‹ Scènes populairesChapitre 58 sur 201 · THÉODORE, MADAME POTAIN · texte numérisé non relu

THÉODORE, MADAME POTAIN

madame POTAIN. — Bodjout , Théodore ; vous passez bien fier, ce matin !

Théodore. — Je n'passe pas, madame Potain... J'reste, au contraire, bien désolé, allez...

madame potain. — Qu'est-ce que vous avez donc? Effectivement , tous avez la physionomie toute je ne sais comment.

Théodore. — On l'aurait à moins... J'ai du chagrin, madame Potain, et un fier, de chagrin.

madame POTAIN. — Contez-moi ça, Théodore; seriez-vons amoureux ?

Théodore. — Comme une bête , madame Potain !

Madame potain. — N'y a pas de mal à ça, Théodore, n'y a [ as de mal à ça; et c'est-y de quelqu'un que ça puisse coïncider a\ec vous?

THÉODORE. — Oh! trop bien coïncider, pour mon malheur.

MADAME POTAIN. — vraiment ?. .. ça serait-il dedans la maison?

1 1 i SCÈNES POPULAIRES.

Théodore. — La porte à côté de la vôtre , n'y a que le plomb qui vous sépare.

MADAME POTAIN. — Comment... c'est possible! la petite à ma voisine?

Théodore. — Vous y êtes... Vous le saviez, beim ! vous l'saviez? vol' parole d'honneur.

madame POTAIN. — C'est la première nouvelle... comme il n'y a qu'un Dieu !

Théodore. — Hcim!... est-elle belle? l'est-elle de belle?

madame POTAIN. — Elle n'est pas mal.

Théodore. — Vous appelez ça pas mal, vous, madame Potain !

madame potain. — Écoutez, Théodore, écoulez-moi... je connais ces positions-là , moi qui vous parle.

Théodore. — Vous, madame Potain?

madame potain. — Oui... malheureusement... j'ai été aimée, telle que vous me voyez...

THÉODORE. — Vraiment !

madame potain. — Très-aimée, pour mon malheur, sans jamais pour cela déroger de mes principes, je vous prie de le croire... Je connais le monde... On n'a pas été pendant vingt-deux ans dans une maison qu'on avait les clefs de tout, et qu'on y était comme considération, agrément... et enfin... que je puis dire que je connais le monde, et que je crois que je puis vous donner encore des conseils, Théodore... vous êtes jeune, Théodore!

Théodore. — C'est-il un mal, madame Potain, c'est-il un

mal?

madame potain. — Ce n'est pas un mal, non... mais vous

n'avez pas mon expérience.

THÉODORE. — Eh ben! qu'est-ce qu'elle vous prie de me

dire, votre expérience?

madame potain. — Tenez , Théodore , madame Badoulard est une bonne femme que j'aime de tout mon

cœur; certainement... que je suis bien loin de rien articuler contre elle en rien; sa demoiselle est bonne ouvrière, bien sage, bien honnête, bien tout; niais, Théodore, il faut y regarder à deux luis , quand on entre clans une famille.

Théodore. — J'y ai regardé plus que ça, madame Potain.

madame potain. — Écoutez-moi, Théodore, ce que je

VOUS dis oe doit pas sortir d'ici Marn'selle Olympe,

comme je vous disais tout à l'heure, est une jeune personne qu'est très-douce, qu'un mari qui saura la prendre en fera tout ce qu'il voudra. Théodore. — Ali! oui, par exemple!... pauvre petite!

madame potain. — Tout ce qu'il voudra... Il y a long-temps que je la connais; je l'ai vue pas plus haute que la petite à l'épicier... M. Sauvageot, et certainement je suis à même de l'apprécier mieux que qui que ce soit... Lorsque les malheurs sont venus fondre sur moi; lorsque je fus forcée de quitter, jeune encore, à la mort de M. de Montigny père, un monde si brillant qui avait pour moi tant de charmes ; lorsque son (ils aîné , Alfred de Montigny , m'exila de la maison... ce que n'aurait jamais fait... je le connaissais trop bien, son frère, Stanislas de Montigny... car il était excellent ; il boitait, ce bon Stanislas ; mais quel cœur! il s'y serait bien opposé à mon expulsion, s'il avait vécu... Je dus doue quitter la maison; seule, sans expérience, jeune encore, comme je vous le disais tout à l'heure , j«' dus donc quitter ces lieux où j'avais été élevée, chérie, adorée, j'ose le dire, de ce bon, de ce vertueux H de Montigny père... Orpheline... sans appui dans le monde... je me mariai... je chargeai un homme de mon bonheur. Mou mariage ne fui point heureux : M. Potain était d'une classe au-dessous de la mienne , il était artiste , je l'élevai jusqu'à moi...

THÉODORE. — Ah! c'était un artiste; ou disait un perruquier.

madame potain. — Artiste en cheveux... Son moral ne répondail que bien faiblement à son physique. M. Potain était ombrageux, despote; je le comparai à un premier attachement... il ne put soutenir la comparaison. Je passai mes plus belles années, avec ce Potain, dans les larmes, lorsque le ciel, qui eut pitié de moi, l'enleva; je m'en séparai encore avec peine, car les femmes sont toujours plus sensibles que vous, Théodore.

THÉODORE. — Que moi, madame Potain?

madame potain. — C'est en général. Je vins donc, à cette époque, avec les débris de ma fortune , habiter cette maison ; je trouvai , au milieu des bonnes gens qui l'habitaient alors, le calme et la tranquillité dont j'avais besoin après de si violentes secousses; et j'ai fait des réflexions, Théodore , des réflexions dont je crois devoir faire part à tous ceux qui, comme vous, veulent s'engager, trop inconsidérément peut-être, dans des liens indissolubles...

Théodore. — Mais, madame Potain, en quoi que ça peut concerner mam'selle Olympe, tout ça?

madame potain. — En ce qu'Olympe est encore bien jeune; son éducation a été négligée.

Théodore. — En de quoi négligée, madame Potain?

madame potain. — En de ce qu'elle n'est pas encore, je crois, dans voire intérêt, assez formée au ménage et à la tenue d'une maison : voilà comme je l'entends... Tandis que je crois, toujours entre nous au moins...

THÉODORE. — Parbleu! c'te bêtise!

madame potain. — Tandis, dis-je , qu'une personne plus faite... connaissant mieux le monde, pourrait (ce n'est toujours qu'une supposition), ayant déjà quelque chose devant

LA VICTIME Dl CORRIDOR. M7

elle... d'un âge raisonnable , serait peut-être mieux voire fait.. En regardant autour de vous, vous pourriez trouver peut-être... ce n'est toujours qu'une supposition...

THÉODORE. — Ah! bien... bien...

madame potain. — Vous comprenez?

lin odore. — Oui, oui, je commence.

madame potain. — Serait bien mieux votre fait.

THÉODORE — Serait-elle mieux mon fait?

MADAME POTAIN. — Sans doute.

Théodore. — [Je te cois venir.) Je verrai, madame Potain... je verrai... Gomme ça, vous croyez réellement...

MADAME potain. — Oui, mon bon petit Théodore.

Théodore. — (So/i bon petit Théodore... Bon! tu veux être aimée.) Je verrai, comme je vous disais, madame Potain... j'y réfléchirai, madame Potain... Sans adieu, madame Potain... au revoir, madame Potain...

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