BUREAUCRATIQUE
INTERIEURS DE RUREAUX.
JÎIOGRAPHIKS.
M. de ? \i\ 1 m air, chef de division, oflkier de la Légion-d'Honneur, membre de l'Athénée el de plusieurs sociétés savantes, électeur du grand collège, ancien chef de bataillon dans la garde nationale, bous la restauration ;
Ré à Tours, département d'Indre-et-Loire, fils aîné de Dominique- Marie-Joseph-Torterue , dit Saint-Maur, de son vivant, huissier à Cliinon, et de dame blisabetli-Ursule-Marie-Théphot, son épouse; Élevé a la place importante qu'il occupe au ministère, grâce a l'influence qu'exerçait alors un cousin «le sa mère, un parvenu, l'une des grandes capacités de l'époque. Avant occupé les premières places SOU8 l'empire, M. de Saint-Maur se montra fort oublieux envers ce parent, ignorant mois doute ce qu'avait dit Massillon : Que lu religion de l'homme n'es/ souvent qui- ton amour et sa . ou persuadé que c'était à son mérite personnel ment qu'il était redevable de son élévation. Idolâtre de luiméme, il devint, d'après l'opinion de l'auteur immortel du Petit- Carême, l'athée le plus endurci. Cette bonne opinion de lui-même lui lit pousser l'obstination jusqu'à continuer à écrire, et cela de la meilleure foi du monde : Jr mus observe, dans les circulaires qu'il yail a MM. les préfets , malgré toutes les observations qui lui furent faites , pour ne pas blesser -on amour-propre, dans des ternies convenables, avec tous les ménagements possibles.
- liste et vaniteux , emporté, gourmand et libertin. D'une grande souplesse quand l'occasion le réclame , par conséquent, fier, hautain et dédaigneux avec ses inférieurs, \ivanl en garçon . dînant toute l'année en \ ille , se résen anl cependant la semaine .sainte, époque à laquelle il fait pénitence, dans un cabinet du cale aïs.
Quarante-cinq à cinquante ans, teint échauffé, titus poudrée, taille cinq pieds trois pouces, d'un embonpoint tolérable.
Habits noir on bien de roi, filets de casimir noir ou de cachemire, pantalons gris ou noir, chaîne d'or, lorgnon, mouchoir de batiste, bottes vernies, craquantes sur le parquet. M. iiimoxt, chef du premier bureau, ancien avocat, entré au ministère à la première révolution, en 89. Célibataire, homme d'une grande portée et d'un génie supérieur; seul chargé , et pour cause, de tout le travail de la division. Sortant rarement de son cabinet, et ne mettant jamais les pieds dans son bureau. Méprisant les bassesses et les llagorneries , détestant les visites et les compliments de nouvelle année , aidant ses employés de son crédit et de sa bourse, allant au-devant de leurs besoins, plaçant leurs enfants dans des collèges, et vivant ignoré au milieu de sa division. Ne dînant jamais en ville; plein de dignité avec M. de Saint-Maur, tenant toujours M. Clergeot, son collègue, à une trèsgrande distance. Bon et attable avec tout le monde.
Soixante-cinq à soixante-dix ans, physionomie douce et mélancolique, d'une bonne constitution, cheveux blancs, taille élevée.
Grande redingote grise, cravate blanche, gilet noir, croisant sur la poitrine, pantalon brun , bas gris, souliers couverts, chapeau à larges bords.
M. CLERGEOT, chef du second bureau, membre de la Légiond'Honneur, ex-compagnon du Lys, de la Société royale d'horticulture, électeur, garde national à cheval ; par amour pour l'uniforme, louant une monture les jours de garde et de revue.
Né à l'étranger, pendant l'émigration , neveu d'un ancien maître d'hôtel de la maison de Condé ; il entra dans les bureaux en 1815, au second retour des Bourbons. L'éducation qu'il avait reçue, mal dirigée, plus négligée encore, le rendait d'un placement difficile; enfin, à l'aide de recommandations, sa famille, alors tonte-puissante, avisa aux moyens, pour s'en défaire d'une manière convevenable, de le faire entrer dans l'administration. Le titulaire de la place qui paraissait lui convenir fut admis à la retraite, et, par suite de cette vacance, le neveu de l'ancien maître-d'hôtel de la maison de Condé acquit une position.
Comme il inspira, dès son entrée, assez peu de confiance, on lui intima l'ordre formel de ne jamais se mêler du travail et de ne jamais rien faire sans avoir obtenu des supérieurs une autorisation préalable, autorisation qui, par parenthèse, ne fut jamais sollicitée, il devint fort embarrassé de remploi de sa journée; il n'aimait pas la lecture, et il avait le bon esprit de croire qu'il n'était pas convenable qu'il passât tout le temps de la séance sur le dos de ses employés; pour surcroit de tribulations, les fenêtres de son cabinet donnaient sur une petite cour étroite et sombre, il n'avait pas
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même, pour charmer les ennuis de la solitude a laquelle il était Mme , la consolation de voir circuler les passants.
Le ciel eut pitié de lui : il trouva un procédé qui, sans être nouveau dans ic> administrations, le mit a même d'acquérir un peu plus de consistance. Pendanl une absence du chef de sa division, il fut chargé seulement d'apposer son visa au bas des rapports, circulaires, états*, etc . etc., el de tout le travail de son bureau qui devait lui passer sous les yeux ; car, malgré la défense qui lui avait
etc- laite, il lai était encore permis d'avoir les veux ouveits. \ l'aide
d'une encre très-épaisse, il raturait des phrases entières et les
répétait exactement au-dessus de ses prétendues collections : il poussa même l'envie de bien faire jusqu'à improviser quelques jambages pour rendre encore plus méconnaissable le travail raturé. Cette découverte lui donna de l'occupation; elle pouvait tant soit peu blesser Pamour-propre de l'employé corrigé; mais c'était pour lui si peu de chose que jamais cette considération ne l'arrêta.
Le neveu du maître -d'hôtel de la maison de Condé fut bien aise, peu de temps avant la révolution de 1830, de connaître Lectouie, le heu eau de ses pères, et d'y promener l'étoile de la Légiond'Honneur, dont sa boutonnière venait d'être décorée. H partit accompagné des rœux et des bénédictions de tous ses subordonnés, .son arrivée produisit un grand effet , on le reçut avec enthousiasme, on lui donna des l'êtes magnifiques; un ancien députe du Gers lui oi'liit la main de sa fille, Clergeol l'accepta. Ce fut un mariage purement de convenance; parti fort avantageux, pour le mari seulement, sons le rapport de la fortune. Madame Clergeot était, est même encore, une jeune personne brune, d'une belle taille, des yeux magnifiques et les plus belles dents du monde, de dix-huil à dix-neuf ans, peu comprise de son mari , qu'elle rend pire tous 1rs ans de charmants entants, bien «pie faisant lit a part, dit la chronique scandaleuse de la division.
De retour a Paris, après la révolution de juillet, M. Clergeot, non-seulement conserva -a place, mais il redoubla d'aplomb, et tous ses défauts prirent un développement extraordinaire Bavard, vaniteux et commun, il n'eut plus de» frein; M. de Saint-Maur, devant le |uel il avait toujours été petit garçon, s'aperçut du notable channl qui venait de s'opérer en lui, et m. Dumont se vit dans la de de lui défendre la porte de son cabinet. Ce fut alors qu'il devint grand faiseur île jeux de mots et de calembours, qu'il parla à but et à travers; qu'il attribua à Bolivar la découverte de l'Amérique, !'• poème de la Vestale au duc d'Angoulème, et qu'il comrendre de bonne heure a son bureau pour surprendre les employés en retard.
Quarante ans, beaucoup d'embonpoint, prenant du tabac en grande quantité, transpiranl facilement, cheveux rares, blonds et
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bouclés, favoris roux, veux à Qeur de tête, nez épaté, lèvres < jiaisses, lmit'ltes d'écaillé.
llahit bleu barbeau à boutons jaunes, gilet chamois, cravate de couleur, des breloques, foulard, pantalon gris sans sous-pieds, pieds larges, toujours mal chaussés.
M. foiitin, sous-chef du premier bureau.— Père de famille, homme tranquille, taille sut le patron de M. Dumont, dont il partage les principes et la manière de voir.
Quarante à cinquante ans, mise fort simple.
m. laudigeois , sous-chef du deuxième bureau. — Célibataire, cousin par alliance de M. Clergeot; voix llùtée, se trouvant mal à l'odeur d'une pipe, n'ayant de sa vie pénétré dans un cale, candide connue une jeune tille, d'une apathie cl d'une monotonie désespérantes, possédi nt une belle main, élevé dans l'horreur des mauvaises sociétés; dans son lit a dis heures, levé à sept ; envié pour leurs demoiselles par toutes les mères de famille de sa connaissance.
Doué de plusieurs petits talents île société, jouant assez proprement la contredanse SUT le Qageolet, empaillant des petits oiseaux, écrivant tout le testament de Louis XVJ dans une pièce de vingt sous, et le Pater dans une pièce de cinquante centimes; de ces gens à finstar de Thomas Diafoirus, dont tous ceux qui les voient en parlent comme de garçons qui n'ont pas de méchanceté; conduisant les dimanches et les fêtes ses petits cousins, les petits Clergeot, à la promenade.
Vingt-neuf à trente ans, très-maigre, cheveux longs, yeux cernés et battus, peu de barbe, bouche malpropre, habits mal tailles, pantalons larges, gilets trop courts, bas blancs en toute saison, coiffure a petits bords, souliers lacés; chapeau chinois dans la garde nationale pour éviter les nuits au corps-de-garde.
m. Doi.TUEMEn , commis principal. — Plat et hautain, rapporteur, véritable mouche du coche, arrivant le dernier a son poste, faisant tous les matins son rapport au chef de division; confident et messager de ses amours ; pédant et taquin ; joueur et débauché; l'effroi des expéditionnaires et des surnuméraires sur lesquels il exerce un pouvoir absolu, illimite; ne faisant grâce d'un point ni d'une virgule; s'oc.iupant , une partie de la séance, de ses ongles, île ses mains ci de ses oreilles; employant l'autre partie en visites dans l'intérieur de la division, à la cheminée de .M. de Saint- M.iu , auquel il conte des gaudrioles, ou dans le cabinet de M. Clergeot, duquel il «pie une invitation à dîner. Rentré à son bureau a trois heures, il se campe dans son fauteuil de canne, percé pour son osage particuliei au milieu du siège en maroquin vert. Vite fois installe, il fui' le temps in classant quelques dossiers dans ses cartons, ou contrôle le travail des infortunés que leur mauvaise étoile a placés sous ses ordres.
Cinquante à cinquante-deux ans, sec el ri, uni'; cheveux gris, crépus, front bas, sourcils épais, nez aqnilin, lèvres pincées, teint bilieux.
Habit brun, gilet noir, pas de montre, pantalon brun, bas de soie noirs, souliers découvei i>, fort propre sur sa personne ; déménageanl deux Ibis l'an, afin, dit-il, de ne pas monter su garde. m. grisard, commis d'ordre. — Père de famille, depuis une vingtaine d'années dans les administrations, après avoir quitté sa maison de commerce, qu'il a vendue pour venir au secours de son beaufrère, compromis dans une faillite. Brave garçon, d'humeur joviale, bien avec tout le mond ■; ayani ses deux lils placés par les soins de M. Dumont dans un collège de Paris; d'une ignorance complète en politique ; < ouranl toutes les fêtes des environs de Paris; organisant pendant la belle saison des parties de campagne cl '1rs dîners sur l'herbe; aimant assez la bonne chère; grand joueur <ic boston et de bouillotte; recevant le jeudi soir seulement, et toute la semaine ées avec madame Grisard, lionne grosse maman, excellente femme île ménage, pleine d'ordre et d'économie, qui, depuis nue ses deux garçons sont au collège, se passe de domestique et fait tout elle-même. m. Grisard est du très-petit nombre îles employés en» bantés de leur sort.
Quarante-cinq a quarante-huit ans, faux toupet, physionomie franche et ouverte , teint colore , trapu, boucles d'oreilles imperceptibles.
Habit marron, cravate de couleur, linge blanc, pantalon bleu, guêtres en casimir noir, gilet de <■ inleur, un rotin, un carrick à trois i- l'hiver, fumant sa pipe le matin, a sa fenêtre, en se levant ; •ut-major dans une compagnie de chasseurs. M. riffé. — .Ne a Troyes en c hampagne , trente-deux ans de sen ice, ,i commis libraire, poussant jusqu'au fanatisme le respect envers se- supérieurs; admis dans l'administration sons le régime de la terreur; long-temps en Imite aux persécutions des jeunes gens de la division, réglé comme un papier de musique; inscrivant, depuis lépart de '1 royes, tons le. événements, toutes les actio - de sa vie, jour pai jour, semaine par semaine, année par année. M. Riffé, pendant sept années consécutives, porta le même chad . qu'il aimait comme le premier jour où il en !it l'acquisition : il le porterait pr bablement • - un dé lorable accident qui
■ ii jamais. Ce chapeau , qui sans doute avait été acheté - l'intention de préserver le teint de -on propriétaire des atteintes du s ■!.■.!, ava t d'immenses bords, et, bien qu'il le brossât plusieurs ur , le teneui de livres ne s'apercevait pas que le- bonis remuaient insensiblement. Enfin, un jour, a quatre heures dix minutes, moins pressé de quitter le bureau qu'à l'ordinaire, au mon, eut ou il -. disposait a en orner sa tète, il ne put se
refuser à l'évidence, les bords du cbapeau avaient entièrement disparu, et il n'en restait exactement plus que la calotte.
H concentra toute son indignation en lui-même, ce qui n'était pas peu de chose, si l'on s'en rapporte à M. Lacretelle aine, qui prétend qu'une indignation contrainte est la plus énergique des impressions que le cœur humain puisse recevoir et conserver! Peut-être même, à la suite de cette affaire, il eût été possible que M. Rifl'é devint poète, car Juvénal dit aussi quelque part que l'indignation fait le poète. RifFé eut la force de recevoir et de conserver la plus énergique des impressions; mais il ne devint pas plus poète pour cela. 11 ne proféra pas une parole, il ne sourcilla même point; sa physionomie , sans devenir pour cela plus spirituelle, conserva néanmoins toute sa sérénité, et, avec un sang-froid, une résignation et une présence d'esprit dignes des plus grands éloges, il déposa les restes de son malheureux couvre-chef sur un des cartons qui décoraient son casier. Il confia, seulement en s'en allant, l'aventure à Laurent, le garçon de bureau, qui, après lui avoir fait avaler un grand verre d'eau, lui prêta son chapeau.
Rentré chez lui, sans pour cela avoir avancé d'une seconde l'heure habituelle de son retour au logis, la malheureuse calotte lui apparut. Après avoir changé de chaussure, avoir éteint son rat, et allumé sa chandelle, il s'achemina lentement du côté de. sa commode et s'j appuya la tête dans les deux mains. Après être resté quelque temps dans cette position, qui à la longue aurait pu devenir fatigante, il retira du fond de l'armoire placée derrière son lit un grand livre dont la poussière qui le couvrait témoignait de l'usage peu fréquent qu'il en faisait. Rill'é le déposa sur sa commode, l'ouvrit et inscrivit à l'encre rouge l'événement de la journée au-dessous d'un autre événemeiil rapporté en ces termes : J.e 7 /écrier 182!), à huit heures trente-cinq minutes du matin , en me rendant à mon bureau, tombé sur mon derrière dans lu rue des Maints-Pères, en mettant le pied gauche sur un fragment de poireau étendu à terre, il referma son livre , le remit en son lieu et place , poussa la porte de l'armoire , en enleva la clef qu'il déposa dans un des tiroirs de sa commode, et il reprit sa posture favorite dans une vieille bergère devant la cheminée, en proie à la mélancolie la plus profonde.
Le lendemain il arriva à son bureau comme à l'ordinaire, la tète couverte d'une casquette, et remit à Laurent la coiffure qui lui avait été confiée la veille. Quelques jours après, sur les dix heures, il rentra à son bureau le dernier de la division , ayant sur la tête un chapeau neuf, dont les bords étaient au moins le double de celui qu'il avait perdu : il était suivi d'un individu portant un étui énorme. Arrivé à sa place, il solda le prix du chapeau et de son étui, il dé-
posa te chapeau oeuf dans l'étui, le ferma i la clef e! garda toute la journée le silence le plus absolu.
Ce l'ut a la persévérance d'un de ses collègues qu'il fut redevable delà métamorphose de sa coiffure, à M. Desroches, qui, tous les j< urs, pendanl la sieste que faisail M. Riffé après sou déjeuner, diminuait les bords du chapeau jusqu'à ce qu'il tùt amené a l'état déplorable "ii il le trouva réduit; il eul beau s'avouer coupable, M. Desroebes . de cette mauvaise plaisanterie, qu'il expia en n'en Taisant plus de nouvelles, le vieil employé, loin île lui eu vouloir le moins du inonde, l'en estima davantage, persuadé qu'il tut que la confession • le ( ette faute n'était de sa pai l qu'un acte d'un dévouement sublime; qu'il voulait tout bonnement, en B'avouanf le coupable, désarmer -a colère, el que le véritable auteur de la sottise impardonnable à lui tait.-, et dont la mutilation du chapeau n'était que le prétexte, était M. Cardouin , auquel il voua depuis ce jour une haine implacable.
M. Riffé, dans la crainte des enfants qu'il abhorre, n'a jamais pris ■le compagne; il fait lui-même son petit ménage, et jamais n'a pu se résoudre a confier a un étranger la clef de son domicile. Toujours il fut excellent, d'une obligeance extrême, mais d'un amour-propre -il au domino. Depuis trente-trois ans, un au juste avant son entrée au ministère, il dîne au même endroit, à la même place, et si par hasard il arrive, lois du changement d'un des garçons du restaurant , que -a plaie M.it occupée, il s'assied dans un coin de la salle, bien en Mie, |e i hapeau île travers, agitant convulsivement obes poui témoigner de son mécontentement jusqu'à ce que sa plaie lui soit restituée.
Jamais notre homme ne fréquenta d'autre café que celui dont il esl devenu le doyen et du mobilier duquel il fait partie, sans jamais B'étre douté qu'il lut vendu plusieurs fois comme achalandage de l'établissement. Après son dîner, ton-, les joui- que Dieu fait, a six heures précises du soir , M. Riffé se rend à son café où il fait une petite méridienne en attendant se- partners an domino. Il lisait autrefois les journaux, mais il J a renoncé depuis une discussion qu'il eut a ce sujet avec la dune du lieu Des qu'il était arrive, après avoir accroché sa canne et son chapeau à un patère, il faisait le tour du café, l'emparail de tous les journaux qu'il trouvait libres, commençai" à s'endormir à la seconde colonne et finissait par se coucher sur la pile de journaux qu'il avait amasses. On avait toutes les peines du monde a lui faire lâcher prise, il prétendait qu'il avait le droit de ne les rendu' qu'après en avoii pris lecture; la maîtresse se de la majorité pour lui donner tort; il la prit en grippe et ne lui pardonna jamais ce qu'il appelait la dernière des retés qui venait de lui être laite. D'autres a sa place ayant à se plaindre, auraient choisi un autre endroit pour y pas-er leurs - : pendant une heure ou deux il en eut l'idée; mais il recula
devant la pensée qu'il lui faudrait renoncer a ses anciennes habitudes. U inscrivil cette aventure dan6 le grand livre, et avisa aux
moyens de tirer une vengeance éclatante de l'oubli des convenances et de l'emploi des mauvais procédés à son égard. Il s'ingéra, le lout dans l'intention d'humilier cette femme, de payer d'une façon toute particulière. Connaissant parfaitement le prix de tous les objets de consommation, il savait toujours a combien se montait la dépense qu'il venait de faire; au moment de se retirer, il avail soin de tenir sa monnaie tonte prête dans la main, et, saisissant l'instant où sa victime était seule, il se dirigeait doucement de son côté; arrivé a deux ou trois pas de sa destination il avançait à reculons, et jetait, eu tournant le dos, son argent sur te comptoir.
Ce petit manège dura pendant trois aimées : le café passa alors en d'autres mains; M. P.ilï'é avait tellement contracté l'habitude de ce nouveau mode de payement qu'il paya encore long -temps de cette manière le successeur, qui croyait avoir hérité de sa vieille rancune.
Depuis son arrivée à Paris, il occupe le même petit logement, il a conservé les mêmes fournisseurs, leurs lils ou leurs neveux. A onze heures un quart il quitte le café et rentre chez lui. Il va sans doute en rentrant se mettre au lit? pas du tout. Immédiatement après avoir changé de chaussures, avoir éteint son rat, allumé sa chandelle, endossé une petite carmagnole, s'être couvert la tête d'un bonnet de coton, avoir fait un grand feu dans la cheminée, il vient se camper dans sa vieille bergère, les pieds étendus sur les chenets. Il s'endort dans cette position, et ce n'est ordinaiiement (pie la chute d'une bûche sur les jambes, ou le froid qui vientle saisir quand le feu s'éteint, qui l'obligent à regagner son lit. I) est alors trois heures du matin; c'esl cette heure qu'il choisit de préférence pour faire son lit : malgré les plaintes réitérées de ses voisina, rien au monde ne lui fera changer sa manière d'être. Tous les ans il sollicite un jour de congé , un seul jour dans Tannée, pour faire sa provision de bois.
Arrivé le premier au bureau, il est le premier à lire le journal dont on l'a chargé de faire l'abonnement et de classer la collection. Il sort le premier. Depuis trente-deux ans, à l'exception des fêles et dimanches, du jour de sa provision de bois et du séjour forcé dans sa chambre, à la suite de la chute sur son derrière dans la rue des Saints-Pères, à quatre heures moins un quart il commence à promener la brosse sur ses effets , et son tiroir est fermé au premier coup de quatre heures à l'horloge du ministère.
Soixante-cinq ans. De ces physionomies qui ne disent pas grand'- ( -luise. Front chauve, ('es dents excellentes, bon pied, bon <eil , belle main, aimant la gaudriole.
Redingote blanche en été, houppelande en hiver, gilet de cou-
leur, pantalon Bans bretelles, bas chinés, souliers à boucle ur le fanant la I ■ canne d'épine, chapeau connu, habit
râpé et parapluie en permauence a son bureau. m. c.\Hi)un\ . vérificateur. — Né à Saint-Jost-de-l.ussac, »
âge en s linl >nge, cadel d'un quatrième mariage Vu s irtir du
'i lui lit embrasser l'étal ecclésiastique. A l'époque de la
Révolution, le jeune Cardouin jeta le rroc au\ orties, et, après
a\"ii pendant quelque temps travaillé chez un avocat au Parle-
ment , il entra au ministère - iua le Directoire.
1 1 ihal i e marqué au B, d'un tempérament secondaire, barde en toute Baison de flanelle «le la lête aux pieds, vivant seul, mangeanl seul, donnant seul et s'amusant seul; faisant lui-même son ménage el -a cuisine. Gourmand comme tous les égoïstes, vienx coureur, sournois et vindicatif, cultivant des fleurs sur sa terrasse; upant de chimie, de physique el de distillation, grand amateur de tableaux , de gravures , de médailles et de i oriositi s.
Envieux de toute espèce de mérite ou de réputation. Possédani ,i tend le grand talent de tout avoir pour rien, et rencontrant toujours des occasions extraordinaires. Au courant de tous les débats de la cour d'assises, quittante trois heures son bureau les jours .f \e< iitoii. Avant sur la conscience la mort de plusieurs chats surpris sur >a terrasse et la fin malheureuse d'un vieux carlin qui ii.i sur son paillasson. Méprisanl de tout son cour ses collè- . qui le lui rendent bien; recherchant avec empre-^ement l'occasion de lancer quelque épigramme, quelque bonne méchanceté, s. m- toutefois avoir l'air d'y toucher. Jamais de sa vie M. Cardouin n'a rendu une visite a un collègue malade; il n'assista jamais à un enterrement. Brusque et impoli avec ses supérieurs, il est grossier et suffisant avec se? camarades.
ante-six ans, l'œil cave, le teint plombé, d'une maigreur effrayante, perruque noire, grande redingote brun.', aucune apparence de linge, gilet noir boutonné, culotte de velours noir, bas de • lie, Milliers couverts, un parapluie toute l'année a la main, chapeau a forme base.
M. DEsnocHKs, expéditionnaire. — Décoré de juillet, célibataire, bon, serviable, ennemi de l'arbitraire et du en générai.
Destiné, par Boite de l'indépendance de -es opinioni . toute sa vie aux appointements de quinze cents trancs.
Orphelin dès l'âge de dix ans, il ic-ta aband nue aux -oins d'un oncle, son tuteur, qui obtint pour son neveu, liis d'un militaire mort au -> admission dans un collège, aux Pyréni
* jeune Desroches eut toujours en lui le germe de cel amour de l'ïn-
, laine, qui jamais ne lui permit de s adonner à des étui
rieuses : il avait quatorze an-, qu'il n'était pas encore
-ur l'orthographe, mais il était de la première sur la clarinette
et la balle au mur. Intimement persuadé que le latin était une langue morte qui ne le mènerait à tien, et que l'étude «les mathématiques ne le ferait jamais entrer à l'École polytechnique, puisque dans toutes les lettres que lui avait adressées son oncle il lui taisait toujours entrevoir la carrière administrative comme la plus belle des carrières, qu'il lui fallait avant tout se faire une belle main, qu'une belle main conduisait à tout, une fois qu'il crut avoir obtenu une belle main, il se reposa. In matin, après le déjeuner, une chaise de poste s'arrêta devant la porte; l'écolier y monta, et quitta le collège, sans savoir s'il devait le regretter, a peu près aussi avance que lorsqu'il y était entre, accompagné de son oncle, qui, le lendemain de leur arrivée à Paris, le plaça dans le ministère, aux appointements de douze cents francs, après deux mois de surnumérariat. Il n'entendit plus parler de son oncle, qui, pour les soins qu'il avait prodigués à son neveu, préleva une quarantaine de mille francs qui devaient revenir à ce dernier sur la succession de ses père et mère.
Desroches fut long-temps le persécuteur du papa Riffé, son collègue, devenu son ami le plus dévoué depuis la main aise plaisanterie du cbapeau. Partout il se. fait le champion des opprimés, il aime de passion les bals et les grisettes, auxquelles il procure des billets de spectacle. D'une certaine force sur la clarinette, il remplace souvent ses camarades musiciens attaches à des théâtres, enchantés de l'occasion.
Plusieurs fois il avait prévenu M. Doutremer qu'il commençait à se fatiguer d'être depuis long-temps la victime de ses tracasseries ; le commis principal n'en tint aucun compte : Desroches ne trouva pas d'autre mo\en, pour tenir sa parole, que de lui taire l'application sur la face de deux soufflets, à la suite d'un rapport que le bon apôtre a\ait fait contre lui au chef de bureau, le chevalier Clergeot. P.iflé pensa tomber malade en pensant aux suites de cette affaire, qui aurait pu lui enlever son ami. M. Dumont, qui l'aimait beaucoup, intercéda pour lui auprès de M. de Saint-Maur, et Desroches en fut quitte pour ne pas être compris cette année-là sur l'état des gratifications, et la part qui devait lui revenir alla de droit à l'ami Doutremer, qui l'avait sollicitée.
Desroches était artilleur de la garde nationale lors de son licenciement; depuis il fait partie d'une compagnie de voltigeurs dans laquelle il a eu l'honneur d'être nommé sous-lieutenant, à l'unanimité, au grand regiet de M. Clergeot.
Vingt-cinq a vingt-six ans, beau garçon, taille de cinq pieds cinq pouces, moustaches noires et épaisses, favoris sous le menton, épaules larges.
Redingote noire boutonnée, col noir, pantalon d'uniforme, boites a talons, grosse canne, chapeau bas de forme.
>i. u».\.\i;iiL r , expéditionnaire. — Ex -maréchal -des -logis" au deuxième régiment «I»' cuirassiers de l'ex-garde ravale. Entré au ministère en 18'.!". Marié depuis à une jeune veuve qui lient un bureau de labac, el père de deux curants. Attaché le sur, comme vu m de livres, dans une mai- on de commerce. Consacrant, lui e1 sa femme, grands a nateurs de spectacle, toute la semaine aux affaires et le dimanche aux plaisirs. Franc, loyal el intelligent, doux et poli avec tout le monde, conservanl sa dignité avec ses supérieurs, bon el serviahle avec ses collègues.
Vingt-neul à trente ans, physionomie régulière, nez aquilin, lèvres épaisses , moustaches el ravoris blonds, touinure distinguée.
Redingotte téte-de-uègre, col noir, gilet de couleur, pantalon bleu t bottes, chapeau ordinaire. Caporal de grenadiers dans la deuxième légion de la garde nationale.
ki GENE mûrisse u . — Né a Paris, lils unique de M. Morisseau, ain ien commis d'ordre, décédé dans l'exercice de ses fonctions depuis deux ans environ . à la suite d'une malad e longue et douloureuse. Entevé a ses études avec la promesse de remplir un jour la place qu'occupait son père, f.e jeune Morissem et sa mère inlirme n'ont pour >uh>i--tef qu'une très-petite rente ipie son père leur a laissée. .Madame Morisseau sollicita une pension comme veuve d'un ancien employé; mais plie lui lut refusée par la raison que son mari était décédé avant d'avoir atteint ses trente années de service. Accable de travail pendant la semaine, esclave des volontés du digne M. D.iutremer, le pauvre enfant passera les plus lielles années de sa vie dans les pi nations de toute espèce, soutenu par le seul espoir d'obtenir un jour la survivance de la place de son père.
Le dimanche et les fêtes , quand le temps est beau , Eugène se promènera avec >a mère dans une allée déserte du jardin du Luxembourg ou des Tuileiies, redoutant de rencontrer d'anciens camarades de collège avec les costumes desquels le sien, qui est celui de huis les jours, sera loin de rivaliser.
Depuis son entrée au ministère, il est chargé de mettre en ordre la bibliothèque de son chef de bureau, M. Dumont, prétexte qu'a pris eel excellent homme i our lui abandonner sur son traitement
une entaine d'écus, <'t ipi crédil et ses instances réitérées
n'ont po parvenir encore à faire passer au\ appointements.
Seize à <1 ix-sepl an-, doux, intelligent, bien élevé, d'une grande politesse avec tout le monde, faible, étiolé; menacé, comme son père, de succomber à une maladie de poitrine.
Mise très-simple, i wr.hxi, garçon de bureau. — Se en Savoie. Depuis long-temps dans les ministères. \\.u,l acquis la connaissance intime des us et coutume* de la bureaucratie; devinant toutes les pensées, toutes
les intentions de l'employé à son pis et son allure ; esclave de sa c.onsgne, économe, soigneux, discret. Prêtant a la petite semaine, achetant et retirant les reconnaissances du Mont-de-Piété ; vendant par tempérament draps, argenterie, bijoux, elc ; redevable à son industrie d'une certaine indépendance de position qui le met à même de remplir sa place pai-de-snusla jambe.
Soixante à soixante-deux ans, cheveux blancs taillés en brosse, taille moyenne, bourgeonné, replel , col court, apoplectique.
Tenue de garçon de bureau, abandonnant le costume de l'État après la séance, cl sortant du bure m avec un habit indépendant.
Appointements, 900 Irancs. Étrennes et revenans-bons, 300 francs. Casuel, commissions prélevées sur les déjeuners, messages, reconnaissance de solliciteurs, etc., lôO à 200 francs. Gratifications, de 60 à 80 francs. Habillement, chaussure et coiffure, etc , etc. , aux frais de l'État. Ce qui met le tevenu des gaiçons de bureau à 1,200 francs, «00 francs et COO francs audessus de celui des expédit onnaiies de d< uxi. me, troisième et quatrième clauses, et de beaucoup au-dessus encore de celui des surnuméraires, qui ne touchent rien.
DUFi-Os, garçon de bureau. — Ex-canonnier de marine, neveu du précédent, Promettant de marcher sur le* traces de son oncle; ( li queur, ancien caioibur de régiment; bon diable au fond; faisant, connue on dit, son balai neuf.
Ymgt-buit à trente ans, joli brun, taille élevée; favoiis épais encadrant le menton, comme qui dirait un sous-pied de guêtre; r.c se croyant pas encore assi i d'importance pour sor ir en ville avec un autre costume que celui que lui octroie le gouvernement.