VIII PRÉFACE
se complètent l'un l'autre, ceux de Schemann et de Grisebach *. Cette correspondance éclaire et anime l'œuvre philosophique de Schopenhauer, lui donne la vie concrète et active, la montre en contact avec les hommes. Elle nous fait connaître en même temps la personne du philosophe, avec ses petites faiblesses, d'autant plus pardonnables qu'il ne cherchait pas à les dissimuler, mais aussi avec cette profonde véracité qui était la règle de sa vie et le trait dominant de son caractère.
1. liudwig Schemann, SchopenhatLer-Briefe, Leipzig 1893. — Eduard Grisebach, Schopenkauers Briefe^ Leipzig (Reclam). — Grisebach a publié aussi un recueil de conversations: SehopenKauers Gespràche und Selbstgespràche, Berlin, 1898.
IL y a, dans le principal ouvrage de Schopenhauer, un long chapitre sur Thérédité morale. Que les caractères physiques des individus, aussi bien que des espèces, soient héréditaires, aucun philosophe, aucun naturaliste n'en a jamais douté, et l'expérience de tous les jours le prouve. Mais en est-il de même des penchants, des aptitudes, de tout ce qui ne tient pas essentiellement à la forme du corps? Peut-on dire d'une manière absolue que bon chien chasse de race, et que tel père, tel fils ?Non seulement Schopenhauer l'afiBinne, mais il prétend déterminer, dans la transmission des qualités morales, la part de chacun des deux parents. Le père fournit l'élément primordial et fondamental de tout être vivant, le besoin d'agir, la volonté; de la mère dérive l'intelligence, faculté secondaire. Schopenhauer n'a pas de peine à trouver, dans l'histoire, des faits qui justifient sa théorie, et il écarte simplement ceux qui la contredisent. Que, par exemple, Domitien ait été le vrai frère de Titus, « c'est ce que je ne croirai jamais, dit-il, et j'incline à mettre Vespasien au nombre des maris trompés ».
Mais il ne pensait sans doute qu'à lui-même quand il disait : « Que chacun commence par s'observer, qu'il
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reconnaisse ses penchants et ses passions, ses défauts de caractère et ses faiblesses, ses vices, aussi bien que ses mérites et ses vertus, s'il en a ; qu'il se reporte ensuite en arrière et qu'il pense à son père : il ne manquera pas de retrouver en lui tous ces mêmes traits de caractère *. » Les ascendants paternels de Schopenhauer, aussi loin qu'on peut suivre sa généalogie, étaient des hommes de forte volonté, avec un penchant à la bizarrerie. La famille était d'origine hollandaise. Le grand-père était un propriétaire campagnard des environs de Dantzig ; il eut des revers de fortune, dus en partie aux révolutions politiques qui firent passer l'ancienne ville hanséatique de la suzeraineté des rois de Pologne sous le gouvernement de la Prusse. La grand'mère, devenue veuve, fut déclarée folle, et il fallut lui donner un conseil judiciaire. De leurs quatre fils, l'ainé était faible d'esprit ; le second le devint, par suite d'excès. Le quatrième, Henri-Floris, le père du philosophe, s'associa avec son troisième frère pour fonder à Dantzig une maison de commerce, qui fut bientôt très florissante. C'était un homme grand et fort ; il avait la bouche large, le nez retroussé, le menton saillant, l'oreille dure. Lorsqu'il entra dans son comptoir, dans l'après-midi du 22 février 1788, pour annoncer & ses commis la naissance d'un fils, son teneur de livres, confiant en sa surdité, le complimenta en ces mots : « S'il ressemble à son père, ce doit être un beau babouin, n
Deux qualités qu'on ne peut refuser à Henri Schopenhauer, ce sont une volonté droite et ferme, qui ne rejetait pas la discussion, mais qui finissait toujours
1. Die Welt aïs Wille und Vorstellung, suppléments au quatrième livre, chap. xliii. — Les citations sont faites d'après TéditioD de Grisebach.
par s'imposer, et cette largeur d'idées que donne facilement le grand commerce maritime. Il avait fait son apprentissage à Bordeaux, et avait ensuite voyagé en France et en Angleterre. Il était cosmopolite ; mais s'il avait eu à choisir une nationalité, il se serait fait Anglais ; il lisait chaque jour le Times. Avant que son fils fût né, il avait déclaré qu'il en ferait un commerçant et qu'il l'appellerait Arthur, ce nom étant le même dans toutes les langues. Il avait assisté, au cours de ses voyages, à une revue de Frédéric II à Postdam, et il avait attiré l'attention du roi par son air de gentilhomme. Frédéric l'avait fait venir au château, avait eu avec lui une conversation qui dura deux heures, et lui avait accordé, par diplôme spécial, l'autorisation de s'établir dans ses Ëtats avec toutes sortes de franchises. Il n'usa jamais de ce privilège, et lorsqu'en 1793 la ville de Dantzig fut incorporée au royaume de Prusse, il transporta le siège de sa maison à Hambourg. Il resta toute sa vie fidèle à sa devise : u Point de bonheur sans liberté. »
11 avait épousé, en 1785, Johanna-Henriette Trosiener, fille d'un conseiller de Dantzig. 11 avait alors trentehuit ans ; elle en avait dix-neuf : c'est à peu près la dîfiFérence qui existait entre les deux parents de Goethe. Johannà, telle qu'on nous la dépeint, était plutôt gracieuse que belle ; elle était de petite taille, avait les cheveux bruns, les yeux bleus, et dans sa physionomie une expression de vivacité affable et prévenante ; elle aimait le monde, et causait à merveille. Elle venait d'avoir son rêve de jeunesse, un amour déçu ; et quand le riche commerçant demanda sa main, elle racccpla sans hésiter, a Je ne pris même pas, dit-elle, les trois jours de réflexion que, selon l'usage du temps, les jeunes filles se réservaient. De telles simagrées ont
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toujours répugné à mon sens droite et je gagnai ainsi, dès le premier instant et sans le savoir, Testime de rhomme le plus libre de préjugés que j'aie jamais connu. » Johanna Schopenhauer devint plus tard célèbre par ses romans. Pour le moment, elle ne pensa qu'à jouir de l'aisance que lui procura son époux, à satisfaire les besoins d'élégance et de luxe qui étaient dans sa nature. Elle s'établit dans une spacieuse villa, ayant vue sur la mer et adossée à des forêts, a Que ne possédais-je pas ! le superbe jardin disposé en terrasses, le jet d'eau, l'étang avec sa gondole peinte qui venait d'Arkhangel, si légère qu'un enfant de six ans l'aurait dirigée, des chevaux, deux petits chiens d'Espagne, huit agneaux blancs comme neige, avec des clochettes au cou, dont la sonnerie argentine formait une octave complète, ensuite le poulailler avec des espèces rares, enfin les grosses carpes dans l'étang, qui ouvraient leurs grandes bouches dès qu'elles entendaient ma voix, et se disputaient les miettes que je leur jetais de ma gondole. » Quoiqu'elle n'aimât pas les « simagrées )) dans la vie ordinaire, elle ne manquait pas d'une certaine teinte romanesque. Elle se souvient avec émotion des «courtes et tièdes nuits d'été du Nord, où le soleil se cache pendant quelques heures seulement, comme pour narguer les honmfies, et où la raie de pourpre du couchant n'est pas encore éteinte, quand déjà les feux d'un jour nouveau montent à l'orient * ».
1, Jugendlehen und Wanderhilder, Brunswick, 1839.