LA ROTONDE
M. mignolet, à sa voisine. — Mais que diable ! madame, il me semble que vous pourriez bien changer votre petit bonhomme de côté ; voici bientôt une grosse demi-heure qu'il me frotte la joue avec la tartine de confitures qu'il tient à la main.
la mère. — Faut avouer que vous êtes peu complaisant , vous !
M. mignolet. — J'en suis bien fâché, madame; mais j'ai déjà eu , ce me semble , l'honneur de vous faire observer qu'il y avait bien une grosse demi-heure que je souffrais sans me plaindre.
la mère. — Eh bien ! je vous dis , moi , que vous n'aimez pas les enfants ; c'est vrai ça , vous ne l'avez peut-être jamais été ?
M. mignolet. — Je vous avouerai , madame , qu'il y a malheureusement si long-temps , que c'est tout au plus si je me le rappelle.
le pkre. — Donne-moi un peu le petit ; car il y a des gens si ridicules !
m. MIGNOLET. — Il me semble, monsieur, que mon observation n'élail pas de nature à vous offenser.
le rÉRE. — Qu'est-ce que vous avez encore à réclamer, vous? est-ce que je vous parle ? Si vous vous sentez morveux , mouchez-vous, et que ça finisse.
M. Mie.NOLET, prenant trois intonations différentes. — Ça me sulfit, monsieur, ça me siffit, ÇA ME SUFFIT!
il PÈRE. — C'est vrai ça , aussi ; qu'as-tu besoin de lui donner comme ça des confitures à cY enfant? ça vous fait avoir des désagréments de toute une voiture, et v'ià tout.
i \ mi re. — Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse aussi pour l'amuser c't'enfant ; si ça tachait encore , les confitures ; il faut avoir bien peu de bonne volonté ou délester furieusement les enfants, quand on peut leur faire plaisir , et qu'il ne vous en coûte que de passer une éponge sur vos effets, pour s'y refuser.
r.E père, à son fils aîné. — Ferdinand, auras-tu bientôt fini de t'accrocher à cette portière, que tu vas la déchirer.... allons voyons, tenez-vous tranquille à la fin.... Bien, c'est du propre, reprend donc vile le petit, que je suis tout trempé... Que le diable vous emporte, toi et ton moutard!
r \ MÈBE. — Viens mon trésor ! ah ! mon Dieu ! c'est vrai !...
j'avais cependant bien pris toutes mes précautions c'est
c'est la voiture qui l'aura secoué c'pauvre chat; viens, mon trésor chéri (l'enfant pousse des cris), viens, trésor embaumé... viens, bonne chatte à sa maman.
UN voisin, s' éveillant. — Eh bien ! qu'esl-ce que c'est? est-ce que nous versons ?. .. dieux ! quelle odeur ! il y a de quoi s'asphyxier.... est-ce qu'on devrait aussi recevoir des nom eau-nés dans une voiture.
LE PÈRE. — Qu'est-ce que ça vous fait ?
LE voisin. — Comment qu'est-ce que ça me fait ? ... vous
encore pas mal bon enfant, vous !... qu'est-ce que ça
nie fait! c'est-à-dire que si tout le monde de la voiture
était comme moi], on vous fouetterait *, avec tout votre hataiiion, sur la route : v'tà ce que ça ferait , insolent !
le PÈRE. — C'est ce qu'il faudra voir!... nous avons payé.
LE voisin. — Qu'est-ce que ça m'fait encore à moi, que vous avez payé ?.., moi aussi j'ai payé.... ce p'tit vieux là-bas a payé aussi.
M. mignolet. — A telles enseignes , monsieur, qu'il y a quatre jours que la totalité de ma place a été remboursée ; le jour où je l'ai envoyé arrêter par mon portier, un nommé Toussaint.
I.E voisin. — Fous avez payé : eh bien ! vous êtes encore assez étonnant, vous/ vous avez payé; c'est-il une raison parce que j'ai payé aussi, moi, pour que je fasse des horreurs et des infamies dans la diligence... qu'est-ce que vous aureriez à dire alors si je m'mettais à en faire, moi, des horreurs et des infamies dans la diligence, et si je vous disais : far payé!
LE père. — Vous n'avez pas le sens commun.
le voisin. — Tenez , si je n'respectais pas vot'épouse qu'est une femme, il y a deux heures que j'm'anrais amusé à vous cracher à la figure... n'méchauffez toujours pas les oreilles... (l'est vrai, ça... vous infectionnez toute une voiture et vous n'êtes pas content encore! vous dites à ça j'ai payé ; imbécile !
LE père. — Comment imbécile ! (Le père donne une vourrade à son voisin, qui la lui rend aussitôt, et la discussion prend un caractère plus sérieux.)
LA mère. — Allons, allons, Bertéché ! tais-toi.
FERDINAND. — Papa ! ah ! mon papa !
M. mignolet. ■ — Je vais un peu ouvrir pour renouveler l'air. (La lutte continue entre tes deux voisins autant que le permet la capacité de la diligence, ils se cat-
*Nous ferons observer à nos lectrices que fouetter n'est môme pas encore le mot propre.
UN VOYAGE EN DILIGENCE. t19
ment pt u à peu. Us resteront froids tout it temps du voyage.)
LE HELAIS.
les voyageurs. — Conducteur ! ouvrez-nous la portière, s'il vousplaîl .' Des boiteux, des aveugles , un crétin et (li s seroftileuv sb précipitent aux portières de tu ditigt née.
I ieille FEMME. — N'oubliez pas, bonnes âmes charil.tbles ! une pauvre vieille de quatre-vingt-dix-sept ans, qui n'pouvons plus gagner sa pauvr'vie. {L' aveugle estropie sur la cturim ttc ta iralsc de Robin des Bois.)
LE crétin. — Aboùuin, aboùuni 1 fà, fà ! aboûuin, aboûuin ! (lise présente à ta portière du cotipé.)
i.ivM STiNE. — Ab ! mon père ! quelle horreur!
M. de VERCEIELES. — Qu'est-ce encore?
LE crétin. — Aboùum, aboùum !fà, f à ! aboùum !
M. DE verceilles. — U est affreux ! retirez-vous. Voulezvous vous retirer'.'
Adrien, au crétin. — Tiens, te voilà , mon pauvre Pierre ; lu n'as donc pas encore trouvé à te marier?
LE crétin. — Aboùum, aboùuin! fà, f à ! aboùum!
ADRIEN. — Tu dis toujours la même chose.
LE i.rétin. — Fà, fà ! aboùum! aboùum !
Adrien. — Tiens, voilà un sou; fais le beau. (Le malheuri u.r lève les bras en l'air et se tient en équilibre sur les pointes de ses sabots.) C'est bien, va-t-en, on en a assez... Kb ! Fouinais, voulez-vous prendre quelque chose
LE CONDUCTEUR. — Nous avons bien le temps ; allons, allons, messieurs; voyons, dépêchons-nous.
il. ?0TA6EUR. — Conducteur, ouvrez-nous la portière.
le conducteur. — Oh! ben oui, vous ouvrir î'j'vous connais; nous n'en finirons jamais... au prochain relais , ça n'est pas long.
M. prudhomme. — Je vous intime l'ordre de m'ouvrir , m'entendez-vous, conducteur ?
LE CONDUCTEUR. — Oui , mon gros papa. Allons donc , postillon, à cheval... allons-nous coucher ici?
LA vieille dame. — Conducteur , avez-vous demandé mou verre d'eau sucrée?
le conducteur. — On vous le fait, madame, vous l'aurez au prochain relais.
LA vieille dame. — Vous êtes un grossier personnage ; je m'en plaindrai à vos chefs.
LE conducteur. — Vous savez, madame, que nous en avons un qui est bien enrhumé. yVllons, messieurs, voyons donc, en finirons-nous aujourd'hui?
Adrien. — Voilà ! c'est la bonne qui ne veut pas me prendre en sevrage.
LE conducteur. — Allons donc, farceur !
adrien. — Adieu, méchante; voilà, voilà!
LA servante d' auberge. — Voulais-vous m'iaissais... taisais vos mains.
LE monsieur a moustaches. — Vous ne voulez rien accepter, mademoiselle?
la jeune personne. — Je vous remercie, monsieur.
LE boiteux. — N'oubliez pas, messieurs, mesdames, un pauvre orphelin de cinquante-deux ans, qui n'a pins ni père ni mère pour gagner sa pauvre vie. (Changeant de ton.) Pater nos ter , gui es in cœlis , sanctificetur nomen tuum. . .
M. PRUDHOMME. — Je vois qu'il faut eii prendre son parti.
le boiteux. — Fiat volunlas tua... adveniat regnum tuum.
M. prudhomme. — Allez travailler!... Des gaillards comme ça, dans la force de l'âge... c'est inouï... les autorités s'endorment; elles laissent exister d'aussi coupables industries... Ah ! mon Dien ! prenez donc garde à ce que vous
faites , vous, monsieur de l'impériale, il paraît que c'est mon épaule (jiii doit vous servir de marche-pied!
rourdin. — Je oe l'ai pas fait exprès.
M. prudhomme. — Il n'aurait, parbleu! plus manqué que vous l'eussiez fait exprès.
i i i <>\in cru n. — C'esl des bêtises, ça, monsieur, d'rester aussi longtemps, c'n'est pas raisonnable, non plus.
LE POSTILLON. — En route !... Hé... lié ! là-bas... Eh houp! lump là... Allume! allume !... eh! là-bas. (Toutes (es paroles qu'il adresse à ses chevaux sont précédées et suie tes de grands coups de fouet.)
LE conducteur. — Est-ce que Félicien est malade ?
LE postillon. — Oui !... Aie donc... holà ! toi; hé... hé lait, is ! vigoureux... hop... allume, allume. .. Oui, il ala fièvre depuis bientôt trois jours.
le conducteur. — Bah!... Qu'est-ce que c'esl donc que ce cheval que t'as là ?
le postillon. -7- Oui ça ? ['porteur?
le conducteur. — Non, là-bas.
LE POSTILLON. — lia ?
LE CONDUCTEUR. — Oui, là, à droite.
le postillon. — Il \ a d'jà du temps (pie j 'lavons... c'est un cheval (pie M. (.amusa acheté de M. Eessard.
le conducteur. — Je n'vous ('connaissais pas.
le postillon. — Y n'valont rien, c'étiont une bêle ruinée.
ADRIEN. — Comment, ruinée!.... Comment, elle a éprouvé des pertes, c'te pauvre bête ?
le conducteur. — Alors, donnez-moi une pipe de tabac.
ADRIEN. — Voilà, prenez. (Il lui présente sa blague, broda 1 n verroteries.)
LE conducteur. — Excuse/!... en voilà une jolie, de blague!
adrien. — Oui. c'esl assez gentil... c'esl c'te femme mariée, que je vous ai parlé, qui me l'a faite... c'est son mari qui me l'a apportée.
IG
LE CONDUCTEUR. — Il est encore bon enfant, celui-lii. ADRIEN. — Us sont tous comme ça... uniques.
(Ces titanes ont été places dans l'intention de ne point admettre le public dans fa confidence que M. Adrien va faire an conducteur de ses amours.)
le conducteur, après avoir entendu (a confidence. — A lors, vous devez y être très-attaché à c'te p'tite femme-là ?
ADRIEN. — Vous voyez, d'après ce que j'viens d'vous dire, attaché à mort; aussi, vous in'frez l'amitié , tournais, d'emporter de là-bas un bon pâté de foie gras à son adresse ; ça vous procurera la satisfaction de la voir.
LE CONDUCTEUR. — Tout ce que vous voudrez.
adrien. — Il n'est pas mauvais, c'tabac-là ?
le conducteur. — Non, il se laisse f tuner. Quand j'étais sur la route de Valenciennes , c'est là que j'en avais du crâne de tabac; j'ies connaissais tous à la Douane , j'passais tout ce que j'voulais. Que j'en ai gagné de c'ie gueuse d'argent !
adrien. — Aussi en avez-vous d'ees polissons d'écus.
LE conducteur. — Eh ! non. J'étais garçon, et je les faisais sauter. Et puis, voyez-vous, une chose : maintenant l'état est perdu; les administrateurs, ils nous pillent tout , que c'est effrayant ! Il leur z'y faut des costumes à nos frais, des casquettes, est-ce que je sais, moi : ils gagnent sur tout. Enfin , l'autre jour, croireriez-vous , j'avais emporté un melon avec moi ; eh ! bien , est-ce qu'ils me l'ont pas fait payer au bureau.
Adrien. — Aussi, vos administrateurs la passent douce.
LE conducteur. — S'ils la passent douce? Us sont tous gros qu'ils ne peinent plus s' traîner.
Adrien. — Qu'est-ce que vous \oulez après tout, c'est dans Ions les étals, ça. — Mais, comme dit Potier dans son Chiffonnier : Faut être philosophe.
le conducteur. — Tiens ! Potier, je l'ai vu du temps qu'il était à la Porte-Sainl-Martin. Dieux ! que c'crapaud-là m'a t'.iit rire. On l'dit immensément riche.
ADRIEN. — Quatre-vingt-dix mille livres de rentes en maisons.
LE CONDUCTEUR. — Ça vaut mieux que d'être conducteur, ça.
ADRIEN. — ,J 'crois bien.
LE CONDUCTEUR. — El dire qu'avec du toupet et d'Ia mémoire tout l'inonde en fiait autant. Moi, j'aurais aimé c'gredin d'état-là, la tragédie! mais c'est les parents, tout ça, la famille qui n'veut pas...
ADRIEN. — Ah! oui. 1rs préjugés, Eh ben ! c'est encore des bêtises tout ça. Noyez Talma, est-ce qu'il n'était pas admis ii toutes les parties de l'Empereur? c'est-à-dire que si l'Empereur avait suivi tons les conseils de Talma , il serait encore sur le trône, et nous n'y aurions pas VUS tous les capucins que nous y avons vus.
LE conducteur. — Talma? je l'ai vu aussi. En voilà encore un qui eo a fait de chargent.
idrien, — Sept ou huit millions au moins; il u'connaissait passa fortune. Fallait voir son enterrement, à Talma! tout Paris s'y était porté : nous étions, nous, au moins soixante de connaissance; et puis des ambassadeurs, des Notaires, des Auteurs, est-ce que je sais; c'était bien autre chose qu'à Louis X.VIIL Nous avons eu dans un magasin que j'ai été , un jeune homme que son père était chapelier, à Talma.
LE conducteur. — Je l'croirais bien.