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SIXIÈME TERME

Les Péruviens et les Mexicains, dans l'état où les Espagnols les ont trouvés lorsqu'ils ont fait la découverte et la conquête de leurs pays, époque à laquelle ils formaient deux sociétés politiques, très-nombreuses et fort distinctes ; époque à laquelle les arts et métiers, ainsi que les beaux-arts^ avaient déjà fait chez eux des progrès assez marquants, puisqu'ils avaient trouvé le moyen d'extraire les métaux, de les travailler et de les employer à la décoration de vastes édifices.

SEPniME TERME (1)«

Les Égyptiens, chez lesquels les arts et les beauxarts avaient fait plus de progrès que chez les Pémviens, et qui, sous le rapport des sciences morales et de celles d* observation, leur étaient supérieurs.

Les Égyptiens ont franchi un des pas les plus iifQciles que l'intelligence humaine eût à passer dans ra longue carrière de son développenoent, c^était celui de l'invention des signes de convention écrits. Attribuons-leur nettement Tinvention de récriture, qu^ils raient effectivement inventée ou qu^ib ne Talent que

(il Rien de ce qui a été dit ou écrit jusqu'à présent sur l'élit de rJDtelligence humaine, antérieurement aux Égyptiens, n'a été fondé sur des faits obserrés. Cela n'a été basé que sur des conjectures, que sur des raisonnements, de manière que la science de rboauDC n^a été jusqu'à présent qu'une science conjecturale. L'objet que je me suis proposé dans ce mémoire a été de lui imprimer fortement le cachet de science d'obserration. 11 s'agissait d'abord de déterminer d'une manière précise le point de départ de Tintelligence homaiiie; ensuite d'établir quelques échelons intermédiaires entre ce point de départ et celui auquel les Égyptiens se sont trouTés. Ai-je pris le bon moyen? C'est au lecteur à le juger, à me juger. Si le moyen que j'ai pris lui parait bon, que son âme s^exalte en ma iiTear, et qu'il manifeste dès ce moment Tintention de me soutenir de toute sa capacité, de tous ses moyens., pour m'aider à fournir la longue eurhère dans laquelle je me suis lancé, et à atteindre le glorieux et utile but d'améliorer le sort de l'espèce humaine.

J'ajouterai à cette note deux réflexions qui seront amplement dé- Teloppées dans la suite de ce traiail, et que je me bomerû pour le moment à énoncer trè&-laconiquement :

i<* Le déTcloppement de l'intelligence humaine a été certaineDent plusieurs fois troublé, on pourrait dire abâtardi par de grandes catastrophes du globe, entre autres par le déluge, dont l'exisloiiee

réinventée ; peu importe à la chose, car notre objet est d'établir clairement la série de développement des progrès de l'esprit humain, et avec des idées talonnées, il nous serait impossible d'atteindre ce but.

Je considère l'époque des Égyptiens comme ayant été celle dun second point de départ pour l'intelligence humaine, et l'examen de ses progrès depuis cette époque me paraît, à ce titre, exiger plus de détails. Il s'établit alors une division entre l'opinion de la classe des honunes qui, étant adonnés aux sciences, travaillent à découvrir les causes et à coordonner les idées sur les causes avec celles sur les effets, et la croyance de la masse du peuple qui a, jusqu'à présent, toujours corporifié les abstractions.

Mais avant d'établir cette division et d'exposer pa-

a été bien constatée par des observations géologiques. Si Ton voulait entreprendre de rendre compte du mélange de quelques idées scientifiques échappées à ces catastrophes, avec les idées réinventées par les générations postérieures, on tenterait une entreprise d'une exécution impraticable; c*est la marciie de ce développemeut, tel quMl aurait eu lieu s'il n'y avait eu ni déluge ni autre catastrophe quelconque, qu'on doit s'attacher à présenter.

2<> La différence n'était pas encore trop grande au xvni* siècle entre l'opinion des philosophes et celle des théologiens, relativement aux premiers pas faits par l'intelligence humaine. Les théologiens disaient, ils disent encore : Adam et Eve étaient heureux dans le paradis terrestre, avant d'avoir mangé la pomme ; et les philosophes disaient : dans l'état sauvage, l'homme était heureux, ce n'est que depuis l'invention des institutions politiques, civiles et religieuses, que l'homme a connu le malheur. Telle a été la profession de foi éloquemment rédigée par Rousseau, celle froidement exprimée par d'Alembert Condorcet lui-même ne s'en est pas si éloigné qu'on l'imagine dans son Esquisse (Tun tableau historique des progrès de l* esprit humain.

rallèleroent les progrès de ces deux classes, je vais énoncer les termes qui composeront cette seconde partie de la série ; c'est un moment de repos que nous prenons, et pendant lequel nous donnons un coup d'côl général à la seconde portion de la carrière que nous avons à fournir.

Les signes de convention ont formé système dès le onoment que Tesprit humain a conçu d^une manière bien distincte Tidée cause et celle effcU

Le soleil, la lune, les étoiles, la mer, les forets, les fleuves, tous les animaux qui nous étaient évidemment nuisibles ou utiles, les végétaux même, ont été classés par nos pères comme les grandes et premières causes de tout ce qui arrivait ; cela a été le premier pas en science générale ; on a donné à ce premier pas le nom d'idolâtrie.

L'esprit humain s'est élevé ensuite à l'idée de causes invisibles ; ce sont nos passions, nos goCtts, dos sensations de tous les genres, agréables ou désagréables, qu'il a considérés comme causes premières; ce second pas a reçu le nom tle polythéisme.

Les hommes ont senti plus tard que le désordre régnerait dans l'univers si plusieurs causes indépendantes, comme on l'avait imaginé jusque-là, étaient chargées de régir le monde, et ils se sont élevés à l'idée d'une cause première unique. Mais cette cause première n'a été à leurs yeux que la réunion dans un seul individu divin de toutes les divinités secondaires dont la croyance avait constitué le polythéisme. Ce troisième pas a été appelé le théisme.

Enfin, les savants se sont aperçus que ta conception d'un univers composé d'éléments de natures absolument distinctes ne présentait que l'idée d'un chaos ; que les tentatives pour expliquer un pareil ordre de choses ne pouvaient être que des rêveries, et ils travaillent depuis longtemps à organiser un système scientifique dans lequel les divisions et sous-divisions ne soient considérées que comme des moyens pour faciliter les opérations de l'esprit^ et qui, dans son ensemble, puisse être considéré comme une masse d'idées homogènes, c'est-à-dire combinables toutes les unes avec les autres.

Je reviens à la division des Égyptiens en deux classes : celle des savants et celle du peuple.

Le corps des savants égyptiens remplissait les fonctions sacerdotales; c'était le premier, l'unique pouvoir politique dans le pays, il y exerçait un pouvoir absolu. Ce corps avait deux doctrines : l'une qu'il enseignait au peuple, l'autre qu'il réservait pour lui et pour un petit nombre d'initiés auxquels il la communiquait.

La doctrine qu'il enseignait au peuple était l'idolâtrie, le matérialisme, la croyance aux causes visibles considérées comme premières causes; il lui faisait adorer le Nil, le dieu Apis, c'est-à-dire le bœuf, le crocodile, l'oignon, sans compter le soleil, la lune, les diverses constellations, etc.

La doctrine qu'il se réservait était d'un ordre bien plus relevé, elle était bien plus métaphysique que celle qu'il enseignait au peuple. Les causes visibres ne lui

paraissaient que des causes secondaires ; il ne les con-^ sidérait que comme des effets de causes d'un ordre supérieur, et qu'il pensait devoir être invisibles.

Les savants égyptiens avaient recueilli avec le plus grand soin toutes les observations faites par leurs prédécesseurs sur la marche des astres, sur les crues du Nil et sur divers autres objets de physique ; ils travail-* laient avec ardeur à augmenter ces précieuses connaissances.

A aucune époque, l'histoire ne nous présente une ligne de démarcation aussi clairement tracée entre les pensants et les croyants que chez les Égyptiens. C'est en étudiant l'histoire de ce peuple qu'on acquiert la conviction que le pouvoir sacerdotal et la capacité scientifique sont identiques dans leur essence. Je veux dire par là que le clergé d'une religion quelconque doit être le corps le plus instruit; qu'à l'instant où il cesse d'être le corps le plus instruit, il perd successivement la considération, qu'il tombe dans l'avilissement, qu'il finit par être détruit et remplacé par la réunion des hommes les plus savants; que ce changement arrive quand il y a amélioration dans l'idée générale. Ne prématurons pas davantage une idée qui paraîtra très-claire, quand on verra qu'elle n'est autre chose que. le résultat d'une • observation sur la marche de l'esprit humain. Il suffit pour le moment d'indiquer que c'est aux Égyptiens que commence l'observation que j'indique.

HUITIÈME T£BM£

Dans cette seconde partie de la série des progrès d^

Tesprit humain, nous n'aurons jamais à considérer à la fois qu'un peuple, ou au moins qu'une société politique à la fois, attendu qu'il y a eu successivement, à toutes les grandes époques, une société politique qui a pris d'une manière décidée le dessus sur toutes les autres, et qui leur a été à la fois supérieure dans les sciences comme dans la guerre ; de sorte que c'est à cette société exclusivement que doivent être rapportés les progrès accomplis par l'esprit humain depuis l'époque oii elle a brillé.

C'est en parlant des Égyptiens que nous avons commencé cette seconde partie de la série; nous allons parler des Grecs, nous parlerons ensuite des Romains, après eux des Sarrasins, et enfin des Européens modernes.

On peut embrasser dans une seule conception tous les termes de la série des progrès de l'esprit humain, et cela d'une manière piquante, en établissant une comparaison entre le développement moral de Tintelligcnce générale et celui de l'intelligence individuelle. Dans l'enfance, je veux dire dans la première enfance, manger est le plus grand plaisir. Toutes les petites combinaisons de l'homme dans le bas âge ont pour objet de se procurer une nourriture plus ou moins friande, et il est facile de remarquer que c'est la principale occupation des peuples qui se trouvent dans le premier degré de civilisation, et sur lesquels les observations rapportées cidessus ont composé la première partie de la série. Dans une enfance plus avancée (ici nous entrons dans la seconde partie de la série et nous allons, puisque nous y

sommes, la parcourir en entier), dans une enfance plus avancée, dis-je, le goût des arts et métiers est le goût dominant. Qu'on donne à un enfant sorti de bas âge des scies, des clous, des rabots, des marteaux, etc., et de quoi employer ces outils, ce seront certainement les joujoux qu'il préférera; on voit les enfants de cet âge travailler avec ardeur dans leurs jeux à élever des tas de pierres, à creuser de petits canaux, à construire des digues, etc. Eh bien, les Égyptiens ont manifesté en grand les mômes goûts et nous ont laissé, dans ces différents genres, des travaux plus importants qu'aucun de ceux exécutés depuis. Y a-t-il jamais eu des lacs faits de main d'homme, comparables à ceux que les Égyptiens ont creusés, et leurs pyramides immenses, superbes inutilités, ne font-elles pas considérer toutes les constructions élevées depuis comme des colifichets?

Nous voilà arrivés à l'âge de la puberté ; voyons les effets qu'elle produit dans l'individu ; elle y crée le goût des beaux-art3. Y a-t-il un jeune homme qui ne se soit pas essayé en poésie, en musique, en peinture? Les Grecs ont excellé dans les beaux-arts ; dans ce genre, ils nous servent encore de modèles.

Dans l'âge de la force et de la vigueur, l'homme cherche de préférence à employer ses forces, dont le sentiment de sa vigueur l'empêche de connaître les limites ; il entre en lutte avec la nature entière, avec luimême ; il a, par-dessus tout, la vocation militaire. C'est comme militaires que les Romains se sont principalement distingués. Les Sarrasins ont encore cueilli de beaux lauriers après eux ; mais depuis, aucun peuple ne

les a égalés, ni pour la rapidité des conquêtes, ni surtout dans la permanence de passion générale pour la direction militaire.

Les Sarrasins, qui ont été le dernier peuple éminemment conquérant, ont été aussi les fondateurs des sciences d'observation. Ainsi, ils ont fait la clôture des grands travaux militaires de Tespèce humaine, et ils ont commencé ceux de l'âge mûr, où l'action est plus lente, mais mieux réglée ; où l'imagination est moins vigoureuse, mais où la faculté de raisonner a acquis beaucoup de développement, etc.

Ne poussons pas plus loin l'anticipation sur ce que nous avons à dire dans les termes suivants, et faisons tous nos efforts pour bien caractériser l'état de la civilisation à l'époque des Grecs, afin de faire comprendre les améliorations qui ont été opérées par eux, pendant la durée de leur supériorité sur le reste de l'espèce humaine.

C'est chez Homère que s'est d'abord le plus clairement manifestée la force intellectuelle vive qui a uni les Grecs et les a constitués, pendant plusieurs siècles, l'avant-garde scientifique de l'espèce humaine. Homère, le plus ancien des Grecs dont l'histoire nous ait conservé le souvenir et dont les écrits nous soient parvenus, est le fondateur du polythéisme, dans ce sens que c'est lui qui en a été l'organisateur.

Je ne chercherai point à lier entre elles le petit nombre -d'observations que je vais présenter sur les Grecs, je les numéroterai môme, pour individualiser le plus possible chacune d'elles.

1* C'est un grand pas fait par Tesprit humain toutes les fois qu'une idée trouvée par les penseurs est adoptée par les croyants. Les savants égyptiens s'étaient élevés à la conception de causes invisibles; le peuple égyptien n'avait à cet égard d'autre idée que celle de causes visibles ; la masse entière de la population grecque a adopté l'opinion de l'existence de causes invisibles. Cette opinion servait de base à la religion du polythéisme, qui était la religion commune à tous les peuples de la Grèce.

2* C'est chez les Grecs que l'esprit humain a commencé às'occuper sérieusement de l'organisation sociale. Ce sont eux qui ont posé les principes de la politique. Ils se sont occupés de cette science, sous le rapport pratique comme sous celui de la théorie. Ils ont donné le jour à de grands législateurs, tels que Lycurgue, Dracon et Solon, et ce ne sont pas seulement chez eux un petit nombre de têtes fortes qui se sont occupées de cette science; elle était l'objet des conversations familières entre plusieurs milliers de citoyens ; on en discutait souvent les principes et les applications dans les assemblées publiques.

La société grecque a été la première société politique connue, composée de plusieurs peuples, d'un grand nombre de peuples, ayant chacun un gouvernement bien distinct, et même souvent assez différent de celui du plus grand nombre.

Je vais présenter, sur la société politique des Grecs, des remarques qui me paraissent mériter toute l'attention du lecteur; je le prie d'abord d'obsen'er que

grecs, quoique différentes entre elles, avaient toutes cela de commun qu'elles étaient républicaines.

3"^ On a tant et tant dit que les Grecs ont été les inventeurs des beaux-arts, on convient si généralement qu'Homère, Phidias, Âpelles et une multitude d'autres artistes, n'ont jamais été égalés par leurs successeurs, qu'il est inutile de s'arrêter sur ce sujet. Je me bornerai à présenter une remarque qui a pour objet de faire voir, sous un rapport secondaire il est vrai, mais cependant assez piquant, l'impossibilité dans laquelle les artistes modernes se trouvent d'égaler les anciens. Les poètes, chez les anciens, étaient sous beaucoup de rapports législateurs; aujourd'hui, ils ne sont classés qu'au nombre des hommes légers et agréables qui contribuent au plaisir de la société, mais ils ne sont plus appelés à diriger ses intérêts importants. Dans le corps des savants, ils ne sont plus placés qu'en seconde ligne. Or, les honmies qui se sentent les plus forts, se lançant toujours de préférence dans la carrière qui procure le plus de considération, il n'y a aujourd'hui d'hommes qui se vouent à la poésie que ceux qui ne peuvent pas réussir dans des travaux d'intelligence, auxquels l'opinion publique accorde maintenant plus d'estime. Un peintre ou im sculpteur grec qui avait de la célébrité pouvait choisir dans toute . la Grèce les modèles qu'il préférait, pour telle partie du corps que ce fût. Les familles les plus considérables tenaient h honneur de voir leurs filles préférées pour cet emploi; c'est aujourd'hui dans la dernière classe de la société que les artistes sont obligés de prendre leurs modèles, et ils éprouvent même des refus de toutes

que l'homme, pour organiser son système scientifique, c'est-à-dire pour coordonner ses idées sur l'organisation de l'univers et asseoir solidement ses connaissances sur la composition et la marche des phénomènes, doit procéder alternativement à priori et à posteriori à la coordination de ses idées. Les forces de son intelligence sont extrêmement bornées, de manière que son attention se lasse de considérer toujours les choses du même point de vue, et son seul moyen pour accélérer ses progrès est de changer de direction. Ainsi, quand après avoir fait ses efforts pour descendre de l'idée de la cause unique qui régit l'univers jusqu'aux effets les plus particuliers, il sent son attention si fatiguée qu'il ne trouve plus rien de neuf, que ses idées abstraites et concrètes sont mêlées ensemble au point qu'il ne peut plus les débrouiller, ce qu'il a de mieux à faire est de changer sa direction, et de prendre celle absolument opposée; c'està-dire à posteriori : de monter de la considération des faits particuliers à celle des faits plus généraux, et de se rendre, par la marche la plus régulière, au fait général. En un mot, Socrate a été l'inventeur de la méthode, et depuis lui, personne, sans en excepter Bacon, n'est parvenu à s'élever à cette haute conception. L'esprit d'aucun des disciples de Socrate n'a embrassé un aussi vaste champ que celui du maître, de manière que l'École s'est divisée, quelque temps après la mort du chef et fondateur.

Platon et Aristote furent les deux hommes qui se distinguèrent le plus dans l'école socratique, qu'ils divisèrent en deux écoles bien distinctes, ayant des noms différents et une direction opposée dans la marche de

leurs travaux. On a appelé Ecole des académiciens une des deux, et l'autre, École des péripatéticiens. Les noms École des prioriciens et École des postérioriciens auraient été bien préférables, puisqu'ils auraient rappelé la doctrine enseignée par chacun des deux philosophes. Je ne prétends pas dire que Platon ait été entièrement prioriste, ni Aristote exclusivement postérioriste, mais seulement que le premier a cru et enseigné que les

considérations à /)rtori méritaient la préférence sur celles à posteriori, tandis que le second a enseigné le contraire et que, je le répète, ni l'un ni l'autre n'a remplacé ni égalé Socrate, qui, dans sa philosophie impartiale et transcendante, a considéré les routes à priori et à postériari comme également bonnes à suivre, comme devant donner autant de découvertes l'une que l'autre, mais comme devant être suivies alternativement.

Une observation à mon gré bien piquante est de voir que l'esprit humain a suivi par instinct la marche que Socrate (qui n'a pas réussi à se faire bien comprendre de ses disciples) avait dit qu'il devait suivre. En effet, l'histoire nous prouve que les idées de Platon ont été préférées à celles d' Aristote pendant les onze cents ans qui se sont écoulés depuis leur émission à l'Académie, jusqu'aux règnes des califes Al-Raschid et Almamoun ; qu'à cette époque Aristote avait été traduit par les Arabes, et que l'École a donné à ses ouvrages la préférence sur ceux de Platon, ce qui a duré également onze cents ans. Cette idée exige des développements que je donnerai plus tard, attendu qu'ils seraient déplacés, ceci n'étant qu'une esquisse.

Je ne puis cependant me déterminer à clore ce sujet , sans avoir dit encore deux mots de la capacité de Socrate, sans avoir fait remarquer la sagacité extraordinaire qu'il a montrée sur un point important, et la sagesse du parti qu'il a pris à cet égard. Pour exposer clairement cette idée, qui est très-importante, il faut que j'analyse les travaux de Socrate ; ils sont composés de deux parties bien distinctes : les uns ont eu pour objet V organisation de la méthode^ les autres ont été Vemploi de la méthode. J'ai déjà dit en quoi a consisté la méthode établie par Socrate, je ne m'étendrai pas davantage pour le moment sur ce sujet ; je vais parler de ses travaux scientifiques directs, et faire voir qu'il les a dirigés d'après un raisonnement sur sa méthode, plein de sagacité et en môme temps d'une grande profondeur. Ses travaux scientifiques directs ont été de deux espèces. Les premiers ont eu pour objet l'anéantissement de la croyance à plusieurs dieux et, pour m'expliquer avec plus de généralité, à plusieurs causes. Dans toutes ses discussions avec les sophistes et les prêtres, c'est toujours à posteriori qu'il les a combattus, et il les a si complètement vaincus, ridiculisés, que, las du sot rôle qu'il leur faisait jouer, ils l'ont rendu victime de la superstition qu'ils ont armée contre lui. L'autre travail auquel Socrate s'est livré a été celui de l'organisation du systènoe scientifique. C'est alors à priori qu'il a considéré les choses. Socrate, comme on voit; a nettement conçu que c'était à posteriori qu'il fallait critiquer et à priori qu'il fallait organiser.

Nous allons nous élever à la considération du rai-

sonnement le plus général que Socrate ait fait ; ce raisonnement étant en même temps le plus général que l'esprit humain puisse faire , le lecteur sentira sûrement que le plus haut degré d'attention est nécessaire pour juger les idéea que je vais lui soumettre.

Je vais faire parler Socrate, il adressera la parole à ses élèves ; je déduirai et je développerai à la suite de son discours les raisons qui m'ont engagé à donner cette forme de rédaction à cette partie de mon travail.

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