rampes qui séparent l'Eiger de la Wengern-Alpp. Ils ne tardèrent pas à rencontrer les neiges qui couvrent le premier versant, et ils les traversèrent en ligne droite, toujours guidés par les pistes ; mais, au revers de la montagne, celles-ci se perdirent brusquement sur les champs de neige cristallisée qui se déroulèrent à leurs pieds. Aussi loin que le regard pouvait s'étendre, il n'apercevait que de hautes cimes entre lesquelles coulaient des nnppes glacées qu'ourlaient à leur extrémité les moraines grisâtres. On eût dit l'embouchure de fleuves gigantesques épandus du ciel et subitement congelés dans leur chute.

LE CnASSEUR DE CHAMOIS. 47

Les chasseurs se trouvaient alors précisément à l'entrée de cette prodigieuse digue de glaciers qui semble barrer aux hommes le passage des Alpes sur une longueur de cent cinquante lieues. Ici/ c'était la Mer-Glacée du bas Grindelwald et d'Aletsch, plus loin les autres lacs glacés de Viescher, de Finstcr- Aar, de Lauter et de Gauli. Ilans étudia un instant du regard les différentes directions^ puis, sans rien dire^ inclina vers le sud. Son pas avait une rapidité fébrile et une assurance provoquante. Plus la route devenait difficile, plus il accélérait sa marche, franchissant les crevasses, gravissant les berges ou descendant les ravines glacées avec une sorte de colère dédaigneuse. Depuis qu'il était entré dans ces hautes solitudes, une véritable transformation s'était opérée dans tout son être : son œil s'était enflammé d'une ardeur hautaine, ses narines gonflées semblaient aspirer l'air plus âpre des sommets, ses lèvres s'agitaient par instants, comme s'il eût murmuré tout bas quelques défis mystérieux. A chaque obstacle dressé devant lui, il poussait un léger cri et le franchissait d'un élan. A voir cette fougue irritée, on l'eût pris pour un conquérant barbare foulant du pied une terre ennemie et constatant à

chaque pas sa victoire. Celte espèce d'exaltation, loin de se dissiper, grandit avec les difficullés. On sentait que c'était là son champ de bataille, et que, comme le soldat qu'anime la poudre, il s'enivrait à Tatmosphère des hauteurs désertes.

Ulrich, qui Tavait d'abord suivi en silence, s'étonna enfin de cette course effrénée, et se demanda ce que pouvait espérer ce chasseur de chamois sur l'océan de glaces qui les environnait de toutes parts. Il l'interrogea une première fois ; Hans se contenta de lui montrer l'horizon en répondant : — Plus loin ! D'autres glaciers furent traversés, d'autres moraines surmontées, et à chaque nouvelle demande, le furieux chasseur répondait : — Plus loin ! toujours plus loin !

Cependant le ciel se troublait, des bruissements sourds se faisaient entendre au loin, et les bouffées d'un vent chaud commençaient à traverser la plaine de glaces. Ulrich en avertit son compagnon ; mais, tout entier à quelque sombre préoccupation, Hans semblait étranger à ce qui l'entourait. Le jeune sculpteur haletant promena ses regards de tous côtés sans pouvoir reconnaître l'endroit où ils se trouvaient. C'était une espèce de terrasse formée à

LE CnASSEUR DE CHAMOIS. 49

mi-côte du glacier, et que cernaient des gouffres béants. Il s'arrêta en portant la main à son front mouillé dd sueur. Hans se retourna : rien chez lui n'annonçait qu'il se fut même aperçu de celte longue marche à travers tant d'obstacles ; son visage étcMt aussi pale, son pas aussi souple, sa respiration aussi libre. En les voyant là tous deux, on avait comme l'incarnation de deux époques et de deux générations. L'un semblait le représentant de la race de chasseurs sous les coups desquels avaient successivement disparu les énormes aurochs, les sangliers, les cerfs, les bouquetins et les chevreuils. C'était un de ces derniers sauvages des Alpes, habitués, comme les Peaux-Rouges de l'Amérique, à dormir sous le ciel, à suivre les pistes, à prolonger les embuscades, à lutter contre tous les dangers d'une nature ennemie et à tout vaincre par la force ou la patience, — hommes redoutables, vivant hors du cercle des lois qui retient, et dont les passions, exaltées par la solitude, éclatent avec l'impétuosité des tempêtes (1). L'autre au contraire sem-

(1) Nous n'inventons rien sur cette vie exceptionnelle des cha>seurs de chamois ni sur le caractère qu'elle imprime à leurs sentiments et à leurs habitudes : c'est sur les heux mêmes que nous avons recueilli tous les détails de ce récit.

Liait, ainsi que nous l'avons déjà dit, représenter le présent et la race nouvelle que la civilisation, comme autrefois la lyre d'Orphée, convie à des moeurs plus douces, et qui, amollie dans sa vigueur, mais relevée dans son âme, a substitué la sociabilité à la force, la justice à la vengeance.

Pendant qu'Ulrich cherchait pour s'asseoir un de ces rocs erratiques qu'enchâssent les glaciers dans leurs ondes solides, Hans lui jeta un regard ironique : — Eh bien ! hardi chasseur, es-tu déjà à bout? demanda-t il.

— Pas encore, répondit Ulrich, bien que tu semblés n'avoir d'autre but que de savoir jusqu'où mes forces peuvent aller.

— N'as- tu pas voulu affronter la montagne et te remettre à la poursuite des chamois?

— Je le veux toujours.

— C'est sans doute que tu n'es plus satisfait de sculpter l'if et l'érable à Mérengen.

— Moi! s'écria Ulrich avec une chaleur d'accent involontaire, ne croispas cela,cousin : quand mon cou. teau taille le bois, il me semble que je respire plus à l'aise. Ce que tu sens sur les grands pics, moi je l'éprouve l'outilà la main ; monœil voit plus clair, mon

sang court plus vite. Tout à l'heure encore, tiens, quand nous montions les dernières rampes et que tu me montrais les pistes, sais-tu ce que je regardais? Une touffe de cyclamen qui épanouissait ses feuilles au creux du rpcher, et que j'aurais voulu imiter avec le poinçon et le couteau.

— Et pourquoi alors as-tu repris ta carabine? demanda brusquement le chasseur.

Ulrich parut embarrassé.

— Il le follait, dit-il en se levant... pour un motif... que tu connaîtras plus tard... Partons maintenant...

— Non, reste, interrompitHans, qui l'arrêta d'un geste impérieux ; pour apprendre ce que tu ne veux pas me dire, je n'ai pas besoin d'attendre ; je sais tout. Tu es devenu chasseur, parce que c'est le seul moyen d'obtenir Fréneli et que tu l'aimes.

— C'est vrai, répliqua Ulrich sans hésitation; est-ce pour me le demander que tu as attendu à la brèche de la Wengern-Alpp, et que tu m'as conduit jusqu'ici?

Hans appuya les deux mains au canon de sa carabine et le regarda fixement.

— Ainsi tu l'avoues, reprit-il les lèvres serrées, et

cependant tu sais que moi aussi j'ai choisi Néli pour femme ; dis, l'ignores-tu ?

— Non, dit le jeune sculpteur, qui attendait cette déclaration ; mais comme Néli est libre, nos volontés ne sont rien : elle seule choisira.

— Et tu sais bien que c'est déjà fait, n'est-ce pas ! ajouta le chasseur, dont les yeux s'allumèrent; lu as profité de tes avantages pour tourner son cœur de ton côté; moi, je n'ai jamais su que souffrir en dedans et me taire, tandis que toi, tu savais lui parler. Je n'apportais au logis que le pain noir de chaque jour, tandis que tu venais avec des coupes sculptées... J'ai vu celle d'hier... Mais tu n'as pu croire que je te laisserais me voler mon bonheur sans me -venger.

— Que veux-tu dire ? interrompit Ulrich en tressaillant.

Ilans lui saisit le bras. — Ecoute, continua-t-il, j'ai voulu te parler dans un endroit où personne ne pouvait nous interrompre; comprends bien ce que je vais te dire. Il faut que Néli soit à moi ; il le faut, quoi qu'il arrive, entends-tu bien? Et si quelqu'un osait me la prendre, aussi vrai que je suis le fils de manière, je le tuerais, fùt-il mon ami, fùt-il mon frère ! Voilà six ans que j'ai épousé NéU en intention.

que j'emporte cette idée avec moi dans la montagne pour me tenir compagnie, que je cause avec elle et que j'en ai fait mon repos et mon plaisir! Crois-moi, ne viens pas déranger mes espérances, ou, par le Dieu du ciel ! il arrivera un malheur.

— Ce que tu dis là ne vient pas de toi-même, cousin, répliqnaUlrich avec un peu d'émotion, c'est le démon qui te tente et qui parle à ta place. Laisse Dieu se charger de tout ; qui sait si avant peu il ne fera pas ce que tu demandes? Tu connais la condition pour obtenir Fréneli ; en essayant de la remplir chacun de notre côté, l'un de nous ne peut-il avoir le sort réservé jusqu'ici à tous les Hauser et laisser la place libre à l'autre?

Hans fixa sur Ulrich des yeux étincelants. — Et cet autre... tu espères que ce sera toi ! dit-il.

Uliich secoua la tête. — Tu sais bien que toutes les chances me sont contraires, répliqua-t-il avec un peu d'amertume, et j'aurais seul droit de me plaindre, si je ne comptais sur celui qui est au-dessus de nos tètes.

— Mais quand décidera-t-il entre nous? s'écria Hans avec emportement.

— Tout à l'heure peut-être, interrompit le sculp-

teur, qui depuis quelques instants semblait distrait par les rumeurs grandissantes et par l'obscurité qui commençait à envelopper la montagne ; jusqu'à ce moment , la colère t'a rendu aveugle et sourd^ mais écoute et regarde devant toi.

La main du jeune homme montrait le côté du midi; le chasseur y jeta les yeux et tressaillit. On voyait descendre rapidement, le long des pointes les plus élevées, de grands nuages fauves que semblait pousser un vent furieux ; l'air vif des glaciers s'était attiédi, et des grondements entrecoupés roulaient au fond des gorges neigeuses. Après avoir étudié rapidement ces symptômes, un éclair de joie farouche passa sur les traits du chasseur de chamois.

— Sur mon salut ! tu as parlé comme un prophète, dit-il en se tournant vers son cousin, et voici que ta prédiction est près de s'accomplir.

— Je crois en effet qu'un orage se prépare, fit observer Ulrich.

— C'est le fœhn qui arrive, répliqua Hans, les yeux toujours fixés sur l'horizon; sens-tu cette brise chaude? vois-tu ces nuées tourbillonner là-bas ?

Ulrich se rappela aussitôt les craintes exprimées

par l'oncle Job au moment de leur départ. Comme tous les campagnards^ il connaissait cette trombe brûlante qui, des déserts de l'Afrique, vient s'abattre sur les Alpes, brisant et fondant tout sur son passage. Parmi tant de redoutables phénomènes contre lesquels l'industrie et le courage des hommes restent sans puissance, aucun ne peut être comparé à celui dont le nom venait d'être prononcé. Môme au fond des vallées, on faisait rentrer tout le bétail à la seule annonce du fœhn, les feux étaient éteints, et nul n'osait dépasser le seuil du logis. Le jeune sculpteur demanda à son compagnon s'il était bien certain que ce fût le fœhn.

— Certain, répliqua le chasseur, qui avait levé la main pour sentir le vent; dans quelques instants, il sera ici; tu as voulu que Dieu prononce. Dieu t'a entendu; voilà qui va décider entre nous. Celui qui pourra descendre à l'Enge aura Néli. Adieu, veille à ta vie; je vais tâcher de sauver la mienne.

Et sans attendre la réponse, Hans courut à l'endroit le moins large de la crevasse, appuya son bâton ferré sur le bord, s'élança d'un bond et retomba de l'autre côté. Ulrich voulut en vain le rappeler; le chasseur courut en avant sans rien

écouter, et disparut bientôt dans le nuage épais qui rampait le long des versants. N'ayant aucun moyen de franchir à sa suite la fissure qui le cernait, Ulrich dut rebrousser chemin. Déjà poursuivi par les souffles avant-coureurs du fœJtn, il reprit sa route par le glacier. Au lieu de gagner^ comme Hans, les hauteurs où Faction du vent du midi se faisait moins sentir, il descendit vers la Wengern-Alpp aussi vite qu'il lui fut possible ; mais les neiges amollies commençaient à se fendre çà et là ; le glacier faisait entendre des crépitations multipliées; de tièdes rafales passaient par instants et allaient se perdre avec des sifflements lugubres dans les aiguilles de glace. Quelques oiseaux de proie, surpris dans le ciel, regagnaient leur retraite à tired'aile, en poussant de loin en loin un cri lugubre, et on entendait au-dessous, dans les étages inférieurs, la trompe des Alpes, dont les notes, plaintivement prolongées, bondissaient d'abîme en abime, réveillant mille échos, sentinelles invisibles de la montagne qui semblaient se renvoyer le cri d'alarme.

Ulrich examina l'horizon avec inquiétude. Les nuages s'avançaient toujours plus rapidement. Déjà

les cimes voisines avaient disparu, et il se trouvait enveloppé d'un rempart brumeux qui se rétrécissait de toutes parts, poussé par le fœhn. Enfin celui-ci arriva dans toute sa violence. Le jeune homme^ emporté par son soufne, continua à descendre obliquement le glacier, uniquement occupé d'éviter les crevasses dans lesquelles il aurait pu s'engloutir ; il atteignit ainsi un coude où le vent, brisé par un renflement de la montagne, lui permit de s'arrêter. Il se laissa tomber sur le sol tellement étourdi et hors d'haleine, qu'il y resta assez longtemps sans mouvement. Quand il put enfm regarder autour de lui, tout avait encore une fois changé d'aspect. Balayés par la violence du fœhn, les nuages flottaient au loin, et la montagne, complètement dégagée, laissait apercevoir jusqu'à ses moindres cimes; mais le souffle africain continuait à tourbillonner autour des pics, à glisser sur les pentes, à s'engouffrer dans les cols, et tout semblait s'amollir à son contact embrasé. On voyait, sous les neiges fendues et affaissées, sourdre des ruisseaux qui commençaient à descendre dans les ravines en cascades blanchissantes. Le jeune chasseur se releva, et contre l'impé-

tuosité de la rafale, s' abritant des hauts sillons qui entrecoupaient le glacier, il continua sa route, toujours avec plus d'efforts. N'ayant jusqu'alors été exposé au fœhn que dans les vallées, où il arrivait déjà refroidi par son passage à travers les montagnes, il n'avait jamais soupçonné ce qu'il pouvait être sur ceshauteurs glacées, qui semblaient se dissoudre subitement sous son haleine. A mesure qu'il avançait avec peine, la fonte des glaces s'accélérait de toutes parts; les ruisseaux, grossis en torrents, roulaient sur les flancs de la montagne, s'élargissaient toujours et mariaient leurs ondes effrénées. Les rocs, arrachés de leurs enchâssements de givre, roulaient d'abord sur la pente glissante, puis, ressautant au premier obstacle, s'élançaient en bonds gigantesques, franchissaient les moraines et allaient s'engloutir dans les gouffres, dont on les entendait longtemps heurter les parois sonores. Les couches de nei^e accumulées sur les rampes, brusquement déracinées^ se précipitaient avec un bruit de tonnerre, et, ramassant dans leur course tout ce qui se trouvait devant elles, allaient remplir les combes, d'où elles rejaillissaient en poussière. D'instant en instant, ces Alpes bâties par l'hiver semblaient tom-

ber en ruines, et leur immense éboulement fermait Tune après l'autre toutes les routes. Ulrich cherchait en vain une issue. Ici c'était une cascade qui noyait la corniche par laquelle il eût voulu fuir, là une avalanche qui avait enseveli le passage ; à droite un rocher jeté comme une arche sur le vicie, et qui venait de fléchir; à gauche une fissure brusquement entr'ouverte ; partout les grincements de la glace brisée, les sifflements furieux du vent, les coups de foudre des avalanches, les rugissements des eaux débordées, et, par-dessus ce chaos, la nuit qui descendait rapidement pour enlever jusqu'au dernier espoir !

Cependant le jeune montagnard continuait à lutter contre les dangers toujours renaissants. Au milieu de la confusion de ses pensées, mille fois interrompues, le souvenir de Fréneli semblait surnager, et lui donnait une volonté de vivre qui soutenait ses forces. Malheureusement le lieu lui était inconnu. Étourdi par le bruit, aveuglé par la blancheur de ce qui l'entourait, troublé par les détours auxquels les obstacles l'avaient forcé, il ne pouvait plus retrouver sa direction. A tout prix, il fallait pourtant s'en assurer avant que la nuit vînt lui en ôter les

moyens. Il s'arrêta de nouveau et s'efforça de se rendre compte de la position des cimes qu'il apercevait éclairées par les dernières lueurs du jour. Il avait déjà réussi à reconnaître les plus élevées, puis, de proche en proche, celles qui se trouvaient plus près de lui, lorsqu'une rumeur redoutable retentit tout à coup dans les profondeurs du glacier et sortit agrandie par toutes les fissures. Au même instant, Ulrich chancela : le glacier venait de trembler sous ses pieds. Bientôt une seconde secousse faillit lui faire perdre l'équilibre, puis d'autres succédèrent, plus rapprochées, plus égales, et se confondirent enfin dans un mouvement uniforme, mais sensible. On ne pouvait plus s'y tromper, le glacier était en marche et descendait vers la vallée.

Comprenant que le moindre retard était une question de vie ou de mort, le jeune homme rebroussa chemin en courant vers le piton le plus rapproché. Toutefois, sans être long, le trajet offrait d'inextricables difficultés. Outre les torrents qui se précipitaientdes hauteurs, les ponts déneige durciejetésçà et là sur les fissures s'abîmaient l'un après l'autre et laissaient béants mille gouffres au fond desquels clapotaient les eaux. Quant au mouvement du glacier.

c'était celui d'un fleuve aux flots alourdis, dont le courant, plus fort v6rs le milieu, remontait en remous sur les flancs. Arrêté de loin en loin par une aspérité de son lit, il semblait bouillonner, ou, brusquement interrompu par une inégalité de niveau, il formait une cascade de glace qui se précipitait plus rapidement (1). Ulrich, trébuchant à chaque pas sur ce sol agité, réussit pourtant à sortir du courant principal. 11 était près d'attendre les limites de ce fleuve solide ; il avait déjà franchi plusieurs ponts de neige sans les soupçonner et venait de reconnaître à sa moraine un des contreforts du glacier ; ranimé par celte vue, il rassembla tout son courage dans un dernier eff'ort et s'élança. Tout à coup le sol fléchit ; il n'eut que ft temps d'étendre les bras à droite et à gauche pour se retenir et resta ainsi enfoncé jusqu'à la ceinture dans l'arche de neige à demi écroulé. 11 eut un moment d'attente suprême. 11 sentait ses pieds dans le vide, refroidis parle vent de l'abîme. Immobile et retenant jus-

(1) Pour les dangers que l'on peut courir sur ces glaciers en

mouvement, on peut voir le livre de M. Desor, Excursions

dans les Glaciers, et, pour leur marche, l'ouvrage déjà cité

de M. de Tschudi, la Vie animale dans les Alpes, ainsi que

les observations de M. Dolfus.

qu'à son haleine, il resta quelques secondes dans la même attitude, s'efforçant de deviner la largeur de l'ouverture, puis il étendit lentement la main vers son fusil qui lui avait échappé, dans l'espoir qu'en l'appuyant aux deux côtés, il pourrait s'en faire un soutien; mais à ce mo'ivement la neige amollie céda, un léger craquement courut le long de la fissure, et le pont s'affaissant en avalanche disparut avec lui'dans le gouffre.

Le lendemain, quand le jour reparut, le fœhn avait cessé de souffler; mais on pouvait reconnaître son passage aux anfractuosités comblées, aux cimes dépouillées de neige et aux torrents grossis qui achevaient de se décharger dans la vallée. Le ciel avait repris cette teinte d'hiver d'un bleu pâle, sans un seul nuage, qui le faisait ressembler à un voile immense suspendu au-dessus des Alpes. Cependant la température était sensiblement adoucie; il y avait dans l'air je ne sais quelles annonces printanières qui se faisaient sentir jusque sur ces âpres hauteurs. Les glaciers avaient repris leur immobilité muette, et le silence commençait à se faire de nouveau dans ces sauvages solitudes.

Réfugié sur un des plus hauts pitons, l'oncle Job

avait laissé passer le fœhn en sûreté ; mais les neiges- qui continuaient à se détacher sur toutes les penies^ l'obligeaient à ajourner l'exploitation de son gisement de cristal. Dès que le jour eut reparu, le vieillard se dirigea donc tranquillement vers les étages inférieurs, où il espérait que le dégel lui permettrait de récolter quelques plantes. Tl eut bientôt atteint le sommet de la moraine près de laquelle l'ébranlement du glacier avait surpris Ulrich. Aucun des accidents de celte mer glacée ne s'accordant avec ses anciens points d'orientation, l'oncle Job sentit sa curiosité renaître ; il descendit pour voir de plus près cette étrange révolution. Côtoyant d'abord prudemment la moraine, il se hasarda enfin avec précaution sur la surface glacée, s'arrétant de loin en loin pour s'assurer s'il ne la sentait pas glisser sous lui ; mais retenu par quelque obstacle intérieur, le glacier n'avait plus de marche sensible ; on rencontrait seulement à chaque pas des témoignages de son mouvement de la veille dans les crevasses ici refermées, là élargies, et dans les ponts de neige éboulés de toutes parts. En arrivant à l'un de ces ponts, qui n'avait laissé qu'un léger arceau miraculeusement soutenu sur l'abime, l'oncle Job

aperçut, à demi enfoui sous la neige, un objet dont il ne se rendit point compte au premier coup d'œil ; mais à peine l'eut-il dégagé, qu'il laissa échapper un cri : il avait reconnu la carabine d'Ulrich ! Il se retourna, saisi d'effroi, vers la fissure béante ; à ses parois neigeuses, on pouvait distinguer encore la trace des pas du jeune chasseur et l'endroit où il avait disparu. Le vieillard voulut voir au fond ; mais Tabîme, après s'être enfoncé entre deux murailles d'un vert azuré, se détournait brusquement et ne laissait plus apercevoir qu'une profondeur ténébreuse. L'oncle Job s'agenouilla pourtant au bord, avança sa tête abaissée jusqu'à l'ouverture de la crevasse, et poussa un cri d'appel. La voix se prolongea sourdement le long du gouffre mystérieux. Il prêta l'oreille ; rien ne répondit. Se penchant davantage, il poussa un second cri plus prolongé, puis un troisième. Cette fois il lui sembla entendre un son, mais tellement incertain, qu'il se demanda si c'était l'infiltration des eaux souterraines, ou le rebondissement de sa propre voix. Cependant à ces appels renouvelés la réponse arriva moins confuse. Sans distinguer les paroles prononcées, le chercheur de cristaux reconnaissait une voix humaine. Il se

releva vivement, déroula à la hâte la corde qu'il portait en bandoulière^ et après l'avoir fixée à un boulon de fer enfoncé daus la glace^ il la laissa glisser au fond de la fissure^ à l'endroit même où il avait entendu la voix. La corde y disparut tout entière et resta quelques instants flottante. Courbé sur le gouffre^, l'oncle Job renouvela ses cris d'avertissement; enfm il lui sembla que la corde s'agitait. Elle se tendit lentement et commença à froisser les bords de la fissure. Le vieillard^ un genou appuyé à son extrémité supérieure et retenant de la main droite le boulon de fer, regardait dans la profondeur obscure. Tout à coup l'oscillation de la corde cessa; celui qui montait s'était arrêté. — Courage ! cria l'oncle Job ; ne lâche pas ! Encore un effort de poignet ! — La corde continua à rester immobile. Il se pencha sur le vide avec angoisse. — Allons! repritil d'une voix plus forte ; c'est moi, Ulrich; c'est l'oncle Job. Dieu m'a conduit à ton secours; il veut te sauver. Aide-toi, mon fils, si tu es un homme... si tu veux revoir mère Trinaet Fréneli !

A ce dernier nom, la corde frissonna ; il y eut un moment d'incertitude, puis elle se remit en mouvement : l'ascension avait été reprise. Le vieillard

continuait ses encouragements rœil fixé vers ie fond de la fissure ; enfin il vit surgir de ses ténèbres une tête nue et raidie. A chaque mèche de cheveux pendait un glaçon, et le visage^ éclairé par les rellets verdâtres du glacier^ semblait comme pétrifié. A voirlalenteur automatique des mouvements, on eût dit un cadavre galvanisé par quelque magique évocation, et qui sortait des entrailles de la terre sans pensée et sans voix. Au moment où cette tête se dressa au-dessus de Tabîm^e, Toncle Job attira la corde à lui avee un effort désespéré, et Ulrich se trouva étendu sur le bord de la fissure.

Le vieux montagnard laissa échapper une exclamation de joie, et, cherchant la gourde dont il ne se séparait jamais, il desserra avec peine les dents du jeune homme, à qui il fit avaler quelques gorgées d'eau-de-vie ; il prit ensuite de la neige et lui en frotta les pieds, les mains et le visage, jusqu'à ce qu'il eût réussi à y ramener le mouvement; alors enfin les lèvres bleues d'Ulrich purent s'entr'ouvrir.

— Que le ciel vous récompense, oncle Job ! balbutia-t-il. Sans votre secours... j'étais perdu.

— Dis sans le secours de Dieu ! reprit le vieillard ;

lui seul est maître^ et nous ne sommes tous que les serviteurs de sa volonté.

— Eh bien ! merci à Dieu, et à vous... toutes ses bénédictions ! murmura Ulrich, qui cédait à la langueur somnolente de la fatigue et du froid.

— A la bonne heure 1 interrompit Job ; mais ranime-toi, et debout !

— Pas encore... plus tard... bégaya le jeune homme, dont les yeux se fermaient.

— Plus tard il ne sera plus temps ! s'écria le chercheur de cristal en le secouant. Lève-toi, Ulrich, il le faut ; les forces te reviendront en marchant, et au premier chalet nous nous reposerons. Si tu demeures ici, tu es mort. Debout, encore une fois ! 11 y va de la vie.

11 avait obligé son neveu à se remettre sur ses pieds, et Tentraîna malgré lui à travers le glacier, chancelant, la tête flottante et les paupières demicloses. Il s'efforçait de le ranimer par des encouragements et par des questions. Ulrich, dont le sang se remit peu à peu en mouvement, put enfin lui raconter à mots entrecoupés sa fuite de la veille devant le fœhn, sa chute dans la fissure, amortie par Pavalanche qui Pavait entraîné, et sa longue

agonie au fond du gouffre ; il ne garda le silence que sur la rencontre de Hans.

Job parut surpris qu'avec sa médiocre expérience il se fût ainsi hasardé seul dans les hauts. — Je te croyais plus sage, dit-il en secouant la tête ; mais il en est de l'air des montagnes comme du vin : la plupart ne peuvent en boire modérément et sans perdre la raison. J'aurais dû me rappeler que tu avais du sang des Ilauser dans les veines, et que depuis cent années tous ont eu leur témérité pour drap mortuaire. Dieu me pardonne ! j'espérais que la fièvre des chasseurs n'aurait gagné que le cousin, car Hans aussi était au-dessus des alpages.

— L'avez-vous aperçu? demanda Ulrich.

— Non pas lui, mais la marque de ses pas, répondit l'oncle Job ; ce matin, je l'ai reconnue sur la neige à la suite d'une piste de chamois.

Ah ! c'est le troupeau qu'il cherchait, s'écria

Ulrich, celui qu'il a vu avant-hier et que conduit un empereur !

— C'est possible ; la piste alla dans la direction du nord.

-— Au pied de l'Eiger ?

— Non, là, plus près de nous, à droite.

La main de Toncle Job indiquait un des arcs-boutans du glacier qu'ils longeaient depuis quelques instants^ et au flanc duquel courait une espèce de corniche ébréchée çà et là. Au-dessous, la pente, d'abord brusquement coupée, aboutissait à une longue bande abritée, où la neige fondue avait laissé à découvert un gazon très-fin et do cette teinte bleuâtre particulière aux pâturages alpestres. Il enveloppait le pied du mont stérile, comme un ruban de velours qui, partant du glacier, allait se renouer plus bas à la lisière des forêts de sapins et de bouleaux. Le jeune sculpteur s'était arrêté; ses yeux se promenaient sur le coin de verdure enchâssé dans les frimas de ces hautes cimes, quand il força tout à coup son compagnon à se rejeter avec lui derrière une des roches erratiques dont ils étaient entourés.

— Qu'y a-t-il? demanda Toncle Job en baissant instinctivement la voix.

— Voyez, voyez, murmura Ulrich, là-bas, au detour du pâturage !

Le vieux montagnard posa sa main en visière audessus de ses yeux, et aperçut, dans la direction indiquée, un troupeau de neuf chamois, qui tournaient la montagne, leur empereur en tête. A la rapidité

effarée de leur course, on devinait facilement qu'ils devaient être poursuivis. Ulrich et lui cherchèrent d'abord inutilement le chasseur au pied de la montagne; bientôt cependant tous deux l'aperçurent sur la corniche qui la couronnait^ et ils reconnurent le cousin Hans.

Tandis que les chamois suivaient le pâturage^ Hans les côtoyait pour ainsi dire, de cett% hauteur en s'efforçant de les devancer. L'oncle Job et Ulrich le virent avec épouvante courir le long de Tétroite saillie, tantôt franchissant d'un bond les plus larges brèches, tantôt suspendu à une aspérité du roc, tantôt rampant contre la paroi glissante. Il y avait dans son audace je ne sais quel mépris de l'impossible qui donnaitie vertige. Emporté par une sorte de délire, il allait devant lui, comme s'il eût été maître souverain de l'espace, n'entendant rien, ne voyant rien, et l'œil uniquement fixé sur sa proie. Il réussit enfin à avçir un peu d'avance sur le troupeau de chamois, et, afin de saisir plus sûrement au passage V empereur qui le conduisait, il s'élança sur une dernière pointe de rocher séparée de la corniche. Job saisit la main d'Ulrich en retenant un cri et sans oser faire un mouvement. Hans s'était accroupi sur

le socle étroit qui le soutenait et avait mis en joue. En ce moment, les chamois passèrent à ses pieds ; le coup partit et V empereur tomba. Le chasseur poussa un cri de victoire qui, malgré la distance, fat entendu du chercheur de cristal et de son compagnon ; mais, comme il se redressait, la carabine encore fumante à la main, l'espèce de console sur laquelle |on pied s'appuyait fléchit brusquement; il étendit les bras pour se retenir. C'était trop tard... Ses mains glissèrent sur ce mur de rochers limé par l'hiver, et, bondissant de pointe en pointe, il roula broyé jusqu'au pâturage, à vingt pas du chamois qu'il venait de frapper.

Quelques heures après, on apportait au chalet de TEnge le corps défiguré de Hans. Mère Trina, déjà avertie par l'oncle Job, reçut le funèbre cortège à la porte de la cabane. Elle regarda le mort pendant quelque temps, les traits crispés par une douleur farouche. — Encore un! murmura-t-elle enfin d'un accent bref:... mais cela devait être,... il avait vu, comme le père de Néli, le chamois d'égarement ;,., c'était une annonce ! L'esprit des montagnes est le plus fort : à cette heure, le dernier des Hauser va dormir sous terre !

Et sans ajouter une parole, elle s'assit sur une pierre^ le front dans ses deux mains. Fréneli et Ulrich voulurent s'approcher, mais elle leur fit signe de la laisser seule. Ce ne fut qu'au moment des apprêts funèbres qu'elle se leva lentement, rentra dans la maison et s'occupa elle-même de l'ensevelissement de Hans. Elle veilla également près du lit mortuaire jusqu'au jour des funérailles. Les habitants de la vallée et des versants, avertis du malheur arrivé dans la montagne, étaient accourus en foule pour rendre les derniers devoirs aux restes du chasseur. Celui-ci fut étendu sur un brancard de ram.ées, la tête appuyée sur V empereur des chamois qui lui avait coûté la vie. Derrière marchaient la grand'mère, le visage hagard," Ulrich ému, et Fréneli, qui ne pouvait retenir ses larmes.

Au moment où le cortège tourna le sentier qui conduisait au chalet, le soleil apparut au-dessus des hautes cimes, où il ne s'était pas montré depuis plus de quatre mois et jeta au creux de l'Enge un de ses rayons d'or. La foule entière fit un mouvement; toutes les mains montraient la joyeuse lueur ; mère Trina elle-même tressaillit, mais elle regarda involontairement le mort, et ses yeux arides s'humectèrent.

La perte de Haiis fat un coup dont elle ne se releva plus. On la vit se courber et s'affaiblir d'heure cnheure^ jusqu'au jour suprême, qui se fit à peine attendre quelques mois. Elle s'éteignit, les yeux fixés sur la sombre armoire de noyer qu'elle avait fait ouvrir à l'approche de son agonie, et où la dépouille du dernier chamois tué par Hans avait été jointe aux autres.

Désormais seule et maîtresse de son sort, Fréneli devint la femme d'Ulrich et se laissa emmènera Mérengen, où l'oncle Job ne tarda pas à les rejoindre. Quiconque parcourt les vallées de riïasli, les hauteurs du Brunig et de la Grande-Scheideck, ou les abords du Grimsel, est à peu près certain de rencontrer encore l'infatigable chercheur de cristaux, errant dans les sentiers les plus perdus, et livrant aux brises des montagnes ses vieux airs de psaumes, qu'accompagnent comme un orgue prodigieux le roulement des cascades et la rumeur des avalanches.

On pourrait s'étonner que Genève eût donné son nom au Léman^ dont elle n'occupe qu'un point extrême et presque, imperceptible^ si la célébrité de cette Rome du protestantisme^ élevée si haut par l'intelligence, la probité et l'esprit de conduite, n'expliquait suffisamment une pareille usurpation. A vrai dire pourtant, le pays de Vaud aurait droit de réclamer à plus juste titre la propriété de ce beau lac, qu'il enveloppe presque tout entier de ses vi-

(1) La Filleule du canton allemand ; — au pays de Vaud, on appelle k-s Allcmaynes les cantons dans lesquels on ne parle pas français.

gnobles^ de ses vergers, de ses villas et de ses bourgades. Le Léman semble lui appartem'r par je ne sais quel rapport entre ses eaux riantes et la race qui habite ses rives. C'est le même charme attirant, la même facilité d'abord, les mêmes grâces un peu nonchalantes, et aussi, faut-il le dire? parfois la même mobilité. Là, comme sur le lac, des venls s'élèvent sans que rien lésait annoncés, des courants emportent sans qu'on puisse en deviner la cause: les variations des esprits sont à peine égalées par celles des ondes. C'est ainsi que, philosophe au commencement du siècle sous l'influence de Voltaire et de Gibbon, la société vaudoise est revenue de nos jours à la foi vive et militante.

— Nos pères s'étaient réduits à la prose, nous sommes retournés à la poésie, — me disait une spirituelle convertie de Lausanne. A peu près générale dans les classes que distinguent la culture et le loisir, la renaissance religieuse s'est moins développée cependant parmi les rudes laboureurs de la côte ou des plaines. Chez eux se retrouvent encore les inclinations sceptiques. On dirait qu'à mesure que la croyance s'exalte là-bas, ici l'esprit raisonneur se fortifie : redoutable contradiction qui expli-

que bien des choses dans l'histoire de ces dernières années, et dont on pourrait craindre les conséquences, si la cordialité traditionnelle des mœurs vaudoises n'adoucissait tous les chocs, et si les plus grossiers n'éprouvaient Hnfluence de cette merveilleuse nature qui distrait l'homme malgré lui de ses amertumes ou de ses violences^ et rassérène l'ûme par les joies du regard !

Jamais cette splendide nature qui fait l'orgueil du bassin lémanique ne s'était montrée plus séduisante qu'au jour et à l'heure où commence notre récit. La nuit se préparait à descendre ; les montagnes qui encadrent les eaux s'assombrissaient de plus en plus, et la Dent du Midi faisait étinceler ses pics neigeux aux dernières lueurs du soleil couchant. Le lac, déjà plongé dans l'ombre vers Villeneuve, s'illuminait du côté de Genève, et quelques barques, étendant à la brise leurs doubles voiles latines, sillonnaient de loin en loin son azur empourpré, comme de grands cygnes attardés qui so hâtaient de regagner leurs nids.

Sur une des routes penchantes et rocailleuses qui serpentent le long des vignobles au-dessus de Cully, une jeune fille d'environ dix-huit ans s'avan-

cait de ce pas souple et égal qui révèle une vigueur exercée. Bien que sa chaussure couverte de poussière annoD.çât une longue marche^ et qu'elle tînt sous le bras un paquet que Ton pouvait croire pesant, elle ne semblait éprouver aucune fatigue. Son costume la faisait connaître pour étrangère. Au lieu du vêtement sombre et étriqué des paysannes vaudoises, elle portait l'éclatant corsage de Berne, rehaussé par les agrafes et les chaînes argentées. Sa courte jupe laissait voir des jambes dont la forme robuste n'était point dépourvue d'élégance, et de son large chapeau de paille s'échappaient de longues tresses blondes terminées par une touffe de rubans. En y regardant de près on eût remarqué plus d'un détail témoignant d'une pauvreté qui se respecte et n'a point voulu s'abandonner ellemême : l'étoffe du corset avait perdu sa première fraîcheur, le jupon de drap laissait voir la trame en plusieurs endroits, et le linge de la gorgerette, dont le voyage avait à peine altéré la blancheur, était d'un tissu grossier : mais si l'ensemble du costume n'annonçait pas la richesse, il était du moins irréprochable sous le rapport de la bonne grâce et du goût.

La jeune voyageuse gravit une partie du coteau sans se retourner une seule fois vers le splendide spectacle qu'offrait en ce moment le lac, illuminé par le soleil couchant ; son regîird semblait errer incertain sur les habitations qui se dressaient çà et là, à chaque étage de la montagne. Elle était précisément arrivée à la lisière des vignobles, au point où commencent les guérets, les vergers et les pâturages; elle venait de s'arrêter au milieu d'un carrefour formé par trois chemins, comme si elle eût hésité sur la direction à prendre, quand une voix retentissante qui chantait un psaume se fit entendre à droite, et elle aperçut un vieillard descendant le sentier pierreux.- Sa démarche avait une sorte de componction grotesque qui se retrouvait également sur son visage, dont les enluminures bachiques

contrastaient étrangement avec ces saintes apparentsces, il portait un costume peu différent de celui

des paysans de la côte, mais qui avait lui-même une physionomie compassée et discrète. En France, on eut dit que le personnage tenait le milieu entre le marguillier et le magister.

Abraham Chérot n'exerçait pourtant ni ces professions ni aucune autre. Gratifié à sa naissance

d'une main difforme, il s'était servi de « cette croix, » comme il l'appelait, pour se dispenser de tout travail et rester à la charge de la commune. Peut-être ses titres à cette faveur eussent-ils été plus sévèrement examinés, si Abraham n'avait su se faire proléger par des hommes justement honorés pour leur bienfaisance et leur foi. Nul ne parlait en effet mieux que lui ce langage qu'une préoccupation trop exclusive a fait passer du dictionnaire religieux dans le vocabulaire journaHer des cantons, et qu'un écrivain suisse a spirituellement appelé « le patois de Chanaan : » innocent travers chez les gens de croyances vives, affectation intéressée chez Abraham, mais, en tout cas, habitude commune dont ce dernier avait su faire un lien ! Ainsi soutenu, il était devenu pensionnaire de la grande maison qui, sur sa demande de vivre à la camgagne, l'avait selon l'expression vaudoise, « envoyé aux violettes. » Il jouissait là d'une liberté qui lui permettait de suivre ses goûts loin des regards trop sévères de ses protecteurs, et de trinquer indifféremment avec les purs ou avec \esprofaneS} pourvu qu'il sanctifiât la libation par « quelques /)aro/es de vie. » C'était évidemment ce qu'Abraham Chérot venait

LA FILLOLE DES ALLEMAG^iES. 81

de faire, et une certaine gaieté avinée perçait sous son masque puritain. La voyageuse ne s'en aperçut pas sans cloute^ car, le saluant avec déférence, elle lui denfianda, d'un accent moins alémanique que n'eût pu le faire supposer son costume, la route qui conduisait aux Morneux. Chérot s'arrêta et jeta à la jeune fille un de ces regards en dessous qui dans certaines sociétés expriment la modestie et dans certaines églises la piété. — Les Morneux ! répétat-il, auriez-vous affaire par hasard, jeune fille, au cousin Jacques Barmou ?

— 11 est votre parent, monsieur? s'écria la Bar* noise, dont le visage s'éclaira.

— Selon la chair, mais non selon l'esprit, reprit Abraham avec un soupir; Barmou n'a point dépouillé le vieil homme, et il attend les eaux de la régénération.

La jeune fille parut embarrassée. Ah ! c'est donc vrai alors, ce qu'on avait dit à ma mère ! reprit-elle avec hésitation et presque en se parlant à elle-même.

— Le malin rôJe autour des âmes comme un lion dévorant, continua Chérot, et le cousin Jacques a succombé aux embûches de la grande Babylone.

— C'est Paris que monsieur veut dire ? fit obser-

ver la voyageuse avec une ingénuité respectueuse. Oui^ je sais qu'il a servi dans les régiments du roi de France, quand il ne comptait pas encore sur cet héritage légué par le grand cousin, et qui l'a fait riche.

— Sachez, jeune fille, qu'il n'y a de vraie richesse que dans la sanctification, répliqua solennellement Abraham; je n'appelle point richesse les biens consommés dans le péché, et dont on ne sait point faire part à ses frères, — parmi lesquels je comprends nécessairement les cousins. Jamais Barmou n'a songé à reconnaître mes conseils par un témoignage de charité terrestre : je n'ai goûté ni à l'épi de son champ ni au raisin de sa vigne ; mais ceux qui vivent du pain et du vin de l'esprit supportent l'injure sans se plaindre, car ils savent que a la vie est une vallée de larmes. »

Cette dernière maxime était le grand principe d'Abraham, le trait brillant et suprême par lequel il avait coutume de clore ses improvisations édifiantes. Après l'avoir émise, il fit une pause majestueuse, comme s'il eût voulu laisser le temps à la jeune fille d'en mesurer la profondeur. Celle-ci respecta un instant ce silence; mais comme le jour

tombait rapidement, elle se hasarda à renouveler sa première demande. — Monsieur m'excusera, ditelle, mais j'ai peur qu'il n'y ait encore loin jusqu'aux Morneux, et, je voudrais arriver avant la nuit close.

— La nuit que vous craignez est la lumière, comparée à la nuit de Tâme, objecta gravement Chérot; mais êtes-vous donc attendue chez le cousin, jeune fille ? Qu'allez'vous y faire et qui êtes-vous ?

— Je gage que je le dirai, moi, interrompit tout à coup une voix.

Nos deux interlocuteurs se retournèrent et aperçurent un jeune paysan qui venait de déboucher par la plus large des routes aboutissant au carrefour. I) conduisait une vache attelée à un de ces traîneaux, appelés luges , qui remplacent les chars à roues dans les rapides et étroits sentiers de la montagne. L'herbe fine dont le chemin était tapissé avait empêché d'entendre son approche.

— Ah ! c'est François, dit Chérot. Tu connais donc cette jeune fille, toi ?

.. — C'est-à-dire, reprit en riant le nouveau-venu, que je la vois à cette heure comme on voit la lune nouvelle à son lever, pour la première fois; mais

j'ai pourtant idée que son nom est Martlia Bartmaur, nièce et /?//o/e du maître desMorneux. Ai-je deviné^ voyons?

La jeune fille se récria. — Qui vous Ta dit? demanda-trelle.

— Eh ! la belle merveille ! reprit Abraham, n'estil pas en service chez Barmou ? Il aura su qu'on vous attendait.

— Et puisque j'ai rencontré la fllole, c'est moi qui la conduirai au logis, ajouta François.

— A la bonne heure ! dit solennellement Chérot : mais rappelle-toi qu'elle t'est remise comme la brebis fatiguée au bon pasteur.

Ne craignez donc rien, répliqua gaiement le jeune nomme, on lui fera place sur la luge. Il y a justement là un coussin vert à son intention.

Il montrait sur le traîneau des tiges de maïs récemment coupées pour le bétail, et qu'il disposa de manière à ce que la jeune fille pût s'y asseoir. Elle le remercia, prit place sur la jonchée et souhaita le bonsoir à Abraham, qui après l'avoir chargée de rappeler au cousin que « la vie est une vallée de larmes, » reprit sa route en entonnant un nouveau psaume. François s'était également remis en marche

et cheminait près de sa vache en sifflant. C'était un garçon de vingt-cinq ans, grand, robuste, et dont le visage un peu haut en couleur avait l'expression ouverte habituelle aux physionomies vaudoises. Il ralentit bientôt le pas afin de se trouver près de la jeune tille, et renoua l'entretien en l'interrogeant sur la route qu'elle avait suivie.

— J'ai laissé la voiture à Bulle, répliqua Marthe. Ava (1)! et depuis là vous êtes venue à pied !

s'écria François. C'est bien trop pour une pauvre alouette qui essaie ses ailes, sans compter que vous n'aviez peut-être jamais quitté le pays?

— Je n'étais point sortie de Gerzensée, répliqua la jeune fille avec émotion.

— Pour lors, c'a été un grand crèvement de cœur, pas vrai ? reprit François.

— Oui, oui, répliqua Marthe. Quand on laisse sa mère... et d'autres encore,... qu'on s'arrache de tous ceux qui vous tiennent, c'est une dure épreuve !... Mais il le fallait : mon oncle et parrain avait demandé à me prendre en service aux Morncux.

(1) Ava, interjection plaintive du dialecte vaudois.

— Rapport à ce qui lui est dû ? fit observer le jeune valet^ qui baissa la voix. C'est-il pas cent écus de Brabant que votre père n'avait pu payer au maître?

— Cent vingt, dît la Bernoise, surprise qu'il connût ce détail.

— Et l'oncle a proposé de faire acquitter la dette par votre travail ! continua François.

La jeune fille le regarda. — Eh ! vous savez donc tout ! s'écria-t-elle ; d'où l'avez-vous appris ?

— Ah ! voilà !... reprit son conducteur, qui affectionnait, comme tous les Vaudois, cette vague expression derrière laquelle se réfugie la paresse d'esprit ou la prudence. — Toujours est-il que vous avez accepté ?

— En remerciant Dieu et mon parrain, répliqua Marthe. Quand je devrais peiner jour et nuit, j'aurai trop de contentement si je puis soulever ce poids de dessus la fosse de mon père. Au moment de s'en aller vers Christ, c'était sa grande angoisse, et où qu'il soit à cette heure, la pensée d'être quitte envers l'oncle devra le soulager.

— Eh bien ! c'est encore d'une fille brave, ce que

LA TiLLOLE DES ALLEMAGNES. 87

VOUS dites là I reprit François touché du dévouement de la Bernoise ; il n'y en a pas beaucoup qui aient comme ça le ressouvenir des morts. Dieu leur en tiendra compte.

La jeune fille ne répondit pas, et il y eut un moment de silence. Le valet de ferme continuait à marcher à côté de la luge, en abattant avec son fouet les feuilles des buissons qui bordaient la montée ; mais il jetait de loin en loin un regard vers sa compagne de route, et plus il la regardait plus il sentait sa bonne volonté pour elle se changer en véritable sympathie. A vrai dire, Marthe eût prévenu un juge plus difficile. Il y avait dans ses traits, dans son port, dans ses mouvements, je ne sais quoi de cordial et de pénétrant qui exerçait sur tous une irrésistible séduction. La blancheur nacrée de son front large et pur semblait se fondre dans l'or pâle de sa chevelure ; son œil était d'un bleu profond, son nez droit, ses lèvres légèrement épaisses, mais admirablement encadrées dans l'ovale un peu large de son visage; sa taille élevée accusait une vigueur juvénile qu'adoucissaient la richesse des formes et la mollesse des contours. Elle semblait avoir enfm cette ignorance d'elle-même qui laisse

ù la beauté toute sa franchise et aux grâces tout leur développement.

Après une pause de quelques instants, elle reprit rentretien par des questions sur la situation de la ferme des Morneux, sur son étendue, enfin sur les habitudes du propriétaire. — Ni ma mère ni moi n'avons revu l'oncle depuis le jour de mon baptême, ajouta-t-elle, et nous ne savons que ce que nous ont appris quelques Vaudois de passage dans le Stockhorn ; encore le plus souvent ne parlaient-ils que de son bien.

— Alors ils ont dû vous dire que c'était un homme ierriblement piasti^eux, fit observer François. 11 n'y en a pas beaucoup dans la contrée qui soient bons pour marcher à son attelée ; mais aussi il est de ceux qui ne pavent pas les routes avec leurs écus, et qui aiment mieux, comme on dit, laisser confire leur argent.

— Ma mère m'avait avertie de la chose, reprit Marthe, et encore d'une autre...

— De laquelle donc?

— Elle m'a dit que de son temps l'oncle Jacques avait la parole haute, qu'il ne pouvait souffrir ni retard ni contradiction, et qu'il trouvait toujours

l'ouvrage en arrière... Reste à savoir si Fâge Ta changé...

Son regard fixé sur son compagnon semblait Tinterroger à cet égard. — C'est-à-dire... voilà ! répliqua François, qui; satisfait de cette explication vaudoise, se mit à faire claquer son fouet ; puis, voyant un nuage de tristesse passer sur le front de Marthe, il ajouta d'un ton d'intérêt : — N'allez pas pourtant prendre peur au moins. C'est vrai, le maître n'est pas Irop commode ; mais il ne faut pas croire non plus que ce soit un garou ! Il a été baptisé dans son temps, quoiqu'il en dise. Et puis on sera là pour vous avertir et pour vous donner du réconfort. Soyezpaisible, il n'y a pas pire que moi pour défendre ceux qui m'agréent.'

— Que Dieu vous récompense pour vos bonnes intentions, François ! dit la Bernoise. Soyez sûr que je ne les oublierai ni ici ni ailleurs.

L'émotion attendrie avec laquelle ces mots étaient prononcés gagna le jeune homme; il prit la main de Marthe en répétant ses assurances de bonne amitié, et s'asseyani près d'elle sur la luge: ~ Pour ne pas mentir, on a besoin d'une rude patience làbas, dit-il, et sans les gages, j'aurais dit depuis long-

temps au maître : Adieu ! je fai vu ! Mais^ pas moins, o^n finit par prendre la chose en accoutumance. Je VOUS aiderai, comme on dit, des quatre fers. Seulement l'oncle ne doit pas savoir que nous nous accordons, et pour ça faut jamais... Il s'interrompit tout à coup.

— Qu'y a-t-il ? demanda Marthe.

— Regardez là-bas, derrière le clêdar (\), murmura le valet en baissant la voix. C'est le maître !

La jeune fille se leva aussitôt pour courir à son parrain; mais elle fut subitement arrêtée par un juron qui la fit tressaillir.

- Vain nom de Dieu ! voilà donc ce qui te retarde ? cria Barmou à son valet ; tu restes en route à faire le galant quand l'ouvrage appelle au logis ? Je t'ai donné, il paraît, une ermaille et une Ivye pour carrioler les gracieuses (2) ?

— Je vous amène celle que vous attendiez, répondit François d'un ton de condescendance familière. Est-ce que vous ne reconnaissez pas votre

(t) Clédar, barrière établie dans une haie. (2) Une ermaille, une vache. — Les gracieuses, les jeunes filles.

fillole ? Je l'ai rencontrée à la croisée des chemins qui demandait sa route au cousin Abraham.

— Ce qui foit que dès l'arrivée je me suis trouvée en famille, ajouta Marthe, qui s'approcha de Barmou pour l'embrasser.

Celui-ci la laissa faire en grommelant quelques injures contre Chérot; puis, s'adressant à François : — Et toi, un peu de hâte ! continua-t-il ; montre que tu as des jambes et un fouet î En route, saint lâche ! les bêtes attendent après leur fourrage.

A ces mots, le vieux paysan reprit lui-même le chemin du logis le long des champs, tandis que François forçait la vache à presser le pas. Marthe resta un instant incertaine de ce qu'elle devait faire; mais, voyant que son oncle ne l'encourageait par aucun signe à le suivre, elle prit le même chemin que la luge, honteuse et le cœur gros de l'accueil qu'elle venait de recevoir. Barmou la précédait de quelques pas de l'autre côté de la haie. A chaque détour du chemin, elle pouvait apercevoir son profil, qui se découpait sur le ciel déjà sombre. Les lignes en étaient singulièrement nettes et arrêtées, mais avec une expression de dureté railleuse qui, dès l'abord, repoussait. L'œil enfoncé brillait

rond et petit sous des sourcils aux poils épars ; la mâchoire dégarnie laissait se rejoindre le nez et le menton ; une barbe rousse, entrecoupée par les marques livides de la petite vérole et longue alors de huit jours, tachetait son visage; quelques mèches de cheveux fauves à demi grisonnants étaient collées sur ses tempes creusées. Maigre et petit de taille, le vieux paysan avait cette vivacité de mouvement qui annonce moins la vigueur que la fièvre de l'activité. Il était vêtu d'un habillement complet de mitaine jaunâtre blanchi sur toules les coulures. Les rayons mourants du jour, qui laissaient dans Tombre le chemin creusé sur la pente, éclairaient le champ plus élevé dont il suivait la berge, et Yenveloppaient d'une sorte de nimbe rougeâtre qui lui donnait je ne sais quoi de diabolique. Marthe ne pouvait détacher son regard de cette espèce de vision, et chaque fois que Barmou se retournait à demi de son côté, elle sentait son sang se figer de frayeur. Après quelques détours au flanc de la montagne, tous trois aperçurent la toiture des Morneux, qui se montrait au-dessus d'un bouquet de cerisiers. A en juger par le nombre des appentis de service et par l'ampleur de la fosse à fumier qui s'étendait devant

LA FiLLOLE DES ALLEMAGNES. 9 3

l'étable, le domaine devait être d'une notable importance pour le pays. Dès que le bruit du traîneau se fit entendre, un jeune garçon et une servante qui étaient accourus voulurent aidera dételer; mais Barmou les chassa.

' — A votre ouvrage, fainéants ! cria-t-il. Faut-il être quatre pour mettre un cheval à la longe ? Voyez s'ils ne sont pas toujours à rafîùt du rien faire ! autant de valets, autant de voleurs do pain !

Le jeune garçon et la Savoyarde n'entendirent pas ces derniers mots : dès le premier ordre du maître, tous deux s'étaient hâtés de rentrer. Jacques continua de maugréer tout en détachant du traîneau la vache que François conduisit à l'écurie, tandis qu'il prenait lui-même à brassée une partie du fourrage chargé sur la luge et le portait à l'étable. Marthe, restée debout à quelques pas et ne sachant que devenir au milieu de cette bourrasque, se décida h prendre le reste des tiges de maïs dont elle garnit les râteliers. Barmou la laissa faire sans rien dire, et gagna la maison, où elle le suivit

Ce fut là seulement qu'il lui adressa directement la parole. Il attacha sur elle ses yeux gris, et après avoir paru jouir quelques instants de son embarras :

— C'est donc toi enfin ! dit-il d'une voix brève : ta mère s'est pourtant décidée à t'envoyer ? Nom du diable! il était temps ! Encore huit jours, et j'aurais retiré de vous mon bon avoir, car c'est une grande grâce, sais-tu? que je vous fais à toutes deux de te prendre ainsi en paiement de ce que me devait le défunt.

— Ma mère l'a compris de même, et nous vous en remercions, répliqua timidement la jeune fille.

— A la bonne heure ! reprit Barmou, nous verrons ta bonne volonté. La mère dit que tu es une vaillante travailleuse; mais je ne prendrai pas son dire pour caution, vu qu'elle a toujours été, pour son compte, un peu nonchalante.

— Ma mère ! répéta Marthe étonnée.

— Oui, oui, continua le paysan ; ça convenait à ton père, qui aimait de même às'ébaudir. — Encore un fier avale-royaumes, celui-là! (1)

— Ah ! par grâce, mon parrain, ne parlez pas ainsi, interrompit la jeune fiUe dont les yeux se mouillèrent.

— Quoi donc ! reprit Barmou en ricanant ; est-ce

(1) i l'aie-royaumes, dissipateur.

que tu es une fille à superstitions ? Pourquoi ne saurais-tu pas ce qu'il y a à dire sur ceux qui Vont mise au monde?

— Parce que ce n'est pas à moi de les juger, répliqua Marthe avec une énergie émue, et qu'il y a un commandement qui nous ordonne d'honorer notre père et notre mère.

Le paysan redressa la tête et cligna l'œil.

— Ah ! oui-dà, tu te chausses chez ce cordonnierlà ! dit-il d'un ton ironique ; eh bien ! tu sauras, la fille, qu'aux Morneux il n'y a de commandements que les miens, que je dis ce qui me plaît, et qu'on m'écoute quand même ; mais en voilà assez pour le quart d'heure, les autres t'apprendront comment on se gouverne iei. —Holà ! hé ! la Lise ! est-ce que nous ne soupons pas aujourd'hui?

— Voilà ! répondit la servante, qui arriva avec tout ce qu'il fallait, et commença à mettre le couvert en jetant à la nouvelle venue des regards mécontents. Marthe voulut l'aider; mais la Lise lui déclara sèchement qu'elle n'avait besoin de ^personne pour faire son ouvrage, et que la demoiselle devait prendre garde de gâter ses beaux atours. Leboube (bouvier), qui entra peu après, ne se montra

pas plus accueillant : il alla s'asseoir près du foyer, alternativement occupé de regarder la Bernoise et d'échanger avec la Lise un rire moqueur. L'oncle Jacques observait du coin de Toeil la réception faite à Tétrangère. En même temps qu'il s'amusait de son malaise, il se réjouissait de ces annonces de malveillance qui le rassuraient contre la bonne entente de ses gens. Il était, en effet, de ceux qui pensent que l'accord des serviteurs fait la ruine des maîtres, et il avait toujours appliqué chez lui la maxime royale « diviser pour régner. » François, qui se présenta à son tour, sembla se mettre à l'unisson des autres, et ne vouloir donner aucune suite aux bonnes intentions précédemment annoncées. Il affecta de ne point prendre garde à la jeune fille, s'approcha de la fenêtre sans lui parier, et se mit à battre la charge sur le vitrage.

Enfin le souper fut servi, et chacun prit place, sauf Marthe, pour qui la Lise avait malicieusement négligé de mettre un couvert. Barmou, voyant qu'elle ne s'approchait point, lui demanda brusquesi elle refusait de souper avec les autres.

— Excusez-moi, répondit-elle timidement ; mais je ne voyais point ma place.

— Ah! Jésus! c'est ma faute, s'écria la Lise, qui parut alors s'apercevoir de son oubli volontaire ; je n'ai pas servi la demoiselle, et faut croire qu'elle n'a pas l'accoutumance de se servir elle-même.

Barmou sourit à la façon des loups qui se pourléchent. — Allons ! vas-tu déjà guerrer ( 1 ), la Savoyarde ? dit-il d'un air hypocritement pacifique ; tu sais bien que j'aime la paix ! Ne tardons pas davantage, croyez-moi ; faut jamais faire attendre les gourmandises.

En parlant ainsi, il avait gagné le haut bout de la table, où il s'assit. Le petit Baptiste, François et la Lise prirent également leurs places. Barmou commença par se verser un plein verre de salvagnin (2) dont il avait près de lui une bouteille, tandis qu'un pot de cidre coupé au tiers était placé devant les autres convives. Après avoir vidé son gobelet et fait claquer sa langue contre son palais, ce qui était une manière détournée et narquoise de vanter l'excellence du vin qu'il venait de boire devant ceux qui n'en buvaient pas, il s'empara delà grande fourchette de fer et mit la main au plat.

(1) Guerrer, faire la guerre.

(2) Espèce de vin qui se récolte dans le canton de Vaud.

Dansceraomentj un geste d'avertissement adressé à Marthe par François fit lever les yeux au paysan, et il aperçut la jeune fille debout devant la place qui lui avait été assignée.

— Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda-t-il ; pourquoi rester là, droite comme un échalas ? Croistu par hasard que nous allons nous mettre en danse? Qu'attends-tu pour prendre ta nourriture ?

— J'aitends que mon parrain veuille bien prier Dieu de la bénir, répondit Marthe avec m.odestie.

La demande était si inattendue, elle heurtait tellement les habitudes établies aux Morneux par l'oncle Barmou, qu'il y eut un mouvement général. François haussa les épaules d'un air contrarié, la Lise se récria, et Baptiste fit entendre un rire bête que le vieux paysan interrompit par des imprécations. Aux paroles de Marthe, le sang lui était monté jusqu'aux yeux, et il s'était redressé comme une couleuvre blessée. — Ah! tu es donc aussi dans les momières Ao'il s'écria-t-il. Le diable me torde, j'aurais dû m'en douter ! c'a toujours été le vice des femmes de la famille : ta mère et tes tantes apportaient partout leur Bible et leur chaufferette; mais apprends bien une chose, la Bernoise, c'est qu'ici il

n'est pas question de vos farces. Tu n'es pas venue aux Morneux pour faire ton salut^ je suppose?

— Pardonnez-moi, mon parrain^ dit la jeunefille avec douceur, on peut le fcdre partout.

— Et moi, mille damnations! reprit le paysan Je te dis que tu es venue ici pour traire, pour filer et pour ranger la maison, ce que tu commenceras dès demain, pendant que la Savoyarde ira aux champs.

— C'est dit, répliqua Marthe avec soumission ; mes forces et mon temps sont à votre service.

— Comme aussi ta volonté, entends-tu bien? ajouta Barmou, qui fixa sur elle des regards où brillait la colère. Ecoute ceci : il y a quinze ans qu'aucun pasteur n'a mis le pied sur le seuil des Morneux, et je ne sais plus le chemin du temple. Je ne veux pas de fanatiques chez moi. Tu vois la Lise, qui est catholique, soi-disant; François, qui a été instruit au catéchisme huguenot, et le boube, qui n'est rien du tout : eh bien ! tous trois n'ont pour bon Dieu que saint travail avec sainte pitance, et c'est moi qui suis leur curé.

— Que Christ vous pardonne ainsi qu'à eux! dit Marthe avec une gravité pleine d'onction, mais moi, — qu'il en soit béni ! — j'ai reçu une plus grande

iOO SCENES ET RECITS DES ALPES.

grâce, et si nous ne devons point prier ensemble, je prierai seule pour tous.

Barmou frappa la table du poing.

— Par les cinquante diables ! ne t'en avise pas, s'écria-t-il, je ne veux entendre ni vos psaumes ni vos oraisons.

— Aussi les répéterai-je tout bas, mon parrain.

— Pas même, pas même! interrompit le vieux paysan hors de lui ; la male-mort me vienne ! il ne sera pas dit que j'aurai souffert ici vos grimaces. Assieds-toi et mange sans patenôtres, ou bien enlève ton souper et détale.

— Ce sera à votre commandement, dit la jeune fille, qui prit tranquillement le morceau de pain placé devant elle et quitta la table.

— Cours donc, mauvaise chanle-plcure (i) ! s'écria Barmou en se levant à moitié, va demander qu'il te tombe de la manne pour manger sur le pouce. La Savoyarde, montre-lui le moulin à prières de la tante Isabeau, c'est la chambre qui lui convient.

(1) Chante-pleure^ qui pleure et qui rit alternativement.

La pièce autrefois occupée par la tante Isabeaii formait l'angle de ia maison. Éclairée par deux fenêtres dont l'une regardait le lac, l'autre la montagne, cette chambre était depuis longtemps inhabitée. Sur le plancher s'étalaient des graines potagères, exposées la au soleil et gardées poursemence. Trois immenses armoires, renfermant, outre les vêtements de la défunte, les réserves de linge, les provisions d'hiver et quelques poupées de lin, garnissaient une des parois; contre l'autre s'appuyaient le vieux lit à baldaquin avec ses rideaux de serge verte à ourlet rose, une commode surmontée d'une petite niche en verre, sous laquelle se dressait un bouquet de fleurs artificielles, et quelques chaises à fond de bois. Près de la fenêtre, on voyait un vieux

fauteuil à bras, et devant le fauteuil, un petit guéridon sur lequel se trouvaient encore les lunettes de la vieille tante et le tricot que la mort était venue interrompre. Au-dessus, dans le trumeau, on avait suspendu un cadre de bois noir renfermant une de ces lettres ornées d'images symboliques et de guirlandes coloriées que les écoliers de la Suisse allemande adressent à leur famille le jour du nouvel an. Marthe s'approcha et y lut la signature de Tonde Louis, le besson (I) de sa mère, mort en Amérique depuis longues années, mais dont le souvenir lui était cher et présent par tout ce qu'elle en avait entendu raconter. A côté, sur une petite étagère, elle crut reconnaître un livre — qu'elle prit vivement : c'était l'ancienne Bible de la famille. Sur les premiers feuillets, on avait soigneusement inscrit les principaux événements domestiques, les naissances, les mariages, les morts, et la plume qui avait enregistré chacun de ces faits y avait ajouté un renvoi à des passages qui devaient servir d'actions de grâces ou de consolation. Les pages du livre saint, jaunies par le temps et frangées au bord,

(l) Besson : ce mot est employé en Suisse comme en France pour indiquer un jumeau.

prouvaient que les mains de plusieurs générations ujourd'hui ensevelies dans la tombe les avaient successivement feuilletées. On trouvait là comme une trace du passage des ancêtres; c'était le mémorial de la famille, réduit à ce qui avait véritablementsignalé ces humbles existences/ créées danl'obscurité, poursuivies dans le travail, terminées sous un rayon d'espérances immortelles.

La jeune fille se sentit saisie de respect, elle baisa le saint volume avec une vénération attendrie et l'ouvrit au hasard. Le Livre de Job se trouva sous ses yeux : elle se mit à lire lentement ce récit merveilleux du combat engagé entre Dieu et Satan, cette plainte de la foi aux prises avec les douleurs humaines. A mesure qu'elle lisait, une sorte d'exaltation intérieure relevait son courage; les paroles de la Bible agissaient sur elle comme ces cordiaux souverains dont quelques gouttes suffisent pour ranimer la vigueur abattue. Toutes les images de la maison paternelle se réveillaient autour de ces versets, lus tant de fois avec sa mère, exphqucs si souvent par le pasteur de son village. Marthe croyait entendre leurs voix, elle se rappelait les circonstances de cette lecture, les commentaires édifiants.

les vaillantes résolutions. Le livre sacré était pour elle un sanctuaire où s'étaient réfugiés les souvenirs les plus purs, les plus encourageants et les plus chers : à côté de Taccent inspiré retentissaient les accents de toutes les fées de Tenfance et du foyer. Ses larmes, jusqu'alors retenues, coulèrent librement ; mais, loin de Taffaiblir, elles la fortifièrent. Ramenée aux idées de résignation, les duretés dont elle venait d'avoir à souffrir ne lui parurent plus que des épreuves de peu d'importance. Elle jugea que Dieu l'avait suffisamment dédommagée en lui donnant, dans celte demeure sans croyances, la seule retraite où la foi des aïeux eût été conservée. Il lui sembla que l'âme de la tante Isabeau continuait à habiter avec elle la chambre écartée, qu'elle l'aurait pour compagne et pour protectrice. Aussi son cœur, qui avait d'abord fléchi par surprise, reprit-il sa force et sa sérénité. La jeune Bernoise était à cet Age où Ton accepte sans marchander les taches laborieuses, où, riche de vie, on donne volontiers son sang et ses larmes, où la couronne d'épines enfin est un supplice qui orne et une douleur qui relève.

Après une prière fervente, Marthe mangea près-

que gaiement le morceau de pain sec emporté du souper et se coucha, fermement décidée à tout supporter pour acquitter la dette de son père. Son ignorance soutenait sa bonne volonté, et lui donnait même espoir de rappeler l'oncle Barmou à de meilleures pensées. Avec plus d'expérience^, elle eût su que les âmes endurcies étaient difficilement ramenées, que dans les conditions journalières les conversions étaient rares et qu'il fallait, pour transformer les persécuteurs en apôtres, les éclairs miraculeux de la route de Damas ; mais elle n'en était point encore arrivée à cette aride conviction qui arrête l'effort et éteint jusqu'au désir. Dans sa foi naïve, elle pensait que tous les cœurs doivent s'ouvrir sous les rayons de la tendresse et de la douceur.

Ainsi raffermie, elle se leva le lendemain dès le point du jour, descendit promptement et prit possession du domaine qui lui avait été assigné la veille par son parrain. Personne n'était encore debout ; il fallut qu'elle se mit au fait de tout sans guide et sans conseil, mais ce fut pour elle le moyen de mieux voir et de s'instruire plus complètement. Lorsque la Lise parut, elle trouva à son grand dépit;,

le ménage déjà fait et les vaches tirées. Ne pouvant s'en plaindre tout haut, elle saisit le prétexte de quelques modifications apportées aux arrangements intérieurs pour se récrier contre les nouvelles venues qui prétendaient tout réformer et affectaient un zèle toujours de courte durée. Marthe lui répondit tranquillement que, d'après la volonté de son oncle, le ménage la regardait seule désormais, qu'en ayant la responsabilité elle devait en avoir la libre direction, et qu'elle demandait à Lise de ne pas plus s'en inquiéter qu'elle ne s'inquiéterait ellemême des travaux des champs.

Barmou entra comme elle achevait ces mots, et la Savoyarde, qui avait des raisons particulières de se croire quelque crédit près du maître, se mit à crier que la Bernoise V insolent ait, et qu'elle ne se laisserait pas ainsi marcher dessus par une étrangère. Elle en eût dit davantage, si le vieux paysan, qui avait apprécié d'un coup d'œil la besogne faite, ne lui eût imposé silence en lui ordonnant brusquemicnt d'aller rejoindre François au labour. La résistance suppose une force intérieure qui participe de la vertu ; tout ce qui est corrompu s'affaisse ou se dissout : la servante avilie par une domination à la-

quelle elle n'avait rien su refuser rentra subitement dans ses habitudes serviles,, et se hâta d'obéir. Ainsi affranchie d'un contrôle humiliant, Marthe fit tous ses efforts pour établir aux Morneux un ordre dont on avait depuis longtemps perdu la tradition. Il y a dans l'aménagement domestique quelque chose qui révèle nos goûts, nos habitudes, presque notre âge. Le soleil de la jeunesse et les brumes des années déclinantes jettent sur le foyer leurs lueurs ou leurs ombres. Marthe introduisit dans le rangement du ménage je ne sais quelle grâce champêtre qui semblait un reflet d'elle-même. Les plus belles faïences furent étalées sur les planchettes, des fleurs ornèrent les vases de porcelaine ébréchés posés sur le buffet; elle rangea sur la cheminée, entre les deux flambeaux de cuivre, les plus belles poires du fruitier, décoration agreste qui rappelait les vergers et symbolisait l'abondance. Les tables et les bancs furent cirés avec soin ; les ustensiles les plus vulgaires devinrent, par l'éclat de leur propreté, de véritables ornements du logis. Dès le premier regard, tout agréait; on se sentait à .l'aise et disposé à rester. La laiterie ne fut pas moins habilement dirigée, et Barmou s'en aperçut, au bout de

quelques jours, à Taugmentation et à l'amélioration des produits. La Lise avait cette activité brutale qui se dépense sans ordre, sans réflexion, et qui prend la fatigue pour le devoir accompli. Avec moins de mouvement et moins de bruit, la nouvelle servante fit mieux et davantage.

Le parrain de Marthe avait attendu la fin du premier mois en observant sans rien dire ; il comprit la valeur de l'acquisition qu'il venait de faire, mais il n'en laissa rien paraître. Il avait pour principe que la politique du maître qui veut tenir ses gens en haleine doit être de se montrer toujours médiocrement satisfait, et que la louange est une avance faite à la résistance ou à la paresse. Aussi se promit-il bien de ne pas gâter Marthe en lui laissant soupçonner ce qu'elle valait, mais de chercher plutôt toutes les occasions de la prendre en faute. Il était d'ailleurs partagé entre deux sentiments contraires qui changeaient à chaque instant ses dispositions à l'égard de la jeune fille. Tandis que, d'un côté, sa bonne grâce, sa bonne hu^neur et sa science de ménagère le charmaient, de l'autre sa paisible assurance et son obstination de piété l'agaçaient jusqu'à la colère. Maître absolu dans son domaine, le vieux paysan

tait accoutumé atout faire plier devant lui. L'attitude craintive de ses serviteurs était devenue à la longue une des conditions de son existence. Il avait besoin de faire peur, comme certaines gens de faire parade de leur force ou de leur beauté ; il y mettait sa satisfaction, son point d'honneur. A l'exemple de Louis XIV, qui, pour essayer son air majestueux, se plaisait à regarder fixement ses valets de chambre j usqu'à leur ôter la parole, le père Barmou s'amusait de loin en loin à jouer l'emportement et à voir trembler ceux qui l'entouraient. C'était, avec ses affectations bruyantes d'incrédulité, son véritable orgueil, l'air sous lequel il s'était produit dans le monde, et qu'il tenait à conserver comme l'expression de sa personnalité.

Ce caractère moitié réel, moitié factice, avait inspiré aux plus scrupuleux une sorte de terreur et aux autres une réserve dont le propriétaire des Morneux était secrètement ravi. La vanité humaine s'accommode de tout ce qui exhausse; quand on ne peut briller par la gloire, on accepte de se distinguer par la réprobation, et il y a dans la plupart des hommes quelque chose d'Érostrate. Or la jeune Bernoise lui refusait positivement cette satisfaction

ilO SCÈiNES ET RÉCITS DES ALPES.

accoutumée : sa soumission restait également étrangère à la bravade 03 à la crainte. Marthe ne semblait pointsouffrir de Tabsence d'approbation; elle subissait les reproches sans abattement et n'était évidemment occupée que d'accomplir son devoir avec simplicité. Barmou avait en vain tourné autour de cette âme pour y trouver un point vulnérable : la bonne grâce de Marthe le désarmait. Il avait fallu fermer les yeux sur le recueillement qui trahissait la prière de la jeune fille au commencement des repas, ne pas entendre ses expressions respectueuses lorsqu'elle parlait des choses de la religion, et feindre d'ignorer les causes de ses sorties du dimanche à l'heure du sermon.

Cette dernière tolérance avait été la plus difficile à admettre par l'ancien soldat : elle contrariait trop ostensiblement les principes établis aux Morneux pour ne point prouver à tous que sa volonté avait cessé d'y être souveraine. Bien des fois Barmou avait été près de s'opposer ouvertement à ce qu'il appelait les momeries de Marthe ; mais l'incertitude de la réussite l'avait toujours retenu. Il commençait à comprendre la difficulté de combattre ces âmes douces et sans révolte qui, solidement ancrées

sur une foi, flottent dans Forage sans jamais céder ni périr.

Un dimanche qu'il sortait vêtu de son meilleur habit et coiffé de son feutre neuf pour se rendre chez le notaire auquel il voulait parler de quelques hommées de prairies dont on annonçait la vente, il rencontra devant le seuil le cousin Chérot et Pierre Larroi, qui descendaient également au village. Larroi était un de ses voisins et, après lui, le plus riche paysan des alentours; il eût même occupé le premier rang sans un procès contre un parent bernois qui Tavait privé d'une portion de ses biens. Cet amoindrissement d'opulence avait empoisonné la prospérité de Larroi ; moins riche, il s'était cru pauvre, et son ressentiment contre celui qui l'avait dépouillé s'était étendu à tous les gens de la même race. Quiconque venait des A/Zema^ries lui paraissait un ennemi ; c^était une de ces haines maniaques pour lesquelles tout devient prétexte d'éclater* Barmou, qui savait sa folie, cherchait d'habitude à l'éviter; mais Abraham ne pouvait laisser échapper l'occasion de prouver sa parenté avec le richard des Morneux, et il salua Barmou de loin du titre de cousin.

— Adieu! adieu ! répliqua Jacques en bon Vaudois pour qui ce mot signifie bonjour.

— Vous voilà endimanché de bonne heure, cousin, reprit Chérot; auriez-vous entendu par hasard le son des cloches, et descendez-vous vers la piscine où se distribue Peau de la régénération ? Les yeux aveugles commencent donc à voir la lumière depuis l'arrivée de la jeune parente ?

Jacques fit un mouvement.

— La Bernoise ! s'écria Pierre ; c'est-il de la Bernoise que vous parlez, père Abraham ? Qu'a-t-elle donc fait, dites ?

— Elle a confessé tout haut la vérité, répliqua Chérot avec pompe ; elle est descendue des Morneux à la maison de Dieu.

— Elle va au temple, vous voulez dire, reprit Larroi; au fait, je m'en souviens à cette heure. Ah bien ! mais Jacques ne s'y oppose donc plus ?

— Qu'importe l'opposition des irrégénérés ? remarqua solennellement Chérot.

— Tais-toi, pinte baptisée ! interrompit Barmou à bout de patience ; ce qui se passe aux Morneux ne regarde ni toi ni les autres.

— Alors tu conviens de la chose ? interrompit

Pierre. Par ma vie ! j'en étais sûr ! Dès qu'on a ouvert sa porte à quelqu'un des Allemagnes, tout est tini !... A moi on m'a pris monbien^ à toi ton commandement ! Bernoises ou Bernois, c'est toujours le malheur ! Je gage que tu n'es plus le maître chez toi !

Les yeux de Jacques devinrent jaunes de bile. — Tu ne crois pas cela ! dit-il dédaigneusement ; non, mille dieux ! tu ne peux pas le croire ! Tout le monde sait que mes gens sont dans ma main comme ce bâton, n'allant qu'où les conduit mon désir.

Marthe sortait de l'habitation dans ce moment même, parée de son plus beau costume et tenant à la main son livre de psaumes.

— Ceci nous apprend que la créature descend aux sources de l'édification, dit Abraham en la montrant à son cousin.

— Voyons ce que tu vas faire, reprit Larroi, qui guigna Jacques. Si la Bernoise va au temple par ta franche volonté, c'est clair que tu es devenu un saint, sinon tu nous montreras comment ellet'obéit.

Barmou, qui se préparait à passer outre en haussant les épaules, s'arrêta brusquement. Le dilemme

était trop péremptoire pour qu'il fût possible d'y échapper. Laisser partir Marthe, c'était évidemment donner prétexte au voisin de le rendre ridicule en répandant le bruit de sa prétendue conversion ; mais s'il retenait la jeune fille d'autorité, il s'exposait à l'éclat d'une désobéissance qui compromettait gravement sa réputation de maître. Des deux côtés il y avait donc péril. Le vieux paysan le comprit sur-le-champ; il ne manquait au besoin ni de finesse ni de ressources d'esprit : il résolut de tourner la difficulté. Marthe traversait la cour , il l'appela sans paraître prendre garde à son livre ni à son costume.

— Écoute un peu, toi, dit-il d'une voix qui n'avait que l'apparence de la rudesse : faut que je descende vers le village pendant que la Lise et François vont aux regains là-haut; rappelle-toi que je laisse la maison à ton incombance,

La jeune fille parut déconcertée.

— Mais , hasarda-t-elle , Baptiste est dans le solù

— Le boube ! répéta Barmou ; est-ce que tu voudrais donc confier notre bien à la garde d'un pareil idoine, quand on a vu rôder les bouteurs de feu au-

LA FILLOLE DES ALLEMAGNES. 1 ] r>

tour des mazois ? Faut que quelqu'un reste au logis (1).

— On y sera donc ! répliqua la jeune fille en jetant un regard de regret vers le clocher qui pyranriidait au bas de la montagne ; puisqu'il le faut, c'est que Dieu le veut. J'aurai Tœil sur tout; notre maître; vous pouvez sortir en paix.

A ces mots^ elle rentra tristement^ et Barmou^ qui craignait quelque complication, se hâta de partir : ses deux interlocuteurs le suivirent.

— Hélas ! soupira Abraham, qui avait regardé la jeune fille rentrer, j'aurais dû le prévoir : la chair est faible, et la cousine a cédé.

— Ce n'est pas toujours qu'on lui ait fait faire la chose d'autorité ! objecta Larroi. Vrai Dieu ! je ne te reconnais plus, Jacques , te voilà devenu roi des agneaux.

— C'est bon ! dit Barmou, qui pressa le pas pour rompre l'entretien.

— Non, foi d'homme ! continua ironiquement

(1) Mazots, cabanes élevées dans la montagne pour abriter le foin. — Soli, le grenier à fourrage. — Incombance , responsabilité. — Idoine, idiot.

Pierre, je vois qu'on avait raison de dire que la Bernoise devenait maîtresse aux Morneux.

— Cest-il bientôt fini ? demanda le paysan, qui se contenait avec peine.

— Quand tu lui parlais tout à Theure, ajouta Larroi, ta parole avait plutôt Pair d'une prière que d'un commandement.

— Ah ! tonnerre du ciel ! en voilà pourtant assez ! s'écria Jacques, qui entra dans lesvignes et pressa le pas pour éviter un plus long entretien, mais qui ne put s'empêcher d'entendre l'éclat de rire du voisin. Au fond, lui-même n'était pas satisfait de la manière dont il venait de se tirer d'embarras ; il sentait que son omnipotence domestique était sérieusement compromise et sa réputation en péril. Il se dit qu'il avait été trop faible avec Marthe, qu'un peu plus de persistance l'aurait pliée comme les autres à la discipline des Morneux; mais il avait beau se le dire, quelque chose en lui protestait tout bas. Sans doute il pouvait placer la jeune fille dans l'alternative de se soumettre ou de partir ; néanmoins il prévoyait son choix et sentait l'impossibilité de la remplacer. Aussi, son intérêt aidant, commença-t-il à chercher des excuses à sa tolérance. Après tout, une si vail-

lante créature méritait bien qu'on lui passât quelque chose ; la religion était son seul vice, et qui pouvait se vanter d'être parfait ? Les gens raisonnables devaient se contenter de la plaindre. Barmou, lui, avait d'ailleurs toujours été pour la liberté de conscience, — quoiqu'il soutînt que l'homme n'en eût pas. C'était bien à des imbéciles comme Larroi de le soupçonner de conversion. Sa conduite prouverait au reste ce qui en était; on verrait s'il ne saisirait point comme par le passé, toutes les occasions de jouer quelque tour au pasteur, s'il ne voterait point au conseil contre les dépenses pour le culte, s'il ne chanterait pas à la pinte (1) les plus hardies chansons du régiment !

Un peu relevé par ces belles résolutions, Barmou arriva chez le notaire ; mais il était dit que ce jourlà tout lui deviendrait ennui. Il apprit que le morceau de pré qu'il convoitait venait d'être vendu à un de ses ennemis, grand chanteur de psaumes. Descendu pour le culte au premier son de la cloche, ce lecteur de Bible avait précédé notre homme de quelques instants, et avait conclu le marché aux

fl) la pinte^ le cabaret.

meilleures conditions. Son zèle pour Dieu lui est tourné à profit, fit observer le notaire en souriant.

Jacques secoua la tête. — Oui, oui, murmura-til; voilà nos momiers ! le soin de leurs âmes n'apporte jamais de nuisance à leur bourse ; taîit plus ils ont de religion, tant plus ils aiment les gros intérêts !

Il sortit rhumeur aigrie et se dirigea vers la pinte de Mollard, où il espérait se décharger le cœur. C'était là que venaient le dimanche tous les esprits forts de Cully, qui, comme Rabelais, avaient adopté pour dieu la dive bouteille. Par malheur, le soleil, qui s'était montré brusquement après plusieurs jours de pluie, avait rappelé les fenaisons en retard aux compagnons habituels de Jacques, et ceux-ci, peu scrupuleux sur le repos du dimanche, étaient allés faucher dans la montagne. Barmou ne trouva à la pinte que quelques buveurs incurables abrutis par l'ivresse et incapables de lui faire une société ni un auditoire. Après avoir vainement attendu, il se décida à regagner les Morneux, mécontent de tout le monde, et ne voyant d'autre ressource que de prendre également sa faux et de monter aux hautes prairies; mais à mesure qu'il avançait, les cimes se

chargeaient de nuées qui descendaient rapidement le long des pentes comme une avalanche brumeuse. Le ciel^ de plus en plus couvert, prenait cette teinte d'un gris uniforme qui accompagne toujours le vouarel (1) ; une pluie fine et serrée grésillait déjà à petit bruit sur les larges feuilles des noyers. Le paysan comprit que le fauchage ne pourrait continuer ce jour-là, et qu'il était inutile de rejoindre la Lise et François aux mazots.

Sa seule ressource était de rentrer au logis ; mais Barmou ne s'y résignait qu'à contre-cœur et avec une sourde colère. Sa vie de caserne lui avait fait perdre l'habitude du foyer, et lorsque, par un legs inattendu, il s'était vu tout à coup propriétaire des Morneux, il n'y* avait trouvé ni le cercle de famille, ni les joies domestiques qui auraient pu le transformer et le retenir. La présence de la tante Isabeau, vieille, infirme et tout entière à Dieu, l'avait plutôt éloigné. Il s'était accoutumé à chercher au dehors ses distractions. En réalité, Jacques n'avait point ce qui constitue une demeure, c'est-à-dire un centre aimé qui sert de rendez-vous pour les cœurs,

(1) Vouarel, bise pluvieuse.

liO SCENES ET RECITS DES ALPES.

des souvenirs qui tiennent compagnie, des plaisirs familiers qui s'enlacent à tous les instants et constituent ce bonheur de vivre qui n'a point de nom. Pour lui, le logis des Morneux était seulement un réfectoire, un gîte et un atelier où, hors les heures de travail et de repos, il ne trouvait qu'ennui. Aussi, depuis bien des années, n'y avait-il passé une seule journée de loisir. Il avait fallu, pour l'y exposer, un concours de circonstances qu'il repassait avec dépit dans sa pensée^ en se demandant ce qu'il pourrait faire de ces heures inoccupées et comment il atteindrait le soir. '

Selon l'habitude des esprits chagrins, Barmou se mit alors à chercher instinctivement à sa mauvaise humeur un motif avouable. Il avait atteint ses premiers vergers ; son œil commença à les fouiller en tous sens, dans l'espoir d'y découvrir la preuve de quelque oubli ou de quelque négligence dont il pût demander compte. L'orage qui grondait en lui ne voulait qu'une occasion d'éclater, c'eût été en même temps un soulagement et une occupation : mais son mauvais sort semblait le poursuivre jusqu'au bout. Les clôtures étaient en bon état, les jeunes arbres bien étayés, les pentes fauchées si régulièrement,

qu'on eût pris le sol pour un tapis de velours. Cependant il se rappela quelques dégradations dans le nant (1) qui bordait ses prairies^ et fit un détour de ce côté^ certain que rien n'avait pu être réparé. Par malheur, le ruisseau amoindri s'était retiré dans son ancien lit, l'herbe avait recouvert les places monentanément envahies, et ne permettait même plus de les reconnaître. Le paysan courba la tête comme un homme vaincu et se résigna à rentrer. Malgré son désir de trouver à reprendre, il fut frappé, en arrivant, de l'ordre et de la propreté inaccoutumée des abords. La cour, autrefois encombrée par le fourrage vert ou par les instruments de labour, était libre et balayée, les étables soigneusement refermées, la co'nche (bassin) de la fontaine pure de tous débris. On avait lavé et poli au sable les bancs placés devant la maison. Les vieilles caisses de la galerie, depuis longtemps envahies par les herbes parasites, étaient regarnies de giroflées etd'œillets; la vigne, autrefois éparpillée sur le mur de la grange, avait été dirigée sous les fenêtres, et commençait à les enguirlander d'un encadrement de verdure.

(1) î^ant, petit val arrosé par un ruisseau.

C'était la première fois que ces changements, exécutés Tun après Tautrc,, se montraient à Barmou dans leur ensemble. Son œil en fut réjoui. Les Morneux avaient pris un faux air de chalet bernois. Il comprit que cette transformation était due tout entière à sa filleule. Ce qu'elle n'avait point fait, elle Tavait fait faire par son influence. Il y a dans Tordre comme dans le désordre une espèce de contagion qui gagne de proche en proche. Nous avons tous un instinct d'association qui nous fait tendre à Taccord avec ce qui nous entoure ; il faut que l'homme imite, s'il ne donne pas l'exemple. En voyantMarthe tout mettre à sa place, François en avait fait autant par sympathie, et la Lise par rivalité : l'une ne vou« lait point paraître inférieure, l'autre cherchait à agréer. Jacques ne put s'empêcher de penser qu'après tout l'influence exercée par la jeune fille tournait à son profit, et que son arrivée aux Morneux était à noter parmi ses plus heureuses chances.

Cependant la pluie augmentait; le paysan, qui commençait à la sentir à travers sa veste neuve, pressa le pas pour gagner Tauvent. Comme il y arrivait, son oreille fut frappée par des sons inaccoutumés. Marthe ranimait le feu dans la salle basse en

fredonnant un de ces airs des Alpes dont les notes élevées ont je ne sais quel éclat de gaieté naïve et libre. La voix de la jeune fille se faisait remarquer par la justesse harmonieuse qui semble naturelle aux habitans de la Suisse alémanique et qui est si rare dans les pays de race romande, car pendant que les montagnes des petits cantons retentissent d'airs nationaux et que tous les pics vous renvoient quelques sauvages mélodies, le Jura neuchâtellois, la plaine de Genève et les riches campagnes de Vaud demeurent silencieuses. Là, jamais le chant n'accompagne le travail; Thomme courbé sur la terre qu'il laboure rêve ou médite sans épandre au ciel sa joie ni sa tristesse.

Aussi, depuis que Barmou habitait les Morneux, était-ce la première fois qu'il entendait un chant de femme. On eût dit que quelque oiseau étranger, entré par hasard dans cette demeure muette, y réveillait tout à coup des échos inconnus. Bien que l'ancien soldat fût peu accessible aux impressions poétiques, ce chant lui parut une agréable nouveauté. Jacques s'approcha de la fenêtre et regarda dans la salle basse. Marthe s'occupait à préparer le souper, tout en entrecoupant ces soins domestiques

de modulations folâtres. Il y avait dans son accent plus sonore, dans ses mouvemens plus vifs, dans ses traits épanouis, une expression d'ivresse qui prouvait que Tâme de la jeune fille venait de recevoir une de ces joyeuses secousses qui doublent la vie. Barmou comprit sans peine le motif de cette sorte de transport, lorsqu'il la vit s'arrêter tout à coup, tirer de son corsage une lettre, en relire quelques lignes et la baiser. Elle avait toujours accueilli de même les missives qui lui étaient arrivées timbrées du cachet de Berne, et qui lui apportaient des nouvelles de sa mère.

Le paysan avança la tête par la croisée ouverte, et frappant sur le vitrage : —Je t'y prends, nonchalante ! cria-t-il de sa plus grosse voix; c'est à cela que tu t'occupes, pas vrai, quand le maître est dehors !

Au premier mot, la jeune fille s'était retournée en cachant le papier dans son corsage.

— Tu n'as que faire de le celer, continua-t-il en s'efforçant de garder son ton grondeur; j'ai vu que l'homme de la poste était venu.

— Il est vrai, répliqua la jeune fille, qui avait beaucoup rougi; mais mon parrain est mouillé,..

— Cela me regarde, reprit le paysan en entrant. Ce sont des nouvelles de ta mère, hein ?

— Oui... il y a de ses nouvelles, dit Marthe avec embarras ; elle se porte toujours bien, grâce à Dieu!...

— Et à sa bonne constitution! acheva ironiquement Barmou. Mais en voilà un temps! Cette gueuse de pluie m'a percé jusqu'au linge.

— J'en avais peur, fit observer la jeune fille, et j'ai préparé à mon parrain de quoi changer : il trouvera tout sur le grand fauteuil.

— C'est bon, dit Jacques, satisfait au fond de cette attention, mais qui ne voulait point le laisser voir, on sait encore se servir soi-même. Vois donc comme ça tombe à cette heure ! On dirait que toutes les gouvières (1) de là-haut viennent de crever. Aux mille diables le temps et celui qui le fait !

Il sortit sur ce blasphème et alla reprendre son costume journaUer. Lorsqu'il reparut, Marthe, qui avait jeté au foyer une poignée de sarments, l'invita à s'approcher de la brillante flambée ; mais le front de Jacques était aussi sombre que le ciel. Cette salle

(1) Gouvières, mares.

basse où il n'entrait que pour prendre ses repas ou se chauffer un instant avant Theure du sommeil n'avait rien qui pût Toccuper ni le distraire. Il promena autour de lui des regards mécontents qui s'arrêtèrent tout à coup sur plusieurs livrets rangés dans le dernier compartiment du vaissellier.

— Dieu me damne ! qu'est-ce encore que cela ? demanda-t-il en les montrant du doigt.

— Ah ! j'oubliais^ dit Marthe, qui courut prendre les livrets. On vient d'apporter les comptes de la fruiterie pour qu*ils soient réglés par mon parrain; on les viendra reprendre ce soir.

Barmou éclata en malédictions. Nommé depuis quelques jours seulement caissier d'un de ces utiles établissements qui, en concentrant les produits de toutes les vacheries d'un village, font jouir les plus pauvres des bénéfices de l'association, il subissait pour la première fois les charges de sa nouvelle fonction. Or, comme la plupart des hommes qui vivent dans l'action, étrangers à l'usage de la comptabilité ou de l'écriture, Jacques redoutait par-dessus tout la plume et l'encrier. Je ne sais par quelle infirmité cet esprit si vif perdait toute son activité dès qu'il était mis en présence du symbole écrit. A

la vue du papier, il sentait son cerveau s'obscurcir, ses perceptions s'embarrasser ; tout lui devenait laborieux jusqu'à la souffrance. Le seul aspect des livrets lui avait fait éprouver comme un avant-coureur de ce malaise ; il les ouvrit et se mit à les feuilleter en parcourant les colonnes de chiffres d'un œil épouvanté.

— Mille millions de cordes pour pendre ! s'écria-t-il ; le moyen de se reconnaître parmi toutes ces pattes d'araignée ?

— Eh ! mon parrain, faut pas vous faire un crèvement de cœur pour si peu ! dit Marthe. Grâce à Dieu, je sais chiffrer, et j'ai réglé bien des fois les livrets de la fruiterie de Gerzensée.

— Tu pourrais vérifier les articles et régler le compte ! fit Jacques.

— Tout de suite, répliqua-t-elle en riant. Veillez seulement au feu.

Elle était allée prendre la plume et l'écritoire sur la planchette et vint s'asseoir à la table, tandis que le paysan s'approchait du foyer. A la manière dont la jeune fille parcourut les livrets, il était aisé de voir qu'elle en avait l'habitude, et, tout en donnant à son parrain quelques instructions sur les soins que

réclamait le souper, elle se mit à vérifier rapidement les comptes de la semaine. Barmou l'examinait avec une espèce d'émerveillement.

— Faut qu'une fée Tait dotée le jour de sa naissance ! murmura-t-il à demi voix. Ça n'a pas Tair de lui coûter plus que de traire la rousse ! elle vous cueille les chiffres à la volée ! Par ma foi, c'est la male-vie si je n'en profite ! A cette heure, faut que ce soit elle seule qui tienne ici la plume.

— A votre service, mon parrain, répliqua la jeune fille. J'ai fini. Mais descendez d'un cran la servante, si c'est votre bon plaisir (1).

— Voilà, dit Barmou, qui, sans s'en apercevoir passait du rôle de maître à celui de valet. Enfin Marthe se leva et l'appela pour signer.

— A la bonne heure ! reprit Jacques, ravi d'avoir échappé à ce long et ennuyeux travail, il y a plaisir d'avoir ainsi un secrétaire à commandement. Dieu me confonde ! c'est péché à ta mère de n'avoir pas fait de toi un garçon. Tu aurais pu prétendre au maroquin (^).

{]) La servante, la crémaillère.

(2) Frétendre au maroquin, c'est-à-dire au grand conseil.

LA FILLOLE DES ALLEMAG?tES. ' Î2 9

— Eh ! mon père ( 1 ), à quoi bon ? s'écria Marthe en riant. Legrillet dort aussi bien sous son brin d'herbe que Tautour sur le plus haut sapin. J'ai idée d'ailleurs que ce que j'avais à faire d'autre aujourd'hui aurait grandement embarrassé un conseiller.

— Et qu'as-tu donc fait encore, fîllole ?

— Quelque chose que vous aimez d'enfance et que ma mère m'a appris en votre intention.

Elle était allée prendre au fond du buffet un, plat couvert qu'elle posa sur la table.

— Que nous apportes-tu là? demanda le paysan intrigué.

— Vous ne devinez pas ?

— Non, le diable me torde !

— Voyez !

Elle avait enlevé le couvercle, et Jacques aperçut un plat de gâteaux dorés que poudrait une neige sucrée.

— Par ma vie ! ce sont des gauffres ! s'écria- t-il émerveillé.

— A la cannelle et au cumin, ajouta Marthe.

(1) Mon père! exclamation sui??e qui remplace : Mon dieu !

N'est-ce pas ainsi, mon parrain, que vous les aimez?

— Comment le sais-tu ?

— Croyez-vous donc qu'on ne m'ait pas parlé de vous là-bas? Allez, allez, bien avant mon arrivée aux Morneux, je vous connaissais. On m'avait fait toute votre histoire.

— Si c'est vrai !

— Et même celle de votre bon chien Helve.

— On t'en a parlé ! interrompit le paysan, dont les yeux brillèrent. Ah ! c'était une bête comme on n'en voit pas souvent.

— Elle Ta bien prouvé le jour de la vaudaire.

— Ainsi ta mère t'a raconté la chose ? Au fait, elle doit s'en souvenir mieux qu'un autre, vu qu'elle y a été à son ranko. Ah ! tu ne sais pas ce que c'est que ce vent de foudre, devant lequel rien ne tient? J'étais alors armaillé dans les hautes pâtures du Pèlerin ( 1 ); ta mère, qui avait quinze ans, était venue me rejoindre.

— Avec la Henriette.

— On t'a aussi nommé celle-là?... Oui, unebelle tille et un vrai bon cœur ? Mais bah ! la mort ne

(I) Le Pèlerin, montagne du Jorat. — Armaillé ^ pâtre. — Être au ranko, à la mort.

La FiLLOLE DES ALLErdAGNES. 131

Ten a pas moins prise, et pourtant c'était une créature rudement brave, comme eile le prouva ce jour-là.

— En vous aidant à rentrer le troupeau?

— Vrai Dieu ! elle allait sur les pentes à demi roulée par le vent, mais sans méchante peur et en se retenant aux arbres qui pliaient comme des joncs. Avec son aide, tout était en sûreté quand j'aperçus ta mère, jusqu'alors à l'abri derrière une butte, et qui regagnait le mazot. Elle arrivait à un tournant où s'engouffrait la rafale ; je voulus lui crier, mais c'était déjà trop tard : le vent l'avait fauchée, et je la vis qui dévalait le long de la ravine. Encore dix pas, et elle arrivait au ressaut ; l'abîme était au-dessous. C'est alors qu'Helve s'est jeté à son secours. Le temps de pousser un cri, il était à ta mère, l'avait saisie par sa jupe, et, cramponné à la terre, il la retenait... Quand nous sommes arrivés à elle, la bête était à bout de forces et tremblait sur ses pieds. Dans ce moment, vois-tu, je ne l'aurais pas donnée pour son poids d'écus de Brabant.

— C'est preuve de votre cœur, mon parrain, dit Marthe. Mais voilà la table servie et votre chaise à sa place.

— Pour lors^ soupons^ditBarmou, dont Phumeiir avait été insensiblement adoucie par le réveil de ces souvenirs de jeunesse. Voyons, fillole, mets-toi là. Par la bise ! tu nous as préparé un vrai festin.

— Et quand donc y aurait-il fête au logis, si ce n'est aujourd'hui ? répliqua Marthe.

Son parrain la regarda.

— Aujourd'hui ! répéta-t-il, et à cause ?

— Vous ne savez pas ! s'écria la Bernoise en frappant ses mains Tune contre l'autre avec une expression d'étonnement. Eh! mon père! avezvous donc oublié ?

— Quoi? voyons !

— Que c'est votre propre jour de naissance ! Jacques tressaillit et replaça sur la table la fourchette qu'il tenait déjà.

— Malédiction ! elle a raison ! dit-il. Sixième de juin, c'est bien le jour. Et tu savais cela, toi ? tu as voulu me fêter ?

— N'est-ce pas mon devoir et mon plaisir ? dit Marthe, dont le sourire respirait une franche amitié.

Le paysan lui saisit le bras.

— La fièvre m'étrangle ! tu es une bonne fille ! s'écria-t-il. Sais-tu que c'est la première fois que

quelqu'un y pense, oui ? qu'il n'y a jamais eu fêle ici pour moi ? Eh bien ! aujourd'hui il sera fait selon ton envie; nous nous donnerons du bon temps; et pour commencer, allume un lumignon, je veux aller chercher un vieux fût que j'avais mis à coin ( J ). Allons, vite, je reviens d'abord.

Il prit la bougie des mains de Marthe, descendit au petit caveau et en remonta bientôt avec une bouteille couverte de poussière.

Parmi tous les produits qu'il obtient de sa terre, le vin a toujours été pour le paysan vaudois l'objet d'une préférence marquée : c'est sa joie et sa gloire. Il ne parle de ce qui concourt à cette récolte sacrée qu'avec une tendresse respectueuse. Ce sont ses bonnes vignes, ses pauvres pressoirs, ses braves tonneaux. Aussi l'exhibition de la vieille bouteille réservée d'une vendange choisie est-elle une sorte d'événement domestique qui ne se renouvelle qu'aux grandes occasions; elle n'a jamais lieu sans une sorte de solennité.

Barmou reparut marchant à petits pas et la bou-

(1) Mettre à coin, mettre en réserve. — Fût, mot qui ne dcYrait s'appliquer qu'au tonneau, mais qui s'applique populairement à une bouteille.

j 3 4 SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES

teille appuyée à sa poitrine, comme s'il eût porté un enfant endormi. Il la posa doucement sur la table en la montrant à Marthe : — Ceci, vois-tu, dit-il en baissant la voix, c'est du vrai de la comète. . . Donne-moi ton verre. Du vin d'empereur !... Regarde cette couleur ! ne dirait- on pas un rayon de soleil liquide ?

La jeune fille déclara qu'elle n'en voulait point davantage.

— N'aie donc pas peur ! dit Jacques, sans insister toutefois et en remplissant lentement son propre verre ; ceci ne ressemble pas aux autres vins ; c'est un baume pour le sang. Si les morts pouvaient en boire, ils se relèveraient de dessous terre.

Il avait élevé la liqueur au niveau de la lumière afm d'admirer sa limpide couleur d'ambre, puis il se mit à la déguster à petits coups avec une sensualité réfléchie. Pendant ce temps, Marthe, toujours alerte et attentive, avait rempli son assiette, entamé pour lui un nouveau pain de froment et mis à sa portée la galette de maïs. Barmou, qui la regardait faire avec complaisance, remua la tête.

— Eh bien ! sais-tu? dit-il d'un ton plus amical qu'il ne l'avait jamais eu depuis longtemps avec

personne; il y a des quarts d'heure oh, quand je te regarde^, tu me rappelles ta mère,, une bonne créature après tout ! — C'est de mes sœurs^ celle que j'ai toujours eue le plus à gré.

— Et elle vous le rendait bien ! fit observer la jeune fille ; ali ! si vous saviez comme elle se souvient de tout Tautrefois !

— Je vois bien, je vois bien, reprit le paysan, qui remplissait de nouveau son verre d'un air pensif; elle t'a causé, pour sûr, de notre bon temps sur la montagne.

— Et aussi de vos mauvais jours ! ajouta Marthe.

— Ah ! tu veux dire quand la fièvre m'a pris dans les alpages? Au diable ! je n'y pensaisplus. Oui, oui, ce fut une dure épreuve pour elle. Personne qui pût lui donner secours; ni médecin, ni remèdes. Et moi qui allais du mauvais côté... Pas moins, elle est restée ferme et fidèle à son devoir, et sans elle je serais plié à cette heure (1). Ton verre, fdlole, que nous buvions à sa santé.

(1) Expression suisse pour dire être enseveli.

— Et à la vôtre, mon parrain.

— N'importe, poursuivit l'ancien armaillê, q\x\, une fois ramené aux images de la jeunesse, continuait à les rappeler avec complaisance; n'importe^ la vie avait beau être rude là-haut, on n'en était pas plus malheureux pour ça ! Le meilleur été que je me rappelle est encore celui que j'ai passé au Pèlerin avec ta mère et la Henriette. Le cidre était un peu aigre, le pain un peu dur ; mais nous étions vifs comme des grimpions et gais comme des laires. Le soir, nous allumions des ébaux sur la roche pour danser des coraules à trois devant la flamme ; la Henriette les savait toutes (1).

— Et il y en avait une surtout que vous aimiez plus que toutes les autres.

— La coraule de la Bergère et l'Oiseau.., Ah ! on te l'a dit? Oui, par ma vie ! c'était plaisir quand les deux filles la chantaient, et pense que je ne l'ai plus entendue depuis, car ici ils ont tous oublié les vieilles chansons. Tu la saurais, toi ? ajouta le paysan, dont les yeux brillèrent.

(I) Grimpion, le gi-impereau ; la laire, l'alouette. — Les ébaux, les feux de joie allumés dans la montagne. — Les coraules, les rondes dansées à la voix.

— Écoutez seulement. — Et la jeune fille se mit à chanter. ,^

« Sur les sapins d'Éguenoire, j'ai vu un oiselet si beau! Ses plumes étaient noires et rouges; il chantait le jour et la nuit! Quand j'entends ce que dit sa douce voix, je sens mon cœur battre. Ah! je voudrais l'avoir prisonnier dans une cage pour l'entendre toujours chanter (1 ) ! »

— C'est ça, c'est bien ça ! interrompit Jacques bruyamment; par mon saint, je crois entendre la Henriette ! Continue, fillole, continue ; ta voix me fait rebrousser de vingt années !

Marthe acheva la chanson, et, après chaque couplet, son parrain l'interrompit en frappant la table de son verre, qu'il vidait et remplissait tour à tour. Enfin, quand elle eut fini, il se leva échauffé par le vin et par ses souvenirs.

— C'est dit ! s'écria-t-il, en embrassant la jeune fille ; tu es ma mignonne, je te revaudrai le plaisir que tu viens de me faire. Quand j'entends cette chanson, ça me rappelle la montagne, ma jeunesse, la Henriette... Enfin, c'est bête à dire... mais ça

(1) La chanson de la Bergère et l'Oiseau, est en patois des Ornionts. Nous nous sommes borné à en traduire un couplet.

me fait quelque chose ! Aussi, tu vois, quand je suis arrivé ici ce soir, j'aurais voulu faire des foudres (1) ; je croyais que j'allais m'ennuyer comme une marmotte en hiver : eh bien ! foi d'homme ! tes histoires et tes airs, ça m'a ragaillardi.

— Faut-il vous en dire d'autres? demanda Marthe.

— Non ; en voilà assez pour une fois, répondit Jacques, qui allumait sa pipe ; on ne peut pas toujours chanter. Voyons, comment pourrions-nous bien finir la soirée !

— Mais comme vous la finissiez les jours de pluie dans les mazots, reprit la jeune fille. N'y a-t-il pas un jeu de cartes?

— Après?

— Nous pouvons jouer la hinoc,

— Tu connais la binoc? s'écria Jacques émerveillé.

— Et je gage que je gagnerai mon parrain ! dit Marthe en riant.

(1) Faire (les foudres, expression vaudoise pour dire gronder très-fort.

Barmou, qui s'était levé^ se rassit vivement.

— Ah ! tonnerre ! c'est ce que nous allons voir. Vite^ fillole, enlève la nappe et allunle une clarté. Ah ! tu joues la ômoc/ Alors nous allons nous amuser royalement. A la jDm^e, ils ne savent jouer que le piquet. Voyons, en place, et donne des féveroles pour marquer les points.

En un tour de main, la jeune fille eut tout préparé, s'assit devant son parrain, et commença la partie annoncée. Le paysan y mettait un entrain qu'elle ne lui avait jamais vu. Enhardie par sa bonne humeur, elle se laissa aller à une expansion tendrement familière. A chaque coup, c'étaient des exclamations et des rires auxquels Jacques s'associait franchement. L-ancien armaillé se sentait redevenu jeune; il se croyait encore dans le mazot de la montagne avec sa sœur et la Henriette. Pour compléter son contentement, soit hasard, soit inattention de Marthe, Jacques gagna coup sur coup plusieurs parties, ce qui ajouta à ses bonnes dispositions l'orgueil du triomphe. 11 en vint à être assez content de lui-même pour être content de tout le monde. La soirée se prolongea dans une gaieté que renouvelaient sans cesse les contes de Marthe, et

quand la grande pendule de la Forêt-Noire, qui occupait le coin de la salle basse, sonna dix heures, Barmou soutint qu'elle avançait, et il ne se décida qu'avec efl'ort à interrompre le jeu pour souhaiter le bonsoir à sa filleule.

L'essai qu'avait fait le maître desMorneux ne pouvait manquer de modifier quelque chose à ses habitudes. Lorsqu'il eut découvert qu'il pouvait trouver des distractions au logis, il y demeura plus volontiers. Ses visites à la pinte, sans cesser tout à fait, devinrent de plus en plus rares. Le voisin Larroi avait d'ailleurs parlé, et le paysan se trouvait exposé à des questions ou à des railleries qui lui étaient chaque jour plus importunes. Beaucoup de compagnons qui s'étaient résignés à sa royauté, tant qu'elle n'avait point été contestée, se retournèrent contre lui dès qu'ils la virent attaquée. Jusqu'alors Jacques avait roulé, au milieu des acclamations, sur le char du succès; il commença enfin à entendre, comme les triomphateurs romains, la

chanson des soldats qui plaisantaient sa gloire. Il ne lui fallut pas longtemps pour s'apercevoir qu'il sortait toujours du cabaret mécontent^ tandis que les soirées passées au logis lui laissaient le cœur gai et Tesprit satisfait. Il s'initiait ainsi insensiblement aux plaisirs domestiques. Le travail en commun autour de l'âtrC;, la causerie, les chants, la lecture, les cartes quelquefois, abrégeaient les plus longues soirées. Marthe en était la grâce et la vie. C'était elle qui trouvait toujours à renouveler les distractions. Son humeur égale rayonnait sur cet intérieur transformé, comme un doux reflet de lumière et de chaleur. Elle avait ce don d'assimilation qui force les âmes à se hausser au niveau de la nôtre, et qui établit autour de nous une sorte de température morale dont nous sommes le foyer.

Attentive à s'associer tout le monde dans cette espèce de révolution domestique, Marthe n'avait trouvé de résistance que chez la Lise, dont la jalousie grandissait en proportion de l'influence de la fillole. Mais le peu de crédit de la Savoyarde s'amoindrissait de jour en jour. Barmou, François et le boube lui-même étaient de plus en plus sous le charme de la jeune Bernoise. Les deux premiers

surtout le subissaient presque également, bien que chacun Texprimât de manière différente. Chez le vieux paysan, c'était une sorte de condescendance bourrue et variable qui semblait toujours arrachée plutôt que volontaire. Au fond, Jacques était gagné sans être changé; il cédait à Marthe parce qu'elle avait su lui plaire et parce qu'il voulait agréer à son tour ; mais il faisait cette concession de mauvaise grâce, comme un homme qui sent qu'il perd du terrain. En réalité, l'influence exercée par la jeune fille sur le maître des Morneux ne tenait pas seulement à l'attrait de sa personne, mais à la droiture et à la dignité naïve de son caractère. Habitué à tout plier sous sa violence, Barmou avait dû supporter les conséquences de sa tyrannie ; comme tous les despotes, il ne s'était trouvé entouré que d'êtres avilis ou silencieux. Quiconque se respectait et voulait qu'on le respectât s'était tenu à l'écart. Quant à François, dont la nature molle et insoucieuse avait fini par s'alanguir encore sous la dure autorité de l'oncle Jacques, il se ranima insensiblement sous l'action vivifiante de Marthe. Aussi mit-il à son service toute son intelligence et toute sa borfne volonté. Un signe, un simple désir de la jeune fille le

faisait courir. Celle-ci finit par remarquer son pouvoir ; maiS;, loin d'en abuser, elle cessa, dès qu'elle s'en fut aperçue, de rien demander au jeune valet. François avait beau Texciter à user de lui, se faire son serviteur volontaire : Marthe se tenait de plus en plus sur la réserve, évitant de se trouver seule avec François et rompant toutes les explicationsqu'il s'efforçait d'amener. Le jeune paysan en conçut une tristesse qui se révéla d'abord par une langueur silencieuse, puis par des crises de mauvaise humeur qui faillirent provoquer deux ou trois fois une rupture entre lui et Barmou. L'entremise de Marthe avait seule réussi à la prévenir.

Cependant un nuage commençait à flotter sur la sérénité des Morneux, et devait tôt ou tard amener la tempête. Parmi les bons offices rendus par François à la jeune fille, il en était un qu'elle avait continué d'accepter : c'était la course hebdomadaire à la poste du village pour y réclamer la lettre qui lui arrivait à jour fixe et n'avait jamais manqué. Quel que fût le temps ou le travail, François trouvait une heure pour cette course, et la joie de Marthe le payait de sa peine.

Un soir qu'elle lisait une lettre ainsi apportée par

le jeune garçon de ferme, celui-ci s'arrêta sur le seuil, les bras croisés. De temps en temps son regard plongeait de côté jusqu'au fond de la salle basse, et s'arrêtait sur Marthe avec une expression d'embarras irrésolu. La jeune fille continuait à lire ; son visage, éclairé par le feu, trahissait successivement toutes ses émotions : elle semblait passer de la joie à l'attendrissement, puis revenir de l'attendrissement au sourire. Enfin, arrivée à la dernière page, elle poussa une exclamation, se pencha vivement pour relire comme si elle eût craint de s'être trompée ; puis, pressant la lettre sur ses lèvres, elle se releva d'un bond. Ses yeux rencontrèrent alors l'œil de François qui l'observait, et elle rougit embarrassée.

— Il paraît que la lettre apporte de bonnes nouvelles ? dit le jeune homme.

— Oui, oui ; merci, François, répliqua-t-eiiC en cachant le papier et se remettant à ranger.

— Merci, un' tel ! voilà tout le paiement ! fit observer le valet avec un peu d'amertume.

— Vous faut-il donc une révérence et un Dieu vous garde ? dit la jeune fille gaiement ; ce sera de grand cœur !...

— Non^ interrompit François avec impatience ; mais je devrais être à cette heure, mon fusil sur répaule, avec les voisins qui donnent la chasse aux brûleurs de fénières. D'avoir manqué mon service par amitié pour vous, n'est-ce donc rien, et n'ai-je pas mérité un peu de reconnaissance ?

— Aussi avez-vous la mienne, répondit Marthe, et je voudrais qu'il vînt une occasion de vous en donner témoignage.

— Eh bien ! elle est venue ! répliqua vivement le valet, qui arrêta la jeune fille par le bras.

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle, saisie. Il regarda autour de lui.

— Il faut que tu m'écoutes cette fois ! reprit- il tout bas en passant sans transition au tutoiement qu'il hasardait parfois dans les moments de familiarité intime ; j'attends pour ça depuis trop de jours et trop de semaines...

— Pour lors, vous attendrez bien encore jusqu'à ce que je sois libre d'ouvrage, reprit la jeune fille, qui lui échappa ; ne voyez-vous pas que rien n'est encore prêt pour le souper ?

François la suivit. •— Écoute-moi et ne t'inquiète pas du reste, ajoutait-il vivement ; ne sais-tu pas

que je t'aiderai de bon cœur ? Laisse à ma charge tout ce qui te fatigue.

— Croyez-moi, restons comme nous sommes, chacun à ses devoirs^ répliqua sérieusement Marthe; on ne peut pas faire route avec tout le monde.

— Est-ce à dire que vous avez déjà choisi votre compagnon ? demanda le jeune paysan avec vivacité.

Elle allait répondre, lorsqu'un éclair lumineux raya la nuit et illumina la salle basse. Elle poussa un cri de surprise en courant vers la porte. Des clameurs joyeuses retentissaient au loin, et toutes les hauteurs brillaient de feux mouvants qui se croisaient dans la nuit.

— Au nom du Seigneur ! qu'est-ce que cela 1 demanda- t-eile.

— Ne le savez-vous pas ? répondit le valet, qui était venu la rejoindre sur le seuil ; ce sont les boutes qui brûlent leurs alouilles (1), et qui vont descendre en chantant pour quêter aux portes.

— Ils vont alors venir ici ! s'écria la jeune fille ; que pourrait-on leur donner ?

(1) Alouilles, brandons allumés par les enfants le premier jour de carême.

— N'en ayez souci ; les boubes ne se présentent que chez ceux qui se sont mariés dans Tannée, à cette fin de leur souhaiter joie, santé et de beaux enfants.

— Alors c'est affaire à d'autres ! dit Marthe^ qui voulut rentrer.

Le valet l'arrêta par le bras.

— Pour ce soir, oui bien ! dit-il à demi voix j mais, si tu le veux, à la prochaine fête des brandons les boubes s'arrêteront ici.

— C'est bon ! répliqua la jeune fille, qui feignit de prendre la chose en plaisanterie et qui voulut s'échapper ; mais François la força de rester.

— Non, s'écria-t-il, je ne puis plus vivre ainsi; j'ai le cœur trop lourd. Je veux que tu me dises la vérité. Depuis que tu es arrivée, je suis ton galant du fond de l'âme ; voilà le secret. Alors, dis-moi si ça t'agrée, et si tu veux être ma femme en tout honneur ! Réponds tout de suite, réponds...

— C'est moi qui vais te répondre, interrompit une voix furieuse.

Et François se sentit brusquement repoussé par Barmou, qui avait traversé la salle à pas de loup et s'était approché dans l'ombre.

— Le maître ! s'écria-t-il, en reculant.

— Oui, le maître qui était là, répondit Jacques. J'ai tout entendu, vaurien. Nie donc, ose nier que tu parlais d amour à la fillole !

— Pourquoi nier? reprit le valet résolument; il n'y a pas de honte, car je lui en parlais honnêtement et pour devenir son mari.

— Justement, c'est le pire, s'écria Barmou, dont cette excuse parut augmenter l'exaspération. Tu cherchais à Vopigeonner, mais c'est fini de rire ; rappelle- toi que d'aujourd'hni je te donne ton compte.

— Oui, répliqua François, qui s'animait ; je le prends. Aussi bien j'en ai assez de vos gringeries. Vous avez toujours eu le foie blanc (1), comme on dit ; mais voilà déjà du temps qu'on ne peut plus faire façon de vous : il n'y a que Dieu qui saurait dire ce que vous avez.

— Mille perditions ! tu veux me pousser à bout? s'écria Jacques en frappant du pied ; faut que ça finisse, ou sinon...

— Ne vous fâchez pas, mon parrain, interrompit

(1) Avoir le foie blanc, c'est-à-dire être atrabilaire. — Gringeries, gronderles. — Apigeonner, câliner.

Marthe;, qui avait paru jusqu'alors honteuse et hésitante, mais qui prit enfin son parti : François m'a parlé avec franchise et en tout honneur, je dois lui répondre de même.

— Oseras-tu bien devant moi ? s'écria le vieux paysan.

— Laissez seulement^ reprit la jeune fille avec une fermeté émue^ personne n'aura à se plaindre !

— Puis^ regardant le valet: —Je vous remercie^ François^ dit- elle; votre amitié m'est à grande estime, et je vous en garderai toujours reconnaissance ; mais je ne puis être votre femme. Cherchez ailleurs le contentement que vous méritez^ et puissent toutes les bénédictions de Dieu être sur vous !

— Marthe ! s'écria le jeune homme^ qui avait changé de visage, ce que vous me dites là, est-ce donc à jamais et sans feintise?

— Du plus vrai du cœur et pour toujours, répliqua la jeune fille.

— Tu entends ? interrompit Barmou, dont le visage s'était éclairci, elle aussi te donne ton compte.

— Non, reprit vivement Marthe, qui tendit la main au jeune paysan ; je lui ai parlé comme lui à moi, et nous resterons amis. Pas vrai, François ?

— Vous pouvez en être sûre^ répliqua celui-ci d'un accent altéré. Ce que vous venez de me dire est rude à entendre, mais vous avez été brave. Dieu vous récompense, Marthe !

Il serra la main de la jeune fille, reprit son chapeau posé sur une chaise et partit. Barmou le regarda s'en aller avec un méchant rire, puis, jetant un coup d'œil du côté de sa filleule, qui s'était remise à préparer le souper, il parut délibérer un instant avec lui-même. Enfin, comme s'il eût définitivement pris sa résolution, il referma la porte et s'approcha.

— Ainsi voilà une affaire réglée, dit-il gaiement, je suis débarrassé de ce saint lâche de François, et toi aussi.

— J'espère bien le contraire, reprit Marthe, qui avait de l'attendrissement dans la voix, j'aurai toujours grande joie à le revoir.

— Possible, interrompit Jacques : mais pas moins, tu le refuses aujourd'hui et plus tard^

— Il est vrai, mon parrain.

Il s'assit près du foyer et la guigna. — C'est peutêtre que tu veux rester fille ? demanda-t-il en baissant un peu la voix.

— Faites excuse^ répliqua-t-elle sans oser lever les y^ux, je n'ai pas dit cela^ mon parrain.

— Ah ! ah ! reprit le paysan toujours plus réjoui, c'est donc seulement que tu ne te soucies pas de marier François (1)?

Elle fit de la tête un signe affirmatif.

— Et peut-être bien, ajouta Barmou, que tu entrerais volontiers en ménage avec quelque autre ?

Elle répondit par un nouveau signe. Le vieux paysan approcha d'elle son visage. — Eh bien ! ditil, en scandant ses phrases comme un homme qui cherche ses mots, ça peut se trouver, filiale , ça se trouvera, je m'en charge.

— Vous ! s'écria Marthe.

— Pourquoi donc pas? reprit Jacques, dont les regards plongeaient dans les yeux de la jeune fille; seulement je ne te chercherai pas un traîne-guenilles comme François. Non; puisque tu n'as rien, il te faut un homme qui t'enrichisse et qui fasse un sort à ta mère.

— Ni elle ni moi n'avons d'ambition, objecta Marthe.

(1) Marier pour épouser, locution vaudoise.

— N'importe ; il faut quelqu'un qui ait des mazilles ( 1 ). J'ai ton affaire.

— Comment^ mon parrain ?...

— C'est un particulier que tu connais, qui te veut du bien... dont tu fais ce qui te plaît... Hein ! devines-tu?

— Seigneur ! s'écria Marthe, ce n'est pas... ce no peut pas être... Et son œil épouvanté se fixait sur le vieux paysan.

— Eh bien! pourquoi pas? répliqua-t-il avec un ricanement embarrassé. Au diable qui trouvera à y redire ? Je ne m'en cache plus : il faut que tu sois maîtresse des Morneux.

La jeune fiUç ne put retenir un cri désolé, et se cacha le visage dans ses mains jointes.

— Qu'est-ce que c'est? demanda Barmou en tressaillant; ça ne te ferait-il pas plaisir, dis?

— Oh ! pardon ! balbutia-t-elle sans oser lever les yeux, je sens toute votre bonté, seulement

— Après ! finis donc ! s'écria le paysan, dont les sourcils se froncèrent.

— Ne soyez point mécontent contre moi, reprit

(1) Des mazilles, des écus.

Marthe d'une voix suppliante ; ce n'est pas ingratitude, non, mais c'est impossible.

Jacques fit un soubresaut.

— Impossible ! répéta-t-il, et à cause ?

— A cause... de mes engagements, murmura la filleule.

— Que veux-tu dire ? mille noms du diable ! est-ce que tu serais promise ?

Elle répondit un oui à peine articulé.

— Toi ! promise! répéta Barmou. A qui? où cela! depuis quand?

— Depuis deux années, au fils du régent de Gerzensée.

— Et tu ne m'en avais rien dit ?

— Parce que le mariage était encore loin. Aloïsius n'avait point d'école, et moi je devais rester ici,

— Et ta mère aussi ignorait tout ?

— Ah ! pouvez-vous le croire ? s'écria Marthe presque offensée. Que Dieu vous pardonne, mon parrain; ma mère n'est-elle point maîtresse de moi, et ne doit-elle pas choisir le chagrin ou la joie de mon cœur? C'est elle qui a dit qu'Aloïsius serait son fils.

— Ça ne peut pas être ! s'écria le paysan avec violence ; je gage que tu mens?

Les yeux de la jeune fille se remplirent de larmes.

— Comment mon parrain peut-il le croire,... dit-elle avec douceur, et quand m'a-t-il surprise parlant contre la vérité ? Il verra ma correspondance, je puis tout montrer.

Et comme si un souvenir traversait sa pensée :

— Ou plutôt, ajouta-t-elle en tirant de son corsage la lettre remise par François, que mon parrain lise seulement ce que m'écrit ma mère, il verra comment elle m'annonce la visite d'Aloïsius.

— Il doit venir? demanda Barmou vivement.

— Il est en route, répondit Marthe.

— C'est-à-dire que tu lui as donné rendez-vous aux Morneux? interrompit Jacques exaspéré. Tu te regardes ici chez toi ? Peut-être que tu as déjà mis des draps blancs à la chambre des étrangers ?

Marthe voulut protester.

— ... Et tu crois que je laisserai les choses aller ainsi ? continua le paysan, qui s'animait de plus en plus. Mille malédictions ! tu me prends donc pour un agnoti ( 1 ) ?

(I) /l^Hoft, imbécile.

La jeune fille tendit vers lui les mains :

— Je VOUS en conjure^ écoutez-moi^ mon parrain...

— Au diable le parrainage ! interrompit Barmou; je n'en veux plus. Je suis ton maître, entends-tu-bien, rien que ton maître.

— Je le sais, dit la Bernoise, dont les larmes coulaient en silence.

— Alors sers-moi ! reprit durement Jacques en lui montrant le couvert mis.

L'échec que le vieux paysan venait de recevoir l'avait jeté hors de lui-même. Sa colère n'était plus comme d'habitude à moitié jouée et volontaire ; il la ressentait véritablement, elle le dominait en entier. Tout en mangeant, il jetait à sa filleule des regards courroucés, fermait les poings et murmu rait de sourdes menaces. A vrai dire, le désappointement ne l'avait pas seulement atteint dans sa vanité : sans qu'il s'en aperçût, Marthe avait pris dans sa vie plus de place qu'il n'eût été sage de lui en donner. N'ayant jamais rencontré jusqu'alors la grâce attirante de la jeune Bernoise, il avait pour ainsi dire découvert la femme à l'âge où l'on n'a généralement rien à apprendre de ce côté. Ce cœur

racorni s'était amolli peu à peu ; mille sensations inconnues y avaient germé imparfaitement sans doute, mais assez cependant pour y tout changer. Arraché à son rêve tardif, Jacques se trouva partagé entre la honte de s'y être abandonné et la haine contre ceux qui l'avaient réveillé. Ses ressentiments s'adressaient tour à tour à sa sœur, à Marthe, à cet Aloïsius surtout, qui avait sur lui tant d'avantages dont il eût voulu le punir.

Le souper achevé, il se leva, alluma sa pipe et sortit sans parler à la jeune fille, qui se hâta de tout ranger et se dirigea à son tour, une lampe à la main, vers l'escalier extérieur qui conduisait à la vieille chambre de la tante Isabeau. Elle allait atteindre la première marche, lorsqu'elle entendit le bruit d'un pas rapide et d'un bâton ferré qui retentissait sur les pierres du chemin. Ce ne pouvait être ni Barmou ni François ; un pressentiment lui traversa le cœur, elle leva la lampe et plaça une main entre ses yeux et le rayon pour mieux voir au loin. A la porte de la cour venait de paraître une ombre qu'elle crut reconnaître : elle murmura à demi voix le nom familier de Losi, auquel on répondit parle nom de Martha, et le jeune régent (car

c'était lui ) s'élança de son côté avec un cri de joie.

Effrayée^ elle éteignit vivement la lampe. — Vous ! c'est vous enfin ! s'écria en allemand le jeune homme, qui la serrait dans ses bras avec un attendrissement passionné.

— Silence, au nom du ciel, Losi ! balbutia-t-elle en s'efforçant de surmonter sa propre émotion. Êtes-vous sûr que personne ne vous ait vu ?

— Moi ? Je ne sais, reprit Aloïsius ; j'arrive, vous voilà, que m'importe le reste !

' Et, la serrant sur son cœur, il baisait ses deux mains avec ivresse. Marthe, partagée entre la crainte et sontrouble joyeux, l'attira vivement dans l'ombre, sous la galerie.

— Sur votre âme ! plus bas ! murmura-t-elle ; on pourrait vous entendre !

— Mais que se passe-t-il donc ? demanda le régent surpris. Au pied de la montée, j'ai voulu m'informer à un chalet de la route des Morneux, et, en entendant mon allemand, le maître du logis m'a chassé avec des menaces. A-t-on gardé ici un tel souvenir de Berne, que quiconque en arrive soit

traité en ennemi { 1 )? Répondez, Martha, qu'yat-il enfin ?

— Il y a que mon parrain ne veut pas vous recevoir, répliqua rapidement la jeune fille.

— Et pourquoi cela ? Qui a pu le prévenir contre moi ?

— Je vous l'expliquerai plus tard, dit Marthe avec un peu d'embarras ; ce soir, c'est impossible... A chaque instant il peut venir...

— Eh ! qu'il vienne ! interrompit Aloïsius avec un mouvement d'impatience ; je lui dirai ce qui m'amène.

— Non, non, pas aujourd'hui, Losi, pas maintenant, interrompit Marthe, de plus en plus agitée ; redescendez à CuUy ; je parlerai à l'oncle Jacques, je le préparerai à votre arrivée, car la lettre de ma mère ne l'annonçait que pour demain.

— Il est vrai, Martha ; mais j'étais si pressé de vous revoir ! J'ai marché nuit et jour.

— Merci, Losi ; que Dieu vous récompense de votre amitié ! répliqua la jeune fille. Mais vous ne connaissez pas l'oncle Jacques :s'il vous rencontrait

(1) Le canton de Vaud a subi longtemps la domination bernoise, cjui y a laissé de pénibles souvenirs.

ici dans ce moment^ je craindrais quelque violence.

— Il faudra voir, répondit Aloïsius, dont Toeil s'alluma ; je n'ai Thabitude de céder ni aux brutalités ni aux menaces.

— Vous céderez à ma prière : au nom de tout ce que vous aimez, retournez au village.

— Eh bien ! soit, dit vivement le jeune homme ; mais alors descendez-y avec moi.

— Y pensez-vous, Losi ? Je ne puis quitter les Morneux sans Tordre de ma mère.

— Aussi je vous l'apporte, reprit-il, en cherchant une lettre dans son portefeuille ; tout est convenu avec elle ; je dois vousramener à Gerzensée.

— Mais la dette à Toncle Jacques....

— Sera payée.

— Est-ce possible?

— Lisez, lisez vous-même. — Et il remit un billet à Marthe. — De toute manière vous devez quitter les Morneux. Pourquoi ne point partir sur-lechamp ?

La jeune fille parut hésiter.

— Partir ! répéta-t-elle ; à cette heure..., sans avertissement..., c'est impossible.

— Alors laissez- moi tout expliquera Toncle Jacques.

— Pas ce soir, Losi, pas ce soir, reprit-elle en prêtant Toreille ; dans les dispositions où il se trouve vous ne pourrez vous entendre, et il arriverait quelque malheur... Plus tard je vous expliquerai... Vous comprendrez tout.

— Ce que je comprends, dit le jeune régent avec amertume, c'est que vous avez plus de souci du mécontentement de votre parrain que de ma peine,

— Ah ! ne le croyez pas, Losi !

— Je crois ce que je vois, Martha. Vous voulez que j'aie fait cette longue route seulement pour vous entendre me dire : — Partez !

— Mon Dieu! mon Dieu ! il le faut ! dit-elle. Au nom de votre tendresse pour moi, Losi, ne me jugez pas... ; attendez que je puisse tout vous dire. Je n'ai jamais rien exigé de vous ; aujourd'hui , croyez-moi, faites ce que je vous demande à mains jointes : ne restez pas plus longtemps aux Morneux...., retournez jusqu'à demain à Cully.

— A la bonne heure ! répondit le jeune homme désespéré ; puisque vous refusez de me recevoir et de me suivre , je repars; mais ne vous étonnez pas

si VOUS ne me retrouvez pas demain où vous m'envoyez et si, une fois le visage tourné vers les montagnes de mon pays, je ne m'arrête plus en chemin.

— Hélas ! vous pouvez me faire ce chagrin ! répondit-elle douloureusement ; mais, dussiez -vous me quitter le cœur refroidi et plein de colère, je vous dirai encore adieu.

— Adieu donc ! répliqua Aloïsius, qui flottait entre le dépit et l'attendrissement.

La jeune fille saisit ses deux mains, et les rapprochant de son cœur : — Oh ! non, je me suis trompée de mot, reprit-elle avec une inexprimable tendresse ; si vous m'avez jamais aimée, si vous m'aimez encore, Losi, nous ne devons point nous dire ; Adieu ! mais : Au revoir !

Et comme il allait répondre, elle tressaillit, redressa la tête, et, montrant l'entrée de la cour : — Cette fois je ne me trompe pas, continua-t-elle d'un accent bas et effrayé ; on vient de ce côté ; partez, Losi, il le faut, je le veux; demain nous nous reverrons.

Un bruit de voix et de pas retentissait en effet

* dans le chemin ; il se rapprochait rapidement,

Marthe posa la main sur les lèvres du jeune régent,

elle Tentraîna dans Tombre projetée par les bâtiments^ tourna avec lui les granges, et, après lui avoir montré la sortie, elle le quitta brusquement pour éviter toute nouvelle explication, regagna Tescalier, et monta s'enfermer dans la chambre du pignon.

Le bruit dont rapproche avait déterminé la séparation des deux amants n'était autre que celui de la ronde de nuit qui venait de s'arrêter devant le verger des Morneux. La troupe se composait d'une dizaine de paysans qui parlaient très-haut et tous à la fois, comme des gens qui viennent d'apprendre quelque importante nouvelle ; la voix d'Abraham Chérot dominait toutes les autres.

— La vie est une vallée de larmes ! s'écriait-il, humilions-nous sous les dispensations de la Providence !

— La Providence ! dit Larroi qui paraissait le plus agité de tous. Est-ce elle, dis-moi, qui a mis le feu à mes meules de foin ?

—Et au mazot de Jérôme? dit François, qui avait rejoint la ronde.

— Et à la fénière de Record ? ajouta un troisième interlocuteur.

Barmou, attiré par les voix, sortit de Tétable et entendit ces derniers mots.

— Que dites-vous là, sécria-t-il ; les bouieurs de feu se seraient-ils déjà remis à Touvrage ?

— Ne vois-tu point là-bas ce rouge dans le ciel ? demanda Pierre en lui désignant un point de rhorizon.

— Oui, bien, mais j'ai cru que c'étaient les douilles des boubes.

— Eh bien ! c'est la récolte de mon grand pré qui brûle ! Quinze louis changés en cendre et en fumée ! Ah ! si seulement les auteurs de la chose pouvaient me tomber sous la main ! Aussi vrai que je suis chrétien baptisé, je les tuerais comme des chiens !

En parlant ainsi, il avait soulevé machinalement son fusil, dont il examinait la batterie. François fit observer qu'on n'avait malheureusement aucun indice qui pût mettre sur la voie des incendiaires.

— Laisse-moi donc en repos ! reprit Larroi en haussant les épaules ; j'en ai, moi, des indices.

-- Tu connais les coupables ? demandèrent plusieurs voix.

— Eh ! qui donc ce pourrait-il être, reprit le paysan, sinon les brigands des Allemagnes? C'est d'eux que nous vient tout le mal. Quand ils ne peuvent nous prendre notre bien, ils nous le brûlent.

— Pourtant, objecta François, dont la nature sympathique ne pouvait accepter les préventions haineuses du voisin, il y a parmi ceux de Berne des gens si braves !

— Oui, crois ça, pauvre idoine, répliqua Pierre en ricanant, tu sauras ce qu'il en est à Texpérience. Pour eux, le Dieu en trois personnes, c'est le trois pour cent. Ils n'aiment que ce qui leur rapporte. Tu seras leur mignon tant qu'ils te verront un lord à tuer, et qu'ils espéreront de toi une larmette de bon vin.

Ce dernier mot sembla réveiller Abraham.

■— Grand-père (1) ! pour ce soir, ils auraient raison, dit-il, vu qu'il fait bon frais. Un verre de jus de la côte nous échaufferait l'estomac, si Dieu nous faisait cette grâce !

(1) Exclamation qui équivaut à Seigneur ! — Un lard, un porc.

Le regard qui accompagnait ce souhait ne s'était point tourné vers le ciel, mais vers Barmou, qui, dans cette circonstance^, paraissait évidemment au pensionnaire communal l'intermédiaire obligé pour la grâce en question. La sombre préoccupation du propriétaire des Morneux Tavait seule empêché de prévenir la demande détournée d'Abraham, et il , s'excusa de n'avoir point rempli plus tôt un devoir que l'hospitalité vaudoise place au premier rang. Dans ce pays de facile humeur et d'heureuse abondance, le vin vous accueille et vous rit dès le seuil ; la main généreuse de l'hôte tend le verre à tout venant; il réjouit l'arrivée, prolonge l'entrevue, console la séparation.

Jacques, qui avait allumé une lanterne, s'achemina vers le cellier, suivi des paysans, qui laissèrent leurs fusils à la porte et pénétrèrent dans ce sacrarium domestique interdit aux femmes, comme chez les Romains. Plusieurs fûts énormes en garnissaient les deux côtés : ils renfermaient les réserves faites par Barmou sur les vendanges des meilleures années dans ses vignes de CuUy. La craie avait marqué au front des tonneaux une date qui indiquait l'âge de chaque vin, et avait diapré la poutre

qui surmontait l'entrée de barres blanches destinées à constater les ventes récentes ; c'est là le grand livre habituel des celliers vaudois. Barmou suivit l'espèce de couloir qui se prolongeait entre le double rang de futailles, en élevant avec un certain orgueil la lumière qui les éclairait. Il s'arrêta enfin devant un tonneau de moindre dimension, sur lequel était posé un seul verre. Il le prit, chercha le guillon ou petite vis de plomb plantée dans le fond du tonneau, et, le retirant avec soin, il fit jaillir dans le verre un filet de vin dont la couleur dorée sembla réjouir tous les yeux.

Le maître des Morneux et ses hôtes continuaient à guillonner, lorsque la Lise arriva des champs la hotte chargée de verdure pour sa chèvre favorite. Elle avait vu les flammes qui achevaient de dévorer les foins de Larroi, et avait été avertie de la réapparition des bouteurs de feu par les paysans qu'elle avait rencontrés. Or, pour elle comme pour beaucoup d'autres femmes, ces incendies, allumés par des mains toujours invisibles, avaient fini par prendre un caractère mystérieux qui en augmentait l'épouvante. L'imagination superstitieuse de la Savoyarde y entrevoyait l'intervention surnaturelle du

gw^and ennemi. Aussi^ en traversant les sentiers perdus des vignes et des vergers^ avait-elle fouillé les ténèbres d'un regard inquiet^ et pressé le pas jusqu'à ce qu'elle eût aperçu le toit desMorneux.

Lorsqu'elle arriva enfin haletante^ elle promena rapidement les yeux sur l'ensemble des maisons dont les noires silhouettes se dessinaient dans Tombre, comme pour s'assurer que l'invisible destructeur ne l'avait point précédée ; mais tout était à sa place. Elle aperçut seulement la petite lumière qui brillait au cellier où retentissaient les voix des buveurs. Un peu enhardie, elle alla porter sa récolte à retable, et revint vers la maison en chantonnant, comme tous ceux qui cherchent à se rassurer. Tout à coup elle s'arrêta muette et saisie. Son regard, en se promenant sans intention autour d'elle, venait d'apercevoir une ombre qui se glissait le long de la fcnière. Dans ce moment, Jacques sortit du cellier en l'appelant pour avoir une nouvelle lumière. La Savoyarde courut à lui.

— Sainte Vierge! ne criez pas, dit-elle à voix basse ; il y a là quelque chose qui m'a fait peur.

— Quoi donc ? demanda le paysan.

— Je ne puis pas dire, reprit-elle, les yeux tou-

jours tournés vers le grenier à foin ; le fantôme a passé aussi vite que le chanterai de Dommartin (1).

— Tais-toi^ folle^ reprit Jacques; je gage que tu as aperçu ton ombre sur le mur éclairé par la lune.

Mais comme il achevait ces mots^ le bruit dune branche morte brisée sous un pas furtif se fit entendre dans la direction indiquée^ et quelque chose s'agita à l'entrée de la grange. Barmou saisit son fusil, qui était appuyé au mur, ets'avança résolument vers Tobjet qu'il ne pouvait bien distinguer. A son approche, il le vit clairement se mouvoir, et crut reconnaître la silhouette d'un homme qui cherchait à tourner le pignon. L'idée des incendiaires, dont la présence venait d'être signalée par de nouveaux ravagesj lui traversa l'esprit comme un éclair ; il arma son fusil et cria : — Qui va là ?

L'ombre resta silencieuse, mais hâta son mouvement.

— Mille dieux ! répondrez-vous ? ou je tire ! répéta le paysan, qui mettait en joue.

Celui auquel il s'adressait s'élança vers l'angle de

(1) Chanterai, un lutin.

la tanière, et il allait disparaître. Le coup de fou partit, mais sans rien atteindre ; la vision s'était évanouie. Cependant, au bruit de l'explosion, les buveurs réunis au cellier accoururent; quelques mots suffirent pour les mettre au fait, et tous se précipitèrent à la poursuite du fugitif. Pierre Larroi et Abraham Ghérot restèrent seuls avec Barmou, qui rechargeait son fusil. Tous deux avaient si bien mis à profit le guillonnage, que leurs jambes n'obéissaient plus qu'avec peine à l'impulsion de leur volonté. Abraham, qui tenait encore à la main son verre vide, chantonnait gravement un psaume, tandis que Larroi, le teint enflammé et les yeux injectés de sang, faisait entendre d'effroyables imprécations contre le bouteur de feu dont on venait de soupçonner la présence.

Attrappez-le ! criait-il, amenez-moi le brigand ! Je m'en charge. Il faut qu'il me rende mon foin, et le mazot, et les chalets des autres, ou je le guéris de la faim.

— Et de la soif, ajoutait Chérot, qui regardait son verre.

— Mais Dieu me damne! interrompit Barmou, dont les regards se fixaient depuis un moment sur

le grenier à foin; voyez^ voyez ! ne dirait-on pas que la fénière fume?

— Et qu'elle flambe, fit Pierre ; par la vie, Jacques, tu es brûlé !

Le paysan courut en criant vers le verger, où les hommes de ronde s'étaient éparpillés à la recherche de l'incendiaire ; ceux qui se trouvaient les plus rapprochés l'entendirent et revinrent sur leurs pas. On dressa des échelles, Barmou s'élança sur la plus haute, et, aidé de François, il se mit à couper à la hache les charpentes enflammées, tandis que les autres paysans s'efforçaient d'éteindre le fourrage qui avait déjà pris feu. Ils y étaient encore occupés, lorsque le reste de la troupe arriva, traînant l'homme qu'on avait poursuivi. C'était Aloïsius. Renvoyé par Martha, le jeune régent n'avait pu se résoudre à partir ainsi et s'était caché dans la fénière, espérant de quelque heureux hasard l'occasion de revoir la jeune fille ; mais l'arrivée de la ronde de nuit l'avait alarmé, et il venait de se décider au départ, lorsqu'il avait été aperçu par Jacques et poursuivi par ceux qui le ramenaient. A sa vue, la Lise et Larroi accoururent en répétant : — Voilà le bouteur de feu ! Il est pris. — Mais Aloïsius qui ne pouvait compren-

LA FiLLOLE DES ALLEHAG^'ES. 173

dre les violences dont il était victime, continuait à se débattre parmi ses conducteurs en s'eiforçant de s'expliquer en allemand. Pierre, qui reconnut l'accent maudit, fit un mouvement comme s'il eût entendu le sifflement d'une couleuvre.

— C'est un gueux des Allemagnes? s'écria-t-il ; ah ! mort de ma vie ! quand je vous le disais, que tout le mal venait de cette engeance ! — Et, écartant les autres paysans, il se trouva en face du jeune régent que l'incendie éclairait en ce moment. Sa vue parut réveiller chez lui un souvenir.

— Attendez donc, poursuivit-il en faisant un pas vers Aloïsius et le forçant à relever la tête, je ne me trompe pas, c'est le vagabond qui m'a demandé ce soir, dans son langage de païen, la route des Morneux ; je lui ai dit de passer son chemin, et un quart d'heure après le feu était à mes foins.

Cette nouvelle preuve apportée à la charge d'Aloïsius ne laissait plus de place au doute ; il s'éleva un cri général d'indignation, tous les regards se fixèrent sur le prisonnier avec colère, tous les poings le menacèrent en même temps, toutes les voix réclamèrent un châtiment prompt et exemplaire. Les plus m.odérés demandaient qu'onluiliât

îes mains et qu'on le traînât chez le juge ; mais Larroi imposa silence à tout le monde : sa demiivresse, jointe à la perte qu'il venait de faire et à la vue c( d'un brigand des AUemagnes, » avait achevé de le mettre hors de lui.

— Un juge ! à quoi bon? répéta-t-il en saisissant Aloïsius, c'est inutile : le Bernois est jugé ! C'est lui qui a brûlé mes foins et le grenier de Jacques ; ça suffit : quand il y a un chien enragé dans le pays on le tue. Gare^, vous autres!

Et prenant son fusil qu'il avait armé, il l'appuya à la poitrine du jeune régent; mais au même instant un cri terrible partit, une femme s'élança, et, traversant le groupe des paysans, vint tomber dans les bras d'Aloïsius : c'était Marthe, qui, attirée par le bruit, avait vu le danger du jeune homme et était arrivée à temps pour prévenir le coup qui le menaçait. Les paysans étonnés la regardèrent ; Larroi lui saisit le bras.

— Arrière, la Bernoise ! cria-t-il en s'efforçant de l'écarter.

— Non ! répliqua Marthe les deux mains appuyées aux épaules d'Aloïsius et le couvrant de son corps.

VOUS ne tirerez pas sur quelqu'un qui ne peut se défendre... qui ne vous a jamais fait de mal.

— Je te dis qu'il faut que je le tue ! répéta Pierre.

— A lors tuez-nous ensemble^ balbutia-t-elle avec égarement.

Larroi, que la colère rendait fou, souleva son fusil, mais ceux qui se trouvaient près de lui Tarrêtèrent.

— Il faut qu'on s'explique, répétèrent plusieurs voix; la Bernoise a l'air de le connaître.

— Je le connais, je le connais! reprit la jeune fille, c'est un compatriote, un ami!

— C'est un allumeur d'incendie ! interrompit Pierre.

Marthe se retourna avec un cri.

— Lui ! dit-elle, qui a dit cela?

— Moi ! dont il a brûlé les regains.

— C'est impossible, reprit la jeune fille d'une voix tremblante; il arrive du Stockhorn, il n'est ici que depuis quelques heures.

— Et que venait-il y faire ?

— Il venait m'apporter des nouvelles de ma mère.

— Dieu me damne !... je gage que c'est le fils...

du régent de Gerzensée,... interrompit Barmou, qui accourait haletant de Fincendie.

— En effet, répliqua Marthe en baissant les yeux.

— Dis donc tout de suite... que c'est ton promis..., balbutia le paysan, étouffé par la fumée et s'efforçant de reprendre haleine ; on comprendra pourquoi tu le défends.

— Son promis ! répéta François, qui arrivait. Ainsi elle était engagée avant de venir aux Morneux ! Oh ! pour lors je comprends...

— Qu'elle t'a refusé ! acheva Barmou, parlant avec peine; possible, mais moi,., il faut que je comprenne aussi... ce que l'amoureux des Allemagnes... faisait là...

— C'est facile à deviner, reprit François en jetant à la jeune fille un regard mêlé d'amitié et de tristesse ; il attendait pour parler à sa promise.

Jacques voulut répondre ; une toux convulsive lui coupa la parole.

— Reste toujours à savoir, fit observer Larroi, pourquoi, lorsque le voisin lui a tiré son coup de carabine et qu'il s'est enfui, le feu a pris à la fénière.

— La chose est claire, s'écria François; c'est le coup de carabine du maître qui a mis le feu !

— Oui, voici Tamorce, reprit la Lise, qui venait de relever un fragment de papier à demi consumé.

L'explication était si simple et l'examen la rendit si évidente, que tous les spectateurs durent s'y rendre ; quelques-uns se hasardèrent même à dire que les autres incendies avaient pu être allumés par hasard. Larroi fit un geste d'incrédulité.

— Et mes foins ? reprit-il, et le mazot de Jérôme? c'est-il aussi le hasard qui y a mis le feu?

— Ce peut 4tre au moins l'imprudence, fit observer Marthe ; quand on promène la flamme sans mauvaise intention, on peut semer l'incendie; voyez plutôt là-bas !

Elle montrait une troupe de boubcs qui descen^ daient la montagne en agitant des alouilles dont les flammèches se dispersaient au loin, emportées par le vent : on voyait les étincelles tomber en pluie enflammée le long des prairies, tourbillonner autour des toits et pétiller sur le feuillage des sapins. Les paysans ne purent retenir une exclamation.

-- Par ma foi^ voilà les vrais hauteurs de feu ! s'écria François.

— La Bernoise a raison ! s'écrièrent plusieurs voix^ Ce sont les alouilles qui brillent nos fourrages !

— Et nos mazots !

— Il faut les faire éteindre !

— Vite, en route !

Chacun chercha son fusil. La troupe se divisa en plusieurs bandes, et, sans plus de retard, se dispersa dans les sentiers de la montagne, tandis que Barmou retournait à la fénière incendiée.

Il redressa Féchelle au milieu de la fumée et des flammes malgré les observations de François, et recommença à abattre à coups de hache les poutres brûlantes qui tremblaient. La Lise, épouvantée en le voyant entouré de débris qui croulaient Tun après Tautre, l'avertit vainement du péril : il ne voulut rien entendre. Sa colère avait besoin de s'exercer sur quelque chose, et il continua à frapper. François qui avait d'abord voulu lui prêter la main, redescendit en criant qu'il allait se faire écraser ; mais Barmou lui répondit par une imprécation et redoubla ses coups avec une sorte de rage. 11 continua quelque temps ainsi, faisant pleuvoir au-

tour de lui les éclats enflammés de la charpente ; enfin celle-ci, ébranlée de toutes parts^, fit entendre un craquement sourd, et, s'abîmant tout entière, entraîna dans sa chute l'échelle sur laquelle se tenait le propriétaire des Morneux.

Restée à l'écart et dans Tobscurité avec Aloïsius, Marthe se jeta dans ses bras. Elle venait de traverser des émotions trop fortes ; son courage était à bout. Elle demeura quelques instants sanglotante sur le cœur du jeune homme, qui lui-même ne pouvait que répéter son nom, mêlé à mille expressions de reconnaissance et de tendresse. Cet épanchement, dans lequel tous deux avaient oublié le monde entier, fut brusquement interrompu par la voix de François qui appelait Marthe. Bientôt le garçon de ferme accourut.

— Vite, vite, venez! s'écria- t-il, haletant.

— Qu'est-ce donc ? demanda la jeune fille,

— L'oncle Jacques...

— 11 m'appelle ?

— Non ; mais il a voulu remonter aux charpentes de la fénière... J'ai eu beauTavertir... il avait Tair en male-rage.

— Eh bien ?

— Eh bien ! tout a croulé,... et une poutre, il paraît, Ta frappé dans le flanc.

— Dieu ! Où est-il ?

— Je Vslï porté sous l'auvent pendant que la Lise court chez le médecin.

La jeune fille saisie se précipita vers la porte du logis, où elle trouva Barmou à demi renversé sur le banc. L'obscurité ne permettait pas de distinguer ses traits; mais son haleine sifflante et sa toux convulsive suffisaient pour justifier les inquiétudes de François. Cependant, lorsque Marthe lui adressa la parole, il fit un eftbrt et releva la tête.

— Que cherches-tu ici ?... que veux-tu encore,... fille de malheur ? murmura-t-il d'une voix étouffée. Viens-tu pour me braver... avec ton promis des Allemagnes?

— Ah ! ne le croyez pas ! s'écria-t-elle en s'age-

nouillant près du blessé. Dieu sait si moi et Losi

nous prenons part à votre peine !

— Va-t-en ! qui te retient ?... Pars avec ton... amoureux ! reprit-il.

Et comme elle s'efforçait de l'interrompre par des protestations de dévouement^ il ajouta avec colère : — Tu ne veux pas ?... Pour lors... c'est moi qui... te... laisserai!

Il essaya de se redresser; mais la douleur lui arracha un cri. Il chancela et serait tombé, si les bras de la jeune fille ne se fussent étendus pour le soutenir. François et Aloïsius accoururent ; ils le transportèrent dans la maison presque privé de sentiment et le mirent au lit. Le sang qu'il vomissait à flots sembla d'abord le soulager ; mais il fut bientôt repris d'étouftement, et le médecin, qui arriva peu après, parut sérieusement alarmé. Ses prescriptions scrupuleusement suivies réussirent à ralentir le mal sans pouvoir le vaincre ; les souffrances devinrent plus tolérables, mais le danger resta aussi menaçant.

Dès que Marthe s'était sentie nécessaire, il n'avait plus été question de départ. Occupée du malade nuit et jour, elle était devenue, comme on le disait dans le vieux langage, « sa servante de tendresse. » Barmou avait d'abord repoussé les soins

de sa filleule, mais la douceur de la jeune fille avait fini par triompher de sa rancune ; il s'était insensiblement accoutumé à cette pitié attentive qui lui apportait toujours un soulagement ou une consolation. Mai'theavaitpeuàpeuressaisison ancienne influence. Le vieux paysan reconnut malgré lui la toute-puissance de ces natures droites et simples qui marchent résolûmeiitdans le devoir, portant au front^ comme une couronne, le charme de leur dévouement. Il se rendit à la bonté secourable et caressante de Marthe comme il s'était autrefois rendu à sa grâce et à sa gaieté, à Assidue près de son chevet, elle lui avait d'abord parlé de guérison; puis, quand les remèdes s'étaient trouvés impuissants, elle avait reporté ses espérances vers Dieu. Elle avait prié à demi voix pour le mourant, qui, à bout de courage humain^ s'était senti ébranlé dans son incrédulité. La jeune fille s'en aperçut et lui parla doucement des suprêmes consolations. Ce n'était plus ici la rhétorique de Chérot, mais les exhortations d'une foi qu'échauffait l'amour. La langue dans laquelle Marthe parlait de Dieu au mourant n'avait pas besoin d'être apprise à part comme une langue étrangère ; tout le monde

pouvait Tentendre. Ses mots, au lieu d'être des énigmes pieuses, semblaient des flots sortis du cœur pour aller chercher le cœur.

Barmou la laissa dire, gagné d'abord par la douceur de Taccent, et bientôt le sens des paroles ellesmêmes sembla couler jusqu'à son âme. Mille réminiscences oubliées se réveillèrent, mille impressions perdues parurent se renouveler, d'abord faiblement, puis avec plus d'intensité. Comme il arrive souvent à ces heures extrêmes, l'être intérieur s'exalta dans un dernier effort. On eût dit que l'homme près de se dissoudre concentrait ses facultés, rallumait en lui des lumières éteintes et repassait d'un seul regard tous les horizons entrevus. Les pieux souvenirs de l'enfance et les chaudes aspirations de la jeunesse se succédèrent confusément dans ce rêve d'agonie. Le paysan, dont les forces s'éteignaient, se mit à reparler en mots entrecoupés de sa vie d'armaillé dans les alpages, de son chien Helve, de la Henriette et des rondes dansées autour des ébaux. Il voulut que Marthe lui chantât de nouveau, à demi voix, les airs de la montagne ; puis, redescendantde la jeunesse à l'enfance, il parla de la maison paternelle, des fêtes de la famile, du

vieux pasteur de son village, de sa première communion. Marthe écoutait tout, répondait à tout en s'efforçant de le ramener aux idées saintes par les douces images. Ce cœur endurci dans Tégoïsme et Torgueil sem.blait se fondre insensiblement à son accent. Il s'ouvrit enfin comme le rocher sous la baguet(e de Moïse : deux larmes, les seules qui fussent sorties de ces yeux arides depuis plus de trente années, glissèrent le long de ses joues.

— Ah ! ce n'est pas ma voix, c'est celle de Dieu qui se fait entendre au dedans de vous ! s'écria Marthe. Ouvrez-lui votre cœur, et vous serez soulagé.

— Crois-tu qu'il se souvienne encore de moi ? murmura Jacques très-bas et d'un accent presque honteux.

— En pouvez-vous douter, quand il vous envoie les pensées qui consolent ? répliqua la jeune fille avec ferveur.

— Oui, reprit Barmou en se parlant à lui-même, on disait' autrefois qu'il était toujours prêt à pardonner ; mais si on se trompait, si je n'avais plus le temps de l'apaiser !... car je sens que je vais vers lui,... et quand je me rappelle,... Marthe ! Marthe ! j'ai peur !

La figure de Barmou prît une expression d'indicible épouvante, des gouttes de sueur coulaient sur son front, et tous les muscles de son visage frissonnaient. La jeune fille se rapprocha avec un élan de compassion.

— Du courage ! cria-t-elle dans une explosion de tendresse. Priez celui qui peut tout, et il vous écoutera.

— Une prière ! répéta le mourant en jetant autour de lui un regard ellaré, une prière!... je n'en sais plus!

— Eh bien ! ce sera moi qui la dirai, s'écria la jeune fille.

Et, se redressant sur ses genoux, ell-e commença à réciter lentement la subhme invocation qui résume toute la foi des cœurs simples : « Notre père qui êtes aux cieux ! » Jacques avait fait un effort pour rapprocher ses mains endolories, et redevenu enfant, il répétait après la jeune fille la prière oubliée, tandis qu'Aloïsius, le front découvert et la tête inclinée, s'y associait d'intention.

Le dernier mot prononcé, Barmou qui avait fermé les yeux pour se recueillir, les rouvrit lentement. Une sérénité inexprimable s'était répandue sur tous ses traits. Il tendit les mains vers sa filleule. — Tu

as été entendue, dit-il, d'un accent entrecoupé; au repos qui s'est fait en moi, je reconnais que celui que tu as prié me pardonne. Ah ! il fallait ceci pour me dompter. Tant que je sentais la force de la vie, je ne m'inquiétais pas de la mort. A cette heure, il me semble que Dieu est là derrière un nuage. Les autres m'en parlaient; toi, tu me l'as fait comprendre. Sois bénie pour ce que je te dois !

Puis, relevant les yeux vers Aloïsius . — Lui aussi a été bon pour moi, ajouta-t-il ; remercie-le de ma part; dis-lui que je lui demande de ne pas me garder rancune.

Le jeune régent, à qui Marthe transmit ces paroles, s'approcha vivement et se pencha vers le mourant avec des protestations que la jeune fille voulut traduire. — C'est inutile, interrompit Jacques, je vois dans ses yeux qu'il ne m'en veut plus. Grâce à Dieu, le bien qui me reste et dont tu seras seule héritière vous mettra tous deux hors de gêne, et quant à votre bonheur, je n'en ai point souci : chacun do vous sera la récompense de l'autre.

— Ne parlez pas ainsi, mon parrain ! s'écria Marthe, qui sanglotait; il faut que vous viviez pour voir ce bonheur.

— Ne Tespère pas, ma fille, dit Barmou avec une douceur d'accent qu'elle ne lui avait jamais connue, ne le demande pas. Je me sens content de mourir; qui sait ce que je sentirais demain? Il vaut mieux que je finisse sur ce bon mouvement en vous laissante tous un souvenir que vous aimerez.

Et, voyant qu'elle allait répondre : — Assez, continua-t-il d'une voix éteinte; ne me parle plus :j'ai besoin de repos.

A ces mots, ses yeux se refermèrent encore, et il sembla s'assoupir; mais au mouvement de ses lèvres les deux fiancés s'aperçurent qu'il redisait la prière dont Marthe venait de lui rendre la mémoire. Ce recueillement se prolongea assez longtemps. Enfin le soleil vint frapper les paupières du mourant ; il rouvrit les yeux, sourit à sa filleule, et, regardant le ciel, il expira réconcilié.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, son héritage suffit pour assurer l'vaenir de la jeune fille et d'Aloïsius; •aiaistous deux voulurent retourner dans leur montagne, près de la mère de Marthe, et les Morneux furent laissés en fermage à François, qui, bien que marié et père d'une heureuse famille, ne parle jamais sans émotion de la fillole des Allemagnes.

L'HOSPICE DE SELISBERG

Une de ces lourdes barques employées à transporter les voyageurs aux différentes stations qui forment sur les deux, rives du lac de Lucerne comme une série d'étapes historiques, venait d'aborder au petit port de Bauen. Elle n'avait pour passager qu'un jeune homme parti de Fluelen deux heures auparavant; il avait d'abord visité le rocher de

1 La série à laquelle appartient ce récit fut commencée peu de mois avant la mort de M. Emile SoQvestre. On a ici les dernières pages d'un écrivain dont le souvenir est resté cher aux lecteurs de la Revue. Les autres récits de cette série ont trouvé placo dans les livraisons du l^^ décembre 1853 et du 15 février 1854.

Tellcn-Platte, puis traversé le lac et congédié ses deux bateliers. Maintenant il se dirigeait à pied vers la prairie solitaire où Walter Furst, Arnold Melchthal et Werner Stauffacher avaient autrefois juré de délivrer leur patrie « au nom du Dieu puissant. » Déjà apparaissait sous le Selisberg la pente verte du Grûtli. C'est là qu'à la fin du dernier siècle l'abbé Raynal avait proposé d'élever un monument en m.émoire des trois libérateurs, à quoi les paysans qui formaient le conseil d'Uri avaient répondu : — Le monument existe; il est dans nos âmes : c'est l'amour de la liberté !

La vue de ce qui l'entourait avait sans doute reporté l'étranger vers ces souvenirs des temps héroïques de la Suisse, car son regard allait de Tellen- Platte à la prairie du Serment avec une expression de curiosité exaltée, et il murmurait à demi voix les vers de Schiller : « Quel motif a pu rassembler les trois peuples des montagnes sur une rive déserte du lac pendant les heures funèbres de la nuit? Quel doit être l'objet de cette nouvelle alliance que nous allons conclure ici sous la voûte étoilée du ciel (1)?»

(1) Guillaume Tell, acte II, scène vi.

l'hospice de SELISBERG. 191

Alors même que le choix de la citation n'eût point trahi la nationalité du jeune voyageur^ son costume eût suffi pour la faire connaître : c'était celui des étudiants de la Vieille- Allemagne, association formée sous l'inspiration de cette philosophie de l'histoire qui opposait fatalement les races germaniques aux races latines^ et où l'enthousiasme romanesque, mêlé à je ne sais quel fanatisme rétrospectif^ faisait de chaque membre une sorte de Werther gallophobe toujours prêt à chanter la fameuse Marseillaise teutonique : a Non^ vous ne l'aurez point, notre Rhin allemand. »

L'étudiant touriste portait le pantalon et la tunique de velours soutachés d'arabesques, la ceinture vernie, les guêtres de peau de daim, la petite casquette verte liserée de blanc et le havresac de cuir noir aux gaufrures symboliques. Il tenait à la main un de ces longs bâtons ferrés que surmonte une corne de chamois, et autour desquels s'enroulent, gravés au feu, les noms des lieux que l'on a visités. Sa taille haute était dégagée plutôt que gracieuse, de longs cheveux blonds tombaient sur son cou presque nu, et la blancheur rosée de son visage lu eût donné une apparence efféminée sans la mousta-

che épaisse qui garnissait sa lèvre et sans Texpression de ses yeux. Il y avait en effet dans leur bleu changeant quelque chose d'âpre et pour ainsi dire d'excessif. Leur regard passait brusquement de l'extatique au farouche^, du rayonnant a^u nombre, sans s'arrêter jamais dans le calme.

Cependant si notre jeune voyageur eût traversé la Suisse^ quelques années plus tôt et se fût soumis à l'examen de Lavater^, nul doute que l'illustre physiognomoniste n'eût démêlé sous cette exaltation quelque chose d'artificiel^ une sorte de nature acquise à laquelle l'étudiant avait attaché son honneur^ et qui faisait de lui, dans une certaine mesure, un de ces comédiens sans le savoir qui arrivent à ne pouvoir distinguer leur rôle de leur caractère. Peut-être même l'illustre Zurichois eût-il découvert sous le lyrisme emphatique du jeune Allemand un fonds de bonhomie bourgeoise naturelle à sa race, car la véritable infirmité du génie germain est de méconnaître lui-même ses dons charmants, de transformer l'idylle en dithyrambe et de vouloir toujours, comme le poëte de Mantoue, « rendre les campagnes dignes d'un consul. »

C'est ce que faisait pour le moment le* voyageur

en continuant à répéter les tirades classiques de Schiller devant ces sites agrestes. Il apercevait déjà le petit lac qui a donné son nom au Selisberg, en avant duquel s'ouvrait^ à travers les bois^, les vergers et les pâturages^ une route sinueuse qui contournait la montagne. Le jeune homme parut hésiter sur la direction à prendre et chercha autour de lui quelqu'un qu'il pût interroger. N'apercevant personne^ il se décida à s'asseoir sous un arbre et à étaler sur l'herbe sa carte de Keller^ compagne indispensable du touriste à pied dans les petits cantons.

Dès le premier coup d'œil^ il reconnut que la route à l'entrée de laquelle il s'était arrêté le conduisait par Ematten à Bekenried^ où il devait coucher le soir. Or, ce dernier village se trouvait au plus à deux heures de marche, le jour était encore peu avancé; il pouvait donc sans inconvénient faire une station dans ce « berceau de la liberté helvétique » et continuer à s'y livrer à ses émotions historiques. Il prit en conséquence une pose suffisamment extatique et se mit à promener les yeux sur l'autre rive en murmurant : « J'ai traversé les terribles montagnes de Sarren, et, passant sur les vastes

solitudes de glaces où retentit seulement le cri sauvage du vautour, je me suis élevé jusqu'aux hautes pâtures où les bergers d'Uri et d'"Engeiberg se saluent de loin par de grands cris en faisant paître leurs troupeaux. »

Il apercevait en effet la côte sauvage de Scliwitz etd'Ui'i descendant jusqu'au lac en pente abrupte, et dont le sommet découpé semblait avoir pour gigantesques sentinelles TAxentig et la Frohn-Alp. La tête rejetée en arrière^ il laissait depuis quelques minutes son œil s'égarer sur ces cimes arides, lorsqu'une légère déviation du rayon visuel opposa tout à coup à sa contemplation une des branches de l'arbre sous lequel il se trouvait assis. C'était un cerisier chargé de fruits qui pendaient au-dessus de lui en guirlandes de corail. Cette vue le ramena brusquement des sublimités poétiques de la création à l'une des réalités les mieux appréciées de l'Allemagne, car, chez elle l'enthousiasme de l'esprit s'allie merveilleusement à l'activité de l'estomac, et, dans ses plus profonds désespoirs, Werther n'oublie jamais l'heure de ses repas.

L'étudiant réfléchit que l'heure de son Mittags- Frûhstuck était venue, et qu'il avait en conséquence

l'hospice de SELISBERG. 195

le droit de réconforter son admiration par quelque rafraîchissement. Il leva donc vers le cerisier la corne de chamois qui armait son bâton de montagne, et, attirant à lui la branche la plus rouge de cerises, il se mita cueillir celles-ci sans interrompre ses citations de Schiller. Il en était à la tirade d'adieu de Stauflacher et aux dernières cerises de la branche, lorsqu'une rude interjection retentit derrière lui. 11 se retourna; un paysan était debout contre la balustrade du verger et le regardait d'un air de surprise indignée.

— Saint Nicolas! mes arbres ont-ils changé de maître? demanda-t-il, comme s'il s'interrogeait luimême ; puis, élevant la voix, il ajouta : — Qui êtesvous, et qui vous a donné droit sur ce qui m'appartient?

Pour toute réponse, le jeune homme s'écria d'un ton de tragédie, mais sans lâcher la branche qu'il achevait de dépouiller : —Voilà donc où tu en es arrivée, vieille terre de Guillaume Tell! toi où l'étranger était autrefois accueilli parce salut que nous a conservé le poëte : « Buvez hardiment à notre coupe, seigneur; nous n'en n'avons qu'une seule comme nous n'avons qu'un même cœur!»

Il avait levé le bras pour déclamer cette nouvelle citation de Schiller; sa main rencontra une seconde branche du cerisier qu'il se préparait à traiter comme la première. Cette fois le paysan parut sortir un peu de son calme.

— Sur mon âme! l'étranger peut toujours boire^ dit-il; le pays ne manque pas d'auberges^ et les tarifs sont réglés selon la justice.

L'étudiant lui jeta un regard superbement dédaigneux.

— Je comprends, dit-il, c'est une invitation à débattre le prix de la collation que je viens de faire sous ton arbre. Digne descendant de Winkelried, noble disciple de Nicolas de Flùe, il est donc vrai, ton hospitalité n'est désormais qu'un commerce; tu as oublié de donner, et tu ne sais plus que vendre !

— Pourquoi exiger des gens de la montagne plus que des autres? reprit le paysan. A moi, pauvre homme, vous demandez les fruits de mon verger; oseriez-vous demander aux riches voyageurs qui arrivent là seulement leur bâton de voyage?

L'Unterwaldais montrait en souriant un groupe de touristes qui revenait d'Ematten et n^était plus qu'à quelques pas; il se composait d'une jeune

L^nOSPÏCE DE SELISBERG. 197

femme portée dans une de ces litières découvertes en usage dans la montagne^ et de trois ou quatre compagnons de différentes tournures et de différents ages^ parmi lesquels on remarquait un élégant jeune homme marchant près de l'élégante voyageuse. L'étudiant qui s'était retourné aux paroles du paysan se leva d'un bond.

— C'est un défi! s'écria-t-il ; eh bien! mort de ma vie! j'accepte.

— De leur demander l'aumône? interrompit rUnterwaldais surpris.

Son interlocuteur lui jeta un regard de fierté courroucée.

— Les gardeurs de vaches de TAuberbauen ne peuvent connaître les privilèges des universités allemandes^ dit-il avec dédain; ils ignorent que d'après les vieilles coutumes^, chaque étudiant en voyage peut demander le viatique ; — c'est un droit qui vient des capitulaires.

En parlant ainsi il s'était découvert^ avait passé la main dans sa longue chevelure blonde, geste qui lui était ordinaire toutes les fois qu'il se préparait à quelque entreprise, et il s'avança vers les touristes avec une sorte de liberté résolue qui ôtait

à sa démarche ce qu'elle pouvait avoir d'humiliant. Comme il tenait le milieu de la route^ les porteurs de la litière furent forcés de s'arrêter.

— Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ? demandèrent en même temps la dame et son cavalier servant.

En entendant parler français, le jeune homme ne put retenir un geste contrarié ; cependant il salua.

— Pardon, dit-il, dans la môme langue, mais avec Faccent tudesque, un des studiosi de la vieille université d'Hcidelberg souhaite la bienvenue à la noble châtelaine ainsi qu'à sa suite, et lui répète, comme au temps chevaleresque, le cri de largesse/

A ces mots, il tendit sa casquette avec une gravité si plaisamment majestueuse, que le Français éclata de rire.

— Eh ! mais nous voilà en plein moyen âge, madame la comtesse ! s'écria-t-il. Dieu me pardonne ! rien ne manque à la mise en scène. Monsieur ne serait-il point, par hasard, un des écuyers de Goetz de Berlichingen ?

— Je reconnais le costume, interrompit sérieusement un touriste belge qui suivait la litière : c'est un étudiant allemand.

— Qui réclame la passade, ajouta un Polonais,

l'hospice de SELISBERG. 199

reconnaissable à ses moustaches et à ses brandebourgs.

— C'est une des coutumes académiques de nos maîtres, fit observer amèrement un Italien.

— Et ne dit-on pas, reprit la jeune dame, qui regardait l'étrange mendiant avec un sourire, que de pareilles rencontres portent bonheur?...

— A celui qui reçoit ? demanda le Français.

— Non, monsieur ; à celui qui donne, répli-

qua-t-elle.

Et se penchant gracieusement hors de la litière, elle déposa une pièce d'argent dans la casquette de l'étudiant.

Celui-ci l'avait tenue tendue jusqu'alors, écoutant d'un air hautain-ce qui avait été dit ; mais quand il vit que les compagnons de la comtesse se préparaient à l'imiter, il fit un pas en arrière, et, se retournant vers VUnterwaldais, qui s'était approché, il jeta la pièce d'argent à ses pieds.

— Sache désormais que tous ne sont pas comme toi durs au passant, dit-il ; prends, et rougis.

L'Unterwaldais ne rougit point, mais il se hâta de prendre et de s'éloigner. Alors le jeune homme, qui vit l'étonnement général, expliqua rapidement

ce qui s'était passée et il allait prendre congé, en adressant à la comtesse des souhaits de bonheur empruntés aux plus poétiques réminiscences de la muse germanique, lorsqu'il fut interrompu par l'arrivée de nouveaux voyageurs ; parmi eux se trouvait une jeune fille, qui, à sa vue, poussa un cri de surprise.

— Monsieur Hermann Brenner ! dit-elle. .

-- Mademoiselle Henriette Bergel ! répondit le jeune homme non moins étonné ; est-ce bien vous que je retrouve ici?...

— Avec mon tuteur, M. Borris, de Genève, interrompit la jeune fille en présentant un vieillard qui l'accompagnait, et auquel elle expliqua en peu de mots que M. Brenner était un parent de M. le conseiller Kaufmann, chez qui elle avait passé l'hiver précédent à Heidelberg.

M. Borris tendit la main à Hermann avec une cordiale bonhomie. H y eut un échange de questions, d'abord sur leurs amis communs, puis sur les directions respectives. Mademoiselle Bergel et son tuteur remontaient avec leurs campagnons à Vhospice (1)

(1) Ce nom à'hos'pice [hospitium) est donné en Suisse à des hôtelleries bâties primitivement par les cantons dans des pas-

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du Selisberg, qui était une de ces hautes rc Irai les où des touristes de toutes les nations se réunissent pour un court séjour d'été. Hermann témoigna d'abord le regret de ne Tavoir pas compris dans son plan d'excursion, puis se laissa tenter par l'éloge qu'en firent mademoiselle Bergel et son tuteur, et témoigna l'intention de changer son itinéraire pour les suivre. La difficulté était de trouver place à i'hospice. La jeune fille s'écria qu'elle allait tout arranger avec l'hôtelier; celui-ci venait précisément derrière eux, sur la route d'Ematten. C'était un homme d'environ trente-cinq ans, dont la figure ouverte, la ferme tenue et le costume d'une propreté recherchée prévenaient favorablement. Henriette courut à sa rencontre, et M. Borris affirma qu'il ne refuserait rien à sa pupille.

— Je crois en effet difficile de résister à mademoiselle Bergel, dit la comtesse d'un ton qui" flottait entre la bienveillance et l'ironie ; ne m'avezvous pas dit d'ailleurs que votre pupille et notre hôte étaient presque parents ?

sages écartés où l'industrie privée ne se fût point hasardée à les consU'uire; pais, par extension, on a donné le même nun^ à toutes les auberges établies dans les stations solitaires.

— J'ai dû dire qu'ils l'étaient tout à fait^ madame la comtesse, répondit le Genevois.

— Au fait, il est très-bien, ce M. Franck, reprit madame de Stieven avec nonchalance; il a les façons d'un homme né... et il sert parfaitement à table. — C'est merveilleux pour nous autres Moldaves, qui en sommes encore aux auberges où il faut apporter son repas et son lit. — Du reste, chaque pays constate sa civilisation à sa manière : à Rome on a les chanteurs de Saint-Pierre, à Londres les docks, à Paris les musées, en Suisse vous avez les hôtelleries.

Hermann, qui avait jusqu'alors gardé le silence, poussa un soupir en levant au ciel ses yeux d'un bleu de porcelaine de Saxe. — Hélas! il est trop vrai, madame la comtesse, dit-il; la vieille ligue grise n'est plus qu'une association de maîtres-queux et de sommeliers. Ah ! si vous saviez mes désencbantements depuis bientôt un mois que je parcours cette terre des Stauffacher et des Melchtal ?

— Espériez-vous, par hasard, les retrouver ici? demanda M. de Vaureuil d'un ton railleur.

Hermann secoua sa longue chevelure, ce qu'il

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faisait fréquemment depuis qu'une dame d'Heidelberg l'avait assuré que ce mouvement lui donnait un air de lion.

— J'espérais retrouver leur souffle dans la poitrine de leurs fils, reprit-il avec une gravité solennelle. Je croyais trouver ici la terre libre comme au temps des patriarches. Eh bien ! j'ai gravi les pics les plus élevés, leur dernier arbre était sous la garde d'un forestier; j'ai visité les lacs perdus dans les fentes de la montagne, j'y ai rencontré des gardespêche. Les Alpes et les vaux, les torrents et les bois, tout avait été notarié, tout servait au profit; la Suisse entière n'était désormais qu'un bazar dont Dieu lui-même avait fourni les marchandises. Ici on tenait des cascades, là on fais.iit des avalanches; il y avait un droit d'entrée sur les glaciers comme à la porte des théâtres; on vous vendait jusqu'au son de trompe qui réveillait les échos de la montagne, jusqu'à la stalactile des rochers, jusqu'à la fleur des buissons. Horreur ! — Il n'y a plus de pairie de Guillaume Tell, madame la comtesse; — cieux, lacs, torrents, montagnes, vos enfants ont sur vos fronts l'épitaphe gravée pour la Pologne ; ici partout je crois lire aussi finis Uelvetiœ.

Il y avait dans l'accent du jeune étudiant,, dans son geste adressé aux qualres coins du ciel^ une exaltation si visiblement volontaire^ que les auditeurs se regardèrent avec un sourire. Le Français se pencha vers madame de Stieven. — Parbleu ! on ne se plaindra plus du prosaïsme de nos causeries^ dit-il gaiement; voici qu'arrive parmi nous un poëte des bords du Rhin; nous allons vivre désormais au son de la harpe de David !

Mais une idée venait de traverser Tesprit de la comtesse ; elle était décidée à tirer parti de la présence du jeune étudiant; elle garda son sérieux. — Excusez-moi, répondit-elle froidement à M. de Vaureuil, je n'ai point assez d'esprit pour trouver l'enthousiasme ridicule ; ce M. Brenner me semble fort intéressant.

Comme Henriette, qui les rejoignit dansée moment, cria que l'hôtelier du Selisberg donnerait sa propre chambre à M. Hermann, madame de Stieven laissa échapper une exclamation de contentement qui força celui-ci à remercier. Elle répondit aussitôt de manière à continuer la conversation, si bien qu'il demeura près de sa litière, tandis que M. de Vaureuil, évidemment tombé en disgrâce, tâchait

L HOSPICE DE SELISBERG. 20 3

de se consoler en ralentissant le pas pour attendre le Genevois et sa pupille.

Celle-ci cependant était déjà retournée vers M. Franck , qui, retardé sans doute par son fardeau,, demeurait assez loin en arrière. 11 dut donc se contenter de l'entretien de M. Borris^ qui, malgré tous ses eflorts d'amabilité, le laissa silencieux et distrait. A chaque détour du sentier, M. de Vaureuil et madame de Stieven retournaient la tête en même temps pour mesurer la distance à laquelle se tenait mademoiselle Bergel, et des expressions opposées perçaient sur leurs deux visages. Celui de la comtesse trahissait une satisfaction malicieuse, celui du Français un dépit impatient. Quant à mademoiselle Henriette, objet de ce double examen, elle ne semblait point y prendre garde. Son chapeau de paille suspendu au bras et ses beaux cheveux flottants en boucles le long de ses joues rosées, elle continauit à gravir la pente de la montagne en causant avec rhôtelier. De temps en temps les voix arrivaient jusqu'à M. de Vaureuil, qui alors prêtait Toreille pour écouter ; mais il ne pouvait saisir qu'un murmure confus, entrecoupé par le rire frais et timbré de la jeune tille.

Lorsque, partant de Lncorne pour traverser dans sa longueur le lac des quatre cantons, vous avez dépassé Gersau, la rive gauche tourne brusquement vers le sud, et marque pour ainsi dire l'entrée d'un nouveau lac. C'est à ce coude vis-à-vis de Brunnen, où se signala première ligue des cantons, et au-dessus de la prairie de Grûtli, que se dresse le Selisberg. Les barques conduisent les voyageurs au petit fort de la Treib, d'où commence l'ascension. L'hospice a été construit au premier ressaut de la montagne. Bien que sa situation soit loin d'offrir des beautés comparables à celles de l'hospice bâti près de la chapelle de Notre-Dame -des-Neiges, sur le Rigi, et que l'œil y embrasse un panorama moins varié, les voyageurs y étaient déjà assez nom-

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breiix versTépoqueà laquelle remonte notre récit, pour que le chalet disposé en hôtellerie ne put toujours suffire à les recevoir. Outre les touristes de passage, on y trouvait, comme nous l'avons dit, un certain nombre de pensionnaires qui venaient y chercher pendant quelques semaines l'air enivrant des hauteurs et le repos d'une solitude animée.

Les Alpes seules peuvent offrir des exemples de ces campements de plaisance où l'isolement et les loisirs forment en quelques jours mille amitiés de passage et nouent quelquefois d'éternels attachements. Là tout concourt à rapprocher : Tuniformîté des distractions, la suspension des réserves mondaines, l'impossibilité de se soustraire aux regards. Comme des naufragés volontaires, les voyageurs, sur ces étroites cimes, sentent le besoin de vivre en commun. Comme Robinson, chacun cherche son Vendredi. On franchit en quelques jours les préliminaircs qui, dans le cours ordinaire de la vie, demandent des semaines ou des mois : les indifférences et les antipathies, hâtii'ement développées dans ce contact perpétuel des âmes, fout, pour ainsi dire, explosion, et là on peut dire véritable-

ment avec madame de Staël que a pour connaître ses amis et ses ennemis mieux vaut une heure que dix années. »

La société alors réunie sur le Selisberg n'avait pu échapper à cette loi. Les associations s'y étaient vite formées selon la pente des natures : mais, à vrai dire et malgré les différences de détail, on pouvait les réduire à deux groupes principaux. Le pre^mier comprenait tous ces compagnons destinés à une existence anonyme, et qui font seulement nombre, sorte de monnaie humaine mal frappée, ou dont le frottement a effacé l'empreinte. C'était d'abord un de ces gentilshommes polonais qui errent en Europe parés de la grande infortune de leur patrie comme d'un de ces rubans que le hasard coud à notre poitrine. M. Dinski pensait peu, parlait moins encore, et ne s'occupait sérieusement qu'à tirer le pistolet ; ses coups de feu ébranlaient, durant la plus grande partie du jour, tous les échos de la montagne. Il avait pour compagnon dans ses promenades un Suédois, M. le docteur Kisler, qui était exclusivement absorbé par l'histoire naturelle^, et dans l'histoire naturelle exclusivement parles insectes, et parmi les insectes exclusivement par les

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pucerons! Venaient ensuite un Anglais, dont la vie était réglée sur ralmanach et qui s'amusait comme M. Purgon voulait guérir, en comptant les pas et les grains de sel ; un Italien regrettant sa jeunesse et son soleil ; un Belge qui, après une cure de bains h Bex, faisait une cure d'air au Selisberg, pour continuer par une cure de chaud lait dans la Gruyère, et finir par une cure de raisin à Clarens.

Le second groupe, le seul qui méritât d'être étudié, comprenait les personnages que le lecteur connaît déjà; mais là, bien que les intelligences pussent s'entendre, Faffabilité des dehors cachait une sourde discorde.

En retrouvant, un mois auparavant, à Soleure^ M. de Vaureuil, qu'elle avait connu autrefois à Rome, la comtesse de Stieven s'en était d'abord félicitée seulement comme d'une agréable surprise; mais le Français avait pris aussitôt près d'elle le rôle de cavalier servant et en avait accepté toutes les charges, sans en réclamer les privilèges. La belle veuve, à laquelle son isolement pesait un peu, s'ét:iit vue subitement entourée de soins, prévenue partout, aidée à vouloir, sans avoir la fatigue d'accomplir. Compagnon attentif et charmant, M. de

Vaureiiil courait devant son désir^ écartant tous les obsîacles, et ne réclamant pour récompense que les droits d'une galante familiarité. Madame de Stieven avait naturellement prjs goûta un dévouement qu'il était si facile de payer. Autant elle eût craint de s'engager dans les hasards d'une passion, autant il lui agréait de la côtoyer ainsi, de voir l'amour d'un peu loin, comme ces précipices dont on n'approche pas, mais qu'on aime à regarder. Il y avait dans sa position quelque chose d'à demi risqué, je ne sais quelle audace sans péril qui tenait son cœur en éveil, et lui donnait d'émotion juste ce qu'il en fallait pour qu'elle se sentît vivre.

La rencontre de mademoiselle Henriette Bergel, au Selisberg, dérangea brusquement cet heureux équilibre. La pupille de M. Borris avait, outre la beauté, un charme pour ainsi dire acquis, plus puissant chez elle, mais commun à la plupart de ses compatriotes. C'était cette liberté de la femme, unie à la candeur de la jeune fille, cette assurance honnête que donne l'habitude d'être respectée, ces regards directs, cette voix qui traduit sans embarras le blâme ou l'approbation, enfin tout cet ensemble d'aisance caressante qui attire et impose à la fois,

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en mêlant sans s'en apercevoir les pudeurs de la vierge aux promesses de l'épouse. M. de Vaureuil se laissa prendre à « ces grâces rustiques, » comme les appelait la comtesse, et ses attentions, aprèss'être partagées, finirent par se reporter insensiblement vers mademoiselle Henriette. Or, quelque indifférente que pût être madame de Stieven à l'infidèle, elle ne pouvait l'être à Tinfidélité. Les femmes ressemblent aux rois, qui souvent tiennent peu à leurs sujets, mais qui tiennent toujours à les gouverner. La comtesse avait trop d'esprit pour laisser voir son dépit ; elle s'étudia seulement à chercher ce qui pouvait ôtcr à la jeune fille quelque mérite ou quelque charme; par malheur, Henriette déjoua son calcul. Avant d'avoir été reconnu, chacun de ses défauts était avoué ; sa loyauté désarmait la malveillance elle-même. Madame de Stieven essaya alors de la dépoétiser aux yeux de M. de Vaureuil, en affectant de l'interroger sur ces talents culinaires, que les confidences de son tuteur avaient trahis, et principalement sur un certain gâteau de l'Engadine auquel il faisait de fréquentes allusions; mais Henriette répondait à tout avec tant de simplicité, elle mettait tant de gaieté gracieuse dans ces vulgaires détails.

que, loin de lui être défavorables, ils semblaient lui prêter un nouveau charme.

L\^rrivée du jeune allemand changea la tactique de la comtesse. Elle pensa d'abord à l'attirer par la bienveillance de son accueil. C'était un moyen de remplacer M. de Vaureuil ou même peut-être de le ramener, en vertu de cette maxime que les hommes s'attachent surtout à ce qu'on leur retire. A sa grande confusion, il n'en fut rien. Ainsi trompée dans tous ses calculs et un peu aigrie, elle s'était forcément réfugiée dans cette affectation d'indifférence qui est le voile ordinaire sous lequel se cachent les tempêtes.

Au moment où nous réintroduisons nos personnages sur la scène, huit jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée d'Hermann; le soleil descendait à l'horizon, on entendait retentir encore dans la montagne les coups de pistolet de M. Dinski ; quelquesuns des pensionnaires du Selisberg fumaient accoudés au petit mur de la terrasse qui précédait le chalet; d'autres se promenaient en causant devant la façade. Henriette, assise à l'écart, prenait de M. de Vaureuil une leçon d'italien tandis que madame de Stieven brodait devant une petite table

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autour de laquelle étaient assisHermannetM.Borris. Le premier^ qui était plongé dans une de ces distractions somnolentes auxquelles il donnait le nom de méditation^ laissait à son compagnon le soin de soutenir seul l'entretien. Bien qu'il eût dépassé la quarantaine, M. Borris avait encore l'esprit alerte ; sous son air bonhomme,, enjolivé de politesse bourgeoise, il cachait la finesse et la solidité d'un Genevois. Chez lui, l'homme galant ne nuisait ni au puritain ni au capitaliste ; tous ses bouquets à Chloris étaient écrits aux marges de sa Bible et de son grand livre.

Malgré ses efforts, la conversation devenait de plus en plus languissante, lorsqu'elle fut interrompue par l'arrivée de l'hôtelier, M. Franck, qui apportait à Hcrmann un volume des poésies de Grûn, que l'étudiant avait désiré lire. Comme celui-ci se récriait sur la promptitude avec laquelle M. Franck s'était procuré les œuvres du poëte viennois, l'hôtelier répondit qu'il n'avait eu qu'à les faire venir de Stanz, où étaient son habitation d'hiver et ses livres. Madame de Stieven releva la tête.

— Comment ! s'écria-t-elle, mais dans vos montagnes vous lisez donc ?

— Madame doit comprendre que la neige nous fait des loisirs forcés, répliqua Thôtelier ; il faut bien avoir alors quelques volumes.

— C'est-à-dire, interrompit M. Borris, que notre cher hôle a la plus belle bibliothèque du pays.

— En auteurs allemands? demanda Hermann.

— Et anglais et français^ ajouta le banquier. Vous avez pu voir que M. Franck parlait avec la mémo facilité les trois langues.

— En effet, reprit la comtesse, et je me demande où monsieur a pu les apprendre ?

— A Paris et à Londres, Madame, dit le jeune aubergiste ; j'y ai habité assez de temps pour compléter ce qui m'avait été enseigné à l'université.

— Par Hercule ! s'écria Brenner, alors notre hôte est un ancien studiosus ?

— De l'académie de Zurich, Monsieur.

En ce moment, Henriette, qui venait de finir sa leçon, accourait ses livres et son cahier sous le bras. — Si je vous disais que je comprends Métastase sans dictionnaire! s'écria-t-elle ; mais par malheur je n'ai que des vers. M. Franck n'oubliera pas qu'il m'a promis un volume de prose.

L^HOSPICE DE SELISBERG. 215

— Le messager retourne tout à l'heure à Stanz, Mademoiselle, et demain vous aurez Jacob Ortis,

A ces mots, il rentra au chalet laissant Henriette avec son tuteur, Hermann et madame de Stieven. Celle-ci avait repris sa tapisserie, tandis que l'étudiant allemand, les bras croisés, promenait un vague regard sur le panorama qui se développait à ses pieds, que M. Borris parcourait sa correspondance et que la jeune fille lisait tout bas, en s'efforçant de plierses intonations à la mélopée italienne. Il y eut un assez long silence, ce fut la comtesse qui le rompit.

— Ainsi mademoiselle Henriette va lire Jacob Ortis ? dit-elle à demi-voix et d'un accent qui hésitait, pour ainsi dire, entre la réflexion et la demande.

La jeune fille se retourna.

— Pourvu que M. Franck tienne sa promesse, dit-elle ; mais madame la comtesse connaît peutêtre ce livre : qu'est-ce donc, de grâce ?

— Mon Dieu ! vous le verrez, reprit madame de Stieven avec une expression de réserve, c'est l'histoire d'une de ces passions sans frein qui emportent une âme comme la cavale emportait Mazeppa.

— M. de Vaureuil assure que c'est facile à comprendre.

— Très-facile^ surtout s'il vous aide, et il vous aidera.

— Oh ! je Fespère bien^ répliqua Henriette sans deviner Tintention cachée sous l'accent de madame de Stieven.

Celle-ci la regarda comme si elle eût mis en doute la sincérité d'une pareille confiance. — De sorte que mademoiselle Henriette ne craint pas cette lecture ? reprit-elle, fixant des yeux scrutateurs sur les yeux limpides de son interlocutrice.

— Moi? répliqua la jeune fille étonnée, et que pourrais-je craindre?

— Je ne sais, reprit madame de Stieven d'un ton de nonchanlance ; mais n'avez-vous jamais senli qu'il s'exhalait de certains livres une sorte de souffle troublant? Ces douleurs sans consolation et ces amours sans espérance vous laissent-ils donc insensible?

— Oh! non, sans doute, reprit Henriette en riant; demandez à M. Borris comme j'ai pleuré en lisant les Passions du Jeune Werther !

— Et je gage que si, dans ce mom.ent d'éinotio::

un amoureux de son espèce vous eût déclaré sa flamme, vous vous seriez laissée attendrir.

— Je ne crois pas. Madame la comtesse.

— Pourquoi cela?

— Parce que plaindre quelqu'un n'est pas Faimer : on pleure sur celui qui souffre, mais on ne choisit que celui qui vous fait espérer du bonheur. Ces héros imaginaires plaisent dans un livre comme les sites sauvages dans une peinture, sans donner le désir de vivre avec la réalité.

Madame de Stieven se retourna vers le Genevois. — Savez-vous que j'admire votre pupille, dit-elle avec un sourire moqueur; Minerve elle-même, sous les traits de Mentor, ne raisonnerait pas plus sagement des passions'.

— Allons, ne Taccablez pas. Madame la comtesse, dit M. Borris en prenant amicalement la main de Henriette, qui avait rougi ; vous voyez ÎDien que nous avons en Suisse de pauvres et simples filles qui n'entendent rien à la poésie du sentiment. Parmi nous, bonnes gens, l'amour s'allie tout naturellement au devoir ; au lieu d'être une fièvre qui rend fou, c'est un don qui rend joyeux. Cela est triste à dire, belle dame, mais il est certain que nos femmes

lisent des romans et n'en font pas. Elles prennent la vie telle que Dieu la donne et ont la simplicité de s'en contenter.

Ces mots avaient été prononcés avec une expression de bonhommie narquoise. M. Borris se leva sans laisser à la comtesse le temps de répondre^ prit le bras de Henriette,, et^ 'après avoir salué en souriant^ tous deux quittèrent la terrasse. Madame de Stieven les suivit d'un long regard^ puis haussa les épaules. — AUez^ allez^ clairvoyant tuteur ! dit-elle en se parlant à elle-même^, Tavenir vous dira ce que deviennent ces paisibles Charlottes quand les Werthers ne se brûlent point la cervelle.

Hermann^ jusqu'alors auditeur muet^ mais attentif, se pencha vivement vers elle.

— De grâce! que savez-vous^ madame la comtesse ? dit-il à voix basse ; auriez-vou» remarqué quelque chose ?

— Rien, répliqua madame de Stieven sèchement j que puis-je avoir remarqué, sinon ce que voient tous les autres, c'est-à-dire que mademoiselle Bergel a trouvé un excellent professeur... d'italien.

— Soupçonneriez-vous donc à ces leçons un but caché? s'écrial'étudiant.

l'hospice de SELlSBEFvG. 219

— Mais , Monsieur, répondit-elle, pourquoi serais-je plus soupçonneuse que M. Borris? quel danger peut-il y avoir à des tête-à-tête où Ton commente Jacob Ortis ? Soyez sûr qu'il ne sera question que de grammaire ; ces professeurs parisiens sont si timides! Puis, que nous importe d'ailleurs?

— Il m'importe beaucoup, Madame la comtesse, dit Hermann avec chaleur.

— A vous ? reprit Madame de Stieven, qui lui jeta un regard de côté; comment donc, monsieur Brenner serait-il, par rapport à mademoiselle Henriette, un professeur débouté et jaloux ?

— Ne raillez pas. Madame, s'écria le jeune homme en secouant sa chevelure ; mademoiselle Henriette et moi avons vécu tout un hiver dans l'intimité d'amis communs, a Nous nous sommes assis au même foyer, nous avons mangé du même pain, » et entre nous s'est établie une parenté d'âme qui me donne le droit de veiller sur son bonheur. Au nom du ciel ! ne me cachez rien; dites-moi ce que vous savez de ce M. de Vaureuil.

— Mais, Monsieur, je ne sais que ce que vous pouvez voir vous-même, c'est-à-dire qu'il parle italien comme le prouvent ses leçons à votre proté-

gée; qu'il l 'jne voix très-agréable, vous l'entendez chanter tous les soirs avec mademoiselle Henriette ; que c'est enfin un homme assez séduisant pour effrayer les mères et les tuteurs partout ailleurs que dans les vingt-deux cantons.

— Oui, oui,, je vous comprends, s'écria le jei^ne Allemand du ton déclamatoire qui annonçait son intention de s'exalter. Le Français est fidèle aux traditions de sa nation! il est venu dans ces montagnes comme Alcibiade à Lacédémone pour y porter le trouble et la honte ; mais mon œil ne le quittera plus, mes pas suivront la trace desespas, je remplacerai sa conscience absente, et dès ce moment il me trouvera partout dans son ombre !

— A la bonne heure, dit la comtesse, dont le visage s'illumina d'une joie malicieuse; mais surtout n'oubliez pas le proverbe espagnol, qui dit que : « la meilleure sentinelle est celle que l'ennemi ne voit pas. »

Hermann tint parole. A partir du moment où ses soupçons avaient été éveillés par madame de Stieven, il devint le surveillant secret, mais assidu de Henriette et de M. de Vaureuil.

Il s'y était décidé un peu par jalousie de la préférence que la jeune fille accordait au Français^ beaucoup par haine contre ce représentant des Welches, mais surtout parce que c'était pour lui l'occasion de prendre un caractère, car là était avant tout l'ambition de cet acteur sans emploi, qui s'était promené jusqu'alors dans les coulisses de la vie, attendant un rôle de début. Il se laissa séduire par ce personnage de gardien mystérieux, espèce d'archange errant Tépée flamboyante à la main autour du fruit défendu. Au fond, ses principes n'avaient

rien de trop sévère, et il eût pu à l'occasion céder aux mêmes tentations que M. de Vaureuil, pourvu que ce fût SOUS une autre forme. Faust voulait bien séduire Marg-uerite à l'allemande, mais il était scandalisé par les légèretés françaises de don Juan.

Or, plus son examen se prolongeait, plus il Im semblait voir clairement les intentions de M. de Vaureuil et ses progrès de chaque jour; mille détails d'abord inaperçus devenaient autant de révélations. Il était surtout frappé du changement qui s'était opéré chez Henriette. Il l'avait autrefois connue riante et sereine ; mais au Selisberg il la retrouvait comme enivrée d'une joie intérieure qui jetait sur son visage d'étranges reflets. Jamais il ne lui avait vu cette liberté, cette verve, cette hardiesse de bonheur; on eût dit une jeune fiancée entrevoyant à l'horizon les plus charmantes lueurs de la lune de miel.

Notre étudiant l'avait particulièrement remarquée un soir que leur promenade prolongée les avait ramenés après l'heure du goûter, et lorsque les autres pensionnaires avaient déjà quitté la table. M. Franck leur avait apporté le thé sur un petit guéridon où ils l'avaient pris sans s'asseoir, tandis que

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Henriette, les cheveux en désordre et le teint animé par la course, racontait vivement ce qu'ils avaient vu, en interrogeant sur les noms des lieux et sur leurs souvenirs historiques le jeune hôtelier, qui sans interrompre le service, répondait à tout avec une précision complaisante. La jeune fille Técoutait dans une sorte de recueillement joyeux. Son front semblait resplendir sous une auréole ; ses lèvres étaient entr'ouvertes par^un de ces sourires prolongés et comme involontaires qui semblent trahir une béatitude intérieure. Elle fut arrachée à sa rêverie par une modulation du piano sur lequel M. de Vaureuil avait promené les doigts en essayant la première phrase d'une mélodie allemande posée sur le pupitre. Henriette se retourna vivement.

— Ah ! Tair de V heureuse Veillée^ s'écria-t-elle en se levant d'un bond, mon chant favori !

— Alors mademoiselle ne refusera pas de nous le faire entendre, dit Hermann.

— Tout de suite, reprit-elle. M. de Vaureuil n'a qu'à se mettre au piano.

— Pardon, fit observer celui-ci ; mais il n'y a de noté que le motif, et je n'oserais improviser l'accompagnement.

La jeune fille regarda autour d'elle d'un air désappointé. — Mon Dieu ! comment donc faire ? ditelle. Et subitement frappée d'un trait de lumière^ elle ajouta en battant des mains : — J'y suis^, nous avons icirhomme qu'il nous faut, M. Franck,..

— Notre hôte ! répéta M. de Vaureuil. Serait-il musicien ?

— Comment ! vous ne savez pas que c'est lui qui tient l'orgue de Stanz, et qui a organisé les écoles de chant du canton ? reprit Henriette vivement. Si M. Franck est musicien ! vous allez en juger.

Et courant à l'hôtelier, qui rentrait dans ce moment : — Venez, venez, reprit-elle en le saisissant par le bras, il faut m'accompagner au piano.

— Moi ! dit Franck étonné. Pardon, Mademoiselle, mais il me semble que c'est le privilège de M. de Vaureuil.

— Pour cette fois, il vous le cède, dit rapidement la jeune fille; mettez-vous là, vite, vite. La basse manque, il faudra l'inventer. Vous connaissez l'air, c'est V heureuse Veillée.

— Ah '.fort bien, dit l'hôtelier en jetant à la jeune fille un regard souriant.

Et s'approchant du piano, devant lequel il s'assit,

l'hospice de SELISBERG. 225

il examina la musique ouverte devant lui, essaya le clavier d'une main hardie, puis regarda Henriette comme pour l'avertir qu'il était prêt.

La voix de celle-ci s'éleva presque aussitôt. Elle ne se faisait remarquer ni par l'étendue ni par l'é clat; son charme venait surtout d'une sorte de fermeté à la fois virginale et caressante ; on eût dit le timbre d'une cloche d'argent amolli par la brise. Ce soir-là surtout, elle semblait avoir je ne sais quelle suavité émue, en chantant les douces agitations de l'attente. La jeune fille se troublait visiblement, quelque chose d'attendri vibrait au fond de son accent légèrement voilé; son haleine était plus pressée, son œil plus brillant; une rougeur de joie pudique colorait son visage, ses doigts distraits avaient détaché de sa ceinture un petit bouquet de cyclamens à demi flétris avec lequel ils jouaient sans s'en apercevoir. Or aucun de ces mouvements n'échappait à Hermann. Assis dans l'ombre, à l'autre extrémité du salon, il ne quittait point des yeux la jeune fille, dont le visage, baigné de lumière, trahissait toutes les émotions. Chaque tremblement de sa voix, chaque changement de ses traits servait à révéler ce qui, dans le chant répété, traduisait ses pro-

près sentiments. Penchée sur le piano, elle semblait se substituer de plus en plus à Tidéale fiancée, et s'abandonner, sous son nom, à une expansion involontaire. Enfin au dernier vers sa voix fléchit, et le bouquet de cyclamens, échappé de ses doigts, glissû sur le clavier d'ivoire; mais au bravo! poussé par M. de Vaureuil, debout à ses côtés, elle se retourna en tressaillant, rougit beaucoup, et courut se réfugier au coin le plus obscur du salon, derrière son tuteur.

Pendant qu'elle y recevait les félicitations des auditeurs, Hermann, qui avait tout observé, se leva pour s'approcher du piano. Il était déjà abandonné, et le bouquet avait disparu. Au même instant M. Borris coupa court aux sollicitations de plusieurs pensionnaires qui réclamaient un nouveau chant d'Henriette, en rappelant que Ton devait le lendemain se lever assez tôt pour gravir le Kulm avant le jour et y voir le lever du soleil.

Tous les pensionnaires qui s'étaient décidés à

cette ascension se trouvèrent en effet réunis sur la

** terrasse à l'heure indiquée. Chacun s'était armé du

bâton ferré et revêtu de ses plus chauds vêtements ;

les domestiques portaient en outre des couvertures

l'hospice de SELISBERG, 227

de laine pour ceux que le froid pourrait saisir sur ces âpres sommets. L'hôtelier s'était placé à la tète de la troupe, à laquelle il devait servir de guide. Bientôt on se mit en marche ; mais, encore engourdis par les restes d'un sommeil brusquement interrompu, les voyageurs suivirent M. Franck, d'abord lentement et en silence. A peine si de loin en loin quelques éclats de rire, excités par un faux pas ou par le bâillement sonore d'un des promeneurs, égayait la morne caravane, qui, dispersée dans l'étroit sentier en spirale, semblait s'enrouler péniblement autour de ce piton isolé.

Peu à peu cependant l'air vif des hauteurs et l'influence de la marche réveillèrent nos touristes, qui devinrent plus bruyants.. Bien qu'il fît encore nuit, la lune s'eff'açait dans le bleu du ciel, déjà moins sombre, et, à mesure qu'ils s'élevaient, l'horizon devenait plus vaste et moins obscur. Ils s'arrêtèrent à la Kanzel, qui forme comme le second étage du Selisberg, mais seulement quelques minutes. Pour atteindre le Kulm, la route était encore longue, et le temps pressait ; il fallut se remettre en marche.

Bien que Tétroitesse du sentier ne permît guère

d'aller de front ni d'engager un entretien suivi, les groupes dispersés le long de la pente s'étaient formés, comme toujours, selon l'intérêt, la sympathie ou l'habitude. En avant marchait l'Anglais, qui, ayant pour principe hygiénique de ne jamais ralentir le pas, gardait invariablement la tête dans toutes les excursions ; puis venait le réfugié polonais, un pistolet fourré dans chaque poche de sa capote à brandebourgs, et fort inquiet de savoir s'il trouverait au sommet un blanc sur lequel il put tirer; en arrière se tenaient le Belge et le Suédois, l'un cherchant des pucerons au clair de la lune, l'autre occupé de retirer et de remettre alternativement, dans l'intérêt de sa santé, une des couvertures apportées par les domestiques; enfin entre ces deux extrémités de la caravane se groupaient nos principaux personnages, séparés par de petits intervalles. M. Borris conduisait madame de Stieven, et M. de Vaureuil Henriette; sur leurs talons venait Hermann, silencieusement enveloppé dans son manteau, mais l'oreille dressée et l'œil au guet, comme un familier du conseil des dix.

11 fallut près d'une heure pour gravir la montagne. Lorsqu'on en eut enfin atteint le sommet.

l'hospice de SELISBERG. 229

chacun fut involontairement arraché à ses préoccupations par l'incomparable majesté du spectacle. Du haut de ce pic solitaire,, comme d'un immense piédestal;, on semblait dominer toute la contrée. Aux quatre aires du vent, Toeil allait se perdre dans les abîmes de l'espace. Vers Test s'ouvraient les gorges de Schv^itz, serpentant dans un dédale de monts arides vers le midi ; les vertes vallées de rUnterwald et ses hauteurs ombreuses ; vers l'ouest, le lac et Lucerne ; au nord seulement se dressait/comme une forteresse appuyée au ciel, le gigantesque Rigi, entouré à sa base de grands villages qui semblaient dormir, le pied dans les eaux. Au moment où nos promeneurs arrivèrent au ^îw/m, l'horizon,, du côté de la Frohn-Alp, commençait à se teindre d'un rose éclatant. La lumière pâle qui avait insensiblement remplacé la nuit devenait à chaque instant plus chaude. On voyait les pics éloignés sortir l'un après l'autre de l'ombre ; mais en même temps, et par un étrange contraste, le brouillard cotonneux qui ne rampait d'abord que sur les basses régions s'élevait rapidement, et cachait dans ses ilocons blanchâtres toute la partie, inférieure de cet immense panorama. Bientôt,en parcou-

rant Thorizon, le regard ne distingua plus que les hauteurs qui surmontaient Tocéan de brume comme autant de masses flottantes. Le tout formait un paysage sans base, suspendu dans Tespace;, et dont Taspect fantastique dépassait tous les rêves de l'imagination.

Le Selisberg lui-même était enseveli sous ce linceul. Les spectateurs réunis à sa crête, bien qu'en pleine clarté, n'apercevaient plus, à trois pas audessous d'eux, le sentier par lequel ils venaient de monter. La ligne qui séparait la nuit de la lumière était si vigoureusement dessinée, que lorsque le Suédois, resté en arrière, apparut à son tour sur le sommet, on le vit sortir de cette brume opaque comme un mineur sortant de son gouffre obscur. La tête apparaissait nettement sans que Ton pût rien distinguer du corps qui la portait, et elle sembla ainsi quelques instants flotter isolément sur l'étrange nuée.

On était encore tout à Témerveillement de ce phénomène, fréquent dans le voisinage du lac, au dire de l'hôtelier, quand une trompe des Alpes retentit tout à coup dans les herbages de la Muotto. Ses modulations prolongées suivirent les fentes de

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la montagne, rebondirent de rocher en rocher, et allèrent s'éteindre au pied du Mythen. On eût dit que le dieu du jour, redevenu berger chez quelque nouvel Admète, donnait le signal à son char lumineux. Celui-ci, comme forcé d'obéir, s'annonça aussitôt derrière les cimes par une poussière enflammée, et, s'élevant au galop de ses coursiers, y apparut presque subitement dans toute sa splendeur.

Vingt cris d'admiration le saluèrent. Aucune parole humaine ne peut en effet donner idée de la brusque transformation qui venait de s'opérer. Tandis que le voile qui ensevelissait les régions inférieures continuait à les cacher, tous les sommets, éclairés jusqu'alors d'une lueur douteuse, s'illuminaient comme par magie ; des torrents de pourpre et d'or coulaient le long de leurs flancs abrupts, et les neiges de leurs fronts se transfiguraient en pierreries éblouissantes. Ces îles diamantées, immobiles entre le blanc mat du brouillard et le bleu pâle du ciel, formaient autour du Selisberg des cercles redoublés dont les dernières lignes allaient s'évanouir dans l'infini. A mesure que le soleil montait sur l'horizon, elles changeaient non-seule-

ment de teinte, mais d'apparence. Leurs silhouettes;, diversement éclairées, se modifiaient d'instant en instant. On croyait voir, sous le jeu de la lumière et des ombres, les pitons s'allonger ou descendre, les monts se creuser, des forêts noircir leurs pentes, puis disparaître pour faire place à des cascades irisées par l'arc-en-ciel. C'était un décor de vingt lieues, perpétuellement transfiguré, sans qu'on aperçût la main féerique sous laquelle s'exécutaient ces changements.

Après la surprise, chacun voulut jouir à sa manière de ce magnifique tableau. La troupe entière se dispersa sur le Kulm. Les uns parmi lesquels se trouvaient l'Anglais et l'Italien, se faisaient nommer chaque cime, cherchant surtout dans ces beautés une carte de géographie, et ne voulant admirer qu'après orientation ; les autres, exaltés par le spectacle, couraient ça et là avec des exclamations bruyantes. Plusieurs qui étaient venus, comme le Belge, seulement pour venir, regardaient sans voir, déjà pressés de redescendre ; quelques-uns enfin (et c'était l'élite) contemplaient dans une extase silencieuse.

Parmi ces derniers se trouvait le jeune étudiant

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d'Heidelberg. Ce qu'il y avait de factice en lui n'avait pu étouffer son naturel. Sincèrement accessible aux beautés de la création, il avait été saisi par l'étrange sublimité de celles qui se déroulaient alors sous ses yeux, et avait oublié son rôle pour s'abandonner naïvement à son émotion. Après avoir plusieurs fois tourné sur lui-même afin d'examiner tous les aspects de ce panorama miraculeux, il s'arrêta enfin aux alpages de l'Isenthal, que l'Uri- Rothsloch couronnait de ses pics enflammés. Les coudes appuyés sur un fragment de rocher, les deux mains perdues dans sa chevelure, il promenait les yeux sur ce coin choisi, dont il étudiait l'un après Tautre tous les détails, et, à mesure que ceux-ci devenaient plus distincts, son imagination mise en mouvement s'en servait comme d'un cadre pour ses rêveries. Les mille romans vagues et confus qui flottent à travers nos jeunes années venaient successivement se mêler à ce qu'il voyait ; toutes ses chimères s'abattaient l'une après l'autre sur chaque point de l'horizon, et s'y arrêtaient comme autant d'oiseaux qui cherchaient la place d'un nid. Étranger à ce qui l'entourait, il prolongeait cette mystérieuse causerie avec la folle du logis, depuis un

temps que lui-même eût été incapable d'apprécier, lorsque Texplosion d'une arme à feu Farracha brusquement à ce songe éveillé ; c'était le Polonnais qui avait enfin trouvé moyen de décharger ses pistolets. Hermann regarda autour de lui ; tous ses compagnons avaient quitté le Kulm pour redescendre vers le chalet. Après les avoir cherchés de l'œil sur la pente sans pouvoir percer le voile de brume qui la recouvrait, il se décida à les suivre ; mais la route qu'il avait reprise formait de loin en loin des espèces de carrefours d'où s'éparpillaient plusieurs sentiers à peine tracés qui s'embrouillaient au flanc de la montagne. Certain que tous devaient conduire au but, Hermann prit, un peu au hasard, le plus commode. Ce n'était point sans doute celui que les autres avaient choisi, car leurs cris d'appel, d'abord distincts, ne tardèrent pas à s'éloigner et à s'éteindre. Notre jeune Allemand ralentissait le pas en se demandant s'il ne devait pas changer de direction, quand un murmure frappa son oreille. Des voix se faisaient entendre dans un des retours du chemin qu'il suivait lui-même. Les deux interlocuteurs marchaient un peu au-dessous, séparés de lui par une rampe d'une vingtaine de pieds seulement.

l'hospice de SELÏSBERG. 235

L'étudiant reconnut bientôt le rire frais d'Henriette, et avança vivement la tête pour voir son compagnon ; mais, à travers l'espèce de nuée dont le Selisberg était obscurci, il ne put distinguer que deux formes inégales qui glissaient, presque invisibles, au flanc de la montagne. Toutes deux marchaient amoureusement penchées Tune vers Tautre et en causant à demi voix. La disposition du sentier, dessiné en zigzag sur la pente, les éloigna bientôt d'Hermann, mais pour les ramener de nouveau. Ces alternatives d'éloignement et de rapprochement avaient excité au plus haut point sa curiosité. Chaque fois en effet que les replis de la route reconduisaient ainsi le couple mystérieux au-dessous de lui, il saisissait au passage quelques mots qui ne pouvaient lui laisser de doute sur la nature de l'entretien. Bien que l'accent de la jeune fille fût encore entrecoupé de courts éclats de rire, il était visiblement plus ému qu'à l'ordinaire. Celui de son interlocuteur semblait caressant, mais si bas, que l'oreille de l'écouteur avait peine à surprendre quelques sons. On parlait évidemment à Henriette d'amour et de projets de bonheur, le mot de mariage fut même prononcé, on indiqua

une date;... mais dans ce moment le bruit de la trompe qui les avait précédés à la Kanzel, par un autre chemin, retentit de plus près. Le sentier allait rejomdre le plateau ; les deux ombres s'arrêtèrent ; il y eut comme un court débat, puis Hermann entendit distinctement le bruit d'un baiser. Il s'élança en avant et tourna le sentier... Tout avait disparu ! Uua)id il arriva à la Kanzel, la troupe entière s'y trouvait réunie, mais à demi" cachée dans le brouillard ] ses yeux ne distinguèrent d'abord que madame de Stieven et M. Borris; il demanda vivement où était mademoiselle Bergel.

— Henriette ! dit le banquier ; je l'ai perdue en quittant le Kulm, et je la cherche comme vous.

— Il faut s'informer à M. de Vaureuil, fit observer la comtesse d'un ton railleur.

— Parbleu ! madame de Stieven a raison, reprit naïvement M. Borris, qui cherchait dans la brume ; les voilà tous deux là-bas avec M. Franck, qui jette une couverture sur les épaules d'Henriette. — Et élevant la voix : — Allons ! l'arrière-garde ! cria-til, en route vivement. Le brouillard est glacial et les estomacs sont vides. Parbleu ! c'était aujourd'hui le vrai jour pour qu'Henriette nous fit connaître

l'hospice de SELïSBERG. 2 37

son gâteau de TEngadine qu'elle nous promet depuis un mois.

— Vous l'aurez demain, répondit la jeune fille en accourant; j'en ai fait la promesse solennelle à M. de Vaureuil.

— Et madame la comtesse doit décider si ce plumpack helvétique mérite sa renommée, ajouta celuici, qui avait suivi Henriette.

— Vous oubliez, Monsieur, que l'époque fixée pour mon départ est arrivée, répliqua froidement madame de Stieven.

— Quoi ? madame la comtesse, vous nous quittez, s'écria Henriette.

— Monsieur de Vaureuil n'ignore pas que je suis attendue à Berne pour la fin du mois, reprit-elle, et lui-même devait, je crois, à la même époque, y rejoindre des amis.

— Il est vrai, dit le Français embarrassé; mais je pense... j'ai lieu de croire... qu'ils ont retardé leur voyage... de sorte que j'hésite encore...

— Ce qui fait que monsieur se décidera à nous rester ! acheva Henriette en riant.

Madame de Stieven ne répliqua rien, mais elle jeta un regard à Hermann, qui fit signe de la tête

quïl avait compris. Ses dernières incertitudes étaient en effet fixées; il n'en pouvait plus douter. M. de Vaureuil était maître du cœur de la jeune fille. Cette certitude ne fut point pour lui sans amertume. Il était à cet âge où notre intérêt en apparence le moins personnel pour une femme, se complique toujours d'une confuse aspiration^ et où quiconque se fait aimer d'elle nous dépouille d'une espérance inavouée. Cependant^ comme les quelques mots précédemment surpris paraissaient donner à la recherche de M. de Vaureuil un but légitime, il dut se résigner. Désormais son unique soin devait être de veiller à ce que les promesses du Français fussent tenues. Ramené forcément du rôle de gardien qui pouvait avoir ses arrière-pensées à celui de frère et d'ami, il accepta sa nouvelle position avec la gravité solennelle qu'il mettait à toute chose. En définitive, la certitude de n'avoir rien à gagner pour lui-même dans cette mission le relevait à ses propres yeux. Comme tous ceux qui font du devoir un piéoestal pour leur vanité, il aimait les désintéressements ostensibles et avait le goût des couronnes d'épines, pourvu que leurs égratignures eussent les lueurs de l'auréole.

Quelques heures après Tascension au Kulrn^ Bl. de Vaureuil et Hermann étaient seuls assis devant la table de la salle à manger qu'on avait desservie. Tous deux parcouraient des journaux que l'hôtelier venait d'apporter. Après avoir brisé les bandes de quelques-unes de ces feuilles locales dont le principal intérêt est dans les annonces de ventes^ les demandes de régents et les détails d'objets perdus, étrangement mêlés à des avertissements reliligieux. M. de Vaureuil les avait rejetées l'une après l'autre en étouffant un bâillement, tandis que son compagnon persistait à parcourir celle qu'il tenait; mais, à vrai dire, son œil fixé sur les lignes imprimées les suivait sans en avoir conscience : il cherchait tous les prétextes pour s'en détourner et étu-

dier à la dérobée les mouvements du Français. Les prévenances de ce dernier à l'égard d'Henriette pendant le déjeuner^ semblaient confirmer la découverte faite le matin sur le Selisberg; mais elles avaient éveillé en même temps les défiances de rétudiant. Tant de gracieuse galanterie ne pouvait évidemment s'allier avec un sérieux amour. Ce n'était là ni la passion effrénée de Werther, ni l'expansion lyrique de don Carlos, ni même la tendresse bucolique des héros d'Auguste Lafontaine. Une pareille manière d'aimer ne rentrait dans aucune des méthodes indiquées par les écrivains de la poétique Allemagne : le jeune homme en conclut qu'elle ne pouvait avoir rien de sincère. Connaissant le fond de notre caractère national comme Figaro celui de la langue anglaise, il l'avait réduit à ce seul mot de die franzœsiche Leichtigkeit (le papiilonnage français), qui passe encore pour un axiome de l'autre côté du Rhin. Les souvenirs historiques venaient d'ailleurs à l'appui. M. de Vaureuil n'était-il pas un descendant de ces Richelieu et de ces Lauzun à qui tous les moyens de séduction paraissaient légitimes ? N'y avait-il point dans ses projets de mariage quelque piège tendu à la crédu-

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lité d'Henriette ? Le jeune Allemand s'exalta dans ses soupçons, et, prévoyant déjà un drame à péripéties saisissantes, il se préparait tout bas à y jouer un rôle digne de lui. Il en épelait d'avance chaque scène, entre les lignes de son journal, qu'il feignait toujours de parcourir, lorsque M. de Vaureuil, dont la main gauche battait la charge depuis près d'un quart d'heure sur le bras de sonfauteuil, se retourna tout à coup vers lui.

— Que lisez-vous donc là d'un air si appliqué, mon cher monsieur Hermann ? demanda-t-il en lui adressant un sourire équivoque à cheval sur un bâillement. Auriez-vous par hasard trouvé dans ce journal de Thoun quelque haute discussion philosophique sur l'identité de l'absolu avec luimême ?

— Moi, nullement^ Monsieur, répliqua en tressaillant involontairement le jeune homme arraché à sa méditation, je lisais... c'est-à-dire, je parcourais la liste des étrangers, arrivés à Interlaken,

— La liste des étrangers, répéta le Français; mais c'est un vrai trésor !... Savez-vous qu'en voyage j'en fais ma lecture favorite ?

Hermann le regarda. — Monsieur de Vaureuil

plaisante sans doute^ dit-il d'un ton presque blessé.

— Non vraiment, reprit celui-ci. J'ai toujours aimé cet usage helvétique. Grâce à lui, la Suisse entière ressemble à un immense salon à la porte duquel un huissier vous crie les titres et les noms de ceux qui entrent. Rien de divertissant comme cette revue de personnages inconnus auxquels on peut supposer un caractère, prêter un roman, sans compter que parfois dans cette foule on rencontre d'anciens amis ou quelques-uns de ces hommes que la célébrité a faits concitoyens de tout le monde. Voyons, mon cher monsieur, n'avez-vous dans ce moment à Interlaken aucun grand homme ou du moins aucune de mes connaissances, et serait-ce trop exiger que de réclamer une part de votre plaisir ?

— Et comment cela. Monsieur?

— En vous priant de lire tout haut cette liste. Hermann parut hésiter un instant, comme s'il eût

douté que le désir de son interlocuteur fût sérieux; mais en le voyant se renfoncer dans son fauteuil pour mieux écouter, il se décida à la lecture demandée. Ce relevé du livre des voyageurs dans chaque hôtel présentait, selon l'habitude, le plus singulier mélange de noms, de nationalités, de professions.

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On y avait, comme dans les chambres obscures qui décalquent tout ce qui passe, une sorte de tableau de rEurope contemporaine, composé par la main du hasard et dont on eût vainement cherché le modèle en aucun autre lieu du monde, car c'est à ce titre surtout que la Suisse peut ètve véritablement appelée une terre de refuge et de liberté, où tous les rangs se coudoient, toutes les fortunes s'égalisent, toutes les langues se confondent, toutes les religions s'unissent dans une commune admiration. Là, chacun cesse momentanément d'être soi pour devenir voyageur, c'est-à-dire l'hôte des lacs, des bois et des montagnes, qui, sans tenir compte des personnes, se montrent les mêmes pour tous. Parmi beaucoup d'étrangers, M. de Vaureuil et le jeune Allemand n'avaient point tardé à découvrir des noms connus; Hermann spécialement retrouvait partout quelques-uns de ses anciens maîtres : à Meringea, c'était le professeur d'esthétique, celui de théologie rationnelle à Grindelwald, à Unterseen celni d'homilétique / Enûn pourtant il s'arrêta; la liste était terminée. Pendant que M. de Vaureuil repassait à demi voix ceux des noms qu'il avait reconnus, le jeune homme retourna machinalement

la feuille et aperçut un supplément de liste qu'il parcourut des yeux. Tout à coup il se redressa avec une exclamation de surprise.

— Qu'y a-t-ii^ mon cher monsieur ? demanda le Français en riant; encore un professeur ?

— Il ne s'agit point d'une de mes connaissances^ mais d'une des vôtres, répliqua Hermann, dont les regards s'étaient attachés sur son interlocuteur avec une expression singulière.

— A moi ! répéta M. de Vaureuil ; serait-ce un compatriote ?

— Un parent. Monsieur, si j'en juge du moins par le nom.

— Comment cela ?

— Ce supplément annonce l'arrivé à Interlaken de madame Irma de Vaureuil.

— Irma ! s'écria le Français, qui se rejeta en arrière et pâlit; c'est impossible. Montrez, Monsieur, montrez !

Il pritla feuille que lui présentait l'étudiant et lut: « Irma de Vaureuil!... avec sa femme de chambre !... » C'est elle, c'est bien elle 1 — A Interlaken ! — Quelle audace !

M. de Vaureuil s'était levé dans une agitation

l'hospice de SELISBERG. 24 5

extrême; il lut encore le nom, la date de Tarrivée, laissa échapper quelques interjections de dépit ; puis, se rappelant la présence d'Hermann, il se retourna vers lui avec embarras.

— Pardon,, dit-il, en s'efforçant de reprendre un peu de calme. Il s'agit en effet de quelqu'un que je connais,... d'une parente... Ètes-vous sûr que ce journal soit le seul ici qui donne les arrivées des voyageurs ?

— Sûr, Monsieur.

— Très-bien alors.

Il replia vivement la feuille, et, l'ayant fait disparaître dans la poche de son paletot qu'il reboutonna avec soin, il s'approcha du jeune homme :

— Maintenant, mon cher monsieur Hermann, ajouta-t-il, en baissant la voix, sachez que j'ai des raisons sérieuses pourdésirerle silence sur toutceci. Vous ne voudriez point abuser d'un secret dont le hasard vous a fait confident, et je compte sur votre discrétion.

Il y avait dans le ton de M. de Vaureuil quelque chose d'interrogateur qui semblait solliciter une promesse positive; mais les traits de l'étudiant avaient pris une expression de gravité superbe. Il

se leva lentement, appuya son regard avec dureté sur le Français, et passant la main dans sa chevelure : Un moment. Monsieur, s'écria-t-il d'un accent presque impérieux, je vous ai écouté jusqu'ici; c'est à mon tour de parler.

M. de Vaureuil le regarda d'un air étonné.

— Pour garderie silence sur un secret, continuat-il en élevant la voix «îomme un acteur qui s'empare de la scène, il faut le connaître tout entier et savoir s'il est de ceux qu'on a droit de taire. Madame Irma de Vaureuil ne m'est encore connue que par votre trouble à l'annonce de son arrivée.

— Pardon, dit le Français avec un peu de hauteur, est-ce une interrogation détournée. Monsieur?

— C'est une interrogation directe, répliqua l'étudiant, qui regarda en face son interlocuteur.

— Et si je jugeais à propos de ne pas y répondre ? fit observer celui-ci.

— Dans ce cas, je devrais m'en tenir aux conjectures, reprit le jeune Allemand, qui sentait son rôle grandir, et, en réunissant tous les détails, je serais autorisé à croire que la voyageuse d'Interlaken tient le nom qu'elle porte de M. de Vaureuil luimême.

l'hospice de SELISBERG. 247

Celui-ci se leva vivement, un flot de sang lui monta au visage, et il laissa échapper une exclamation d'emportement; mais il redevint aussitôt maître de lui. — Voyons, Monsieur, Hermann, dit-il avec une gaieté un peu forcée; ne nous fâchons pas, je, vois que vous êtes curieux. Eh bien ! j'aime mieux tout vous dire de bonne amitié. Vous avez deviné juste; la personne dont il s'agit dans ce journal adroit de porter mon nom.

— Ainsi vous êtes marié ! interrompit l'étudiant^ qui recula.

— Chut! est-ce qu'on crie ces choses sur les toits? reprit M. de Vaureuil avec une frayeur plaisante; hélas ! il est trop vrai, je me suis lié à l'étourdie, et le pire, c'est qu'il s'agit d'un de ces mariages prévus par le code à l'article incompatibilité d^humeurs, ce qui vous explique pourquoi je vis en mari garçon, sans parler de cette folie de jeunesse qui m'obligerait à recommencer avec tout le monde la désagréable confidence que je vous fais dans ce moment. Madame Irma et moi nous nous sommes rendu réciproquement notre liberté en nous partageant l'Europe. Quand elle se trouve au midi, je vais au nord, et c'est pourquoi sa présence à Inter-

laken m'a surpris. Heureusement me voilà averti, j'éviterai POberland ; vous ne pouvez maintenant me refuser le secret.

— Vous vous trompez, Monsieur, dit l'étudiant avec emphase, plus que jamais je le refuse.

— Se peut-il ? s'écria M. de Vaureuil stupéfait et indigné ; mais n'avez-vous donc pas compris. Monsieur, qu'en vous parlant comme je viens de le faire, je m'en remettais à votre honneur?

— Et c'est mon honneur même qui m'ordonne de parler, répliqua Hermann.

— Comment cela? que voulez-vous dire ? s'écria le Français, qui éclata enfin ; je vous somme. Monsieur, de vous expliquer plus clairement.

— Eh bien ! dit le jeune homme, qui se campa fièrement la tête rejetée en arrière et en scandant chaque mot, je parlerai parce que je veux éclairer ceux qui peuventvous croire libre de vos sentiments comme de votre personne, et que ce matin peut-être vous berciez de douces promesses.

— Moi '.répéta M. de Vaureuil, de qui voulez-vous parler? Au nom du ciel, faites-vous comprendre, Monsieur ; songez que je n'ai point l'habitude des énigmes allemandes.

l'hospice de SEUSBERG. 2 49

— Aussi mon intention n'est-elle point de vous en proposer, répondit Tétudiant blessé ; monsieur de Vaureuil se tiendra seulement pour averti qu'il ne doit point compter sur mon silence.

— Ainsi, s'écria celui-ci, dont le regard s'alluma, vous êtes résolu. Monsieur, à abuser de ma confiance et à répéter ce que vous venez d'apprendre?

— A l'instant même, dit Hermann, qui s'était levé et avait fait un pas vers la porte.

Le Français lui saisit le bras.

— Prenez garde à ce que vous allez faire. Monsieur, dit-il les lèvres tremblantes de colère , après mes aveux de tout à l'heure, votre indiscrétion serait une injure dont je devrais vous demander compte.

— Monsieur de Vaureuil n'aura qu'à choisir le jour et l'heure, répliqua Hermann avec une froideur provocante.

— Aujourd'hui donc et sur-le-champ ! s'écria le Français à bout de patience ; aussi bien mieux vaut prévenir une trahison que la punir. Vos armes. Monsieur ?

— Celles que nous trouverons, dit l'étudiant, dont les traits s'étaient animés d'une expression résolue.

— Je doute que Ton puisse se procurer ici les rapières en usage dans vos duels académiques^ reprit ironiquement M. de Vaureuil ; mais M. Dinski a des pistolets...

— Allons les lui demander^, acheva Hermann. Tous deux prirent leurs casquettes et sortirent. A

peine avaient-ils franchi le seuil^ qu'ils entendirent les coups de feu du Polonais. Ils se dirigèrent ensemble vers Fendroit où il s'exerçait dans ce moment. C'était un ressaut de la montagne dont rentrée laissait à gauche le sentier suivi par les voyageurs, et que fermait à l'autre bout un pan de rocher contre lequel s'arrêtaient les balles. M. Dinski devait la découverte de ce coin unique dans toute la montagne à l'hôtelier, qui venait de l'y conduire. M. de Vaureuil et son compagnon se hâtèrent de le rejoindre. Du plus loin qu'il les aperçut, le Polonais les appela avec de grandes démonstrations de joie. — Venez, s'écria-t-il, venez voir ce que m'a trouvé M. Franck ! un vrai tir modèle, à l'abri du vent, du soleil... Et là-bas, regardez cette touffe de lichen qui forme un blanc sur le roc ! c'est admirable, Messieurs; je veux que vous essayiez mes pistolets !

l'hospice de SELISBERG. 251

— Nous venions dans cette intention^ dit M. de Vaureuil^ avec un froid sourire.

— Parfaitement,, reprit le réfugié ; M. Franck vient justement de charger la meilleure paire ; elle est là sous votre main ; vous allez voir quelle détente ! on la ferait partir avec un cheveu ; il suffit de toucher, pan ! la balle est au but.

Le Français regarda les pistolets déposés sur la mousse dans une anfractuosité de la roche.

— A labonne heure, dit-il ; vous nous donnez les armes, mais ce n'est point assez, il nous faut votre assistance.

— Notre assistance ? répéta l'hôtelier, dont le regard alla rapidement de M. de Vaureuil à Hermann; pourquoi cela, messieurs ?

— Parce qu'on n'a pas l'habitude de se battre sans témoins.

— Vous voulez vous battre ! s'écria le Polonais.

— Et rien ne nous manque maintenant pour cela, ajouta l'étudiant, qui avança la main vers les pistolets ; mais l'hôtelier se jeta brusquement devant lui et les saisit.

— Un moment, dit-il avec gravité ; avant de per-

mettre le combat, les témoins ont droit de connaître les motifs de la querelle.

— Inutile, inutile, reprit M. de Vaureuil, que la fièvre de la colère gagnait de plus en plus ; monsieur et moi, nous sommes d'accord ; nous ne vous demandons que de constater la loyauté du combat.

— Mais qui nous dira s'il est juste? répliqua M. Franck avec chaleur; les témoins n'ont-ils pas une part de responsabilité dans un duel ? Consentir à y assister, c'est déclarer qu'on le trouve légitime.

Le Français interrompit avec un geste d'impatience. — Pardon, dit-il ironiquement, les règles du point d'honneur me sont familières, Monsieur, tandis qu'elles me semblent devoir sortir un peu des attributions de l'hôtelier du Selisberg.

— Soit, dit celui-ci avec une dignité simple ; mais elles rentrent peut-être dans celles d'un ancien capitaine.

— Auriez-vous donc servi? s'écria M. de Vaureuil.

— Six ans dans les troupes suisses du roi de Naples, répondit tranquillement l'hôtelier, et cette condition de soldat étranger expose à trop de provocations pour qu'on puisse ignorer longtemps les lois du duel. Je crois donc savoir ce que doit exiger un

L'HOSPiCE DE SELISBERG. 253

témoin^ Monsieur, et à ce titre je demande de nouveau la cause de votre querelle avec M. Brenner.

— Qu'il vous la donne lui-même, répondit le f'Yançais en désignant Hermann, car je cherche encore, pour ma part, l'explication de ses étranges procédés.

— Dans ce cas, j'aiderai à Tintelligence de M. de Vaureuil, dit Hermann avec un sourire tragique ; le véritable motif de ce qu'il appelle mes étranges procédés, c^'est que j'ai deviné ses projets sur quelqu'un dont je veux défendre le repos et l'honneur. Me comprend-il cette fois?

— Pas le moins du monde, reprit M. de Vaureuil en haussant les épaules ; je demande que monsieur nomme les personnes et les choses.

— Vous le voulez ? s'écria l'étudiant avec un éclat d'indignation : eh bien donc ! je vous ai déclaré. Monsieur, que je ferais connaître ce que vous êtes, parce que vous abusez de la confiance d'une jeune fille pour la perdre.

Il s'arrêta.

— Achevez, dit M. de Vaureuil en frappant dupied avec impatience, et cette jeune fille ?...

— Est mademoiselle Henriette i

?r SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES.

Le Français répondit par un éclat de rire moqueur ; mais l'hôlelier^ qui avait poussé un cri de surprise, s'entremit vivement.

— Mademoiselle Henriette ! dit-il. Est-ce bien de mademoiselle Bergel que vous voulez parler, Monsieur?

— D'elle-même, répondit l'étudiant.

— Alors ceci me regarde, reprit-il en élevant la voix. Si quelqu'un manque, ne fût-ce que d'intention, à mademoiselle Bergel, c'est à moi qu'il en doit com.pte.

— Et pourquoi cela, s'il vous plaît ? demanda Hermann stupéfait.

— Parce que nous sommes fiancés. Monsieur, répliqua-t-il avec énergie.

H y eut une exclamation générale; le Polonais, M. de Vaureuil et le jeune Allemand se regardèrent. L'hôtelier avait étendu la main vers les pistolets, et le corps droit, le regard direct, les traits animés d'une expression calme, mais fière, il sembla;it aUendre une explication dans cette attitude militaire et plutôt ferme que provocante. Après une â^sez longue pause : — Ces messieurs doivent

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comprendre que c'est moi maintenant qui attends des explications, reprit-il.

— Ainsi;, c'est la vérité, répéta Hermann, qui emoiait ne pouvoir revenir de sa surprise, vous

avez reçu la promesse de mademoiselle Henriette ?

— En doutez-vous, Monsieur? répondit vivement rhôtelier ; elle-même alors pourra vous le répéter, car la voici.

La jeune fille et M. Borris venaient, en effet, de paraître au détour du sentier, où tous deux s'étaient arrêtés surpris et en apparence un peu inquiets d'entendre ces voix animées par le débat. M. Franck courut à Henriette et la prit par la main.

— Venez, de grâce, dit-il et attestez que je ne me vante point d'un bonheur imaginaire en affirmant que vous avez consenti à unir nos deux noms (1).

— Quoi ! vous l'avez déjà dit à ces messieurs ' s'écria Henriette en rougissant.

— Pourquoi l'aurais-je caché plus longtemps ? reprit Franck; les motifs qui nous imposaient si-

Ci ) En Suisse, le mari joint à son nom ié nom de femilie de la jeune fille quMl épouse.

lence jusqu'à ce jour ont cessé d'exister, tous les obstacles sont levés. Votre oncle ne vous a-t-ii cas envoyé d'Amérique son consentement?

— Bavard ! murmura la jeune fille avec un regard Diein de reproches caressants.

— Pardon^ dit l'hôtelier en souriant, mais j'ai été amené à parler malgré moi ; puis, ne m'aviez-vous point permis de tout avouer, ce matin, en descendant du Kulm ?

— Vous êtes descendu avec mademoiselle Bergel ? demanda Hermann, frappé d'un trait de lumière.

— Par une route dérobée, dont le sournois ne nous avait point parlé, ajouta M. Borris en riant; ils ne nous ont réjoints qu'à la Kanzel.

— Ah! je comprends, s'écria le jeune Allemand; alors ce sont eux que je suivais et que j'ai entendus. Dans la brume, j'ai pris M. Franck pour M. de Vaureuil...

— Et voilà l'explication de tout ce qui a suivi, ajouta ce dernier en riant malgré lui. Pardieu ! vous me permettrez de croire. Monsieur, que ceci est une leçon contre les jugements téméraires. Je gage que M. Borris, qui connaît sa Bible aussi bien qac

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sa table de multiplication, vous trouverait, à ce propos, un texte édifiant.

— Peut-être, dit (e Genevois, qui détournait toujours la plaisanterie de cette direction ; mais, pour le moment, je crois plus nécessaire d'avertir que la cloche du dîner va être mise en branle et qu'on demande là-haut M. Franck.

Ce dernier, ainsi rappelé à son devoir, s'excusa en saluant et remonta à la hâte vers le chalet ; Hermann et M. de Vaureuil le suivirent des yeux avec une curiosité qui témoignait évidemment d'une commune surprise. M. Borris s'en aperçut. — Ah ! ah ! notre aubergiste vous déroute un peu, n'est-il paé vrai ? dit-il en baissant la voix : vous n'aviez rien vu de pareil en France et en Allemagne. L? différence de considération qui, chez vous, s' attacha aux différentes professions en abaisse un certain nombre et les interdit par suite à certaines gens ; mais ici, c'est un peu commaaux Etats-Unis. Peutêtre avez-vous lu dans le livre de miss Martineau comment elle vit, à Cincinnati, un des colonels de la milice qui venait de siéger à un banquet public, près du premier magistrat de l'Union, quitter au sortir de table son uniforme pour reprendre ses

occupations domestiques; c'était le valet de chambre du président. Dans nos petites républiques campagnardes, on retrouve quelque chose de ces habitudes : nul n'y rougit d'un gain légitime, et on s'honore de tout honnête travail. Vous trouverez parmi nos hôteliers quelques-uns des hommes les plus actifs, les plus cultivés, les plus utiles de la fédération; plusieurs, comme celui deBrunnen (i), portent des noms historiques et ont une véritable influence politique.

— Fort bien, me voilà prévenu, dit M. de Vaureuil en souriant, j'y porterai désormais toute mon attention, et, à partir de demain, je me mets à étudier la Suisse au point de vue de ses aubergistes.

— Vous quittez donc décidément le Selisberg ? demanda M. Borris.

Le Français jeta un regard vers Henriette, qui remontait devant eux avec M. Dinski. — Réflexion faite, je crois que c'est le plus sage, répondit-il ; mes anciens projets me reviennent, et je me décide à accompagner madame de Stieven à Zurich.

— A la rejoindre tout au plus, objecta le Genevois, vu qu'elle est déjà loin.

(1) M. Aufdermaur.

L'iiOSPÏCE DE SELÎSBERG. 2 5»

— La comtesse! que dites-vous? Elle serait partie?

— Ce matin^ après le déjeuner

Rien ne retenait plus M. de Vaureuil au Selisberg; il annonça son départ pour le lendemain, et fit ses adieux le soir même à tous les hôtes de cette retraite alpestre. Hermann;, qui paraissait disposé à y prolonger son séjour, se contenta d'abord de lui souhaiter un heureux voyage ; mais la nuit changea ses résolutions. Il était un peu humilié d'avoir joué un rôle qui, commencé sur le ton du drame, s'était brusquement dénoué comme un vaudeville. Ilpensa qu'un pareil débufe nécessitait un changement de scène, et lorsque le Français descendit le matin, il trouva l'étudiant d'Heidelberg le bâton à la main et prêt à se mettre en route. Il annonça seulement l'intention de descendre vers Bekenried, tandis que M. de Vaureuil regagnait Bauen.

Au moment où ils se tendaient la main pour prendre congé Tun de l'autre, un bruit de voix mêlé de rires leur fit détourner la tête, et par l'entrebâillement d'une porte entr'ouverte ils aperçurent l'hôtelier et Henriette. La jeune fille était en toilette du matin, et s'occupait enfin de son fameux gâteau

de l'Engadine. Elle battait des œufs avec énergie, et^ afin de mesurer le tei^ps nécessaire à Topéraiion^ elle répétait à demi voix la Cloche de^chiller. C'était ce mélange de cuisine et de poésie qui excitait la gaieté des deux fiancés. Hermann et M. de Vaureuil se regardèrent; le premier hocha la tête d'un air solennel, et le second sourit. Peut-être venaient-ils de comprendre véritablement l'un et l'autre, pour la première fois, le charme de cette Claire du comte Egmont qui coud tout le jour en pensant à celui qu'elle aime, et les grâces de Charlotte préparant des tartines pour ses petits frères.

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