SCÈNE 1J
CHAULES, FA NX Y.
( FIABLES. — Tiens, c'est toi... c'est bien heureux ; voilà deux heures que je l'attends.
FANNY. — C'est pas vrai. Pas vrai , c'est pas vrai? Tu as l'air fâché, tu ?euï me gronder : je l'ai pas mérité. J'ai dit dans ma lettre de bonne beure , il est pas tard. (Elle tire sa montre.) Huit heures, vois-tu, chéri, huit heures. Bal ce qu'on ne va pas ni'cmbrasser... voyons... c'est bien heureux... Il faut vous le dire encore. Attends que j'ôle mon chapeau. (Elle retire son chapeau.) Que je vous baise moi seule, à présent, moi seule, pas vous... pas vous... On m'aime donc encore un peu?
lu Mi i.ES. — Tu es folle.
FANNY. — Tu t'es pas impatienté, en (n'attendant î T'est pas nu faute; tu n'es bien nentil... te matin... nentil, nentil... ne veux encore vous n'embrasser, baisez vol' tetile femme, gros ninet... soyez bon.
chaules. — Connue lu es fraîche, co matin,
PANNY. — Farce que je suis venue vite.
CHARLES* — Tu es toute gentille.
FANNY. — Et toi aussi, mon chéri.
CHARLES. — Tu n'as pas chaud à tes menottes... {Il lui baise les maiiis, qu'il relire de leurs gants.) Ton petit nez est tout froid.
fanny. — C'est signe que je me porte bien... Mais comme vous êtes donc galant, ce matin... j'ai donc bien fait de vous apporter ce que je vous ai apporté.
CHARLES. — Et qu'as-tu apporté?
fanny. — Je veux, avant tout, vous embrasser... moi seule... non pas vous... moi seule... à la bonne heure... Comme je suis t'y contente de vous voir si gentil. J'avais si peur que tu soycs fâché! Dis donc, bibi?
Charles. — Minette?
FâNNY. — Qu'est-ce que j'avais sous mon manteau, quand je suis entrée?
Charles. — Je ne sais pas ; mes bretelles , peut-être ?
fanny. — Non, elles sont dans ma poche, les voilà.
chaules. — Je ne sais pas.
fanny. — Un pot de raisiné que maman m'a envoyé pour mon hiver. Tu l'aimes, le raisiné? hein ! gros scélérat ! tu l'aimes?
Charles. — Oui, assez... Pauvre minette!
fanny. — Tiens , comment trouves-tu cette petite collcreltc-là ? C'est la première fois que je la sors.
Charles. — Bien gentille... Garde ton petit bonnet de dessous... mets-le un peu de côté.
fanny. — Comme Clarisse ?
charles. — Non , comme ça.. . bien. Ça a l'air mauvais sujet.
fanny. — Dis donc, chéri, vas-tu finir mon portrait aujourd'hui ?
charles. — Oui, ma biche, quand je t'aurai embrassée.
fanny. — Non, non, je ne veux pas... je veux que tu travailles; je suis venue pour te faire travailler... Non...
laisse-moi.... laisse-moi , ou je vas crier Maman!
non... veux pas.... oh! tu me chatouilles.... ah! ah !
ah! ah!... maman... non... l'en prie... sois raisonnable...
à la bonne heure... Tiens, dis donc, où donc qu'est ta
pendule?
CHARLES. — Ha pendule?
1 \n\y. — Oui , qui était là.
Charles. — Je l'ai donnée à raccommoder. FANNY. — Et le verre aussi?
Charles, souriant. — T'es bête !
i awy. — Pas tant que tu crois... Elle est chez ma tante *,
et très-bien; pourquoi ne pas me dire la vérité? Charles. — J'avais un billet ; tu sais, ce billet à la fin du
mois ?
fannv. — Tu l'avais , l'argent du billet. Dis donc plutôt que
c'est le dîner de madame chose.
CHARLES. — Je ne sais pas ce que tu veux dire. fanny. — Là-bas, du côté de Tivoli... la porte à {;auche...
Je sais tout, va, sois tranquille... mauvais sujet! Et tu
ris, encore.
Charles. — Et toi aussi.
fanny. — Parce que j'ai pas de cœur. Alors, baisez-moi.
Si vous me l'aviez dit, j'avais des fonds à ma disposition. Charles. — Vraiment !
fanny. — J'en ai même encore; j'en aurai toujours. Je suis
à la télé de cinquante francs ; les veux-tu ? à charge de revanche. Charles. — Non, merci, bonne chatte... Est-ce que tu
serais venue sans me trouver ?
iwny. — Cinq fois, au moins. Ton horreur de portière m'a
répondu : Quand on vous dit qu'il est sorti. Mais d'un
ion, tu sais, c'est le ton qui fait la musique. Je la déteste,
c'te vieille horreur de hossue-là, qui te vole ton sucre et
ton cirage.
Charles. — Viens l'asseoir là, à côté de moi ; viens, bichette.
* L-' mont-de-piété, tradition popnlaire.
i \v\v. — Non... tout à l'heure... Dis donc, chéri, tu sais bien, ma mère, qu'était si mal ?
chaules. — Oui... eh bien ?
fanny. — Eh bien , mon chéri, elle est tout à fait remise... J'y ai envoyé cent francs.
Charles. — Tu as donc volé un coche ?
FANNY. — J'ai rien volé du tout ; c'est du mois dernier, que nous avons passé, pour ainsi dire, toutes les nuits. Pour lors, la dame , (pie sa demoiselle s'est mariée, a donné de sa part 500 francs à l'atelier, pour être départis entre nous. Y en a d'anciennes qui disent qu'elle en a gardé la moitié... Tout ce que je sais, c'est que je suis toujours bien contente de ce qu'on m'a donné.
Charles. — Alors , tu vas m'embrasscr.
fanny. — Par exemple !
Charles. — Si tu rapprochais un peu la chaise?
fanny. — Comme ça?
Charles. — Un peu plus.
fanny. — Non, monsieur, ça vous empêcherait de travailler, je ne veux pas... non... lu n'es pas raisonnable. .. non... restez... en place... Non, je t'en prie... je suis venue pour que tu travailles... non... maman !
Charles. — Je t'en prie.
fanny. — Non, c'est toujours la même chose... je ne viendrai plus, je t'empêche de travailler.
Charles. — Êtes-vous ma bichette?
FANNY. — Oui... mais je ne veux plus qu'on m'embrasse... Non... non... maman... (Elle se sauve, Charles court après elfe cl l'embrasse.) Non.... comme tu es méchant maman! veux pas laisse moi
Qu'c'est bête !
Charles. — Tu ne m'aimes plus.
FANNY. — Si, mais pas tout de suite. (Elle reprend sa
place près de lui. D'un ton mielleux.) Est-ce qu'on boude sa niiii ?
Charles. — Laisse-moi... •
fann^ , U cajolant. — Je ne veux pas qu'on boude
n'aime pas les boudeurs... Fil que c'est laid !... (Changeant de ton.) Tu es injuste, va... t'ai fait dé la peine... Eh lien! je vous demande pardon... bats-moi... tiens, bats-moi; j'aime mieux ça que de te voir fâché.
chari.es. — Pauvre chatte.
FANNT. — T'aime tant, mon chéri à sa nini... Vous ne l'aimez plus, la nini? (Elle, l'emûrassc.)
(Silence.)
Charles. — Est-ce que je ne t'ai pas dit que j'avais à sortir ce matin ?
FANNT. — Je m'attendais à ça... c'est toujours la même, chose.
chari.es. — Non, vraiment, je t'assure.
FANNT. — Je ferais bien mieux de ne plus venir jamais vous voir.
Charles. — Tu étais donc venue pour rester?
FANNT. — Oui , bête que j'étais, et puis dîner avec vous.
Charles. — Pas aujourd'hui... j'ai à sortir, je te dis.
fanny, les yeux mouillés de fleurs. — Vous avez toujours à sortir, à présent , quand je viens. Y a long-temps <; ie je m'aperçois que vous ne pouvez plus nie sentir... moi qu'étais si heureuse hier en vous écrivant que je viendrais aujourd'hui.
CHARLBB. — Tu es enfant.
r \.\\y. — Tenez , je m'en vais. .. je tfteherai de ne plus revenir... Et moi qui dis tous les jours à ces demoiselles (pie vous êtes si bon pour moi, si gentil !
Charles. — Tu vois, toujours des scènes, à présent.
84 SCÈHES POPULAIRES.
FANNY. — Parce que vous ne m'aimez plus... parce que vous voudriez me voir morte, ça vous débarrasserait de moi... Eh bien ! non, tu n'es pas méchant ; j'ai tort de te dire ça... si tu savais comme je t'aime!... Soye malade, mon chéri... tu verras comme je te soignerai bien... T'en va pas... t'en prie.
Charles. — Il le faut, je te dis... j'ai à sortir; c'est pour affaires; je dîne en ville.
fanny, sanglotant. — Je m'en vas... Tenez, vous êtes un méchant... L'autre fois, vous m'avez boudée huit jours parce que je vous ai parlé dans la rue : j'étais si heureuse de vous voir, que je n'ai plus pensé que j'avais mon carton... comme vous m'avez traitée, ce jour-là! comme la dernière des dernières !
Charles. — Tu en as encore pour long-temps ?
fanny. — Je tâcherai que ça soit la dernière fois... car je vois bien que vous ne m'aimez plus... c'est de ma faute; je ne vous en veux pas. C'est égal , c'est pas autrefois que vous auriez laissé passer ma fête sans me la souhaiter.
Charles. — Parce que je t'avais promis une robe?... Je te la donnerai, ta robe; tu l'auras.
FANNY. — Oui , la semaine des quatre jeudis.
Charles. — Oh! quel ennui!... Tiens, la voilà, et ne me tourmente plus. (Il court à son secret aire, prend quelques pièces qu'il jette sur le taulier de ia grisclte; la petite fille reste quelque temps stupéfaite , pousse un cri, et laisse tomber sa tête sur le dos de sa chaise.)
Charles, la prenant dans ses bras. — Nini !... Nini !... qu'as-tu ?. . . Nini ! je t'en prie. . . Nini ! Comme elle souffre. . . comme son pauvre cœur bat.
fanny, revenant à elle. — Comme ça m'a fait mal!... ce n'est rien... Tu pleures aussi?... pauvre chéri!... Tiens,