‹ Scènes et récits des pays d'outre-merChapitre 16 sur 57 · I. Rom qoe les créoles donnent à l'oie liyperboréenne · texte numérisé non relu

I. Rom qoe les créoles donnent à l'oie liyperboréenne

— Attendez an peu, dit Marie, pas si ?ite la tête me

tourne Oh! mon Dieu! je ne vois plus... la bride

m'échappe.

— Descendez, mademoiselle, cria Antoine en Taidant à mettre pied à terre ; asseyez-vous là, sous Fombre de cet arbre... Cela ne sera rien qu'une faiblesse, Teifet de la peur, d'une marche forcée... Quelle idée aussi de nous avoir suivis jusqu'au bord de ce lac?... Les femmes sont toujours les mêmes; elles tremblent devant une araignée et affrontent sans nécessité des périls réels ! La forêt a, comme la mer, des abîmes où les plus hardis périssent! —Tout en parlant ainsi, seul et à demi-voix, le Canadien jetait sur le front de la jeune fille quelques gouttes d*eau qui ia ranimèrent peu à peu. Quand elle commença à ouvrir les yeux : — Tenez, reprit le chasseur, je ne peux pas vous offrir de boire à ma calebasse ; mais allongez le bras, que je vous verse une goutte de rhum dans le creux

de la main Du rhum ! cela vous fait faire la grimace,

n'est-ce pas? Prenez toujours, mouillez-vous seulement les tempes eh» le bout des lèvres. — Et elle fit machinalement ce qu'il lui disait.

Surpris et heureux de la voir si docile à ses conseils, le grand Canadien contemplait avec sollicitude la jeune fille. Il était près d'elle à genoux , tête nue , ses longs cheveux noirs flottaient sur ses joues bronzées : un chevreuil eût passé à quinze pas de lui qu'il ne l'eût pas même remarqué; mais quand les yeux de Marie, se rouvrant à la lumière, rencontrèrent les siens, il se leva tout à coup : — Maintenant, mademoiselle, à cheval, s'il vous plaîtj et allons rejoindre votre père.

Et il marcha devant elle , tenant la bride de l'animal fatigué, qu'elle ne se trouvait point encore en état de conduire elle-même. Ils cheminaient ainsi lentement sur les bords du lac : le grand Canadien foulait les ronces d'un pas hardi et écartait lesjianes avec ses mains^ comme s'il

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se f&t tracé une route parmi les blés et les bluets. De temps en temps il se tournait vers la jeujae créole, cherchant à la rassurer par son regard. A ce momeiit-là, Marie ne reconnut plus ce jeune homme fantasque et sauvage qui lui prêtait à rire par ses façons et Timpatientait par son calme indifférent. Elle se sentait protégée par lui; il lui apparaissait comme un guide compatissant et respectueux qu'elle pouvait suivre en toute confiance. Dès qu'ils approchèrent du planteur, Antoine remit les rênes à la jeune fille et se plaça derrière le cheval.

— Quoi, Marie! vous ici! s'écria le colon envoyant paraître sa fille.

— Mon père, grondez-moi, je le mérite, répondit Marie ; mais auparavant remerciez M. Antoine; il a quitté, pour me conduire près devons, la plus belle station qu'un chasseur puisse choisir..* — Et tandis qu'elle racontait à son père ce qui venait de se passer, le grand Canadien , fort embarrassé de sa personne , nettoyait silencieusement la batterie de sa carabine.

Le planteur, Antoine et Marie prirent sur l'herbe, au bord d'une source, un repas dont ils avaient besoin tous les trois après les fatigues et les émotions de la journée. Quand ils furent prêts à se remettre en route pour regagner l'habitation , Marie ne put s'empêcher de se jeter au cou de son père en s'écriant avec angoisse : — Où seraisje maintenant, mon Dieu I si je ne vous avais pas retrouvés ?

— Perdue, perdue pour toujours! dit le planteur. Celui qui s'égare dans les bois ne tarde pas à être saisi de vertige... Il erre longtemps au hasard et presque sans changer de place ; il mêle ses propres traces, s'enfermant ainsi dans un dédale d'où il ne peut plus sortir. La fatigue l'accable , son cerveau s'exalte ; le désespoir s'empare de lui...

— Et les loups, et les ours l... Oh! mon Dieu ! j'ai peur

ici; partons y partons vite!... Gomment pouvez-vous tant aimer ces vilains bois, monsieur Antoine? — En achevant ces paroles , Marie remonta à cheval. Antoine ouvrait la marche ; il portait, suspendus à sa ceinture, trente et quelques canards d'espèces diverses, trophée de la chasse du matin. Ainsi affublé, il ne ressemblait pas mal aux sauvages fabuleux que les anciennes estampes représentent vêtus d'un court jupon bouffant composé d'une masse de plumes de toutes couleurs. Son pas n'avait rien perdu de son élasticité habituelle ; on sentait que la marche ne pouvait fatiguer un homme de sa trempe. Le planteur, au contraire, traînait la jambe et suivait avec peine le cheval, que sa fille conduisait le plus lentement possible. — Je n'entreprendrai jamais de pareilles courses, disait-il en s'essuyant le front , sans me faire accompagner de deux ou trois noirs pour porter mon fusil et mon attirail de chasse.

La pirogue ne repassa que le surlendemain. Antoine demeura donc un jour encore chez le planteur. Il trouva ce temps moins long qu'il ne Tavait cru, et ne fit point trop ia mine à la jeune fille qui avait , par son imprudence et son étourderie, compromis le succès de sa grande chasse aux canards.

Le planteur aimait la franchise et la naïveté un peu rude du grand Canadien. U ne renonçait point à Tespoir de l'attirer un jour auprès de lui et de l'associer à ses travaux. — Antoine est l'homme qui me convient pour diriger mes plantations, disait-il souvent à sa fille ; dans le pays on le traite de sauvage, parce qu'il a des dehors brusques et impétueux, et moi je le crois moins difficile à civiliser que son frère : celui-là est un fainéant et un flâneur qui né songe qu*à se divertir. Par malheur, la société

d'un pareil hôte n'a rien d'agréable pour une jeune fiiie^ et je n'ose Tinviter à nous venir voir aussi souvent que je le voudrais. C'est dommage, mon enfant^ car avec nous il ne tarderait pas à s'adoucir. — Marie répondait que la présence du Canadien ne lui causait ni plaisir ni déplaisir^ et qu'elle n'entendait en aucune façon gêner ou entraver les projets de son père.

Antoine allait donc assez fréquemment rendre visite au planteur, et celui-ci, pour l'engager à revenir, lui demandait toujours quelque belle pièce de gibier, dinde ou chevreuil. De son côté, Marie, qui aimait à varier ses parures, le priait d'apporter des ailes d'étoumeau ^ et des plumet de cygne avec lesquelles elles savait composer des coiffures gracieuses et des ornements pour ses robes de bal. Si loin de la France et des modes nouvelles , les jeunes créoles s'évertuaient à inventer tout ce qui pouvait donner à leur toilette de l'originalité et de l'éclat. Le voisinage des forêts ne jetait dans leur cœur aucune teinte de mélancolie. Les planteurs de la Haute-Louisiane ne ressemblaient en rien aux émigrants attristés qui emportent au fond de l'âme le regret de leur patrie : établis depuis plusieurs générations sur les bords de la rivière Rouge, ils s'y trouvaient h. merveille et acceptaient franchement la nature sauvage qui les environnait. Heureux d'une existence large et libre, qui empruntait ses plus grands charmes aux plaisirs de la chasse et aux libres excursions dans les bois , ils défrichaient le sol lentement et avec mesure. La culture étendait ses conquêtes chaque jour, mais pas à pas et d^unc façon presque insensible. La civilisation coudoyait la barbarie. A quelques lieues d'une habitation où régnaient le luxe et l'urbanité de la vieille Europe, on rencontrait au fond d'une clairière un Indien presque nu , pauvrement armé, se glissant à travers les broussailles d'un pas fur-

4. L'6tourneau de la Louisianne (le rice bird des AméricainB) porte à la naîMaxice de l'aUe une épaulcUe d'une belle couleur rouge.

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lif, honteux d'être surpris par rbomme civilisé dans les mystères de sa vie sauvage et vagabonde. Un jour, il y avait bal dans ces vastes maisons gracieusement assises au bord de la rivière ; le lendemain , ceux-là même qui avaient passé la nuit à danser campaient le long des lacs et dormaient par terre , roulés d^us une couverture de laine, ayant sous la tête un tronc d'arbre pour tout oreiller. Le petit blanc surtout poussait au suprême degré cette gaieté insouciante, cette vivacité pétulante qui fait le fond du caractère créole. Placé entre le planteur à Tesprit plus ou moins cultivé et l'enfant des forêts ignorant et grossier, il participe à la fois de ces deux types extrêmes et se rapproche de l'un ou de Fautre, selon qu'il obéit aux lumières de son intelligence ou qu'il se laisse aller au mouvements irréfléchis de son instinct. Ainsi, t^nt que le grand Canadien Antoine se trouvait dans la famille du planteur, influencé par l'exemple de mœurs plus douces, de formes plus polies, il redevenait à son insu rhonnête et calme descendant des fermiers qui vinrent de Normandie s'établir aux bords du Saint-Laurent. Quand il rentrait dans le boiSy ces impressions s'efiaçaieut trop vite; la solitude et le silence qui portent la terreur et l'abattement dans les cœurs faibles, lui redonnaient au contraire une énergie qui allait jusqu'à l'exaltation. Fier de sa jeunesse et de sa force, il marchait la léte haute: il voulait en quelque sorte dominer cette puissante nature que la main de l'homme n'avait point encore domptée.

A peine de retoi^ dans sa cabane, le grand Canadien se mettait en route, explorant le pays, parcourant sans rel&che les halliers et le bord des lacs; les rives de la Sabine lui offraient surtout d'excellentes réserves pour le gros gibier. Les ours noirs fréquentaient les terres basses et marécageuses, que les inondations de ce petit fleuve rendent à peu près inaccessibles; ils y trouvaient des arbres morts, pourris à l'intérieur, creusés de trous pro-

fonds comme des antres, dans lesquels ils pouvaient passer commodément les froids de l'hiver. Surprendre un de ces animaux dans son repaire, Yen faire sortir, en jetant sur loi y au moyen d'une longue perche , des roseaux enflammés, et le tuer quand il se laisserait glisser en bas de Tarbre , c'était là une expédition capable de tenter un batteur d'estrade comme Antoine. D'ailleurs, il s'aperceyait que, depuis quelque temps, la chasse devenait moins abondante autour de sa demeure ; une niain invisible décimait rapidement les oiseaux et les quadrupèdes presque à sa porte. Les trois Canadiens ne rencontraient personne bien loin à la ronde ; à peine si un pas humain laissait çà et là son empreinie dans les sentiers, et cependant quelqu'un chassait sur leurs terres.

— U y a un Indien qui rôde par ici , disait parfois le vieux Faustin; mais Tlndien est comme le renard , il ne faut pas le chercher auprès du poulailler.

— Je le trouverai ou j'y perdrai mon nom ! répondait Antoine ; je le trouverai avant la tin de l'hiver, et nous verrons qui de lui ou de moi ira planter sa tente ailleurs !

Un jour donc , Antoine , accompagné de .son jeune frère, se mit en marche vers la Sabine. U avait découvert les traces d'un ours de grande taille, et, comme l'hiver était arrivé, l'animal devait avoir choisi déjà son gite. I..e soleil se levait ; il y avait un peu de glace autour des petites flaques d'eau et de la gelée blanche sur l'herbe. Les deux frères s'enfoncèrent le plus loin qu'ils purent dans les marais, à travers les joncs et la vase, parcourant à grandes enjambées ce dédale inextricable , sautant sur les troncs des arbres morts de vétusté qui formaient une suite de ponts naturels. Cette fatigante promenade les conduisit sur un petit tertre qui s'élevait comme une île au milieu des terres inondées; ils s'en approchèrent avec précaution, et Etienne, qui marchait en tête, arma sa carabine.

Antoine fit un pas pour rejoindre son frère ; il se baissa, -se mit à genoux , rampa sur le^ mains , et fit signe à Etienne de ne pas remuer. Puis tout à coup, se relevant : — Il a été fait un malheur par ici, dit-il à voix basse ; j'aperçois un homme mort.

— De quelle couleur? demanda Etienne. G^est peutêtre un nègre marron qui est venu mourir là.

— Non. Il y a un chien fauve qui s'éloigne en courant dans les buissons ; il n'aboie pas , c'est le chien d'un saovage. Ces animanx-là sont sournois comme leur maître; ils ne font pas de bruit, mais ils mordent.

Les deux frères étaient arrivés auprès de cette forme humaine, qui leur causait une certaine crainte précisément à cause de son immobilité. En écartant les branches, Etienne aperçut à ses pieds une bouteille dans laquelle il restait encore quelques gouttes de rhum; il la montra à son frère. — Je comprends , dit Antoine; c'est un imbécile de sauvage qui est venu se cacher ici pour boire à son aise. Il a mis sa bouteille à sa bouche et il a bu jusqu'à ce qu'il fût à bout de ses forces; avec une pareille dose, il peut bien dormir sans avoir besoin d'être bercé.

Etienne déraula la peau d'ours dans laquelle l'Indien s'était enveloppé comme dans un linceul. — Ma foi, dit-il à son frère, voilà notre chasse faite; emportons cette peau. Aussi bien elle est à nous, puisque c'est celle de la béte que nous cherchions; puis elle paiera une partie du gibier que ce rôdeur nous a volé. Écoute un peu conmie il ronfle! Pauvre innocent, va!... Après tout, nous lui rendons service; le froid le réveillera quelques heui*es plus tôt... lia au menton deux lignes bleues qui se cmîsent; je le reconnais à présent. C'est celui à qui tu as fait faire un plongeon le jour où nous sommes arrivés au village. Je parierais que son chien nous a reconnus et que c'est pour cela qu'il s'est sauvé.

Tout en parlant ainsi, Etienne prit les jambes de l'In-

dien, Antoine le souleva par la tête , et ils lui enlevèrent la peau qui rabritait. — Maintenant^ reprit le plus jeune des deux frères, il faut rafraîchir ses munitions. Il reste dans sa bouteille un bon verre de rhum; je vais le verser dans sa poudre; ça lui donnera de la force.

— Et moi, j'encloue la pièce , dit Antoine.

Il saisit la carabine du sauvage et enfonça dans la lumière une forte épine d'acacia qu'il cassa ensuite de manière qu'il fût impossible de la retirer. Cela fait , les deux chasseurs reprirent la route de leur demeure, bien persuadés qu'après une pareille leçon l'Indien s'éloignerait de leur voisinage. Rendus chez eux , ils donnèrent la peau d'ours à leur père et ne pensèrent plus à cette rencontre.

Quelques jours après, Etienne, ehaussé de petits souliers, le feutre gris sur Toreille et la veste sous le bras, marchait précipitamment vers les plantations. Son père l'accompagnait ainsi qu'Antoine. On célébrait à quelque distance de chez eux une noce à laquelle tout le pays était convié. Les mariés , comptant presque autant de cousins i|tCil y avait d'habitants à vingt lieues à la ronde, avaient fait une invitation en masse. Riches planteurs et petits blancs y arrivaient de toutes parts, ceux-ci à pied ^ ceux-là à cheval , d'autres en bateau. Que de joyeux propos s'échangeaient en chemin ! Avec quelle ardeur on bravait les fatigues d'une longue route pour se reposer en dansant toute la nuit et se remettre en marche dès le lendemain matin ! Etienne se promettait beaucoup de plaisir à cette réunion; il allait si vite, que le vieux Faustin avait peine à le suivre. Quant à Antoine, il restait en arrière, se demandant à luMUême s'il irait jusqu'au bout. Ce mou* veulent, ces danses, cette foule bruyante, tout cela lui faisait peur. — Bah l se disait-il , on ne m'a jamais vu à pareille fête. Tout le monde va me regarder... Le planteur sera là avec sa fille! Me parleront-ils devant tant de personnes, à moi qui ne suis qu'un petit blanc l Et puis.

si elle me parle , qu*est-ce que je lui répondrai... Etienne est bien heureux, lui, de savoir danser et d'être si hardi!...

Comme il raisonnait ainsi, ralentissant le pas et prêt. à faire volte-face, Marie, qui suivait la même route , Taperçut de loin. Laissant derrière elle son père, qui trottait doucement avec quelques amis montés sur des mules pacifiques, elle lança son petit cheval au galop et cria au grand Canadien : — Allons donc, monsieur Antoine, plus vite que cela , ou vous arriverez demain à la noce 1

— Ni demain ni aujourd'hui, répliqua Antoine; toute réflexion faite, je n'y vais pas. Qu'y ferais-je?

-—Mais ce que feront les autres!...

— Non , non , dit Antoine en secouant la tét« , on me montrerait au doigt; on dirait: Voilà le grand Canadien qui ne vient jamais à nos fêtes !

— Eh bien! après., répliqua Marie, cela vous fait peur! Et ces belles plumes que vous m'avez apportées, vous n'é(es donc pas curieux de voir conmient elles iront à ma robe de bal ?

— Assez d'autres les admireront, répondit Antoine à demi-voix.

— Adieu , dit vivement Marie , je perds mon temps à vous lâcher; les voisins ont raison de dire que vous êtes un sauvage ! Et mon père, qui prétend que vous changez à vue d'œil, que vous vous civilisez!... Allez , monsieur, allez dans vos bois, et, quand vous reviendrez nous voir, ne manquez pas de suspendre à vos oreilles des dents de crocodile, d'attacher des colliers de verroterie à votre cou , et de vous tatouer la face...

Tandis qu'elle disparaissait au galop dans l'étroit sentier, Antoine demeurait à la même place , immobile et confus comme un chasseur qu'une perdrix eût souffleté de ses deux ailes. *— La voilà toute fftchée, pensait -il , et cela parce que je ne veux pas aller dans cette foule où je

n^ai rien à faire ! S'il s'agissait de la conduire seule à travers les bois, de la mener jusqu'au Nouveau-Mexique, elle sait bien que je ne me ferais pas prier. Je me jetterais dans le feu pour sauver son père et elle aussi. II n'y a pas de doute qu'elle sera bien jolie avec sa parure de bal, mais moins qu'elle ne l'était au bord du lac quand elle disait à son père : Grondez-moi , mais auparavant remerciez M. Antoine... Le souvenir de ce petit événement revint d'une façon plus vive au cœur du grand Canadien, que les i*eproches de la jeune fille avaient étourdi; il marcba donc droit devant lui. La nuit venait, il approchait du lieu de la fête, et les bruits de la danse arrivaient jusqu'à son oreille, mêlés au frissonnement de la brise dans la cime des bois. Cette rioce de Gamache mettait en mouvement une trentaine de noirs; les uns, occupés des apprêts du festin , tournaient des broches au fond de la cour, les autres attachaient aux arbres voisins les cke^ yaux des conviés. Quelques Indiens accroupis autour des chaudières, guettant, eux et leurs chiens, les restes do repas, remplissaient le rôle de mendiants et de bohémiens. Les fenêtres de la maison restaient ouvertes, car, malgré la fraîcheur de la nuit , l'air eût manqué h la foule qui se pressait dans les appartements.

Blotti derrière un arbre , Antoine considérait ce spectacle animé , cette réjouissance à laquelle tout le monde prenait part, qui l'attirait et le repoussait en même t«mps. Quelquefois Marie venait respirer à la croisée; il la reconnaissait entre toutes ses compagnes. Au milieu des tètes qui se balançaient au mouvement de la danse, il retrouvait toujours celle de Marie; il distinguait l'éclat de son rire, l'accent de sa voix; elle exceptée, cette réunion de jeunes filles gracieuses ne lui présentait qu'un tourbillon confus. Quand elle plongeait son regard de hors, comme pour reposer ses yeux fatigués de la lumière, il craignait qu'elle ne le découvrit dans sa cachette et

s'enfonçait plus avant sous les branches. Une partie delà nuit s'écoula sans qu'il pût faire autre chose que rôder autour de la noce. Lorsque les anciens, qui n'avaient cessé de fumer sous la galerie, laissant danser et rire la jeunesse, commencèrent à brider leurs chevaux pour re»tourner chez eux, le grand Canadien s'éloigna au plus vite, comme un oiseau nocturne qui redoute d'éti*e surpris par le jour. Un des Indiens qui bivouaquaient dans la cour, le voyant passer, appuya sa tête sur ses deux mains , le regarda fixement , et fit entendre un rire étrange qui ressemblait au siiQement du chat sauvage.

Six mois après , au commencement de l'été , les trois Canadiens se rendirent au village. Cette fois le planteur ne les attendait point au bord de la rivière , prêt à les ar-r. réter au passage; des fièvres violentes s'étant déclarées au printemps dans tout le pays, il avait émigré avec sa fille vers les hautes terres. Beaucoup de familles étaient allées^ à leur exemple, s'établir dans les bois, afin d'échapper aux influences malignes qui désolaient les plantations. Il faisait une chaleur accablante; les Canadiens ramaient le plus près possible du rivage, afin de se tenir à l'ombre des grands arbres. Arrivés au quai du village , ils y amarrS?ent leur voiture, — on appelait ainsi les bateaux dans ce pays, oii l'on ne connaissait point d'autre route que les fleuves, — et s'occupèrent au plus vite de régler leurs affaires. Ils avaient h&te de retourner à leur case ; mais comment sortir des magasins où l'on trouve tout, des miroirs et de la poudre, des bottes et des cordes à violon, des soieries et des peaux de buffle, des verroteries et des chapeaux, où l'on verse le grog à discrétion , où l'on place devant l'acheteur une caisse d'excellent^

cigares ea Tinvitant à y puiser sans relftchet Et puis il fallait causer : les voisins, les concurrents mêmes venaient prendre part à la conversation aussi bien qu'aux rafraîchissements. Le soleil se couchait , que les Canadiens n^avaient rien terminé encore , et ne savaient plus au juste ce qu'Us étaient venus acheter.

Antoine parlait peu, et ces flâneries ne l'amusaient pas longtemps. II pressait donc son père de partir, quand un tourbillon de poussière qui s'élevait à Thorizon^ et un grand bruit de chariots attirèrent l'attention des habitants du village. On sortit des tavernes et des magasins pour voir défiler le convoi qui venait du Mexique ; -les bœufs haletants traînaient d'un pas lent et fatiguée les lourdes charrettes qui se rangèrent bientôt le long de la rivière. Tandis que le chef de la troupe cherchait un emplacement favorable pour y décharger ses balles de coton et ses ballots de pelleterie , les négociants l'entouraient en lui faisant mille prévenances , impatients d'entrer en marché avec lui. Les bouviers^ — les engagés, comme on les appelait d'après un vieux mot emprunté à la langue des flibastiersy«— appuyés d'une main sur leurs longs aiguillons^ de Tautre sût la corne de leurs bœufs, attendaient qu'on leur donn&t le signal de dételer. C'étaient de grands hommes hâlés^ au teint couleur de poussière, vêtus de peau de daim des pieds à la tête. Ils parlaient un peu l'espagnol, mal l'anglais, très-mal le français, et parfaitement la langue des sauvages, ce qui n'empêchait pas les créoles de les comprendre. Bientôt même on apprit d'eux que les Comanches, les plus redoutés d'entre les Indiens de la Prairie, avaient étendu leurs incursions dans les plaines du Texas, entre Nagodoches et Santa-Fé^ et semblaient vouloir pousser leur marche jusqu'à la Sabine.

La frontière étant assez mal gardée du côté des provinces mexicaines, cette nouvelle ne laissa pas que de

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causer une certaine inquiétude parmi les colons. Les jeunes gens riaient de ces apprébensions/qu'ils traitaient de chimériques; les vieillards , évoquant d'anciens souvenirs, inclinaient à croire que les Indiens viendraient faire le coup de main, comme ils disaient dans leur naïf langage. Bien que ses fils ne fussent nullement émus de cette rumeur, le vieux Faustin partageait l'opinion des gens de son ftge, et il partit dans un état d'agitation que des symptômes de fièvre rendaient assez alarmant. Peu à peu cependant l'aspect des bois lui rendit sa sérénité accoutumée 9 et, quand il rentra dans sa cabane, escorté de ses deux deux grands fils pleins de jeunesse et de confiance 9 il ne put s'empêcher de s'écrier en promenant autour de lui des regards satisfaits : — Oh ! mes garçons , que nous sommes bien ici I

Quelques jours se passèrent sans que rien vint confirmer la nouvelle apportée par les Mexicains ; puis tout à coup, un matin 9 les habitants du village, qui dormaient d'un sommeil paisible, furent éveillés par une bruyante fusillade. En un instant , la milice se réunit bied armée sous la conduite (^ ses officiers et prête à recevoir Tennemi. L'alarme se répandit bientôt d^ns tout le canton 9 on courait avertir ses voisins d'une maison à Tautre. Cha* cun cherchait à fuir; ceux^^i disaient qu'il fallait se retirer dans les hautes terres , ceux-là proposaient de descendre vers le village pour prêter main-forte aux habitants menacés. Chaque planteur craignait un mouvement parmi ses noirs, chaque petit blanc voyait déjà ses maïs arrachés et ses plants de tabac foulés aux pieds ; les malades, et il y en avait un grand nombre , demandaient avec des cris et des larmes qu'on ne les abandonnât pas à la fureur des sauvages. La cause de cette panique était Tarrivée d'une horde de peaux rouges qui venait traiter de la vente de ses terres avec l'espèce de diplomate qu'on appelait l'agent des Indiens. Cet agent avait pour mission de dis-

tribuer chaque année aux chefs des tribus voisines les présents un peu mesquins que leur envoyait le gouvernement de Washington. Ce n'était point la pourpre que réclamaient ces barbares refoulés sur tous lès points , mais de pauvres couvertures de laine et quelques colifichets. Cette fbis il s'agissait de préparer Tacte de cession de leur territoire, et, dans cette occasion solennelle, ils se présentaient en nombre, barbouillé^ de la façon la plus extravagante. Par les coups de fusil qui avaient alarmé la population , Us voulaient donner une idée de leur puissance. Cette fantasia i accompagnée de hurlements féroces qu'exécutaient une centaine de guerriers couverts de peaux de bêtes et ornés de plumes flottantes, ressemblait à une attaque mieux qu'au prologue d'un traité de paix. Quiconque a vu le spectacle d'une de ces marches triomphantes et grotesques , où les haches, les couteaui et les lances brillent au soleil, où les chevelures des vaincus servent de trophées aux vainqueurs, comprendra sans peine qu'un Indien armé en guerre et sortant de la forêt est un croquemitaine capable d'effrayer non-seulement des enfants, mais encore des hommes faits.

A tout hasard, les miliciens restèrent sous les armes, et personne ne se mit en campagne pour aller, à travers le pays, rassurer les colons épouvantés. À la première alerte, le vieux Faustin , dont un nouveau frisson de fièvre altérait le courage, avait pris la fuite et contraint ses deux fils de le suivre. Ceux-ci , voyant leur père malade et tourmenté par une vague terreur , obéirent à ses injonctions^ sans même se demander si ses craintes étaient fondées. Us lui jetèrent sur le dos la peau d'ours qu'ils avaient apportée de leur excursion aux marais de la Sabine , fermèrent la cabane et partirent avec lui. Le vieillard marchait appuyé sur l'épaule d'Etienne; Antoine allait en éclaireur. Quand ils eurent couru pendant une heure dans la forêt : — Mon père, dit Tatné, retirez-vous dans la pe-

tite ile de la rivière Rouge qui est en face de l'endroit où nous cachons notre pirogue. Personne n'ira vous y trouver. — Le vieillard fit un signe de tète , car il était hors d*haleine et ne pouvait répondre. Enfin, comme ils approchaient de la rivière, Antoine pria son père de lui permettre d'aller chez le planteur ou au moins de s'informer aux premières habitations de ce qu'il était devenu. — Deux coups de rame , ajoutait-il, vous mettront à l'abri de tout danger. Notre ami est loin dé ses plantations, seul avec sa

fille au milieu des bois; s'il lui arrivait quelque chose

A peine le grand Canadien avait-il fait quelques pas en s'éloignant de la rivière, qu'il crut entendre un hurlement sinistre. Il s'arrêta pour écouter... Le même cri retentit de nouveau. La carabine au poing, il se glissa dans un fourré et se mit à courir dans la direction du lieu où il vevenait de laisser le vieillard ; puis il réfléchit que la pi« rogue Tavait déjà déposé, ainsi que son frère, sur la petite lie où personne n'abordait jamais. Après une longue course, il arriva à l'habitation d'été du planteur; celui-ci se disposait à retourner au milieu de ses champs de coton. Marie , déjà remise d'une fi*ayeur passagère , avait repris son enjouement et sa liberté d'esprit. Elle se moqua un peu des alarmes que le grand Canadien ressentait encore, et , pour le rassurer complètement , elle lui lut une lettre dans laquelle un ami de son père leur racontait tout ce qui venait de se passer au village.

— Je ne sais pas si tout est tranquille en bas de la rivière, répondit Antoine, mais je suis sûr d'avoir entendu ce matin le cri d'un sauvage...

— Ou d'une chouette effrayée , répliqua la jeune fille. Vous vous êtes mis en tête d'avoir peur, et vous n'en démordrez pas d'ici à huit jours. En attendant, accompagnez-nous jusqu'à la maison, et une autre fois, quand il y aura une noce dans le pays , que je ne vous retrouve plus sur les chemins, errant comme un fantôme. Mon Dieu !

que vous étiez bourru ce soir-là ! mais je vous pardonne, parce qu*en accourant vers nous aujourd'hui , vous avez fait preuve d'un bon cœur. Allons, partons !

— Mademoiselle, répliqua gravement Antoine, vous êtes en sûreté par ici, vous et votre père ; mon père à moi est en péril, je le crois du moins; de plus, il est malade. Je vous quitte. — Le planteur lui tendit la main, et Antoine s'éloigna après avoir promis de venir bientôt à l'habitation donner des nouvelles du vieux Faustin.

Marchant avec précaution , mais d'un pas rapide , Antoine courut d'abord à la place où il avait laissé son père. B était nuit; un silence absolu régnait dans la forêt. Au signal que fille Canadien en s*avançant au bord de Teau, de manière à être entendu de ceux qui seraient cachés dans rtle, personne ne répondit. Surpris et inquiet, il chercha la pirogue dans les joncs et ne la trouva pas... Peut-être Etienne avait-il ramené son père à la cabane. Il s'y rendit le plus vite qu'il put; la fatigue l'accablait, mais il voulait à tout prix éclaircir ce mystère, qui commençait à l'épouvanter. La cabane, dévastée par le feu, ne présentait plus qu'un amas de poutres calcinées. A la vue de ce désastre , le gran^ Canadien , en proie à des angoisses mortelles , tomba à genoux et se prit à pleurer comme on enfant. Qu'étaient devenus ceux qu'il cherchait? Vivaient-ils encore? Se lancer seul à travers les bois qui recelaient un invisible ennemi, c'eût été courir à une mort inutile et certaine. D lui sembla plus sage de revenir près du planteur, lui demander aide et assistance. Quand il parut sur le seuil de la porte, abattu par cette marche forcée, mourant de faim, d'inquiétude et de fatigue, Marie fut près de s'évanouir. Le planteur, en voyant ce grand homme , le visage baigné de larmes, hâve et éperdu, se sentit tout bouleversé. Sans pouvoir s'expliquer la disparition des deux Canadiens, le colon et sa fille comprirent qu'un grand malheur venait d'arriver. Au lieu de prodi-

guer à Antoine de vagues consolations y le planteur rengagea à réparer ses forces en prenant un peu de nourriture et à se reposer pendant quelques instants. — Dans trois heures^ lui dit-il, nous serons à cheval, vous et moi; quatre noirs de confiance nous accompagneront, et, s'il plaît à Dieu, nous trouverons ceux qui manquent à VappeU

t)ès que Taube parut , ils furent sur pied. Us dirigèrent d'abord leurs recherches dans les environs de la cabane détruite. Les gens qu'ils rencontrèrent en route ou qu'ils allèrent interroger chez eux n'avaient rien vu, rien entendu. Les sauvages, assuraient-ils, ne s'étaient pas plus montrés là qu'ailleurs; il n'y avait pas une femme, pas un enfant, qui ne fût remis de la panique des jours précédents.

— J'ai pourtant ouï leurs hurlements, répétait Antoine; ils ont brûlé notre case. Ah! les sauvages, les sauvages!... ils ont égorgé mon père ! — Et chacun se disait en l'écoutant : il a perdu la tête, le grand Canadien !

Lorsque Antoine, le planteur et les noirs de leur suite se mirent en route pour fouiller le bois, le vieux Faustin et son jeune fils Etienne couraient déjà depuis plus de vingtquatre heures sans savoir où, poursuivis par les cris sinistres que rindien lance dans les airs comme une menace de mort. Depuis les bords de la rivière Rouge qu'ils avaient quittés précipitamment, n'ayant point retrouvé leur pirogue à sa place accoutumée, les deux fugitifs ne cessaient d'entendre par intervalles, à droite, à gauche et surtout derrière eux, celte voix implacable. Frappés d'une terreur mortelle , ils erraient à travers les broussailles, sans avoir le temps de reconnaître leur route. Il semblait qu'un ennemi acharné sur leurs traces les poussât devant lui , comme le vent chasse la feuille morte. Faustin, que la fièvre dévorait, frissonnait sous sa lourde peau d'ours; Etienne soutenait son père chancelant, et ils marchaient sans oser faire halte pour respirer. Pareil à un vieux cerf

aux abois qui sort d'un étang et ne peut plus ranimer ses jambes raidies , le vieillard trébuchait et se heurtait aux racines des arbres; Etienne, que la faim tourmentait, ne distinguait pas même à travers les branches les fruits sauvages que le soleil faisait mûrir à portée de sa main.

— Mon garçon y disait le vieux Faustin d'une voix éteinte, les vois-tu î

— Non, mon père; mais je les entends toujours.

— Us sont nombreux, n'est-ce pas? Oh ! si Antoine était avec nous, nous pourrions nous adosser aux arbres et les attendre de pied ferme...

— Oh ! oui, mon père, il y en a beaucoup. Partout où nous allons, leurs cris retentissent; ils sont disséminés dans la forêt et donnent la chasse à ceux qui se sauvent comme nous.

Puis ils se regardèrent sans rien dire, effrayés de se voir Tun et l'autre dans un tel état d'accablement. 11 ne leur venait pas à la pensée qu'ils eussent à attendre aucun secours du côté des habitations ; ils les croyaient attaquées et livrées au pillage. Cependant on ne les oubliait pas. Antoine , accompagné du planteur, faisait en ce moment même des efforts surhumains pour découvrir quelque indice de leur retraite. Rien ne le décourageait. Quand il vit que les voisins les plus rapprochés ne comprenaient pas même les questions qu il leur adressait , il résolut de poursuivi*e ses investigations. Il supplia donc le planteur de l'aider à pousser une reconnaissance jusque sur les bords de la Sabine; il lui restait une vague espérance qu'Etienne aurait pu chercher un asile aux lieux mêmes où, quelques inois auparavant, ils avaient découvert l'Indien endormi. Les difficultés de la route rendaient le trajet long et difOcile ; à l'entrée du marais, il fallut mettre pied à terre et confier les chevaux aux nègres. Antoine cherchait à reconnaître les passages; il sautait à droite et à gauche, examinant les joncs, sondant la vase mou-

vante. Tout à coup il s'arrêta : — Entendez-vous? diMl à voix baçse au planteur, qui le suivait. . Celui-ci prêta Toreille. — C'est le cri d'un Indien , répoDdit-41; allons chercher les noirs.

Le hurlement retentissait toujours^ strident comme la clapfieur hideuse du chacal. — Par ici ! criait Antoine ; marchons , marchons , ils sont devant nous. Je tiens la pi3te... Suivez-moi... Oh! mon pauvre père!

lis approchaient rapidement de l'endroit d'où partait ce cri funèbre, qui leur arrivait d'une façon plus distincte. Au moment où Antoine se préparait à faire feu sur Tennenii qu'il jugeait à sa portée, la voix se tut, et ils entendirent sous les feuilles un bruit semblable à celui que ferait uor oiseau en prenant sa volée. Le grand Canadien s'avança sur la pointe du pied vers le petit tertre qu'il était vQpu chercher... Sa carabine lui échappa des mains ; il se précipita comme un fou sur Therbe où gisait un homme dana un éRit complet d'immobilité. Cette fois rhomme qu'il trouvait là avait cessé de vivre, et cet homme était son père. Un peu plus loin, Etienne, étendu à terre, s'accrochait aux racines avec ses mains défaillantes, et cherchait à se blottir sous les broussailles, conune un lièvre blessé qui veut mourir hors de la vue du chasseur. Il respirait à peipe; ses yeux hagards se portèrent avec terreur sur son frère, qu'il ne reconnaissait pas.

— C'est moi, lui dit Antoine en approchant sa bouche de l'oreille du mourant; c'est moi.... n'aie pas peur!... <jù sont-ils?

— Par ici , répondit Etienne en allongeant la main autour de lui ; par là, partout ! Notre père est. niort de fatigue, de faim et de peur; je n'en puis plus ! — Et il serrait le bras nerveux de son frère avec ce qui lui restait de force.

— Tu n'es pas blessé, Etienne !... Ils n'ont pas tiré ?

— Non, non ; j'ai apporté ma carabine jusqu'ici et celle de notre père... Elles sont" là, sous l'herbe... Je n'en ai vu

qu'un, rien qu'un,., celm qui... tu sais, Antoine?... Il est vcDu tout à l'heure; mais je ne pouvais plus bouger! 11 a poussé du pied notre père, Antoine, et il a repris sa peau

d'ours!

Le jeune Canadien ne survécut que quelques jours à cette catastrophe. Il mourut avec la conviction que les Indiens avaient fait une invasion dans le pays, et, jusqu'à son dernier soupir, il crut entendre cette voix terrible qui, durant plus de trente-six heures, avait jeté dans Tâme du vieillard et dans la sienne d'incessantes alarmes. Ainsi succombèrent le vieux rameur et son second fils, victimes d'une ruse que la frayeur ne leur permit pas même de soupçonner. Après avoir rendu les derniers devoirs à son père et vu son frère expirer entre ses bras , Antoine vint chercher un cefuge auprès du planteur. Sa cabane avait été détruite : d'ailleurs les bois qu'il parcourait auparavant avec bonheur lui rappelaient de trop cruels souvenirs, n semblait avoir renoncé à la chasse, et se promenait tout le jour dans l'enclos des plantations, vêtu de ses habits du dimanche et coiffé de son feutre gris qu'entoumi un grand crêpe noir. Pendant un mois, il demeura •insi dans l'inaction; Marie et son père, respectant la douleur de leur hôte , ne lui adressaient la parole qu'autant qu'il paraissait le désirer. Que comptait-il faire? Personne ne le savait.

— Mon ami, lui dit enfin le planteur, à votre arrivée dans ce pays, je vous ai offert une maison sur mes terres. De tristes événements ont prouvé que mes conseils pouvaient être bons!... Vous voilà seul au monde, restez

Le grand Canadien secoua la tôle. — Et où irez-vous? demanda le planteur.

— Parla, fit Antoine en montrant l'ouest; parla!... Il me faut les bois, monsieur;... je mourrais ici !

— Vous ne nous quitterez pas, interrompit Marie; mon

père vous aime trop ^ ce serait une ingratitude de votre part.

Le grand Canadien baissa les yeux, essuya une larme, et regarda la jeune fille avec un attendrissement inexprimable; puis, relevant la tête : Il faut que je le trouve, reprit-il d'une voix altérée; il faut que je les venge! — Et il disparut; depuis lors, on n'a plus entendu parler de lui

Aujourd'hui les défrichements se sont étendus depuis les bords de la rivière Rouge jusqu'à ceux de la Sabine ; mais la cabane habitée jadis par les trois Canadiens n'a jamais été relevée. Les arbres qu'ils avaient plantés ont grandi avec une rapidité surprenante, et forment un frais bosquet où le lilas de Chine, le merisier et les jasmins laissent pendre leurs fleurs au milieu des lianes. J'ai campé un soir dans ce petit enclos transformé en savane; c'est là que j*ai entendu cette histoire de la bouche d'un vieux créole , chasseur de tortues. Pendant qu'il me la racontait, le moqueur, cet oiseau à la voix flexible et vibrante qui va chercher Thomme jusque dans la solitude pour le charmer et le distraire , ne cessait de voltiger autour de nous ; il battait des ailes et semblait nous fêter par son doux chant, comme si nous eussions été les hôtes de cette pauvre cabane depuis longtemps abandonnée.

SOUGANDHIE

Mala noche.

GOTA,

A Bombay les porteurs de palanquins sont des hommes robustes qui trottent tout le jour par les rues, dans le sable, sur les grèves, d*un pas égal, silencieux comme des bétes de somme. A Calcutta, ce sont des gens d'une autre race, plus sveltes, plus vifs, sujets à prendre un petit galop de route assez rapide ; et cela en s'animant au cri de hawas, hawasf courage, courage! qu'ils répètent d'un ton moitié plaintif, moitié joyeux. A Pondichéry, et en général sur la côte de Goromandel, pays des parias^ on a l'inconvénient d'être parfois ballotté sur les épaules de porteurs turbulents et criards qui causent sans cesse , se disputent souvent, et font toujours assez de bruit pour attirer autour du palanquin les mendiants des environs. Ces individus hors de caste , que la société hindoue repousse de son sein, se respectent peu eux-mêmes; ils sont «adonnés aux liqueurs enivrantes ; aussi le législateur brahmanique, dans son indignation, les appelle-t-il les derniers des hommes/

Un jour, je revenais d'une excursion de Trinquebar, ai quelques lieues me restaient à parcourir avant d'atteindre

la capitale des établissements français dans ilnde, cette charmante ville de Pondichéry, si déchue et si riante encore. C'était au mois de juin; les vents de terre, dont le souffle brûlant sèche les feuilles et fait fendre les pierres, régnaient depuis une semaine; les ruisseaux étaient à sec , une poussière chaude comme la cendre d'un volcan volait dans l'atmosphère embrasée. Il avait fallu se reposer pendant bien des heures près de la rivière d'Ariancoupam, et là, tandis que je cherchais l'ombre sous de vieux manguiers , les porteurs de palanquin, étendus sous l'auvent d'une chauderie, se levaient Tun après l'autre pour aller boire du jus de palmier. Dès que le soleil, noyé dans une brume rougefttre, se fut abaissé derrière les grands arbres, nous repartîmes, comptant sur la lune pour nous éclairer jusqu'à Pondichéry. Quelques buffles haletants nous regardaient passer, Tœil morne et triste, si immobiles, si hébétés, que les corneilles se posaient sur leurs croupes et béquetaient leur peau rugueuse, sans qu'ils fissent le moindre mouvement pour chasser ces hôtes incommodes. Les vautours fauves avaient replié leurs ailes ; les plumes hérissées, le bec cntr'ouvert, la tête basse, ils se montraient çà et là sur les branches mortes des grands arbres, et comme plongés dans un demi-sommeil qu'interrompait à des intervalles égaux un bâillement particulier à ces sortes d'oiseaux de proie. La nature entière paraissait fatiguée; le sol , les plantes, les animaux attendaient avec une douloureuse résignation la saison des pluies annoncée depuis plusieurs jours par des orages indécis que la brise dissipait et qui chaque soir se reformaient plus menaçants. Étendu dans le palanquin, je maudissais ces splendides chaleurs que je regrette aujourd'hui, et je cherchais à rappeler dans mon esprit le souvenir de nos hivers, pour retrouver, au moins par la pensée, un peu de cette fraîcheur que l'eau même avait perdue autour de moi.

Les porteurs marchèrent d*abord d'un pas énergique ; puis je me sentis cahoté y balancé irrégulièrement , de sorte que cette douce voiture avait des oscillations comme la barque sur les flots, quand la mer se soulève brusque^ ment après un long calme. Plus les secousses étaient fortes, moins la course était rapide ; les quatre hommes parlaient à la fois et à leurs voix discordantes se mêlait la parole flûtée de mon domestique, qui les gourmandait. Bientôt, comprenant que le vin de palmier montait à la tète de ces pauvres gens, je sautai à bas, décidé à cheminer sur mes jambes. Cette résolution extrême humilia les porteurs; ils restèrent un peu en arrière, honteux de ne plus avoir sur les épaules qu'une litière vide , de sentir leurs services méprisés. Le domestique lança sur eux un regard de supériorité qui voulait dire : Je vous avais prévenus ! Et il accourut près de moi, comme pour s'assurer qu'il ne partageait pas la disgrâce commune.

Nous avions fait cent pas tout au plus, quand s'avancèrent au-devant de nous deux êtres étranges , hi4eux , qui n^avaient d'humain que la parole. L'un traînait péniblement un corps maigre, de couleur blanchâtre, marqué de larges taches noires ; l'autre balançait un torse grêle comme celui d'un squelette sur deux, jambes monstrueuses, plus grosses que les bottes fortes d'un postillon. Tous les deux ils criaient en allongeant vers nous le coco dans lequel ils reçoivent Taumône du passant ; j'y jetai de petites monnaies de cuivre, en regardant avec efiTroi ces infortunés qui portaient au plus haut degré les traces de deux horribles maladies à peu près inconnues en Europe, la lèpre blanche et l'éléphantiasis; fléaux redoutables que la nature, rigoureuse dans ses compensations, inflige aux climats les plus favorisés. Ils ramassèrent la faible aumône dans un coin du vêtement en lambeaux roulé autour de leur ceinture, et se retirèrent sous un groupe de cocotiers, dans une hutte qui leur servait de

demeure ; ils paraissaient amis comme deux homimes qui n'ont rien à s'envier.

Cependant leur présence en cet endroit solitaire me fii soupçonner qu'il y avait quelque pagode dans le voi-* sinage.

— Hanouman^ dis-je au domestique debout derrière moi, le parasol à la main ^ si je ne me trompe , nous devons trouver derrière ces arbres uq vieux temple, quelque ruine curieuse qui vaut la peine d'être vue?

— Oui, répondit Hanouman, il y a là d'affreuses figures ' peintes en rouge, couleur de sang, plus laides encore que

celles qu on a montrées à monsieur danç les pagodes de Chillambaram.

Si THindou parlait avec tant de liberté des divinités de son pays, c'est qu'il appartenait à l'une de ces familles parias depuis longtemps converties au christianisme; il portait même un nom chrétien, mais celui d'Hanoumaa convenait mieux à cet homme qui avait un peu du profil et beaucoup de la malice de ce roi des singes divinisé dont le culte s'est répandu dans la presqu'île depuis la conquête de Geylan par Ràma.

Nous nous dirigeâmes donc du côté de la hutte babî* tée par les deux mendiants, et une file de monstrueuses figures se montrait à nos yeux, quand une vieille femme presque nue, noire et ridée, sortit d'une petite pagode en ruines. Au bruit de nos voix , elle s'arrêta comme pour s'orienter, prêta Toreille et se mit à marcher en étendant les bras devant elle avec précaution; elle chantait des ' stances assez harmonieuses qu'accompagnait im mouvement de bras pareil à celui de la bayadère lorsqu'elle re* cule lentement sur la pointe des pieds, les deux mains jointes au-dessus du front. Hanouman Ja regarda avec une certaine terreur, et lui cria dans sa langue : — Prends cela, Sougandhie.

La vieille recueillit la pièce d'argent, leva sur nous dei

yeux qui cherchaient en Tain la lumière , car elle était aveugte -, puis y se toornant vers les idoles , elle sembla soutirer de ces divinités effrayantes des bénédictions qu'elle lançait sur nous à pleines mains. Quant à Hanouman , ii hftta le pas de l'air satisfait d'un écolier qui a calmé par tin morceau de son pain le dogue rencontré sur sa route.

— Monsieur, reprit-il en avançant et en fixant ses regards droits devant lui, voilà les idoles; il y en a sept, sans compter l'image de Pouliar accroupi âous sa petite pagode.

Les statues grossièrement modelées, barbouillées d'ocre et de noir, échelonnées par rang de taille, étaient là devant nous, au milieu d'une aire spacieuse, qu'ombrageaient tout alentour de vieux arbres, des palmiers chenus, des manguiers ébranchés, reste de quelque jardin. Je déposai, sans plus de façon, mon chapeau de paille sur le firent de Pouliar, le dieu de la sagesse , qui porte une tête d*éléphat]t, et dont la trompe respectable s'abaisse sur un ▼entre énorme. Il y avait de l'ombre, sinon de la fraîcheur sous ce petit temple. L'endroit paraissait convenable pour prendre un esquisse du groupe mythologique, mais qui, à vrai dire, n'en valait guère la peine. On eût cru voir des marionnettes de taille surhumaine, bonnes à épouvanter un peuple d'enfants; elles n'offraient aucune trace de cet art avancé qui a produit, dans le nord de rinde et dans plusieurs localités de la presqu'île , tant de sculptures justement admirées. Cependant nous nous étions écartés de notre route, et il faisait trop chaud encore pour marcher à pied ; j'essayai donc de copier ces personnages qui posaient si gravement devant moi. Le papier se mouillait sous ma main; la sueur me ruisselait autour des tempes, et je songeais au beau printemps du midi de la France, si doux et si frais.

— £s-tu bien sùr^ dis-je à Hanouman en reprenant ha-

leine, es-tu bien sûr que les lépreux et la vieille aveugle ne soient pas des houtamsj de mauvais génies qui hantent les abords des temples? Tiens, regarde comme celle-ci passe et repasse devant les statues.

— Les païens ont là-dessus certaines idées , répondit THindou 3 la petite vérole est à leurs yeux une vi»te de Civa dont ils se trouvent fort honorés ; ils respectent les idiots à régal des sages, et adorent les diables tout aussi bien que les dieux. Quant à cette vieille...

— Elle te fait grand'peur, conviéns-en ?

— Ce n'est pas sa personne qui m'épouvante , reprit Hanouman, mais c'est qu'elle porte en elle ce que les païens nomment çâpa , et les chrétiens malédiction. Les uns disent qu'elle lit dans l'avenir, les autres prétendent qu'elle connaît le passé et le présent ; mais elle n'est point sorcière, la pauvre femme ; et si le soleil ne se couchait pas derrière un nuage qui va peut-être bien nous donner de la pluie, s'il n'était pas nuit tout à l'heure, je pourrais conter à monsieur une triste histoire. Personne ne la connaît mieux que moi ; j'étais tout jeune quand je l'ai entendu raconter par un vieux cipaye qui avait servi contre les Anglais.

Au risque d'être surpris par l'orage et de coucher en route dans la pagode en compagnie des idoles, comme cela m'était arrivé bien des fois, j'eus la curiosité d'entendre l'histoire de Sougandhie, pensant qu'elle pourrait m'inléresser, même contée par un paria ; car, il y a cinq siècles, un vieux troubadour, castillan de nation et juif de croyance, a dit dans son patois espagnol encore informe :

Non vale el azor menos Por Dascer en vil nio, Ni los enxiemplos buenos Por los decir Judio.

aL*épervier ne perd rien de sa valeur pour être né dans un nid plus humble;

a Ni les bons exemples pour être présentés par un Juif. »

et Bien loin d'ici, dans le sud, il y a une pagode fameuse qu'on appelle la pagode de Tiroupatty, dit Hanouman ; on y vient en pèlerinage de toutes les provinces. Dieu sait les richesses qu'elle renferme, or et argent, bijoux et pierreries, chevaux, vaches et étoffes brochées; les dévots apportent et amènent aux pieds de Vichnou ce qu'ils possèdent de plus précieux. Le jour oii Ton promène Tidole sur son char, les brahmanes qui dirigent le cortège s'en vont dans la foule choisir pour le service du dieu tes plus jolies femmes ; c'est ainsi que se recrute chaque année le sérail de Vichnou, ou, si vous voulez, des brahmanes ; et, en vérité, il est plus nombreux que celui du nabab d'Arcot, dont on voit à Madras les beaux jardins. Je ne suis qu'un paria, mais je ne mens pas, monsieur. »

Hanouman avait pris pour un geste d'incrédulité de ma part le mouvement que je venais de f^ire en tournant la tête du c6té de la plus petite des sept statues. Un corbeau s'était posé sur son épaule, et comme ces oiseaux ont l'habitude de frotter et d'essuyer leur bec sur un corps dur, celui-là semblait parler à l'oreille du dieu, qu'il becquetait familièrement. — « Ce petit géant , reprit Hanouman en désignant du doigt la septième statue, est le plus malin des sept frères ; il galope la nuit par les cam* pagnes pour savoir ce qui se passe, et il a des oiseaux fées qui lui racontent le soir les histoires de la journée j du moins telle est la croyance des païens; mais, n'importe, ce que j'ai dit de la pagode de Tiroupatf y est vrai, et je n'ai pas -peur du. géant ni de son corbeau. Quand les

femmes enlevées volontairement parmi les pèlerins com^ menceht à vieillir (et chez nous, monsieur, les femmes ne sont pas jeunes longtemps), les brahmanes leur impriment sur la poitrine , avec un fer rouge , une marque particulière ; cela signifie que le dieu n'en veut plus. Alors on leur ouvre les portes et elles deviennent ce qu'elles peuvent; d'ordinaire on leur fait Taumftne, parce qu'elles s'appellent lakchmts, c'est-à-dire, épouses de Vichnou; malgré cela, motisîeur, c'est une triste existence. Nous autres gens de basse caste , nous sommes savetiers , domestiques, cultivateurs, mais au moins nous gagnons notre vie comme d'honnêtes créatures. Les missionnaires nous apprennent à lire, à écrire, à compter, si bien qu'aux yeux des Européens, qui ne s'y connaissent pas, nous passerions pour des gens de .bonne famille, si ce n'était qu'il nous manque le droit de porter des souliers... »

Je me gardai bien de dire au pauvre paria qu'il partageait cette exclusion avec les esclaves des colonies françaises et des provinces méridionales des États-Unis. Qui songe, en Europe, que le droit de porter une chaussure équivaut à un titre de noblesse, non-seulement en pays idolâtre et despotique, mais dans des contrées chrétiennes et libres !

a Eh bien , Monsieur, la mère de cette vieille aveuglt fut une des plus belles épouses du dieu Tiroupatty, reprit Hanouman. Un jour, en exécutant une danse très-animée devant le char de Vichnou, elle fit un faux pas et se démit la jambe. Comme il n'y avait pas de chirurgiens habiles dans la pagode elle fut mal soignée. Les brahmanes s'ennuyèrent de voir marcher dans les rangs une Iakchmî boiteuse; ils lui donnèrent son congé. Quand un cheval est fourbu , on lui ouvre la porte de l'écurie aGn qu'il aille mourir plus loin; ainsi fit-on pour la pauvre femme, qui était jeune encore et fort aimée de ses compagnes. Une fois dehors, elle s'en alla en tendant la main le

long des routes; quand on Tentendait chanter les hymnes qu'elle avait appris dans la pagode , sa voix était si douce, qu'on ne pouvait s'empêcher de lui jeter quelques païçaSy ou tout au moins de lui donner une pleine jatte du plus beau riz. Elle avait donc ramassé une petite somme 9 et, marchant toujours, elle était arrivée à quelques lieues de Pondichéry, quand une troupe de Kouravers la rencontra. Ce sont des gens qui voyagent toujours^ qui viennent on ne sait d'où, vivent de rapines, tuent et mangent les chiens , disent la bonne aventure ; des brigands qui n'ont ni pagodes ni églises; des vagabonds qui vivent sous des nattes et se disent fabricants de paniers. Quand on se trouve volé, on peut être sûr qu'un Kouraver était campé la veille dans le voisinage; mais on est sur aussi qu'il a décampé dans la nuit. Une troupe de ces gens-là prit à la pauvre lakchmî tout ce qu'elle possédait, son argent et sa robe à paillettes un peu fanée qu'ils brûlèrent pour en retirer l'or.

a Elle se désolait donc sur la route, quand vint à passer un padrcj un moine comme il y en avait dans ces tempslà au couvent dont on a fait Téglise des Européens. Le padre était à cheval, et il trottait pour aller voir un malade à la petite aidée qui est à une lieue de Pondichéry ; son domestique courait derrière lui. A eux deux ils relevèrent la mendiante, la mirent sur le cheval et conli- Duèreut leur chemin. Arrivée dans Tenclos qui entoure l'église, la pauvre femme crut, sauf votre respect. Monsieur, qu'elle allait reprendre son ancienne profession; mais cette erreur ne dura pas longtemps. Elle vit bien des malheureux comme elle qui venaient le matin et le soir dire des prières tout haut devant la porte de Téglise, et apprit bientôt à répéter les mêmes paroles qu'eux. Peu à peu, ce nouveau genre de vie lui plut; personne ne la forçait de rester là , et pourtant elle ne songeait point à s'en aller. D'abord le padre lui fit peur avec sa robe noire

et sa longue barbe ; puis elle avait honte quand il lui pai^ lait; enfin elle s'enhardit. Après avoir vécu plus de six ans dans la pagode , la lakchmt connaissait trop bien les brahmanes pour garder une grande dévotion à Vichnou; six mois se passèrent ainsi , elle vécut heureuse dans la petite aidée, et en sortit chrétienne, haptisée comme vous et moi ! Les padres lui donnèrent de quoi monter une boutique de gâteaux, qu'elle faisait dans la perfection; les brahmanes, Monsieur, sont les meilleurs pâtissiers du monde. Tous les jours, excepté le dimanche, elle vendait ses pâtisseries sous les arbres de la promenade à Pondichéry. Les païens disaient bien qu'elle les avait trahis, qu'elle portait sur sa poitrine la marque du fer rouge, mais les chrétiens répandaient le bruit qu'elle était veuve d'un cipaye; et elle fermait si bien son voile sous son menton , que personne ne pouvait voir le signe maudit imprimé au-dessous de sa gorge. s>

Pendant ce récit, qu'Hanouman faisait d'un ton rapide, les nuages avaient monté sur l'horizon; une brise subite enleva les feuilles mortes des grands ai*bres , elles se mirent à tourbillonner péle-méle dans une trombe de poussière. Quelques éclairs d'une teinte violette entr'ouvrirent les nuées , mais sans qu'on entendit encore résonner la foudre. La plus grande des sept statues (elle tenait d'une main un glaive gigantesque , de l'autre une tête coupée ) se trouva justement adossé à ces nuages pesants, qui for^ maient autour d'elle comme une Gloire d'opéra. J'avais replié mon papier et serré mes crayons; il devenait évident que la mousson allait commencer ce soir-là, et que nous n'irions pas plus loin. Les porteurs de palanquin se remisaient sous les buissons, tandis que les deux lépreux fermaient avec des branchages leur hutte de feuilles de palmier; l'aveugle elle-même, mue par un instinct qui l'avertissait des variations de l'atmosphère, se retira vers son gîte; c'était, comme je l'ai dit, une toute petite pa-

gode rainée , dans laquelle la pauvre mendiante avait amassé quelques touffes d'herbes sèches. A la voir^ assise sur son lit de paille, accoudée près d'une cruche, au fond de cette cellule isolée , on l'eût prise pour une captive enchaînée au mur de quelque cachot. Hanouman la regarda avec un sentiment de pitié profonde dont je ne le croyais pas susceptible. — Pauvre créature I dit-il en secouant la tête.

— Hanouman , tu as perdu le fil de ton histoire , lui dis-je; et si je ne te remets pas sur la voie , tu vas me donner un imbroglio à la manière orientale.

a — Monsieur, j'en étais aux petits gâteaux de la lakchmi, repartit vivement THindou ; elle les assaisonnait si bien avec le beurre clarifié, le lait de coco, la pâte de riz, le piment, la cannelle, la muscade, tous ces petits ingré* dients qui font faire des grimaces aux Européens, tant ils les trouvent bons I Aussi sa boutique prospérait -, quand les enfants arrivaient sur la promenade, ils tiraient leurs mères par la main , et les amenaient toujours auprès de la boiteuse. A ceux qui étaient riches, elle vendait; aux pauvres , elle donnait. Même quand des petits mendiants entouraient son fourneau , au lieu de les chasser comme tant d'autres, elle leur distribuait des gâteaux de la veille : dans ces moments-là, on la voyait s*essuyer les yeux comme si elle eût pleuré.

a C'est qu'elle pensait à sa fille, une jolie petite fille encore au berceau, qui était née dans la pagode; car la lakchmt avait été choisie pour épouse par un des principaux brahmanes de Tiroupatty. Quand on Iff congédia, elle voulut emmener son enfant ; mais le père la retint près de lui, soit qu'il fût attaché à cette charriante créature , soit qu'il espérât en faire une des bayadères les plus savantes de sa pagode. Un poète de notre pays, Monsieur, a dit dans ses vers fameux depuis bien des siècles : a Celui-là n'a point connu le vrai bonheur qui n'a pas

entendu sous son toit les vagissements de son premierné ! d La pauvre mère souffrait de ne plus entendre ceux de sa fille, de ne plus la voir sourire dans ses bras. »

— Ce poète dont tu parles ne s' appelait-il pas Tirouvallaver? n'était-il pas paria?

— Ouï, oui, paria et païen^ Monsieur !

— J'ai lu qu'un jour il s'approcha d'une ville fortifiée où régnaient des brahmanes; ceux-ci lui refusèrent l'entrée des murs, à cause de l'infériorité de sa caste ; mais le poète prit son luth et chanta de si belles stances, que les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes, et ij eut droit de cité dans la ville des Brahmanes.

— C'est vrai, c'est vrai, répondit Hanouman. On ne sait pas au juste oh cela s'est passé, parce qu'il y a longtemps; mais j'ai lu l'histoire et les vers du poète dans un vieux manuscrit sur feuille de palmier... Eh bien, Monsieur, cette petite fille que sa mère regrettait tant, que son père choyait de son mieux, qui portait au cou un beau collier de perles, aux oreilles des boucles de diamants et sur la tête des guirlandes de fleurs, vous la voyez là devant vous; c'est cette vieille aveugle, c'est Soughandie, qui a pour tout ornement aujourd'hui un vieux chiffon roulé autour des reins, qui fait peur aux passants, et que les lépreux mêmes semblent mépriser. Il y a des existences qui sont comme certains jours de cette saison; le soleil brille au matin et le soir ce sont des torrents de pluie, des coups de tpnnerre à faire croire que la fin du monde approche. »

Au moment où l'Hindou achevait sa métaphore, les nuages se trouvaient perpendiculairement au-dessus de nos têtes; un éclair des plus vifs, déchirant cette masse obscure, illumina les sinistres statues dont on ne voyait plus guère que les silhouettes. Un coup de tonnerre suivit de près le sillon de feu; les nuées ébranlées en répétèrent les roulements jusqu'aux extrémités de l'horizon,

puis un bruit auquel mon oreille n'était plus habituée succéda aux éclats de la foudre ; c'était celui des grosses gouttes de pluie tombant sur les feuilles des cocotiers» Cette première averse annonçait Farrivée de la mousson ; le glapissement d'un chakal dans les buissons avertissait le voyageur que la nuit était venue. ^

Si la petite pagode de Peuliar nous offrait un asile peu commode, les porteurs de palanquin se trouvaient encore plus mal abrités sous des branches tortueuses de cashetv dont ils s'étaient fait à la hâte une espèce de hutte en les recouvrant de feuilles de vakoua. Je les plaignais de bon cœur, bien que leur ivresse eût été cause en partie de cette halte forcée^ loin de toute habitation. Les mendiants^ blottis dans leur cabane comme des hérissons dans leurs trous, ronflaient déjà ; quant à la vieillç aveugle, je la voyais frissonner à cha(|ue coup de tonnerre et se cacher la tête sous la paille. L'éclair ne la prévenant pas, comme les autres, de l'imminence de la foudre, ce bruit terrible et subit lui causait de cruelles frayeurs. Pendant ce temps-là, Hanouman disposait près de moi un souper frugal, des bananes, des oranges et une tasse de thé ^ puis , après avoir fait bouillir son riz et rangé le palanquin sous la pagode , afm que j'y pusse dormir à l'abri, il s'occupa de se chercher un gite dans quelque coin, à distance respectueuse de ma personne. Mais je ne me sentis nulle envie de sommeiller quand la nature entière se ranimait sous cette pluie bienfaisante; d^'ailleurs, l'Européen ne possède pas cette faculté qui permet à l'homme moins civilisé de fermer, quand il lui plait, les yeux de l'esprit avec ceux du corps.

— Tiens, dis-je à H^nouman, va porter à ta vieille anûe }s$ restes de notre souper à tou§ lef deux , et puis tu re-

viendras me raconter la suite de son histoire. Le tonnerre s'éloigne; la pauvre aveugle doit être un peu remise de ses frayeurs.

L'Hindou fut bientôt de retour, a Elle a mangé comme un chakal , dit-il en déposant sa lanterne sur le palanquin, et dans un coin de la pagode son parasol ruisselant de pluie. Elle ne sait pas qu'il est nuit; ça lui est égal de souper sans lumière depuis bien des années. Dans son enfance, elle a vti de belles fêtes , où il y avait des lampes autour de Tidole plus que d'étoiles là-hàut. A peine pouvait-elle marcher, que déjà son père le brahmane la conduisait à toutes les cérémonies; peu à peu on lui apprit à lire, à danser, à composer des hymnes. Avec sa robe semée d'étoiles d'or, ses anneaux aux pieds, ses bracelets aux bras , ses pantalons de cachemire liés par une agrafe de brillants au-dessus de la cheville, elle courait , folâtrait et sautait à travers les portiques de la pagode, jolie comme une de ces danseuses du paradis des païens qui tournaient la tète aux dieux. Oui , Mf>nsieur, elle a été au moins aussi belle qu'elle est repoussante aujourd'hui. L'idole de Tiroupatty aurait pu en être jalouse, car cette jeune fille était la reine du temple; mais aussi elle croissait en malice.

a Quand on a tant de bonheur dans son enfance, on devrait se défier de l'avenir; Sougandhie veut dire, dans la langue ancienne, ce gui a du parfum; mais quelle est la fleur qui garde le sien jusqu'au soir? La jeune fille s'ennuya dans la pagode; là , rien ne lui manquait, mais les portes ne s'ouvraient pas quand elle le désirait. Ses parures n'avaient pas le temps de se faner, car on les remplaçait au gré de ses caprices; mais il lui fallait toujours les porter devant les mêmes visages. Et puis. Monsieur, parmi les femmes et les enfants du dieu de Tiroupatty, il ne régnait pas une harmonie parfaite. A mesure que Sougandhie devenait grande , elle voyait que les vieilles se montraient plus indifférentes à ses jeux; ses compagnes

jalouses se plaisaient à l'agacer de mille façons. On Tavait trop gâtée , et on s'en prenait à elle de sa vanité et de ses folie$ !

a Un jour, à Tune des principales solennités qui attirent tant de monde à Tiroupatty, on traînait Tidole sur son char de bois, et les femmes dansaient. Sougandhie avait été un peu grondée la veille; elle refusa d'aller prendre son poste près de celles qui éventent Timage du dieu avec de grands chasse-mouches. Son père Tappela, elle ne voulut pas lui répondre ; le chef des brahmanes la menaça , elle se moqua de lui. G^eût été un scandale dans la fête, si le bruit des tambours , des conques et des trompettes, les cris de la foule , les hurlements des dévots enivrés d'opium , accourus autour du char pour se jeter sous les roues, n'eussent dominé cette petite scène. Mais Sougandhie n'ignorait pas le châtiment sévère dont eUe était menacée ; les brahmanes sont sans pitié , et iJs s'en glorifient. Comme ils enseignent que leurs dieux ne pardonnent jamais certaines fautes, ils se gardent bien de faire grâce, afin d'être plus semblables aux divinités dont ils se disent .la vivante image. De près et de loin , leur colère est terrible ; si le coupable échappe à leur vengeance, ils lancent sur lui une malédiction si efficace ^ assurent-ils, qu'il est au-* dessus de leur pouvoir de la rétracter.

ff Tout épouvantée des suites de son étourderie, la jeune fille déserta la pagode et se cacha dans la foule. Son père eut un grand chagrin de la voir partie > puis la colère l'emporta , et il maudit cette fille qu'il avait trop aimée. Le brahmane prit de l'eau dans sa main , et la jeta en l'air en disant : — Fille ingrate , qui abandonnes ton dieu et ton père, puisses-tu ne jamais revcnr l'idole à laquelle tu étais fiancée ! Cela fait, il ne songea plus à Sougandhie, et se remit, comme auparavant, à frotter d'huile de coco les statues du temple , à allumer des lampes devant l'image de Yichnou; il avait l'esprit libre, il s'était vengé ! »

Une rafale subite éteignît la bougie dans la lanterne; à la pluie succédait le vent. La nuit devint lugubre ; entre les nuées qui s'aplatissaient à l'horizon comme des outres vides et fuyaient à la suite les unes des autres , se montrait la lune. Elle éclairait de larges flaques d'eau autour des statues des sept géants, et projetait sur le sol humide leurs ombres colossales. Je compris alor3 que l'homme peut, à de certains moments, avoir peur de son œuvre et croire à la puissance surnaturelle d'une image sortie de ses mains. A la lumière douteuse de la lune , à la clarté tremblante des étoiles, il est difficile de regarder fixement une statue , sans que, Tœil venant à se troubler, on ne la voie remuer, frémir, faire le geste et le mouvement qu'elle exprime par son attitude. Ainsi , les sept images de pierre rangées devant moi semblaient, toutes les fois qu'un rayou tombait du ciel sur leur face terrible , tourner lentenient leur tête de mon côté , et lever leurs grands bras armés de glaives et de massues.

— Je suppose, dis-je à Hanouman , après un moment de silence, que Sougandhie prit la fuite par un t^mps plus agréable que celui-ci^ car elle ne fût pas allée loin, sous une pluie battante, avec sa robe de bayadère.

a Monsieur, reprit THlndou , la fête a lieu dans la saison sèche ; sans cela , les pèlerins n'y viendraient pas en aussi grand nombre. La jeune fille ayant entendu parler de sa mère , de l'accident qui Tavait fait sortir de la pagode et même de la profession que la lakchmi exerçait à Pondichéry, se joignit à une troupe de marchands venus à la fête par dévotion d*abord et aussi par l'espérance d'y faire du commerce. C'étaient d'honnêtes banyans qui voyageaient à petites journées , avec des chariots ; ils regagnaient la ville française après une longue tournée dans les provinces du sud. Les guerres troublaient déjà toute la contrée; les musulmans du Mysore d'une part, de l'autre le Nizam, vice-roi du Pekkhan, et les Mahrattes;

ici les Français, là les Anglais; en tout, cinq peuples se battaient et ruinaient les campagnes. Ce fut un temps rude • à passer pour les brahmanes comme pour les parias; car on mit plus d'une fois les prêtres de Yichnou à la porte des plus beaux temples , dont on fit des citadelles. On murait rentrée des portiques, on crénelait les murs; les. balles et les boulets cassaient les têtes des dieux aussi bien que celles des hommes.

a n y a longtemps de cela. Arrivée à Pondichéry, Sougandhie désespéra d'abord de trouver sa mère tant il y avait de soldats, d'officiers, de marins, sur la place, dans les rues, le long des remparts. A cette époque-là, l'uniforme des troupes était extraordinaire; les messieurs, diton, se jetaient sur les tïheveux une poudre blanche comme la farine de riz, et avec cette chevelure de vieillard, ils conservaient plus longtemps encore un air de jeunesse et de fraîcheur; ce doit être cette même poudre que les dames un peu brunes, nées dans Tlnde, s'appliquent en cachette sur la figure, sur les bras, sur le cou , pour mieux ressembler aux Européennes. C'était une mode singulière, Monsieur ; mais pourquoi les navires qui viennent d'Europe apportent-ils toujours quelque changement dans le costume? Nous autres, depuis des siècles, nous sommes habillés de la même façon ; voyez ces statues et d'autres bien plus anciennes , elles sont vêtues comme les hommes de nos jours. Avec cela, on se reconnaît, on ne rit pas de la figure de ses ancêtres , et on est sûr à son tour de ne pas faire rire ses petits enfants ! »

— Hanouman, allume une autre bougie, dis-je à l'Hindou quand il eut fini sa période ; je veux voir clairement le visage d'un homme qui moralise si bien.

a Monsieur m'a permis de parler, répondit le paria ; s'il veut qae je me taise!... Aussi bien, peu importe à quel propos cette vieille, privée de la vue, ridée comme un buffle maigre, est venue se blottir dans cette ruine, loin

de la ville , loin des habitations ^ au pied de ces Vilaines ^ images ! Combien de misères égales aux siennes ont passé par le monde sans qu'on les ait connues? Raconter Thistoire d*un malheureux, cela ne soulage point celui dont on parle , et ne sert souvent ni à ceux qui écoutent ni à ceux qui font le récit. Cette femme n'a point manqué de conseils; sa mère lui en donnait d'excellents, Monsieur, car elle l'avait rencontrée un matin dressant sa boutique sur la promenade. Quand Sougandhie vit une femme boiteuse, vêtue comme les chrétiennes, qui allait et venait autour d'un fourneau , son cœur battit bien fort; elle s'approcha de la table sur laquelle fumaient les premiers gftteaux , mais la marchande avait le dos tourné. La jeune fille était vive, impatiente; au lieu d'attendre paisiblement que sa mère regardât de son côté, elle tira le voile qui lui entourait la tête, si bien que, les épaules restant à découvert , la marque imprimée sur la gorge de la lakchmî fut un instant visible. Celle-ci avait porté ses mains sur sa poitrine pour cacher ce signe, et Sougandhie lui sautait au cou comme une folle , en l'appelant sa mère , en dévorant des yeux cette trace du fer rouge qui lui causait à elle autant de joie que de honte à la lakchmî baptisée. La jeune fille y lisait visiblement le nom de sa mère; quant à celle-ci, elle n'eut pas besoin de preuves pour s'assurer que Sougandhie était retrouvée ; elle éprouva un saisissement qui lui ôta la parole , regarda la jeune fille en essayant de sourire ; puis fondit en larmes.

a C'était une grande joie pour la pauvre femme de posséder sa fille, de la voir tirée de la pagode, mais il s'en fallait de beaucoup que Sougandhie fût sage autant que jolie ! Dans ces temps-là , il y avait à Pondichéry tant de militaires , de jeunes oflSciers de bonne mine qui aimaient à voir danser les bayadères ! La marchande de gâteaux surveillait sa fille, et l'empêchait de se mêler à ces femmes perdues. Sougandhie , étant païenne , ne comprenait rien

aux inquiétudes de sa mère; au bruit des chansons et du tambourin, elle sautait , secouait les anneaux de ses petits pieds et frémissait dMmpatience. Élevée pour être coquette, attrayante , pour plaire par ses chants et les grâces de sa personne, instruite dans toutes les délicatesses de la profession à laquelle on la destinait, elle mourait d'envie de se faire applaudir dans ces ballets dont les Européens s'amusent , je ne sais pourquoi , sans y rien comprendre, car ce sont des scènes de la vie des dieux , des comédies sacrées mises en danses.

<r Fais-toi^chrétienne, » disait souvent la lackhmt à sa fille, et elle lui racontait ses aventures depuis sa sortie de la pagode ; mais Sougandbie ne Técoutait guère, a Cette religion-là est bonne pour les malheureux , pour les gens de caste vile, répondait-elle; autour de vos temples, on ne voit que des lépreux , des paralytiques , des êtres immondes qui sont repoussés de nos pagodes! »

<K A quinze ans, Monsieur, on ne réfléchit guère, on vit; on chante tout le jour comme l'oiseau , tant que dure le printemps. Cette joie de la jeunesse est bonne pourtant , et , elle récrée ceux qtii ne rient plus ; voilà sans doute pourquoi plus on est vieux , plus on aime les enfants. Un jour, cependant, Sougandhie devint sérieuse, et cela parce qu'un petit officier, tout ffeis arrivé d'Europe , bien poudré , coiffé d'un chapeau à trois cornes , portant une culotte coutte et des souliers à boucles, commandait l'exercice à sa compagnie sous les arbres de la promenade. Elle croit peutêtre que les Européens sont encore vêtus de la même façon, la pauvre aveugle; depuis si longtemps ses yeux sont fermés !

a A cette époque-là, ^f onsieur, Pondichéry pouvait passer pour une des belles villes de Tlnde. Les Anglais l'avaient prise et ruinée une fois déjà , mais , à la paix , elle s'était rjelevée de ses désastres; des remparts l'entouraient de trois côtés. Quand la guerre éclata une seconde fois,

cinq mille hommes furent employés à ôrenser de nouveau les fossés , à refaire les fbrtificatioris. tl y eut bien des Hindous r(ui abandonnèrent la place pour se réfugier à Madras', à Trinqnebar, dans la campagne ; la ville, moins peuplée, se trouva mieux fournie de vivres. Le gouverneur, M* de Bellecombe , inspirait une grande confiance aut habitants par son courage et son habileté; on attendait retmemi de pied ferme.

« Au milieu de ces préparatifs de guerre, le jetine capitaine ne pensait point au plaisir. Sougandhic se cachait souvent derrière les arbres pour le regarder tout à son aise, tant elle le trouvait beau ; il était blanc, rose, parce que le soleil de Tlnde ne l'avait pas encore noirci; sérieux et un peu triste, parce qu'il reg;rettait son pays de France. On dit pourtant qu'il y fait grand froid, que les bananes n'y peuvent mûrir, qu'on n'y voit point de.... »

Hanouman avait fait un bond hors de la pagbde , parce qu'un serpent attiré par la lumière se glissait sous le palanquin. Nous appelâmes les porteurs pour nous aider à donner la chasse au reptile. — La France n'a point de ces dangereux animaux cachés dans toutes les maisons, dis-je à l'Hindou, et fort peu de ces odieux moustiques qui bourdonnent autour de la lanterne; ce sont là des compensations aux biens dont la nature l'a privée. — Avcq cela, Monsieur, les Européens viennent en grand nombre dans notre pays , et nous n'allons guère dans le leur. Cependant , Sougandbie eût accompagné Toificier partout où il Feût emmenée, car elle l'aimait. Après l'exercice , il allufliait souvent un cigarre au fourneau de la lakchmi; la jeune fille lui présentait du feu comme si elle eût fait une offi*ande à l'idole de Tiroupatty. Après avoir lancé quelques bouffées en l'air pour s'assurer que le cigarre allait bien, l'officier la remerciait poliment et s'en allait sans faire attention à la pauvre fille , qui restait là immobile comme une statue, les deux mains croisées sur la poi-

Irine. En revanche, bien d'autres Européens la regardaient au passage et lui disaient tout haut qu\el]£ était jolie ; mais elle se détournait d'un air boudeur. *

<i Un jour, on battit le tambour pour toute la ville ; une armée formidable cernait les remparts à peine achevés ; il fallait se battre. On distribua tout autour des lignes de défense les soldats de la garnison, et les femmes leur portaient des vivres } Sougandbie chercha si bien le petit officier, qu'elle finit par le trouver sur un bastion, près d'une porte par laquelle les troupes françaises faisaient des sorties pour détruire les travaux de Teûnemi. Tous les jours , à la même heure, elle arrivait au rempart , portant sur sa iéte un panier des meilleurs fruits qu'elle déposait auprès du ^capitaine ; celui-ci recevait avec reconnaissance les dons de Sougandhie, riait un peu de la voir accourir tout essouflée, et lui disait : « JVIerci, merci, mon en* fent; après la guerre je te récompenserai. 0 A ces mots, la jeune fille ouvrait de grands yeux en le regardant avec émotion. Le soir, on la voyait aller dans le préau qui entoure l'église , et s'agenouiller au milieu des pauvres réunies là pour prier à haute voix^ le matin elle travaillait •vec sa mère pour préparer quelques gâteaux des plus fins qu'elle glissait dans sa corbeille. C'était une consolation pour la Iakchmî de la voir entrer dans une vie nouvelle ; elle comblait sa fille de caresses, et, au milieu des désordres d'une ville assiégée, ces deux femmes trouvaient le moyen d'être heureuses.

a Bien des fois les attaques de Fennemi furent repoussées , mais à la fin , il serra la place de plus près. Les Anglais battaient le rempart et tiraient sur la rade avec dixsept batteries^ leur armée se montait à vingt-cinq mille hommes. Cependant , ce ne fut qu'après soixante jours de tranchée que le gouverneur capitula; il ne lui restait pas mille hommes, et aucun secours n*arrivait par terre ni par mer. Quelques jours avant la reddition, un combat

meur&iep se livra du côté du nord, dans la partie que défendait le jeune capitaine avec ses troupes blanches. Sougandhie*, se frayant une route à travers les blessés, franchissant, les yeux fermés, bien des corps étendus sur son passage, arriva enfin près du bastion , au moment ob l'officier, frappé au cœur par une balle, tombait à la renverse. La pauvre fille le regarda pâlir, serrer convulsivement son épée, et expirer... Elle fut si glacée d'épouvante qu'on l'eût crue morte aussi. Quand un soldat de la compagnie voulut l'éloigner du corps de son capitaine, elle se ra-/ nima tout à coup , se pencha sur le front blanc du jeune * homme et y déposa un baiser. -— Cette fille est folle , dit un sergent; elle veut donc se faire tuer; il pleut ici des balles et de la mitraille ! — Les femmes n'ont rien à dé-

mêler ici, cria un soldat blessé, arrière? Emporte les fruits et tes gftteaux.... Un boulet couvrit de terre tout le bastion et ensevelit à moitié le capitaine tué au premier rang. Alors, Sougandhie se mit à courir à travers la ville comme une gazelle poursuivie par une meute \ au coin de la promenade , son pied heurta le tronc d'un arbre abattu par le canon, et elle tomba si rudement, qu'elle resta là longtemps sans connaissance. »

La nuit, il se fait toujours dans la campagne des bruits étranges ; les animaux nocturnes ( et ils sont en grand nombre) auxquels on ne songe guère durant le jour, dont on connaît à peine les nomd, sortent de leurs retraites et commencent leurs promenades' mystérieuses. Sous les tropiques , par les chaudes soirées d'été surtout, on entend se mouvoir à travers les buissons, courir dans l'herbe, sauter sur les branches des arbres, siffler dans Fair, des quadrupèdes , des reptiles, des oiseaux fantastiques, dont on ne distingue pa& assez clairement lés formes et les allures pour bien s'expliquer ce qui les occupe à pareille heure. Rien ne m'empêchait donc de croire que les rats trottant autour de la pngode, les hiboux planant au-dcs-

sus des statues, les chakal^ aboyant çà et là comrfie des sentinelles qui se répondent, pratiquaient, sous la direc-^ tion du dieu Pouliar ou des géants de pierre , quelque chose de pareil au sabbat. La nuit ayant repris un peu de sa sérénité , la lune traversait avec plus d'éclat un ciel moins chargé de nuages; je lui savais gré de mériter cette épithète que lui donnent les poëtes de l'Inde : astre aux rayons froids, qui illujfnine sans chaleur! — Hanouman me versa une seconde tasse de thé : *

« Sougandhie eût peut-être désiré de mourir en ce mo* ment-là , reprit-il ; elle vit encore , si cela peut s'appeler vivre ! La ville fut prise, et la jeune fille demeura plusieurs jours plongée dans un si profond chagrin qu'elle dépérissait rapidement. Mais à cet ftge-là , Monsieur, on a tant de force et de jeunesse, qu'on revient à la vie tout d'un coup, sans qu'on le veuille même; il n'est pas dit, d'ailleurs, qu'on a été mis sur la terre pour ne sou£frir qu'une fois. Un soir, sa mère ayant parlé d'aller dans la cour de l'église, parce que la petite cloche sonnait, Sougandhie secoua la tête : Non , non, s'écria-t-elle, votre Dieu ne m'a point écoutée ; J'avais juré de me faire chrétienne s'il sor- « ' lait sain et sauf des combats , et il est mort.. . Je retourne à la pagode. — Sans comprendre clairement les paroles de sa fiUe, la lakchmî fut atterrée de voir toutes ses espérances détruites; il arrive souvent, Monsieur, que des Hindous, après avoir été baptisés, redeviennent idolâtres quand. la récolte est mauvaise, quand ils n'ont point obtenu du ciel ce qu'ils lui demandaient. — Elle est de race païenne , pensait la lakchml ; elle a du sang de brahmane dans les veines , et croit que Dieu doit être à ses ordres ! Puis elle se rappelait en rougissant les honteux mystères de la pagode, a Mon enfant, disait-elle en pressantes mains de sa fille, que vasrtu devenir au milieu de ces hommes que tu as ofiensés, de ces femmes qui ne t'aiment pas? Ne regretteras-tu pas ta mère ? — Je danserai devant

Fidole, répondait Sougandhfe , je suis née pour cela... SI on me maltraite , je me jetterai sous lés -^oues du char pour que ma mort retombe sur celui qui Faura causée !

a La pauvre enfant avait un peu perdu la raison ; malgré les supplications de sa mère , elle se sentait attirée vers cette vie vagabonde dont un moment de passion l'avait détournée. Quand sa résolution fut irrévocablement prise, elle s'enfuit. Poiir la seconde fois, la lakchmt voyait sa fille lui échapper; en vain Tappelait-ellé en pleurant, aucune parole d'adieu ne répondît à ses larmes; elle essaya de courir sur ses traces , mais sans pouvoir Fatteindre, et Sougandhie disparaissait dans la campagne quand elle arriva elle-même auprès des remparts à moitié détruits.

« Mon Dieu î criait-elle , pourquoi Faî-je retrouvée! Et elle restait là immobile , suffoquée par les sanglots. Les cipayes occupés à garder la porte de la ville avaient ri de voir cette femme boiteuse s'élancer d'un pas inégal à la poursuite d^une enfant si leste. Les passants s'assemblèrent; on crut qu'une pauvre fille échappait aux mauvais traitements d'une mère impérieuse , et on applaudit à la fuite de celle qui se sauvait avec la rapidité de Fantilope. La lakchmt, humiliée, baissait les yeux. Il y a des ingratitudei^i qui navrent le cœur ! Sougandhie était encore bien jeune pour comprendre que cette fois son étourderie, son entêtement équivalaient presque à un crime. QUant à sa mère, elle se voyait la risée d'une foule sans pitié au moment où toute sa tendresse débordait, où sa douleur aurait dû lui attirer le respect et les sympathies de chacun. Dans cette crise terrible , ses premiers instincts reprirent le dessus; elle oublia de pardonner. Va, va , dit-elle, cours à tes dieux! qu'ils t'accueillent s'ils le veulent, qu'ils t'accordent tous les jours que tu me retranches; mais puissestu les passer dans la misère et l'abandon !

c SoQgandbie était deux fois maudite. La malédiction de son père s'accomplit bientôt î comme elle marchait vers la pagode, par une nuit d'orage semblable à celle-ci, un éclair la rendit aveugle. Les paroles de sa mère ont eu leur effet aussi , car sa vie se prolonge dans Tabjection et te solitude. La lakchml sentit plus de chagrin d'avoir maudit sa fille que de l'avoir^ perdue; ce fut pour elle un remords. On ne la vit plus vendre ses gftteaux sous les arbres de la promenade, et il y a tout lieu de croire qu'elle ne survécut pas longtemps à cette triste journée. »

— Tout bien calculé, l'aveugle doit avoir près de quatrevingt^ ans, demandai-je ^ riiipdou; comment est-elle venue ici ? Depuis combien d*années niche-t-elle dans cette pagode?

a Oui , Monsieur, elle a bien quatre-vingts ans, répon* dit Hanouman, et Ton prétend qu'elle achèvera son siècle* Le jour où elle quitta sa mère, ce fut ici qu'elle se sauva; un djogui^ un pénitent, logé dans ce petit temple, lui donna asile et s'offrit de la conduire à Tiroupatty, malgré la mauvaise saison , dans Tespérance d'être récompensé par les brahmanes ; mais quand elle perdit la vue sur la route, il l'abandonna. Tour à tour elle fqt» prise et laissée par des pèlerins, par des Sounyassii qui la faisaient chanter dans les villages et gardaient pour eux les aumônes qu'elle leur attirait. Dieu sait combien de voyages elle a entrepris dans les provinces du sud sans trop savoir où elle allait, sans arriver jamais là où elle désirait se rendre* A la voir si jeune , si afQigée , on en avait peur; d'abord on Taccueillait, puis bientôt on la re« poussait.

« Enfin , par hasard , Sougandhie , s'étant trouvée près. de ces hideuses statues , se rappela le repos dont elle avait joui, après une journée de fatigue, sous le toit de la pa« gode; elle se fit conduire au pied des sept géants et ne voulut plus s'éloigner ()e leur voisinagp. L^ plus grande

des deux petites pagodes , celle où nous sommes , devint son asile jusqu'à ce qu'un mendiant étranger Yen chassftt. Pendant quelques années , une fille infirme, haute comme le palanquin, associa sa misère à celle de Taveugle. Toutes les deux elles allaient demander Taumône sur la route; la petite mendiante avertissait Sougandhie de l'approche des passants, et celle-ci chantait , comme elle a fait ce soir, Monsieur, quand nous sommes venus de ce côté. Des jongleurs de Madras , qui se rendaient de Madouré dans leur pays, vinrent par hasard camper auprès de ces statues ; la petite fille infirme leur parut de taille à être escamotée ; ils lui proposèrent de les suivre, et elle partit.

a Depuis ce temps-là, Sougandhie est seule; il y a longtemps qu'elle serait morte, sans doute, si quelque puissance surnaturelle ne lui envoyait des secours, des aumônes , quelques grains de riz par la main des voya • geurs. Ainsi elle vit, elle végète, répétant ses chansons et ne se ra][^pelant rien autre chose de sa jeunesse. II ne lui reste plus assez de raison , après tant de souffrances , pour regretter ni pour se repentir. »

Les porteurs de palanquins étaient debout; ils regar*daient l'horizon et causaient entre eux, fumant l'un après Vautre dans un vieux narguilé cette drogue abrutissante qu'on appelle bhang. Comme les chevaux des caravanes, ils venaient de s'éveiller instinctivement quelques heures avant le jour; le temps paraissait assez beau désoiinais pour risquer le départ. La pluie ayant rafraîchi l'atmosphère , j'espérais goûter dans le palanquin un sommeil dont tout voyageur, en pareille occurrence, eût senti le - le besoin, a En vérité , me disais-je , voilà une nuit singulière passée en étrange compagnie ! Que n'ai-je les crayons de Goya pour fixer les traits des personnages à moitié fantastiques dont je suis entouré I d

Tandis qu'Hanouman rangeait mon mince bagage, j'eus

la curiosité de voir de plus près la vieille aveugle ; elle semblait respirer plus librement après cet orage qui lui avait causé de si vives terreurs. Ses cheveux gris et longs encore flottaient en désordre sur son cou maigre et ridé ; peut-être dormait-elle, car elle frissonna à mon approche, et articula quelques mots dans une langue que je ne comprenais pas. Sans lui adresser la parole , je me mis' à chanter un air indien dont j'avais eu souvent les oreilles étourdies; air assez gracieux, du reste, quand il n*est pas accompagné par un orchestre discordant. Tout à coup Taveugle se dressa comme un spectre , tourna ses yeux éteints autour d^elle, les leva vers le ciel, comme si elle eût cherché à se souvenir; puis elle arrondit peu à peu ses bras maigres , et s'accrochant à une note plus haute qui lui rappelait toute la phrase musicale , elle entonna, d'une voix encore vibrante , cette espèce de ballade. Ses mouvements étaient trop tristes pour paraître grotesques; une telle misère eût fait pleurer plutôt que rire. Peu à peu elle baissa le ton, posa un genou en terre, et imita la pantomime de la danseuse qui s'agenouille pour exprimer Tattitude suppliante de la maltresse de Krichna aux pieds de son amant. La mesure se ralentissait toujours, des larmes coulaient des yeux de Sougandhie ; elle les cacha dans ses mains et retomba sur son lit de paille, anéantie par une douloureuse fatigue. Au risque d'agir dans le sens de la double malédiction qui pesait sur elle, en cherchant à prolonger sa malheureuse existence , j'avisai au moyen de lui faire parvenir, à jours fixes, quelques poignées de riz. Hanouman fut chargé de Ten avertir.

Le palanquin se balançait aux épaules des quatre parias. Je jetai un dernier regard sur l'image bouffonne de Pouliar, la plus gravement comique entre toutes celles qu'on voit dans les pagodes, sur les statues des sept géants antédulivicns à la face hébétée, et laissant derrière moi les lépreux assoupis dans leur hutte, Sougandhie qui,

à force de sauAîr, avait oublié sa fatale histoire, je sautai dans le palanquin. « Allons, criai-je aux porteurs, en route I puîssiez-vous ne pins boire de vin de palmier avant de m' avoir déposé sur la grande place de Pondichérv. »

« En route > en route ! x> fit Hanouman d'an ton d'autorité , et nous parttmes au pas de course.

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